‹ Marianna (volume 3)Chapitre 1 sur 37 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

ques lumières allardécs, paies ^toiles qui luisaient encore à travers les combles de la ville endormie. Assis devant le piano, un troisième person nage laissait ses doigts courir sur le clavier : c'était un jeune homme qui comptait vingt années à peine, mais dont le front, déjà rêveur, révélait une de ces âmes de bonne heure prêtes pour la souffrance. Tous trois étaient silencieux; mais le silence qui pesait sur eux, comme une atmosphère orageuse, disait assez que la tempête grondait sourdement dans ces trois cœurs.

— Henry, dit enfin George Bussy, tu fais depuis une heure un bruit insupportable; et lors même que nous aurions des nerfs d'acier ou de platine, ce ne serait point une raisop pour en abuser de la sorte.

A ces mots, prononcés d'un ton à la fois affectueux et boudeur, le jeune homme étouffa brusquement la dernière vibration du piano

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SOUS ses doigts, (ievenns immobiles. Il se leva sans répondre, et, s'npproclianl de la fenôtie, il en souleva le double rideau, et prit, avec une pitié muette, la main de la femme qui s'y tenait cachée. Cette main était mouillée de pleurs. Henry la porta à ses lèvres, et l'y tint long-temps embrassée.

— Chère et pauvre créature! dit-il en la pressant doucement sur son cœur.

— Bien misérable! répondit-elle avec un morne désespoir; Henry, dites bien misérable! Voyez comme la nuit est sombre : il n'y a pas une étoile au ciel.

— Espérez, lui dit le jeune homme; le soleil chassera les nuages; le bonheur essuiera vos larmes.

— Ah! poète! dit elle en secouant tristement la tète.

Et elle éclata en sanglots.

George se leva avec un brusque mouve-

(.HAPirUE I.

meiiUlimpalience. Marianna l'entendit. Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses yeux, rajusta sur son front ses cheveux épars, et, se dégageant des plis de larapas qui l'emvcloppaienl, elle marcha vers Bussy , la mort dans le cœur, mais le sourire sur les lèvres. Elle éluit noble et belle, belle surtout de la beauté que lui avait enlevée la douleur.

— Pardonnez, lui dit-elle, George, pardonnez-moi. J'avais promis de vous cacher mes larmes; je suis lâche! Parfois mon cœur se brise, et toute force m'abandonne. Mais voyez, je souris; voyez, je suis heureuse. Je ne pleurerai plus. Voulez-vous que je chante? Je n'ai point oublié les airs qui vous charmaient. Dites un mot , et je retrouverai , pour vous plaire , ma gaîlé des anciens jours. 0 beaux jours! Mais tu me les rendras; car tu es bon, George; je sais que tu es bon, et lu ne veux pas nue je meure. Ami, regardez-

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moi : c'est votre esclave qui vous prie ; ne voyez-vous pas ma bouche qui vous sourit et vous appelle?

Et, se levant sur la pointe de ses petits pieds, elle se dressa vers Bussy, comme une gazelle grimpant aux flancs noirs d'un rocher aride.

Bussy déposa un baiser glacé sur le front de la belle suppliante, et, dénouant froidement les bras qu'elle lui avait jetés autour du cou :

— Eh! non, sans doute, je ne veux pas que vous mouriez! D'ailleurs, sachez donc bien , ma chère, qu'on ne meurt pas de ces choses-là.

La malheureuse cacha son visage dans ses mains; puis, tombant aux genoux de Bussy, les cheveux en désordre , les yeux en pleurs , la poitrine haletante :

— Monsieur, monsieur, vous ne m'aimez plus! cria-t-elle.

(iiArnuF, I.

-- George, dit Heniv, iVoid de colère, en lui serranl le bras, vous èles un niéclianl homuie ! '

— Mes amis, dit George impassible, lâchons de ne point faire de njélodrame : le meilleur n'en vaut rien. Marianna, relevezvous. Rassurez vous, mon enfant, je vous aime. Quanta loi, Henry, tu n'es bon tout au plus qu'à faire de mauvais vers. Attends, pour juger les hommes et les choses , que lu aies secoué les langes. Ta main se fatigue inutilement à me serrer le bras. Prends un siège, et sois calme. Spectateur d'une des scènes les plus difficiles de la vie, observe et médite; elle ne t'empêchera pas de faire des sottises quand l'heure aura sonné pour toi.

— Marianna, poursuivit-il avec un impitoyable sang-froid , je vous aime tendrement. Quel que soit l'avenir que lesort nous réserve, ma pensée vous suivra partout, et ni l'oubli, ni

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ringralitude ne fléiriront les souvenirs dont vous avez fleuri les derniers jours de ma jeunesse.

— Vous m'aimez ! dit Marianna avecamerlume. Ah! monsieur, si lelest votre amour, je prtiférerais votre haine.

— Veuillez ne point m'inlerrompre, ear voilà déjà que nous ne nous entendons plus. Je vous aime, maisje n'ai point d'amour. C'est là, mon enfant, ce qu'il vous faudrait bien comprendre. Lorsque mon bon et votre mauvais ange nous offrirent l'un à l'autre pour la première fois, je cédai, en sollicitant votre tendresse, à un horrible sentiment d'égoïsme. Je sortais brisé de l'âge des passions; vous y entriez à pleines voiles. Rien n'arrive à temps. Nous ne naissons point assortis. Il n'est pas de cœurs jumeaux. Les jeunes et belles âmes n'ont que des sœurs vieilles et laides. On a comparé l'àme solilairc à la moitié d'un fruit

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qui clicrchc son autre moiliu^ ces deux nioillés ne se rencontrent que lorsque l'une d'elles est gâtée. Que voulez-vous? La vie est ainsi faite : nous passons tous par les mômes épreuves, et toujours nous nous vengeons sur ceux qui nous aiment de ceux que nous avons aimés. Puissiez-vous ne jamais comprendre le sens de ces tristes paroles! Mais vous subirez la commune loi; vous vieillirez, hélas! et vous sentirez alors combien les turbulentes ardeurs d'un cœur jeune et rempli d'orages sont importunes au cœur fatigué qui n'aspire plus qu'au repos. Et peut-être alors me pardonnerez-vous; peut-être essaierez-vous un retour moins sévère sur ces jours abreuvésde vos larmes! Comme vous, j'ai soullert ; comme vous, j'ai maudit; c'est qu'alors, comme vous à cette heure, je ne comprenais rien ; j'ignorais que la victime pût faire envie à son bourreau : vous m'avez enseigné rindulgence. Le

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ciel m'est témoin que je ne cherche point à m'absoutire! En vous attirant vers moi , je fus crin)inel , je le crois. Je vous trompai : disons mieux, je me trompai moi-même. F^'orgucil, la liistesse, l'ennui, mais aussi vos grâces, voire beauté, puis l'enivrant espoir de ressaisir les années envolées m'entraînèrent à voire perle, cl je sentis un instant sous mes cendres remuer le feu divin de la jeunesse. M'élais-je donc entièrement abusé? Vousmême ne sauriez l'allirmer sans être ingrate envers le passé. Oui, Marianna,je vous ai bien aimée. Vous avez ravivé dans mon sein des ardeurs près de s'éteindre; vous avez rendu à mon précoce automne les verts rameaux de mon printemps, et peut-être avez vous gardé souvenir de quelques beaux jours éclos sous mon pâle soleil, réchauffés aux rayons du vôtre? Eh bien! vousl'avouerai-je? vous m'avez lassé. Vous commenciez la vie, '

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cL moi , je l'achevais. H fallait à la vôtre les secousses delà passion; à la mienne, les molles allures d'un sentiment heureux et calme. Je cherchais la paix ; vous appeliez la tourmente. Aussi, quede sombres journées pour quelques heures sereines! l,es soupçons, les transports jaloux, les pleurs el les sanglots, les reproches amers, vous ne m'avez rien épargné, et vos orageuses tendresses eurent bientôt épuisé les forces d'uneâme à peine convalescente. Ai-je assez lutté? ai-je assez combattu? Mesuis-je consumé en assez longs efforts pour vous cacher le découragement et l'indigence de mon cœur? Vous, mon enfant, vous n'avez rien compris ; vous n'avez demandé que les trésors qui n'étaient plus en moi; et, vous indignant de ne pas les trouver, sans pitié pour moi , sans pitié [jour vous-même , vous avez rejeté les modestes félicités que je pouvais encore vous offrir. Vous voyez que depuis long-temps

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nous faisons lous deux un métier de dupes. Vous ne pouvez rien pour mon bonheur; je ne puis rien pour le vôtre : la lempètc ne dort jamais sous notre toit. Marianna, il faut en finir ! Je suis cruel , je le sais; mais il est des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le fer et la flamme. Votre passion me brise et me tue; ma vie a d'autres exigences. Je vous suis sincèrement attaclié; je vous estime et je vous aime; mais la froide raison qui vous parle dit assez que l'amour ne vit plus en moi.

Pâle et le front baissé, Marianna écoutait ces rudes paroles; et George, appuyé contre le marbre de la cheminée, les bras croisés, grave et inflexible, ressemblait à Minos jugeant une ombre échappée à la terre.

— George, répondit avec douceur la créature désolée, ce n'est pas moi qui cherchai votre amour; mais Dieu, qui m'entend, et vousmême, vous ne l'ignorez pas, sait que je ne

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vous arcusft point. Lo passé, ful-il it'pai al>lo , tel que vous me l'avez fait, je l'accepterais encore, cl ne voudrais en effacer que vos mauvais jours. Si pourtant, comme vous le dites, je fus parfois injuste et méchante, si je tourmentai votre repos , s'il est vrai que mes exigences aient troublé votre vie, soyez généreux, oubliez. Je ne serai plus désormais qu'une esclave soumise et résignée Aimezmoi comme vous pourrez, je ramasserai avec reconnaissance les miettes de votre cœur; mais ne me repoussez pas. Voyez, ce n'est plus une amante irritée qui se plaint: c'est une femme repentante qui vous implore, qui baise vos mains , qui s'attache à vos genoux , et qui, pour prix de tous ses dévoûmens, n'attend rien que le droit de se dévouer encore.

Et, en parlant ainsi , elle s'était emparée des mains de George, et elle les couvrait de

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baisers. George ne put réprimer un mouvement d'humeur et décolère, li avait compté sur l'orgueil blessé de sa maîtresse; mais l'amour n'a point d'orgueil , il embrasse les pieds qui le foulent.

— Voilà bien comme vous êtes toutes! s'écria-t-il en marchant à grands pas dans la chambre, comme un vieux lion dans sa cage. Vous êtes toutes ainsi! répéta-t-il en s'arrêlant devant Marianna, qui baissa humblement la tête. Vous avez fait du dévoûment une véritable maladie. Vous ne douiez de rien , vous ne calculez rien ; vous allez follement au-devant de tous les sacrifices, et, si nous sommes assez stupidement égoïstes pour les accepter , vous vous vengez vousmêmes un beau jour par la haine et par le mépris. Pensez-vous que j'ignore comment ces choses-là se passent? D'ailleurs , vous n'avez point consulté vos forces : songez que

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