LUCY, ALBERT
ALBERT
Encore des larmes, Lucy?.. Pourquoi ces pleurs, pourquoi donc trembler toujours à mon aspect ?
LUCY
Monsieur...
ALBERT
Convenez-en donc enfin... cette union vous pèse... Oui, votre bienfaitrice vous a dit que le bonheur d'un neveu qui lui est cher dépendait de vous seule, et vous n'avez pas eu le courage de lui avouer la vérité!... vous vous êtes sacrifiée.
LUCY
Non... non... ne le croyez pas... non, ce n'est pas cela, monsieur.
Albert, avec force.
Eh! qu'est-ce donc?... Et quel mystère enfin me cachent donc cette tristesse et ces larmes?... (Avec tendresse.) Ah! parle!... Ne vois-tu pas que ce silence me désespère? ... Tu m'aimes, distu... eh bien ! je le crois... je veux le croire... lucy, avec amour et reconnaissance.
Albert!...
ALBERT
Oui... en douter plus long-temps serait trop affreux!... Mais enfin avoue-le... à la veille de partir pour la France, l'idée de quitter ce pays... ce beau ciel des Antilles, sous lequel tu es née, pour me suivre dans un autre monde... tu t'affliges... Les dangers d'une longue et périlleuse traversée t'effraient peut-être.
lucy, avec amour.
Avec vous!... ah! qu'aurais-je pu craindre?
ALBERT
Eh bien! écoute... cette mission si honorable pour moi, si tu devais la considérer comme un malheur... comme un exil de cette terre que tu aimes... Parle...
Air du Luth galant.
Ta volonté va faire ici ma loi, L'insigne honneur qu'aujourd'hui je reçoi, Je l'enviai toujours... et mon ame en est fière!,.. Mais, s'il doit affliger la femme qui m'est chère, Ordonne... j'y renonce!... aux grandeurs je préfère Le bonheur près de toi.
LUCY
Ah! qui, moi?... détruire tous vos rêves de gloire et d'ambition!...
Non, n'est-ce pas?... Toi aussi, tu comprends
tout ce que la cause que je suis appelé à défendre a de glorieux pour nous...
lucy, qui regardait la pendule, à part. Déjà!...
ALBERT, à part.
Qu'a-t-elle donc?... (Haut.) Lucy, cette cause est la tienne ; c'est notre défense à tous que je vais prendre... et tu me pardonneras de te quitter...
LUCY, sortant de sa rêverie, vivement.
Me quitter?... Comment!... que parlez-vous de me quitter^?., pourquoi?...
ALBERT
Pourquoi?... ne te l'ai-je pas dit?... N'est-ce pas le seul moyen de satisfaire à tes vœux et à mes devoirs?... Reste ici, près de ma tante, reste...
LUCY
Moi !... ( Elle regarde encore la pendule.) Mon Dieu!...
Albert, qui remarque sa préoccupation.
Oui... reste; je souffrirai moins en te sachant heureuse loin de moi qu'en te voyant ainsi triste et désolée.
lucy, à part.
Dans quelques instans, il sera ici !
Albert, qui a remarqué son anxiété, éclatant. Et qui donc attendez-vous, madame?...
Personne... Monsieur, de grâce, sortons... venez...
Albert, avec fureur.
Ah! tu voulais me trahir!...
LUCY
Non... je vous jure...
ALBERT
Son nom?
LUCY, prêtant l'oreille.
Silence !
ALBERT
Répondrez-vous?...
LUCY
Non... partez, de grâce... éloignez -vous... venez...
Albert, lui prenant la main.
Ah! demeurez... et je ne vous quitte plus, madame... Si vous refusez de parler... celui que vous attendez me dira...
lucy, avec effroi.
Non... pas lui!...
ALBERT
Lui!...
LUCY
Écoutez... écoutez, Albert... vous saurez tout... oui, je parlerai... je te dirai tout moi-même... Je préfère encore ton mépris à la honte qui m'attend... Ce sera aussi la mort; mais j'aime mieux qu'elle me vienne de toi. Albert, avec nn mélange de colère et d'amour. Que veux-tu dire?
LUCY
Je veux dire que je t'ai trompé! oui, indignement trompé !
Albert, avec explosion.
Tu ne m'aimais pas !
LUCY
Moi!... Ah ! je t'ai trop aimé ! voilà mon crime!
MAGASIN THEATRAL
mais mon amour a été plus fort que ma raison, que ma conscience ! Ce cœur qui s'est donné à toi tout entier, et que la seule crainte de ,te perdre déchire en ce moment , ce cœur était libre, mais moi, je ne l'étais pas...
ALBERT
Achève; car, tu le vois, je ne sais. .. tu me parles, et je cherche en vain à te comprendre.
LUCY
Eh bien!.. Mon Dieu, Albert, yous ne me croirez pas! Oh! non... comment vous dire... Oh! je me suis bien souvent reproché... mais je n'osais pas. ( Mouvement d'impatience d'Albert.) Eh bien ! écoutez : vous savez ces infortunés, qui n'ont ni famille, ni existence , que le monde méprise, que la société repousse. {Albert la regarde.) Je suis un d'eux. ( Tombant à genoux. ) Je suis esclave.
Toi!... oh! non, nonl Tais-toi, tu veux m'éprouver.
LUCY
Oh ! je savais, bien que vous ne pourriez pas le croire; et cependant...
Albert, tombant assis accablé.
Infamie !
LUCY, à ses genoux.
Ah! repoussez-moi, accablez-moi de votre colère; je supporterai tout sans me plaindre, car je l'ai mérité : mais écoutez du moins, écoutez ce que j'ai à vous dire, et si vous ne me pardonnez pas, yous me plaindrez peut-être. Fille d'une mulâtresse de Cayenne, (mouvement d'Albert; elle fait un geste suppliant pour qu'il continue de l'entendre) mon père, un Européen, me méconnut à ma naissance. Ma maîtresse, qui avait déjà pris ma mère en amitié, me continua la même affection ; elle voulut me garder auprès d'elle, me fit donner une éducation de jeune fille libre, me mit au cœur le germe de toutes les pensées de bonheur et d'indépendance, et parmi tant de bienfaits, n'oublia qu'une chose, la liberté. Elle voulait me la donner sans doute ! mais la mort l'a surprise, avant qu'elle eût achevé sa bonne action ; et quand elle expira, aucun acte de sa main ne me confirmait le rang où sa générosité m'avait placée. Je n'étais encore qu'une esclave... une esclave cent fois plus malheureuse que toutes les autres , car j'avais les désirs, les penchans, la fierté que donne l'habitude de l'indépendance! Moi, la fille d'une esclave, j'avais le cœur d'une femme libre ! Alors, cette servitude, qu'une main bienfaisante avait éloignée de moi, se révéla à mes yeux, hideuse, horrible, implacable ! que vous dirai-je? Le désespoir s'empara de moi, je me vis prête à être vendue avec les meubles de l'héritage, traînée à d'affreux travaux par la main brutale d'un maître. ( Mouvement de colère d'Albert. ) Je pensai que je ne pourrais jamais obéir, que mon cœur, que tout mon être se révolterait ; je pensai que je résisterais, et je sentis d'avance se lever sur moi le fouet d'un commandeur.
Albert, étendant son bras sur elle comme pour la protéger et se levant à demi.
Jamais !
Il se rassied et cache sa tête dans ses mains. LUCY.
A ces idées, ma raison s'égara... et moi, si jeune encore, si heureuse quelques jours avant, n'ayant pas le courage de mourir, j'ai fui I
Albert, comme soulagé d'un poids affreux.
Ah ! fui, et comment ?
LUCY
Un digne et honnête marchand à qui j'avais fait partager les bienfaits de ma maîtresse, allait partir pour les États-Unis, il me prit à son bord ; une tempête nous jeta sur les côtes de la Guadeloupe. Le digne homme, qui me chérissait comme sa fille , m'emporta dans les flots, et] tous deux nous fûmes trouvés sur ce rivage, lui mort, moi évanouie. Quand je repris mes sens, on me dit : Votre père n'esf plus, et moi, je me tus, n'osant démentir une croyance qui me sauvait. Mme de Rancé, touchée de mon malheur, m'a recueillie ; vous savez le reste. Et maintenant vous me direz que je devais parler lorsque vous m'avez aimée, lorsque vous m'avez offert votre nom et votre main, dont j'étais si indigne. Mais alors... alors, je vous aimais aussi, moi ; je yous aimais plus que ma vie ! un mot, un seul mot m'eût enlevé votre amour! Si vous aviez su qui je suis, Albert, m'auriez-vous aimée encore ? Vous ne répondez pas, Albert ! Ah! tu vois donc bien que je ne pouvais pas te dire : Je suis esclave !
Albert, tressaillant.
Esclave ! Quoi, Lucy ! tout cela est donc vrai? je ne suis pas le jouet d'un songe affreux ?
LUCY
Non, hélas!... mais ce que je vous ai avoué n'approche pas de ce qui me reste à vous dire.
ALBERT
Comment?
LUCY
L'héritier des biens de ma maîtresse, celui auquel j'appartiens maintenant...
Eh bien ?
Il est ici !
ALBERT
LUCY
ALEERT.
Qui est-il?
LUCY, effrayée.
L'homme que tous deux nous avons outragé, chassé.
Albert, avec explosion en se levant.
Frédéric!
LUCY
Oui ; Frédéric, dont l'amour s'est changé en fureur. .. Frédéric, qui réclame ses droits l
ALBERT
Lui! qu'il vienne!... qu'il vienne doncl
LUCY, avec terreur.
Ah l ne l'appelez pas, monsieur... car il va venir !
Archives de la Ville de Bruxelles Archief van de Stad Brussei
MARIA
ALBERT
Il ne l'osera pas !
lucy, montrant la pendule.
Voyez, neuf heures yont sonner... si je ne l'ai pas rejoint auparavant, nous sommes perdus... il publiera ma honte et la vôtre, il l'a juré.
ALBERT
Qui vous l'a dit?
LUCY
Lui-même, ici.
ALBERT
Il est donc venu ?
Oui.
Albert, avec fureur.
Et il a osé... (Neuf heures sonnent.) Sortez, retirez-vous, madame !
LUCY
Vous laisser seul avec lui !
ALBERT
Sortez, vous dis-je!... Ne comprenez-vous pas que je ne puis me trouver avec vous devant cet homme ?
LUCY
Qu'allez-vous faire?
ALBERT
Je ne sais, car moi aussi, ma raison... (Bruit à gauche.) On vient... lui sans doute... ah!
Il s'élance vers la porte.
LUCY, le retenant.
Monsieur I
ALBERT
Retirez-vous, retirez-vous ! ... je vous l'ordonn e ! je le veux I
Il court à la porte de gauche, se retourne et fait un signe impe'ratif à Lucy, qui paraît concevoir un projet.
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