‹ Maria, drame en deux actes, mêlé de chant (sic)Chapitre 5 sur 33 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les Mêmes, MARIUS.

MARIUS, paraissant au fond ; il lient un parapluie qu'il ferme en entrant dans le salon.

Ah! la voici. {Apercevant Frédéric.) AU! pardon, j'ignorais. {Saluant.) Monsieur...

M""e de rancé, à Frédéric.

Je vous présente M. Marius de Rancé, un de mes neveux, arrivé aussi très - récemment de France.

MARIUS

Et qui voudrait bien y être encore : car, ici, sous cette zone torride, dans cette fournaise... ( Tirant un éventail de sa poche; à Frédéric. ) Vous verrez, monsieur.

FRÉDÉRIC

Je le sais depuis long-temps, monsieur.

MARIUS

Ah ! c'est possible. ( A Mme de Rancé.) Ma tante, j'ai vu votre notaire; je lui ai dit...

Mme de rancé , l'interrompant.

C'est bien.

MARIUS

Je lui ai dit qu'on l'attendait avec impatience, mon cousin Albert surtout.

Il suffit.

Elle lui fait signe de se taire.

MARIUS

Plaît-il? j'ai été un peu long, c'est vrai ; mais il n'y a pas eu de ma faute.

Mmo de rancé, vivement, commepour détourner la conversation.

Encore quelque accident, un nouveau coup de soleil ?

MARIUS

Non, oh! non... aujourd'hui je n'ai point à me plaindre du soleil, au contraire, mais de l'affreuse averse de tout-à-1'heure ; car le déluge dans ce pays est un petit accident journalier. Je venais d'ouvrir mon... {il montre le parapluie) lorsque j'aperçois une jeune personne mise avec élégance, et qui paraissait d'autant plus embarrassée qu'elle n'avait pas de parapluie... j'en avais un. Qu'auriez-vous fait à ma place, monsieur ?

Frédéric, avec impatience.

Je ne sais, monsieur; je ne porte jamais de parapluie.

marius, d'un ton grave.

Et vous avez grand tort, monsieur. Moi, je lui ai offert le mien. Elle refusait d'abord en rougissant, j'ai insisté; elle était si jolie! des yeux... un teint surtout d'une fraîcheur... ce qui est fort rare à la Guadeloupe... enfin je me montre si pressant qu'elle accepte l'abri que je lui propose, et

mon bras jusqu'à son domicile, où je la ramène, sans me douter que je commets une énormilé.

Comment cela?

MARIUS

Un moment!... Chemin faisant , je rencontre M. Dufagerol, membre du conseil colonial, avec sa femme; je leur ôte mon chapeau; M. Dufagerol garde le sien, et je reçois des deux époux un cou;, d'oeil foudroyant. C'est bien ! nous arrivons à la porte de ma belle inconnue, elle me remercie; je la salue respectueusement , en jeune homme bien élevé, en Parisien qui sait ce qu'on doit à une jolie femme; au même instant, je me sens frapper sur l'épaule, et je vois, qui? Albert, mon cousin, fixant sur moi ce regard superbe et imposant qui fait que malgré soi... {A Frédéric.) Vous verrez, monsieur.

FRÉDÉRIC

Je connais M. de Prével.

marius, étonné.

Ah ! c'est différent. J'aperçois donc mon cousin Albert pâle et terrible. « Es-tu fou ? me dit-il ; comment, tu donnes le bras à une femme de couleur ! — Hein ! une femme de couleur... cette charmante personne ! je n'ai jamais vu d'Européenne d'une carnation... — Il n'importe ; elle est d'origine et de sang esclave, ce n'est qu'une affranchie. Veux-tu donc t'attirer le mépris de tous, en bravant ainsi l'opinion publique dès ton arrivée dans la colonie ? et, pour comble d'imprudence, en donnant le bras à cette créature , tu vas saluer Mme Dufagerol, une femme blanche!»

Mme DE RANCÉ.

En effet, mon neveu, votre conduite...

Est-ce que je savais? Mme Dufagerol une femme blanche! Figurez-vous , (à Frédéric) monsieur, une Espagnole, belle femme, mais basanée...

FRÉDÉRIC

Je connais Mme Dufagerol, monsieur.

MARIUS

Ah! àh ! c'est différent. Eh bien ! si celle-là est blanche, qu'est-ce que je suis donc, moi? une hermine, une blanche hermine?

Mme DE RANCÉ.

Vous faites toujours des imprudences, Marius; il n'en faut pas davantage pour vous fermer les meilleures maisons de la colonie... Croyez-moi, pour éviter cela , désormais ne sortez plus sans moi.

MARius, à part.

C'est cela... comme ce sera amusant! {Haut,, avec une indignation emphatique.) Et l'on veu-t que j'aime un pays rempli de préjugés; car il en est noir! Monsieur, vous verrez...

FRÉDÉRIC

J'ai habité deux ans la Guadeloupe, monsieur.

MARIUS

Ah î c'est donc ça ; je ne vous en fais pas mon compliment.

FRÉDÉRIC

Au reste, ce que vous venez de raconter me

MARIA

rappelle que j'ai une requête à présenter à M. de Prével.

Mme DE RANCÉ.

Croyez, monsieur, que mon neveu sera charmé, et si son appui auprès du conseil colonial...

FRÉDÉRIC

Précisément.

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