ACTE PREMIER
JACQUES
C'est que je n'aime pas à me vanter.
LE DOCTEUR
Si vous m'avez parlé sérieusement... donnez votre bien aux pauvres.
JACQUES
Donner de l'argent? Oh! j'en donne. J'en donne même pas mal, mais de loin, sans savoir à qui.
Eh bien! faites la connaissance des pauvres.
JACQUES
Je ne saurais que leur dire. Je n'ai pas l'étolTe d'un saint.
LE DOCTEUR
Avez-vous celle d'un philanthrope?
JACQUES
Le mot est si ridicule !
LE DOCTEUR
Fondez un hôpital. La moitié de votre fortune y suffira.
JACQUES
Mon cher, je ne vous mentais pas tout à l'heure en vous disant que je me méprisais un peu. Je suis tout à fait incapable de donner aux autres la moitié de ma fortune, voilà la vérité.
LE DOCTEUR
Tranquillisez- VOUS, vous n'êtes pas le seul.
JACQUES
Ça, je le crois.
LE DOCTEUR
Mais alors, si vous êtes incapable de ce que vous dites, c'est donc que vous tenez encore aux plaisirs et aux avantages que procure l'argent; et si vous y tenez encore, de quoi vous plaignez-vous ?
JACQUES
Eh! je me plains de mes contradictions même et de vion impuissance. Je me plains de sentir Tinutilité de ma vie et d'en être dégoûté jusqu'à la nausée, sans avoir le courage de m'en faire une autre. Je me plains d'être lâche. Je ne suis pas intéressant, mais je suis malheureux. Bien vrai! Vous n'êtes pas malheureux, vous?
LE DOCTEUR
Je n'ai pas le temps. Mon métier ne me permet pas des angoisses aussi distinguées que les vôtres... J'ai été matérialiste avec allégresse au temps où j'étais étudiant, puis idéaliste, mystique, tout ce que vous voudrez. Maintenant je ne sais plus. Tout ce que je sais, c'e^t que je vois, du matin au soir, l'humanité par ses côtés douloureux, et cela m'a rendu indulgent. Il y a des souffrances affreuses, abominables, injustifiables. Il est évident que le monde est mal fait. Mais du moins, je suis sûr de ne pas me tromper en cherchant à remédier à ses maux dans la mesure, hélas ! infiniment petite où je le puis. Je n'y ai d'ailleurs pas grand mérite, puis-