UAr.iAiiF, d'amour. * 'O
i:j:;i MAIUAGE D' AMOUR
retournons auprès des autres viclinncs de cette créature, dont du sang et des larmes devaient marquer cliaque pas.
Revenons à Saint-Germain.
L'emploi régulier, continu du contre-poison indiqué par le médecin de marine, produit son effet bienfaisant sur Migflonnette et sur la fille de Léona.
D'indécises couleurs ont remplacé sur le visage de la première la teinte morne qui y était épandue auparavant.
Son regard commence à connaître de nouveau le sourire.
Et c'est avec une irradiation extatique que ce sourire faible et précaire illumine son pauvre visage encore émacié lorsque paraît celui qu'elle craignait de perdre pour toujours : son radieux fiancé.
Oh! oui, radieux, car il voit, il sent que sa Mignonnette tant aimée revient enfin à la vie.
Il avait vu tant de noir, tant de nuit dans son esprit désespéré. Ah! quel baume, quel rayon d'aurore maintenant dans son àme.
Ce sourire s'épand aussi avec une intensité exquise sur les traits de la jeune fille quand M""" et M. de Saint-Florent^ lorsque les Berthier sont là.
C'est qu'elle sait combien elle est chérie par tous ces cœurs d'élite, et pour eux ce qu'elle ressent est quelque chose de spécial et d'infiniment doux.
Mais, chose étrange et qu'elle ne peut analyser, cette effusion est plias fondante, presque comme étliérisée lorsque c'est Jacqueline Del beau qui vient et qui est auprès d'elle, toute seule.
Klle éprouve alors des désirs d'épauchement, d'effusion indicibles qui la surprennent même, le besoin d'appuyer sa tète sur son épaule, sur son sein, comme sur le sein d'une mère.
Et la noble créature, sa mère en effet, et mère noblement sacrifiée, sent des pleurs d'émotion éperdue rouler sous sa paupière à ce témoignage irrécusable d'un amour filial qui s'ignore, hélas!...
On est à la fin de l'été.
Cn grand calme apaisé plane sur la nature.
De la fenêtre ouverte dans la chambre de Mignonnette, des effiuves parfumées entrent, s'cnvolant des fleurs du parterre et des feuillages des arbres élevés dont elle aperçoit les masses vertes.
Des oiseaux cluintent leurs cimtilènes idéales, hymnes éternels et de joie et d'amour.
Mon loin du lit où Mignonnette, dressée à demi, le buste enfoncé d.ius ses oreillers, avec le ravissement d'un être revenu à la vie, regarde
et écoute toutes ces clioscs délicieuses qu'elle croyait finies pour elle, non loin de son lit est une chaise longue.
Et sur cette chaise longue, son amie, Berthe Raymond, est allongée.
C'est le premier jour qu'elle quitte son lit.
Ses yeux noirs sont tellement creusés encore par le mal qu'ils semblent envahir tout son visage.
Cependant, avec la permission du bon docteur Sylvain, elle a quitte sa couche.
H a volontiers acquiescé à son désir. Il est bon en effet de favoriser l'effort de la nature.
Que pouvait désirer Berthe un tel jom-, sinon se rendre auprès de son amie, moins favorisée qu'elle?
Velue d'un peignoir dont les plis trop amples flottent autour d'elle, attestant la violence de l'épreuve par laquelle elle vient de passer, soutenue par la bonne maman Berlhier, elle s'est dirigée vers le lit de Mignonnette.
— Ma pauvre amie! — a-t-elle murmuré.
Et elles se sont embrassées longuement.
— Enfin, c'est terminé... — cxiiale Mignonnette.
Et, avec une pointe de jalousie point méchante, elle a ajoute :
— Vous êtes heureuse, Berthe.
— Oh! je ne suis pas bien forte encore, — répondit Berthe avec un sourire. — Mais votre tour ne tardera pas à venir aussi.
Les quelques pas qu'elle avait faits pour venir et ces paroles Favaicnt fatiguée.
Et elle s'allongea sur la chaise longue qui lui avait été préparée.
De loin en loin quelques mots étaient échangés entre elle et son amie encore alitée.
Elle trouvait bon d'être ainsi délivrée de cette couche dont elle désespérait de sortir autrement que trépassée.
Elle aurait voulu rester toujours là, dans cette chambre d'où l'on voyait si bien les larges, feuilles des grands marronniers dans les rameaux élevés desquels se becquetaient des oiselets.
A celle vue, un moment elle avait fermé les yeux, à cause d'un souvenir que l'on devine, souvenir (pi'elle aurait voulu chasser et que, malgré elle, elle se complaisait à évoquer avec un charme si attristé.
L'amour était donc partout dans la nature, et pour tous, — excepté pour elle.
A cause de toutes ces raisons, jamais elle ne se serait en allée de là.
Et elle laissait s'écouler le temps avec un plaisir assoupi.
Mais maman Berlhier veillait.
Son jçendre le docteur Sylvain avait ordonné :
— Mademoiselle pourra se lever une heure ou deux aujourd'hui : elle les passera dans une chaise longue. Ça la changera. Après, nous verrons.
Armée de cetle prescription, le moment venu, elle fit doucement violence à la jeune fille :
— Allons, mademoiselle, c'est le médecin qui l'a dit. Soyez bien sage. Puis ça donne trop d'envie à ma Mignonnette.
La fille de Léona avait alors eu sur les lèvres son sourire de bonté.
— Vous avez raison, madame Berlhier, il ne faudrait pas que M"= Marie se lève trop lot, elle est moins forte que moi et pourrait rechuter. Aussi je vais être bien sage. Et je vous obéis, voyez.
Elle avait de nouveau donné un baiser de sœur à Mignonnette et élait rentrée dans sa chambre, voisine on s'en souvient.
Quelques jours après, la fille adoplive de M"'^ de Saint-Florenl, habillée par les mains tremblantes de Jacqueline Delbeau, était guidée vers une autre chaise longue placée à côté de celle de Berthe.
— Presque deux lits jumeaux, — prononça seulement la malade. M"^ de Saint-Florent, la maman Berlhier, sa fille Ariette étaient là
avec M™* Delbeau et elles contemplaienl, du même regard empli de toutes les pensées évoquées par tous ces événemenls, les deux convalescentes.
Quel drame et que de drames cela ne rappelait-il pas?
Comme pour M"* Raymond, plus même que pour Berthe, la station fut courte sur ce siège pour la fiancée de Maurice.
— M"= Marie est un joyau liagile, — avait dit le docteur Sylvain. — Il faut la mener avec les attentions les plus délicates.
Mais quelques jours après, son mieux se maintenant, elle était restée levée plus longtemps.
Lorsqu'elle était ainsi émancipée, hors de son lit, ses regards interrogeaient ceux toujours rivés sur elle de Jacqueline Delbeau. A leur expression angoissée, elle comprenait que l'heure approchait où il lui faudrait reprendre son ancienne couche de douleur; elle lisait, dans ce regard éloquent, ce regard de mère, — de mère inconnue, — que, continuer plus longtemps, c'était se (aire du mal, ces prunelles inquiètes reflétant réellement la fatigue (pie la jeune fille commençait à éprouver.
La fiancée de Maurice Dunnel avait alors un sourire d'une langueur intraduisible.
— Oui, bonne maman, j'y vais, — disait-elle.
« Bonne maman! » Celte expression lui était venue toute seule aux lèvres, en parlant à la sacrifiée durant celte maladie.
Son ignorance aiTcclueuse avait trouvé ces deux mots sublimes, ingénus, exquis, pour s'adresser à celle qu'elle ne savait pas être sa mère.
La première fois, Jacqueline Dclbeau avait cru qu'elle alla:*, se trouver mal d'émolion.
Etre appelée « maman :» par la fille au bonheur de laquelle elle avait héroïquement sacrifié sa joie égoïste mais si tendre de mère.
Eile avait fini par renoncer à l'espérance d'entendre ce mot divin à ses oreilles.
Et voilà que, inopinément, comme une consolation dans cette épreuve, comme une récompense, ce titre lui était donné par son eiilanl inconsciente.
C'était le paradis qui s'ouvrait.
Ce l'était, en effet, car le mal, paraissant se lasser enfin d'accabler l'enfant de ses entrailles, lui restituait toutes les joies à la fois.
Aussi, avec quel soin avare veillait-elle sur sa convalescence.
Elle s'accentuait cependant.
Et pour son enfant aussi, elle était heureuse que M"^ Raymond se fût rendue aux conseils de M"' de Saint-Florent et eiît consenti à passer au moins la première partie de sa convalescence à Saint- Germain.
C'était, pour .Mignonnette, une compagne du même âge, et sa présence, sa société ne pouvait que lui être profitable.
Maintenant, les deux jeunes filles commençaient à quitter la chambre.
M. de Saint-Florent, grâce à ses relations avec des voyageurs revenant de l'Extrème-Asie, avait pu se procurer deux de ces légères chaises longues en rotin dont le contact est si frais et si bienfaisant.
On les avait installées sous les marronniers du jardin.
Et les jeunes filles venaient jouir là des derniers beaux jours, dans la splendeur agonisante d'un été superbe.
Elles y respiraient directement l'air vivifiant de la pleine campagne et des bois voisins.
Peu à peu, elles cessaient d'être de pauvres et languissantes malados sans force et presque sans pensée, et leurs goûts heureux de jounes filles leur revenaient.
Elles évoquaient des projets de promenades dans la forêt, projets
coupi's bnisfinemcnl d'une épouvante subite et vague à cause de la tentative d'empoisonnement dont elles avaient été victimes, se produisant le jour même de leur promenade dans ce bois.
Elles s'écoutaient revivre dans la paix profonde et salutaire de la nature.
En même temps, de singulières langueurs alourdissaient parfois les yeux de Bertbe Raymond, soulevant son sein.
Avec la santé renaissante, son amour reparaissait tout entier.
Et elle en souffrait dans le silence auquel elle s'était condamnée à ce cher sujet.
Son secret lui pesait, et cependant elle sentait que jamais elle ne ne le divulguerait, que jamais elle ne s'en déchargerait sur aucun être ami.
XGVIII
RETOUR AU rOYER
Le temps gardait toujours sa douceur languissante.
ÏMignonnette et son amie, assises, allongées côte à côte, continuaient à en goûter la tiédeur bienfaisante.
Bcrthe était dans un de ces moments de silence qu'elle gardait sous l'effet de ses rêveries, lorsque, une après-midi, une voiture s'arrêta devant la grille de la villa.
Les jeunes filles entendirent le bruit des roues, le résonnement de la sonnette. Mais elles ne purent distinguer le visiteur, car leurs sièges étaient placés de façon à n'être point troublées par la curiosité indiscrète des rares promeneurs passant devant la villa.
— Je désirerais voir M'*"'' de Saint-Florent, — déclara le visiteur à la femme du jardinier qui, on ne l'a pas oublié, servait de concierge.
En même temps il lui remettait sa carte.
— M""' la comtesse est à l'Asile, — répondit la concierge.
Elle crut reconnaître le nom porté sur cette carte ou il lui sembla l'avoir entendu prononcer avec sympathie par les maîtres de la maison.
El, quoique très soupçonneuse contre toute figure nouvelle, à cause de cette bonne impression, elle ajouta :
— Mais si monsieur veut venir attendre au salon, je vais faire pré- V(!nir madame.
MAÎUAGE D'AIIOLR 1359
La petite porte de la grille joua doucement sur ses gonds, et les deux convalescentes entendirent un bruit de pas sur les lins graviers de l'allée.
Les pas se rapprochaient : elles n'avaient perçu aucune des paroles prononcées.
Le visiteur était à quelques mètres d'elles, elles levèrent les yeux.
Ceux de Berlhe Raymond se distendirent alors d'une façon inexprimable tandis que l'étranger restait cloué au sol.
— Monsieur Hector... Brémontier!...
— Berthe!...
Ces deux noms avaient jailli en même temps, frappant de stupeur les auteurs et les témoins de cette reconnaissance.
La concierge, voyant que le visiteur et M"^ Raymond se connaissaient, s'était discrètement retirée.
Berthe, là, dans la maison de M. et de M"'^ de Saint-Fl orent; Hector Brémontier, car c'était lui, après ce premier cri, sorti de sa poitrine, restait comme troublé par le hasard incompréhensible pour lui qui le mettait ainsi en face d'elle, dans cette villa où rien ne lui avait jamais fait prévoir qu'il dût la rencontrer.
Il l'examinait d'un regard fixe et presque sans pensée, semblant se demander si c'était bien elle qu'il avait devant les yeux et s'il n'était pas le jouet d'une illusion, d'un rêve.
Brusquement il fit deux grands pas de son cùté, comme pour s'assurer que c'était bien la réalité, que c'était bien Berthe, celle qu'il aimait, qu'il avait ainsi devant les yeux.
Alors il parut réellement sortir d'un songe; auprès de M"* Raymond, il aperçut aussi Mignonnette qui s'était dressée.
— Mademoiselle, — fit-il en s'inclinant avec respect devant la fiancée de Maurice.
Maurice Donnel, son ami ou son ancien ami, il ne savait plus, puis(iue le neveu de M""* de Saint-Florent avait cessé de lui écrire.
Quant à Berthe, son saisissement, son émoi avaient été tels qu'elle gisait sur la chaise-longue où elle était étendue lors de l'arrivée de l'officier de marine.
Sa pâleur était encore accrue par le coup soudain qui l'avait frnppée au cœur, en apercevant celui auquel elle pensait dans le silence de son àme, et avait arrêté chez elle, pour l'instant, les sources de la vie.
Hector Brémontier remarqua la décoloration de ses traits accentuée par les ravages de la maladie non encore disparue tout à fait.
Il fut frappé par la matilé de son teint ressortant davantage sous le contraste de ses cheveux noirs.
j3C0 MARIAGE D'AMOUR
Il eut l'inluilion de quelque chose d'extraordinaire, de terrible peutêtre qui avait dû se passer, tandis qu'il était si loin,... si loin...
Quelque chose qui expliquait la suspension des relations, qui l'avaient tant fait soulTrir, entre les seuls amis de France qui s'intéressassent à son sort, et lui soldat désespéré qui recherchait la mort.
Maintenant, M"'= Raymond redevenait davantage maîtresse de son . émotion ; néanmoins sa pâleur restait toujours figée sur son visage. Ce n'était donc pas accidoulel.
Un événement s'était donc accompli qui avait mis ses jours en danger, et celte menace n'était peut-être pas écartée.
Qui sait?... N'était-ce point là qu'un symptôme commençant et ne revenait-il dans sa patrie que pour recueillir le dernier souffle de celle que, dans son long .martyre, il n'avait jamais oubliée? Un brisement navrant l'accabla alors.
Ah! c'était trop de maux.
Et tombant à genoux, soudain, sur les graviers, il laissa sa tête, jeune, énergique, et belle en sa virilité, s'abattre sur le bord de la chaise où était étendue la jeune fille.
Et sa voix bégaya ces seuls mots :
— Berthe!... Berthe!... Que vous ai-je donc fait? On devinait des sanglots contenus dans l'accent avec lequel ils étaient prononcés.
On sentait un accablement immense dans la prosternation de cet homme.
Mignonnette, si impressionnable et sensitive, considérait alternativement son amie et celui qui s'était agenouillé; elle retenait avec difficulté des larmes qui montaient de son cœur à ses yeux, toute compatissante pour ceux qui souffraient.
Et, l'avouerons-nous, elle en voulait presque à son amie de ne point relever le jeune homme et de ne point laisser quelque parole douce comme un baume couler de ses lèvres fermées.
W^" Raymond, les paupières à demi-closes, semblait toujours regarder en dedans.
Un grand trouble l'emplissait; un chaos régnait en elle. Le jeune lieutenant de vaisseau releva la tête et, fixant ses paupières ardentes sur elle, d'une voix basse, d'une voix de prière et de lamentation, il murmura :
— C'est vous que je retrouve, Berthe. C'est bien vous, n'est-ce pas? Hélas! combien changée! Que s'esl-il donc passé, grand Dieu? Ou que se passe-l-il? Comme vous êtes pâle, Berthe 1... Ah! dans tous les périls que
imrnM-
'V' IHFi^Il^a
Ah ! — prononça enfin Maurice, — je désespérais de te revoir. Pas un mot, pas une nouvelle ! Le silence absolu.
Ahl c'était mal, vois-tu. (P. 13cG.)
UV. ITl. — MICHEL MORPHY. — MARIAGE d'aMODR. — J ROCPF ET C", ÉDIT.