‹ Marianna (volume 2)Chapitre 2 sur 68 · CHAPITRE I. il · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. il

se laisser atteindre. 11 est vrai que plus d'une fois, les cris du garde-côte l'arrachèrent aux étreintes de la vague près de la dévorer t mais une sollicitude plus assidue veillait sur elle et la protégeait.

Huit jours à peine avaient passé, depuis l'apparition de madame de Belnave à Sainte- Marie, et la nouvelle ne s'en était pas encore répandue dans le pays, lorsque, par un soir de tourmente, un voyageur descendit à Pornic, à l'auberge du Cygne-Blanc. Son manteau était transpercé par l'orage, les bords de son chapeau, rabattus par la pluie, lui cachaient à demi le visage; le cheval qui l'avait amené fumait à la porte, le col tendu , la Icte basse, souillé de boue jusqu'au poitrail. L'auberge du Cygne-Blanc est le rendez-vous habituel des matelots du port. Ils s'y réunisent, le soir, pour fumer et boire du grog. Le

voyageur jeta négligemment sur une table son S"»» édil. 11. 2

manteau et son chapeau ruisselans , puis il tomba, harassé de fatigue, sur une chaise, au coin de l'àtre. Son air jeune et souffrant attira d'abord les regards; mais ce soir-là, les gens du port avaient des sujets de préoccupation autrement graves, et, après avoir offert à l'étranger une pipe et un verre qu'il refusa également, ils l'oublièrent pour reprendre la conversation que son arrivée avait interrompue.

11 ne s'agissait de rien moins que de la chaloupe du capitaine Martin , partie la veille pour Noirmoutiers , avec promesse d'en repartir le lendemain , et de rentrer le jour même à Pornic. Quand la mer est belle et le vent favorable, c'est un trajet de quelques heures. Mais la mer, assez calme au matin, était devenue tout- à -coup furieuse, et on craignait que la chaloupe , surprise par le grain , n'eût été jetée sur la cOte.- Une vive

CHAI'ITIU: I.

anxiété se peignait sur loulcs les figures 5 des paroles sinistres circulaient : on se rappelait que, l'année précédente , à pareille époque, un chasse-marée, parti de l'Ilc-Dieu, s'était brisé sur les falaises. L'entrée triomphante du capitaine Martin, qui parut lout-àcoup escorté do ses deux mousses, changea cette inquiétude en une joie bruyante. Surpris, en effet , par la tempête, le frêle esquif, près de sombrer , s'était vu poussé dans l'anse de Sainte-Marie, où la vague, sans plus do dommage , l'avait couché sur un lit de sable. Le fait tenait du miracle , et fut célébré comme tel; les marins se découvrirent, et reau-de-vic coula à pleins bords en l'honneur de Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Le voyageur seul ne prenait point part à la commune joie. Silencieux et sombre, le front appu} é sur la main , il répondait à peine aux questions que lui adressait moins la eu-

riosité que la sollicitude : car il semblait délicat comme une jeune fille ; sa taille mince se courbait sous un air de souffrance , comme un arbuste sous le vent , et la finesse de ses traits et la blancheur de son visage que voilaient , sans le cacher , des cheveux blonds encore tout humides , contrastaient singulièçement avec la rudesse des habitués du Cygne- Blanc. Pour la première fois, l'auberge de Pornic justifiait son enseigne : on eût dit en effet un cygne blessé, souffrant en silence , le col reployé sous son aile.

Il n'avait pas changé d'attitude , quand soudain , à quelques mots qui le frappèrent comme une commotion électrique, il releva brusquement la tète , et , rejetant ses cheveux on arrière, il attacha un œil brillant sur le capitaine Martin qui se faisait en cet instant l'Homère de son Odyssée, et à mesure que celui-ci parlait la pâleur de l'étranger se co-

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