CHAPITRE PREMIER
LES QI^IGINES
Dès que, à la auite d'un Bayle, d'uo Montesquieu, d*un Voltaire, d*un Diderot, d'uo Rousseau, d'un Hume, d'un Helvétius, d'un MandevîUe, d'un d'Holbach ou d'un La Mettrie, ou voulut se demander, en dçhor§ ou même de préférence à l'encontrç de§ traditions chrétiennesi quelle avait été la première forme de§ unions humaines, celle qui avait dû être la plus naturelle, la plus simple, on pensa tout de suite à la promiscuité. Les animaux les plus fomiliers à l'homme, tels que les chats et surtout les chiens, en faisaient voir le modèle. Il parut donc conforme à la nature que les hommes eussent vécu d*abord dans un état de complète promîa-
s MilRIAGE ET UNION LIBRE
cuite. Ce n'aurait été que dans la suite que des choix auraient eu lieu, que des unions plus durables auraient été contractées. Quelques textes du vieil Hérodote étaient allégués où Ton pouvait lire, en effet, que dans certaines peuplades et, par exemple, chez les Massag^ètes, Tenfant appelle a pères v tous les hommes de la tribu d'une génération antérieure et « frères » tous ceux de sa propre génération.
Mais ce n'était là en somme qu'une vue de l'imagination, une conception a priori basée sur cette idée que l'homme de la nature avait dû avoir des mœurs très voisines de celles des animaux, sinon même tout à fait pareilles. Il fallut les études de Lubbock (1), de Morgan (2), de Mac Lennan (3) , de Giraud-Teulon (4), pour donner à cette opinion des fondements positifs empruntés aux récits des voyageurs, aux constatations des ethnographes.
Le point de départ de toutes ces théories se trouve en cette supposition que les sauvages sont des hommes arriérés dont les mœurs sont l'image à peu près exacte des mœurs primitives de l'humanité. Si l'on adopte en effet la théorie
(1) The Origin of civilisation.
(3) Systems of consanguinity^ affinity and of the human fa' mily.
(3) Studies in ancient history comprising a reprint of a Primitive Marriage. Nouv. édit., in-8% Londres et New- York,
(4) Les Origines du mariage et de la famille^ 2* édit., petit iQ-8% Genève et Paris, 1884.
du progrès chère aux philosophes du dix-huitième siècle, on devra considérer les divers états de la civilisation chez les peuplades encore sauvages comme autant d'étapes qui jalonnent rhistoire et nous permettent de nous rendre compte de ce que furent les mœurs, les coutumes des peuplades préhistoriques. On sait que rhumanité, dans les contrées aujourd'hui civilisées, s'est servie jadis d'armes et d'outils d'abord en pierre (pierre éclatée, pierre taillée, pierre polie), puis en bronze, puis en fer; si l'on trouve, comme il s'en rencontre, des peuplades qui n'aient d'autres armes et d'autres outils que ceux qu'elles fabriquent avec des pierres taillées, des pierres polies ou du bronze, ne pourra-t-on pas penser que leurs mœurs, leurs institutions sont semblables à celles de nos ancêtres européens préhistoriques lorsqu'ils ne se servaient que d'armes ou d'outils en pierre ou en bronze? On voit sur quel postulat repose ce raisonnement : c'est que les institutions et les mœurs sont toujours corrélatives à l'état de l'industrie, la civilisation morale augmente ou décroît avec la civilisation industrielle. C'est là le point de départ de tous les livres de sir John Lubbock. Si on le lui refuse, ou même si on le lui conteste, toute sa théorie de l'identité du sauvage et de l'homme primitif tombe, et on n'a plus le droit de conclure des armes, des outils, des poteries, des habitations, aux institutions et aux mœurs. Tous les efforts pour essayer de
recoustituer le tableau des mœurs de rbumanité préhistorique sout du même coup déclarés vains, Et rhistoire de notre race ne commence plus qu'avec les documents positifs, le tableau des mœurs avec l'expression directe et authentique des mœurs mêmes, avec Técriture et les documents figurés, ce qui veut tout simplement dir« que rhistoire ne commence plus qu'avec This* toire.
Rien en efFet ne démontre que la civilisation morale marche toujours du même pas que la civilisation industrielle, et on peut citer plus d'une peuplade qui a des outils très rudimen^ taires et à la fois des institutions ou des croyances assez raffinées. Les Mincopies, qui savent tout juste compter jusqu'à dix, ont par contre des idées morales assez élevées ; ils croient en effet à une survivance et à une rétribution des 4meS| avec un lieu de séjour agréable pour les bons, un autre désagréable pour les méchants, un troisième intermédiaire et transitoire pour ceux qui ne sont ni tout à fait bons ni tout à fait méchants* Ainsi, l'intelligence et les croyances morales ne vont pas toujours de pair; à plus forte raison en est-il de même des institutions et des outils. Il n'est donc nullement prouvé que les institutions des sauvages représentent véritablement les coutumes et les mœurs les plus antiques de la race humaine* Et il entre dans tout ce qu'écrivent les sociologues, surtout dans leurs théories, une bonne part d'hypothèses
LES INSTITUTIONS MATRIMONIALES It
et de conjectures. Aus^i quand ils ont voulu classer les institutions et les ranger par ordre d'ancienneté présumée, c'est bien plutôt là logique qui les a guidés que Tétude comparée des ustensiles, des outils» des armes. Pour dire que les institutions matrimoniales d'une peu« plade étaient antérieures à celles duneautre^ils ont comparé les unes aux autres ces institutions bien plutôt qu'ils ne les ont classées d'après la forme des lances, des flèches, des haches ou des poteries. Ainsi, les indigènes de Taïti, bien que sachant fondre et forger le fer, ont des mœurs tout à fait rudimentaires. C'est des idées des sociologues que dérive la hiérarchie qu'ils ont attribuée aux institutions et non pas de la forme des calebasses.
Mais, quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que les recherches ethnographiques peuvent seules nous fournir des observations capables de nous faire pressentir ce qu'ont pu être les institutions et les mœurs de l'humanité primitive* Ce que nous trouvons réalisé quelque part, chez les Boshimen ou les Naïrs, a pu se trouver réalisé ailleurs chez nos ancêtres des Ëysies ou de Gros*Magnon, et si nous pouvons ordonner ces diverses institutions en une suite logique où il semble bien que les unes naissent naturellement des autres, nous aurons le droit de considérer celles-ci comme primitives et celles-là comme dérivées ; nous pourrons ainsi dresser un • tableau qui offrira quelque vraisemblance et
quelque intérêt. On pourra même le regarder comme scientifique, à la condition qu'on entende par là une synthèse cohérente des faits observés plus commode que toutes les autres et par conséquent préférable; mais on n'aura nullement le droit de regarder cette synthèse comme la seule vraie (1). Une affirmation opposée, portée pour de tout autres raisons, pourrait également se produire ; elle aurait la valeur même de ces raisons.
Sous le bénéfice de ces réserves, nous pouvons exposer les résultats auxquels les sociologues sont arrivés. Sir John Lubbock, Mac Lennan, Giraud-Teulon sont d'accord pour affirmer que le premier état où vécut l'espèce humaine était la promiscuité complète. Toutes les femmes appartenaient sans distinction à tous les hommes. C'était la vie animale dans toute sa bestialité, ils allèguent, tous, trois sortes de preuves : d'abord l'existence d'une promiscuité semblable chez quelques peuplades encore existantes, unie
(i) C'est rapplication à la sociologie du principe scientifique exposé par M. Poincaré : t Les hypothèses scientifiques ne. sont pas vraies; elles sont commodes. » V. la Science et VHy" pothèsCf par Poircaré, in-i2^ Flammarion, Paris, 1903.
à la tradition conservée dans certains textes des historiens anciens. G*est ainsi que, parlant des indigènes des iles de la Reine-Charlotte, M. Poole dit que « chez eux, l'institution du mariage esl entièrement inconnue » et que les femmes a habitent presque en promiscuité avec toute la tribu, bien que rarement avec d*autres tribus» . Dans la péninsule californienne, selon Bœgert, les sexes s'unissent sans aucune formalité, et leur vocabulaire ne connaît même pas le verbe « se marier (1) ». On trouve dans Lubbock, Mac Lennan et Giraud-Teulon un certain nombre d'autres exemples.
Quant aux textes d'Hérodote et de Strabon, tous les historiens de la famille les ont cités. Nous avons déjà rapporté le cas des Massagètes ; Hérodote cite encore les Auséens, peuple de Libye, et Solinus cite les Garamantiens d'Ethiopie. On rapporte que la communauté des femmes existait chez les Liburnes, chez les Galactophages et chez les anciens Bohémiens. Garcilasso de la Vega affirme que chez les indigènes de Passau, au Pérou, avant les Incas, les hommes n'avaient^as de femme à eux (2).
Les raisons sur lesquelles on appuie, en second lieu, l'hypothèse de la promiscuité sont tirées de certaines institutions. Gomment expliquer, en effet, en dehors de cette hypo-
(1) Westbrmarcr : Origine du mariage dans V espèce hu» maine, tr. fr., chap. iv, p. 53; gr. in-8®, Paris, 1895.
(2) Idem, op. cit.
de promiscuité dans les rapports des sexes. La relation entre ces deux choses — la paternité incertaine et la parenté par les femmes seulement — semble si nécessaire et parait si bien être une relation de cause à effet, que nous pouvons en toute confiance supposer Tune là où nous trouvons l'autre (1). »
M. Morgan, de son côté, a tiré des conclusions semblables de certains systèmes de parenté bizarres et coinpliqués, en particulier de celui qu'il a appelé a système classificateur » . L'exposition en est trop technique pour être donnée ici.
Un troisième groupe de raisons en faveur de la promiscuité primitive se tire d*un ensemble de coutumes qu'on ose appeler morales et qu'il parait difficile d'expliquer autrement que par l'hypothèse de la promiscuité. C'est d'abord la prostitution sacrée, observée en beaucoup d'endroits, en particulier à Babylone, où, selon Hérodote, toute femme mariée devait une fois aller dans le temple et attendre là qu^un étranger lui présentât une pièce de monnaie qu'il lui fallait accepter. Après quoi elle devait se lever, suivre l'étranger hors du temple, se donner à lui et rentrer chez elle, désormais affranchie de toute semblable obligation. En Arménie, Strabon rapporte que les jeunes filles de bonne famille devaient avant de se marier s'offirir aux
(1) Westermarck, op. cit.j chap. v, p. 96.
adorateurs d'Ânaïtis. De semblables coutumes régnaient dans les vallées du Gange, à Goa, à Pondichéry.
Ailleurs existait ce que Ton a appelé le jus primœ noctis. En certains endroits, la nouvelle mariée devait se livrer aux invités; en d'autres, au chef, au prêtre païen, au seigneur. Autre part, les lois de Thospitalité ordonnent au mari de conférer à son hôte tous ses droits. Tous ces faits paraissent à sir John Lubbock impliquer la reconnaissance du « droit inhérent à chaque membre de la communauté et aux visiteurs aussi en tant que membres temporaires » , car, ajoute-t-il, « la possession exclusive d'une femme ne pouvait être légalement acquise que par une méconnaissance temporaire des droits communaux préexistants*». C'est donc que ces droits existaient et que le monogame portait tort à la communauté tout entière.
En conséquence de cette promiscuité primitive, la parenté par les femmes devait nécessairement s'établir, ainsi que nous l'avons remarqué plus haut, et, par suite de cette parenté, la femme devait être revêtue d'un prestige qui lui donnait autorité et prépondérance. De là, selon Bachofen, serait résultée une organisation familiale et sociale où la femme aurait tenu la première place, c'est le a matriarcat » ou la a gynécocratie » , par opposition au a patriarcat » et à r tt androcratie « . Dans ce système la femme a plusieurs maris. Au Malabar, dit Giraud-
Teulon, la femme a droit d'en épouser jusqu'à douze, quoiqu'elle se contente généralement de cinq ou de six. Chacun d'eux reste avec elle pendant une dizaine de jours, et Forbes a remarqué que tous ces maris vivaient en parfaite intelligence. Il faut dire que la polygamie leur est permise, et qu'un Naïd, par exemple, peut faire partie de plusieurs combinaisons matrimoniales (1).
Ce n'aurait été qu'après cette période matriarcale polyandrique que l'homme aurait pris l'autorité et aurait enfin formé la famille patriarcale avec ou sans la polygamie, ou plutôt la « polygynie » .
Telles sont les deux hypothèses qu'a soutenue à la fois Giraud-Teulon ; Bachofen s'attache davantage à celle du matriarcat, sur laquelle MacLennan, Morgan, et sir John Lubbock insistent peu ou même qu'ils n'adoptent pas, tandis qu'ils prétendent établir la promiscuité primitive.
Or, il est très remarquable que ces hypothèses plus ou moins inspirées par la théorie de l'évo-
(i) Cité par MiBioif, loc, cit., p. 86*
lution sont en opposition avec cette théorie même. Bien que Darwin, dans sa modestie, adoptât rhypotbèse de la promiscuité sur la foi de Mac Lennan, de Morgan, de sir John Lubbock, dont, dit-il, « les appréciations ont plus de valeur que les miennes » parce qu'ils « ont étudié de près le sujet », il ne pouvait s'empêcher de remarquer que cette hypothèse cadrait mal avec sa propre doctrine. Partagé entre son respect pour les auteurs compétents et sa confiance en son système, il a des hésitations admirables. Il commence d'abord par souhaiter « de nouvelles preuves avant d'admettre cette promiscuité absolue dans les relations » . Il a expose loyalement les opinions » des auteurs qui ont étudié de près le sujet ; il parait les adopter, mais ne peut s'empêcher d'ajouter :
Néanmoins, à en juger par l'analogie avec les animaux, et surtout avec ceux qui, dans la série, sont les plus voisins de l'homme, je ne puis croire que cette habitude ait prévalu à une époque extrêmement reculée alors que l'homme avait à peine atteint son rang actuel dans l'échelle zoologique. L'homme, comme j'ai cherché à le démontrer, descend certainement de quelque être simien. Autant que les habitudes des quadrumanes nous sont connues, les mâles de quelques espèces sont monogames, mais ne vivent avec les femelles qu'une partie de l'année, ce qui parait être le cas de l'orang. D'autres espèces, plusieurs singes indiens et américains par exemple, sont strictement monogames et vivent l'année entière avec leur femelle. D'autres sont polygames^ comme le gorille et nlusieurs espèces américaines, et chaque
famille vit à part. Même dans ce cas, les familles qui habitent le même district ont probablement quelques rapports sociaux ; on rencontre quelquefois, par exemple, de g^randes troupes de chimpanzés. D'autres espèces sont polygames, et plusieurs mâles, ayant chacun leurs femelles, vivent associés en tribus; c'est le cas de plusieurs espèces de babouins. Nous pouvons même conclure de ce que nous savons de la jalousie de tous les mammifères mâles, qui sont presque tous armés de façon à pouvoir lutter contre leurs rivaux, qu'à l'état de nature la promiscuité est chose extrêmement improbable...
Par conséquent, si nous remontons assez haut dans le cours des temps> il ne semble pas que la promiscuité ait rég^né chez les hommes primitifs. A en juger par les habitudes sociales de l'homme actuel et la polygamie de presque tous les sauvages, l'opinion la plus probable est que l'homme primitif a originellement vécu en petites communautés, chaque mâle ayant autant de femmes qu'il pouvait en entretenir ou pouvait s'en procurer, et qu'il devait défendre avec jalousie contre tout autre homme (1).
Le docteur Letourneau (2) etWestermarck (3) ont suivi ces très nettes indications de Darwin et, pour les mêmes raisons que lui, ils ont non plus suspecté, mais. décidément rejeté, au nom des doctrines de révolution, Thypothèse de la promiscuité primitive. Et ainsi cette hypothèse,
(1) Darwin, la Descendance de Vhomme et la sélection sexuelle, trad. fr., II* partie, chap. xix, t. II, p* 392, 2" édit., % vol. in-8% Paris, 1894.
(%) Évolution du mariage et de la famille , chap. m, p. 47, i yol. in-8% Paris, 1888.
(3) Westermarck, op, ciV., chap. vi, p. 115.
suggérée à Torigine par l'exemple de certains animaux familiers, se trouve détruite par Tobservation plus attentive des mœurs animales. Le naturalisme des philosophes du dix-huitième siècle est tellement étroit et superficiel que ses conclusions ne peuvent tenir en face d'un naturalisme un peu plus attentif et approfondi.
Mais il n'en reste pas moins que les partisans de l'hypothèse de la promiscuité ont apporté un nombre assez important de faits auxquels il est nécessaire de trouver une explication. Y seront surtout obligés tous ceux qui, n'admettant pas la doctrine de l'évolution, ne pourront faire état de l'argument très sérieux et, pour ainsi dire, préalable qu'elle fournit. Or, autant la théorie de l'évolution est séduisante et avantageuse quand on ne réclame d'elle que des commodités pour la classification et l'explication d'un très grand nombre de faits, autant elle présente de difficultés quand on veut y voir une vérité, quand d'hypothèse ou de théorie on la transforme en doctrine. Ne pouvant donc plus opposer à l'hypothèse de la promiscuité une sorte de question préalable tirée de la théorie de l'évolution, il convient d'examiner l'hypothèse en ellemême.
C'est ce qu'a fait assez superficiellement le docteur Letourneau, ce que Westermarck a accompli à l'aide d'une érudition très informée et d'une méthode très rigoureuse. Westermarck remarque d'abord que les récits des voyageurs
et des ethnographes ne sauraient être aveuglément acceptés, et qu'il importe de leur appliquer les méthodes de la critique ; il se déclare ensuite partisan de la a méthode statistique d'examiner le développement des institutions n si admirablement exposée par le docteur Tylor à rinstitut anthropologique de la Grande-Bretagne et de rirlande. Cette méthode consistée dresser pour chaque peuple, pour chaque tribu, un tableau de ses diverses institutions ainsi que de ses diverses caractéristiques : langues, sentiments, croyances, vêtements, habitations, armes , outils, ustensiles, aliments, constitution physique, maladies, longévité, mortalité, etc. On voit alors quelles sont les institutions, quels sont les caractères qui se manifestent toujours à la fois dans les divers groupes sociaux observés ; on est alors fondé à considérer comme liés les uns aux autres par une loi sociologique et ces institutions et ces caractères.
Or, faisant tout de suite l'application de cette méthode au problème qui nous occupe, Westermarck n'a pas de peine à faire observer que la promiscuité ne saurait être une loi d'existence de l'humanité primitive en supposant, comme il le faut bien, que cette humanité soit représentée par nos sauvages actuels, car en même temps qu'on constate unanimement chez eux tous les traits caractéristiques de l'état sauvage on est loin de trouver chez tous l'existence de la promiscuité. Et c'est même tout le contraire
que ron y remarque : la promiscuité n'existe qu'à Tétat d'exception.
L'immoralité de beaucoup de sauvages est certainement très g^rande; mais nous ne devons pas croire qu'elle soit caractéristique des races non civilisées en g^énéraL II y a nombre de peuples sauvages et barbares cbez lesquels le commerce des sexes, en dehors du mariage, se produit rarement, Timpudicité, du côté de la femme, étant considérée comme une honte et même comme un crime.
li La femme cafre, dit Barrow, est ébaste et extré> mement modeste », et M. Cousins écrit que, entre leurs diverses fêtes, les Gafres, hommes et femmes, doivent observer strictement la continence, sous peine d'être bannis de la tribu. Proyart raconte que, chez les peuples de Loango, « un jeune homme n'ose parler à une jeune fille qu'en présence de sa mère », et que u le crime d'une jeune fille qui n'a pas résisté à la séduction suffirait à attirer la ruine totale du pays s'il n'était pas expié par un aveu public fait au roi ». Chez les Africains de l'Equateur, cités par M. Winwood Reade, une fille qui déshonore sa famille par son inconduite est chassée de son clan ; quand il y a séduction, l'homme est frappé de verges. Au Dahomey, quand un homme séduit une fille, la loi impose le mariage et le payement d'une amende au père ou au maitre. En Tessaua, selon le D' Barth, une amende de 100,000 kurdis est imposée au père d'un enfant bâtard^ somme qui indique combien il est rare que des enfants naissent dans ces conditions. Chez les Benî« Mzab, l'homme qui séduit une jeune fille paie 200 francs d'amende et est banni pour quatre ans. Chez les Beni-Amer, selon Munzinger, les femmes non mariées sont très réservées, bien que les femmes mariées croient que tout leur est permis. Chez les Arabes de la Haute-Egypte, la chasteté est assurée par
une opération faite à l'âgée de trois on cinq ans; et cbez les Maréa, la continence n'est pas moins nécessaire, car une fille ou une veuve qui deviennent enceintes sont tuées avec leur séducteur et leur enfant. Quant aux Kabyles, MM. Hanoteau et Letourneau affirment que « les mœurs ne tolèrent même aucune relation sexuelle en dehors du mariag^e»... L'enfant né en dehors du marîa^je est tué ainsi que sa mère.
Parmi les Turcs de l'Asie centrale, selon Vambéry, on ne sait ce que c'est qu'une fille perdue. Chez les Kalmouks, comme chez les Bohémiens, les filles se vantent d'avoir des adorateurs, mais sont déshonorées si elles sont mères avant le mariag^e. Le séducteur, chez les Tougouses, est forcé d'épouser sa victime et de payer le prix qu'on en réclame. En Circassie, une fille débauchée est généralement vendue le plus tôt possible, parce qu'elle déshonore ses parents. Les misérables habitants du Lob-nor u punissent sévèrement l'immoralité » . Et quant aux Let-htas, tribu des montag^nes de Birmanie, M. O'Riley dit que, jusqu'au mariag^e, la jeunesse des deux sexes habite deux long^ues maisons situées aux extrémités opposées du village, et que, « lorsqu'il arrive aux garçons et filles de se rencontrer, ils se détournent afin d'éviter de voir, respectivement, leurs visages » .
Pour les nègres de l'Archipel indien, le professeur Wilken affirme qu'à côté de peuples livrés à une licence extrême, il y en a d'autres qui sont remarquablement chastes. Ainsi, chez les Nias, la grossesse d'une jeune fille est punie de mort, non seulement pour elle, mais pour son séducteur. Chez les Dyaksdes montagnes, les jeunes gens sont soigneusement séparés des jeunes filles, les rapports licencieux entre les sexes étant strictement défendus; et les Sibuyaus, tribus appartenant aux Dyaks de la mer, bien qu'ils ne considèrent pas comme un crime positif le corn-
merce sexuel entre jeunes gens, attachent pourtant une idée de grande indécence à des liaisons irrégulières, et sont d'avis que les puissances supérieures sont offensées par la {jrossesse d'xine femme non mariée.
Chez quelques-unes des tribus indépendantes des Philippines aussi, selon Ghamisson, la chasteté est tenue en grand honneur u non seulement chez les femmes, mais chez les jeunes filles, et elle est protégée par des lois sévères », assertion que confirment le D' Hans Meyer et le professeur Blumentritt, en ce qui concerne les Igorottes de Luçon.
Dans la Nouvelle-Guinée aussi, la chasteté est strictement observée. M. G.-A. Robinson et le catéchiste Glark^ qui ont vécu pendant des années avec des indigènes, déclarent tous deux leur croyance en la vertu des jeunes femmes ; et le D' Finsch nous assure que les indigènes de Dory sont,à cet égard, supérieurs à beaucoup des nations civilisées de TEurope. Les naturalistes français et quelques auteurs anglais ont parlé avec éloge de la moralité des jeunes gens chez les Tasmaniens. Les femmes d'Uea, aux îles Loyalty, sont décrites par Ërskine comme u strictement chastes avant le mariage et fidèles épouses après ». A Fiji, les jeunes gens observaient une grande continence, les garçons n'ayant qu'à dix-huit ou vingt ans la permission de s'approcher des femmes. En parlant des indigènes de la Mélanésie, le D' Godington remarque ceci : « Il est certain que dans ces iles, généralement, il n'y avait nullement l'indifférence pour la vertu des femmes, dont on accuse si souvent les indigènes. A Samoa, les filles cohabitaient librement avec les étrangers, mais pas avëc leurs compatriotes et la chasteté des filles des chefs était l'honneur de la tribu. » Mais M. Turder fait remarquer que, bien que cette vertu y fût ostensiblement cultivée par les deux sexes, c'était plus de nom qu'en réalité.
En ce qui concerne les indigènes australiens, M. Moore Davis dit que la promiscuité entre les sexes n'est pas pratiquée par les indigènes, et leurs lois à cet égard, surtout dans la Nouvelle - Galles du Sud, sont très strictes. Quand ils sont au camp, les jeunes hommes célibataires sont placés seuls aux extrémités, tandis que les hommes mariés occupent le centre avec leurs familles. On ne permet aucune conversation entre les célibataires et les filles ou femmes mariées» Les infractions à ces lois et à d'autres sont punies par le membre lésé dans la tribu, ou bien le délinquant est obligé d'expier son crime en se tenant debout^ protégé par son seul bouclier, ou waddy, tandis que cinq ou six guerriers lui lancent dés épieux à une distance relativement courte. » M. Dawson affirme aussi, pour les tribus de l'ouest de Victoria, qu'aux corroborées et grandes réunions des tribus, les célibataires des deux sexes sont tenus strictement séparés les uns des autres. « La bâtardise est rare, dit-il, et on la considère avec une telle horreur que la mère est toujours battue par ses parents* et quelquefois même mise à mort et brûlée. Son enfant, parfois, est aussi tué et brûlé avec elle. Le père de l'enfant est puni avec la plus grande sévérité, et parfois tué. »
Si nous nous tournons du côté de l'Amérique, nous voyons chez les Aléoutes primitifs, selon Veniaminof, que « les jeunes filles qui donnent naissance à des enfants illégitimes doivent être tuées et cachées ». Egede nous dit que, chez les Groënlendais, les femmes non mariées observaient les règles de U décence beaucoup mieux que celles qui étaient mariées. M Pendant les quinze années que j'ai passées au Groenland, dit-il, je n'ai pas entendu citer plus de deux ou trois jeunes femmes qui aient eu des enfants sans être mariées; on considère que c'est la plus grande des infamies. » Et selon Granz, une jeune fille groënlandaise prendrait pour un affront qu'un
jeune homme lui offrit seulement, en société, une prise de tabac. Chez les Indiens du Nord, on défend aux filles, dès l'âgée de huit ou neuf ans, de partager les amusements les plus innocents avec des enfants du sexe opposé. « Qu'elles soient assises dans leurs tentes, dit Hearne, ou qu'elles voyagent, elles sont gardées et surveillées avec une attention incessante qui ne saurait être dépassée par la discipline la plus sévère d'un pensionnat anglais, w M. Cattin affirme que, chez les Mandans, la vertu des femmes est aussi estimée dans les familles respectables que dans aucune autre société. Chez les Nez-Percés, les Apaches, et certains autres peuples du nord de l'Amérique, on dit les femmes remarquablement chastes, et le séducteur est traité encore avec plus de mépris que la fille qu'il a déshonorée. Dobrizhoffer loue la vie vertueuse des femmes des Abipones.
Si l'on ajoute à ces faits ceux... où se voit ce que l'homme exige de sa fiancée, il faudra bien admettre que le nombre de peuples non civilisés chez qui la chasteté — celle des femmes, à tout le moins — est en honneur, et est généralement observée, est très considérable. On ne saurait leur attribuer un état plus ancien de promiscuité, puisque rien n'indique que la moralité de ces nations, au point de vue des relations sexuelles irrégulières, ait été plus relâchée que maintenant, si même cette inférence, tout compte fait, était légitime (I).
Ces exemples suffisent pour bien établir que la promiscuité ne saurait être regardée comme une loi générale de l'humanité primitive. A la suite de Darwin et du docteur Letourneau, Westermarck fait observer que la jalousie natu-
(i) Westkrmabck^ op» cit,f chap* iv, p. 61.
relie suffirait à avoir empêché la promiscuité de s'établir. « Selon un mythe des thlinkets, la jalousie de Thomme serait plus ancienne que le monde lui-même. Il y a eu un temps, disent-ils , où les hommes allaient tâtonnant, dans les ténèbres, à la recherche du monde. Alors vivait un thlinket, qui avait une femme et une sœur, et il était si jaloux de sa femme qu'il tua tous les enfants de sa sœur parce que ceux-ci la regardaient (1). » De cette jalousie, inspirée parfois, et en tout cas renforcée par les croyances religieuses dont nous parlerons plus tard, découlent toutes ces prohibitions, toutes ces précautions, toutes ces vengeances, parfois ridicules, parfois ignobles et souvent atroces, que l'homme, dans tous les temps et dans tous les lieux, a inventées pour sauvegarder la chasteté de la femme. Les Indiens du côté oriental des montagnes Rocheuses coupent souvent à leurs femmes les cheveux et parfois le nez pour les enlaidir. Chez les Koriaks nomades, les femmes ne se peignent ni ne se lavent et vont en haillons pour ne pas éveiller la jalousie de leurs maris. Chez les Beni-Mzab un homme parlant dans la rue à une femme noble est puni d'une amende de deux cents francs et banni pour quatre ans. Ailleurs on enferme ou on enlaidit, on marque, on noircit, on cadenasse, on infibule. On exige en beaucoup de parties de l'Afrique, dit
(1) Westermarck, op, cit., cliap. vi, p. 116.
M. Reade, qu'un jury de matrones certifie avant la noce la vertu de la mariée. On voit enfin que cette jalousie s'étend jusque par-delà la tombe : chez les Gomanches, en Californie, à Panama, au Pérou, au Congo, en Perse, on tuait la veuve ou on la brûlait sur le bûcher de son époux. Et tout le monde connaît la veuve du Malabar, les coutumes barbares que les Anglais ont eu tant de peine à faire disparaître de leur empire colonial de rinde. Ailleurs on a interdit aux femmes les secondes noces. Gomment penser que ce sentiment de la jalousie si universel et si fort a pu jamais permettre l'existence de la promiscuité?
Que si l'on objecte les singulières coutumes d'hospitalité écossaise que nous avons rapportées ou encore les trafics honteux auxquels certains sauvages livrent leurs femmes, il est facile de les expliquer par l'influence des mœurs ou de la cupidité. Nous voyons bien tous les jours par les comptes rendus des tribunaux que nos gentilshommes apaches des boulevards extérieurs, pour se montrer très faciles vis-à-vis des relations payées de leurs femmes avec les bourgeois, ne se montrent pas pour cela vis-à-vis de leurs camarades moins furieusement jaloux.
Les débauches sacrées, le jus primœ nociis, s'expliquent par des dépravations ou par des abus de la force. « Si la religion, dit Letourneau, repose en quelque manière sur l'adoration du principe de la génération, comme il arrive si fréquemment pour les religions orientales, uu'^
sorte de prestige superstitieux viendra parer et revêtir d'un caractère sacré le dévergondage sacerdotal (1). » Les chefs, les compagnons de lutte, de chasse ou de jeu, ont pu imposer par la force des abus pareils. Ce sont des aberrations, des violences, et non pas des institutions, des coutumes qui se soient produites naturellement.
La corruption des peuples sauvages leur vient la plupart du temps de leur contact avec les civilisés et, loin d'y voir une marque d'antiquité, on doit bien plutôt y voir une preuve de modernité. Quant au système de parenté par les femmes, il peut s'expliquer naturellement, soit que l'on admette avec Westermarck (2) que l'on n'a connu qu'assez tard le rôle physiologique de l'homme, soit que la cohabitation nécessaire et constante de l'enfant avec sa mère, en face des absences fréquentes du père, ait rendu toute naturelle l'attribution de l'enfant à la famille maternelle. L'enfant reste avec sa mère, habite avec elle; il prend donc le nom de sa mère, et c'est dans la famille où il habite qu'il trouve d'abord les hommes qui seront ses protecteurs et ses défenseurs. De là le rôle joué par Vavun" culus, l'oncle maternel, le frère de la mère, dans beaucoup d'anciennes civilisations.
Mais cette parenté par les femmes est loin d'être universelle. Elle n'existe au contraire qu'à
(i) Westermarck, op. cit., cliap. m, p. 56 (2) Ibtd., chap. V, p. 103.
l'état d'exception. Le culte rendu au cordon ombilical, qu'en certains endroits on entoure de perles pour le consacrer aux dieux, ne saurait avoir la portée que lui attribue Giraud-Teulon. On conçoit que ce lien visible de l'enfant à sa mère ait de l'importance ; mais cela ne prouve pas qu'on regarde le père comme incertain. Lors de la naissance du duc de Bordeaux, la duchesse de Berry exigea que les gardes nationaux de service entrassent dans sa chambre, et ce ne fut qu'en leur présence et en présence d'autres témoins que le cordon fut coupé. Il est bien clair que cette cérémonie n'avait pas pour but de jeter un doute sur la paternité posthume du duc de Berry, mais au contraire de la certifier.
La coutume si curieuse de la « couvade »
d'après laquelle, après la naissance de l'enfant, la femme se lève, reprend ses occupations tandis que le mari se met au lit à la place de sa femme, et reçoit en gémissant les compliments de ses parents et de ses amis, observée un peu partout et jusque chez nos Basques récemment encore, ne prouve non plus autre chose que le désir fort naturel à l'homme d'affirmer — de façon bizarre — sa paternité.
Dans tous les cas, même chez les peuples où a existé la parenté par les femmes, ce sont toujours les hommes qui ont gouverné et commandé, comme ce sont toujours eux qui se sont battus pour défendre au besoin les femmes et les enfents. Et la raison toute simple, c'est que
rhomme, étant le plus fort, a dû avoir. le commandement en un temps où toute autorité ne repose que sur la force. Le Mutterrechi de Bachofen, le matriarcat, la gynécocratie, ou, de quelque nom qu'on Tappelle, le gouvernement des femmes n'a existé nulle part qu'à titre tout à fait exceptionnel. Presque partout la femme est esclave, assujettie aux plus durs travaux. Étant plus faible, elle est considérée comme un être d'ordre inférieur. Son caractère plus mobile, ses désirs plus inconstants, sa stature moins baute, ses membres plus délicats, ses forces moins résistantes, la sensibilité plus grande de ses nerfs et jusqu'à la naturelle tendresse de son cœur, tout a dû contribuer à établir et à assurer la prépondérance masculine.
La partie critique de notre tâche est achevée : nous ne pouvons pas dire que les deux premières étapes du mariage humain aient été la promiscuité et le matriarcat. Il nous faut maintenant chercher quelles elles ont pu être.
Et d'abord il semble que deux points demeurent acquis : d'une part, la nécessité pour la femme d'être aidée — et défendue au besoin
— durant sa grossesse, sa gésine et au moins les premières années de l'entretien de Fenfant, et, de l'autre, l'existence de la jalousie chez l'homme. Le premier point assure à l'union une durée au moins relative ; le second impose à la femme la continence des mœurs. Dès lors, il y a véritablement mariage. Il semble que plus on remonte haut dans l'histoire, ainsi que l'atteste le Gode d'Hammourabi (1), plus on trouve la monogamie à l'état de règle et d'institution ; il est certain cependant que cette monogamie ne fut pas universelle, en tout cas qu'elle disparut. L'homme chercha à se procurer autant de femmes qu'il put en entretenir. Ce fut la polygamie à forme patriarcale. Le père est le chef de la famille; puis le fils aîné lui succède et commande aux familles de ses frères. Au début les unions ne peuvent qu'avoir été incestueuses. L'inceste ne sera proscrit que plus tard, soit que l'habitude de la vie commune excite la répugnance des jeunes gens élevés ensemble; soit qu'un secret instinct, renforcé par l'expérience, les avertisse des dangers que font courir à la vigueur de la race les mariages consanguins.
(1) V. le Code d'Hammourabi , par M. François Martin, Quinzaine du i" avril 1903. — L*auteur récent d'une intéressante étude sur les formes diverses des cérémonies matrimoniales reconnaît de même que la monogamie s'établit vraisemblablement avant toutes les autres formes de mariage » parce qu'elle est la plus naturelle de toutes ». Henri d'Al- HÉRAS. Le Mariage chez tous les peuples y Introduction, p. 8,
i vol. in-i2. Schleicher, 1903.
Ainsi par rendogamie [mariage en dedans de la tribu) se constitue le clan, la geiUj la tribu. Le culte des ancêtres qui existe presque partout renforce le sentiment de la famille, l'attache à son chef qui est en même temps le prêtre, le pontife du foyer, et incite à son tour ce chef à veiller à ce que la race se continue afin que le culte des ancêtres se perpétue, afin que ses propres enfants puissent après sa mort observer les rites qui assureront la tranquillité de sa subsistance dans l'au-delà. Nous aurons à revenir sur l'importance de ces considérations.
Avant tout il faut perpétuer la race : Thomme qui meurt sans postérité est le plus à plaindre des hommes ; il ne peut compter sur personne pour assurer sa vie d'outre-tombe. Il est voué à une misère éternelle. La femme qui n'a pas d'enfants est comme notée d'infamie. De là, aussi bien que des instincts naturels, dérivent tous les artifices par lesquels les deux sexes s'efforcent d'augmenter l'attrait naturel qui les pousse l'un vers l'autre ; de là la parure et le tatouage, les anneaux ou les bâtons passés dans la cloison du nez ou dans la lèvre inférieure, les colliers, les anneaux des jambes, les bracelets, les bagues, les boucles d'oreilles, ces plumes, ces aigrettes, ces cheveux tressés; ces huiles, ces graisses, ces beurres, ces pommades, répandus sur le corps ou sur la tête, tout cet attirail de l'empanachement humain qui nous fait voir clairement dans la Parisienne aux doi(;ts sur^
chargés de bagues la lignée directe de la Hottentote, et dans les broderies vertes de nos académiciens les vestiges des vieux tatouages. De là encore les ceintures et même les vêtements, au moins dans les pays où le climat n'en exige pas. Dès les premiers âges comme dans les civilisations les plus dissolues, le vêtement a eu pour fonction de mieux faire remarquer ce quHl prétendait cacher. La pudeur, qui eèt née du vêtement, tire ainsi son origine d'un désir de séduC" tion en lui-même fort peu pudique, de même que nous voyons le double geste à la fois indicateur et obscène des idoles de Suse ou de Babylone transformé par Cléomène dans son Aphrodite en un geste de pudeur (1).
Les pères ont une autorité quasi absolue sur leurs enfants et en particulier sur les filles. Cependant il ne semble pas que toute liberté de choix soit enlevée à ces dernières. Dans beaucoup de peuplades les enfants sont fiancés très jeunes. « Mariner estime qu'à Tonga environ un tiers des femmes mariées avaient été fiancées delà sorte. Dans Tlnde anglaise, le mariage des enfants a été jusqu'ici une coutume commune, et tous les peuples de race turque, selon le professeur Vambéry, ont pour habitude de fiancer leurs enfants tout petits (2). » L'essentiel n'est pas que
(i) Cf. lef diyers exemplaires de la Vénui de Médicit, — V. GoLLiovoir, Mythologie figurée de la Grèce, liv. I, chap. Tiiip § 1, p. 151, in-8% Paris, 1883.
(2) WuTBRMARCK, o/>. ctï., cLap. X, p. 203
les enfants aient ou niaient pas la liberté de leur choix, c^est qu'après eux ils laissent une postérité.
Cependant les rites matrimoniaux fournissent, la plupart du temps, à la fiancée quelque moyen d'exercer son choix, par exemple chez ces peuples où le fiancé doit atteindre à la course sa fiancée avant d'être autorisé à Temmener. Il n'y a pas d'exemples, disent les voyageurs, qu'une jeune fille se soit laissé attraper par un homme qui lui répugnait.
Peut-être en un sens la puissance paternelle s'est-elle exercée avec plus d'autorité encore sur les jeunes hommes que sur les jeunes filles. Et on conçoit aisément que ceux-là s'y soient résignés assez aisément. Car nulle part les mœurs ne les ont attachés à leur foyer avec la même rigueur que les femmes.
Il est arrivé plus d'une fois que les femmes ont eu plusieurs maris, comme chez les Todas ou chez les habitants du district Jounsar des Himalayas. Il semble que la cause de cette polyandrie se trouve dans la surabondance des hommes par rapport au nombre des femmes.
Dans un des villages des Himalayas, Dunlop rapporte qu'il ne trouve que cent vingt filles tandis qu'il compte plus de quatre cents garçons (1). Il est bien clair que dans ce cas la polyandrie résulte à peu près forcément de la nature des choses. Aussi Westermarck pense-t-il qu'elle
(1) Westermarck, op. cit., chap. xxi, p. 445.
est toujours causée par la rareté des femmes. C'est toute une question de savoir comment s'est établie Texogamie, c'est-à-dire la coutume d'aller chercher la femme hors delà tribu. Westermarck pense qu'elle naquit de l'horreur instinctive de l'inceste et qu'elle se manifesta dès que les familles isolées se groupèrent pour former de petites hordes non consanguines (1).
Mais on peut aussi bien penser que les luttes entre tribus rivales ont donné lieu à des captures de femmes et que les prisonnières ont été d'abord la proie du vainqueur. La vue des femmes des autres clans a, par la dissemblance des formes, excité l'amour. Amener une femme dans le clan, c'est acquérir une travailleuse de plus ; l'intérêt s'ajoute donc à l'attrait spontané. Il semble que ces unions ne se soient pas à l'origne opérées d'un commun accord. Caria femme gagnée par le clan de l'homme était perdue par son propre clan. Aussi l'exogamie est-elle liée à la capture. Le futur enlève ou vole sa femme; le clan de celle-ci la défend contre les ravisseurs, il y a bataille, coups échangés; le mari est soutenu par ses amis, et de là vient peut-être le jus primœ noctis en faveur des invités. Ils ont été à la peine, ne doivent-ils pas avoir leur part de plaisir? Nos pacifiques garçons d'honneur représentent parmi nous les antiques compagnons de l'époux ravisseur.
(1) Westermargk, Qp. cit.f chap. xvi, p. 339.
 mesure que les mœurs s^adoucirent et qu'en toutes choses les transactions commerciales remplacèrent les déprédations guerrières, la capture à main armée céda la place à Tachât. On n'enleva plus la femme, on la paya un prix convenu. Mais même longtemps après que Tachât s'est substitué à la capture, le fiancé doit faire encore le simulacre d'un enlèvement ou d'un rapt, et ces sortes de simulacres constituent une grande partie des rites et des cérémonies afférents aux mariages, a Chez les Indiens Mosquitos, quand la noce est arrangée, et les cadeaux payés, le marié saisit la mariée et l'enlève, suivi de ses parents, qui font semblant d'essayer delà délivrer. Les Aramaniens considèrent l'enlèvement de la mariée avec une violence feinte comme un préliminaire essentiel des noces, et, selon M. E.-B. Smith, c'est même un point d'honneur pour la mariée que de résister et lutter, si bien disposée d'ailleurs qu'elle soit (1). » On pourrait facilement multiplier les exemples et on en retrouve des traces jusque dans le droit romain. La mariée se réfugiait près de «a mère et était emmenée de force par le marié et ses amis. Arrivée à la maison nuptiale, son fiancé devait l'enlever et la porter à l'intérieur sans qu'elle touchât le seuil. On trouve encore en Bretagne des coutumes à peu près semblables.
L'achat est quelquefois remplacé par un
(1) Westbrmargk, op, cit., chap. xrii, p. 369.
échange de femmes de clan à clan. C'est alors un simple troc. D'autres fois le fiancé loue ses services à son beau-père, comme fit Jacob chez Laban (1).
Plus tard, Tachât devint peu à peu fictif et purement symbolique , il finit même par se transformer complètement : il donna naissance à la dot fournie d'abord par le mari, ensuite par les parents de la femme, si bien qu'aujourd'hui, dans beaucoup de cas et nulle part plus qu'en France, au lieu que ce soit le mari qui paie pour avoir sa femme, c'est la femme qui achète son mari.
La proscription de l'achat vient d'une épuration progressive des sentiments. Manou défend au père de vendre sa fille : « Aucun père connaissant la loi, dit-il, ne doit accepter le moindre des cadeaux pour sa fille; or, un homme qui, par avarice, prend un cadeau, vend sa progéniture. » Dès lors, l'achat fut remplacé par un symbole et encore dans une seule forme de mariage, dans celle que l'on appelait arsha^ selon laquelle le marié envoyait une vache et un taureau ou deux couples au père de la mariée. Et Manou défend formellement de donner à cet envoi le nom de cadeau. Chez les Romains la confarreaiio ne suggérait aucune idée d'achat. £n Chine, le fiancé offre des cadeaux de mariage ; mais on ne veut pas les entendre appeler un « prix » , ce qui prouve que chez les Chinois
(1) Genèse f chap. xzix.
aussi quelque honte s'attache à Tidée de vendre une fille (1). Aussi l'argent de Tachât diminua de plus en plus ; il ne resta plus que la coutume d'envoyer certains présents. Parfois le marié donnait à la famille de la fiancée une somme d'argent ou des objets de valeur ; mais cet argent ou ces objets lui étaient immédiatement rendus.
Apartomba dit que cet arrangement avait été prescrit par les Védas « pour accomplir la loi » , c'està-dire l'ancienne loi selon laquelle la vente était la forme obligatoire du mariage. Néanmoins, dans la plupart des cas, on ne rendait pas exactement le même cadeau. C'est ce retour par la famille de la femme du prix payé par le mari qui à Athènes, bien avant Solon, semble avoir donné naissance à la coutume de la dot au sens moderne du mot. En Chine, l'échange des cadeaux ratifie le mariage. Au Japon, la mariée donne des cadeaux à son futur, et la valeur de ces cadeaux est toujours mesurée à celle des cadeaux de son fiancé. Tacite rapporte de même que, chez les anciens Germains, la femme donnait au mari quelques armes, et cet échange mutuel de cadeaux formait le lien principal de leur union.
D'autre part la somme d'achat était transformée en morgengab et en dot. Manou dit : « Quand la famille ne s'approprie pas le cadeau donné, ce n'est plus une vente : dans ce cas, le don
(1) Westermàrck, op. cit.f chap. xviii, p. 367
n'est qu'un signe de respect et d'amitié envers les jeunes filles. » Chez les Grecs, au temps d'Homère, le père ne s'appropriait pas toujours les cadeaux de noces, mais les donnait, en totalité ou en partie, à sa fille et lui constituait ainsi une dot. Plus tard, le marié apporta directement les cadeaux à sa femme et les lui offrit dans la chambre nuptiale, le soir même ou le lendemain des noces. Chez les Germains il en fut de même : a Ce n'est pas la femine, dit Tacite, qui apporte une dot au mari ; mais c'est le mari qui l'offre à la femme. » On retrouve toutes ces coutumes chez diverses peuplades de l'Océanie et du Nouveau Monde.
Tantôt la dot donnée à la femme par le mari, puis apportée par la femme dans le ménage, fait retour à l'homme et à sa famille et tantôt elle appartient en propre à la femme et constitue dès lors son douaire. Chez les Hindous, chez les Grecs, chez les Romains, la loi veille à ce que cette propriété de la femme soit respectée. On sait toutes les responsabilités que le droit romain et après lui notre droit français imposent au mari, si bien que Gide a pu dire que le droit romain a été l'un des agents les plus énergiques de l'émancipation de la femme par les mesures sévères qu'il a édictées en vue de la conservation de la dot (1), la dot de la femme devant être
(i) Gide, Condition primitive de la femme ^ 2* cdit., in-8", Paris, 1885.
hypothéquée sur les biens du mari, être reprise avant tout partage, être rendue enfin intégralement à la femme en cas de divorce.
Chez les Germains, la dot devenait la propriété de la femme et elle en pouvait disposer à Tex:clusion du mari ; mais le mari, d'autre part, n'en était point responsable.
Tant que les mœurs restent pures, que les hommes se marient tous, et se marient jeunes ; tant que le nombre des filles demeure à peu près égal à celui des garçons, le douaire continue à être constitué à la femme par le mari ; mais dès que, par le relâchement des mœurs, par Taccroissement du luxe les hommes montrent moins de goût pour le mariage ; dès que le nombre des filles, ainsi qu'il arrive généralement dans les civilisations avancées, l'emporte sur celui des garçons, longtemps après que les formes grossières de l'achat sont supprimées, même lorsqu'on les repousserait volontiers avec horreur, la loi de l'offre et de la demande ne se fait pas moins sentir, les jeunes gens répugnent à constituer un douaire et les pères des jeunes filles offrent des dots. Les Hébreux, les Mahométans font un devoir au père de doter sa fille; en Grèce, c'est par l'attribution de la dot que se marque la différence entre la femme légitime et la concubine. A Rome, la femme légitime doit avoir une dos qui lui vient de son père. Le droit prussien prescrit que le père ou la mère de la jeune fille doivent meubler la maison
|des nouveaux époux et faire les frais de la noce.
Bien qu'à l'heure actuelle ce soit en France et dans les autres pays latins que fleurisse avec le plus d'intensité le système de la dotation, cependant i^ existe aussi à peu près dans tous les pays civilisés, car, daos les cas ordinaires, il n'est presque pas de famille qui ne donne quelque chose à sa fille en propre en l'établissant, ne serait-ce que ses meubles ou que son trousseau.
Cet état de choses durera tout le temps que les mœurs publiques et les exigences factices de la vie s'opposeront à la précocité des mariages, et surtout dans les pays où la jeune fille sera élevée de telle façon que, si elle ne se marie pas, sa vie tout . entière peut être considérée comme manquée. Mais déjà, à certains symptômes, on peut reconnaître le commencement d'un changement : les femmes arrivent à entrer dans des emplois qui leur créent des occupations et des intérêts; ces occupations et ces intérêts, en dehors même du mariage et du couvent, suffisent à remplir leur vie ; quelques-unes, atteintes d'une véritable maladie symétrique au célibat attardé des hommes, forment entre elles à Londres ou en Amérique des clubs de réfractaires au mariage. Tout cela contribuera à rétablir l'équilibre et à ruiner la coutume de la dot : plus les femmes deviendront indépendantes et plus elles pourront se passer de l'homme, plus elles seront recherchées pour elles-mêmes.