MARIAGE
ET
INTRODUCTION
En 1884, quand fut votée la loi du divorce, sur les instances de ce juif célèbre qui devait finir politiquement dans le boulangisme et socialement dans le panamisme, c'était, disait-on, pour sauvegarder la solidité du lien conjugal qu'on en autorisait en certains cas la rupture. Il ne semble pas que le remède ait eu Tefficacité qu'on en attendait. Après le divorce aussi bien sinon plus qu'avant, l'institution matrimoniale, base de la famille, chez tous les peuples civilisés, est discutée, mise en question et combattue, chose remarquable, par les raisons mêmes qui ont servi à soutenir le divorce. On en vient maintenant à dire que si l'on veut véritablement garder au mariage sa dignité, il faut le transformer en union libre, c'est-à-dire.
à peu près en termes exprès» que la seule manière raisonnable de consetrer le mariage consisterait à le supprimer.
Depuis quelques années, MM. Paul et Victor Margueritte s'acharnent à ce combat. Après avoir d*abor<l comme posé le problème dans leur roman Femmes nouvelles (1), ils ont réclamé ensuite, dans divers articles de journaux et de revues, « le divorce par consentement d'un seul » et ils ont enfin écrit, pour appuyer cette cause, un roman à la fois émouvant et ému où ils mettent en scène les Deux Vies (2) d'une mère et d'une fille, manquéeé toutes deux par la faute du mari. Mme Favier, d'un caractère résigné et docile aux traditions» ne cherche même pas à refaire sa vie manquée; sa fille, Francine» d'un caractère décidé et indépendant, refuse de se courber sous le joug, et ne pouvant échapper à la loi du mari, s'évade dans l'union libre.
Comme conclusion pratique de leur roman les deux écrivains ont fait déposer par M. Gustave Rivet^ député de l'Isère, sur le bureau de la Chambre des députés ;* une pétition qui réclame que Ton fasse droit à ce vœu voté en 1900 par le Congrès international de la condition et des droits des femmes : Que le divorce, demandé par unseul^ soit autorisé nu bout de trois ans^ quand la volonté de divorcer aura été exprimée trois fois
(1) la- 18. Pion, ±9m,
(2) In-i8. Pion, 1902.
INTRODUCTION
à une année ^intervalle (1). En même temps ils distribuaient cette pétition à toute la presse, sollicitant les adhésions ou tout au moins la discussion.
(1) Voici le texte complet de la pétition :
« Paris, le 18 octobre 1M3.
• Messieurs les Députés,
« Le 1* décembre 1900, dans une Lettre ouverte que Ip presse entière commenta, nous appelions Tattention des membres de la précédente Législature sur l'imperfection du divorce actuel.
« Deux ane d*étude ont acYieiré de nous convaincre de la nécesaîté de refondre et d'étar^r la loi, avec Tadoption du divorce par consentement motuel et par la volonté persistante d'un seul.
« Décrété en 1798 par la France républicaine, supprimé en 1816 par la réaction monarchique et religieuse, peureusement rétabli en 188^, le divorce qui, malgré son incomplète restauration, fui alors un progrès, n'est 'plus en accord aujourd'hui avec notre grandissant esprit de justice et de liberté. C'est un mécanieme imparfait, déjà vieillot et rouillé.
« Le divorce est en effet obligatoirement déterminé par deux cauaes : 1* le flagrant déHt d* adultère , assez peu saisissaMe; S* les cas — plutôt rares — de coiidamnation à une peine affiietwe et infèmantey la mort, les travaux forcés, la dépoftatîon...
« Il est facultatif, dépend de l'appréciation dn magistrat, poar ce triple ntotîf : exeei, sémces, injures graves, loextricab4e eC uowvant terrain î Tout Farbitraire de la jurisprudence. . . Efen de certain, le droit flotte; tr^unanx et cours se contredisent : vérité à Paris, erreur a Bordeaux.
« Hors de H, le dtTO it,e e«t en principe refusé. On ne peut divorcer d'- a i w. vn fou, mêm e incurable, ni d'avec un voleur. Les fkm% idégeéunles ififirnhés, f abandon, les dissentiments religien, m. créées, IMaeompatibittté dliumeur, qui à elle seule •mpoisoBBe l'eatleBce, tant de -rataons ti fortes ne comptent pas.
^ ^ beortmt «ux ceétewea lenteurs de la procédure ; enve*
Peu de jours après, sous ce titre rÉlargisse^ ment du divorce^ les deux romanciers publiaient
aimé par le duel des avoués, des avocats ; livré au caprice et à la prévention des juges, le divorce, au lieu de conserver quelque dignité silencieuse à la faillite des cœurs, aboutit à un triste et public scandale. Ce qui ne devrait relever que de la conscience et de la volonté libres des deux intéressés devient le jouet de tous.
tt Ainsi le mariage, dans lequel on entre à larges portes, n'a, pour ceux qui y étouffent, d'autre issue qu'une grille d'égout.
« Qu*arrive-t-il ?
u Privés du consentement mutuel, seul mode de rupture honorable et logique, les plaignants frauduleusement y recourent. Pour divorcer vite, on se met d'accord; le juge souvent ferme les yeux. Les mœurs, là-dessus, ont devancé la loi.
« Une loi qu'il faut tourner pour qu'on l'applique est une loi mal faite. Une loi mal faite, il faut la refaire.
« Cette nécessité, tous ceux qui ne voient dans le mariage qu'un contrat civil en conviendront. Et quant aux ennemis d'une réforme, à ceux que leurs principes religieux enchaînent au passé, de quel droit voudraient-ils s'opposer à l'élargissement du divorce, eux à qui on ne songe pas à l'imposer? Liberté pour tous !
« Mais le consentement mutuel est insuffisant. 11 peut arriver que, de deux êtres liés ensemble, l'un, par bassesse d'âme, vengeance, cupidité, haine, veuille garder Tautre, poursuivre l'exécution d'un contrat désormais privé de toute noblesse, ravalé à on ne sait quoi de sordide, de despotique. Admettronsnous qu'au vingtième siècle, alors que la Loi abolit l'esclavage, interdit les vœux éternels, une autre loi permette qu'un être reste asservi à un être, jusqu'à sa mort ou à celle de son bourreau?
« Objectera-t-on qu'avec le divorce par la volonté persistante d'un seul, le plus faible, la femme sera sacrifiée?
« Mais la plupart des divorces sont réclamés par des femmes ! Et nous ne sommes ici que les interprètes du Congrès international de la Condition et des Droits des femmes, qui, en 1900, émettait ce vœu : Que le divorce, demandé par un seutf foit autorisé au bout de trois ans, quand la volonté de di*
INTRODUCTION 5
et faisaient distribuer une brochure (1) qui con*^ tient un projet complet de loi sur le divorce
Nous nous trouvons ainsi amenés à examiner cette proposition nouvelle et par là même à nous rendre compte de la conception nouvelle du mariage qu'elle suppose; par suite, de la valeur que nous devons attribuer à cette conception.
 côté de ces discussions sur le mariage et tantôt s'y mêlant intimement, tantôt demeurant indépendantes, d'autres sont venues attirer sur les problèmes familiaux l'attention du public : on a discuté sur l'étendue et la légitimité de la puissance maritale ; on s'est demandé pourquoi l'enfant né hors du mariage était traité par la loi avec défaveur. Et presque toujours on a conclu à l'inverse des traditions que représente la législation, on a revendiqué pour la femme l'in-
vorcer aura été exprimée trois fois, à une année d* intervalle.
c Rien n*empêche le léj^islateur — une fois reconnu Tin- ▼iolable principe de la liberté individuelle — d'apporter à la rupture tout les délais qui la défendront contre l'inconstance, tous les arrangements pécuniaires qui en assureront l'équité.
«Il appartient à une Chambre républicaine — en rétablissant le divorce par consentement mutuel et par la volonté persistante d'un seul, quitte à prononcer les garanties d'exécution que sa sagesse lui inspirera — de rendre au mariage, association librement consentie, librement dénouée, une dignité que le divorce actuel compromet, et à l'individu l'exercice d'une liberté qui, de par l'essence même des lois, de par les plus légitimes aspirations humaines^ est inaliénable.
« Paul et "Victor Margueritte. »
(i) In-8% 35 pages. Pion.
dépendance, pour l'enfent naturel Tégalité vis* à-vis des enfants légitimes. Ainsi, de toutes parts, la vieille institution matrimoniale, issue à la fois du droit romain et du droit chrétien, semble s'en aller en ruines. Le moment ne serait-il pas venu d'examiner les critiques que Ton en a faites, de se rendre compte de ce qu'elles peuvent avoir de sérieux et de fondé, d'aller surtout jusqu'aux principes sur quoi repose le fond du débat? C'est ce que nous avons essayé de faire dans des articles publiés par la Quinzaine; ces articles, considérablement remaniés, constituent la substance de ce livre. Mais pour bien se rendre compte de la valeui et des fondements de l'institution matrimoniale il nous a paru indispensable d'en esquisser brièvement l'histoire. A suivre son évolution, nous pénétrerons mieux ce qui en constitue l'essence ; nous saisirons sur le vif les raisons sociales, philosophiques oUi.religieuses qui,^ par un progrès constant, ont conduit les hommes par la monogamie à l'indissolubilité; puis, qui leur ont fait de nouveau admettre le divorce et pourront demain peut-être les mener sous le nom d'union libre à de nouvelles formes de polygamie et finalement à la dissolution matrimoniale.