[Mariage d'amour
Léona, la grande mondaine, la future lady Warder, redevenue la Rous?otte aux instincts vils, sortait un quart d'heure après, escortée d'une jeune lady parfaitement gantée et voilée, et d'un gentleman de tenue assez correcte.
C'était Jenny et son fiancé John.
La nuit était très sombre. Arrivés au coin d'un carrefour, Léona sursauta en voyant s'avancer vers eux une ombre qui semblait se détacher de ia muraille.
— N'ayez pas peur, — fit Jenny, — c'est le « parrain ».
— Le parrain?...
Alors la jeune fille lui expliqua que ce genre de spectacle étant généralement interdit par la police, il était difficile d'y assister sans parrains, c'est-à-dire sans introducteurs connus du patron de l'établissement
Celui qui causait en ce moment avec John leur délivrerait un saufconduit certain.
— Suivez-nous en marchant vite ! — murmura le « parrain » en se tournant vers les jeunes femmes, — et pas un mot!
— Qu'y a-t-il? — ne put s'empêcher de demander Léona.
— Des policetnen qui pourraient nous suivre, — chuchota la jeune bonne.
Et tous quatre marchèrent rapidement, sans prononcer une parole, à travers un lacet de ruelles sales et tortueuses, allant d'un côté, de l'autre, revenant sur leurs pas, croisant des rues où ils avaient déjà passé.
Léona, le cœur serré par l'émotion, nageait pourtant en pleines délices dans cette escapade qui la ramenait à ses jeunes années.
Charvet seul lui manquait... ou quelque autre Alexandre de Grenelle.
Mais elle se sentait vivre, au moins. Ah! elle aurait beau devenir lady Warder... non, non, elle ne dirait pas adieu à cette vie étrange et passionnante, la seule qu'en réalité elle aimât.
Et elle suivait ses compagnons à travers des cloaques infects, des rues empuanties de relents innommables.
Enfin ils s'arrêtèrent devant une sorte de boyau louche et repoussant, véritable bouche d'égout :
— C'est ici! — dit le « parrain i>.
II jeta un regard circulaire dans les environs.
Rien de suspect n'apparaissant, il s'engouffra dans l'allée misérable, suivi des deux « ladies » et du « gentleman ».
L'obscurité la plus complète régnait dans ce conduit quasi-souterrain et certainement un habitué seul pouvait y circuler.
— Attention, — reprit le conducteur, — voilà un escalier. L'escalier était aussi obscur que l'allée.
— Halte! — souilla l'introducteur après avoir franchi une dizaine de marches.
On était devant une porte.
Le parrain frappa quelques coups rapides et on entenùit un bruit de serrure.
La porte s'entr'ouvrit juste assez pour laisser passer une seule personne à la fois.
— Mon Dieu, — se dit Léona, un moment effrayée, — si ce que cette fille m'a dit n'était pas vrai?... Si j'étais tombée en plein guet-apens .. Elle croit peut-être que j'ai beaucoup d'argent sur moi... Mon argent ne risque rien, lui, il est en sijreté... mais moi!
Ses craintes ne furent pas de longue durée.
Après un échange de quelques mots entre le parrain et l'homme qui avait ouvert la porte, ils suivirent un petit corridor, et leur guide ouvrant une deuxième porte, ils se trouvèrent en pleine taverne, c'est-à-dire en pleine salle de bar aux consommateurs affreusemeut mélangés.
C'était un public-hoiise clandestin, chose grave en Angleterre.
On ne fit pas attention aux nouveaux arrivants.
Ils avaient montré patte blanche au guichetier de la première porte, au faux « publicain » ou tavernier.
Chacun était tranquille...
John fit asseoir ses deux compagnes à une table écartée, en leur disant :
— L'heure n'est pas encore venue.
Léona, maintenant rassurée, lui dit :
— De quelle heure parlez- vous?
— L'heure du combat entre «James etDog ». Oh! terrible! terrible ! Je vous assure que vous ne regretterez pas d'être venue!
Jenny se penchant vers M""' Raymond, lui murmura :
— Regardez au fond de la salle... à votre droite.
Léona suivit l'indication. Elle aperçut un groupe composé de trois jeunes femmes aux regards hardis et provocants, d'une personne qui devait être âgée, mais dont on distinguait à peine le visage, ses yeux étant cachés derrière des lunettes teintées et le haut de la tête recouvert d'une mantille.
Un homme de trente-cinq à quarante ans était avec ces femmes*..
Léona regarda Jenny d'un air interrogateur.
— Vous ne l'avez donc pas reconnue? — fit la jeune lille.
— Qui?
— La vieille dame!
Léona la regarda encore.
— Non, — répondit-elle, — je ne la connais siîrement pas!
9i6 MARIAGE D'AMOUR
— Eh! bien, examinez sa bouche... le bas du visage... puisqu'on ne peut voir que cela... et vous retrouverez celle vieille taupe de Betsy.
Et elle eut à l'adresse de sa patronne un petit éclat de rire insultant. C'était vrai, Léona, à ces détails et à mille auties qu'elle remarqua ensuite, ne douta plus.
— Mais ces femmes? — demanda-t-elle à Jcnny.
— Ce sont trois de ses <l pensionnaires » en quête de quelque « good job ».
— Je ne saisis pas très bien?
— Eh ! d'une bonne fortune. L'endroit est excellent. On cite des lords qui sont venus ici.
LéoiJii devint sondeuse et involontairement ujuniiura :
— Pourvu que lord Warder ne s'y aventure pas ce soir. Ces Anglais sont si bizarres !
Leur conducteur, qui, en entrant dans la salle du café, avait disparu, s'approcha.
— Dans deux minutes on va ouvrir la scène — dit-il. — Patientez!
— Prenez quelque chose en attendant — olîrit John. L'homme accepta d'emblée.
Léona jetait un coup d'œil autour d'elle.
Il n'y avait là qu'un petit nombre de femmes, la salle était surtout gorgée d'hommes.
A une sonnerie qui résonna, elle vit plusieurs personnes quitter leur place et se diriger vers le fond de la pièce où elles disparaissaient derrière une draperie.
De ce nombre était le groupe formé par mistress Belsy et sa bande.
— Venez, — dit le parrain. — C'est le moment !
Tous trois le suivirent et se trouvèrent bientôt dans une espèce de cuisine aux murs nus et au parquet défoncé.
C'était la salle de spectacle : la a scène! »
Aux quatre coins une corde était déjà tendue, laissant un espace libre contre le mur; et là, séparés de l'arène par cette corde, s'asseyaient les spectateurs.
Léona et ses compagnons avaient pris place depuis une minute loin de mistress Belsy, lorsque soudain un frémissement agita l'assemblée.
Une porte s'ouvrit.
On vit entrer un nain, un individu à la tête énorme enfoncée entre les épaules, sur lesquelles pendaient deux vastes oreilles semblables aux anses d'un pot à tabac.
Cet être bizarre, quatre pieds de haiil, mains colossales, paraissait être d'une force herculéenne...
Il entra dans Tarène, examina le sol, et son examen terminé, il se déshabilla, se déchaussa, ne gardant que son pantalon, et un mauvais gilet de flanelle à manches courtes.
Il apparut extraordinairement musculeux, velu comme un ours. Ses bras, ses poignets étaient couverts de cicatrices pareilles à de? brûlures.
Prenant une bouteille d'huile, il se frotta vigoureusement les bras et les poings.
Ces préparatifs s'achevaient comme l'heure de la représentation sonnait...
Une fois encore la porte s'ouvrit et l'adversaire contre lequel le nain James allait combattre apparut à son tour.
Cet adversaire, c'est le terrible « Dog »: « chien de sang », alï'reux bouledogue au pelage d'un blanc sale, à l'œil féroce et sanguinolent, aux crocs aigus retroussant ses lèvres baveuses.
Il bondit, tenu en laisse par son maître: un vieux mineur.
Deux anneaux étaient fixés solidement de chaque côté de l'arène.
A l'un de ces anneaux pendait une corde au bout de laquelle se trouvait une ceinture de gymnasiarque : le nain la boucla à sa taille.
A l'autre anneau, le mineur attacha son chien.
Ainsi, rhomme et la bête, tous deux à leur pilori, ne pouvaient dépasser les limites qui leur étaient assignées.
Le combat commença:
Combat hideux, bien souvent retracé déjà, mais toujours émouvant... ou plutôt effrayant! Il est impossible d'entendre de semblables récits sans se sentir révolté contre ces atrocités d'outre-Manche!
Le nain ne doit saisir le chien ni au collier, ni aux pattes, ni à la queue, il doit le vaincre absolument à coups de poing, tandis que le chien ne peut s'élancer sur l'homme que de la longueur de sa chaîne.
Pour que la lutte prenne fin, que le pari soit gagné, il faut que le chien ou l'homme renonce..»
Abrégeons !
Après dix assauts sans résultat, le nain couvert de morsures, dégouttant de sang, pâle de rage, se remettait furieusement en garde.
Léona, malgré ses instincts pervers, ne pouvait supporter ce spectacle sans effroi et peut-être serait-elle partie, si Jenny ne lui avait assuré qu'on n'ouvrirait pas avant que le spectacle fût terminé.
Elle se résigna, ne voulant pas se faire remarquer, à attendre la lin. Elle était épouvantée !
918 MARIAGE D'AMOLIî
Mais lorsque, en face du n:iiii ensanglanté, elle vit le bouledogue prêt à bondir de nouveau, elle ne put retenir ce cri qui s'échappa de sa gorge:
— Assez !...
Ce mot, s'élevant au milieu du silence général, attira les regards de f?on côté, car on n'est pas habitué à l'entendre dans ces milieux de « loyaux bretons » comme s'intitulent les Anglais; l'on dit plutôt:
— A gain! (encore).
Heureusement pour Léona, une nouvelle attaque du chien fit diversion, et les spectateurs oublièrent l'interruptrice pour contempler le brave « Dog ».
Mais le voisin de droite de Léona, gentleman fort agréable, dont elle avait senti plusieurs fois le regard peser sur elle durant le spectacle, se pencha vers son oreille, et lui dit :
— Vous n'êtes pas Anglaise, madame, je m'en doutais. Et je parierais même que vous êtes Parisienne à votre tournure charmante !
Léona, méfiante, ne répondit pas.
Son voisin continuait:
— Je comprends ; pour voir ce spectacle, il faut selon son rang se cacher... Une haute situation ne défend pas d'être curieuse... Et croyez, madame, que c'est avec respect que j'adresse la parole à une compatriote. Votre exclamation vous a trahie, mais je suis un galant homme.
Mais devant le mutisme de la jeune femme, il s'inclina et suivit de nouveau les péripéties de la lutte, comme s'il y éprouvait un vif intérêt.
Le combat en était arrivé au paroxysme de l'atrocité, de la rage 1
Des lambeaux de chair avaient été arrachés à l'homme par les crocs terribles de son adversaire.
Et le nain de ses poings formidables martelait le crâne de « Dog ». Comme brute, c'était à se demander qui méritait la palme!
L'un et l'autre étaient couverts de sang.
Etait-ce le sang de l'homme qui maculait la bête, ou celui de la bêle qui avait jailli sur James, avec une telle abondance?
On ne pouvait savoir au juste.
Tous deux étaient hideux, repoussants, effroyables!
Un cri terrible, arraché au nain par la force de la souffrance, lit passer un frisson chez tous les spectateurs, si blasés qu'ils lussent.
Ceux qui étaient venus là pour éprouver des émotions, se montraient satisfaits: ils en avaient pour leur argent, les autres moins aguerris tremblaient.
Le bouledogue était parvenu à saisir, dans son immense gueule, la main gauche du nain.
Et celui-ci, levant et abaissant son poing droit comme un énorme marteau, tentait en vain d'assommer l'animal pour lui faire lâcher pri«e.
L'ossature du molosse craquait, mais résistait à ces chocs herculéens.
Fou de douleur et d'impuissance, les yeux hors de la lête, le nain jetait "autour de lui des regards affolés.
Soudain un rugissement de l'animal, et un bond qu'il fit en arrière, délivrèrent l'homme.
Dans la gueule de « Dog », la main du nain étant parvenue à se mouvoir, il avait, avec ses ongles, accroché la langue du molosse et presque réussi à la lui arracher.
Fou de souffrance, le bouledogue avait ouvert la gueule, et reculé, rendant ainsi la liberté à l'homme.
Mais les crocs, enfoncés dans les chairs, avaient creusé des trous profonds dans le poignet de James, et le sang coulait en plusieurs endroits.
Sang de l'homme mêlé à celui de la bête, car au bout de ses doigts rougis pendait un objet informe, noirâtre et abject...
La langue du chien!
Le bond prodigieux que « Dog » avait fait pour s'éloigner de son adversaire, tandis que celui-:! tenait dans ses doigts crispés son énorme langue, avait détaché une partie de celle-ci.
L'animal, hurlant atrocement, se tenait maintenant allongé près de sa corde, le museau pris entre ses pattes de devant.
Et les « vrais aimateurs » de s'écrier :
— Allons, « Dog », relève-toi.
— Hardi, hardi, hardi !
— Hip! bip!...
— Hurrah pour James !
— Venge-toi, « Dog »...
— Allons, paresseux, sanglant lâche!
Au milieu de ces cris, James étanchait le sang qui continuait à s'écouler de son poignet ouvert.
11 avait, flegmatiquement, mis dans la poche de son pantalon le tronçon de langue de l'animal.
Trophée de victoire, dont il serait parlé dans les milieux de <l loyaux bretons » et qu'à l'occasion, lui, James, saurait exhiber triomphalement.
Le public commençait à s'impatienter de l'immobilité des deux combattants.
— Allons, — « cochon de chien »! — cria une voix, — vas-tu te relever?
— Pour une once de chair en moins, tu en fais des grimaces...
— Hardi donc, paresseux!
— Allons, lioup, houp...
— James, assomnne-le!
— Ça le réveillera.
Mais ce n'était pas dans les règles. L'homme ne devait frapper que lorsque la bête attaquait. Et James attendait.
Impatientés, les spectateurs s'en prirent alors au maître du chien.
— Tu sais, — lui cria une voix, — le temps passe, tu perdras le prix, si ton chien ne bouge plus.
— C'est qu'il renoncel — cria un autre. — Inscrivons!
A ce mot, qui lui fit l'effet d'un coup de fouet, — car si « Dog » renonçait, lui perdrait certainement le prix promis au vainqueur, — lu mineur se rapprocha de son chien.
Que fit-il à l'animal pour le remettre sur pieds?
Les initiés seuls pouvaient le savoir.
Puis, tirant sur sa corde, il l'amena près du nain redevenu attentif et prêt à la riposte.
Le chien grognait, mais n'attaquait toujours pas.
James, le bras gauche placé devant son visage, comn^e pour le garantir, montrait à tous les regards son poignet ensanglanté.
Le poing droit en l'air, semblable à un marteau prêt à tomber sur Tenclume, attendait l'approche de l'adversaire.
Celui-ci grognait toujours, mais se tenait sur la déf n>ive.
Les spectateurs frappaient des pieds.
L'impatience grandissait, devenait delà frénésie.
Le maître de l'animal, comprenant que le spectacle allait mal tourner pour lui, eut une idée atroce, infernale... mais lumineuse!
Il saisit dans sa main le poignet ensanglanté de James, puis porta ses do!ii!< ainsi rougis aux narines du bouledogue.
L'effet fut instantané...
L'animal flaira ce sang humain.
Aussitôt, rugissant comme un fauve, le molosse, dont la tête martelée par les énormes poings de son adversaire avait enflé de moitié, dont un oeil était clos et la langue arrachée, le molosse s'élança plein de rage sur son ennemi le nain !
Mais celui-ci avait rassemblé toutes ses forces.
Abaissant le poing droit, il lui détacha sous le menton un tel coup, qu'on entendit craquer la mâchoire, et que les quatre pattes de la bête
— Oh ! le maître coup ! s'ccria-l-on à la ronde. (P. V23.)
Liv. 110. — MICHEL MORPHV. — UARIAiJE d'aUOLB. — J. ROL'FF ET C", ÉOIT. LIV. 110.
MARIAGK D'AMOLR 923
quittant terre à la fois, « Dog » fut lancé à la tête des spectateurs, anxieusement penchés pour mieux voir.
Il retomba sanglant, inanimé !
— Oh! le maître coup ! — s'écria-t-on à la ronde.
Le nain, proclamé vainqueur, fut aussitôt porté en triomphe par les amateurs idolâtres!...
Enfin on commença à battre en retraite, etLéona, apeurée mais assez satisfaite en somme de sa soirée, fut une des dernières à s'éloigner.
Pourtant, en se retrouvant sur le trottoir, elle chercha instinctivement son voisin du spectacle, le compatriote, qui lui avait adressé la parole.
Il s'était arrêté à quelques pas d'elle.
Elle comprit qu'il voulait savoir où elle demeurait...
Et elle en fut tout d'abord ennuyée. Puis avec son caractère in^uciant elle se dit ;
— Bast ! lui-même a trouvé une bonne raison à mon escapade de ce soir : la curiosité. Voilà tout !
Mais Jenny hâtait le pas, puisqu'on était convenu de ne pas parler à mistress Betsy de leur sortie.
Celle-ci était dans un recoin suspect de la taverne, au milieu des heureux parieurs du nain triomphant.
El l'ignoble curée s'annonçait bonne pour ses compagnes, c'est-à-dire pour elle-même.
Prendre un cab, il n'y fallait pas songer dans ce quartier, et en attendant d'en rencontrer un, on marchait rapidement.
Enfin ils atteignirent une grande voie où ils croisèrent plusieurs voitures rentrant à vide.
John choisit un bon cheval et, promettant un lort pourboire, ils filèrent au galop.
En arrivant devant la demeure de mistress Betsy, et tandis qu'elle payait le cocher, Léona aperçut à quelques mètres un cab arrêté.
— C'est lui, — se dit-elle.
Et elle rentra.