Marianna
Je ne sache pas qu'il y ail au monde une plus grande douleur que celle de l'amour délaissé. J'ai assisté bien des misères, et j'ai pu me convaincre qu'il n'est pas de plus grand désespoir. Il faut avoir pleuré les vivans, pour comprendre qu'il peut être doux de pleurer les
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niorls. Oui, c'est une incommensurable douleur. Madame de Bclnavc y creusa sa tombe, cl s'y enferma pour mourir. Suivie de Mariette qui ne voululjamais consentir à l'abandonner, elle partit au bout de quelques jours et se dirigea vers les côtes de la Bretagne. On l'avait souvent entretenue de la mélancolie de ces grèves désertes, et la plainte éternelle de l'Océan l'attirait par d'ineffables sympathies. Henry l'accompagna jusqu'à la voiture. A l'heure du départ , il voulut lui baiser les mains; mais elle l'appela sur son cœur.
— Cher enfant, lui dit-elle, vous avez été bon pour la pauvre délaissée !
— Nous nous reverrons bientôt , répondit le jeune homme.
— Bientôt! répéta Marianna en secouant la tête d'un air de doute. Vous êtes bien jeune pour me suivre où je vais, dit-elle.
Les chevaux s'élancèrent au galop. Madame
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do lîolnavc ouvrit le vasistas et se pencha jionf envoyer à Henry un dernier adieu. 11 était à la môme place, sombre et le regard attaché sur la diligence qui semblait emporter sa vie tout entière.
Fut-il jamais créature plus misérable! Jusqu'à ce moment suprême, Marianna, dût-on l'accuser de folie! avait douté de son désastre. Est-il besoin de dire ce que l'infortunée n'avait pas osé s'avouer à elle-même? que ce départ était un dernier essai, une dernière épreuve à laquelle elle avait voulu soumettre l'ingrat qui la dédaignait. Elle s'était confusément flattée qu'il n'aurait pas la cruauté de laisser s'accomplir un si horrible martyre. Comme le condamné, au pied de l'échafaud , elle avait attendu sa grâce. Près de partir, ses yeux cherchèrent Bussy dans la foule des voyageurs. Tant que la voiture roula sur le pavé de Paris, il lui sembla que George allait, à
chaque détour de rue, se jeter à la tête des chevaux, la ramener triomphante, ou s'enfuir heureux avec elle. Mais quand elle eut franchi la barrière, quand elle n'entendit plus les rumeurs de la ville, qu'elle vit les horizons s'élargir et se dérouler, comprenant, seulement alors, que tout était fini pour elle, elle se cramponna convulsivement à sa place, et serra son mouchoir, entre ses dents pour ne pas éclater en sanglots.
Oui , tout était Hni ! et pourtant, quand une chaise de poste filait, comme un trait, sur la route , pourquoi donc y plongeait-elle un avide regard? Pourquoi son front s'illuminait -il d'un rayon de folle espérance?
H est, sur la côte de Bretagne, un petit hameau du nom de Sainte-Marie. Ce ne sont, à vrai dire, que quelques pauvres maisons groupées autour d'une église rusli(iue. Tous les habitans y vivent de la mer. Les femmes ré-
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collent le varech; les liommcs Iransporlent sur leurs chaloupes, les grains, le bois et l'engrais, qui s'échangent entre les îles voisines et les côtes. Pornic est la ville la plus prochaine : encore n'est-ce qu'un gros bourg où le bruit de la civilisation ne pénètre guère avant la saison des bains. L'aspect de ces rivages est d'une tristesse profonde. Les champs sont nus et stériles; de maigres troupeaux y tondent un rare gazon , imprégné des exhalaisons salines. La grève est hérissée de noirs rochers, anfractueux, creusés par la vague. On n'entend que le mugissement des (ïots. D'une part, l'onde, tantôt unie comme une glace, tantôt furieuse et roulant des monts; de l'autre, un terrain désolé où croissent seulement les ajoncs et les bruyères. Parfois, (juelques voiles blanchissent à l'horizon; un goéland égratignc la lame du bout de ses longues ailes; dans le sentier qui longe la plage.
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un cheval, conduit par un enfant, passe chargé de sahle ou de goémon.
Le hasard conduisit madame de Belnave dans ces parages. Ces lieux offrirenlunc patrie à son désespoir. Il est des âmes pour qui la douleur n'est qu'un prétexte de distractions. Il faut à leur tristesse des rives bénies du ciel, à leur exil les merveilles des arts et le luxe de la nature. Elles vont exhaler leurs soupirs sous les orangers de la rivière de Gênes, faire redire leurs plaintes aux échos de Parthénope ou de Tibur. Ce sont de faibles âmes et de lâches douleurs. Résolue à s'ensevelir dans ce pauvre hameau, madame de Belnave trouva, pour elle et pour Mariette, un asile chez une femme, dont le fils et le mari s'étaient em- ])arqués récemment, sur un brick Nantais, pour une navigation de long cours. Marianna se réserva la chambre du fils, véritable chambre de matelot! la couchette était dure, les
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mcublos grossiers, les murs blanchis à la chaux : mais qu'importait à Marianna? elle ne cherchait qu'une tombe.
Elle souffrit d'un cœur vaillant, qui aime son mal et veut en mourir. Ce mal est encore de l'amour : clles'y plongea avec volupté. Elle déchira ses blessures de ses propres mains : elle s'abreuva tout à loisir de son sang et de ses larmes. 0 vanité de la douleur ! En présence de la mer, Marianna ne s'humilia pas devant cette grande désolée, qui remplit ses rivages de lamentations éternelles. Elle crut entendre une âme répondre aux sanglots de la sienne. Bientôt , en efiet , ce fut comme deux âmes conversant et se comprenant l'une l'autre. 11 s'établit entre elles je ne sais quelles communications mystérieuses. Quand les vagues soulevées bondissaient en fureur — cavales à la blanche crinière — pâle, échevelée, elle allait sur la grève, et là, pareille à l'Esprit
de la Tempête , elle mêlait ses cris aux clameurs de l'ouragan. — Bien! disait-elle en marchant contre la lame; bien! tourmentée comme moi, c'est ainsi que je t'aime! — Et s'ollrantavec une sombrejoie à l'écume glacée tjue le vent lui jetait au visage, elle croyait recevoir le baiser de la sœur de son désespoir. Quand l'onde miroitée reposait au soleil, elle s'étendait sur le sable, ou bien, assise, comme une mouette, sur un des rochers de la rive, elle écoutait le langage des flots. Alors, com me les flots caressant la plage, les souvenirs du bonheur venaient baigner son cœur apaisé. Elle suivait du regard les voiles qui glissaient à l'horizon, comme des rêves de son passé. Elle disait à la mer ses joies éteintes, ses félicités évanouies. Elle appelait George avec amour et se plaignait doucement à lui , tout en le pressant sur son sein. Elle passait ainsi des journées entières, et que de nuits, accoudée sur
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sa fenùtrc ouverte, à contempler, dans de douloureuses extases, les vagues dont la lune blanchissait la crête!
Cette perpétuelle contemplation del'Océan, jointe à l'cxallalion de la douleur, avait lini par exercer sur madame de Belnave une fascination étrange. Parfois, assise sur la grève, le regard fixé sur la mer, elle se sentait invinciblement attirée par la lame, et, pour ne pas céder à celteattraction magnétique, elleélaitobligée de se cramponner aux aspérités du rivage.
Alors, frappée d'épouvante, il lui semblait que chaque vague prenait une voix pour la rassurer.
— Viens Idisaientcesvoix caressantes, viens mêler tes douleurs aux nôtres. Nous sommes des âmes désolées comme toi ; comme nous , condamnée à une plainte sans fin, viens pleurer avec tes sœurs. Que ferais-tu sur la terre? la terre fleurit et chante : nous autres, nous
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gémissons toujours. Tu manques à nos concerts. Nous avons des grottes d'azur, toutes humides de nos larmes : nous t'y porterons mollement sur nos seins gonflés de soupirs. Viens, livre-toi sans crainte à celle d'entre nous qui s'avance vers toi sur la grève. C'est la plus douce de nos compagnes. Ne la vois- tu pasqui relève, pour t'emporter, lafranged'argcnt de sa robe?
Et la lame, déferlant sur la plage, venait agacer les pieds de Marianna, se creusait pour la recevoir, se retirait en l'invitant, revenait pour l'inviter encore. Fascisnée, immobile, les mains enfoncées dans le sable, Marianna la suivait d'un œil ardent. — Viens! répétaient les voix mélodieuses ; que ferais-tu sur la terre? la terre fleurit et chante : nous autres, nous gémissons toujours.
C'était le suicide qui lui apparaissait, paré de toutes ses séductions. Mourir ainsi devint
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pour madame de Bcinavc une préoccupation de tous les instans. Vainement elle essaya de la repousser. La mer était toujours là, et toujours les vagues murmuraient leur refrain plaintif. Marianna finit par le dire à son tour. Qu'attendait-elle de la vie? Que lui restait-il en ce monde? le seul asile qu'elle se fût réservé en s' exilant de Blanfort , Bussy ne venait-il pas de le lui fermer à jamais ? Elle se tourna vers le refuge que lui offrait l'Océan. Ce ne fut pas toutefois un projet froidement conçu, nettement arrêté , devant s'exécuter à jour fixe, mais seulement uneconfuseespérance, la seule qui lui restât dans son malheur. L'instinctive certitude de pouvoir en finir à son heure, fit descendre en elle un peudecalmeetdesilcnce. Son désespoir s'assoupit ; ses larmes coulèrent avec moins d'amertume. Bientôt elle s'habitua à regarder la mer comme une amie qui lui ouvrait son seinj elle se familiarisa avec les teu-
talions que lui ofiraicnt les flots; elle n'opposa plus, au\ agaceries de la lame, que les répugnances de i'amante qui lutte encore dans sa faiblesse et ne cède qu'en résistant. Elle pensait sérieusement que son âme se souviendrait de sa douleur, et se plaindrait éternellement sur ces bords. Elle se disait aussi que sa mort la ferait vivre dans le cœur de George, et que le cruel la pleurerait peut-être.
Dès qu'elle eut compris que chaque jour (|ui se levait, pouvait ne pas s'achever pour elle, madame de Belnave s'occupa de ses dernières dispositions. Avant de quitter Paris, elle avait écrit à sa sœur qu'elle parlait pour un long voyage ; pour un long voyage en effet! Près de l'accomplir, elle voulut renouveler ses adieux à Noënii : cette fois^ les adieux éternels ! Elle écrivit aussi à son mari : M. Yaltone ne fut pas oublié. Elle assurait le sort de Wariellc et faisait don de luulc sa fortune à
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M. (lo P.einavo. On imaginera sans pcino co (|uc (lurent cire toutes ces cpîtrcs. 11 csl juste do dire que son cœur ne s'y répandit pas en do lAclies regrets. Elle acceptait intrépidement jusqu'au bout son orageuse destinée. L'expérience qu'elle venait de faire ne l'avait pas ramenée au sentiment des félicités domestiques. Les tortures du martyre neîui avaient pas arraché l'abjuration de ses croyances. Elle mourait dans la religion de l'amour, sans l'outrager ni le maudire, convaincue qu'en dehors il n'est point de bonheur ici-bas, heureuse d'en mourir, après avoir vainement essayé d'en vivre. Elle s'était trompée d'Ame : mais son erreur, c'était George, et non l'amour. Elle écrivit à Bussy et lui pardonna tout lo mal qu'elle avait souffert : puis sa pensée se porta vers Henry. Depuis son départ de Paris, elle songeait à lui pour la première fois, l'ingrate ! Comme autrefois dans sa joie, elle s'é-
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lait enfermée dmis sn douleur : elle y avait vécu pour elle seule. Elle s'accusa de l'avoir si long-temps négligé dans son cœur. Sans qu'elle cherchât à s'expliquer pourquoi, l'image de cet enfant lui revint, environnée de charmes qu'elle n'avait jamais soupçonnés jusqu'alors. Long-temps elle rêva au souvenir de cette blonde tête, qu'elle avait si souvent pressée sur son sein, aux heures de désespoir. Peut-être, en retrouvant dans sa mémoire ce qu'il avait été pour elle, devina-t-elle confusément ce qui s'était passé en lui? peut-être se demanda-t-elle avec inquiétude, dans quelle âme irait s'épanouir cette fleur, qu'à son insu elle avait fait germer sous ses larmes? Je ne sais : mais sa sollicitude s'alarma pour tant de jeunesse et d'inexpérience. Elle lui écrivit une longue lettre pleine de sages avertissemens, et telle qu'avant d'expirer, la mère d'Henry aurait pu l'écrire elle-mêmej seule-
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m ont, lo nom de George y revenait sans cess, et si George n'eût pas dû la lire, la Icllrc aurait clé moins longue.
Tous ces écrits ne devaient arriver à leu adresse, qu'après le départ de Marianna pour un monde meilleur. D'ailleurs, elle n'avait confié qu'à Dussy la fin qu'elle méditait. Pour les autres, sa mort serait un accident; pour lui seul, un fait volontaire. A défaut de regrets, elle voulait lui laisser un remords.
Ces devoirs accomplis, madame de Belnave s'abandonna au courant de sa destinée. Elle était calme : ses jours passaient en promenades solitaires. Mariette qui la voyait paisible et résignée, ne la suivait plus, comme aux premiers jours. Elle sortait le matin et ne rentrait guère qu'à la nuit tombante. Dans le pays, on s'était habitué à la voir. Les liabitans disaient que c'était une ame en peine : leur curiosité n'allait pas au-delà. Elle n'eut jamais
à se plaindre de rimportuniléd'oucun d'eux. Les enfans eux-mômes se délournaienl de son sentier. On montre à Sainte-Marie le rocher sur lequel elle passait, chaque jour, de longues heures, l'œil immobile, fixé sur l'horizon, comme s'il eût épié le retour de quelque voile désirée. On raconte encore, à la veillée, qu'on la voyait, aux marées basses, s'aventurer sur les récifs que la mer, en se retirant, laisse à découvert, et que plus d'une fois le garde-côte, craignant qu'elle ne se laissât surprendre par la marée montante, la rappela de ses cris sur le rivage. Elle se plaisait, en effet, à ces excursions périlleuses. Quand l'Océan quittait ses bords, elle aimait à poursuivre le flot qui s'enfuyait, et à le voir revenir sur elle. Alors, elle fuyait à son tour, mais c'étaient toujours la même fascination et le même vertige. Elle fuyait, mais pas à pas, d'un pied qui ne cède qu'à regret et voudrait