‹ [Mariage d'amourChapitre 2 sur 109 · LA MARCHANDE A LA TOILETTE · texte numérisé non relu

LA MARCHANDE A LA TOILETTE

Le lendemain, Léona sortait pour faire ses achats. Elle avait envie de quitter le cottage de mistress Betsy, prévoyant une intrigue avec son voisin de la Taverne du Good-Boy.

Donnerait-elle suite à celte aventure?

Elle ne savait encore.

Mais elle ne se fiait qu'à demi à la discrélion de mistrcss Betsy.

Et elle ne voulait pas se faire connaître avant de savoir elle-mèine à qui elle aurait affaire.

En toute prévision, elle pressa ses achats, et obtint que tout serait prêt dans trois jours au plus lard.

Elle ne marchandait pas.

Les fournisseurs se seraient mis en quatre pour une semblable cliente.

En rentrant chez inistress Betsy, Léona vit celle-ci s'avancer vers elle, avec empressement, le visage rayonnant.

— On est venu vous demander, dear Madame, — lui dit-elle.

— Moi, — fit Léona. — Nul ne sait que je suis en Angleterre, excepté vous.

La vieille dame hésita.

— C'est un gentleman qui...

— M'a demandée? — interrompit Léona. — Qui a-l-il demandi', d'abord? M""' Raymond?...

Mistress Betsy se troubla.

Léona compril qu'il allait être question du compatriote qui l'avait suivie la veille.

— Voyons, — reprit-elle. — A-t-il demandé M"^^ Raymond? Il fallait répondre, la vieille dame s'exécuta.

■ — Voici, dear; un gentleman, très bien, très correct a sonné cet a|>rèsiTiidi, et comme ma nouvelle bonne n'est pas encore bien au courant, c'est moi qui ai ouvert.

Elle s'arrêta.

— Alors? — questionna Léona.

— Alors il a demandé à parler à la jeune dame française qui habitait le cottage... Et comme il n'y a que vous, dear (chère).

— Vous avez donné mon nom?...

— Oh ! non, — reprit la vieille dame, avec une intonation qui rappelait ses fonctions d'entremetteuse.

— J'ignore qui cela peut être, — ajouta Léona qui ne voulait pas se livrer.

La constatation qu'elle avait faite la veille de l'existence en partie double de la dame Belsy, ne lui suffisait pas, elle voulait en avoir d'aulrt'S preuves avant de se servir d'elle.

Aussi se proposait-elle, pendant son court séjour au cottage, de reprendre, pour son compte, l'espionnage auquel Jenny s'était livrée.

MARIAGE D'AMOUR 02:i

— Quand ce monsieur viendra, s'il revient... vous lui direz, — reprit Léona, — que je ne reçois pas des inconnus.

La vieille dame parut désolée.

— Mais, my dear, c'est quelqu'un ce gentleman... si bien... si honorable...

Léona s'amusait en elle-même de la chaleur que mistress Betsy mettait à plaider la cause de l'étranger.

Elle songea :

— Il a dû être généreux.

Et s'adressant à son hôtesse :

— Qu'en savez-vous, s'il est honorable?...

— Oh! dear, un artiste peintre du Brésil...

— Vous le connaissez donc? — fit Léona surprise.

— Non, mais vous le verrez comme moi sur sa carte que j'ai déposée dans votre chambre.

La jeune femme quitta mistress Betsy sans répondre. La vieille sourit, et murmura :

— 11 est gentil, M. Pierre Normand... il saura gagner sa cause... Et si libéral !

Léona était rentrée dans sa chambre, et après avoir fermé la porte, elle alla prendre sur un guéridon une carte qui s'y trouvait bien en évidence.

Pierre Normand Artiste-peintre

liAIIIA

lut-elle.

— Tiens, c'est vrai, c'est un artiste...

Et après réflexion, cyniquement, elle ajouta :

— Un artiste brésilien... cela me distraira peut-être des grands mondains, el... des Gharvet.

Puis continuant à monologuer :

— Oui, mais où le recevrai-je ?... Eh! bien, chez moi, madame Maymond, à Hyde Park, dans l'appartement qui m'attend, et que j'occuperai jusqu'au jour où je deviendrai lady Warder. Et d'ici là, selon les circonstances, je présenterai à mon lutur mari, AL Pierre Normand, artiste j)cintre, mon portraitiste... etc., etc.. — ajouta-t-elle en riant vicieusement.

Elle serra la carte de visite dans un petit portefeuille à monture d'or ciselé : miniature que lui avait offerte lord Warder.

926 MARIAGR D'AMOL'R

— Qui sait? S'il est riche!... Quand reviendra-t-il ? On frappait à la porte.

Elle dit d'entrer.

C'était la nouvelle bonne qui venait demander si madame soiiperait le soir au cottage. Mistress Betsy étant obligée de s'absenter, elle priait madame de l'excuser si elle la laissait dîner seule.

Mistress Betsy s'absentait encore ce soir; à cette annonce, Léona fut distraite de ses nouvelles pensées, et rappelée au projet d'espionnage qu'elle avait formé.

— Votre maîtresse est-elle déjà partie? — demanda Léona,

— Non, madame, j'ai été commander une voiture pour dans une heure seulement.

— Bien. Où est mistress Betsy?... dans sa chambre?

— Non, madame, dans le drawing-room (salon).

— Je vais la trouver.

La bonne se retira.

Léona rejoignit la vieille dame. Elle avait pris un parti.

— Je ne dînerai pas ici ce soir, — lui dit-elle, — je pars à l'instant pour Hyde-Park, où j'ai quelqu'un à voir.

Mistress Betsy avait p;iru d'abord ennuyée en apprenant que la jeune femme sortait. Puis en l'entendant dire qu'elle allait à Hyde-Park, son visage se rasséréna.

El les deux femmes se qui lièrent satisfaites toutes deux.

Une heure après, un cab s'ariélait près de White-Chapel.

Une vieille dame en descendait, et, après avoir payé son cocher, continuait son chemin à pied, sans s'apercevoir qu'elle était suivie depuis longtemps par un autre cab.

La vieille dame, nos lecteurs l'ont deviné, n'était autre que mistress Betsy.

Et dans l'autre cab, Léona, qui avait donné des indications à son cocher, ne la perdait pas de vue.

Elle la vit s'arrêter et entrer dans une boutique de marchande à la toilette.

Elle fit arrêter sa voiture et continua à regarder.

Dame Betsy avait l'air de donner des ordres à une jeune femme qui s'empressait autour d'elle, lui ôlait son châle et son chapeau.

Puis la jeune femme sortit.

Léona, qui avait payé son cocher à l'avance, la laissa s'éloigner un peu; alors sautant de la voiture, elle marcha vile pour la rejoindre. Mistress

Betsy, ayant quitté chapeau et chàle, elle était sûre de la retrouver dans le magasin.

Sa résolution avait été vite prise.

Ayant dépassé la jeune femme, sur le trottoir opposé, Léona traversa la rue et se trouva ainsi devant elle, voilette baissée.

Elle l'aborda délibérément :

— C'est bien vous qui êtes à la boutique de marchande à la toilette?

— Oui, madame.

— Est-ce que j'y trouverai quelqu'un à celle heure-ci?

— 11 y a la patronne qui vient juste d'arriver.

— Est-ce qu'il y a quelqu'un avec elle?

Et Léona eut l'air de donner un sous-entendu à ces mots, à tout hasard. Cela ne pouvait pas la compromellre. S'il ne se passait pas chez mistress Betsy ce qu'elle croyait, la jeune femme ne comprendrait pas.

Sa ruse réussit plus qu'elle ne l'avait espéré.

— Oh! pas encore! — fit la jeune femme, ne doutant pas d'avoir affaire à une... cliente.

Et elle ajouta :

— Ces dames et ces messieurs ne seront pas là avant un quart d'heure. La patronne ne monte au premier que lorsque je rentre après avoir soiipé.

Et elle s'éloigna vite, en songeant qu'elle n'avait que ce quart d'heure pour son repas.

Léona hésitait... Que ferait-elle?

Entrerait-elle chez la marchande à la toilette... tout de suite? Attendrait-elle que mistress Betsy fût remontée au premier, avec sa société?... Ou bien lui dirait-elle, le lendemain, qu'elle savait tout.

Elle se dit qu'un quart d'heure serait vite passé, et qu'elle pouvait, du moins, voir les personnes qu'attendait la marchande à la toilette. Après elle aviserait.

Son attente ne fut pas longue. Deux... dames passèrent à côté d'elle... L'une d'elles disait :

— Je commence à en avoir assez de cette vieille sorcière, voilà trois jours qu'elle me faii venir... Et toujours pour rien.

Léona s'était enfoncée dans une allée précédant la boutique de mistress Betsy, et ces deux « dames » s'étaient arrêtées à l'entrée.

— Ce soir, peut-être...

— Oh! nous sommes les premières, la vieille est dans sa boîte. iM. Reed n'est pas arrivé.

— Ils ne sont pas beaux les pigeons qu'elle plume en ce moment.

— Entrons dans la boutique.

928 MARIA r.E D'AMOUH

Et les deux femmes se dirigèrent vers la porte de la marchande de toilette.

Léona en savait assez. Elle était fixée. Elle se dit qu'il était parlailement inutile de rester plus longtemps dans ces parages.

Elle s'éloigna, clierclia un cab, et rentra au cottage de Regent's f'ark, satisfaite de ce qu'elle venait d'apprendre, ce qui, à l'occasion, pourrait lui servir.

Depuis son arrivée en Angleterre, Léona élait déjà passée plusieurs fois à la poste où elle espérait trouver une lettre d'Alexandre. Elle lui avait envoyé celte adresse : Mrs L. (gênerai post-office).

Mais, malgré son impatience d'être renseignée, elle n'avait encore rien reçu.

Alexandre s'élait-il contenté d'empocher la somme qu'elle lui avait envoyée, et n'avait-il rien entrepris contre Mignonnelte?

C'était ce que Léona craignait, lorsque, étant passée de nouveau à la grande poste, on lui remit un énorme pli.

— Il est fou d'écrire si longuemen!, — se dit Léona. — A quoi bon des délails?... A se faire pincer.

Et elle s'empressa de remonter dans la voiture qui l'altcndait.

Elle déchira vivement l'enveloppe.

Alexandre, la Terreur de Grenelle, avait été encore plus retors que M™' Raymond n'aurait pu le supposer.

L'enveloppe ne contenait qu'un journal.

Léona parcourut du re-aid les quatre pages, cherchant une marque, un signe. Rien.

— Décidément, — se dit-elle, — il est plus que prudent.

Et impatientée, elle chercha, paragraphe par paragraphe, ce qui pouvait l'intéresser.

l^nfm, aux échos, elle lut :

(( La famille de S... F..., si estimée et si aimée de ceux qui la con- « naissent, vient d'être cruellement éprouvée.

« M"' de S... F... qui devait se marier ces jours-ci avec le jeune et a brillant capitaine, .M... D..., instructeur à Saint-Cyr, vient d'être vicc( tinie, avec une de ses amies, d'un terrible empoisonnement ([ui mrl ses « jours en danger.

« Les docteurs sont très inquiets, et craigneni une issue fatale. »

Léona, après avoir relu ces lignes, replia le jourpal.

Ce n'était pas tout à l'ail ce (ju'elle désirait, puisque Mignonnette ne

Mistress Betsy les avait étalées en demi-cercle devant elle. (P. 933.)

mourrait peut-être pas.:. Mais le mariage était certaiiiciiiciit remis à plus tard, et c'était surtout ce qu'elle voulait.

Puis, en réchapperait-elle?

D'ailleurs, tel qui ne meurt pas de suite après l'empoisonnement, souvent ne fait pas de vieux os.

' Gomment avoir des détails plus précis?

il7. — MARIAGE d'aUOLR. {[-j^

Écrire, échanger des lettres, ce serait par trop imprudent. Pourtant, elle voulait savoir.

Puisque Alexandre était informé de son séjour à Londres, que risquerait-elle à l'y faire venir passer une journée? Elle assisterait à son départ pour plus de sûreté.

Oui, c'était là le seul bon moyen d'avoir des détails précis sur ce qui l'intéressait.

Avant de rentrer, elle se fît indiquer un écrivain public à qui elle dicta ces mots : ,

« Viens, j'ai besoin de te parler. Ci-joint un papier bleu pour les frais a de voyage. Descends à l'hôtel que tu connais.

« Ta Roussotte. »

Léona prit le papier, le lut, et dit :

— C'est bien. Qu'est-ce que je vous dois?

— Et l'enveloppe? — demanda l'écrivain.

— Je n'en ai pas besoin, — répondit Léona. Elle donna une pièce d'un shilling et sortit.

Puis, se faisant conduire dans un autre quartier, elle recommença ce même manège.

Elle demanda de nouveau un écrivain public.

Et tendant à l'homme une enveloppe achetée en route, elle lui dit :

— Voulez-vous me mettre une adresse?

— C'est mon métier, — répondit l'homme, d'un ton bourru, en songeant qu'une adresse seule ne lui rapporterait pas plus d'un pennij.

Léona dicta l'adresse d'Alexandre et, comme tout à l'heure, elle sortit après avoir déposé un shilling sur le bureau.

En agissant ainsi, elle ne se mettait pas à la merci de ces écrivains publics : le premier connaissait sa lettre, mais ne savait pas à qui elle était adressée; le second n'avait écrit qu'une adresse insignifiante.

Mme Raymond, en souriant de son strai;i|;ème, avait glissé un billet de banque dans l'enveloppe et jeté son pli à la poste.

— Ainsi qu'il me l'a appris, Alexandre a déjà passé huit jours à Londres, il ne sera pas embarrassé. Puis il a gardé un bon souvenir de son séjour chez l'hôtesse du « Mouton à cinq pattes », — se dit-elle. — Ne m'a-t-il pas donné l'adresse, en me conseillant d'y descendre?

Elle ne put s'empêcher de rire à ce souvenir.

Léona d'Ercourt, M"'« veuve Raymond, opérait dans un monde plus distingué que celui du ce Moulon à cinq pallos! »

XL\'in

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