ACTE PREMIEIl
JACQUES
Qu'importe, si je m'en aperçois et si tout ce passé m'écœure ? Je m'étais pourtant appliqué à mettre dans cette vie banale, qu'on appelle la vie éléganle, et qui est plus plate que celle des manœuvres, un peu d'intelligence, un intérêt de curiosité. Je me piquais de dilettantisme. Je prétendais jouir délicatement de plaisirs forcémentgrossiers. Plein d'une bienveillance innée pour les femmes, uniquement occupé d'elles, je prétendais les aimer avec choix, varier par de jolies nuances mes aventures de cœur. J'élais en quête de cas sentimentaux, je recherchais les femmes pas trop pai-eilles aux autres, lus filles un peu artistes, les femmes séparées, les déclassées du monde, les dévotes pour qui l'amour a une saveur de péché, les femmes de quarante ans, afin d'avoir le plaisir de les voir jalouses de leurs filles, les femmes maigres qui aiment Wagner, /es femmes de la nouvelle Fiésote... J'espérais toujours des rencontres et des sensations un peu originales. . . Ah ! misère ! Toutes les mêmes, je vous dis ! Et toutes, à l'heure qu'il est, me semblent également banales et également méprisables, depuis l'inepte troupeau des professionnelles jusqu'aux honnêtes femmes qui m'immolaient si pudiquement leur honnêteté, les chères anges ! . . .
LE DOCTEUR
Et vous ?
JACQUES
Oh ! je me méprise aussi. Un peu moins peut-être, parce que c'est moi... Quand je songe qu'au milieu de toutes ces expériences amoureuses, je n'ai pas trouvé
12 MARIAGE IJLANC.
moyen d'aimer une fois, mais là, pas une seule !... Et à présent y vous comprenez, je ne puis plus.
LE DOCTEUR
Avez- vous été aimé du moins ?
JACQUES, après réflexion.
Je ne sais pas.
LE DOCTEUR
Enfln, qu'est-ce que vous cherchez ? qu'est-ce que vous demandez ?
JACQUES
Une raison de vivre.
Vivez pour vivre, voilà une bonne raison.
JACQUES
Mais puisque je n'ai fait que ça jusqu'à présent I Et vous voyez oii j'en suis.
LE DOCTEUR
Avez-vous des croyances?
JACQUES, après réflexion.
Non, aucune.
LE DOCTEUR
Avez-vous pitié de ceux qui souffrent?
JACQUES
Comme tout le monde.
LE DOCTEUR
Ce n'est pas assez.