CHAPITRE XV
se précipita vers elle, elle l'enloura de ses bras, la pressa de caresses et de questions. Mariannane bougeait pas. — Qu'as-tu? qu'est-il arrivé? disait Nocmi en se frappant la poitrine avec désespoir, Marianna était de marbre. Elle tenait déployée entre ses doigts la lettre qu'elle avait reçue de Vieillevillc. Ne pouvant obtenir de sa sœur une parole ni même un regard, madame Valtone fit un effort sur elle-même; elle prit celte lettre et la lut. Ce n'étaient que quelques lignes tracées à la hâte.
« Près d'en finir avec l'existence, je veux vous dire un dernier adieu. Ne m'accusez pas de mourir 5 n'en ayez, je vous prie, ni regret ni remords. Raisonnablement , que puis-je attendre de la vie? Rendre plus lard le mal que j'ai souffert? me venger sur un jeune cœur comme George s'est vengé sur le vôtre, comme vous vous êles vengée sur le mien ?
3G8 MARFANNA.
Assister à ma ruinej me survivre à moimême ? Je pense qu'il vaut mieux mourir. Et je meurs! je meurs dans l'espoir que les amours brisés sur la terre se renouent dans un monde meilleur. Je vais vous attendre làhaut. Adieu donc, vous que j'ai tant aimée! ma main est prêt* , et cette fois vous ne viendrez pas la désarmer. « Henry. »
Nocmi comprit tout. Elle souleva sa sœur entre ses bras et la ramena dans sa chambre. Revenue de la torpeur où elle était plongée, Marianna fut calme le reste du jour. Elle ne versa pas une larme, elle ne poussa pas un cri , elle ne prononça pas un mot. Seulement elle pria Noëmi de dire au château qu'elle était souffranle,qu'ellenedescendraitpas,elqu'elle désirait être seule. La nuit suivante, elle ne se coucha pas; madame Valtone qui redoutait quelque funeste dessein, veilla jusqu'au matin avec elle. Elle essaya plusieurs fois de l'at-
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tirer sur son cœur; mais chaque fois Marianna la repoussa d'uu air sombre.
Le lendemain , l'heure du déjeuner avaitréuni, comme la veille, M. de Belnave, M. Valtone et Noomi -, Marianna seule était absente. M. de Belnave s'informa d'elle avec sollicitude , et demanda à Noômi si sa sœur ne les recevrait pas dans le jour.
— Vous la verrez bientôt, répondit-elle tristement, avec des larmes dans la voix.
Comme, M. de Belnave la regardait d'un air étonné, une voiture s'arrêta devant le perron. La porte delà salle s'ouvrit, et Marianna parut en habits de voyage.
— Ce n'est pas moi qui vous renvoie, au moins! s'écria M. de Belnave ému, en allant brusquement vers elle.
— Qu'est-ce donc? pourquoi ce départ?
Tout le monde ici vous aime, dit vivement M. Valtone.
î""» édit. II. 2*
— Ali! chère infortunée ! s'écria Nocmi en pleurant.
— Monsieur, dit Marianna en s'adressantà M. de Delnave, j'ai trop long-temps abusé de votre généreuse hospitalité Je pars , vivement pénétrée de ce que vous avez fait pour moi; je vous le dis du plus profond de mon âme, vous auriez voulu vous venger, que vous n'eussiez pas mieux réussi. Et maintenant quec'est l'heure de la séparation dernière, si vous vou liez m'appeler un instant sur votre cœur, vous seriez tout-à-fait vengé.
— Ah ! venez ! dit M. de Belnave en lui ouvrant ses bras.
Elle s'en arracha bientôt.
— Mon frère , vous avez été excellent pour moi, dit-elle, en tendant la main à M. Yaltone.
— Mais, mort de ma vie! pourquoi partez vous?s'écria-t-il, attendri et furieux à la fois.
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— El loi! ma sœur, et loi! dil Marianna. Elles se jelèrcnl dans les bras l'une de l'autre et se tinrent long-temps embrassées.
— Où vas-tu demanda Noërai d'une voix étouffée.
— Je ne sais pas; le monde est grand, ditelle.
L'3 bruilde son départ s'élant répandu dans le château, le serviteurs vinrent l'embrasser. Elle insista pour que Mariette restât à Blanfort, mais vainement. Quand ce fut l'heure de monter en voiture, on n'entendit plus que ces paroles , mêlées de sanglots : Ma sœur ! Marianna ! madame ! notre chère maîtresse ! Comme elle allait descendre les marches du adrron , elle se sentit tirée par sa robe ; c'était sa petite nièce, qui, pleurant de voir tout le monde pleurer, ne voulait pas la laisser partir. Marianna la baisa à plusieurs reprises, et, s'arrachant enfin des bras qui la retenaient,
872 MADIANNA.
elle se jeta dans la voiture, et sa main envoya le dernier adieu.
Le ciel était noir; les champs étaient déserts; des troupes de corbeaux s'abattaient lourdement dans les landes. La Creuse, grossie parles pluies et les neiges, avait inondé ses rivages. Tout n'était que tristesse et désolation.
Quand la voiture eut atteint le haut de la colline, Mariannala fit arrêter, et se pencha pourvoir une dernière fois le village. Lesoleil qui venait de crever un nuage, versait sur Blanfort un rayon d'or pâle. Elle demeura quelques instans à regarder la fumée du toit domestique qui s'élevait toute bleue à travers ■■ les chênes blancs; puis, reprenant lar roule de l'éternelle solitude, -
— Le bonheur était là , dit-elle.