‹ MariannaChapitre 1 sur 6 · OF OXFORD · texte numérisé non relu

OF OXFORD

RA

^ mon pht»

L.a nuit était mauvaise. Le brouillard qui , tout le jour , avait enveloppé Paris , venait de s'abattre en une pluie fine et pénétrante. Les quais étaient déserts , la ville silencieuse ; et les pavés, lavés par Feau du ciel, brillaient sous les réverbères tristement balancés par le vent. On n'entendait que le bruit de la Seine qui battait de ses flots houleux les rem-

paris de pierre qui l'enferment, el, à longs intervalles, le pas mesuré des patrouilles errantes qui s'appelaient et se répondaient dans Tombre. Il faisait une de ces nuits fatales à la douleur qui veille , durant lesquelles les âmes souffrantes et craintives pressentent leur destinée dans le deuil qui les entoure, la lisent dans la nuée qui passe, Técoutent dans le vent qui gémit.

Cette nnit, si sombre à Textérieur, était plus lugubre encore dans la chambre de George Bussy. Nonchalamment étendu dans un fauteuil à dos mobile et à siège élastique , George contemplait avec un calme apparent les cendres du foyer presque éteint. Debout , daiïs Tembrasure d'une fenêtre, une femme, h. rfemî cachée par les: rideaux de soie , semblait interroger de son regard mélancolique queii^ùes lumières attardées , pâles étoiles qui luiéaient encore à travers les combles de la ville endormie. Assis devant le piano , un troisième pèrsîonriage laissait ses doigts courir sur le cla- ^

YÎèr : c'était un jeune homme qui cofn|)tai( vingt atmees à peine , mais dont le front , déjà rêveur, révélait une de ces âmes de bonne heure prêtes pour la souffrance. Tous trois étaient silencieux; mais le silence qui pesait sur eux, comme une atmosphère orageuse, disait assez que la tempête grondait sourdement dans ces trois cœurs.

— Henry, dit enfin George Bussy, td fais depuis une heure un bruit insupportable ; €1 lors même que nous aurions des nerfs d'acier ou de platine , ce ne serait point une ràisoii^ pour en abuser de la sorte.

A ces mots , prononcés d'un ton k la fois affectueux et boudeur , le jeune homme étouffa brusquement la dernière vibration du piano sous ses doigts, devenus immo* biles. Il se leva sans répondre; et, s'approchant de la fenêtre, il en souleva le double! tideau, et prit, avec une pitié muette, la e la femme qui s'y. tenait cachée. Celle main était mouillée de pleurs. Henry ta porta

i'ses lèvres, et Fy lînl long-temps embrassée. — Chère et pauvre créature! dit-il en la pressant doucemenl sur son cœur.

— Bien misérable! répondit-elle avec un morne désespoir; Henry, dites bien misérable! Voyez comme la nuit est sombre : il n'y a pas une étoile au ciel.

— Espérez , lui dit le jeune homme ; le soleil chassera les nuages ; le bonheur essuiera vos larmes.

— Ah! poëie! fit -elle, en secouant tristement la tête.

Et elle éclata en sanglots.

George se leva avec un brusque mouvement d'impatience. Marianna l'entendit. Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses yeux, rajusta sur son front ses cheveux éparS; et, se dégageant des plis de lampas qui l'enveloppaient, elle marcha vers Bussy, la mort dans le cœur, mais le sourire sur les lèvres. Elle était noble et belle , belle surtout de la beauté que lui avait enlevée la douleur.

•— Pardonnez , lui dit^elle , George , pardonnez-moi. J'avais promis de vous cacher mes larmes ; je suis lâche 1 Parfois mon cœur se brise et toute force m'abandonne. Mais vovez. je souris ; voyez , je suis heureuse. Je ne pleurerai plus. Voulez- vous que je chante? Je n'ai point oublié les airs qui vous charmaient. Dites un mot, et je retrouverai, pour vous plaire, ma gaieté des anciens jours. O beaux jours i Mais lu me les rendras; car tu es bon, George; je sais que tu es bon , et tu ne veux pas que je meure. Ami, regardez -moi, c'est votre esclave qui vous prie : ne voyez-vous pas ma bouche qui vous sourit et vous appelle?

Et , se levant sur la pointe de ses petits pieds, elle se dressa vers Bussy, comme une gazelle grimpant aux flancs noirs d'un rocher aride.

Bussy déposa un baiser glacé sur le front de la belle suppliante; et, dénouant froidement les bras qu'elle lui avait jetés autour du cou :

— Ehl non, sans doute, je ne veux pas

^qiiç vous mouriez! D ailleurs, sachez donc biep y ma chère , qu'où ne meurt pas de ces choses-lk.

La malheureuse cacha son visage dans ses lioains. Puisi tombant aux genoux de Bussy, les cheveux en désordre , les yeux en pleurs , ia poitrine haletante :

— Monsieur y monsieur, vous ne m'aimez fi^sl cria-t-elle.

— George , dit Henry , froid de colère , en lui serrant le bras, vous ctes un méchant homme !

— Mes amis, dit George impassible, tachons de ne point faire de mélodrame : le IDeiUeiir n'en vaut rien. Marianna, relevezvous. Rassurez -vous, noon enfant, je vous •pime. Quant à toi , Henry, tu n'es bon tout au plus qu'à faire de mauvais vers. Attends , pour juger les hommes et les choses , que tu aies secpué tes langes. Ta main se fatigue inutilement à me serrer le bras. Prends un siège , et sois calmei Spectateur d'une des scènes les plus

difficiles de la yiç , observe et iQedile ; cela q/s 1 etppechera pas de faire des sottises , qustçd rheure aura sonne pour toi.

-^ Marianna, poursuivit*il avec un iïppiloyable sang-froid, je vous aime tendremeat* Quel que soit l'avenir que le sort nous réserve , ma pensée vous suivra partout , et ni Toubli ni i'ingralitude ne flétriront les souvenirs dont vous avez fleuri les derniers jours de ma jei^nesse.

— ' Vous m'aimez 1 dit Marianna avec amerlurae. Âh! monsieur, si tel est votre amour, je préférerais voire haine.

— Veuillez ne point m'interrompre > cgr voilà que déjà nous ne nous entendons plus. Je vous aime, mais je n'ai point d'amour. C'est Jài mon enfant , ce qu'il vous faudrait bien comprendre. Lorsque mon bon et votre mauvais ange nous offrirent l'un à l'autre pour la première fois , je cédai, en sollicitant votre ten- . dresse , à un horrible sentiment d'égoïsme. Je sortais brisé de l'âge des passions ; voiis y ^9-

triez à pleines voiles. Rien n'arrive à temps. Nous ne naissons point assortis. Il n'est pas de cœurs jumeaux. Les jeunes et belles âmes n'ont que des sœurs vieilles et laides. On a comparé Tame solitaire à la moitié d'un fruit qui cherche son autre moitié; ces deux moitiés ne se rencontrent que lorsque Tune d'elles est gâtée. Que voulez-vous? La vie est ainsi faite : nous passons tous par les mêmes épreuves , et toujours nous nous vengeons sur ceux qui nous aiment de ceux que nous avons aimés. Puissiez* vous ne jamais comprendre le sens de ces tristes paroles! Mais vous subirez la commune loi; vous vieillirez, hélas! et vous sentirez alors combien les turbulentes ardeurs d'un cœur jeune et rempli d'orages sont importunes au cœur fatigué qui n'aspire plus qu'au repos. Et peut-être alors me pardonnerez- vous ; peutêtre essaierez-vous un retour moins sévère sur ces jours abreuvés de vos larmes ! Comme vous, j'ai souffert; comme vous, j'ai maudit; c'est qu'alors , comme vous à cette heure , je ne

comprenais rien ; j'ignorais que la victime pût faire envie à son bourreau : vous m'avez enser* gné Findulgence. Le ciel m'est témoin que je ne cherche point à m'absoudre ! En vous attirant vers moi , je fus criminel , je le crois. Je vous trompai; disons mieux, je me trompai moimême. L'orgueil, la tristesse, l'ennui; mais aussi vos grâces , votre beauté, puis l'enivrant espoir de ressaisir les années envolées m'entraînèrent à votre perte , et je sentis un instant sous mes cendres remuer le feu divin de la jeunesse. Arétais-je donc entièrement abusé? Vous-même ne sauriez raflîrraer sans être ingrate envers le passé. Oui, Marianna, je vous ai bien aimée. Vous avez ravivé dans mon sein des ardeurs près de s'éteindre; vous avez ' rendu à mon précoce automne les verts rameaux de mon printemps , et peut-être avezvous gardé souvenir de quelques beaux jours éclos sous mon pâle soleil , réchauffés aux rayons du vôtre? Eh bien ! vous Pavouerai-je? vous m'avez lassé. Vous commenciez la vie, et

moiy je l'achevais. U fallait a la votre les se.cousses de la passion ; à la mienne, les molles allures d'qn sentiment heureux et calme. Je cherchais la paix ; vous appeliez la lourmenle. Aussi, que de sombres journées pour quelques heures sereines ! Les soupçons , les transports jaloux j les pleurs et les sanglots , les reproches amers , vous ne m'avez rien épargné , et vos orageuses tendresses eurent bientôt épuisé les forces d'une ame à peine convalescente. Âi-je assez lutté? Âi-je assez combattu? Me suis-je consumé en assez longs efforts pour vous cacher le découragement et l'indigence de mon cœur? Voys, mon enfant, vous n'avez rien compris ; vous n'avez demandé que les trésors qui n'étaient plus en moi ; et , vous ind'gnant de ne pas les trouver , sans pitié pour moi , sans pitié pour vous-même , vous avez rejeté les modestes félicités que je pouvais encore vous offrir. Vous voyez que depuis long-temps nous faisans tous deux un métier de dupes. Vous ne pouvez rien pour inon bonheur ; je ne

tl

puis rien pour le vôtre : la tempête qe dort jamais sous notre toit. Marianna , il faut en finir! J.ç suis cruel , je le sais ; mais il est des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le fer et la flamme. Votre passion me brise et me lue ; ma vie a d'autres exigences. Je vous suis sincèrement attaché; je vous estime et je vous aime; mais la froide raison qui vous parle dit assez que l'amour ne vit plus en moi.

Pâle et le frpnt baissé, Marianna écoulait ces rudes paroles ; et George , appuyé contre le itiarbre de la cheminée , les bras croisés , grave et inflexible, ressemblait à Minos jugeant une ombre échappée à la terre.

— George , répondit avec douceur la créature désolée , ce n'est pas moi qui cherchai votre amour ; mais Dieu , qui m'entend, et vous- Jïiême, vous ne l'ignorez pas, sait que je ne vous accuse point. Le passé fût-il réparable , tel que vous me l'avez fait , je l'accepterais encore , et ne voudrais en effacer que vos mauvais jours. Si pourtant, comme vous le dites,

je fus parfois injuste et méchante; si je tourmentai votre repos , s'il est vrai que mes exigences aient troublé votre vie, soyez généreux, oubliez. Je ne serai plus désormais qu'une esclave soumise et résignée. Âimez-moi comme vous pourrez, je ramasserai avec reconnaissance les miettes de votre cœur. Mais ne me repoussez pas. Voyez, ce n'est plus une amante irritée qui se plaint ; c'est une femme repentante qui vous implore, qui baise vos mains, qui s'attache à vos genoux, et qui, pour prix de tous ses dévouemens , n'attend rien que le droit de se dévouer encore.

Et , en parlant ainsi, elle s'était emparée des mains de George , et elle les couvrait de baisers. George ne put réprimer un mouvement d'humeur et de colère. II avait compté sur l'orgueil bhssé de sa maîtresse; mais l'amour n'a point d'orgueil : il embrasse les pieds qui le foulent.

— Voilà bien comme vous êtes toutes ! s'écria-l-il , en marchant h grands pas dans la

chambre , comme un vieux lion dans ,sa cage. Vous êtes toutes ainsi! repcta-t-il, en s'arrêlant devant ftlarianna, qui baissa humblement la tête. Vous avez fail du dévouement une véritable maladie. Vous ne douiez de rien; vous ne calculez rien : vous allez follement au-devant de tous les sacrifices , et, si nous sommes assez stupidement é{];oïsles pour les accepter, vous vous vengez vousmêmes un beau jour par la haine et par le mépris. Pensez -vous que j'ignore comment ces choses-là se passent? D'ailleurs, vous n'avez point consulté vos forces : songez que depuis six mois chaque jour éclaire sous notre toit une lutte semblable , et que vous oubliez chaque jour vos larmes , vos remords et vos promesses de la veille. — Marianna , croyezmoi, poursuivit-il d'un ton plus affectueux; croyez ma triste expérience. Notre amour a donné toutes ses fleurs , tranchons-le dans le vif, avant qu'il rapporte des fruits trop amers ; réservons pour nos vieux ans un banc de

mousse où nous pourrons noua retrouver amis el échanger de tendres paroles ; préparons un champ sans ivraie à la fleur de nos souvenirs, II en est temps encore; demain peut-être il sera trop tard. Déjà je suis dur et cruel. Prenez garde! bientôt vous haïrez : de Tatmour à lat haine la distance est facile à franchir.

— Ainsi , monsieur , dit Marianna , vous me proposez une séparation ?

— Je vous propose de dénouer nos liens : aimez-vous mieux attendre qu'ils se brisent?

--- Mais , George , vous p'y songez pas , répondit Marianna avec une ineffable expression de douleur et de tendresse ; ou peut-être , sans le vouloir , vous aurai-je fait du mal , et c'est pour me punir que vous me parlez de la sorte. Vous avez* vos mauvais jours, ami; vous êtes irritable et bien cruel parfois pour cette femme qui vous aime ! Comment se peut-il faire que tous traitiez si durement une fetnme qui vous aime tarit ! Comment se fait-il aussi que moi , qui donnerais ma vie avec joie pour épargner-

on chagrifi i h vôtre , je vous offense , vous blesse et vous irrite? Dites , tout ceci n'estril {)as étrange et misérable? Mais il faut me part donner ainsi que je vous pardonne i car vous tne connaissez comme je vous connais. Oh! je vous connais bieni Quoi que vous puissiez dire, vous êtes un noble cœur, et vous ne vou^ driez pas abandonner une pauvre créature qui a tout quitté pour vous suivre.

— Qui parle de vous abandonner? répliqua Bus^y en haussant les épaules. Voilà déjà que vous tombez dans des exagérations qui n'ont ][)as le sens commun ! Que diable, ma chère, on peut cesser d'être amoureux sans devenir une béie fauve : cela se voit tous les jours. Qixt vous proposé-je? De nous affranchir mutuet lement d'un joug qui noiis écrase ; de dénouer d'un commun accord des liens qui nous blessent; de nous délivrer l'un l'autre d'une chame qui nous meurtrit. Je ne sache pas qu'il y ait làdedans rien qui ressemble à un abandon pré? médité. Kous ne sommes point dans l'ile-de

Naxos et les lamentations d^ Ariane seraient ici fort déplacées. Libres une fois^ serons nous moins amis? Non sans doute. Serons-nous plus heureux? Je le crois. Vous comprendrez, Marianna , combien les joies paisibles de la sainte amitié sont préférables aux bonheurs tourmentés de Famour; vous verrez qu'il nous sera doux, après tant d'orag^es, de nous reposer enfm dans un sentiment calme et durable. Qu'y aura-t-il de changé dans notre affection? La forme, et rien de plus; toujours le fond restera le même. Enfant, qui a pu croire que je voulais la délaisser I A votre tour, vous êtes cruelle. Ne suis-je pas votre frère? Vous serez ma sœur bien-aimée. Dites ^ ne le voulez-vous pas?

-^ Ah ! Marianna I Ah 1 pauvf e Marianna ! fit-elle en croisant ses mains avec désespoir*

— Tu vois, Henrj, dit George avec un profond découragement , c'est tous les jours la même chose.

— - Et c'est lui qui se plaint! s'écria Marianna

en se tordant les bras ; et c^esi lui qui mVcuseï lorsque moi je pleure et je supplie I Ah I sans doute I vous êtes martyr ! C'est moi , n'est-ce pas 9 qui soufflai dans votre cœur des ardeurs criminelles? C'est moi qui vous enseignai Tou*^ bli des devoirs ; qui vous attirai par de trompeuses espérances ; qui , après avoir égaré votre esprit confiant et crédule , vous arrachai au foyer domestique , à la famille, h la patrie; moi, qui vous jurai un éternel appui , une flamnie étemelle; moi, n'est-ce pas, qui promis de vous rendre en amour tous les biens que vous abdiquiez follement pour me suivre? Enfin, monsieur , c'est moi , qui , après avoir brisé tous vos liens, appelé sur votre tête la haine et le mépris du monde et creusé autour de vous une éternelle solitude, vous délaisse lâchement dans le désert ou je vous ai jeté !

— Vous maniez l'ironie avec une grâce parfaite , répondit George ; mais vous me calomniez ou vous me vantez , à coup sûr ; vous oubliez que parfois la docilité de la victime sim-

ié

pIfBé singulîêremcnl le rôle du sacrificateur. Marianna se leva, le regard en feu , les lè- Tres pâles et tremblantes.

— Il faut bien se dire , poursuivit-il ndnchar làmment, qu'en pareille occurrence les hommes Sont beaucoup moins scélérats qu'on ne Timagîhe généralement. On présume trop de noushiêmes. St les complices étaient plus rares, tios victimes seraient moins nombreuses.

-^Georçc, dît Henry d'un air sombre, TOUS outragez la plus noble et k plus infoir* tunéé de toutes les créatures.

^ ***• Mais tu es donc mfàme! s'écria Marianna en appuyatit une main sur l'épaule de Busst. Cœur ingrat, ame vîfe! tu me fais horreur, et je te hais, et je te haïrais plus, si je te méprisais moins !

— Madame, répondit Bussy en s'asseyànt tranquillement , je croîs qu'il scratt convenal)ie de nous en tenir là. H est fâcheux qu'ehlre ^ehs die quelque savoîr-vtvre , ces sortes dfe choses n&sfe |)asseflt point d'une façon plus dî-

^ë éi piiiÈ âêèetïié.Ùè^ Jiibiâà Ifi foânlêl« (Î6 $ë prendre que celle de se quitter qui âiét!hg;ue lés amours du salon de ceux dé l'antichambrd. Au reste , madame , je saiâ tout le bien que TOUS atez tould ine faire et tout lé niai qUe je vous a) fkit. Je sais...

— Tu ne sais rîen, interrompit impérieusement Marîanna. Pour toi, f ai tout renié : bonheur 9 vertu, considération, toutes les gloii^és dé là femme : voilà ce que tu sats. Mats sals^tti, inalhéureû^, dans combien de remords et de lar'mes 's^est roulé ce cœur natré, après a& ehttte ? Sai^-tu les ombres vengeresses qui oitt assailli ma solitude ,' les voix accusatrices qltie tn'â fait entendre le vent de la nuit? T'ari^je offert dé partager avec moi la colère du ciel? Les cris de ma conscience ont-ils troublé toti repo^? T^ai-je laissé descendre dans les abîmes tîôurmentés de mon atoe? Dis si mon regard îi'a pas toujours souri à ton réveil, si taf pté- 2^énté n'a pas toujours égayé' mon humble toit, i% tMst jamais arrivé Aé ne pas Hrer ta bten*

venue sur mon visage? Puisque voilà que lu mWtragesi que pensals-tu doue, misérable? Que j'étais une de ces femmes qui perlent légèrement la boule , et que tu pourrais , à ton caprice, dénouer cet amour suivant la loi des amours vulgaires? Tu t'abusais, maudit! J'ai trempé mon chevet de mes pleurs ; quand la joie te souriait sur mes lèvres, un serpent me rongeait le sein. Ah ! que tu les as bien vengés, ceux que j'ai follement délaissés pour toi, colosse d'ingratitude! Ah! que Dieu t'avait bien choisi pour me perdre et pour me punir, instrument fatal de ma destinée! Oui, mon Dieu, je fus criminelle , mais vous savez aussi que j'ai bien expié mes fautes! Mon Dieu, j'ai bien souffert , vous le savez , Seigneur ! Les anges de la douleur ont dû porter jusqu'à vous les sanglots de mon repentir. Vous savez tout ce que cette ame désolée a nourri de regrets dévorans, et de sombres tristesses, et de pensées amèresl Mais toi, qu'en savais-tu? Dans cet enfer où tu m'avais plongée, as-tu surpris par-

fois un retour de mon cœur vers les biens que tu m'avais ravis? Je ne t'en ai jamais rede* mandé qu'un seul , cruel : c'était ton amour; ton amour que tu m'avais juré, toujours jeune; brûlant, éternel ! Parle, ne l'avais-je pas acheté par d'assez rudes sacrifices? N'avais-je pas à ta tendresse des droits sacrés et légitimes? Toi, réponds, qu'as-tu fait pour moi? Parjure, lu ne m'as point aimée; lâche, tu me repousses : infâme, après m'avoir brisée, tu me jettes .l'iftjure et l'outrage? George, c'est bien, poursuis Ion œuvre! le jour de la justice arrivera, et nos comptes seront réglés devant Dieu et devant les hommes.

— Je crois, répondit Bussy,que Dieu se mêle rarement de ces sortes d'affaires : quant aux hommes, il est à souhaiter qu'ils s'en mêlent plus rarement encore. Au reste, madame, je me soumets d'avance et sans murmurer à l'arrêt de mes juges, et, quelle qu'en soit la rigueur, j'en apprécierai l'indulgence. Insensé que j'étais , d'avoir pu croire un instant que

y^tre boqh^iir ^qbUait en moi , e|; que Iji f^-r [/}ïté s'était lassée de ptiq poursuivre! Ailes;» chargez un misérable 4e tout le poids de vQlrg cQlère : oublie;^ que je souffre , oublia? mei^ fjQpleurs ppur ne tous rappeler que mes cri* mes; accablejs-rooi de votre exécration; foulezraqi aux pieds de votre mépris. Peut-être cependant méritai-je quelque pitié; peut-étrç aussi pouviez-vous me laisser le soin de votrç propre haine^ car je ne saurais vous être plus pdieux que je ne le suis à moi-même.

-7 O mon unique amour ! ô ma vie ! ô mon Dieul s'écria la pauvre égarée en t^ombant aux pieds de son bourreau : c'est moi qui suis une lais^érable femme , c'est moi qu'il faut haïr , c'est loi qu'il faut aimer l Tiens , je sui? à tes, genoux que j'embrasse, et c'est là que je veux mourir , si tu ne m'appelles sur ton cœur. Tu gouffres, mon George, qu'as-tu? Aurais -tu des chagrins que je ne puisse guérir? Tu souffres, et moi je t'accusais I Ya, sois dur, sois imgitayf\^|e : n'es-tu pa» bieij^ le mailre et ne

m$'le p?^ t? seryanjle? {ie^rv, je ne yeux p^f que YQus Iç cûDlrariiez ; jjs yeux que tous ]§ lai^sie;^ faire; mais loi, laisse -mpi l'aimer, ef tu me verras heureuse entre les plus beurei)- ^çs, et tant d'aniour te louchera peut r^tre. Voyons 9 nç boude pas i souris un peu à toii esclave : ne retira pas ta main de la mienne. Pef roels-mpi de pleurer, tu vois bien que c'osf de bonheur. Tu ne.m^ dis rien, Gieorgc, tu me repousses. Vous m'efi voulez, ami? Que vous ai-je reproché? j'étais folle. Que m'importe Ip inonde? Vous savez bien que pour vous j'au* raïs quille le ciel avec joie!

— • Mon enfant , soyez donc raisonnable, dit George en la relevant d'assez mauvaise g^àce. Quand même vous Qussiez quitté le ciel > les choses d'ici-bas n'en auraient pas moin^ ep leur cours. Le temps nous entraine avec lui ^t nous modifie à noire insu : chaque âge a ses passions , ses besoins, ses devoirs ; c'est là depuis six mois ce que vous ne voulez pas coi»prendre* Il en est de la nature mcorale cooiaie

de la nature extérieure : toutes deux ont leurs saisons dont aucune puissance ne saurait intervertir Tordre immuable et nécessaire. Vous aurez beau tous révolter contre la main qui gouverne le monde, vous ne ferez pas que Thiver se couronne de fleurs ni que le ciel gris de l'automne s'embrase des feux du cancer. Je vous avais juré une flamme éternelle, et nous devions nous aimer toujours. Oui, sans doute, toujours ! Mais, croyez*moi, de tous les amans qui ont commencé par promettre Télernité à leurs transports, bien heureux ceuxlà qui , après avoir vu deux fois les coteaux jaunir et les bois s'effeuiller , ont pu se retrouver assis au coin du même foyer ! Toujours ! demandez aux vieillards, vous les verrez sourire* Dites que cette vie est triste : triste, en effet, vous répondrai-je. Mais c'est la vie, qu'y pouvons-nous? A quoi bon s'irriter contre le flot qui nous emporte? Il est plus fort que nous, et nous allons! Comme vous, j'ai rêvé des amours sans fin et d'inépuisables ten-

dresses. Comme moi , vous arriverez un jour a sentir que les sources de la passion tarissent, et que Famour n'est pas Thistoire de Texistence tout entière. Quoi que vous fassiez, vous n'échapperez point aux mortelles inQuences que nous subissons tous , et peut«étre alors, Élisant la part des funestes circonstances qui nous ont perdu tous les deux, réduirez-vous mes crimes à de pardonnables erreurs. Oui, Marianna, oui, écrions-nous ensemble que Tamourseul est grand, que Famour seul est beau. C'est le soleil de la jeunesse et le rêve des nobles âmes. Pourquoi passe*t-il, hélas! quand nous restons ? Pourquoi nous survivons-nous à nous-mêmes? Pourquoi nous étendons-nous tout vivans dans le cercueil de nos illusions? Ma pauvre enfant, que voulez-vous? Le soleil pâlit , les arbres se dépouillent , la mer quitte ses bords : tout fuit, tout meurt, rien n'est durable. Les poètes ont écrit Ik* dessus une foule de belles choses.

La tempête gronda long-temps encore, tan-

tât gôurde, lantèt furieuse. Long^tempâ encore fflârianna lutta de tout aon amour : tantôt -humble et résignée, tantôt éclatant en repra<* ^es ; passant tour à tour de la prière à i'inr 'déclive , tour à tour suppliante et terrible; Mais tout fut inutile : vainement la vague ca-*r^ssa le roc ou le battit avec fureur, le roc ne bougea pas. Il se faisait à longs btervall es d'afheux silences, durant lesquels on n entendait que les sifflemens de la bise, la pluie qui fouetlait les vitres , les heures qui sonnaient tristement dans Tombre, puis tout-à-coup un aan-glot étouffé, un cri de désespoir qui pârtfiit du sein de Marianna et donnait le signal d'une lutte nouvelle. Et à chaque nouvelle criae, c'étaient des paroles plus aigres y des récrimina* lions plus amères , dlncroyables oublis de dignité d^une part , de l'autre^ un oubli plus incroyable encore des égards dus à la faiblesse : des retours sanglais sur le passé, de déplorables imprécations telles que la haine u'en inspira jamais de semblables, si h^en que le

jç9ne honiqfie qui contemplait cette scène d§ désolation sentait une froide horreur qui lui coiirait dan3 les os. Plus d'gne fois il avait es* sayé de mettre un frein à Temportemenl; do George, mais toujours sa faible voix s'ëtajt perdue dans les grondemens de la tourmente. Debout, dans l'embrasure d'une fenêtre, le.5 traits pâles et défaits , une m^in enfoncée dans sa poitrine qu'elle semblait serrer avec rage , il contemplait les deux acteurs de ce drame avec une indéGnissable expression de douleur et de volupté. Parfois un funeste éclair de joie passait sur son front ^ et alors on aurait pu croire qu'il se repaissait avec délices des tortures de Marianna. Parfois aussi un horrible sentiment de souffrance lui contractait le visage, et alors, à voir son œil ardent attaché sur Bussy, on eût dit une jeune hyène prête à s'é** lancer sur sa proie. Ces divers mouvemens n'échappaient point à Bussy qui, après les avoir remarqués à peine , avait Gpi p^r les observer avec une attention inquiète et par atta-

cher sur Henry un regard perçant et scrutas teur.

Pour cet enfant qui n'avait encore entrevu la vie qu'à travers les songes d'une imagination enchantée, pour cette ame virginale qui avait peuplé le monde de ses rêves et répandu sur toutes choses les mystérieux parfums de sa jeunesse , pour ce cœur pieux et croyant qui ne s^élait promis sans doute que des aiïeclions éternelles, qui s'était dit que les amours commencés sur la terre allaient se continuer au ciel, ce dut être en effet un lanàentable spec* tacle que ce dernier combat d'une passion agonisante. Spectacle, toujours et pour tous, digne d'une pitié profonde ! II semble qu'entre gens d'esprit, d'honneur et de belles manières, qui ont échangé les trésors de leur estime et de leur tendresse, de pareilles ruptures doivent s'effectuer avec une exquise élégance. Mais rarement il en arrive ainsi. Pour que ces liens se dénouent au lieu de rompre, pour les dénouer, comme avait dit Bussy, d'une façon digne

et décente, il faut nécessairement une mutuelle indifTérence. Mais par celte loi Fatale qui veut que nous nous cramponnions a tous les biens qui nous échappent, tout cœur, en se détachant de son compagnon de chaîne, ne fait que se le river plus étroitement à lui-même. D'abord, la lutte est sourde et silencieuse, la souffrance se cache et se tait; long-temps les pensées amères , comme la lie, gardent le fond du vase. Mais bientôt l'orage gronde : d'une part la patience se lasse , de l'autre la passion s'aigrit ; la lie monte et bouillonne à la surface. Et c est alors qu'on perd toute réserve et toute retenue; c'est alors qu'abdiquant toute pudeur et toute dignité, on flétrit le passé, on insulte au présent, on ruine l'avenir 1 Les paroles acérées se croisent , les mots qui tuent volent dans l'air. Est-ce deux ennemis prêts à se déchirer l'un l'autre? Non : ces lèvres se sont unies dans un même baiser, ces yeux dans un même regard, ces âmes dans une même ivresse : c'est deux amans qui s'étaient

promis de Vieillir dans un même âmdui^' Ôûf, loujotirà ei pour tous, spectacles bîèh dignes d'une pilié profonde t

Tout élait redevenu silencieux. Assis aii coin du foyer, Bussy remuait les cendrés moins froides que son cœur. Henry tenait dans ses mains la tétc de Marianria. L'infortunée ne pleurait plus : elle était dans cet état où la douleur affaissée n'a plus conscience d'elle-même. Bientôt le jour se leva sale et terne, et, glissant a travers les rideaux ^ Gt pâlir la lampe qui avait éclairé celte nuit lamentable. La ville réprenait ses mou vemens accoutumés; les magasins s'ouvraient, les voitures roulaient, les Itnille crîs de Paris criblaient déjSi l'air du malin. Tout ce réveil de la cité rappela pénîblemeût Mafiàntià à la vie et la frappa d'une

morfié stQpeiir; Noire tfm'e; et i^e brisadti eroit etitraiDér la niine dii monde el s'indigne dan^ son orgueil, quand elle voit qu'elle nV mémo pas troublé une mesure de rharmonie universelle.

*— Monsieur y dit Marianna d'une voix aller rée, maié calme, je crois qu'au point où nous en sommes, il sérail convenable de nous resliluer l'un à Tau Ire lès leltres échangées en des temps moins . miaùvàis ; je compte sur volre délica- !tèsse«

. Geoi]ge ouvrit une botte de cèdre i y prit un paquet sous enveloppe , scellé d'un tripla cachêl, et le remit silencieusement à Ms^mnna.

. — Il VOUS eût été bien facile de les garderj dit-elle avec un sourii*e pleiii de mélancolte.

-^ Mi foi l répondit Geoi*ge un peu confus, je n'y di pa& songé : mais si vous voulez iiveies rendre^ je les conserverai avec toute la religk)n

en souvenir.

Marianna sourit plus trislement eneorçr;

puis elle rompil le triple cachet. L^enveloppe i en s'ouyrant , laissa s'exhaler le parFum des jours heureux , cet enivrant parfum que les amans connaissent seuls. Marianna prit une des lettres , Toffrit h la lampe qui brûlait encore, et presque aussitôt la flamme, franchissant sa prison de verre, embrasa la lettre qui Tavait appelée. La pauvre délaissée la jeta tout en feu dans le foyer, puis toutes les autres, lentement , une à une, cherchant ainsi à reculer Tinstant de la séparation éternelle; pleine de doute encore et d'espoir, et croyant que chaque minute allait lui apporter sa grâce. Elle contempla long-temps les lignes étincelantes qui couraient sur le papier noirci ; mais voyant enfin que George était inexorable, comprenant que tout était fini pour elle , elle s'enveloppa de son châle, elle parcourut de son regard cette chambre où elle était résolue à ne plus rentrer jamais , elle envoya à chaque objet un bien long, un bien triste adieu, puis se tournant vers Henry :

— Mon enfant , accompagnez-moi , lui dilelle.

Sa démarche était chancelante. Près de franchir le seuil, elle abandonna brusquement le bras qui la soutenait, et revenant encore une fois à Bussy :

— George , lui dit-elie avec dignité , nous ne pouvons nous quitter ainsi ; séparons-nous , mais noblement. Que cette heure soit Theure suprême! mais laissez tomber sur moi un mot de consolation, et ce cœur que vous avez brisé tressaillera encore d'allégresse. S'il est vrai que vous m'ayez aimée , s^il est vrai que j^aie mis dans votre vie quelques joies dont le souvenir vous soit cher, George, au nom de cet amour que je n'ai pas su garder, au nom de ces joies qui sont ma gloire et ma richesse, regardez-moi sans colère, et, si je vous ai fait du mal, dites que vous me pardonnez.

George éta!t une nature brusque, empor^tée , mais ni méchante ni cruelle. Il ne s'était résigné au rôle odieux qu'il venait de jouer

qu'après avoir épuise loiis les remèdes iudulgens. La nécessité seule Tavait poussé au:^ moyens extrêmes. Las de souffrir, souffrant surtout des tortures de sa victime, dominé d^ailleurs par des exigences qui n'étaient plus celles de l'amour, il s'était dit que mieux valait en finir d'un seul coup que de traîner sur les cailloux, a travers les ronces, deux existences miséi^ables : il s'arma d'un féroce courage, et k pitié, autant que l'égoïsme, le fit impitoyable. £t puis il faut convenir que parfois la victime abuse tellement de la psitiencç du bour* reau, qu'il est impossible à l'indifférence la plus philosophique d'échapper, en luttant contre fes obsessions de l'amour, k une certaine irrilabilité nerveuse qui prend toutes les allur^ d'un tempérament brutal. Les femmes elle^mêmes n'en sont point exemptes. : seulement , d'une organisation plus faible et plus tefidre que la nûtre , elles osent rarement nous exécuter de leurs blanches mains ; suppléant la ru* dessç par la perfidie, elles nous versent à peti*^

les doses le poison qui nous tue, et laissent presque toujours à noire successeur le soin de nous sig^niQer l'arrêt qui nous condamne en dernier ressort. Quoi qu'il en soit, George n'entendit pas sans émolion les dernières paroles de Marianna ; tant de douleur et d'humilité le touchèrent. Il pressa de ses mains attendries la tête de Finfortunée sur sa poitrine : son cœur de glace se fondit et sa paupière aride s'humecta.

Ils restèrent long-temps ainsi , et, témoin de leurs muets adieux , debout sur le seuil de la porte, Henry les contemplait d'un air sombre, mêlé d'une anxiété jalouse et d'une avide curiosité.

George , aussitôt qu'il se trouva seul , fui inondé par le sentiment de sa liberté recon-^ quise. Il se leva, ouvrit la fenêtre de sa cham-bre et respira Pair à pleins poumons. Libre ! il était libre! Il sentît avec délices la brume fine et glacée que le vent lui soufQait au visage : il s^enivra des brouillards de la Seine : jamais le ciel embaumé des prairies ne lui avait semblé

plus joyeux ni plus pur qu'en cet instant Tatmosphère humide et sombre qui pesait sur Paris et l'enveloppait comme d'un linceuil. Libre! libre enfin! Sa liberté coûtait bien des pleurs, mais sa joie de prisonnier qui voit tomber ses chaînes ne fut allërée par aucun remords , et l'image de Marianna ne vint point en troubler l'ivresse, George était une de ces natures de fer que parfois la jeunesse dore d'un éclat passager , mais auxquelles le frottement du monde ne laisse que le rude métal avec lequel Dieu les a façonnées. L'expérience de la vie avait développé chez lui une logique froide et tranchante, inaccessible à la passion. Fataliste en amour, il supposait dans l'ordre moral une série de faits nécessaires, tout aussi inévitables que les phénomènes de la nature extérieure, et sa conscience n'admettait pas qu'en brisant la vie d'une femme, ainsi qu'il venait de le faire, un homme pût être plus coupable que l'orage qui brise une fleur. Système merveilleux pour absoudre l'égoïsme et l'ingratitude l

Mais s'il est de nobles aines chez lesquelles la douleur, au lieu de les larir, ravive toutes les nobles sources, il en est d'autres aussi, moins pures et moins divines, que la souffrance dessèche et qui se pélriBent dans leurs larmes. Pareilles à la menthe étala verveine, plus on foule aux pieds les premières , plus elles exhalent leurs suaves odeurs. Les autres ressemblent à ces plantes moins généreuses qui parfument bien la main qui les caresse^ mais qui , écrasées une fois, ne donnent plus que des senteurs amères.

L'enivrement de Bussy fut court, et le souvenir d'Henry se glissa bientôt, comme un ver rongeur, dans sa joie. Tous deux étaient nés sous le même ciel, dans la même ville, presque sous le même toit. Leurs familles avaient été unies entre elles par une de ces affections qui naissent porte à porte et se transmettent de génération en génération : affections héréditaires qu'on ne rencontre guère qu'en province, où toutefois elles sont plus rares que les haines ,

les inimitiés el les divisions de toul Qcùre ^xxl peuplent les quatre-vingt-six départemens de Guelfes et de Gibelins, de Capulets et de Montaigus. Leurs mères avaient joué dans le même berceau. Amies d*enfance, elles avaient grandi, et leur amitié avec elles. Toutes deux s'étaient mariées à la même époque, avec Fespoir d'unir un jour le fils et la fille qui devaient naître infailliblement et tout exprès pour ce double hymen. Mais les mariages projetés de si loiii ont naturellement peu de chances d'aller à Téglîse. L'une d'elles mourut en donnant la vie à un fils ; l'autre adopta ce fils dans sa tendresse, et George put croire qu'il n'avait pas perdu sa mère. Madame Felquères semblait destinée à ne jamais connaître autrement les joies de la maternité, lorsqu'elle sentit remuer dans ses flancs le fruit tardif d'un amour qui n'en espérait plus. Henry vit le jour : deux lustres et plus avaient passé déjà sur le front du jeune Bussy. Par une étrange fatalité, les deux mères devaient mourir de la même mort. Ma-

dame Felquères ne se releva poinl des angoissés de renfanleroent. Après avoir traîné durant quelques mois une douloureuse existence^ elle reconnut que sa fin était proche, et comme George était à son chevet qu'il baignait de ses pleurs, elle lui dit de douces paroles d'adieu, entremêlées de sages avertissemens. Tout son désespoir, en mourant, était d'abandonner son fils sans autre appui que son père. Cest que la malheureuse le connaissait trop bien , cet appui; c'est que dui^ant douze années elle avait ployé sans murmurer sous ce joug de fer, et qu'elle s'en allait Tame toute meurtrie.

— Mon enfant , disait-elle à George , lu as précédé mon fils dans la vie, tu le précéderas dans le monde. Tu guideras son inexpérience, tu aideras ses jeunes pas. N'oublie jamais que je te l'ai confié à mon lit de mort ; veille sur lui comme j'ai veillé sur loi ; parle-lui de sa mère , dis-lui que je l'aurais bien aimé et que je n'ai regretté que vous deux sur la terre. Tu protégeras son enfance, tu conseilleras sa jeunesse.

Apprends donc la verlu pour la lui enseigner : choisis les bonnes voies, pour les lui indiquer ; conserve-toi pur et honnête, a6n que les exemples lui ouvrent de nobles sentiers. Songe qu*un jour tu m^en rendras compte devant Dieu. Pauvre ami I la douleur m'égare, et lu ne peux comprendre mes paroles : mais qu'elles demeurent gravées dans la mémoire et tu les comprendras plus tard. Tu comprends bien déjà que tu dois aimer mon (ils, n'est-ce pas? Soyez frères ainsi que vos mères étaient sœurs. Je vais revoir la tienne, je lui parlerai de toi : va , ne la pleure pas , elle a été bien heureuse , elle est morte en croyant au bonheur.

Elle s'éteignit. Courbée douze aps sous la volonté d'un maître sévère, elle avait vu toutes ]es heures de sa jeunesse tomber silencieusement dans le passé, sans laisser derrière elles aucune trace lumineuse. Elle avait vécu dans le travail , dans l'ombre et dans le silence. Le soleil n'avait pas lui sur sa journée. Et cependant jamais ses yeux n'avaient pleuré ; ja-

mais ses lèvres n'avaient murmure : elle avait toujours offert un visage serein et calme. Elle mourut et le monde la plaignit : car le monde la croyait heureuse. Que de douleurs passent ainsi parmi les hommes sans y jeter un cri, sans y semer une larme ! Que de souffrances emportent leur secret dans la tombe ! Que de martyres dont le sang ne rougit point l'arène ! Que de poèmes s'achèvent ignorés dur la terre,et vont se chanter dans le ciel 1

George vit grandir Henry, et l'entoura de soins pieux et touchans ; mais bientôt la vie les sépara. On envoya Bussy étudier dans un col'lége de la capitale. Chaque automne le ramena au gîte ; mais son père étant mort et ses études achevées, libre et maître de sa fortune, qui lui permettait une noble oisiveté, il déserta la province et vint se fixer à Paris. Les dernières paroles de sa mère adoptive n'étaient point entièrement effacées de son cœur ; mais l'amour j la dissipation, le frottement du monde, le^ mille désordres d'une jeunesse désœuvrée en

avaient singulièrement usé le souvenir. George ne péchait pas par un excès de sensibilité , et , bien quUl conservât pour Henry des pensées toutes fralernelles , il se préocicupait médiocrement des destinées de cet enfant , qu'il nVvait pas vu depuis longues années et quïl n^espérait pas revoir. D'ailleurs il s'avouait à luimême qu'il n'était guère en ctât d accomplir les saints devoirs qu'il avait acceptés au lit d'une mourante. Il avait appris la vertu en courant ; s'il ne s'était pas fourvoyé dans les voies de perdition , il n'avait fréquenté qu'avec une extrême réserve les droits sentiers de l'austère morale. Il était pauvre de bons exemples, et ses mérites ne jetaient pas assez d'éclal pour qu'il pût servir de phare à personne. Il se disait qu'Henry était condamné par son père a creuser silencieusement son sillon loin des se-: ductions dç Paris , et il avait vu tant de belle jeunesse de nos départemens venir s'étioler et mourir dans l'atmosphère de la capitale , qu'il se félicitait , pour cet enfant , de la condition

bornée qui lui promettait du moins le repos dans l'obscurité. Des années s^étaient écoulées , et George avait fini par ne plus savoir si Henry Felquères existait encore, lorsque, par une matinée de novembre, comme il était à peine éveillé , il vit entrer dans sa chambre un jeune homme qui s^avança vers lui d'un air brusque et timide k la fois , et qui lui dit d'une voix douce :

— Je suis Henry Felquères : ne me reconnaissez-vous pas ?

George lui ouvrit ses bras , et ils s'embrasscrent avec effusion.

— Comme le voilà grand et beau! dit Bussy, en le regardant avec attendrissement ; car il se sentait remué par mille touchans souve* nirs. Il Tavait quitté presque enfant et il le retrouvait paré de tous les charmes de la jeunesse. Henry n'était point beau , quoi que George en eut dit; mais il y avait en lui une telle aristocratie de gestes, de maintien et de langage , taiit de grâces innées et tant d'inslinc-

live élégance, qu'il eût été diilScile d'imaginer que c'était là un collégien libéré, débarqué h Paris pour la première fois. Sa taille était souple et flexible comme la taille d'une femme ; ses cheveux blonds cendres tombaient négli* gemment sur son front sans en yoiler Téclatante pureté ; ses yeux étaient bleus , et il s'en échappait le regard de sa mère , ce regard si triste, si doux et si limpide, que George avait tant de fois rencontré , comme, une étoile bienveillante, au-dessus de son berceau! Quand même Henry ne se fût pas nommé, Bussy Tau* rait reconnu infailliblement h son regard aussi bien qu'à sa voix , à cette voix douce et caressante qu'il tenait aussi de sa mère , et qui réveilla dans le cœur de George toutes les mélodies de son enfance. Il le Qt asseoir près de lui, et ils causèrent des jours passés ; puis Henry raconta les espérances qui l'avaient conduit à Paris. Voué au barreau par la volonté paternelle, il était un de ces mille jeunes gens que l'éducation et l'orgueil des parens poussent hors

de h condiiion où ils sont nés. l\ arrivait pauvre, mais liche de toutes les ardeurs, de toutes les illusions de son âge. George ne put s'empêcher de sourire en songeant que tout cet en-

.ihousiasme devait aboulir à quelques maigres plaidoyers de province sur une haie vive ou sur un mur mitoyen. Mais lui, Henry, que savait-il de l'avenir? Il lui semblait qu'en trors ans il allait conquérir le monde.

L'heure était venue pour Bussy de meltre à l'œuvre les sentimens de reconnaissance qu'il

-avait voués à la mémoire de la femme sainte qui l'avait élevé , de s'acquitter envers le fiïs des bwnfaits de la mère. Il accepta d'abord Henry comme un devoir et ne tarda pas à se prendre pour lui d'une tendresse véritable j mais il était trop jeune lui-même pour que cette affeclion fût assez grave et assez austère. Henry était une nature tendre et poétique : il y avait en lui beaucoup des séductions de la femme, quelque chose de frêle et de gracieux qui invitait là fu^otection , e\ , par-dessus toutes choses , une

fleur d^ jeunesse qui Venlourait comme d'une atnoiosplière s^^mpalbique. George eut pour lui tout Torgueil , toules les puériles vanités de Tamour. Au lieu de le laisser épanouir dans Pombre , il Fexposa aux feus du grand jour. Oubliant qu'Henry n'était plus un enfant , qu'il n'était pas encore un homme , il fit de lui le compagnon , le confident , le témoin de sa vie tout entière, et c'est ainsi qu'à dix-neuf ans, ce jeune homme se trouva mêlé au drame dont j'ai conté le dénouement.

L'étude de^ passions observées sur le vif est funeste aux jeunes cœurs : elle les remplit d'agitations et de dévorantes ardeurs et ne leur est profitable en enseignemens d'aucun genre : car la présomptueuse jeunesse désigne toujours à ses. triomphes la place où ses devanciers ont suqcpmhé. Henrj suivit pas h pas toules les phases de la liaison de ses deux amis > reQet brillant ou sombre de leurs bons ou de leurs mauvais jours. Mais bientôt, à son insu, son «^a^e se troubla ; il perdit l'égalité de son ca«

ractère et la limpidité de son regard s'altéra. Il recherchait la solitude, fuyait George et Marianna , et nourrissait contre le premier je ne sais quelle irascible humeur qu'il ne s'expliquait pas à lui-même. George et Marianna remarquèrent à peine ces bizarreries; d'autres soins les préoccupaient : déjà leur chaîne était lourde à porter. Henry assista à l'agonie de cet amour ; conGdent du désespoir de Marianna, il fut le vase où tomba goutte à goutte le trop plein des douleurs de cette infortunée. Sa pitié fut noble et désintéressée : s'il eût fallu son sang pour ranimer la tendresse de George , il eût donné son sang , et son cœur , et sa vie. Mais quand le soir il quittait cette femme après l'avoir vue, belle et désolée, sangloter et pleurer sur ses mains , pourquoi donc allait-il , la nuit , sur les quais déserts , seul, sentant avec une joie sauvage la bise et la pluie qui lui fouettaient le visage , et cherchant à dompter, par la fatigue du corps , les pensées tumultueuses qui l'agitaient? Pourquoi d'au-

très fois mordait-il son lit avec rage, enviant les trésors que dédaig^nait Bussy, déplorant tant de biens perdus ^ heureux et misérable des pleurs qu^il avait vus couler, nHiudissant George et le bénissant , s^accusant et ignorant son crime, blasphémant le ciel et la terre, et, à chaque crise nouvelle de cet amour expirant , se déchirant la poitrine avec colère, comme pour en arracher un horrible sentiment de

joie?

Marianna , qui n^avait jamais vu dans Henry qu'un enfant tendre et gracieux , était bien loin de se douter que les orages qui la brisaient troublaient le repos de ce jeune cœur. Elle pleurait dans son sein, sans songer, l'imprudente, qu'il suffit qu'une larme tombe sur un lac pur et paisible pour en rider les ondes et en dépolir la surface. Quant à Bussy, il n'avait rien compris : il trouvait tout simple et tout naturel qu'Henry se fît le courtisan de la douleur de Marianna , et même il lui savait gré de la sollicitude qu'il avait pour elle. Parfois

cependant il avait observé avec une vague inquiétude le changement qui s'était opéré dans ce jeune homme, mais sans chercher à s'en rendre compte. La nuit des derniers adieux éveilla ses soupçons , le ramena sur les jours écoulés et lui expliqua bien des choses qu'il avait laissé passer presque inaperçues. Demeuré seul ) la réflexion fortifia ses doutes et les changea presque en certitude.

Sa première impression fut toute d'égoisme. Il comprit que l'affection d'Henry allait lui échapper et il fut jaloux. Il avait assez vécu pour savoir qu'entre deux hommes, et des mieux unis et des plus fortement trempés^ dont l'un aime la femme que l'autre a possédée , il n'est guère d'amitié possible. Un sentiment de pudeur instinctive leur impose vis-à-vis l'un de l'autre je ne sais quelle froide contrainte ; et quand bien même celte contrainte ne serait pas assez forte pour les diviser , la femme , qui n'a jamais rien à gagner aux confidences du passé , s'arrange toigours de façon à ne point leur

laisser de placer George professait une haute estime pour les femmes qui respectent Tamant qu'elles n'ont plus , et regrettait seulement que l'espèce en fût aussi rare.

Puis une crainte plus sérieuse, plus grare et ffioins iatérei^sée préoccupa Bussy. Il savait que BOUS commençons tous par le rôle du martyr, que nous finissons toujours par celui du sacrificateur. Il frémit en songeant à la jeunesse d'Henry, à sa faiblesse, à son inexpérience , et il entrevit avec effroi l'abîme qu'il avait si imprudemment creusé sous les pas de l'enfant qu'il aimaitw

Enfin ) il se trouva que George , qui n'aimait plus Marianna , sentit remuer en lui je ne sais quelle velléité de jalousie posthume , et qu'il n'entrevit point sans humeur la possibilité d'une guérison trop prompte aux blessures qu'il avait faites. Pénètiie qui pourra dans cet abîme de folies qui s'appelle le cœur de l'homme f

Ce fut sous l'influence de ces trois sentimens^ que Bussy se décida à étudier le mal et à sauver

Henry, s'il y avait lieu, avant qu'il fût éclairé lui-même sur l'état de son propre cœur. A voir la rudesse de George en amour, peut-être s'étonnera-t-on de le trouver si tendre en amitié? Mais remarquez que les hommes ne reconnaissent en amour ni législation , ni morale : ils aiment ou n'aiment plus, tout est Ih. L'amour est un terrain libre ou Ton peut tout oser ; c'est là comme à la guerre : on frappe, on blesse , on tue ; partout ailleurs on est rempli d'humanité , et il n'y a que les blessés qui se plaignent. Un homme peut donc se conduire comme le der* nier des misérables avec la femme qui lui a tout sacrifié, et conserver néanmoins toutes les qualités éminentes qui constituent vis-à-vis dû monde ce qu'on appelle un homme charmant. Qu'on brise lâchement une destinée tout entière , ce n'est rien : c'est une femme qui se noie ; on n'en reste pas moins bon fils , bon frère , bon ami ; on n'en a pas moins de honte pour ses gens , de tendresse pour ses chiens , et d'affection pour ses chevaux. Le monde lui-

même , qui ne pardonne jamais aux bonheurs qu'il ne sanctionne pas , est plein d'indulgence pour ces aimables bourreaux qui le vengent. George n'avait ni chiens ni chevaux à aimer , mais il pouvait souffrir à l'endroit de Henry. Peut-être aussi semblera-t-il étrange qu'un être si vieux déjà et si endurci ait pu s'éprendre pour cet enfant d'une amitié si vive et si fervente? Mais , en mettant de côté les sentimens d amour que George avait eus pour la mère , et qui devaient naturellement rejaillir sur le fils, il n'est point rare de voir ainsi de vieilles âmes , que la vie a bronzées , s'attacher à de jeune$ cœurs que n'a point encore déflorés l'expérience. Il arrive un âge où les hommes se connaissent trop bien les uns les autres pour s'aimer entre eux» Rassasiés des mets qu'ils se servent mutuellement , il leur faut de la chair fraîche , et c'est alors qu'on les voit rechercher la jeunesse, tant ils savent bien qu'elle seule vaut quelque chose!

Fatigué d'une nuit sans sommeil, George se

jeta sur son lit , et nç tarda pa^ à s^endormir. Bientpt les rêves 4'abauirept à son chevet , et touchèrent son front du bout de leurs ailes* Ce furent d'abord des images confuses qu'il s'épuisa vainement k poursuivre ; des ombres bizarres qui glissèrent le long des courtines et flottèrent autour de lui sans qu'il pàt en saisir les formes fantastiques. Mais peu à peu ce& folles imaginations s'évanouirent y de nouvelles images lui apparurent , et il reconnut çn elles les fantômes des dernières années qu'il avai( ensevelies dans le passé. C'étaient ses souvenirs les plus récens qui s'éveillaient pour lui donner un0 deuxième représentation du drame qu'il venait de dénouer. II poussa , en dormant , un soupir résigné , car la pièce était trop mauvaise peur qu'il p&l, après l'avoir achevée ^ se féliei* ter de la voir et de l'entendre une seconde fois.

Il y avait trois aps passés que la tristesse et Pennui ayaient conduit Bussy aux eaux de Bagnéres de Bigorre. Jeune, il avait aime ; jeune, il avait souffert; frappé au matin de la vie dans • ses croyances les plus chères , son cœur ne s'élait point relevé , et sa jeunesse morne et désœuvrée touchait déjà presqu'à son déclin. La société des eaux était nombreuse et brillante ;

Bussy s'y montra comme partout, réservé, silencieux, et d'une gravité un peu théâtrale. Quelques personnes qui , Tannée précédente, l'avaient rencontré aux bains de Lucques et qui le retrouvèrent aux Pyrénées, le surnommaient Tristan le voyageur. Il était beau d'aiU leurs et sa tristesse seyait bien à sa beauté; son regard était ûer, mais on devinait aisément que Famour devait en adoucir l'expression im* périeuse et sévère. Ses lèvres minces , qui ne souriaient jamais, semblaient un arc au repos. Son visage était pâle : les femmes lisaient quelque chose de fatal sur son front dévasté.

Parmi celles qui se disputaient la royauté des eaux, plusieurs étaient parées de charmes, d'esprit et de grâces ; mais toutes abdiquèrent leurs préteniioiis aux pieds de madame de Belnave, et le sceptre échut à la seule d'entre elles qui ne l'eût point sollicité. Jeune, belle, d'une beauté que relevait encore un air de souffrance rêveuse , Marianna apparut à Bagnères comme une de ces créations qu'enfante seul

le génie des poètes. C'était une de ces âmes qui ne doivent rien au monde qui ne les connaît pas. Elevée aux champs qu'elle désertait pour la première fois , ses manières offraient un singulier mélange de hardiesse et de timidité : parfois même elles affectaient je ne sais quelle brusquerie pétulante qui venait d'une secrète inquiétude et d'une ardeur inoccupée» Familière et presque virile, son intimité était d'un facile accès ; mais sa fière chasteté et son instinctive noblesse mêlaient au laisser-aller de toute sa personne des airs de vierge et de duchesse qui contrastaient d'une façon étrange avec son mépris des convenances et son ignorance du monde, et si nulle ne savait mieux qu'elle encourager les sympathies, elle savait mieux que toute autre leur commander un saint respect. Tout révélait en elle une nature luxuriante qui s'agitait impatiemment sous le poidsl de ses richesses inaclives. On eût dit que la vie circulait frémissante entre les boucles de son épaisse et noire chevelure. On

senlail comme un feu caché soqs celle pe^u brune, fine et transparente. Sa taille élait fréle, mais sûulenue par une svelte et gracieusq audace. Son front net et pur disait bien que les orages de la'passion n'avaiept point grondé sur cette noble tête ; mais l'expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive, accu&att des lut* tes intérieures, terribles, incessanles, inavouées.

M. de Belnave accompagnait sa femme. C-é« tait un homme de distinction , d^un abord froid, d'une gravité simple, un véritable gentilhomme. Son maintien élait austère, ses traits réguliers, son élégance coippassée; son aspect , ses gestes , son langage exhalaient un parfum d'aristocratie native que n^avaienl; pq altérer le commerce ni Tindustrie. Il ppraissait se ployer avec une indulgence paternelle au caractère de Marianna , et la chevaleresque confiance qu'il mettait en elle honorait également l'un et l'au ire époux •

M* de Belnave était propriétaire des forges

de Blanfort, qu^il exploitait avec son associé^ M. Vallone. M» Valtone avait épouse la sœur ie Marianna, et les deux ménages vivaient sous \e mèïJpLe toit, unis par le double lien des afTec* tiens et des intérêts. Bien que d^une nature moins élevée que celle de M. de Belnave , M* Valtone était une haute probité, une intelli-f gence active et rompue aux afTaires, un dévoue^ ment à toute épreuve. D'ailleurs, une vieille affection liait ces deux hommes, et les avait feits frères bien avapt leur mariage. Amis d'enfance, ils avaient grandi éôle à. côte; appuyés l'un sur l'autre, ils avaient traversé la vie, se chauffant au même soleil, s'abritant sous le même man* teau. Pauvres , le travail le avait . enrichis ; après des années de labeur et de peine , tous deux s'étaient assis d^ns le même bonheur. C'était là deux hommes de vertu, de courage et de volonté. Inaccessibles aux passions de l'oisive jeunesse, étrangers aux calculs d'une ambition peu timorée, ils étaient arrivés au grand jour , tête haute et par le droit chemin. C'est que

la fortune n'avail pas élé le seul but de leurs communs efforts : c'est que leur amitié n'était pas une de ces liaisons complaisantes qui ne vivent que de concessions mutuelles. Rigide et sévère, elle les avait conduits d'un même pas à leur amélioration matérielle et morale : elle les avait faits riches et meilleurs. Heureux, on les vit aussi peu embarrassés de leurs richesses qu'ils l'avaient été de leur pauvreté. Ils répandirent autour d'eux l'aisance et le bien-être : ils employèrent les bras inoccupés ; Blanfort prit une face nouvelle. Puis, lors(]u'ils eurent assuré le présent et qu'ils se crurent maîtres de l'avenir, autant que chacun ici-bas peut se croire maître du jour de demain, ils se tournèrent vers le mariage, l'envisageant comme un devoir propre à sanctiGer leurs prospérités. Plus âgé que M. de Beinavc, M. Yaltone se maria le prer mier, et trois ans plus tard, M. de Belnave épousa la belle-sœur de son associé. Noëmi et Alarianna de Vieilleville appartenaient à l'une des meilteuves familles de la Creuse. Elevées à

la campagne, sous Pœil vigitant de leur grand^ mère , toutes deux étaient nobles et belles , et bien que leur fortune ne répondit pas à celle des deux amis , ceux-ci , en les épousant , ne songèrent point quHls sacrifiaient leur intérêt h leur inclination, tant ces deux filles charmantes leur apportaient des trésors de grâce, d'esprit et de tendresse.

Les premières années de cette double union avaient été fécondes en beaux jours. Blanfort est un joli village du Berry : de rustiques ha^ bitations semées au pied d'une colline , entre Argenton et Le Blanc, se mirent dans Teau de la Creuse qui arrose cette partie du département de rindre avant de se jeter dans la Vienne. Les forges s^étendent sur la rive opposée et donnent au paysage un aspect animé , pittoresque et presque sauvage. Sur la même rive, plus avant dans les terres, une maison de construction élégante et moderne, se cache derrière des massifs de chênes^ d'ormes et de trembles, dont le feuillage amortit le bruit étourdissant des

cyciopes. C'est là que les deux ménagea ayaten: établi leur bonheur. M ais, à leur insu^ ce bonhëur était déjà bien ébranlé , à Tépoquc où M • de Belnave avait accompagné Marianna aux eaux de Bagnères de Bigorre*

M. de Belnavè et son ami étaient deux natu^res inhabiles aux puérilités de l'amour. Trem>pés de bonne heure dans la réalité, habitués k traduire leurs sentitnens par leurs actiohs, leul* tendresse, rigide et concise, manquait d'expansion et de charmes. Le iravail les avait préservés de ces désirs sans but, de ces aspira^ tions tumultueuses qui touriHenttent toute jeilnesse. Ils ne comprenaient point ces faux be^ soins du cœur, ces folles exagérations de Tame^ fléaux des sociétés désoeuvrées^ Chez eux , là passion avait revêtu les formes sèches du dé-^ voir. Ils n'étaient ni rêveurs, ni poètes. L'as"pect d'un beau paysage ne les jetait pas dans de i^'vissàntes extases. Le bruit ded forges d« BkYifort était plus doux à leurs oreilles qut le murmiii*e des brisés prmianîères^ et huré

regarda aooridieîit plus complatsamtnem mi rouge ëdat Ue leurs fourneaux qu'aux rayons argeolés de la lune, glissant le soir Ji travers le^ aulnes. £9i poètes, ni rêveurs à coup sâr! Mais ils aimaient leurs femmes d'une affection vraie et profonde, et jamais l'humeur, le caprice ou Tennui n'altéraient leur immuable bonté. S'ils ne connaissaient point les brûlantes exaltations, ils ighoraient aussi la lassitude qui leur succèdev Leur amour ne se ()erdait jamais dans des régions bien éthérées; mais Noeïni et Marianna pouvaient le trouver à toute heure dans le milieu calme et serein où il était acclimaté. Dans une époque qui se montre disl^sée à flatter la passion plutôt que le devoir, c^ aifèctiofis bourgeoises y ces qualités éijailiemment sociales ont dû trourer peu d'apologistes } mais les essais de la passion les ont suffisamsmenl vengées.

l^oëmi s^était ployée sans efforts apparens aux ex4geQ<ies de la vie conjugale. Sa jeunesse avs|it .été i^ligiçuie ^ occupa.; et , . soit que ses

rêves n^allassent pas au-delJr de son horizon , soit qu'elle les retint prisonniers dans son sein et que Dieu eût mis en elle une de ces âmes résignées qui ne se conGent point h la terre y soit enfin qu'elle fût née pour celte condition silencieuse et bornée qui s'appelle la vie domesque , toujours est-il que sa chaste beauté avait su conserver Féclatante blancheur du lys , ses yeux Tazur du ciel , ses lèvres le sourire des anges , et que son bonheur semblait suiBre à la modestie de ses ambitions.

Il n'en fut pas ainsi de sa sœur. Le silence des champs, Tétude, la rêverie, la lecture avaient développé dans Marianna plus de force que de tendresse , plus d'imagination que de cœur, plus de curiosité que de sensibilité vraie. Elle n'avait vécu jusqu'alors que dans le monde des chimères. Seule, au bord de la Creuse, sur le flanc des coteaux , le long des haies verdoyantes, elle s'était arrangé d^avance une existence héroïque , toute remplie de beaux dévouemens et de sublimes sacrifices. Elle

avait entrevu des luîtes, des combats, des amours traversés , des félicilés tourmenlées. Avaûl d'avoir joui , elle avait tout épuisé ; elle avait traduit l'avenir en poème. Lorsqu'il lui fallut descendre decetempyrée dans Fatmosphère tempérée de Blanfort , cette ame dut se sentir pénétrée d'un froid mortel. L'affectueuse bonté de M. de Belnave ne ressemblait en rien aux passions orageuses que Marianna avait entendues gronder dans ses songes. M. de Belnave lui-même, malgré la distinction de ses manières , ne pouvait guère être comparé aux figures poétiques qui avaient visité la solitude de cette enfant. Toutefois , le changement de lieux et de position, la joie de retrouver Noëmi, l'espèce de solennité qui entoure les premiers mois du mariage, les soins affectionnés de M. de Belnave, les prévenances fraternelles de M. Valt tone, l'activité qui régnait à Blanfort, le bruit des forges , le mouvement de l'industrie , tous ces accidens d'une vie nouvelle aplanirenpour Marianna le rude passage des rêves à la

réalité* D^ailteurs, les premiers transports de M. de Belnave se montrèrent chaleureux , siâon exaltés.Yivement épris de sa jeune et belle épouse, on le vit se livrer presque exclusivement aux préoccupai ions de son bonheur, et la première année de cette union, bien qu^en ., ne réalisant pas toutes les espérances de Marianna, donna cependant une ample moisson d'heureux jours. Mais comme au bout du compte la vie ne saturait se passer à parler d'a«moûr, M. de Belnave reprit bientôt ses habitudes froides et laborieuses, et.s'autorisant de la sincérité de son affection pour se dispenser da soin de la manifester , il laissa Mariahna se dévorer en silence. Les sources de tendresse étaient toujours en lui ; mais jau lieu de s'épan* cher , les eaux dormaient dans le creux du rocher,

M. de Belnave ftit coupable. L'amour, comme la divinité du sein de laquelle il émane, demande un culte extérieur. Si les amans font à la passion la part trop large et trop belle, les

mêm là lui mesurent avec une parcimonie sor* dîde. C'est bien là ce qui les perd tou6« La paresse et la vanité encouragent leur froideur et bercent leur indifférence. Ils présument tel* leœent de leurs charmes, qu'ils ne songent pa$ même à les faire valoir. A voir leur aveugle con^ fiance , il semble qu^ils aient constitué leur| femmes m majorais et qu'elles soient inali^* nables. Que peuvent cependant ces créatures négligées, qui ont vingt-quatre heures par jouj* à donner aux pensées d'amour ; que peuventelles contre la séduction qui s'offre à elles pa-^ rée de tous les artiBces du cœur, de toutes lec grâces du langage ? Résistent-elles ? Les marîs n'en savent gré qu'à leur mérite et ne pardôntia*airai pas au triomphe d'avoir coûté de se* rieust efforts. Qu'elles succombent, ils se ré« voilent et s'indignent. Il a fallu un rival de chair et d'os pour éveiller leur jalousie et fouetter leur ame engourdie* Eh! malheureux! vous ignorez que ce rival n'a fait que succé-^ der à mille autres, tous plus jeunes, tous plus

aimes. Ces rivaux mystérieux , c^étaient les fantômes qu'évoquaient la tristesse el Tennui. Que de fois vos femmes n'ont-elles pas senti, durant les longs jours d'abandon , leurs lèvres pâlir et trembler sous des baisers rêvés qui n'étaient pas les vôtres ! Que de fois n'ont-elles pas pressé sur leur sein de brûlantes images qui ne vous ressemblaient pas ! Pourquoi donc étiez-vous si tranquilles alors ? Ou vous soupçonniez ces infidélités de la pensée, et dans votre sécurité vous n'étiez que des fous ; ou vous imaginiez que vos épouses délaissées rie peuplaient leurs heures solitaires que de votre souvenir adoré, et dans votre présomption vous n'étiez que des sots.

M. de Belnave était tout simplement ce que nous pourrions appeler un cœur muet, une ame silencieuse. Le trop d'exaltation qu'avait Marianna aurait suffi pour le compléter. Le temps seul pouvait corriger ces deux natures et fondre dans un rapport égal leurs défauts et leurs qualités. Mais les âmes enthousiastes rie

savent pas attendre. Marianna s'exagéra la froideur de son mari. Abandonnée à ellemême, son imagination , un instant assoupie , se réveilla plus vive et plus fougueuse ; son cœur, qui ne trouvait plus d'alimens , se consuma. Au lieu d'apprendre à jouir des biens qu'elle avait sous la main , elle s'étudia à les méconnaître. Le bonheur était auprès délie, elle s'épuisa à le chercher dans les espaces imaginaires. Qui n'eût cru aux félicités de cette femme? Elle seule n'y croyait pas. Elle se demandait avec inquiétude si le monde finissait à l'horizon borné qui l'oppressait de toutes parts. Le calme plat de ses jours pesait sur elle comme un manteau de plomb. Elle sentait en elle une énergie à soulever les montagnes , et elle étouffait dans le cercle étroit de ses devoirs. Entourée de toutes les joies du luxe et du bien-être, elle eût donné tous ces trésors pour une vie pauvre, mais aventureuse et libre. Cette enfant demandait la liberté, et n'avait ja mais su ce que c'est que la servitude ; mais elle

Ufall besoin d'oulrdger sa dkslinee ^ tant sou aine ennuyée était tTide de douleurî». Faiiguéa du repos , elle eût voulu remuer à tout prix le* eaux dormantes de sa vie. L^ioaltérabte hanté de M. de Belnave Firritait. Peut-être eut-elle préféré un mari brutal et jâlous? Véritablement malheureuse » elle se sérail trouvée moins misérable.

C'était à ^oim que Martanna confiait ses enfittis, ses tristesses » et son cœur agité > et ses vagues inquiétudes , et ses aspirations brûlant les. Madame Valtooe Técoutait d'un air doux et mélancolique ; puis ^ par de taidres coaseSs^ par cka paroles toutes pleines d'une sagesse in^ é^lgeate et bonne y elle essayait de réprimer les écarts de cette îmag^nation ; elle sWforçait de la ramener au sentiment de son bonheur ^ à une appréciation plus juste et plus sensée des clu>aes d'ici-bas. Sa voix était grave , ses discours prudens et maternels : car P^oëmi comp* tait quelques années de plus que madame de Belnave , et son âge , autant que sa raison pré«

coce, lui donnaient sur sa sœur une auloritë de inère. Parfois celle raison parvenait à réfré« ner les ardeurs de Marianna; parfois aussi la sérénité de Noëmi , la sainteté de ses exemples, la modestie de ses désirs exerçaient d'beureu* ses influences , el la paix semblait rentrer daas cette ame tourmentée. Mais ce n'était qu'un calme passager que troublaient bientôt de nou« yeamx orages. Cétait alors que madame Valtone osait se montrer plus sévère ; mais ses enseignemens ne trouvaient plus qu'un esprit rebelle , et Marianna croyait justiûer ses douleurs en les déclarant incomprises.

M* de Belnave, qui aimait sérieusement sa femme, était loin de soupçonner tant de luttes el tant de misères ; pour M. Yaltone, il en était plus loin encore. Le travail absorbait exclusivement ces deux hommes et ne leur laissait guère le loisir de fouiller les abîmes du cœur. C'étaient d'excellens maris , d'honnêtes industriels 9 mais d'assez ignorans psychologistes et surtout de fort pauvres héros.

Des années s'écoulèrenl de la sorte, sans apporter aucune modification bien remarquable dans la situation des deux ménages. Cetalent toujours le même calme et la même uniformité, le même ciel et les mêmes ombrages. C'était, à vrai dire, pour une ame effervescente que trop de sève tourmentait, une assez déplorable existence. M. de Belnave et son associé avaient achevé de se pétrifier dans la réalité, ils s'étaient habitués à regarder leurs femmes comme des meubles propres et luisans qui faisaient honneur à leur maison, et qui n'exigeaient aucun frais d'entretien. Noêmi tenait le sceptre domestique avec une fermeté qui n'excluait en elle aucuns charmes. Pour Marianna, elle posait dans la petite colonie comme une œuvre d'art, comme une belle inutilité. Le dessin, le piano, la lecture des romans modernes, les courses à cheval, les promenades solitaires, remplissaient ses journées oisives. Elle avait su conserver d'ailleurs une humeur douce , un caractère égal , €t AI . de Belnave

nlmaginail pas que sa femme put ne pas être heureuse. Eh ! sans doute, elle élail bien beu^ reuse! seulement elle se moui^it d'ennui.

Un soir, Marianna se croyait seule dans sa chambre. Accoudée sur Pappui de sa fenêtre ouverte, elle contemplait le soleil qui>descendail derrière les coteaux couronnés de pampres. Il faisait une de ces belles soirées où la nature, fatiguée de parfums, de chaleur et de vie, semble se reposer des voluptés du jour. Bientôt les brises de la nuit se levèrent : le feuillage, ranimé par leurs fraîches haleines, frissonna ; les rainettes chantèrent sur le bord des étangs, et les notes du rossignol éclatèrent à longs intervalles. L'air était chargé d'enivrantes senteurs. On entendait au loin le bruit des écluses , les aboiemens des chiens, et ces mille rumeurs pleines de mélancolie et de mystère qui s'élèvent des champs endormis. La lune reposait sur les prairies qu'elle inondait de sa blanche lumière; les étoiles étincelaient au ciel; la rivière se déroulait, comme un ru-

ban (t^genl, à irarer» les pUnne^ marinu* rmtes. Nuits fatales aux cœurs solitaires ! Ma^ rianna pressa sa poitrine avec désespoir, comme pour y refouler d'iuuliles désirs ; pui^ se jetant sur son Ut, elle fondit on larmes.

Ce spectacle fut nouveau pour M. de Bel* nare qui venait d'entrer dans la chambre de sa femme. Il lui prit la main , et d'une toiit affecturase :

— Ta pleures, lui dit-il; qu'as-tu?

— Rien, répondit-elle en essuyant sed yeux. Il insista, mais vainement. Sa sollicitude

alarmée s'adressa à Noêmi. Madame Yaltone répondit timidement que Marianna s'ennuyait peut-^tre. Le lendemain, M. de Belnave offrir à sa femme le choix des distractions, et, hulK jours après, une chaise de poste les emportait tous deux au pied des Pyrénées^

Geoi^e et Martanna se rcnconlrèreni à Bagcièrea. Gï$ deux ennuis devaient se com^ prendre l'un l'autre : ils se comprirent. Ma» fîanna vil bientôt apparaître tes rives enchantées qu'elle n'avait jusqu'alors entrevues que dans ses songes. La poésie des lieux , la majesté des monts , Tentraînemenc d'une société nouvelle, les hommages qui s'attachaient à ses

pas, tes fêles brillantes, tes excursions aventureuses, qu'autorise la vie des eaux, toujours indépendante et libre , tout concourut à l'égarer et à la perdre. Ses joies inaccomplies , ses déceptions araères, ses vœux inexaucés trouvèrent dans Bussy des sympathies intelligentes* Ses pensées les plus mystérieuses , ses plus confuses espérances lui furent traduites dans un langage passionné. George lui formula son cœur ; puis il pleura sur elle. Elle était une de ces âmes délite qui portent la peine de leur haute origine, un ange solitaire perdu parmi les hommes ; une exilée du ciel qui se souvient de la pairie absente. Puis , après s'être emparé des tristesses de Marianna et lui en avoir fait les honneurs, il raconta les siennes. II. chanta les douleurs de ses jeunes années : amour méconnu , confiance trahie , liaison brisée! Il étala des plaies encore saignantes et pleura sur lui* même. Il exagéra ses regrets avec art; il exploita les malheurs d'une vieille passion au profit d'une passion nouvelle. Madame de BeU

nave écoutait Bussy avec ce curieux intérêt qui s^attacbe au voyageur revenu des contrées lointaines ; et c'était dans l'atmosphère embrassée des bals, plus souvent dans les vallées chauffées aux rayons du midi , au bruit des cascades mugissantes , c'était sous le soleil de l'amoureuse Espagne, que George et Marianna, détachés , comme à leur insu , des caravanes qui visitaient les monts , s'abandonnaient follement aux dangers de ces confidences ! Impatiente d'apprendre et de connaître , Marianna enviait l'expérience de Bussy; lassé de tout, George, de son côté, enviait ù Marianna son heureuse ignorance. Madame de Belnavie était altérée des eaux amères de la vie ; il fallait à George de pures et fraîches ondes où son cœur pût se régénérer. L'un avait là science et l'autre la jeunesse. Il n'était pas bien difficile de prévoir que ces deux natures chercheraient à se compléter par l'échange de leurs trésors, et finiraient par s'absorber dans un même amour, semblables aux électricités contraires

qui s'attirent el se confondit. Madume de Beinave aima ei Bussy crut aimer. Comme lui^ qui, n'a pris ses regains pour Tespoir d'uM moisson nouvelle ? Hélas ! nous sommes tous ainsi. Nous ne renonçons point dœtlemenl aux illusions près de nous échapper. Avant de se glacer et de s'endormir du repos éternel , le cœur se révolte et se débat long-temps sous la main de fer qui Topprime. Il essaie encore ses forces expirantes 9 et presque toujours il en^ traîne avec lui dans la tombe le jeune cœur qui n'a pu le sauver.

Cependant , que faisait M« de Beinave P Pour tout ce qui regarde leur repos conjugal > les maris spnt clairvoyans comme les aveugles s ils voient avec la main ; et, lorsque par hasard une vague inquiétude rôde autour d'eux ei leur fait pressentir le danger qui les menace, ils re»> poussent avec orgueil ces pressentimens salur taii^s ; ils affectent une héroïque confinnce ; ils aecueillant le dango* au lieu de chercher h le prévenir ; ils font parade de la sécurité qu'i

n'ont pa§* Qo &e demande d'où peuji Uar venir cet jaipérieux in^tiivct quî les pousse ipvincible* i^ent à leur perte , et les précipUe aveuglément si)r les mat/ebes de T^uiel , où les attend le st-r crij^çi^imv. Le c41tbat de leur jeunesse n'a été fé^oqd pour enx ea enseignemens d'aufcqa genre , et les fautes dont ils ont profité alors ne leur oQt appris qu'une chose, à les commet* tre plu9 tard# Il semble qu'une fatalité terrible pèse sur le mariage^ C'est bien à coup sur celui des sacremens où le diable a la meilleure part.

Quoi qu'il en soit » toujours est«il que le s^i*gneur de Bl^fort favorisa de la meilleure gréée du monde un bonheur qui n'était pas le sien. Bussy, bien qu'il ne procédât ni de Juan ni de Lovelgce , possédait toutefois les premiers élémens de la séduction. Il débuta fort habilement par captar l'amiiié de M. de Beinave ; ruse asses commune aux amans , qu'on flétrirait du nom de lâche perfidie, s'il s'agissait de déroba ua secnH d^indwlrie à quelque commerçant, mm

qui devient une g;entillesse aussilôt qu'il s'agit seulement de tromper un mari et de lui voler sa femme. Le manuel de l'adultère diffère, sur plusieurs points , de celui des honnêtes gens.

Hâtons-nous de dire que le bonheur de Bussy se réduisit aux effusions du sentiment. Ce n^est pas que George fui homme à se contenter de joies purement extatiques ; mais il y avait dans Marianna une chasteté sauvage qui dominait sans efforts toutes les phases de la passion • Pareil à la flamme du bois d'aloës , qui ne donnepoint.de fumée, l'amour brûlait dans ce cœur sans en ternir Téclat, sans en altérer la pureté. Marianna ne soupçonnait même pas que cet amour pût être criminel , et elle s'abandonnait sans crainte aux charmes d'une liaison qui devait la perdre plus tard. Mais il en est toujours ainsi : les brises du rivage sont douces et parfumées ; la vague déferle mollement sur k plage ; la mer chatoie sous Tazur du ciel. Nous partons , nous nous aventurons gaiement sur ces ondes unies comme une glace. Comment

Ht

prévoir que le vent, qui joue dans nos voiles, nous brisera contre les récifs, et que le flot qui nous caresse doit nous jeter un jour, tout meurtris, sur la grève?

La saison des bains expirait. M. de Belnave aurait failli à sa destination , s'il n'eût engagé Bussy à venir passer l'automne à Blanfort. Il lui offrit l'hospitalité avec insistance. George s'était donné comme un amant passionné de la métallurgie. A l'entendre , la célébrité des forges de Blanfort était allée jusqu'à lui. Il avait un oncle maître de forges dans le Jura , et il était curieux de comparer le minerai du Berri à celui de la Franche-G)mté ; curieux surtout, ajoutait-il, de cultiver la connaissance d'un homme aussi distingué que l'était M. de Belnave. Il devait rester encore quelques semaines dans les Pyrénées ; mais, en retournant à Paris, il serait heureux de se détourner de sa route pour recueillir sur son passage les bénéfices d'une hospitalité qui lui était offerte avec tant de grâce. Marianna en ressentit moins de joie

que de tristesse. Elle comprit que Bussy se jouait de M. de Belnare , et son cœur fut blessé dans la dignité de son époux. Cette dignité, qui l'avait compromise? Qui avait autorisé Bussy à la méconnaître? Elle fit un retour sur elle-même et se reconnut coupable. Mais pour cette ame avide d'émotions de tout genre , un grain de remords assaisonnait les jouissances , et , en les troublant , les lui faisait plus chères. Les deux époux partirent. Tout avait pris pour Marianna une face nouvelle. Les beautés delà route, qu elle avait à peine remarquées en allant de Blanfort à Bagnères, la plongèrent, au retour, dans un muet enchantement. Il lui semblait que la terre venait de fleurir, que le ciel s'était paré d'un éclat plus doux, et que les bois, les champs et les coteaux avaient , pour la voir passer, revêtu leurs habits de fête. Quel changement s'était opéré dans son existence? Qu'attendaît-elle de l'avenir? où allaient ses espérances? Elle l'ignorait elle-même. L'avenir, elle n'y songeait pas : que lui importait le

jour de demaiD? Elle vivait dans Theure présente. Elle se disait bien que la fin de Tautomne amènerait George à Blanfort : mais quand même cette joie n^eût pas été promise à son espoir, sa félicité n'en aurait été ni moins complète ni moins enivrante. Elle aimait , elle était aimée; ces deux mots résumaient tout pour elle. Elle voyait Bussy, elle entendait sa voix, et tout son être s'abîmait dans un sentiment de béatitude, large et profond comme le ciel.

Après avoir traversé les champs de la Vienne et brûlé le pavé de la petite ville du Blanc , la chaise de poste côtoya le cours de la Creuse. Bientôt le bruit des marteaux, retentissant sur les enclumes, troubla le silence de Pair, et les maisons groupées au pied de la colline apparurent tapies dans la verdure, comme des nids d'oiseaux dans un buisson. C'était Blanfort. La voiture s'arrêta , et Marianna tomba dans les bras de sa sœur. Elle Fembrassa avec effusion ; tout ce qu^elle aimait lui était devenu plus

cher. Les eaux de sa rivière lui parurent plus limpides , ses prés plus verts , sa maison plus riante. Elle visita avec des transports d^enfant tous les lieux où elle avait semé tant d'ennuis dévorans, tant de sombres tristesses. Il y avait en elle une plénitude de délices qui débordait sur toute chose. Elle se sentait si heureuse qu'elle croyait communiquer à chaque objet des parcelles de son bonheur. Car^ dans nos grandes joies, comme dans nos grandes dou* leurs , nous imaginons toujours que la nature sympathise avec les dispositions de notre ame. Tristes, tout pleure avec nos larmes : le ruisseau se plaint aux cailloux de son lit ; la bise gémit et sanglotte , les saules se penchent éplorés sur le rivage. Joyeux, tout s'égaie avec nous : le ruisseau gazouille , le ciel regarde la terre avec amour, et les saules livrent aux baisers du vent leur feuillage pâle de volupté.

Il eût été bien facile à M. de Belnave d'exploiter à son profît ce retour de M arianna à la vie et à la jeunesse ; en donnant à sa tendresse

plus d'eïpanàion, de chaleur et de grâce, il eût bien aisément, sans doute, ramené cette flamme égarée au foyer du devoir^Mais il ne soupçon* nait rien, mais il ne préroyait rien. A peine de retour à Blanfort , il ne s'occupa qu'à réparer le temps qu'il avait perdu à Bagnères , et Ma* rianna ne fut pas plus distraite dans son bon* heur qu'elle ne l'avait été auparavant dans sa tristesse. Ce n'est pas , encore une fois , que madame de Belnave fût indiflerente à son mari, bien loin de là ! M. de Belnave aimait sa femme, et l'aimait certainement beaucoup. Si Marianna l'eût exigé, il l'aurait conduite au pied du Cau^^ case tout aussi bien qu'au pied des Pyrénées. Mais il ignorait, hélas ! qu'il n'en est pas de l'a* mour comme du courage ; que l'amour qui ne cherche point à se faire valoir, c'est-à-dire, qui n'est ni fanfaron, ni menteur, ni bavard, est en général quelque chose de fort insignifiant et d'assez maussade, et qu'une tirade poétique, un regard fatal, un soupir étouffé, ont presque lou* ^jours disputé victorieusement les cœurs ferai-

nins — ^ je parle des plus sages, des plus pra-* dens et des plus rebelles — aux dévouemens sans ostentation d^une paisible et bourgeoise affection^

Le changenient opéré dans Marianna n^é^ chappa point à madame Yaltone qui Tobserva d^abord avec joie, mais c(ui^ plus clairvoyante que M^ àe Belna?e, en soupçonna bientôt les réritables causes. Dans le récit détaillé que Marianna fit à sa sœur die son séjour à Ba-* gnères, de ses plaisirs, de ses excursions^ George Bussy se trouva toujours sur le premier plan, et ce nom de Bussy revint si soutent dans les discours de Marianna , qu'il finit par éveiller dans l'esprit de Noêmi une vague in-* quiétude. Cette inquiétude se changea presque en un sentiment d'effroi, quand Noëmi apprit que cet étranger était attendu à Blanfort ; tou-^ tefc^is elle ne sollicita point les confidences de sa sœur; ces confidences l'auraient obligée peutêtre k dispenser le blâme ou le conseil, et elle savait combien celte nature était ombrageuse

et jalouse de sa fière liberté ; elle savait aussi qu'en lui signalant le danger, elle éveillerait dans ce cœur plus d'audace que de prudence. £lle résolut d'étudier le mal avec circonspect lion , de veiller sur Marianna à Tinsu d'ellemême et de la couvrir d'une mystérieuse égide^ se promettant d'avoir recours à des moyens plus efficaces j si le danger devenait par trop imminent.

Une lettre de George annonça son arrivée à Blanfort. Au jour indiqué, M« de Belnave alla lui-même au Blanc pour accueillir le voyageur. On touchait alors à la un de septembre ; la sai'son était belle, les coteaux commençaient à se parer des mille teintes de l'automne. Durant le court trajet de la ville au village, George acheva de conquérir les bonnes grâces de M ^ de Belnave* Il admira le pays^ moins en artiste qu'en agronome. Il s'extasia moins sur la beauté des sites que sur l'entretien des prairies. Il professa pour la vie champêtre, pour ses travaux et pour SCS plaisirS; de chaleureuses sympathies. Il dis^

cutâ longueifient sur l'iitiportatioti et sui» Vet^' portation des fers. Il sul découvrir le filoti de^ opinions politiques de son hôte et Texploitei' avec un art merveilleux. Enfin il parla sur tout, et sur quelques autres choses encore, avec une gravité qui plut singulièrement à M. de Bel-» îiave, et quoique Bussy fût bien près de fran-^ chir le seuil qui sépare la jeunesse de la virilité, rhonnête maître de forges s'étonna de trou-^ \et dans un homme si jeune un jugement si mûr, dans un enfant du siècle une raison ai désintéressée. Tout en causant, ils arrivèrent à Blanfort. Marianna, Noêmi et M. Yaltone les attendaient sur le bord de la route. M arianna tressaillit, et tout son cœur passa sur sa figure* M. Valtone accueillit l'élranger avec une cor- * diale politesse. Mais, chose étrange ! à peine George et Noëmi se furent-ils envisagés l'un l'autre qu'il se devinèrent. Noëmi comprit que son instinct ne l'avait pas trompée, et que c'était bien là l'ange du mal qui poursuivait la perte d^une ame; et, de son côté, en voyant

cette blanche créaltirc , au front caltne et limpide, au port grave, au maintien céleste, en la voyant auprès de sa sœur qu'elle semblait en-» velopper d'invisibles ailes, George comprit que c'était là Tahge gardien qui devait lui disputer sa proie. Dès les premiers instans , il s'établit entre ces deux êtres une lutte secrète, et le premier regard qu'ils échangèrent fut comme un regard de défi.

Bussy avait compté sur de faciles joies; il es* suya des déceptions de tout genre. Venu è Blanfort avec la pieuse intention de continuer le grand Oeuvre qu'il avait entamé à Bagnères , il vit échouer tous ses projets t arrivé le cœut* plein d'espoir j il partit la rage dans le cteur» En voici la cause t

J'ai dit que durant le trajet du Blanc à Blanfort, George, qui s'était donné déjà pour un grand métallurgiste, avait eu l'imprudence de professer un vif amour pour les travaux rustiques et pour les plaisirs champêtres. M. deBelnave le présenta donc à son associé comme un

amant des métaux, de l'agriculture et de la chasse* Il se trouva que M* Yaltoue était pré-* cisémeat uu agroiK>me fanatique, et de plus un véritable descendant de Nemrod* De son côté, M. de Beinave était passionné pour son iadus-' trie* Tous deux , chacun dans sa spécialité , cherchèrent à rendre le séjour de Blanfort agréable à leur hôte, et tous deu& firent si bien qu'ils réussirent à le lui rendre insuppor-* table , et que George, qui avait commencé par se railler tout bas de la confiance de ces ver^ tueux maris, se crut parfois le jouet d^une mystiGcation infernale. Si M. de Beinave ne lui fit pas grâce d'une barre de fer, son ami se montra plus impitoyable encore. Chaque matin , George vit entrer dans sa chambre , avec le premier rayon du jour, M. Valtone^ le terrible M* Valtone, qui, entouré d'une meute de chiens, armé de pied en cap, les guêtres de cuir aux jambes, le carnier au dos, le fusil au bt*as , apparaissait à Bussy comme une ombre vengeresse, l'arrachait au sommeil et le traînait à

travers champs, les pieds dans la rosée, la tète dans les brumes de Tautomne. L'infortuné sui« vait ce rude compagnon en le donnant au dia* ble. Il n'avait de sa vie brûlé de poudre qu'au tir. Les perdreaux passaient sans danger à tra«* vers son plomb inoffensif, les cailles lui riaient au nez , les lièvres lut faisaient la grimace. Il rentrait à Blanfort, léger de gibier, mais lourd de fatigue. M» de fielnave le guettait au retour et le menait aux forges. M. Yaltone le reprenait pour lui faire visiter ses métairies, ses champs et son jardin anglais et ses prairies artificielles. Si George parvenait à échapper aux persécutions de ses hôtes, Noëmi, la douce créature, le harcelait plus cruellement encore. Elle était toujours auprès de Marianna, toujours grave, vigilante et maternelle. Fidèle à son rôle dliomme dégoûté de la vie et revenu de toutes choses, Bussy cherchait-il à se poser à la manière des héros de Byron , et à s'envelopper d'un éclat sombre et poétique ; Noëmi le raillait avec un esprit fin et le ramenait bientôt à

8e$ proportions naturelles. Frappait^il dé më-* pris toute foi et toute croyance , afTectait-il un scepticisme amer ; Noêmi le défendait intrépi'^ dément contre lui-même, assurant qu'elle le te« naît pour un aimable et honnête jeune homme

qui ne se calomniait sans doute que pour pré^ venir la médisance. Parlait-il de Fennui qui pe* sait sur ses jours, Noêmi lui conseillait le tra-» vail; de son existence achevée, Noëmi lui prouvait qu'il commençait la vie à peine ; de ses malheurs , elle convenait qu'il était bien mal^ heureux en effet — à la chasse surtout, ajoutait*elle — mais elle lui démontrait qu'au milieu de ses désastres, il devait encore remercier la destinée qui avait bien voulu lui laisser une santé robuste pour les supporter, une fortune indépendante pour se distraire, et toutes les apparences du bonheur pour cacher tant de calamités. Elle lui prenait toutes ses phrases, les perçait avec une aiguille d'or, et après en avoir chassé le vent et la fumée, les lui rendait aussi flasques et aussi plates que les lambeaux

d'un ballon crevé. Elle le traduisait en prose ; elle le forçait à descendre des régions sublimes où il se réfugiait, et à marcher, comme un simple mortel^ sur notre misérable planète. Vainement cherchait-il à regagner les nuages : la raison de Noêmi Tatteignait bientôt dans son vol , et rien n'était plus plaisant que de le voir alors retomber lourdement sur le sol de la réalité. C'était surtout sur le terrain de ses malheurs que madame Yaltone aimait à le poursuivre* Les malheurs de M. Bussy étaient passés en proverbe à Blanfort, et lorsque le soir, durant la veillée , au coin des feux clairs de l'automne, ou dans les sentiers effeuillés, Noêmi disait gravement : -^ Monsieur Bussy, contez -nous donc un de ces malheurs que vous contez si bien — madame de Belnave elle-même ne pouvait s'empêcher de sourire. Enfin Noêmi manœuvra de telle sorte, qu'en moins de quinze jours elle dépouilla George de ses grands airs , de son manteau couleur de muraille, de sa bonne dague de Tolède , et qu'il ne resta plus

de Bussy qu'un garçon bien portant, digne en tout point de faire partie du jury et de la garde nationale , et beaucoup meilleur au fond qu'il ne le prétendait lui-même.

Je ne pense pas qu'il y ait au monde une position plus critique que celle de Thomme qui se sent dépoétisé sous les yeux de la femme qu'il aime. George accepta en homme d'esprit les railleries de madame Yaltone ; mais il en saisit le véritable sens , et , en homme d'esprit , il comprît vaillamment qu'il jouait le rôle d'un sot. Au bout de trois semaines , il prétexta des affaires qui le rappelaient impérieusement à Paris. Il avait vu toutes ses batteries enclouées , toutes ses ficelles découvertes , toutes ses pièces d'or changées en cuivre. La place n'était plus tenable. Il partit , mais altéré de vengeance. Près de s'éloigner , il jeta à Noêmi un regard fier et dédaigneux, auquel elle ne répondit qu^ par un calme sourire. Comme les anges , elle triomphait sans orgueil. Aussitôt que George eut disparu , au détour du sentier, madame Valtone,

par un mouvement spontané , attira Marianna sur sa poitrine, et l'y tint long-temps embrassée. Elle ne savait pas, la noble femme, qu'elle venait de perdre sa sœur en croyant la sauver.

Madame de Beluave n'avait pas entrevu bien nettement le but dans lequel Noêmi s'était attachée à déprécier Bussy ; mais elle avait souffert dans l'amour-propre de l'homme qu'elle aimait, et , pour le venger , ells se crut obligée à lui faire dans son cœur une part plus large et plus belle. D'ailleurs, sous la froide raison de Noémi, George avait grandi aux yeux de Marianna; comme elle , il était incompris , comme elle , méconnu, et madame Yaltone n'avait réussi qu'à mellre un lien de plus entre ces deux âmes. Dans sa sagesse inexpérimentée, elle ignorait combien la passion est subtile et glisse aisément entre les doigts qui essaient de la comprimer; combien surtout elle est ingénieuse à s'encourager elle-même , et à se caresser avec les verges destinées à la corriger.

Si, d'un côté, Noërai avait, à son insu.

aggravé le mal au lieu de le guérir, de Taulre, elle avait merveilleusemeot disposé Bussy à en proBtèr. George était parti de Blanfort comme un sanglier blessé. Aigri par le dépit, irrité par les obstacles, son amour, en s'exaspérant , était devenu passion mauvaise. De retour à Paris , il promit à son orgueil une satisfaction éclatante ; il jura d'immoler Marianna moins à sa tendresse qu'à sa vengeance, et de chan* ger en larmes de désespoir le calme sourire qu'il avait emporté, comme un dernier trait, à son cœur saignant. La veille de son départ , il avait trouvé le moyen d'entretenir Marianna en secret. Il s'était plaint doucement, et pourtant avec quelque amertume, et madame de Belnave, moins par entraînement que par un sentiment de générosité -— elle crut du moins qu'il en était ainsi — avait livré aux baisers de George son front, ses joues brûlantes et ses cheveux frémissans. Etaient-ils destinés à se revoir un jour? Ce jour, ils n'osaient le prévoir; mais ils devaient s'aimer d'un amour éternel et

tromper, par des lettres fréquentes, les ennuis de la séparation. Avant de s^éloig^er , Bussy n'avait pas oublié d'indisposer , par ^'habiles insinuations , Marianna contre Noêmi ; de lui présenter sa sœur comme une nature sans élévation et sans poésie , complètement incapable de sympathiser avec les âmes d'élite. Il avait classé charitablement MM. de Belnave et Yaltone dans le règne minéral et 6ni par s'apitoyer sur Marianna, qu'il voyait s'étioler et mourir dans cette atmosphère sans soleil.

Les lettres de George ne se firent pas attendre. Grâce aux relations nombreuses que Marianna avait formées à Bagnères et qu'elle entretenait par une correspondance active, ces lettres purent arriver à Blanfort sans y éveiller aucun soupçon; elles arrivèrent empoisonnées et brûlantes comme la tunique de Nessus. Ce n^est pas que le cœur de Bussy fût un foyer bien ardent ; mais ce profond ennui cherchait à se distraire aux jeux de la passion et parvenait parfois à s'y tromper lui-même. D'ailleurs,

cette liaison , loin de se présenter sous un aspect vulgaire, réunissait toutes les conditions romanesques que recherchent avidement les amea fatiguées, et George y trouvait mille charmes de pureté et d'innocence qui le reportaient délicieusement aux jours , déjà si loin , de sa jeunesse. Pour Marîanna , cette correspondance devint toute sa vie ; elle y jeta tous les trésors d'expansion que n'avait pas su exploiter M. de Belnave; elle s'y déchargea des flots de vie qui l'avaient si long-temps oppressée ; tout son être s'y épanouit en fleurs de tendi'csse, de passion et de grâces. Cet échange d'idées et de sentimens absorba son activité, peupla sa solitude et répandit sur son existence une solennité mystérieuse. Lorsqu'après la veillée tout reposait à Blanfort et qu'on n'entendait plus que le murmure de l'onde qui se mêlait aux longs soupirs du vent, elle s'enfermait dans sa chambre, et là , pareille k ces fleurs étoilées qui se ferment à la lumière et ne s'ouvrent qu'aux baisers du soir,

seule ^ à la lueur de la lampe , astre cher aux amans, elle çommeoçaît sa journée : c'était rUeure de $qn réveil , l'heure k Is^iuelle le soleil paraissait sur son horizop* Alors il se faisait eu elle comme une matinée-de ptiûteoips* Toutes ses joies S'éTeillalent et battaieait des ailes ; tou* tes ses pensées de Ixmheur et d^amoiu* gazouillaient dans son cœur comine une couvée de fauvettes , et , dans le silence des nuits , elle écoutait des voix mélodieuses qui répondaient à celles qui chaùtaient dans son sein. Muits recueillies eft solitaires, qui ne vous connaît pas ! O nuit , plus belle que le jouv ! Les âmes rêveuses fu'étouffe Tatmosphère où s^agitent les hommes aiment à vivre dans ton ombre l Ton haleine est pure et n'a point passé sur les paroles de la terre ; tes astres sont . doux et bienveillans ; tu endors les puissaûs y et tu li* vres le monde aux nobles âmes qu'il oppritne. Tu es le jour des amans ainsi que le jour des poëies } ils se lèvent avec tes étoiles et s^éclipsent comme elles aux premiers rayons de

l'aube. On nous dit que tu vois parfois , sur les gazons baignés de tes molles clartés , alors que les cités reposent , de blancs fantômes accourir et former des danses légères ; mais on ajoute qu'aussitôt que Taurore a fait pâlir les diamans de ton front, ces enfans de Tair, poussant un cri d'effroi, se dispersent et s'évanouissent , comme des flocons de brume aux premiers feux qui empourprent Torient. Ah ! dis , ne serait-ce pas Ik de ces âmes froissées par les tristes réalités que le soleil éclaire; de ces âmes que le jour offense , et qui t'attendent pour vivre et pour aimer !

Ainsi , madame de Belnave s'était créé une double existence : le jour , calme et sereine , d'une humeur égale et facile, elle se prêtait volontiers aux allures bourgeoises de Blanfort ; la nuit , retirée dans sa chambre , elle s'enfermait avec son amour, et la vraie vie commençait pour elle. Que de fois les lueurs du matin la surprirent écrivant encore , ou plongée dans de délicieuses extases 1 A peine remarquées à

Blanfort , ces longues veilles n'étonnaient per^ sonne , et si M. de Belnave songeait à s^en plaindre, c'était seulement dans sa sollicitude, pour la santé de cette enfant. Au reste , ces façons d'agir n'étaiœt point nouvelles, Ma-^ rianna les avait depuis long-temps adoptées; seulement, les nuits qu'elle consumait autresfois à l'étude , dans le but de mater le cœur par l'esprit et d'user l'ame par le-corps , n'étaient plus remplies que par sa correspondance avec George. L^magination s'égare aisément à ces muets entretiens et la passion y trouve des séductions d'autant plus danga:*euses , qu'elle y dispose k son gré de la réalité et que relèvement ne lui permet pas d'en toucher les aspérités ni d'en apercevoir les ombres» L'amour de madame de Belnave s'exalta en se racontant ; sa plume fut comme une baguette magique sous laquelle elle vit éclore une ra* dieuse image, brillante de toutes les perfeclions que les femmes prodiguent aux héros de leurs songes» Elle s'enivra de sa création, à laquelle

chaque nuit ajouta quelque nouvel attrait ^ quelque grâce nouvelle. Chacune de ses lettres fut une perle qu'elle détacha de son ame pour en parer le front de son aiimnt. Bientôt Fêtre qu'elle aimait n'exista plus que dans sa tête. George bientôt ne fut plus pour elle qu'un prétexte au déploiement de ses facultés , un canevas aux broderies de sa pensée , un* thème aux divines mélodies qui chantaient en elle« Elle se fit, à son insu^ l'artiste de son bonhseur ; elle crut s^éprendre de George , et ne s'éprit que de son oeuvre. Couvre d'enthou^ siasme , de jeunesse et de foi ! mais , comme le génie qui s'ignore , elle s'agenouillait devant ce beau poëme , sans soupçonner qu'elle pût en être à elle seule toute la poésie aussi bien que tout le poète. Joyaux dignes d'enrichir la cassette d'un roi, ses leOres furent tour à tour l'expression brûlante de son cœur et le récit détaillé de ses jours; elle se. récita tout en^ tière« Tout ce qui sentait , pensait et respirait en elle, gravita vers Bussy , comme le feu du ciel

remonle vers sa source , comme les parfums

de la terre s'élèvent vers le soleil. Quant aux

lettres de George, ce dut être de ces épî-

très amoureuses qui Font que la femme qui les

reçoit prend Werther en souverain mépris et

Saint'-Preus: en pitié profonde. Il n'est pas une

femme qui n^ait la prétention d'être ou d'avoir

été plus éloquemment aimée que ne* le furent

Charlotte et Julie. George était d'ailleurs un garçon d'esprit qui savait , au besoin , dévider des périodes , passementer des phrases , semer la métaphore dans le style comme des bleuets dans les sillons, coudre l'épithète au substantif et poudrer le tout à paillettes d'or. Tout ce brocart n'était à vrai dire que tapisserie de brocatelle , dont le parfilage aurait donné moins d'argent que de soie et moins de sole que de coton. Mais madame de Belnave était trop enivrée pour ne pas se méprendre aisément sur la qualité , et Noêmi , qui aurait pu réduire tout ceci à sa juste valeur, n'était point invitée à en connaître. En amour , les femmes se conGent

iiîen k ane amie ; à une sœur difficilement , fut-^ elle une sœur bien-aimée*

Ainsi, le temps fuyait , emportant Marianna sur les ailes de la passion , et promenant madame Valtone. dans les sentiers vulgaires de la Tie domestique. Depuis le départ de Bussy , il s'était établi entre les deux âœurs un sentiment de gêne et de contrainte qui , d'abord presque imperceptible , avait fini par grandir et peser sur leur intimité. Le souvenir de Bussy avait élevé entre elles comme un mur de glace , et , bien qu'il ne fût jamais question de cet homme dans leurs discours , Marianna comprenait vaguement qu^elle était devinée, Noëmi, qu'elle était importune. D'ailleurs , madame de Belnave , qui ne pardonnait pas à sa sœur le calme et le bonheur dont celle-ci semblait jouir , éprouvait auprès d'elle ces mpuvemens de malaise et d^humeur qu'éprouvent les gens qui ne font rien auprès de ceux qui travaillent. Pour M« de Beinave, il n'imaginait pas qull pût y avoir quelque chose de changé dans sion mé«

nage. Il aimait sa femme , et s^en trouvait suffisamment aimé ; il n^en exigeait rien de plus que ce qu'il lui donnait lui-même. Heureux , il la croyait heureuse , et tous deux vivaient dans un parfait équilibre d'estime et d'affection réciproques ; car, il faut bien se le dire, Marianna aimait son mari. Les premiers jours de son bonheur n'avaient pas été sans remords ; mais comme , après tout , M. de Belnave ne s'était jamais inquiété de réclamer , pour son propre compte, la part qu'elle faisait à Bussy, elle avait fini par jouir paisiblement d^un amour qui ne dépouillait personne, et qui lui semblait n^apporter aucun préjudice réel aux félicités conjugales.

L'hiver avait passé ; les bois reverdissaient au souffle du printemps; toutes les joies s'éveillaient et chantaient sous le ciel ; les brises, par^ fumées de violettes et d'aubépine, couraient le long des traînes ; les oiseaux se poursuivaient dans les haies; les insectes bruissaient dans les sillons ; tout n'était que parfum , harmonie, '

amoar, espéranee. Malheur alors au cœur qui ne peut plus aimer! C^est au milieu de ces flots de sève et de vie qui débordent de toutes parts, que les âmes flétries avant le temps se

reploient douloureusement sur elles-mêmes,

remplies d^une solitude mortelle. L'éclat des beaux jours ne fait quWiter leur impuis-^ sance ; le luxe des champs et des bois insulte à leur stérilité, et, sous Tazur des cieux et sur la verdure de la terre, leurs ruines se revêtent d'un aspect plus morne et plus sombre. A la riante et belle jeunesse, les forêts aux vertes senteurs, les sentiers mystérieux, les ga-^ zons embaumés , les prairies étoilées de fleurs I Mais à vous , que Forage a brisés et qui n'êtes plus qu'un débris de vous-mêmes, à vous, tristes enfans , des jours plus graves et plus austères , qui ne vous sollicitent point au bonheur' et ne demandent rien à votre indigence ; à vous, Fautomne aux splendeurs voilées , au soleil mourant, aux rameaux dépouillés ! Alors, du moins, tout pleure autour de vous; comme

TOUS , tout décline , tout pâlit , tout s^efface , et , comme en votre cœur lés souvenirs flë« tris ) les feuilles desséchées , emportées par le vent , se plaignent tristement dans la plaine.

II y avait bien long-temps que Marianna n'avait assisté , sans une excitation secrète et maladive, au retour de la belle saison. Ce n^é^ tait pas l'impuissance des âmes dévastées qui jadis s'irritait en elle , mais au contraire une exubérance de vie qui s'indignait de se sentir comprimée, lorsque la sève coulait autour d^elle à pleins bords , que les bourgeons éclataient , que les plantes germaient, et que toute la terre, joyeuse et rajeunie, verdissait, chantait , bruis* sait et s'épanouissait au soleil. Alors, elle s'agitait sans but ; elle pleurait sans comprendre la cause de ses larmes; elle cherchait les champs avec ardeur et les fuyait avec colère ;et, lorsqu'en traversant les prairies, elle voyait deux fleurs fraîchement entr'buvertes qui se balançaient dans un même rayon de lumière , elle passait sombre et rêveuse et se

demandait pourquoi Dieu Tavait faite moins heureuse que Tancolie ou que la germandrée. Cette fois, aussi jeune j aussi belle que lui^ elle salua le printemps des mille joyeux cris de son ame. Elle pleura, mais de volupté, et madame Yaltone, étonnée de la voir sereine comme le ciel , vive et l^ère comme Foiseau , épanouie comme les plantes, l'observait parfois avec inquiétude, et se demandait si tout ce bonheur était bien la conquête de la résignation.

Ce fut à cette époque que M. de Belnave se vit appelé à Paris par les intérêts de sa maison. La révolution de Juillet venait de frapper le commerce dans toutes ses branches ; les fortunes les plus solides chancelaient ; la dâSance était partout et l'argent nulle part. M. dç Belnave avait à Paris une sœur qui Tavait sollicité plus d'une fois de lui amener Marianna , et, de son côté , Marianna avait manifesté souvent le désir de voir Paris , qu'elle ne connaissait pas. L'occasion était belle , il en profita. Il proposa

à sa femme le voyage de la capitale : elle accepta et partit avec joie.

Noëmi, en la voyant partir, sentit son cœur r^îHte jusqu'à la mort.

MaiîaDna entra dans la capitale par une de ces journées resplendissantes où Paris est inondé de vie et de lumière. Les quais étincelaient : les tours de Notre-Dame, la Cité , les Tuileries , le Louvre , nageaient dans l'or et dans l'azur. Les brises printanières éparpillaient dans l'air les parfums enlevés aux coteaux boisés d'alentour. Partout la foule se

ni

pressait, cette foule parisienne, si triste, si sombre par la brume et Ja boue, mais si accorte, si coquette, si pleine de belle humeur, quand elle marche sur des pavés secs , sous un ciel pur et serein. Les voitures se croisaient en. tout sens. Les bataillons passaient, musique en tête : le vent se jouait dans les flammes et dans les aigrettes ; les baïonnettes reluisaient, comme la pluie d'orage au soleil. Les princes sortaient du Carrousel : les tambours battaient aux champs, les clairons retentissaient. Quel bruit! quel luxe! quel mouvement ! quelle fête ! Pour gagner l'hôtel de la sœur de I^. de Beinave, la chaise de poste glissa sur les quais et traversa la place Louis XY . Les équipages volaient dans la poudre des Champs-Elysjées. Les amazones couraient au bois, emportées par leurs coursiers rapides. Les orangers du Jardin royal ..»••■ •

exhalaient leurs jeunes senteurs : Je grand bassin envoyait au ciel son jet de cristal qui retombait en poussière irisée : les massifs de marronniers balançaient leurs panaches blancs

et secouaient leur oeige odorante sur un parterre de femmes et de fleurs. La chaise était découverte, et Marianoa admirait tout, plongée dans une muette extase. Chaque tour de roue lui révélait un monde. Elle comprenait que la vie était là , et que jusqu'alors elle n'avait fait qu'exister.

Les deux voyageurs étaient attendus par la sœur de M. de Beloave : veuve, riche, plus âgée que son frère, madame Salsedo vivait depuis long-temps dans la retraite. Ses goûts et ses principes, autant que sa santé débile, l'avaient de bonne heure éloignée du monde. C'était d'ailleurs une femme d'une rare boulé, qui savait pardonner aux gens bien portans et sourire de bonne grâce à la jeunesse. Elle accueillit Marianna comme une 611e chérie, et après avoir installé les deux époux dans l'appartement préparé pour les recevoir, elle leur laissa toutes les aises d'une hospitalité gui ne cherche qu'à se faire oublier.

Officiellement prévenu de leur arrivée ,

lis

Bussy ne tarda point h se présenter, et M. de Bdnave le reçut avec cette cordialité chaleu* reuse dont la recette se perdra sans doute avec la race des maris. Il est juste de direqueGeorge y répondit par une merveilleuse assiduité de petits soins et de complaisances, et qu'il se mit tout entier à la dispositi<m de ses deux amis, ayant déclaré tout d'abord qu'il considérait Paris comme sa maison, et qu'il se croyait obligé à leur en faire les honneurs. Geoi^ était une de ces oisivetés élégantes qui ont l'intelligence de toutes les spécialités sans en posséder aucune, un de ces parasites de la littérature et des arts, qui promènent leur ennui de l'atelier du peintre au sanctuaire du poète, et, sans avoir jamais rien fait, jouissent de tous les bénéfices du talent et de la cébrité. Au courant de tout, il sut se rendre nécessaire à M. de Belnave, qui n'était au courant de rien et qui s'estima fort heureux de pouvoir se reposer sur lui du choix des plaisirs et des distractions. Il faut convenir que pour uneame impatiente

du joug, pour une tête ardente, pour au cœur eDlboiisîaslei c^était une admirable époque que celle durant laquelle Marianna visiuit Pans : une époque doutles turbulentes inâuences at» teignaient les natures les plus molles et tes plua pusibtes. Paris sentait oicore ta poudre i c'était «icore dans ses murs-oomoie un tendamaÎD de bataUle. La révoUeétait dans l'air et rémeuie partout : dans les rues, dans les livrra, aux théâtres. Il y avait dans tous les esprits ua besoin Sévreux de iroulale et d'agitation qui se prenait à toutes choses. Elvanlée par un choc violent , la société venait de vomir à sa surface les passions bonnes et mauvaises qu'elle avait long-terops couvées dans son sein; et, à la Toir courant échevelée de côté et d'autre , vous l'eussiez crue prise de vin. Paris renouvelait les saturnales de l'ancienne Rome, ou plutôt , sans aller si loin, c'était le Paris de la Fronde, remuant, broyant, tapageur; guerroyant avec h plume aussi btm qu'arec Tépée; se raillant de tous les partis; ne sachant trop

lis

ce qa il voulait , mais ne voulani rien de ce qui ëlait ; avide de bruit et de changement , applaudissant à toutes les rébellions, prêtant la main à tous les désordres , et, comme le Paris de la Fronde , comptant avec orgueil des héros jeu* aes et vaillans , des hérotees jeunes et belles ; car celte bizarre époque avait , comme sa sœur aînée , ses duchesses de Montpensier , de LongueviUe et de Montbazon; car, dans cette grande confusion , les sexes mêmes étaient confondus. Le caractère primitif de la femme menaçait de s'effacer et de se perdre; la femme s^élait constituée apôtre militant. Ce n'étaient plus ces créatures de grâces et dé ten* dresse qui , jusqu'alors, avaient régné par leur faiblesse , et ùe s'étaient point enquissedeieurs droits , tant elles avaient de doux privilèges , plus forts, plus puissans que les nôtres! Ces types charmans , qui fleurissaient aux beaux jours de la belle société française, étaient remplacés par un type de femmes raisonneuses , Bères et vii*iles , qui se mêlaient à nos luttes ,

tt6

descaadaient dans rarène « combattaient à nos côtes, et nous étonnaient parfois par leur mâle et bouillante audace. Tout était remis en ques* tion : les institutions sociales aussi bien que les institutions politiques et religieuses, les maris aussi bien que les dieux et les rois. Ce n'étaient de toutes parts que blasphèmes contre les lois 9 ironies sanglantes contre le mariage , aspirations effrénées vers un avenir meilleur. Toutes les places regorgeaient de lé* gislateurs de vingt ans, qui trouvaient le Christ un peu vieilli et voulaient bien le suppléer dans le soin de diriger l'humanité. Dans leur évangile , la souffrance était présentée comme une impiété, la résignation comme une lâcheté, la protestation comme un devoir. Ils affranchis* saient la femme et divinisaient Tamour. Que vous dirai-je? Le vieux monde tremblait sur sa base; un monde nouveau semblait près d'éclore. La rage de destruction et de réédification s'était emparée de tous les courages, et il ne se rencontrait partout que gens portant te

^ki^e d'Attila d'une main et la Ivre d^Àm'^ phion de Tautre. Hélas ! ainsi que le glaive^ la lyre fut impuissante. Rome est encore debout : les murs de Thèbes rampent sous rherbe. Qui nous dira où sont allés tatit dé nobles efforts et tant de belles espérances? Mais quel séjour, quelle patrie que ice Pari$ d'alors pour Marianna , qui le voyait pour la première fois! Que de flatteurs, que de courtisans , que de complices durent partout Taccueillir, Tencourager et lui sourire! Que de muettes sympathies , que de mystérieuses at^ tractions entre cette ame et toutes ces âmes ! Et avec quel art , avec quelle adresse George ne sut-il pas exposer cette imprudente ardeur à toutes celles qui pouvaient l'égarer !

Tout ce remue-ménage social ki'avait éveillé que de médiocres sympathies dans Tesprit de M. de Belnave. Cétait là cependant Un homme de travail et fils de ses tieuvres ; mais l'audace des novateurs effrayait le paisible industriel qui) se méfiant un peu des expériences de nos

Flalons modernes, trouvait qa^au bout du compte le vieux monde n'allait pas trop mal-. Essentiellement progressif en métallurg^, 0 avait «ur la propriété, sur la famille et suf la destinée de la femme, des vues passablement étroites. Marianna s'irrita de ce sens droit et positif que les cœurs neufs et fervens accusent trop souvent d'égolsme. E^le applaudit à Cous les essais de réforme avec un enthousiasme que George encourageait en secret et qui faisait sourire M. de Belnave. Elle battit des mains à toutes les utopies gâoereuses '; elle ouvrit son espoir à tous les rêves d'avenir; elle crut en- Icndre le bruit de la vieille société qui croulait.; elle vil dans ses song;es une société IrioinphaDte qui surgissait au milieu des ruines ; elle écouta de jeunes âmes qui l'invitaient en chantant des Iiymncs de bonheur et d'àmoiu-. Ce fut pour elle un enivrement véritable! Sa passionne fît que s'exalter dans celle chaude atmosphère, et George, s'il avait pu se contenter d'un bon' heur désintéressé , aurait été heureux entre

toDiit car jamais flttnme plus pure n^avait brâla ÛBDS un cœor plus ardent. Mais il y dTak longH^mps que Bussy n-enitait [^ aux ex-^ tases de Famour éihére; et d'ailleurs ^ sa va*^ nité , cette raonstruease vanité de rhomme , le poussait iiBpérîensement k venger la défaite et les huâûUattons qu'il avait* essuyées à Bian-^ fort.

Cependant les aflGaiires de M. ^e Belnave élaietit traversées par mille difficultés. A peine venait'-il de par^ TÎctorieuseiBent au danger qui Tavait attiré k Parisi qu'il reçut avis d^un si-^ nbtre nouveau qui le menaçait àSauit-Etiénne^ La présence de M^ Valtone était nécessaire k Blanfort , et les intérêts de l'association , quoi** que assez faiblement compromis ^ rendaient la présence d'un des deu& associés indispeûsable k Saint^Etiéfine. Décidé k partir^ M. de Bel^ nave annonça sa résolution ^ en promettant un prompt tetour •

A cette nouvelle ^ Mariatina fîit prise d'un vague sentiment de terreur. Pour la prenrièré

fois , etie se défia d'elle-même. Elle alla Doblenent à son mari , et lui manifesta le désù- de l'accompagner. M. de BelnaVe lui fit obserrei' que le retour suivrait immédiatemeot ledépart, que ce voyage ne saurait lui cHrir aucuns char' mes , et qu'elle n'ea rapporterait que des souvenirs de fatigae et d'eoDui. Marianna insista. Elle avait toujours été curieuse de voir un chemin de fer, et l'occasion de satisfaire cette euriosité pouvait ne se représenter jamais, M. de Bebare loi fit remarquer en souriant que cette curiosité ne l'avait jamais tourmentée d'une façon bien vive, puisqu'elle se révélait pour ia première fois; et, comme Marianna insistait encore , il cbercha à lui démontrer que sa présence à Saint-Etienne serait pour le moins étrange, au milieu des graves intérêts qu'il allait y défendre, et qu'elle nuirait iDfaill3>lement k la célérité de ses opérations. Marianna allait répliquer, quand survint madame Salsedo, qui se mêla à cette petite discussùnï conjugale^ Après avoir écoaté les deux partis, elle apy

prouva chaleureusement son frère , et se tournant vers sa belle-sœur t

— Chère enfant , lui dit-elle avec bonté , est-ce donc moi que tous redoutez? Je sens que je ne puis être pour rous une compagne bien agréable^ mais tous savez que je ne suis point importune* En persistant dans votre ré* solution ) ne m^autoriseriez-vous pas à croire que vous cherchez un prétexte pour fuir Paris^ et que ce n'est pas Paris que vous fuyez?

Madame Salsedo venait de placer la question sur un terrain où Marianna aurait eu mauvaise grâce à combattre» Madame de Belnave n'insista pluSi Elle resta par ménagement pour les susceptibilités de sa belle^-sœur , mais bien heureuse au fond de pouvoir concilier sa passion avec son devoir, son amour avec sa con-> science*

Loin de Paris ^ sur lés bords de la Creuse , il y avait un ange qui priait tous les jours pour

M* de Belnave trouira à Saini-Ëtienne des affaires plus sérieuses et plus ccympUquées qu'il ne Pavait prévu, et son séjour s*y proloti* gea au-delà du temps quHl s'était assigné d*abord. Il écrivit à M. Valtone et à Marianna ; h Fun, pour le mettre au courant de ses bpé^ rations, à l'autre, pour la rassurer. Par jene sais quelle réserve que les âmes délicates el le^

esprits déliés s'expliqueront p6ut*élre, Ma*^ rianna, dans ses lettres , n'osa point insiruire sa sœur de Fabsence de son mari^ et par un autre motif plus facile à comprendre, M. VaU tone cacha à Noëmi le séjour de M. de Bdnave à Saint-Etienne. Par cette discréticm, il s'épar* gna l'ennui d'espliquer à madame Yaltone la nécessité de ce voyage, et d'ailleurs c'était une vieille habitude entre les deux amis de ne point mêl^ leurs femmes au mouvement de leurs af^ faires et de les préserver ainsi des mnm's ron<^ geurs du commerce» Noëmi ignora donc les dangers auxquels étaât exposée sa sœur et put croire que M. de Bdnave n'avait point cessé de veiller sur elle* Cependant les lettres de Marianna devenaient plus rares : euibarrassées dans l'expression, chaque phrase y révélait un sentiment de gêne et de contrainte, et ma* ddme Valtone^ ^^i les lisant, se sentait oppres^ sée par une mortelle inquiétude.

Au bout de quinze jours, les intérêts de Tas* Bocialion ramenèrent directement M» de Bel-»

bave à Ëlanfort. Il arriva en même tempâ que la lettre qui annonçait son arrivée; M. Yaltone étak aux forges. £n le voyant descendre seul de la chaise de poste qui Pavait amenée madame Valtone pâlit et d'une voix altérée :

— Qu'avez -vous fait de Marianna? lui àe^ manda-t-elle aussitôt.

— Marianna est à Paris, répondit-il, etj'ar<rive de Saint-Etienne^

— De Saint-Etienne! s'écria Noëmî, dé plus en plus troublée*

— Je vois bien, répliqua M, de Belnave, que Valtone ne vous a instruite de rien : mais, Dieu merci ! les choses vont mieux que nous n'avions osé l'espérer. Les temps sont mauvais, les hommes ne valent guère mieux ^ mais nous triompherons de tout : faites taire vos inquié^ tudes.

-^ Je Vous demande ce que vous avez fait de Marianna? répéta madame Yaltoné.

-— Pour Marianna, répondit tranquillement M« de Belnave, je n'ai pas voulu soumettre ses

plaisirs aux exigences de nos intérêts : je Tai engagée à prolonger son séjour à Paris de six semaines. ••

— Six semaines! s'écria Noëmi attérée.

— Epoque à laquelle mes affaires me permettront d'aller la chercher, ajouta-t-il ayec une imperturbable assurance. Si d'ici là le mal du pays la tourmente, elle sait qu'elle est libre de revenir à nous : sa femme de chambre l'ac« compagne, et d'ailleurs il faut bien tous imaginer que le trajet de Paris à Blanfort est une promenade d'enfant.

La foudre en tombant aux pieds de Noëmi l'aurait frappée de moins de stupeur. Elle écoutait son beau<frère d'un air égaré, et celui-ci ne put s'empêcher de lui demander : — Qu'avez-vous ?

— Rien, répondit-elle : seulement je trouve singulier que vous ayez consenti à laisser Marianna, ainsi seule, à Paris.

—Bien n'est plus simple, répliqua M. deBelnave. D'abord Marianna n'est point seule ; ma

sœur est heureuse de l'avoir auprès d'elle...

— Sans doute , dit IN oëmi en affectant une sécurité qui était bien loin de son cœur. -**- £t comme M. Yaltcme accourait : -^ Ce que vous avez fait est bien fait, ajouta-t-elle en refoulant dans son sein les mille pensées qui ^agitaient.

M. YaUone s'empara de M. deBeinave, et la discussion des affaires absorba le reste de la journée. Vers le soir, la conversation prit une tournure moins grave, et Noëmi put y prendre part. Il fut question de la capitale, de ses plaisirs et de ses fêtes. Cachant sa sollicitude alar« mée sous' un air de curiosité féminine , Noemi interrqgea son beau-frère sur le séjour de sa sœur à Pari$. M. de Belnave n'épargna point les détails : il exalta surtout le dévouement de Bussy et se loua de la façon toute charmante avec laquelle George avait pris sa revan<;he sur l'hospitalité de Blanfort. Noëaû Fécoutait avec une anxiété avide ; dans les lettres de Marianna, il n'avait pas été question une seule fois de George Bussy.

M. de Beloave se retira de bonne heure, Restée seule avec son mari :

— » Mon ami, lui dît Noêmi d'une voix brève, as-tu confiance en moiP

-^ Comme en Dieu , répondit sans héisiter M. Yaltone.

— Eh bien ! si j'étais obligée de m*absenter durant quelques jours , si ma présence était nécessaire à Vieilleville ou ailleurs , si mon départ avait besoin d'un impénétrable mystère , si les motifs en devaient être ignorés de tous , même de toi, s'il me fallait partir, partir seule, saus autre confident que moi-même, sans autre guide que ma volonté, que dirais-tu ?

En parlant ainsi y la douce Noëmi avait un air si décidé, si grave et si solennel, ses paroles contrastaient si singulièrement avec ses habitudes paisibles et sédentaires, que M. Valtone la regarda d'un air étonné et ne lui répondit pas.

— Ëhbien?demanda-t-elle avec ce ton de caressante humilité que les femmes savent si

bien prendre, de ce ion qui supplie et commande à la fois.

— Eh bien! tu partirais, répondit en6n M. Valtone, qui pensa que sa femme voulait se jouer de lui et mettre sa confiance à l'épreuve.

— Mon ami, dit-elle en l'embrassant , c'est bien. Demain tu m'accompagneras jusqu'à Châteauroux : là , tu me laisseras libre et seule. Pour M. de Bebave et pour les gens de la maison, je sersi partie pour Vidlleyaie...

— Et pour moi?

— Pour toi, je vais où Dieu m'appelle.

— Ah ça ! parles-tu sérieusement? s'écria M. Valtone, qui ouvrait des yeux grands comme ses fourneaux.

Effrayée elle-même de la solennité de ses propres paroles, madame Valtone pense qu'il était prudent de donner à la démarthe qu'elle méditait le moins d'importance possible , et comme, en toutes choses, le mystère entrsdne toujours les imaginations les plus rassises audelà de la réalité, comme il répugnait d'ailleurs

à cette ame honnête d'agir en secret de son mari et de mettre en lui moins de confiance qu'il n'en mettait en elle , Noemi se décida h tout révéler à son époux, mais en dissimulant toutefois la gravité de ses pressentimens.

-^ Écoute, lui dit-elle en s'appuyant coquet tement sur Tépaule ^e M. Valtone, voilà ce qui se passe , une niaiserie , un enfantillage , rien qui mérite une préoccupation sérieuse, et peut-être me trouveras-tu bien folle de prévoir le mal de si loin ? Tu sais ce monsieur Bussy qui a connu Marianna à Bagnères j ce monsieur George Bussy, qui a passé trois semaines àBlanfort et de qui M. deBelnave se louait ce soir avec tant d'enthousiasme ?•••

— Ëh bien ! cria l'impatient industriel.

— Eh bien ! mon ami, dit Noemi en le regardant d'un air fin et doucement railleur, comment se faitMl que toi qui as de l'esprit, une rare perspicacité, une clairvoyance qu on ne trompe guère, tu ne te sois pas aperçu que, durant* son séjour à Blanfort, ce monsieur Bussy.. ..

Elle s'iaterrompit un ÎDstant, et comme M. Valtone la regardait d'un air effaré :

— Tu ne t'es aperça de rieti? lui dft-elle.

— Aa diaUe les femmes! s'écriâ^t^il avec humear.

*— Au diable les maris i fit-elle. Ainsi, monsieur mon époux, vous Axez pensé pieusement que notre hôte n'était venu ici que pour tirer sa poudre aux mésanges, et que le fer de tos usines était Tunique aimant qiii l'attirât & Blan^ fort. Vous êtes digne de l'âge d'or et receves mes oomplimens, ajouta-t-elle en lui faisant une gracieuse révérenecfé

— Mort de ma TÎfe! s'éerîa M. Valtone en se frappaut le ft^ont, j'ai deviné.

— Vraiment ! dît Noemi , eu croisant ses mains d'un air tragique et eomique à la fois.

M. Valtone avait passé au service plusieurs années de sa jeunesse , et il en avait conservé des habitudes quelque peu soldatesque. Ainsi,^ par exemple, il traitait militairement toutes les questions d'honneur et n'imaginait pas cpe la

tsi

moindre offense pûl ne pas entraîner un rendez-Y eus sur le terrain. Aussi, son premier mottveœent Ait-il de prévenir M. de Belnave, et de lui mettre au pobig la garde d'une épée ou la crosse dW pistolet. Noëmi eut bien de la peine à lui faire comprendre qu'en agis* saut de la sorte, û ruinerai le repos de M. de Belnave et la r^utation de Marianna, et qu'une telle réparation serak mille fois pire que Tof* fense.

— D'aiUeurs , ajouta-t^lle , qu'y a«t«ii donc en tout ceci qui puisse tant te réyolterP M. Bussy est jeune ; Marianna est belle. Peut* être ont-ils été, lui, un peu étourdi, die , un peu l^père. Mais, pour Dieu, mon ami, ne va pas croire...

— C'est égal , c'est égal ! répliqua M. Val* tone, il faut que de Belnaye coupe les oreilles à ce gaillard-là , a6n que les maris le recomia»sent et s'en défient. Ah! mon petit monsieur, ajouta-^nl en se frottant les mains et en se promenant dans la chambre, vous vouliez nous

en donner à porter ! Ah ! vous couriez deux lièvres à la fois ! Ah l vous chassiez sur toutes nos terres ! Patience , mon cher fils , patience l nous allons régler nos comptes.

Dans rhabitude générale delà vie, M. Val-* tone était conyaincu qu'il dominait sa femme ; mais il n'en était rien , et Noëmi exerçait sur lui une domination véritable , si douce , il est vrai, qu'il ne la sentait pas : c'était l'empire de la grâce et de la raison. Après avoir jeté sa colère, M. Yaltone finit par entrevoir qu'il serait peu sage d'éveiller pour si peu de chose les soupçons de M. de Belnave , et qu'il était plus prudent de laisser à Noëmi le soin de mener à bien toute cette affaire. C'était un homme, sinon d'une vaste intell^nce, du moins d'un sens honnête et docile à la main qui savait le diriger. Abandonné à ses seules lumières, il voyait difficilement le but ; mais il suffisait de le lui indiquer, pour qu'il j marchât droit et ferme. Après avoir renoncé à ses plans de bataille, il s'effraya long-^temps à l'idée

de confier sa femme aux grands chemins , et de renvoyer toule seule à Paris, Tille de per^ dition, ainsi qu'il l'appelait lui-même. Mais Noëmi insista avec tant de force et de courage, «lie mit tant de bonne foi à se rire elle-mâme des dangers que son mari lui faisait enUrevoir , elle lui démontra si bien qu'il s'agissait du bonheur de leurs deux amis et qu'elle seule pouvait sans le compromettre y tou« cher, elle plaisanta avec tant d'esprit le rôle d'héroïne qu'elle allait jouer sur la scène du monde , elle fut en un mot si charmante , si pleine d'^itrainement et de séductions de tout genre, que M. Valtone finit par céder et par l'aider lui-même à préparer son petit bagage. Le lendemain, tous deux partirent à la pointe du jour« Arrivés à la ville, ils passèrent ensemble le reste de la journée, et vers le soir, après s'être embrassés, tous deux s'éloignèrent, l'un emporté par son cabriolet vers Blanfort , l'autre vers Paris par la malleposte.

La malle volait, les chevaux avaient des

nies : ils parurent de plov^ h VimpaiieDce de Noëmi. Paris semblait foir devant elle , et son regard avide le demandait i chaque horizon. C'eA que la sécurité qu'elle avait affectée vis' à-Tt9 de Ml Vallone était bien loiti de son coeur! Enfin, après de longues heures d'indidbtts angoisses, elle entra dans ce Pari» qu'elle ne connaissait pas< C'ét»t la nuit ; le sîlânce enveloppait la cité. Moèmî traversa sans pâlir ce labyrinthe aux niîlle détours ; une seule pensée, un unique effroi occupaient son aroe. Elle se retira , pour achever la nuit , dans un hôtel garni de la rue Jean-Jacques Rousseau, proche l'hôtel de la Poste. Là, elle remercia Dieu qui l'avait inspirée; et, après avoir prié avec ferveur, elle se jeta sur son lit pour attendre le jour. Sa téle était brûlante et ses membres brisés. Bientôt la fatigue du corps triompha des anxiétés du coeur : elle dormit d'un sommeil de plomb; lorsqu'elle s'éveilla, le soleil entrait à pleins rayons dans fca chambre. -• - f^

ISS

EUe se leva à. la hâte. Ce fut un grand ëlon* Dément poiur les geos de Thôtel où die s'était réfugiée , que de voir cette femme ^ si jeune et si belle, jetée sans protecteur au nûtieu de Paris qu'elle yoyait pour la première fois» Elle supporta sans faiblir les mines railleuses qui Taccueillirent sur son passage : elle savait sa cause noUe et sainte^ A peine tevée» elle monta dans une voiture de place et se fit conduire k la demeure de madame Salsedo» En traversant cette foule agitée qui se pressait de toutes parts, elle sentit redoubler se^ terreurs, et ses regards plongèrent avec eiliroi daas ce gouCTré wàX imlle voix qui gnmdaienl autour d'elle.

-^O mon Dieu! sedisak^elle, aicÉt-^l Umps encore 1 Seigneur, avea-vous entendu les vœux que je n'ai point œasé de voiis adresser? Avez* TOUS veillé sur cette enfant abandonnée que je vous confiais dans mes prières? Lui aves-voup envoyé un de vos anges pour la défendre; un rayon de votre sagesse poui^ Téclairer?

iU

M^avc^-vous conservé ma sœur , et rfarrîvé-je pas trop tard pour recueillir les fruits de irôtre ' protection ?

. La voiture s'arrêta • Madame Yal toûe en des*» €aadit« Guidée par le concierge , elle se dirigea vers l'appartement qu'occupait madame dé Belnave. Près de sonner , elle sentit ses jambes se dérober sous elle et son cœur mourir dans sa poitrine. Elle sonna.

— Ah ! bénie soyez-vous d'être vetiue , ma-* dame ! lui dit Mariette , la femme de chambre de MariaAna. Depuis quelques jours , ma pau** vre maitrosse est bien triste !

-^ Où est ma sœur? demanda Noëmi , blan-*che comme un linceul.

La femme de chambre indiqua la porte du salon. Madame Yaltone l'ouvrit et la ferma } puis elle s'arrêta immobile à contempler Ma^rianna, qui ne l'avait point entendue et qui ne la voyait pas*

Accoudée sur une table , la tête appuyée sur une main , dont les doigts se perdaient dans les

boucles de sa chevelure, le front pâle, le visage amaigri , madame de Belnave semblait abîmée dans une méditation douloureuse. Ses lèvres étaient décolorées , ses cheveux en désordre ^ et tout son corps affaissé sous un sentiment de morne désespoir. Elle demeura long- temps ainsi. Enfin , ayant levé les yeux , elle aperçut sa sœur qui se tenait debout devant elle. La malheureuse poussa un cri déchirant ; et , ca^ chant sa tête dans ses mains , elle se prit h san« gloter. Noëmi se laissa tomber sur un siège , et toutes deux restèrent muettes : leurs larmes se parlaient et se comprenaient trop bien !

Après un long silence, madame Yaltone s^approcha de sa sœur ; et , lui prenant la tête entre ses mains , elle l'attira sur sa poitrine et l'y garda long-temps embrassée»

— C'est un grand malheur ! lui dit-elle «n^

fin ; nous passerons notre vie à le pleurer ensemble.

— Ah 1 s'écria Marianna avec désespoir ; tu n'as plus de sœur , M. de Belnave n'a plus d'é-

pouse : tout e&t perdu pour moi 1 Je ne dor* lâirai plus sous le tok de Blanfort.

— O lua .bien^aimée sœur 1 dit Noëmi en lui jetant au col ses bras éplorés , ne parle pas ainsi ; car il me semble déjà que tu m'es de^ ye&iie{)lusch^e.

>— Hélas I dit Marianna en s^arrachant des bras qui Tealaçaient, tant de bonté m'accable et TOUS me tuez en m'absolvant.

-~ Viens , lui dit Noëmi en la pressant 4ç nouveau sur son sein , Tiens , partons ; ne reste pas plus long-temps dans ce Paris qui t'a per<due! Pauvre enfant , tu n'es pas coupable, tv •n'as été qu'égarée ; et d'ailleurs il n'est pas de vertu dans tout son éclat qui soit plus douce au ciel que le repentir , humble Qt priaot .d$^iis l'ombre. Viens, Marianna, viens, ma sœiu*; nous lulterojas, nous souffrirons ensemble; nons porterons à nous deu& le poids de tes douleurs 9 et un jour viendra peut-être où Dieu te rendra en larmes de joie les larmes que lu auras versées en expiation de tes fautes d'un jom*.

Marianna seeoua tristement la tête ; et, pour toute réponse, elle indiqua du geste une lettre qu'elle venait d'écrire et qui n'attendait plus que le cachet. Madame Valtone la prit, en déploya d'une main tremblante les feuillets encore tout humides , et les lut à travers ses pleurs. Adressée à M. de Belnave , celte lettre respirait la sombre exaltation du remords et du désespoir. C'était bien le remords et le désespoir qui l'avaient dictée. : elle était biea le cri d'une ame éperdue et meurtrie de sa chute. C'est que l'abîme est profond , et que les plus intrépides cœurs n'en touchent point le fond sans pâlir. Les abords en sont décevans, et la passion y conduit ses victimes, par des sentiers mollement inclinés. On s'abandonne aisément le long de ces pentes difficiles ; on se promet d'abord de n'aller que jusqu'à mi-côte. A mt^côte , on hérsite ; mais , en se retournant , on aperçoit encore la fumée du toit domestique. On se rassure t on croit avoir fait quelques pas h peine ; on- poursuit. Il semble qu'on pourra toujours

enrayer à volonté sur une route si facile. On avance sans crainte sur les gazons fleuris et sous les frais ombrages ; tout vous sourit , tout vous invite ; l'idée même du danger est pleine de coquetteries agaçantes ; le danger qu'on défie est un attrait de plus» On va toujours. Cependant, la pente devient plus rapide. On veut s'arrêter; il n'est plus temps. Le sol manque, le sentier fuit , le pied glisse : l'abîme est béant , on y tombe. On y tombe enivré , on s'y relève dans les larmes ; car il se fait alors une épouvantable lumière , et , en se voyant exilée de tant de biens qu'on n'apprécie qu'après les avoir perdus sans retour ; en se sentant déchue de sa chasteté, cette seconde virginité plus sainte que la première ; en contemplant les ruines du passé , l'incertitude de l'avenir et le trouble de l'heure présente , l'âme se reploie douloureusement sur elle-même , et se demande avec déchirement comment tout ce désastre , qui promettait de n'arriver jamais , est arrivé si prompt et si terrible. Que faire alors ? Comment remon*

ter cette colline si douce à descendre , mats si rude à gravir? Deux voies sont ouvertes^ il faut choisir. Tromper le monde ou le braver en face; receler Tadultère dans la famille ou le proclamer au grand jour. La première voie est plus généralement fréquentée ; la seconde est plus noble ; mais , de chaque côté , ce n'est que tourmens et anxiétés , luttes et combats de tout genre, au milieu desquels bourdonne incessamment ce fatal instinct , qui dit que Tamour n^est point étemel , et qu'en s'éteignant il ne laisse après lui que des tisons noircis et des cendres amères.

Placée entre ces deux écueils , Marianna n'avait pas hésité. La lettre que lisait Noêmi était une confession rigoureuse qui n'omettait que le nom de Bussy. Marianna n'y cherchait pas d'excuses; elle y rappelait impitoyablement tous les titres de M. de Belnave à son amour et à sa reconnaissance, tout ce qu'il avait fait pour elle , pour sa joie et pour son bonheur. Sa douleur était vraie , et l'expression eu était

touchante; mais IWgueil des anges déchus y perçait encore à travers les larmes. — « Et maintenant que j'ai tout perdu, écrivait-elle en terminant, tout , jusqu'au fier sentiment de moimême , rapporterai-je auprès de vous les misé-» râbles agitations d'un cœur qui ne s'appartient plus? Non. J'ai failli, je subirai la peine de mon crime; je saurai vous épargner ma honte. Indigne de votre tendresse , je m'interdis jusqu'à votre pitié. Adieu donc , ô le meilleur et le plus outragé des hommes ! D u moms, j^ n'aurai pas souiUé l'air que vous respirez , et votre souvenir, qui me suivra partout dans mon exil, sera moQ'châtimeDt et mon désespoûr étemels. Hékâ ! $î je n'ai su trouve»* te bonheur près de v^us , c'«9t que j'étais maudkeen naissaoC. »

Aitisî, la iBMite prévenait l'arrêt du juge, et, se frapipaa^t elle-même , repous^it tout espoir de grâce et de pardon.

Un divorce si éclatainc avec le monde devait nécessairement révolter un esprit imbu de toutes les idées sociales.

Madame Valtone froissa âilencieu^ement enire ses doig^ts la lettre qu'elle tenait encore; et se tournant vêts Martanna :

— Ma sœur , lui dit'^lle > il y a dans la franchise de vos aveux et dans la rigueur de votre justice une'apparente grandeur dont vouséte6 dupe , et sur laquelle je dois tous éclairer. Vous vous jugez sé?èrement| ma sœur, et vous en avez le droit; mais peut-être seriezvous plus indulgente envers vous-même , si la sévérité que vous portez dans votre propre cause ne flattait pas à votre insu vos secrètes inclinations. La passion vous abuse , et , noble que vous êtes , vous prenez ses ccmseîls pour les arrêts de votre consciente. Mais croyezmoi , vous ne vous condamnez sans appel que dans la crainte d^être absoute, et la tâche que vous vous imposez cist moins un eiil qu'une conquête , moins une expiatioli qu -un triomphe.

-^ Cruelle ! s'écria madame de Belnave ; ^tes-vous donc venue pour m'accabler 1

— Pour vous sauver , eufant , pour vous sauver 1 répondit madame Yaltone avec fermeté : égarée , pour vous ramener dans voire voie; faiblissante, pour vous soutenir; tombée, pour vous relever. .£h quoi! vous vous reconnaissez coupable , et c^est par le désordre d'une vie tout entière que vous allez racheter un moment d'erreur ! Le repentir vous mène- à la révolte ! 11 ne vous suffit pas d'être déchue de votre propre estime, il vous faut attirer sur vous la haine et le mépris du monde !

—«'Ah ! oui , le monde ! dit Marianna avec amertume ; tout est là pour vous autres. Pour vous , faillir n'est rien : c'est. le grand jour qui fait le crime.

— Ma sœqr , ce n'est pas mon avis. Je n'ai jamais envisagé le respect humain que comme un lien salutaire qui nous attache à nos devoirs , et qu'il est dangereux de briser , alors même que nous avons failli ; car le monde est plus puissant que nous : il peut jeter un pont

ou creuser un abîme entre la chute et la réha-- LQitation , entre le repentir et la grâce. Toutefois , je hais le mensonge plus encore que le scandale ; et , si vous n'aviez à choisir qu'entre une soumission hypocrite et une rébellion ouverte, je n'hésiterais pas, dût mon cœur se briser, à vous pousser moi-même vers ce dernier écueil ! Mais il vous reste une autre voie, rude sans doute , mais qui n'a rien dont puissent s'effrayer les belles âmes : c'est l'expiation par le sacrifice. La passion vous a vaincue; à votre tour , il faut la vaincre. Ce sera une grande lutte qui n'aura que Dieu pour témoin ; Dieu vous viendra en aide , ma sœur ! Il vous soutiendra dans cette dure épreuve , et moi , je serai près de vous pour essuyer les sueurs de votre front. Tout se répare , tout se rachète. 11 n'est point de £autes irrémissibles : Dieu les reçoit toutes à rançon.

— Et M. de Belnave, pardonnera-t-il , lui? demanda Marianna d'une voix étouffée.

— M. de Belnave doit tout ignorer; vos

fautes sont à vous, vous devez seule en porter la peine. Vous ne serez pas seule à la porter, ma sœur , mais que vôtre époux né soîi point Irappé dans son repos, dans son slinoùr, dans àon bonheur et dans son orgueil, et qu'il puisse vous retrouver un jour sans savoir qù^il vous avait perdue. Voyons, enfant, té seni-tu ce courage? ajouta Noêmi d'une v6i± moins gravé et plus tendre.

— Tii n'aimes pas , (oî ! dît Màrianna d'dn air sombre : la résignation té semblé bien facile, tu n'as jamais sbufïert.

— Ma sdèùr, répliqua madame Vàllone, toutes les souffrances ne crient pas. Il est bièii des douleurs qui marchent le front calme et serein , bien des tristesses qui n^ont jamais pleuré, bien des coeurs qui boivent leurs larmes. Va, je le sais bien, moi, que la résigna» tion n'est pas chose facile ! mais que serait la vertu, si elle ne coûtait point d'efforts?

— Tu souffres donc aussi ! dit Màrianna en regardant Noêmi avec un air de douloureux

étoDnement. Tu souffres! répéta-t-clle avec cette seôrète joie du coupable qui , dans un jugef redouté, croît apercetoîr un complice. Mais tu me trorapltis dofuc ! itiais il est donc vrai que nous ne somme!» pas heiireuses ! ce bonheur que tu m'accusa» de nier, tu n'y croyais donc pas ! Ah! dis, que cette existence est lourde et que notre destinée est amèrel Dis, c^-ce Ih ce que nous avions rêvé? parle, que sont devenues les promesses de nos belles années, tu t^en souviens, ma sœur, lorsque, seules et iy>res, nous tressions à notre avenir toutes les fleurs de notre printemps? Quelles n'étaient pas nos espérances alorà? quelles aspirations, quel enthousiasme! quelle plénitude de vie, quels trésors de foi, d'amour et de jeu-^ nesse! Tous, ma sœur, plus réservée que moi, et déjà moins inquiète de ces joies inconnues qu'appelait mon ardeur, vous cherchiez parfois à modérer les élans de cette ame impatiente de déployer ses ailes. Mais que souvent je vous surprenais à sourire de votre prudence,

mais que de fois tous, ouvriez votre ame au doux espoir qui caressait le mien ! Ah! je ne l'ai point oublié, vous aussi , vous aviez votre soif de félicités ; vous aussi, vous sentiez dans

votre sein. un fleuve de. vie qui ne demandait qu'à s'épandre ; vous aussi, vous rêviea des.ten* dresses ineffables, des bonheurs sans fin , des voluptés sans nom ; vx)us aussi , dans . vos songes , vous posiez votre tête sur un cœur tout brûlant d'une, jeune, d'une éternelle flamme !

— Tais-toi, enfant, tais-toi ! s'écria Noëmi épouvantée.

— Ah ! tu ne pensais pas alors que la vertu exigeât tant d'efforts! tu ne pensais pas qu'elle fût la répression de toutes les nobles facultés que Dieu a mises en nous ! La vertu ! c'est le monde qui nous l'a faite si rude et si âpre. Dans les intentions de. Dieu, la vertu c'est le bonheur.

— Oui, dit madame Yaltone, puisque tout bonheur est dans la vertu.

•*^ L'avez-vous trouvé, ma sœur ? demanda Marianna d'un air de triomphe,

— Je l'attends , répondît Noëmi' d'une voix ï^ésignée; on ne moissonne pas avant d'avoir semé. Je souffre , mais je suis pleine de con-* fiance, car il est impossible que Dieu puisse tromper ses créatures,

Marianna secoua la tête d'un air de doute , un sourire amer effleura ses lèvres , elle ne répondit pas. Après un long silence, madame Valtone essaya de nouveau de combattre la résolution de sa sœur, mais vainement , et tous les lieux communs dont peut s'armer la raison en pareille occurrence se brisèrent , cette fois comme toujours , contre la ténacité de la passion. C'était moins la pas^ sion que l'orgueil qui semblait dominer Marianna , et certes il y avait bien quelque noblesse dans cet exil volontaire qu'elle s'infligeait elle-même : car, dans sa douleur, elle 's'interdisait tout espoir de retour, sinon vers l'amour, du moins vers l'amant qui l'avait

perdue } mais rimpitoyablç Noêœi lui disait alors :

— Paurrc «nfant , vous présumez trop de vous^méine. Si vous avez succombé dans votre force, comoment résisterez- vous dans votre fai" blesse? Si nos bras amis n^ont pu prévenir votre chute, comment vous reléverez-vous sans une maio qui vous soutienne? Si votre pied a glissé dans le sentier de vos devoirs, comment marchera'^t-^il d^un pas plus sur et plus ferme dans le chemin de vos erreurs?

 ces paroles, madame de Belnave baissai! le front , mais sa volonté demeurait inflexible ^ et madame Valtone , désespérant de vaincre tant de passion ou tant d^orgudl, et supposant naturellement que Finflueuce de George Bussy n'était pas étrangère à cette obstination , prit hardiment , à l^insu de Marianna , une résolu^ tion qui, dans toute autre circonstance^ aurait effarouché en elle tous les insUncls timorés de la femme. Bussy, en quittant Blanfort^ avail laissé son adresse à ses hôtes ; madame Val-

Ul

tone fil taire toutes ses répugnances et se décida à aller trouver cet homme. Si l'on veut bien songer que Noemi n'était rien moins qu'une femme forte , et seulement une craintive créature, une fille de province, façonnée de bonne heure à tous les scrupules , à tous les préjugés de son sexe; peut-être, tout en convenant qu'elle devait terriblement ennuyer Marianna , trouvera*t-on qu'il y avait quelque héroisme dans ce dévouement qui s'ignorait lui<^même»

George se trouvait dans une grande per* plexité. Il en était à se demander s'il aecep-* terait Taillamment son bonheur, ou s^il reçu* lerait, comme un poltron, devant sa victoire r alternative embarrassante, et peut-être se serait-il abstenu du triomphe , sll eut préru que JMarianna dût prendre ainsi sa défaite au sé« rieux« Mais, la faute commise j en subirait-il

les cotisëquences ou chercherait-il à leà éluder? C'était là la question, et la question était grave.

Je crois avoir dît déjà que George entrait alors dans cette période d'existence qui est au cœur de l'homme ce que le crépuscule du soir est à la terre ; dans cet âge où, près de se retirer, là jeunesse et l'amour projettent sur l'ame qu'ils tont abandonner de mourantes clartés, précurseurs de la nuit éternelle. A l'approche de ces ténèbres qui menacent de l'envahir, l'ame attise avec désespoir les knx de son foyer pâlissant. Elle dit à l'ombre : — Va-t-en ! — à l'amour et à la jeunesse : — Ne vous éteignez pas encore ! — et sous les voiles qui déjà commencent k l'envelopper, elle s'agite impatiemment pour revoler vers la lumière. Ainsi, il y avait deux natures en Bussy, deux élémens qui se combattaient et cherchaient à s'absorber l'un l'autre : d'une part, la vie agonisante , qui ne demandait qu'à renaître ; de l'autre , le néant , au pied lent , mais sûr, qui

entrait d^ns son cœur et Tétreignait de sa main de fer* Cet âge qui sépare la jeunesse qui s'achè ve de la virilité qui commence , x)ù la passion se raidit encore contre la froide raison qui l'éqrase, où les illusions expirantes jettent un dernier cri de douleur devant la réalité qui sV vance, cet âge est un âgp terrible, et les luttes et les déchiremens qui raccompagnent forment le plus triste spectacle que Fhomme puisse s'offrir à lui-même.

George en était là, pourtant! Il y avait en li|i uqe ardente aspiration vçrs les biçns qu'il sentait près de lui échapper. Etait-ce seulement un profond ennui qui cherchait à se distraire, ou bien Teffort d'un cœur orgueilleux qui voulait tromper à tout prix le sentiment de son impuissance? Je ne sais, mais toujours est-il que George appelait Tamour» Et certes, en lui envoyant JSIarianna, son bop ou son mauvais génie Pavait ei^aucé dajos sc^s vœux les plus chers! Belle» romanesque, exaltée, prompte aux aacrificesi dévorée de la

soif des grands dévouemens, nature exubé* ranle, assez riche de sère et de vie pour pouvoir, sans s^appauvrir^ raviver à ses sources des forces languissantes, Marianna devait lui apparaître conune une fille du ciel, descendue tout exprès pour lui rendre les trésors qu'il avait perdu3, ou pour lui conserver ceux qu^il allait perdre* C'était à coup sûr une magni* fique occasion d'aimer, de ressaisir renthou-i> siasme et la foi, les transports brûlans et les saintes extases , et tout le divin cort^e de la trop heureuse jeunesse. Bussy en convenait lui-même , et les poétiques aspects sous les* quels se présentait cette liaison nouvelle, les obstacles qui Tentouraient de toutes parts, 1^ caractère sérieux qu elle avait revêtu d'abord, la douleur de Marianna, sia fierté, aes remords, ses larmes, son désespoir, tous ces aiguillons l'irritaieQt , Je poussaient dans Tarène, réveil** laiept en lui de juvéniles ardeitt^, et l'excif* taient à poursuivre les chances d^une passion q^l, l^i promettait le retour des émotions dont

il pleurait la perte. Aussi , la révolte de madame de Belnave après sa chute, sa résolution de ne plus retourner à Blanfort, ses projets dé rupture avec le monde, ne Tavaient-ils d'abord que médiocrement alarmé. Las d'isolement et de solitude, fatigué surtout dés faciles ten-* dresses à travers lesquelles il promenait depuis plusieurs années son oisive indifférence, il s'é* tait dit qu'il était temps d'en flnir avec son long veuvage, que l'heure était enfin Venue de quitter le deuil d'un premier amour, et libre de tous soins , indépendant de fortune et de caractère, peu soucieux de ménager le monde , il s'était abandonné d'abord avec une secrète joie aux mouvemens passionnés de son cœur.

Mais bientôt la réflexion avait passé sur ces velléités de jeunesse, comme les premières ge* lées de novembre sur les bourgeons éclôs aux derniers soleils de l'automne. Bientôt le doute railleur, le scepticisme amer, la raison iuexo*rable, tristes enfans de l'expérience, étalent Tenus l'assaillir et le ramener à des idées plus

saioes. Son ivresse s'était dissipée ; avec elle s'étaient évanouis les gracieux horizons, et sortant tout armés des vapeurs poétiques qui les avaient un instant dérobés , les embarras de sa position lui étaient apparus sous leur jour véritable et l'avaient frappé d'épouvante. La position était rude en effet : car George n'était pas encore arrivé à ce point de philosophie transcendante où tout sentiment d'honneur et de délicatesse, appliqué à l'amour, est impitoyablement traité de folie ou d'enfantillage; et quoique la destinée de Marianna fût, en cette occurrence, la moindre de ses préoccupations, toutefois il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il ne s'appartenait plus à luimême et qu'il était trop tard pour se retirer, conscience nette, du jeu fatal où il s'était engagé. Un dernier espoir lui restait encore , c'est que, passée la première heure de trouble et de tourmente, Marianna, cédant d'elle-même à des impulsions moins rebelles, saurait concilier ses devoirs d'amante et d'épouse. Mais

lo8

après deux jours de retraite et de solitude employés à méditer la règle de • conduite qu'elle aurait désormais à suivre, madame dé Belnave ëcririt à Bussy que sa résolution était inébranlable, et que Vaten de sefe fautes venait de mettre entre elle et Blanfort uhe insurmontable barrière. Cette fois, ce ti 'était plus Temportement d'une douleur irréfléchie î màdatue de Belnave avait tout prévu^ tout pesé, tout calculé, et le ton de fermé dignité qui régnait dans sa lettre disait assez que la pàsl^ion n'en avait pas été Tunique conseiller.

George reçut cette lettre le matin même du jour où Nogmi était allée trouver sa sœur. Il la lut et détneura foudroyé snf la place. Si Marianna n'y faisait point appel k la protection de Bussy, c'est qu'elle était ou trop fière pour la solliciter, ou trop candide pour jmaginer qu'elle dut être Bollicicée : tout ce qui restait en lui de loyal et d'bônnête ne l'en proclamait pa^ moins le soutien obligé , 1^ fiaturel appui de l'existence qu'il avait brisée. Que résoudre et

que faire? Décliner la responsabilité de ses actes révoltait ton^ ^ës instincts de pudeur et de probité : Taccepter faisait crier toutes les fi« bres de soti ^ôïsme. II se disait bien qti'abàn-' donner Marianila dans la voie où il l'avait en^ traînée serait d'un félon et d'un lâche ; taais i! Se disait atlssl qu^entraver soA avenir, h lui , comprotnettré son repos, aliéner sa liberté, serait d'un enfont et d'un fou. Il avait asses expéritnehté les bas-fonds de la vie pour savoir tout ce qu'il y a de miâère^ attachées à ces liaisons qui heurtent dé front le itaoïlde, et pour ne pas s'arrêter avec teireut* devant les maux qu'il ne prévoyait, hélas I que lorsqu'il n'était pluâ temps dé le^ prévenir. Encore une fois, que résoudre? George eh perdait la tête. Il se jeta sur uïl divàta , et , aprèi avoir relu la lettre de Mariànna , il la frt>!ssà avec colère, se demandant quelle t*age poussait le^ hotnmed h jouer tonWe Un éclair dé volume le loisir d'une vie tout entière , quelle rage aussi poussait lés femmes à donner tant

d'importance à une chose qui par elle-même en méritait si peu. Il était là depuis quelques heures, cherchant vainement à se tirer des difficultés épineuses où il était encherétré, lorsque le frôlement d'une robe se fit entendre, et la porte de son cabinet s'ouvrit. Encore étendu sur son divan, George achevait de brûler^une pincée de maryland roulée dans du papier d'Espagne : car, dans les grandes crises, le cigarre endort les angoisses du cœur, et parfois est fécond en inspirations salutaires. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, il se leva et se trouva face à face avec madame Yaltone. Le bout de cigarrette qui fumait encore à ses doigts tomba sur le parquet, et Bussy recula de deux pas devant cette apparition inattendue. Mais triomphant aussitôt de ce mouvement de surprise, l'orgueil de la vengeance satisfaite éclaira son front , et ses lèvres , relevées par un imperceptible sourire, rendirent à Noëmi le trait qu'elle lui avait* décoché, lorsqu'il s'était éloigné de Blanfort. Pour Noëmi,

son visage était triste et grave, ses bras croisés sur sa poitrine , et il y avait en elle un sentiment de douloureux mépris qui donnait à ses traits une expression de pitié dédaigneuse.

— Vous ne m'attendiez pas, monsieur? lui dit-elie.

— Il est vrai, madame, répondit George en approchant un siège ; et quand mâme il m'eût été permis de compter sur l'honneur de vous \oiv en ce jour, je n'aurais pas osé me flatter que cet honneur se serait résigné à venir me chercher lui-même. Je regrette vivement^ madame , de n'avoir pas été instruit de rotre ar^ rivée; croyez que je me serais empressé de TOUS prévenir, en portant à vos pieds mes hommages et mes obéissances.

*— Monsieur Bussy.... dit madame Vahonie sans changer d'attitude et d'un ton qui fit très* saillir George.

Elle n'ajouta rien de plus. Ses yeux, son accent, son maintien avaient assez énergiquement exprimé sa pensée : Bussy Pavait trop

T. I. ii

bien comprise, et il y eut un instant de silence durant lequel elle le tint écrasé sous le poids de son regard.

— De grâce, madame, veuillez vous asseoir, dit-il enfin avec une politesse embarrassée.

Madame Valtone prit un siège , George en fit autant. Après quelques minutes de recueillement :

— Monsieur, dit Noëmi d'une voix ferme , je suis venue pour m'entendre avec vous sur le mal qu'il vous reste à faire. Quant à celui que vous avez fait, je m'abstiens de toutes récriminations ; Dieu vous jugera.

-— Je n'ignore pas , madame , que je suis devant un juge qui a le droit d'être sévère, répondit George qui se souvenait de Bianfort. Je sais que vous ne participez point de notre infirme nature. Habitante des célestes régions, vous n'avez des filles de la terre que la grâce et la beauté. Etrangère à nos faiblesses, vous ne pouvez les comprendre : mais , sœur des anges, ne sauriez- vous les couvrir du manteau

de votre indulgence? Dieu, que tous invoquez; madame , pardonnera a ceux qui auront beaucoup aimé*

— Combien de ceux-là^ croyant avoir aimé, dit madame Yaltone en secouant tristement la tête, se présenteront à la grâce divine, et, s'en voyant exclus , comprendront qu'ils s'étaient abusés, et qu'aimer est rare et difficile! Mais peut-être, monsieur, serait-il convenable de nous effacer l'un et l'autre en cette circonstance , et d'oublier d'un commun accord les sentimens de répulsion que nous avons pu jusqu'ici nous inspirer mutuellement. De trop grandes douleurs crient autour de nous , nous avons à fermer de trop graves blessures pour que nous puissions dignement nous occuper des piqûres de notre amour-propre. De plus nobles soins nous réclament. Abjurons les instincts qui nous divisent, rallions-nous pour la première fois à une seule et même pensée. Dans cette trêve que je vous propose , dans cette abnégation réciproque de nos ressenti-

ipens , je ne pense pas que la part de vos sacriBces doive l'emporter sur la mienne : toutefois, si vous en jugiez autrement, votre gené^ rosité , je n'en doute pas, suppléerait à votre justice.

George , qui ne voyait pas bien où Noémi voulait en venir, ne répondît que par une res« pectueuse inclination de tête en signe d'assentiment.

— Vous êtes jeune, poursuivît madame Valtone; de nobles cordes vibrent encore en vous. Sans doute, ce n'est pas seulement l'oisiveté, le caprice ou Tennui qui vous a fait jouer impitoyablement avec le repos de ma malheureuse sœur : ce n'est pas de sang-froid que vous ave£ trahi la confiance d'un homme que vous appeliez votre ami] car il était votre ami, monsieur , vous vous étiez assis à sa table , vous aviez dormi sous son toit, sa main avait pressé la vôtre. Non, vous n'aviez pas médité tant de maux ! Un ménage ditisé, deux existences flétries , une femme sacriBée , un époux ruiné

dans toutes ses affections, frapj^, trmnpé deux

foisy dans son amour et dans son amitié, vous n'aviez rien prévu, rien calculé. Comme Ma? rismna , vous n'avez cédé qu'à l'entraîaement de la pasâiion ; vous avez çucjeombe comme elle dans une heure de faiblesse et d'oubli. Heure fatale 1 Mais toute faute entraine des devoirs après elle. C'est ce qui fait qu'au lieu de se décourager après avoir failli , les belles âmes se relèvent et se grandissent de leur chute.

George crut comprendre que Noêmi allait lui confier solennellement les coins d'une destinée dont il était désarmais responsable ; et bien qu'i} ne fut pas encore décidé à s'y soustraire ouvertement , il^ s'en fallait pourtant de beaucoup qu'il fut résolu à s'y soumjettre. Aussi, s'empressa- t-il de nier les bons instincts qui luttaient encore en lui, dans la crs^nte que madame Valtone ne les surprit et n'en abusât.

•~ Madame, répondit-il un peu sèchement, il me semble que vous passez bien vite d'une extrême sévérité à une excessive indulgence*

En vous laissant trop présumer de moi-même^ je craindrais de vous préparer de cruels désen* chantemènSé

— Vôùdriez-vous m*empêcher de croire à votre honneur, à votre probité, à votre délicatesse? demanda madame Val tone avec assuranc^«

— Vous en avez assez long-temps doutée madame, pour qu^'l me soit permis de m^étonner que vous veniez les invoquer aujourd'hui $ répliqua Bussy qui se tenait sur ses gardes.

— Aussi, monsieur, répliqua Noëmi qu'avaient aigrie ces paroles amères, craindrais -je peut-être de faire un vain appel à tous ces sen^ timens, si cet appel ne devait s'adresser en même temps à votre égolsme qui se trouve en tout ceci plus compromis que vous ne Fima' ginez peut-être*

Ici George Comprit qu^il s'était trompé sur le but de la visite de madame Valtone, et, préoccupé qu'il était de sauver en cette affairfir son honneur et sein intérêt, il crut qUéNoêmi

avait un moyen de tout concilier, |ei il se prit à récouter avec une attention sérieuse.

— Oui , monsieur, poursuivit-elle, il serait de votre gloire de vous unir à moi pour ramener ma sœur dans la voie d'où vous Tavez détournée ; d'employer, pour la rendre à ses devoirs , toute rinfluence que vous avez mise . en œuvre pour Ten détacher/de la sauver enfin après l'avoir perdue. Ah! certes, il serait beau de vous relever de la sorte, de restituer à madaine de Belhave tous les trésors de la femme que vous lui avez ravie , de l'arracher d'un bras courageux à l'abime où vous l'ayez pion- . gée! En agissant ainsi, vous m'obligeriez à vouer quelque . estime à voire souvenir, vous rachèteriez vos fautes,. et, s'il est vrai que vous ne soyez point touché des soins de votre propre gloire, ce qui n'est pas; s'il est vrai que l'amour du bien n'habite [plus en vous, ce qui ne saurait être; eh bien ! monsieur, vous vous épargneriez à vous-même les charges d'une responsabilité trop lourde, songez-y, pour que

VOUS puissiez Taecepier sans sibccomber bien^ tôt à la peine^ Cesl sur ce dernier point qu0 je veux insister.

Bussy n^aurait pas mieux demandé, à coup sûr, que d^ikiterpréler en ce sens les exigence» de sa gloire, et la veille encore il se serait estfané bien heureux de pouvoir mettre à la disposi^ tion de Noëmi son honnefur et sa délicatesse^ Mais il n'était plus temps, il le pensait du moins ; il croyait que les aveux def Mariatina volaient vers Blanfort, emportés par la malle poste, et ce qui, la veille, aurait pu passer pouf un acte de probité et de désintéressement , ne lui semblait plus désormais praticable que pai* le fait grossier d'un lâebe et perBde abandon.

— Soye2 sûre, madame, répondh^^il avec un profond découragement , qu'il cacha toutefois sous un air de parfake ifidiFférence i soyez sâre qiîe si je suivais la r^le de eonduke que vous m^indiquez, ce serait dans une imention plu» louable et moins intéressée que vous ne ie sup-* poseriez peut-être. Mais il n'y faut pas songer^

tl e^t tro|> tard. Madame de Belnave s^est kttné k jamais toutes les portes de Blanforl , et Tap* pel que vous feriez à tous mes sentimens hou** * nêtes ne suffirait qu'à les révolter, ajouta«t4l intrépidement, car il venait d^entrevoir que Noêmi raisonnait dans le sens du monde, et il espérait qu^elle pourrait le débarrasser des bons instincts qui le gênaient et lui trouver quelque accommodement avec sa ccrnscience.

— «le ne vous comprends pas , mcHisieur^ dit madame Yaltone d'un air étonné»

^-- C'est que ^ madame , vous ignorer sans doute que demain , datis d&iH jours au plus tard) Mé de Belnave aura tout appris. Dans l^ivresse de. son désespoir ^ votre sœur a tout écrit, tout avoué. J^ n'y puis rien; la malles poste vole, et Dieu m'a refusé des ailes*

Un rayon d'espérance traversa le triste oosur * de madame Valtoneé

-^ Et s'il était temps encore? s'écria-t-ellé vivement. Si madame de Belnave avait retardé l'aveu de son déshonneur? Si Dieu avait per*

mis que j^arrivasse assez tôt pour prévenir un si grand désastre? Si tout pouvait se réparer? Si ' cette lettre qui vous semble la seule difficulté que vous ne puissiez aplanir, la seule barrière qui doive vous arrêter, si cette lettre qui pourrait être en effet un invincible obstacle.. ..

— Eh bien ! madame , eh bien ! • • . demanda George éperdu.

-^ Si cette lettre n'était pas partie, dit Noërai en portant les doigts à 3a ceinture, que feriezvous alors ?

— Oh ! alors, madame!... s'écria George en se levant avec transport.

Il s'interrompit brusquement ; mais il n'était plus temps. L'éclair de joie qui avait sillonné son visage avait projeté dans l'esprit de Noëmi une vive et soudaine lumière. En moins d^un «instant, tout cet homme lui fut révélé. Venue pour sauver Marianna de Bussy, elle comprit que c'était Bussy qu'elle allait sauver de Marianna. Elle comprit tout et n'abusa de rien. Dans ce monstrueux égoï&tne , elle n'entrevit

que le salut de sa sœur , et ne songea pas k en tirer d'autre avantage. De suppliante qu'elle était , elle aurait pu changer de rôle, et ame« ner George ) luimble et suppliant, à ses genoux; elle se contenta de lui lancer un su«« perbe regard , où la joie , autant que le mé" pris, lui fit entendre qu'il était deviné. Il Tavait bien senti lui^^inénie ; il savait bien qu'il s'était trahi, livré, comme un enfant de deux jours; il craignit d'abord de s'être laissé prendre dans un piège tendu à sa crédulité : mais en voyant les doigts de madame Yaltone glis« ser entre sa robe et sa ceinture, et en dégager lentenient une lettre sur laquelle il reconnut récriture de Marianna, il se rassura, ses traits reprirent leur impassible gravité, et l'œil le plus perçant n'aurait pu pénétrer ce qui s'agita dans son ame.

— « Eh bien, monsieur? demanda Noêmî avee une douce sécurité»

•^ Eh bien ! madame, je regretterais alors de ne plus avoir un prétexte qui pût à vos

yeux excuser mes refus, répoodit froidemetit Bussy.

Madame Yaltone demeura altérée sous le coup de ces paroles. Geoi^e se pencha nég^ligemment sur sa chaise ; il avait passé le pouce de sa maia gauche dans la poche de son gilet» et sa main droite jouait nonchalamment avec la chaînette de sa montre.

La pauvre Noëmi était trop simple et trop honnête pour apercevoir le piège grossier qui lui était tendu : elle y donna tête baissée. Elle crut naïvement qu^elle s'était méprise , qu'elle avait caressé un faux espoir» et que tout lui restait à faire. Mais elle ne perdit point courage , et George , qui Fobservait , la vit » avec une perfide joie, préparer dans les formes le siège d'une place démantelée, et pointer vaillamment contre des portes ouvertes toute Fartijllerie de son éloquence» Cette tactique de Bussy, commune aux femme9, qui, pour con» cilier leur conscience avec leur plaisir, ne se donnent pas» mais se laissent prendre, ne man-

quait pas , comme on va ie voir, d'une cer« laine habileté.

Noëmi commença par développer le point qu'elle avait effleuré déjà dans ses précédens discours. Elle déroula devant Bussy toutes les charges attachées à PefFrayante responsabiUté qu'il allait aborder. Elle chercha à l'intéresser moins à Marianna qu'à lui-même. Repos, indépendance , ambitions , liberté de l'avenir, se* curité du présent, elle mit tout en jeu pour Fémouvoir. Mais quoi qu'elle pût dire, elle ne fut qu'un écho bien affaibli des propres pensées de cet homme. Après l'avoir écoutée patiemment :

— Permettez, madame, que je vous remercie d'abord de la tendre sollicitude que vous voulez bien me témoigner en cette circonstance. Tous avez plaidé mes intérêts avec une chaleur digne peut-être d'une meilleure cause. Au lieti de demander un sacrifice à mon amour, vous avez pensé qu'il était plus sur d'offrir un triomphe à mon égoïsme. Vous m'avez jugé

moins susceptible d'abn^ation que de lâcheté. Croyez que des intentions si généreuses ne m'ont point échappé, et que mon cœur vous en tiendra compte.

— Monsieur, s'écria.Noêmi , vous ne m'avez pas comprise.

— Parfaitement 9 madame. Mais je vous avais prévenue, et vous n'avez fait que répéter ce que je m'étais déjà dit à moi-même. Je ne suis pas un* enfant qu'aveugle la passion : j'ai tout prévu. Avant d'accepter les devoirs que m'impose la rupture de madame de Belnave avec le monde, je les ai long-temps pesés , et mon cœur ne les a pas trouvés au-dessus de ses forces. Ces devoirs, je les accepte avec joie , sans m'en dissimuler l'énorme gravité. Repos, avenir, liberté, je sacrifierai tout avec bonheur à celle qui m'a tout sacrifié : où l'égoïsme s'effraie, l'amour s'applaudit.

— Ah ! monsieur, s'il est vrai que vous aimez ma sœur, s'écria Noêmi, qui regrettait d'à-

voir calomnié les sentimens de Bassy, s^il est vrai que tant d'amour. . .

' — Si je l'aime ! madame , répondit George en s'échauffant ; et qui donc l'aimerait , si je ne Faimais pas ! Écoutez , poursuivit-il avec un touchant abandon , j'étais seul ici bas ; il ne me restait rien , ni parens , ni amis. Je n'ai jamais connu ma mère. Il n'était pas en ce monde une ame qui s'intéressât à moi , pas une pensée fraternelle où pût se réfugier la mienne, pas un être qui, me voyant triste, me serrât là main en me disant : Qu'as-tu? Le passé ne m'avait laissé que des souvenirs désolés. Je portais eh moi un deuil qui s'étendait sur toutes choses. Mon présent était désert, mon avenir désenchanté. Votre sœur m'apparut, et ma vie fut changée. Votre sœur peupla ma solitude, elle me rendit la jeunesse, l'espérance et la foi. Je dépouillai le vieil homme, et je me sentis renaître. Je me croyais maudit , elle me fit croire à la bénédiction divine. A la plante flétrie elle donna la rosée du ciel. Digne autrefois de la

pitié de tous , digne à cette heure de l'envie des élus , voilà ce que j'étais, voilà ce que je suis. £h bien ! si je ne devais conserver tant de félicités qu'au prix de celle de mon sauveur, si je ne pouvais m'abreuver à tant de joies sans en altérer la source , si je croyais en6n qu'il y eût quelque égoîsme à river à ma destinée une destinée si chère , j'en atteste ce que 1^ hommes ont de plus sacré , je repousserais le dévoue* ment qui m'est offert, mon amour s'immolerait plutôt que d'accepter un si grand sacrifice , il se déshériterait lui-même, il serait lui-même Fange au glaive de feu , qui me fermerait la porte de TEden. Dût mon cœur se briser, je reprendrais volontairement la route de TexiL Mon cœur se briserait ! mais du moins je serais seul ^telé au fordeau de mon existence : mais j'aurais assuré à votre sœur un avenir paisible et fortuné ; je né l'aurais point exposée aux vents qui flétrissent, aux ordgés qui tuent , et la pensée de son bonheur» qui me suivrait partout, me ferait là vie moins amére.

Il est si aisé de deviner la conduite et le

mouvement de cette scène , qu'il serait super*»

£lu d'en raconter tous les détails. Après

s'être placé sur un terrain où chaque conces--

sion devait tourner à son honneur, George le

disputa pied ë pied avec une singulière adresse^

ne cédant qu'à regret , âpre à la résistance , re

prenant parfois l'avantage qu'il avait perdu»

puis frayant tout-à-coup à son adversaire des

voies de facile conquête ; dévissant lui-même

les pièces de son armure, pour ménager à

Noêmt la gloire de le désarmer : n'attaquant

que pour se découvrir, ne portait un coup

que pour s^offrir à la riposte , et ne rompant

qu'avec désespoir devant madame Yalcone,

qui le pressait avec une intrépide bonne foi. Si

vous avez jamais joué avec quelque bel enfant ,

qui prétendait lutter avec vous de vigueur»

d'adresse et de force; s'il vous souvient de^

coquetteries charmantes dont vous avez

entouré le triomphe de sa faiblesse ; si vous

n'avez point oublié les gracieux efforts qui T. I. la

Tbus ont kidê à (ioàvK^ la Batterie de votre dëFaile, Voà§ kiiîrèz Une idée assez exacte de Fart cjue déploj^a Biis^jr en cette chxohstflnce. Seulement, étitire George et Nbêmi, lé jeu était plus sérieux, et faisait tnoins d'honneur àû edeur (ja'k l'esprit du principal acteur* Ce fut utile àcêtië où rqg;b!sme doubla Tabnégation àtec t^bt àé bhkiisùr et d'entratnément , qU'uti témoU , fiiùs exercé qtie Noëmi , aurait pu s^f ïûêptéAàte élsétùent. Après s^être laissé émoù- Voit* pair le tàbteau que licrî thiça madame Valtôné des niàiix i^éserVés k la femme qui cherche le honhéur hôrâ de& institutions établies , il se tie'niàïiâk avec terreur ^i sa téndretoe Ue serait ^ià en effet ]plbs funeste que bienfaisaùte à là ' ide^tihéë de madame de fieinâve. 11 b^ttenifrk, il jpleui*à ^ur cette tête adorée. Puis,

pîréà dé céder sa prùte aux instance^ de Nbêmi, il tecuià époùvàhlé derant tin si grand sàcrite'ce, et ne se Sentit plu^ le cdurâgè de is'iin- ^tùôtev dans son amobr • Alors il B'àptto^a sur lut- 'inèmé. Il peignît Hè nouveau, a vdc dé sombrèb

couleur» , la solitude oà le plongerait k perte de Marianna. 11 revitit sur les tristesses de sa vie^ il fît défiler encore une fois le cortège de ses douleurs, espèces de mannequins, habillés de noir, qu^il faisait manœuvra aul jours de grandes solennités. Il contraignit ina^ dame Valtone k prendre au sérieux et h traiter avec respect ces malheurs qu'elle avait si impi^ toyablement raillés & Blanfort, Pour nous servir de Texpression d'Hâmlet , il joua d^ellé comme d^une flûte : il en tira tous les sons qoll lui plut de lui foire rendre. Noëmi qui auf^ft ptf, en lé menaçant de jeter à la poste la lettre qu'dle tenait entre sa robe et sa ceinture, Faméner impérieusemetit h demander grftce et merci, Noëmi redoubla de prières t elle lui prit les mains, elle les mouilla de ses pleurs ; eHe l'-adjura par tout ce qu'H y a de plus saint dans ce monde et dans l'autre. Geot^ se dé^ battit long-temps encore el succomba.

— Que Dieu répande sur vous tous les trésors de son indulgence! s^écria la pauvre

Moêmi , qui s'était laisse prendre à cet emphatique langage et toucher jusqu'aux larmes par un si beau dévouement. Que Tencens de votre sacriQce monte jusqu'à ses pieds et retombe sur vous en célestes bienfaits ! Pour moi, la plus humble de ses créatures, Je le prierai d'ouvrir à vos pas fatigués des routes fraîches et em* baumées*

Elle se retira pleine de foi dans l'héroïsme de George, persuadée qu'il venait de conquénr des droits incontestables à la couronne du martyre, et s'accusant tout bas de l'aToir jugé trop sévèrement. Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est qtf après l'avoir vue s'éloigner^ Bussy prit une attitude triste et pen^ve , et s'abîma dans une sombre rêverie. Était-ce un reste d'amour et de jeunesse qui murmurait en lui, ou bien, après avoir commencé par trom* per INoêmi, àvait-il fini par se duper lui-même ?

Le lendemain les réunit tous deux auprès de madame de Beinave. George se présenta le premier ; mais Marianna repoussa aTec un intraitable orgueil tout ce qu'il put lui dire pour la ramènerai des intentions pins prudentes. II y eut de déplorables scènes de reproches, de sanglots , de prières et de larmes. Madame de BelnaTe s'y montra noble et passionnée. Le cœur deBussy n'était pas complètement éteint, et lorsque de fortes secousses en agitaient violemment les cendres, il en jaillissait encore de vives étincelles. Peut-être aussi la vanité, qui donne du courage aux poltrons, suppléait-elle en lui au véritable amour? Je ne sais: mais toujours est-il qu'exalté par tant d'émotions, il était bien près d^oublier son rôle et de se soumettre h la volonté qu'il était venu combattre, lorsque madame Valtone entra fort heureusement pour Pencourager et le soutenir.

— Vous le voye2, madame, dît-il en se tournant vers elle , je n^ai point failli h mes promesses. Ce n^est pas moi qui aurai manqué au

sacrifice : je me sais offert, je puis le dire,^ en victime plus que résignée.

Noëmi se jeta aux genoux de sa sœur, elle les embrassa, elle coqjura Bussy de se re<* mettre à Toeuvre, de reprendre vertu et cou* rage, de ne point faiblir dans la voie généreuse où il s'était engagé. Elle supplia d'une vois si déchirante ; agenouillée aux pieds de Ma^ rianna, le visage baigné de pleurs, ses longs cheveux déroulés et flottant en désordre isiir son col et sur ses épaules, elle était si belle, si noble et si touchante, que madame de Belnave se sentit remuée jusque dans le fond de Tame*

— Ce n'est pas là ta plaœ, c'est la mienne ! s'écria-t-elle avec dése^oir, en s'efiPorçant ^e la relever.

Ranimé par madame Yaltone, Bussy revint à la charge. Il y avait dans toutes ses paroles un sentiment d^abnégation si douloureux et si réel; il semblait si bien, et peut-être alors le croyait-il lui-même , s'immoler danç ce qu'il avait de plus cher, <}ue madame d^ BelnavjS

loue p^t s^irriiejT ()e taqt d'ûn^jûsUipce ^ qp çiU/e comoiep^ à fléchir* Noêmi était tqujpurs à ses jg|5IH)^?c, toujours épïorée et supplw»te.

— Yom clierche^ le ^i)}ii(eur : ^^*Ypji^ ^e ^ le ^ro)iyer ffn iqqî? 4^2^^ ,C}eorge, ^y/^ ij^i^tesse* IN'aUez-yoM^ p^s abjurer plus 4e féj^î* ciçé$ que je lie js^wais tous en reiidre? A Pieu j)e pjl^i^ qu'^priM tous ^yojr i^rée, je yeuiUje TOUS prêcher vos devoirs au ppra d'une oiotrjf le

j^pQcritel Mais »l votre soçur avaif^ i^j^^QÇ» pourtant! Si hors de ces.d^oirs vous ne 'fowfiei reneontrer le bonheur I Si j'avais bfîsé votce exisienije âans pouvoir la relenrcr jamais ! Si Pavenir ne nous néservait que des jours tourmentiéal Ahl le ciel m'en est témoiB, ce n'est pas pour moi que je ireinblej Tapt .que je pourrais vous. enveloppa de ma.ten» dresse et v^us préseryar des aticintea du sont, tant qu'il y aurait sur notre route une goutte d'eau ivive pour .vo^ lâvres aji^térées y mi' coin .de gazon .pour vos pieds latigués, un pan d'omiMrage pour votre tête bràlante, mes lèvri^s

n^auraient pas soif, mes pieds ne saigneraient

pas^ mon front ne sentirait pas les feux da

ciel, et je m'avancerais sans faiblir en bénissant

ma destinée. Mais qui nous dit, hélas! que

vous ne vous retournerez pas un jour avec

désespoir vers le toit de Blanfort, et que vous

sentant exilée sans retour, vous n'éclateree

pas en reproches amers, en regrets désoiv

mais inutiles? Songez-y, Marianna : car vos

regrets me rongeraient le cœur et vos reproches me tueraient.

— • Au nom de notre sainte aïeule, qui nous

a bénies en mourant et qui m'a laissé le soin

de veiller sur ta tête chérie, viens, ne me ré;

siste pas ! disait Noëmi ; au nom de ton époux

qui a mis en toi toutes ses joies et qui n'a pas

mérité tant d'outrages, viens! Viens, au nom

de cet homme qui l'a perdue et qui veut te

sauver! N'attache pas k sa vie un remords

éternel : ménage-lui la gloire de te relever

après t'avoir entraînée dans sa chute. Cruelle,

je ne parle pas de moi qui t'implore l JMa»

fyûurtant, s'il est vrai que j'aie veillé sur ton en» fance avec la tendresse d'une mère, s'il est vrai que je t'aie bien aimée et que tu sois encore aujourd'hui ce que j'ai de plus cher au monde^ viens, ma sœur, ne me résiste pas !

— - Vous me rendrez folle ! vous me rendrez folle 1 s'écria Marianna en se frappant le front.

— Mais tu ne prévois donc rien ! Mais tu ne comprends donc rien ! ajouta Noêmi qui ve*' naît d'être saisie d'une inspiration soudaine, ou qui avait gardé tout exprès sou meilleur argument pour le dernier : mais, pauvre enfant, tu n'entrevois donc pas les suites funestes de ton obstination ! Tu as donc espéré que ton mari demeurerait spectateur impassible de son déshonneur et du tien ! Tu ne sais donc pas que les hommes lavent leurs affronts dans le sang !

Marianna poussa un cri et cacha son visage dans ses mains.

— Madame , dit Bussy en se tournant vers elle, ce n'est pas là ce qui doit vous efirayer.

I^a vif de M. de 3ein?ye n>e sçra toqjoMTf ^^cr^0 î qiaapî 4 la miewe. . . • •

Un gfisliB 4a façHe résîg^tiop exprimfl Iç

F^(|B da ^ pi^pso^f

Il y eul ufï lôqg si(eDca, durant lequel pfi |i'epte)adi!: qwe leji ^ai»glpls 4e J^l^psiûna. ^ççpudfie suf Miiie tal^lç, 3Q|i frpijit repop^ ^\iT se^ maips , fit 3e* }ai*aies , glissant entre ^^ doigts comme des gouttes de rpséfs , roi^laiepl ep perles b^midc^ sur le^ cheyeux 4? No^i, qiui prei^^t çoplye son ^in les gpnou^ de rinfçurtvmçe.

— ^ Partpos^ dit-rçlk çnfin; je su>> prête, partops^

Madame Valtqne se leva avçç transport^ et la serra étroitemeot /^ur sa poitrine. Ppqr Çeprge, U fut atléré. Dçg»gée 4u poid^ 4e son égoïsme qui désormais n'avait plus rien Ji rçdputer, 3a passjiop <se réveilla plus vive et plus ardenle. Dès qu'il n'eut plus h Sp flDpper 4e ^e3 bpns in^ipcts, il les seniît M§QWfk «P &ij4e. JJ» »*»iît tétpflfieeis, ipii-

pour Vaocu^er e( pour fte pldindi^e. Il regardt lAariwpa t joaiais elle nç hii aT«^t parn si M)b* Il comprit tout w qviil diait perdre, et ftoa isesur 19e brîia; ses yûux, qui oe {^enraient jawaÂ, s^buineotèreat^et son visage, p^e et 4ér fyit^ eiçpriaiaiw sentimeat <le douleur c|ui,oeit^ lois, était bien yérîtable» Par on mouvem^ dç JtNTusque ^ympatliîe , madaflne Valtooe Im len^dît ta mam x George la ^it et pleMm«

t^ défuftrt d^ deuic ^sttws fut fixé ^^ jour amyam. TotMo» deux demébt aUer ebiacaihfe jwd^à VieFroo, où elles ayaient ont oomomkt j^ioie d'eufance. Là, maésm^ 'ValtaM se isrépiir jRèPSât de Marianua et se réadmit la premiènp il Blapfort» Retenue dane sa chambre par de vîeiUes dotileurs, «adsune Saljedoro'amk.fkas été tnitraîte dte Taririy^ dî» Nofinrf.que^.d'aiU

leurs, elle ne connaissait pas. Mariette, la femiQe de ehambre, était, une discrète et dé-» TQoée créature , sur le silence de laquelle on pouvait compter hardiment. Le voyage de Noêrai à Paris resterait donc pour M. de Belnave un impénétrable mystère. Après deux jours passés à Vierzon, Marianna reviendrait à Blanfort, où il serait facile de motiver son prompt retour. De son côté, George devait partir pour un long voyage qui l'éloignerait de la France. C'était une séparation éternelle.

Le jour fatal arriva. Tous trois étaient réunis dans la chambre de madame de Beinave. Madame Yaltone, pâle et silencieuse, se tenait discrètement dans fembrasure d'une fenêtre. Au milieu des objets en désordre, dans cette chambre d'où la vie allait se retirer, George et Marianna échangeaient leur muet déses* poir. A un signal de Noëmi , tous deux se le* vèrent : l'heure était venue, l'heure des derniers adieux ! Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Noémi s'approdia : George lui prit

la main el la baisa à plusieurs reprises. La porle du salon était ouverte et ils pliaient en franchir le seuil, lorsqu^un violent coup de sonnette retentit dans Pantichambre : le parquet résonna sous un pas sec et précipité^ et tous trois reculèrent devant Fapparition d'un personnage qu'ils n'attendaient pas. Son visage était pâle, ses vétemens couverts de poussière. Il entra comme la statue du Commandeur au festin de Don Juan» Marianna, en Tapercevant , s'était laissé tom- , ber sur un siège. Triste sans humeur, sévère sans courroux, il s'avança lentement vers elle, et demeura quelques instans à la contempler en silence. Noëmi s'était approchée de sa sœur, comme pour la protéger. George se tenait de* bout et immobile.

On 1% dit , Ia maâié d'écrire a perdu toM te atmâs î tfert ï^ar H qo^lk périssent tous. De tous les confîdens, le papier est le plus dangereux, le plus indiscret, le plus perfide. Les amans le croient leur ami, il n'est jamais que leur délateur. C'est toujours lui qui les dénonce et les livre à leurs ennemis naturels. C'est vainement qu'on le couvre

de caressés et de bai^ei^s , VûiAelâeht qu'on renTfeloppe d'ombre et de ùiyst^e i il Bbit toujours par se laisser prendrez Le leËidémaiti dû départ de Kèëlm qu'il croyait partie pour VieiUeylUé, JH. dcBelùàté «nti*a daM te ch&ita-» bre de Màrianna^ décidé à bouleverser lès lùilte inutiliiés qui composent la fot*tuhe mobilièfe d'une fèhkihie élégante. Bien qu'il pût ét^ âù^x à Aôite plume d'aissai^ohnef cette bour^ gëolse nàttfre tl^uti âëfatitnent dé jalouse cu-^ fîôsité et difajectëk* dans ces tébes pacifia ques quelques gouttes du sang d^Otbeîlo, ttotoA soàiâies obligé de confesser que M. <le fiel^ tiave n'était pas même tm îUaH Jaloux, et qa^fl Be prëpdràit à ce pi^i aéie d'aAl%èrilé co^ju^ gale dabs nh motif assez Yulgâfl^ d'ordre ^ d'économie domestiquei II s'agièsait tout boti^ betnéht d^iine facturé àcqàitléé ^Ut 6n M té^ claibait une seconde foiii lé làoMant. Apréà V^vint ^hrutiléteent cherdiéé daM ses cartons^ il crut se tappelér qu'SI l'avtflt tëfnisë à Ma<iPiàt^Aa «^«"étlBlft Un lââtoot^e dé dètiàcilëts ^

çt, dms une intenlioD fort honnête, sinon txè»* poétique, tt entreprit d'inventorier le sanc^ tuaire de sa femme»

Véritable sanctuaire, en effet, où tout res^ pirait la présence de la divinité absente ! La* meublement en était d'une gracieuse simpli-» cité. Le lit se cachait avec pudeur sous des flots de blanche mousseline. L'unique fenê-> tre, encadrée à Textérieur dans des festons de pampre et de chèvrefeuille , laissait |;lis-* ser, par les volets entr'ouverts, un demii» jour frais et voluptueux, et, à voir le tapis h fond de feuillage et à semis de fleurs qui s'épanouissait sur le parquet , on eût dit les dépouilles des champs, épandues là par quel* que brise bienveillante. La tenture de damas gris, à bordure bleue, était relevée jusqu'au plafond par quatre torsades de soie azurée qui l'y rattachaient en forme de tente» Au centre pendait, en manière de cul-de-lampe, un milan, ailes déployées et serrant de son bec une brap* che d0 bruyère : double souvenir de ce doux

pays de la Creuse ! Dés rayons mobiles étaient

chargés de plantes desséchéeis, de cristaux èl

de minéraux rapportés des Pyrénées. Sur une

causeuse dormaient péle-méle des livres, dés

cahiers de musique, dés palettes de porcelaine : des album étaient jetés négligemment sur une table de marqueterie, entre des boites de laque et de palissandre. La décoration de la cheminée consistait en quelques objets d'art. Le contre*cœur de l'âtre était voilé par un massif de géranium et de camélia : le printemps installé dans le temple dé ThiTer. Des rideaux, des meubles, des tentures, s'échappaient je ne sais quelles émanations plus embaumées, plus enivrantes que la myrrhe : parfums sans noms, mystérieuses senteurs que la femme attache aux lieux qu'elle habite.

Une fois entré dans cet asile , M. de fielnave oublia bientôt le mince intérêt qui l'y avait conduit. Il ouvrit une boîte de palissandre et souleva machinalement les mouchoirs de linon qu'elle renfermai(^ Il s'en exhala une

tn

fine odiBiir de Patchouly qui réveilla en Un de ▼agvies sensations de honheiir et de volupté. {;p ^ f çM)ivMPt« il apergM* ^w le iwrbre de la cheminée une cravache h mmch^ d'oF dsi^p imiru^é de turquoiset», près d'u^ gant déchiré 0t d'w bouquet d'hépatiqqes. Ud ch^pea^ d'^infUBone, onhl^ sur le tapis^ nWaît ppiAt ^é ^0tevé, n^li^^ce <)ue xépara M. de JMpsMi^^ W hoi^me rangé qqHl é^it. Il y a dans i'aspeqt d'i^n qhap«9U to^tp la phy^ionoix^ie de la (pôk^^onne qui le porte babitviellemeQt. Le eh^pe^Mi c'pst rhomme* Su releva^nt celui de ^ feinmiB » M • de Qejpp^ve , p^v une iptuitiop irapîdç, iÇiK(re^it squ^ la forme du feutre aux bord^ l^èrçi^nt x^amb^és , des flots de che- ¥ovi^9 rutôselant dsins 1^01* liberté autour d'un front de déesse, des ym^ noir^ apx chastes iSafpmes, un msz s^juilio et fiqr, et toute cette noble tète quî semblait attendris un diadème. Il neipnt slenapêçher de convenir que sa femme iscaii fort belle. Il prk le gant qu elle avait àéposé sur le marbre de la cheminée, le tourna

^nlre ses do^ts, l'examina avec complaisaocç^ et fîoil par se dire que sa fe^^^e av^ii une adorable petite m^in. Il approcha 4e ses lèvres 1^ bouquet d'hépatiques , et , saqs y sopger, il en baisa les pétales flétris. A\x r^ç^p d^ friper les livres et de brider les palettes, il s'étendit dans la causeuse, et son regard sVreta sur Lp lit blapc de JMarianna.Cétait Theurede midi :

rail" était tiède, le feuilliEigç in^miqbile, les oiseaux saus voix; les fleqrs fermaient leur^ coroUes brûlantes ; les insectes doripaiept- souy rherbe qui crépitait aux fei^^ du soleil* 11^ • de £elnave se leva brusquement; fit depx tours de chambre, et reyiiit s'asseoir. Il avait pris un des album qui couvraient la table de mar* qu^^rie. Il l'ouvrit au hasard , et tqmba sur uop vue de la Creuse : c'était le castel de Vieille ville, avec spn toit de tuilf»» mpussues, ses tpure)les habillées de Ijçrre, sa terrasse Of^* l)ragée de vjeux chênes et ses jardins étages le long de la colline. Au pied , coulait la rivière, écumaute d'abord et se brisant contre les

pierres de son lit, puis s'endormant claire cl limpide sur un sable fin et doré. La bergeronnettç, amie des belles eaux, courait sur les cailloux de la grève; les canards montraient à rravers les joncs leur plumage lustré ; le moulin faisait mine de babiller, à demi tapi sous les saules. L'aspect de Tautre rive était plus sauvage : de maigres génisses pendaient aux flancs de la montagne ; des rochers arides levaient leurs têtes chauves au-dessus des vertes fougères ; ça et là de longues tiges de digitale dressaient, h traversées genêts, leurs clochettes de pourpre violacée. Ce petit paysage respirait toute la mélancolie de l'automne; les teintes en étaient tristes : (m sentait vaguement que le pinceau avait dû s'arrêter rêveur sur la pente de ces coteaux ; l'ame de l'artiste se révélait confusément sous ce ciel gris et nuancé comme l'aile d^une palombe. M. de Belnave demeura long-temps en contemplation de^ vaut Timage de ces lieux qu'il connaissait si bien. C'est là qu'il avait vu pour la première

fois Marianna, alors qu'elle échappail à peine aux joies de FenfaDce : là qu'il Tavait surprise un jour, baignant ses pieds d'albâlre dans Tonde de la Creuse : c'est par ce sentier sinueux qu'elle s'était enfuie, gazelle effarouchée, laissant sur le sable de la rive deux pantoufles de veburs noir, dans lesquelles auraient dansé les petits pieds de Cendrilloh. Son cœur s'émut à ces souvenirs.

Les maris en gàaéral aiment leurs femmes comme la santé : c'est par la privation qu'ils arrivent à les apprécier. M. deBelnave s'étonna d'avoir pu se résoudre à se séparer de la sienne. Les mille grâces de Marianna , trop long-temps négligées, lui revinrent en mémoire. Il fît un retour sur le passé , et s'ac* cusa de n'avoir point exploité dignement les trésors que lui avait départis le ciel. Il se rappela avec délices les joies qui avaient présidé aux premiers jours de son mariage, et re^ cx)nnut avec douleur qu'il n'en avait point entretenu la source. 11 se demanda avec inquié-

tude , peut-être avec i^èmords , si la vie qu^H avait faite à MariafiAa était bien eti rapport avec ses goûts et répbndait âûî exigences de sa jeunesse; si son iâffèctioh pour elle n'avait paà été souvent bieb aride et bien indigente ; s'il n'avait pas imprudemment sacrifié les soins de son amour aux préobcujpàtiotas de sa fortune, tl se souvint des tristeâàés de Marianne, et crut en pénétrer les moWPs: il reviht sdi* cette Moirée où îl Pavait ti*oùvêe , d^ils cette tiiiêtne chambre, arrosant son Ih dé ses pleurs^ dont il entrevoyait la cause avec etfrôi. I! ^ë sentit coupable , et regretta tant de jobrs perdus pour lé vrai bonheur. Pûïi il se dit qu'il était temps encore, et il promit à l'àvëfalt' la réparation du passé. Il pHt âviéc lui-ni'êhië rengagement solennel dé vaincre pat dé coHstans efforts ce que son orgariikaiion avait dé trop gravé et dé trop rigide^ et d^obliger sori àfîèction h s'épancber en ëàuk moins tiédés et plus abondante^. Puis il chercha des distràc" lions II l'ennui de sa femme : il résolut de Variiefr

ranifermké de son existence^ de Tarracber à la solitude où se conâumateot ses belles années^ Pour la première fob peuUèire, son esprit ^ s'épanouissant eA poétiques rêveries, s'arett** tara , sur les ailes de Fitnaginaiton « k la pour^ suite des chimères^

Des heures avaient passé, et il était eno^re à la même plate, la tête reiiv^sée sur Tappui de la causeuse , la jambe droke se balânçaM sur la gauche, Talbum sur le genou^ une main sur l'album, la pensée iA>îmé6 datis une médF tation voluptueuse. Comtoe le moi^veiuent qu^t ^vait imprimé & sa jambe droite suivait le c^f&tê de ses idées, jparfoîs doux et nM>iichatadt^ parlais aussi vif et rapide y il arriva que l'album, jglissant peu k peu sous les doigts qui le retefiaient à peine ^ finit par tomber sur le tàpis« Plusieurs papiers s^ai détai^éa^ent^ et le vent qui glissait entre les Tdets les disip^su dans k t>hambre atec un brliit de feuilles sèetu^.

€e bruit tira M. de beinave de sa rêverie. Il se leva» et, voyant les feuillets qpars qui vol-

tigoaient autour de lui, il sç baissa pour les re^ cueillir. Il les releva lentement, un à un, avec la nonchalance de l'écolier qui taille sa plume avant de se miettre à Toeuvre. C'étaient pour la plupart des croquis, des lavis, des pastels, souvenirs peints ou crayonnés au vol , impressions fugitives, ûxées sur le vélin, en traversant les vallées du Bigorre. Secrètement flatté du talent de sa femme, M. de Belnave examinait tout avec un intérêt d'enfant. Parmi les nombreux chifTons qui glissaient sous ses yeux, l'esquisse d'un portrait , négligemment jetée, sur un coin de carton satiné, 6xa tout-k-coup son . attention , et fit passer un frisson douloureux; dans soname, avant même que sa pensée eût mis un nom sur ce visage. C'était un portrait d'homme , au front large, au regard fier, aux lèvres minces, appuyé, dans une attitude pensive, sur une main fine et délicate. Après quelques instans d'une hé3itation jkiqqiète, M. de Belnave reconnut George Bussy. Un nuage voila son front et ses sour-

Cils se contractèrent. Pourquoi? Lui-même n'aurait su le dire. La dé6ance et la jalousie n'avaient jamais atteint ce noble coeur, et il souflrit, non-seulement sans chercher à se rendre compte de son mal, mais peut-être même sans en avoir conscience. Après l'avoir contemplé quelques instans avec une indicible expresssion de malaise, il déposa le coin de Bristol dans Taibum, et acheva de réunir ce qui restait encore de papiers dispersés. Dans le nombre, se trouvaient plusieurs lettres qu'il rendit discrètement à leur asile. Il n'ignorait pas que Marianna entretint une, correspondance assez active, et n'avait jamais songé à la contrarier dans ses habitudes épistolaires, non plus qu'à les soumettre à la moindre inquisition. Une dernière lettre gisait sur le tapis et le bras de M. de Belnave s'alongeait pour la saisir, quand l'haleine du vent, glissant entre les feuillets, les entr'ouvrit perfidement et les poussa , avec un frôlement sec , loin de la main qui s'en approchait. Sans chercher à le

toîr, M. de BeldaVe eti entrevit le caractère : ii crut te reconnaître, et j pur un mouvemekit irréiéchi, il poursuivit de soti regard leà lignée que semblait lutitier te souffle mutin de là brise» Ses yeul ne TëVaiëiit point abusé, c'était bien Pcfcrîturiè dû Bussy, H pâlît et son cœur se serra* Pourquoi? Le savaît-îl lui-même? Plus d'uiie fois Bussy avait écrit oàtensibtemeni li Mariannà : pourquoi donc M* de Bel-* nave se sentait-il troublé devant cette lettre que sa femme lui avait peut-être dottnée à lire? Il la prit et la froissa niachinalement entre ses doigts* Il entendait battra son cœur et son sang lui marteler les tempes* Pourquoi? Pourquoi, aus approches de IWage^ alors même que le (siel rit encore à la terre, les animaux sont^ils pris de tristesse? Pourquoi tes plantes se crispent'^ elles? Pourquoi les fteurs s'affaissent-elles siïr teurs tiges endolories? Par pudeur, pat* délicat tésse, peut-être aussi par ce sentiment de crainte ^et de lâcheté qui kious pousse presque toujours à éluder notre destinée^ il reployà

lentérnent la lettre de George , et il ne tentait plas entre lui et le bonheur que Tépaiâ* leur d^un feuillet à fermer, lorsque dCHiidam on mot, uh seul mot, se détachant du papier ei) caractères de flamme , lui sauta au viàage , t^ pénétra , comme un trait de feu, dans àon àiein. Une su'eûr glacée coalà sur ses membres* Il ouvrit la lettre fatale : il la lût avec calmé, et Fâyant achetée, un instant il se tînt itain^bbilè, puis il tdâiba SÀhs vie sur le p^rtiûél»

Par quel étrange oubli, par quelle futtëstë négligence cette lettre aVait-élIe séjourné etitrtî les feuilleté d'un album que m prbtégéftit au» ctm mystère, à la portée de tM&t^ lés ittdi^* crétiôDs, à la merci de toutes les curiosités? Imprudence^ de Tâmour, (i|ui n^a point aitné lié Saurait Vous cbmpriândre ! Au rèéte , tont en ne taiésant pdint de doutés sur les rela« tîons de Gcoi^e avec Mariaima, celte lettre &'én autorisait aucun sur la pureté de madame de Beinave. C'était une de ces épttres, moins passionnées que Spirituelles, qui, introduites

comme récitatifs dans les correspondances amoureuses, y rompent parfois ayec bonheur la i^onotonie du chant. George y revenait avec complaisance sur Fhistoire de leur liaison, cette éternelle histoire dont les premières pages sont toujours si pleines d^harmonie et de fraîcheur, qui commence cojfnme une ^logue , la tête couronnée de fleurs , pour finir en sombre élégie, les cheveux épars, les yeux trempés de larmes. En descendant le cours de ses souvenirs , il arrivait bientôt de Bagnères à Blanfort, et là, avec un rare désintéressement, il rappelait, d'une façon plaisante, le singulier rôle qu'il avait joué, sous le$ aus^ pices de Noêmi et de ses hôtes. Puis, après s'être raillé lui-même, non sans quelque grâce, il s'attaquait avec les mêmes armes à ces hôtes de terrible mémoire et leur rendait en larges estafilades les légères bléssures qu'il s'était faites de sa propre main : tactique assez habile, qui consiste à s'égratigner le visage pour avoir ensuite le droit d'é-

corcher tout vif son voisin ! Par un sentiment de convenances qu'il est bien aisé de comprendre, les coups ne portaient point sur M. de Belnave, à peine sur Noêmi, et si légers alors, qu'elle aurait pu les parer avec la nacre de son éventail. Cétait sur le digne M. Yaltone qu'ils tombaient, pressés et rapides, comme en été la grêle sur nos toits; c'était lui qui payait pour tous :' railleries innocentes d'ailleurs, et qui, en toute autre circonstance , auraient fait sourire M. de Belnave et M. Valtone lui-même. Cette petite guerre terminée, suivaient de chaleureuses protestations de dévouement , de tendres regrets , des aspirations voilées vers un bonheur qui n'osait se nommer, enfin tout un abrégé du vocabulaire de la passion, lorsqu'elle n'a point encore atteint au but suprême de tous les amours.

Telle était à peu près la substance de cette lettre : mais qu'importait à M. de Belnave? Il n'avait vu, il n'avait compris qu'une chose. Ce n'étaient pas les fibres de l'orgueil et de la va-

nité qui ^qijiffraieDt en )^i, ^ les v^x du prér j^gé qui criaiept, iii r^pls^^e des seqs qui sje jrévohaif. JNon, ce qui souffrait en |ui, ce qiM pleurait pi saigp^iit, c'était Taoïour, car il ^Jh rn^'t , le ^^Iheqre^x ! ^1 aimfiit fl'nue affectioo profçnde, \l aiipa^t de cfit apour qui pén.^tre l'e^^tence en, tous seo$, çn ipQçde tQUs les r^ pli^ , en bajgne tous les ressorts , peqse , ^git , n^rçhe avec elle, et Suit p^r ne plus awir de Xév;élation;5 distinctes de |a yie elje-piêine, psirce qu'il est la yie tout iQpitière. Aipqur ^ilfsncteux, invisible ! JMais q^'un çl^qc iinpr^^^ réveille et Ip dégage, pareil au fluide qui répbaufTe le inonde^ il jf)^f|it ^n fiaipn^e soudaiçte fA 4évore le sçip où il dormait Cj^ché. £^t ce qqi se plaigq^it s^rto^t dans ce^te iinmepse douleur, c'était la cpnfiançp trahie, cette ayeugle cpnfiaifçe dont se raille le monde, rn^js q\\i ^X de ^oble ofig^niB. Il ^vait entpuré Marianna d'pn çplte ^ pieu:^ et si crédule! Il l'avait placée si haut dans son e^itiçQÇ ^ dans ^op qrguejl ! Il l'avaft toujours enveloppée d'une pensée si pure et si

sereioe I II aimait, il crpjait çnfin : l'a^dour et la foi habitaient squs eette froide écorc^, ^eai^blal)le au Qot pj^t^deax qyi coule çap» bruk et sans nom sous la mousse. Il crqy^t^ il ^ mait ! Et rien ne Tavait prépare ûu co^p ff^;al ! Ayant de s^éteindre, Tétoile n'av^^t point p4U ! Avant de s'abîmer , ^ f^ieu iji'avait point c^neelé! Cétalt dws 1^ ^if de ^a foj ^ ^e &a tendres$e q^e |e 4o^bll^ tjr-anchfmt venait dp foneer ! 4b ! pleure, ip^tuqq, car t^ ble?9We est mortelle! Pleure, car fiprès avpir élevé dans notre ame un aqtel a quelque ti^fige rêvé* rée j après avoir concentré spr çUç tçut^s no^ facviltés I si tQut*à-cou.p illuminée, par we sipi^tre clarté, nous rQqoqpi^issonsi, bêlas I que nou^ avons sacrifié aux fa^x digu]^ , ab ! topt npus nianque alors, et la tqrre et l^ q\d : Hdple, en tombant si brusquement et de si haut, écrase 1^ çrpyaqt dans sa cba^e !

Le solejl ^'était ç^pbé Aerf^pi?^ jles ço^egux; la nuit avait envabi la vallée.^ M. 4^ B€^l|iaY6 éts|ît e^6^f(d a la n}(^ei@tPliÇA, ^s ,1a même

altitude, terrassé, immobile, écoutant d'un air distrait les bruits confus du soir, et comme absorbé dans la contemplation des étoiles qui pointaient au ciel — quand soudain il se leva dW bond. Dn rayon d'espoir venait de traverser sa douleur ! Une voile avait blanchi à Fhorizon! Tout n'était pas perdu peut-être; peut-être était-il temps encore de reconquérir le bonheur ! Il se précipita sur la porte , il Tonvrit , et d'une voix tonnante : — Des chevaux ! des chevaux! cria-t-il.

Comme il s'élançait de la chambre de Marianna , il se trouva face à face avec M. Valtone, et s'arrêta brusquement devant lui. Il tenait encore d'une main la lettre de Bussy; ses traits étaient livides , ses yeux hagards , et tout son corps agité par un mouvement fébrile.

— Qu'est-ce donc? demanda M. Valtone, qui , à la lueur des flambeaux , l'examinait avec inquiétude.

— Une lettre qui m'oblige à partir , et je

pars, répondit d'une voix ahërce M. de Beloave , ea voulant s'échapper^ "*

M. Valtone le rednt. •<-- Unie letti>e à cette àieure ! Ami, tu me trompes. Qu^a&*iu? dit-il, en lui prenant la mâîn .

M. de fielnave hésita* Apnès avoir essayé de nouveau , mais en vain , d'échapper à M. YaU tone , il finit -paat s'abandomier amt bras qui l'attiraient, et là, sur le sein fraternel, sa poitrine se gonfla, et toute son ame éclatant dans un cri de désespoir : — Mon frère, s'écria-t-il, je suis bien malheureux ! *

M. Valtone le pressa silencieusement sur sa poitrine. Il savait tout, il avait tout compris. Il s'abstint de vaines paroles, et s'occupa surle-champ des préparatifs du voyage. Au bout d'une heure , les chevaux étaient à la chaise , le postillon en selle, et M. de fielnave, avant de donner le signal du départ, n'attendait plus que M, Valtone, qu'il cherchait du regard pour lui dire le dernier adieu, lorsque celui-ci parut , enveloppé de son manteau, et

no

s^avançant cTun pas rapide. Il s'approcha Âe la vtiiture , en ouvrit gravement le coffre , y déposa discrètement une boite de pistolets et deux lames de fine trempe; puis, s'élançanl dans la chaise , il ferma la' portière , et , sans laisser k Tétonnement de son ami le temps de s'exprimer :

— Route de Paris l cria-t-il*

Debout devant Marianna , M. de Belnave la contemplait en silence , trisle et grave , mais sans colère.

— Est-ce à vous , demanda-t-il enfin d'une voix lente , est-ce bien à vous que fut adressée cette lettre?

Marianna garda ses yeux baissés et ne répondit pas.

— Monsieur, dît Bussy, qui ne savait à quelle contenance se vouer, et qui songeait moins cependant à éluder Tembarras de sa position qu'à détourner sur lui-même Forage

qu^il croyait prés d'éclater sur la tête de Marianna ; 'monsieur , si ma présence n est point nécessaire ici , elle y est pour le moins indiscrète; je n'attends qu'un mot de vous pour rester ou pour me retirer.

— Dans un instant , monsieur , dans un instant , répondit M. de Belnave , en lui jetant un regard glacé. — Puis ramenant ses yeux sur sa femme : — Est-ce à vous , demanda-t-il encore une fois, est-ce bien à vous que fut adressée cette lettre ?

Marianna demeura immobile et ne répondit pas.

Alors M. de Belnave fit deux: pas vers Bussy, et, lui montrant la lettre fatale: — Monsieur, lui dit-il, est-ce vous qui l'avez écrite?

— C'est moi, répliqua George avec fer-

meté. Ma vie vous appartient : en tout lieu, à touie heure, je la tiens deaormais à votre dis* posilion»

— Vous êtes libre de voik retirer , répondit froidement M. de Beltiave.

George fil une l^re inclioatîoo de tête et

sortit.

M, de Beinave se rapprocha de sa femme;

et, s^étant assis auprès d'elle, il lui prit une main dans les siennes , et dW ton de douloureux reproche : — - Marianna , dit-il , vous m'a* vez trompé !

— Il est donc vrai, poursuivit -il tristement, You^ m^avez trompé l J'avais mis en vous tant d'aveugle conQauce , qu'en cet instant même„ $i vous protestiez de votre innocence, je dou« terais de mon malheur. J'avais pour vous tant de vénération , vous étiez si bien le Dieu visible de ma destinée, qu^à cette heure encore, il m'est moins facile de croire en moi qu'en vous-même, et que, m'oint errogeant avec anxiété , je me demande si, par quelque faute

que j'ignore, je n'ai pasraérilé de voir votre amour se retirer de moi et chercher une autre tendresse. Dites? Parfois, sans le vouloir, me serais-je montré Fennemi de votre bonheur? Parlez; souvent, k mon insu, aurais-je été pour vous un maître jaloux et sévère? J'ai peut-être opprimé votre jeunesse; peut-être ai-je été dur, égoïste et méchant? Je ne sais, mais accusez-moi, car je voudrais me trouver coupable, afin de pouvoir vous absoudre ; je ne sais , ' mais il faut bien que je sois coupable en effet , puisque , hélas ! vous m'avez trompé !

Marianna avait compté sur de violentes récriminations ; son orgueil s'était raidi d'avance pour résister à la tempête. Elle n'eût point fléchi sous le courroux du maître ; elle se trouva sans force devant la douleur de son époux. C'était de ces âmes à la fois superbes et tendres qu'aucune rigueur ne saurait dompter, mais qu'amollit aisément une larme : de cire pour fondre et d'acier pour ployer.

«^ Tuez-moi , monsieur^ tuez-moi ! s'écria-^ l^elle en se frappant la poitrine»

'^ £t je vous aimais bien , pourtant 1 contt« nua M-. de Bélnave^ Il me semble que je vous aimais bîenl Otgueii de ma vie^ joie de ma maison, votre présence égayait mes ennuis; votre sourire me délassait de mes travaux. Le jour qui vous vit entrer sous mon toit restait un jour béni entre tous; Epouse de mon cœur, vous m'étiez aussi une fille chérie , une sœur adorée^ Tout me plaisait en vous ; je subissais en toutes choses l'influence de votre grâce , et je me disais que c'était entre nous une'affection sérieuse et profonde, et que nous rivrions ainsi, et que nous vieillirions de la sorte : vous le charme de mes jours , moi Tappui de votre faiblesse. J'étais si fier de vous protéger ! si fier de vous penser heureuse ! Je TOUS remerciais de mon bonheur, mais je vous bénissais du votre. A vous aussi, Marianna,

ne semble-t-il pas que je vous aimais bien? Dîtes donc^ dites-moi comment j'ai mérité le

coup dont je saigne à cette heure : car il faut bien que je sois coupable, puisqu'enfio vous m'ayez trompé !

Marianna s'était laissé tomber aul pieds de M« de Beinave; et, la tête cachée entre les genoux de son époux , elle versait d'abondantes larmes#

— Tuez*moi! tue2-moil répétaitrclle d'une Toix déchirante , tuez-moi avant que je meure de honte à vos pieds !

M.. de Ôelnave la regardait en silence, et n'osait plus interroger tant de remords et de désespoir^

— Marianna! dit-il enfin après une Ion-' gue hésitation '—- et les tortures de soit cœur se peignirent sur son visage — Ma-* rianna , tout est-il fini entre nous ? tout est-* îl pierdu sans retour? Si nous nous somme» Sait du mal l'un k Fautre , ce mal est-il irréparable? Me reste-t-il plus de place au par' don?

L'infortunée ne répondit que par des san^

glots. Alors, inspirée de Dieu, madame Vallone se leva :

— O mon frère 1 6 ma sœur I dil-elle en les enlaçant de ses bras, en les réunissant tous deux dans une même étreinte ; non, tout n'est pas perdu, tout peut se réparer* Vois, ma sœur, Tois comme il t'aimait ! Vois que de biens tu as métennus ! Ces biens , dont tu n^as pas su jouir, l'avenir le les réserve encore : n'est»il pas vrai , mon frère P Car voyez : nous partions , nous retournions à vous ; déjà nous étions plus loin de nos erreurs que nous ne l'avions jamais été de nos devoirs. Nous partions pour aller retrouver près de vous l'estime de nous-mêmes et la sérénité de notre ame. Nous renoncions pour jamais à nos ég^-* remens : quand vous avez paru , c'était entre eux et nous une rupture étemelle. Nous vous rapportions u n cœur épuré par le sacriBce ; nous vous revenions éprouvées et meilleures» Non, tout n'est pas perdu ; notre repentir a dépassé nos feutes ; nos remords vous ont assez

âi8

vengé, et tous pouvez pardonûier) mon frère.

£t en parlant ainsi , elle s'agenouilla près de sa sœur, et lui passant son bras autour du col , elle sembla s'offrir avec elle au pardon* M. de Belnave pressa de ses mains ces deux têtes charmantes , et un pâle rayon de joie éclaira son triste visage.

— Nous sommes à vos genoux , poursuivit Noëmi, mais dignes encore de reposer sur votre cœiir» Ah! si vous saviez par combien ' de larmes nous avons racheté nos erreurs, vous penseriez vous-même qu^iios yeux ont assez pleuré. Si vous pouviez savoir que de regrets mêlés d'amour nous vous rapportions à Blanfort, vous-même jugeriez avec quelque indulgence un entraînement passager qui n'a défoùrné notre tendresse de la vôtre que pour ^ l'y rattacher bientôt par un nœud plus étrmt' et plus sûr. Maintenant, nous sommes bien^ à vous, ohl bien à vous, ami! L'orage nous' a faites amantes du repos. Averties assez tôt pour pouvoir rentrer au port", nous y ren-

Irons, à jamais guéries des folles ambitions et des folles chimères , ramenées h tous par l'impulsion de notre cœur, plus encore que par le cri de notre conscience ; car , vous le savez bien, c'est vous que nous aimons^ c'est TOUS que nous voulons toujours aimer, mon frère.

M. de Belnave serra silencieusement les doigts de Noëmi , et posant une main sur les cheveux de Marianna ;

— Et vojus , demanda-t-il , et vous , ne di* rez-yous rien qui me rassure, rien qui puisse apporter quelque soulagement à cette ame que TOUS avez si pronfondément blessée ?

— Ah I s'écria-t-elle avec désespoir, je suis une malheureuse , indigne de votre pitié. Que Toulez-vous que je vous dise!

— Marianna, reprit-il, je ne demande qu'à TOUS pardonner; mes bras peuvent s'ouvrir encore avec joie pour vous recevoir. Dites, ahl dites-moi que le sentiment de vos devoirs n'était pas le seul qui vous ramenât à

Blanfort , diles que touie tendresse pour tooi n'est pas éteinte en vous et que vous reveniez luotns vers un maître redouté que vers Tépous de votre cœur, Dites ^ MarÎMna , et quand j-aurai pardonné , ce sera votre tour peut» être.

— Jamais , monsieur , jamais ! s'écria-t-elfe s îl n'est pas un jour de notre union qui ne crie eantre moi , pas un seul qui se lève pour vous accuser et pour m'absoudre« Afoi» vous par^ donner ! Je suis à vos pieds » que j'embrasse.

-^ La souffrance est féconde en msetgne^ mens, poursuivit M. de Bclnave en secouant tristement la tête ; on apprend vite et heatU** eoup h Yécoh de la douleur. Vous ni^avez fait bien du mal, mais j'étais coupable avant vous« Oui, Marianna, oui, coupable en effet, et ma place serait à vos genoux > si vous ne vous étiez si cruellement vengée voua*méQQie. J'ai négligé à mon insu le soin de votre bon^* heur« Mon amour a été sans charmes ; je voua ai fait une vie sans plaisirs* Hélas 1 je vous

a*oyaid heureuse! Vtms èéafftien ei je ne voyais rien ! Je vous aimais tant, que je tie songeais pas à vous exprimer mon amour : j*étaià SI sûr du vôtre que je nUmagiiiais pas avoir besoin d'aucun e^ort pour rentretenir et k conserver, inâietisé que j'étais ! Vous avez bien souffert , ki est*cè f»as , pauvi^ enfant ? Vous atefc com^pté bien des heures de Irislesfi^e et d'ennui P Vous taom avez caché bien deà larmes?

-^ Oui ! murmura-t^Iie d'une vois étouffée : oaii oui^ répéla*t«>eUey -^ ouï, monsieur, bien des larmes! Insensée que j'étais moi-même 1 Car ^nfin j'étais bien heureuse*

-^ Heureuse , non ! 11 «st des malheurs qai , pareils à la foudre , nous frappent et en même temps nous éclairent. Houreuse l Je sais bien à cette heiife que Vous tie l^étîess pas^. J'ai fait sur le passé un retour impitoyable ; j'ai mé^ dite sérieusement sur notre position ; je l'ai; envisagée sous toutes ses faces, dans le présent ei dans l'avenir. Me nous le dissimulons {«as,

cette position est affreu&e. Nos blessures ne se ferilDeront pas en un jour : le pardon est aisé y Foubli est moins facile. Mais ne pleurez pas ainsi , trop de désespoir tous calomnierait , et d'ailleurs, le remords, l'attendrissement et les larmes ne nous seront d'aucun secours dans l'œuvre que je suis venu vous proposer. Cette œuvre sera rude : vous sentez-vous le courage de l'entreprendre et de l'accomplir?

— Je ne reculerai devant aucune expiation , répondit humblement Marianna qui, pour la première fois peut-être, se sentit dominée par la parole de son mari.

Au reste, M. de Belnave était beau en parlant de la sorte, et il eût été difficile de n'être point frappé de la noble tristesse de son maintien et de la digpiité de son langage. Sa voix était lente et grave, et sur ses traits resplendissait je ne sais quel caractère de grandeur, auréole que la douleur fait rayon* ner m front de ses élus. Il n'est point rare de rencontrer dç pareilles natures, qui, assez

Tulgaires dans le commerce habituel de la vie, se iransforment par la souffrance i et déploient dans les crises imprévues des qualités qu'qii était loin de leur supposer et dont elles n'avaient peut-être pas conscience elles-mêmes.

— Je vous l'ai dit, continua M. de Belnave, ce sera une rude tâche. C'est une vie nou-* velle à édifier sur les ruines d'un passé douloureux. C'est un nouvel essai de bonheur à tenter avec l'expérience d'un premier bonheur éva-r Doui. Long-temps la foi trahie se plaindra dans mon cœur : des années s'écouleront peut-être avant que la paix soit rentrée dans votre ame. Nous aurons bien des jours mêlés de doute et de contrainte. Nous aurons k souffrir, voua dans votre orgueil , moi dans ma confiance. J'aurai beau pardonner, vous douterez souvent de la sincérité de mon pardon : vous aures beau revenir à m'aimer, souvent je douterai du retour de votre, tendresse. Vous vous effraie-^ rez de mes souvenirs : moi, je m'alarmerai dea vôtres. Encore une fojis , vous sentez-vous le

tu

courage de subir oeâ dures épreuves pour tendre; aveu lûoi, d'un comman effort, vers te but de notre destinée?

— Je suis prête à tout , répondit Marianne ; j'irai où vous voudrez me conduire.

^^ Nous irons ensemble et nous aidant l'un l'autre , répliqua M. de Beinave»

— Et vous arrivera au bonheur, ajouta Noëmi; et ce bonheur vous sera d'autant plus cher que vous Tauree acheté par plus d'efforts et de sacrifices. Âh ! eroye^^tnoi , la destinée vous garde encore de beaux jours. Mon frère, Marianna, ayez foi dans l'avenir, nous serons heureux encore! Éprouvée par la douleur, votre union aura quelque chose de phis saint et de plus auguste. Votre tâche est pénible, sans doute, mais en prévoir les diffî* cultes eit ne point reculer devant elles , c'est déjà l'avoir accomplie. Vous l'accomplirez , c'est mon coeur qui me le dit. Quelque dures que soient les épreuves qui vous sonf réservées, votfs en triompherez , ayeztdraieespé*

rance. Vous • àf*riverez à Tespoir, à la con« fiaflce et à la^jbie, par Tcchange de ^os découra{]^etTieiis , de vos doutes et de vos tristesses. Vousr, mon frèi^, vous porterez le fardeau de Mariaona ; toi, ma sdeur, celui de ton époux. Et moi^ je serai près de vous pour vous encourager , au besoin pour vous soutenir.

— C'est ainsi que j'enlends mes devoirs, dît M. de Beinave; vous, Marianna, comprenez*' vous ainsi les vôtres?

— Je comprends vos devoirs comme des dévouemens sublimes ^ les miens comme ék trop justes expiations : j'accepte les uns et les autres, répondit-elle avec dignité.

— Relevez-vous donc , dit M. de Beinave en lui tendant la main ; tant quWe autre image que la mienne pourra se placer entre vous et moi, je n'oserai pas vous appeller sur mon cœur.

— Monsieur , dit Marianna , sans se relever et en baissant la tête , il ne m^appartient pas

de vous imposer cfes condkîons ; oserai-je ce-f peqdanl implorer de vous une dernière grâces sans hquelle toutes les autres ne seraiedt rien?

'„ Je vous écoule , répondll-il j j'ai tant d^ foi en votre honneur , que Je ne sais rien , même à celle heure , que je puisse vous re* fuser.

Elle rougit, hésîta long-temps, puis^ (tiisant un pénible efTort sur elle-même :

— Monsieur, promettez-moi, dit-elle, de ne jamais vous renconlrer avec le complice èe mon égarement. Promettez-moi , eomiti^ je TOUS le promets, de ne jamais le cher-» cher. S'il vous tuait ^ je me tuerais ; si vous le tiriez, je ne vous verrais de ma vie.

La 6gure de M • de Belnave s'assopibrit et il demeura longtemps silencieux.

•i— Vous n'avez pas k votis venger ^ mon frère, dîl Noëmi d'une voix timide et suppliante.

•—Je vous Ife promets ^ dit-^l enfin , je tons

le jure. Et naaintenant relevez-T0U9| Cap dè& k piésent notre lâche commeneè et v^tre placé Il est plus à mes genoux.

il lui tendit de ûouveau la aiain. Elle Ift prit , la baisa ) et eomiue elle restait dàos la même altitude, M. de Beinave la souleva, ei, sans le vouloir^ e|i se relevant , 'Mariaoàa 9e trouva entre les bras de son éppux. S'en arra-

chant aussitôt avec honte, elle y poiissa doucement Noëmi.

Ainsi ae passa cette scène : grave » se-» ri^se, sans vaines récriminations, sans air tendrissement puéril» Madame Vaitone coiii* Yrit Marianna du voile de son innocenoe» Elle étouffa le cri d'une con^ience noble mais imprudente; elle prévint lesi aveux: de sa $œ«ir; elle trompa M. de Beinave ponr les sauver tous deux. Martanoa fut tnucfaée sans doute de la conduite de son mariv et son orgueil dut s'fautnilîer devant une vertq si grande. Sans doute, en voyant quelle amé elle avait omrpgée, elle comprit Ténoraiité

de ses fautes; en cédanl à la voix de son époux» elle obéit aux mouyemens de son cœur. Mais, sans doute, ce cœur superbe aurait rejeté aveè indignation le mensonge de Noëmi, et, renonçant à tout espoir de pardon, se serait accusé impitoyablement, s'il n'eut tremblé pour la vie de M. de Belnave , et pour une autre vie non moins chère.

M. Yaltone, qui par discrétion s'était abstenu de paraître à la première entrevue, arriva quelques heures après. Durant la route, les deux amis s'étaient tout confié l'un à l'autre. M. Yaltone avait pris connaissance de la lettre de George Bussy ; M . de Belnave, en arrivant à Paris, savait que Noemi l'y avait devancé. Tous deux étaient venus avec des idées de vengeance : seulement M» de Belnave avait considéré la vengeance comme un espoir éloigné, comme le dernier parti qui lui resterait à prendre, dans le cas où tout serait perdu pour lui; M. Yaltone, au contraire, l'avait envisagée comme le but direct, comme la con-

séquence obligée de ce voyage, et, à vrai dire ," il n'avait suivi M. de Belnave que pour l'assister dans la rencontre qu'il regardait comme iné* vitable. Il serait difficile de peindre Tétourdissement de cet honnête M. Valtone lorsqu'il apprit que toute cette affaire était terminée à l'amiable, et qu'on s'en retournerait, sans coup férir, à Blanfort. Il crut d^abord que M. de Belnave voulait détourner les soupçons de Noëmi et de Mariaima; ille prit à part et l'entraînanl dans l'embrasure d'une fenêtre :

— Tu as raison, lui dît-il , de parler ainsi devant ces femmes ; mais le temps preèse, il faut agir. Je vais dé ce jpas chez notre homme, pour m'entendré avec lui sur l'heure et lé lieu du combat. Tu as le choix des armes ; (a te battras à Tépée et tu le tueras; sinon, je m'en charge , et de toute manière tu seras vengé.

• — Merci, mon bon Valtone, merci /répliqua M» de Belnavé en lui serrant la maio. Mais, je te l'ai dit, nous partons demain,. je ne lue

b^lHp^i }^^* VîçK^fif ajput^-lHl en le ramçnattk Mx$ Nq^î , je te raçontçraî celq plus tard*

1&. Y^Upne pensa que M. de Bebave ét^i^ fipçii^ car U 1^ savait brave. Sa figure s*alr longea singulièrement , et sans doute il n'eût yas épargné ses réflexions à ^on ami, si Noêmi |ie lui eût pris le bras^ en le priant de Tacr pompagner à son hôtel. Les deux ménages sç |éparérent« après être convenus de se réunir )^][eademain, à l'heure du départ.

La journée était belle. M. Yaltone connais? BSffl Psnrîs. Les deux époux revinrent à pred par t^boulevard. Ils marchèrent d'abord silencieux^ JNf^oemi ^tait souffrante ; tant d'émotions Tar ^ipiit épuisée. M* Vailtooe allait dun pas ' jj^udeur, et de temps en temps son humeur se manifestait par une espèce de grognement jE^ujrd , accompagné d'un geste énergique. Il avait l'air d'un ours mécontent.

•r^ Qu'as-tu donc? lufdeniianda enÇn Noëmî;

-«Ce que j'ai, r^ondit*tibrusqu0iiveRt;j'ai ^'il se piasse ici d'étranges choses !

— Voyons! que se passe-1-il? detnandâ-UeUe d^un air résolu.

— Rîen de ce qui devraîl se passer, répliqud M. Valtone; les femmes perdent la télé et les hommes le cœur. Mot t de m.a vfe ! quand je pense que ce blanc-bec de Bussy n'a plus qu'à nous mettre en voilure et à se frotter les mains ^ j'enrage et je rougis pour de Bclnave et pour mot-même.

— Nous y voilà! s'écria Noêmt, tu trouves qu'il n^y a pas assez de mal comme cela. Pour compléter ta joie, il faudrait que M. de Beinave affichât sa femme et que la mort d-un homme s^en suivit. Marianna déshonorée, M. Bussy tué d'un coup d'épée, ou notre frère frappé d'une balle, tu daignerais être satisfait , rien ne manquerait k Ion bonheur^ Mort de ma vie ! quand j'entends an homme de sens comme M. Valtone, raisonner et parleç de la sorte ♦ j'enrage et je rougis pour lui et pour moi-même.

— Ma chère amie, il faut bien le mettre dans

Tesprit que les femmes n'entendent rien à ces sortes d^af faire. En raison de votre pusilla* nimité naturelle , vous avea^ sur les exigeuces de Thonneur des idées excessivement étroites.

— Dans tout ce qui regarde Thonneur et la délicatesse, répondit Noêmi, nous sommes meilleurs juges que vous. Moi qui te parle, j'aimerais mieux te voir tué sous mes yeux , que d'entendre dire que tu as commis une lâcheté. Pour ce qui est de notre pusillanimité naturelle, il faut bien te mettre dans Tes^ prit, mon cher ami , que nous avons plus de courage dans le petit doigt, qu'aucun de vous dans sa rapière.

— -. Non , non , mille fois non ! Les femmes sont des femmes et les hommes des hommes, que diable ! Je souffre autant que toi de la posi* tion dans laquelle nos amis se trouvent engagés. Qu'y faire? il faut subir ce qu'on ne saurait empêcher. Je souhaiterais que Marianna n'eût point agi comme une folle ; mais, ventrebleu! je ne voudrais pas que de Belnave se cpn-

duisit comme un enfant* Si j'étais à sa place;;^^ -*- Tu ferais de belles choses !

-— Je me souviens qu'au régiment.,.

— Je te conseille de t'en souvenir ! Tu dois avoir de jolies prouesses à raconter.

— Tu ne sais pas, Noëmii ce que c'est que le régiment?

— Ni ne veux le savoir.

— Tu as tort, Noêmi, très-grand tort. C'est là qu'on se forme l'esprit et le cœur, là qu'on apprend à se conduire, là qu'on se fait sur 1$ point d'honneur des idées larges et sévères. Il fallait voir de mon temps comme on tirait Té-^ pée pour peu de chose! C'était admirable.

— C'était horrible ! s'écria Npëmi : veux-tu bien ne pas parler ainsi !

— C'était beau. Il ne manque à de Belnave que quelques mois de garnison. Que ne se bat-il pour sa femme? Je me souviens d'avoir, à Nantes, embroché un lieutenant de dragons, pour une maîtresse qui n'en valait certes pas la peine.

*•■ — N'as-hi pas honte de rappeler de semblables exploits ? Mon ami , n'est-ce donc rien que d'avoir à se reprocher la mort d'un homme! Sais-tu si ta n'as pas tranché du même coup plus d'une existence? si tu n'as pas plongé dans un éternel désespoir quelque mère qui n'avait qu'un fils ? Sais-tn si cha* que jour, à toute heure, il ne s'élève pas de quelque ame navrée une voix pour t'accuser et te maudire? Mais je veqx croire que tu t'es calomnié en croyant te vanter, car, autrement, il me semblerait toujours sentir quelque chose de froid entre ton cœur et le mien.

— Allons, allons! dît M. Vallone, qu'ai- \'a:ent un peu calmé ces paroles sévères, il ne faut pas ainsi prendre au sérieux des histoires pour rire. Et puis, au bout du compte, chacun entend l'honneur à sa façon. Seulement, je me permets de dire qu'à la place de de Belnave. . .

— Je me permets de te dire , moi , qu'à la place de M. de Belnave tu n^aurais fait que des

sottises. J'ajoute que mon beau-frère s'est con« duit en g;alant homme, en homme d esprit et de cœur Y et quHl aurait foroé mon eslimo abf jourd'hùt, s'il ne reut pas depuis kmgp-temp^ acquise.

— - Décidément, voilà qui est bien l le tool est de s'entendre. Qu'il plaise au premier frelu<« ^et venu de boire notre vin , de s'asseoir à notre table , de ronfler sous noire toit , et , pour prix de l'hqspitalité reçue , de prendre liotre femme, nous sonunes trop heureux. fie te semble-t<*il pas que de Belnave aurait d6 demander pardon à M. Bussy, pour être venu si brusquement l'interrompre dans son bonheur? En vérité, notre beau-frère s'est conduit àved la dernière inconvenance.

— Pauvres maris, dit Noëmi, que vous tnérîtezbien tout ce qui vous arrive! Votre rôle serait si beau » si vous voulez une fois le com* prendre! Tiens, Valtone, je vais te poser un raisonnem€»it bien simple. Comment s'y est pris M. Bossy pour se faire aimer de Marianna?

Par quels maléâces est-il parvenu à surprendre son cœur? Il s'est contenté de se montrer plus tendre, plus passionné et plus aimable que Mf de Belnave. C'est ainsi que s'y pren« nent tous les amans. Eh bien! vous, messieurs nos maris, pourquoi ne disputeriez-vous pas vos femmes avec les mêmes artifices? Pourquoi n'emploieriez-vous pas , pour les conserver, les ruses qu'on met en jeu pour vous les ravir? Vous vous emportez au premier soupçon; quand vous devriez redoubler de soins et de tendresse, vous devenez plus insupportables que jamais. Il semble que vous ayez, en vous mariant, renoncé à plaire et à charmer. Qu'arrive- t-il? L'amant profite de vos • mala* dresses, et vous, pour les couronner, vous sautez sur votre grand sabre et vous voilà par« Us pour vous venger ! £h ! veugez*vous, mais laissez votre sabre dormir dans le fourreau. Le cœur d'une femme se conquiert par d'autres armes , et vous n'entendez rim à l'amour. Tout en causant de la sorte, les deux époux

arriYèrrat à l'hôtel de la rue Jean Jacques Rous« seau. Noëmi n'en pouvait plus : cette longue course au soleil du printemps avait achevé d'é^ puiser ce qui restait en elle de force et d'éner* gie. Elle se jeta sur son lit et ne tarda pas à s'endormir. Elle dormit d'abord d'un sommeil agitéet intermittent; son pouls éûit vif et rapide ; sa respiration brûlante. M. Yaltone demeura près d'elle. Au bout de quelques heures^ le sommeil était plus calme ; les symptômes de fièvre avaient disparus, et Noëmi reposait paisi*^ blement. M. Yaltone n'était pas homme à rester les bras croisés dans une chambre, à regar-* der dormir sa femme. 'Une fois rassuré, il ouvrit doucement la porte , la referma sans bruit, et après avoir recommandé qu'on res^ pectât le repos de madame Yaltone, il mit ses mains dans ses poches et se prit à marcher au hasard.

Il marcliait à grands pas, sans direction et sans but* Il n'avait pas osé exprimer toute sa pensée devant Noëmi; mais seu^ il lâcha }es

réi3kas à son mécôutentenieht. Il allaii par les rues, grognant , gesticulant et à'ouvrant^ coQime un boulet de canon ^ un passage à travers la foule. H arriva qu^au lieu de s^apaiser, son humeur s'exalta. Plus vous remuez le vase i plus la lie monte à la surface. Au bout d'une heure, M. Yaltone se trouva daûs un élat véritablement ma-' ^dif. Toutes ses notions sur rhooneur étaient bouleversées. L'impunité de Bussy rindignait, la longanimité de M. de BeU uave le révoltait* II avait ressenti vivemisnt Fini jure faite à son àmi j il souffrait dans son or«^ gueil, il était humilié dans son amitié. £t puis 5 dans les septimens qui Tagitaieiit, il y avait qudque chose de personnel. Il ne pouvait sô dissimula qu'il avait été , lui aussi, le Jottet de George Bussy, et il eût donné tioui au monde pour un prétexte de venge0m^. Ce iprétes^te, il aurait pu le chercher au besoin dans ja lettre qu'avait surprise M. de Belnave : mais (OM M. dç Beluave s'abstenait 9 pouvait-ii , lui|

M. Vallone) agir sans mauviMse grâce? Q\ie dirait Noëmi? que dirait M. de Belnavelui'^ même ? Ces réflexions le ramenèrent sun le boule vard« Il pouvait être quatre heures du soir; U jouraée avait été magniBque^ la foule se pressait encore dans les allées. M« Yaltone marchait toujours au pas de course. On se rangeait pout le laisser passer : il passait comme une avalan-^ che. Alais, en face de Tortoni^ un promeneur » moins complaisant, l'attendit de pied ferme ^ le reçut sans broncher, et du choc de ces deux astres jaillirent, en manière d'jétincelles^ deux effroyables juremens. Le scène menaçait de devenir tragique, et déjà les flâneurs se grou* paient autour des champioi^, quand soudain^ après s'être enviss^giés un instant, ils tombèrent dans les bras Tun de Taùtre, et il y eut de fé« roces embrassemens et de terribles serrement de main.

-—Mort de ma vie! c'est le capitaine Gérard 1 -^ Mille tonnerres ] c'eat le brave Valtone! — EmlM asôons-noùs encore et allons dinerî

s^écrièrent-ils tous deux avec attendrissement. Le capitaine Gérard était un grand diable tl^homme qui avait une grande redingote bleue croisée sur la poitrine , de grandes moustaches rouges qui menaçaient le ciel, et de grands coquins d'éperons qui montraient les dents aux passans. En garnison a Niort, il avait profité d'un semestre pour venir étudier à Paris les arts et la littérature. C'était un de ces capitaines de la vieille roche, impitoyables sur le point dlionneur, jouant leur vie pour un mot etfaisant intervenir la pointe deleur épée dans toutes les discussions. M. Yaltoneetlui se seraient nécessairement allongé quelques coups de rapière, si la Providence, avant de permet-^ tre qu'ils s'entrechoquassent sur le trottoir du boulevard Italien, n'eût pris soin de les unir par le lien sacré de la garnison. Ils avaient servi dans le même régiment et bivouaqué dans les mêmes villes : une grande similitude de goûts et de caractère les avait faits frères d'armes. Je laisse à penser leur joie de se reyoir

après longue^ années de séparation! Que de c[uesUpDS échangées.coup sur. coup! Quel feu roulant de demandes et de réponses! M. Vallone surtout ne se sentait pas d'aise. En embras» sant le capitaine Gérard, il. avait retrouvé son drapeau. Les jours passés lui revenaient en foule. Il entendait sonner la diane, il voyait les casques reluire au soleil : les moustaches dii capitaine avaient produit sur lui Feflet àt^ ^arm.es d^Uiysse sur Achille. 11 marchait la

tête haute, les narines gonflées, faisant résonner sur le pavé des éperons imaginaires, et caressant parfois de la main gauche la- garde in- \isij:>le d'upe épée absente. Après avoir brûlé

une demi-rdouzaine de cig^i^res et .s'être abreu-

vés d^absinthe, nos deux fils de Mars, s'étant

acheminés vers le Palais-Royal, s^attablèrent vaillamment dans un cabinet particulier du café de Périgord, et là , entourés de flacons et puisant dans le vin une mémoire nouvelle, ils s'abandonnèrent tous deux aux charmes de leurs souvenirs. Souvenirs charmans^ en

ï. Il IG

éïfelJ On but aux vieilles amilrés; aux àttciennes amours! au capitaine Flambart! au lieuletiahi Màlylourriel à nosë! à Clàrîssé! au BrâVfe âes Dràvés ! i là fcelte (ies feeîlbs ! te Vîn à kl pélîllaît , les Douchons cànonbàieht te pTafôna et bondissaient dans Ta salte. IHiîi, (àh lut à Id çtôîre èès artoée^ fràtf- ÇàiseS , I iWrahchfsàehient ^e la i^&îog^é, I t**énïài)tîj)alî6n dû itiohde. Oriï bût aussi à ^â- |ibïê&^;~î^ uîssenl feà cendres dii gratid h btl^inè i^époséb ûii jour soûs là col'ônnél i*écrîâ lé câj^itài^è tïé'ard en nèyànt une larme Hans s6h Verï^.^Lébbn M, yâllbnèlrépfgnâîld'enliiousiasme ; il y avaït si long-lemps quTi n avail as- ' sïstëàjparéiiléMéî'Ceîùî qui sèràft venu lui parler *déà forges de feliânïbri rauraït surpris lihinie fdqôii Slrahgê. It avait compîrétém'ent (OubïtèmâriifoiA et les forges eî sa femme. W hV vait pàsbûbtîé fiussy cejpenxlànt) teaîs ce n^eia^t ^lùs qù^urie pensée confuse qui lui apparalssaî't aàns tes vapeurs du vin , comme uri réverbère a travers té Brouîîtard. Au là'esséi l y les con«

vives devinrent plus gais et pltis é:rptansi(^. Oh servit le café, les lî<Juéurs el lies dgslrrès ; ndà deux braves s'étendirent sur tm divan de (otmé circulaire, et là, aii milieu d'un nuàgé de fcrtnéé, pareils aux héros d'Ossiatï, ils se mireht h chdh- 1er leurs prouesses. Ils passèrent en retnéîe^irsr amours et leurs duels, leurs duels surtout j j'aime h croire, pour le repos dé leur conscience', que de tous les gens qu'ils exterminèrent ce soir-là , il en est plus d'un qui se porte bien àf

celte heure.

Ces mœurs querelleuses , ces hàbitadesr fanfarones, qui ne sont plus aujourd'hui celles de l'armée , étaient fort a là mode durant lesf premières années de la Restauratioh , époque à laquelle M. Valtone avait abandonné le ser« vice» Les officiers , qui avaient traversé l'Em«pire ou seulement assisté au déclin dé cette période militaire, durent s'acclinïater difficîïemenl dans le repos. Du tumulte des campa aux loisirs de la paix la transition avait été

(rop brusque. Pour ces hommeis élevés ati

milieu des chances de la guerre , amoureux des dangers , qui avaient eu long-temps l'Europe entière pour garnison, ce dut être d'abord une horrible existence que celle qui les condamnait à parader sur les places publiques , à fumer dans les estaminets, et k traîner sur le pavé de nos villes leurs sabres désœuvrés. Aussi les vit-on chercher dans des luttes individuelles les émotions qu'ils ne trouvaient plus sur les champs de bataille. Ajoutez à cela que ces aimables conquérans avaient rapporté de leurs campagnes certaines façons d'agir , hautaines et dominatrices , qui ne plaisaient pas à tout le monde et qui trouvèrent dans la jeunesse une opposition TÎgoureuse. Limoges, Poitiers et d'autres cités gardent encore un douloureux souvenir des rixes fréquentes qui les ensanglantèrent , pendant ces temps de lente fusion entre le civil et le militaire. Aujourd'hui, tout est bien changé : seulement il reste par-ci par-là quelques grognards, comme le capitaine Gérard

€t M. Vallone, qui regrettent le temps passe. M. Yaltone raconta l'histoire du dragon embroché , cette fameuse histoire que Noêmi avait refusé d'entendre. Il en raconta bien d'autres ! De son côté , le capitaine était prompt h la riposte et ne restait pas en arnère. Rien n'était plus touchant que de les voir dél errer leurs morts et s'en faire réciproquement les honneurs. Comme il arrive nécessairement dans toute conversation de ce genre, nos deux compagnons renchérissaient i l'envi l'un sur l'autrcToutefois^ il arriva un ioa<tant où M. Yaltone» ayant vidé le sac de ^ mémoire , •«- de son imagination peut-être --* force lui fut de brûler silencieusement son cigarre et d'écouter l'ami Gérard qui n'était pas au bout de son rôle. L'ami Gérard , en homme habile^ avait gardé ses p)t^ belles histoires pour la fin , si belles en vérité » quç Tami Yaltone , en les écoutant , ne put ré* primer u& sentiment de jalousie , d'autant plus vif , que l'ami Gérard assaisonnait son

dî&co|irs de plaifianteries exces$ivement spiiritiielies sur les bourgeois . qu'il appelait des pékips» Car il en était encore là j l-aïui Gérard 1 II professait un profond me* pris pour tout ce qui n'était pas militaire, et ^'iraaginaii pas que le courage et Thonneur pussent être indépendans de Tuniforipe. Cçs néoits exaltaient Pardeur de M* Valtone, en même temps qu'ils le piquaient à l'endroit de son amour^propre. Par instdas» il était le jouet d'hallucinations étranges. Comme au festin de Balthazàr , il croyait voir sur les murs de la salle uàe main mystérieuse , re^* produisant en caractères gigantesques les railleries auxquelles il avait s&cvi de but dans la lettre de George. Il lui semblait entendre Bussy lui-même qui lui ricanait aux oreilles. Le hasard voulut que, parmi les nombreuses épppées du capitaine, il s'en trouvât une si fi^ppante d'analogie avec la posîtioa où se trouvai! M. Vaitone, que eeiui-ci put la prendre aisément pour un apologue^ Yoid

l'hi^Jpii* en deu^ mots. — C'était {| Poitier^. I^e capitaine Gérard avait pour son coi£|ne^ u^p ^^iiiié ^i^'il poussait jusau'ai^ fapaUsme. Ce colo|)el éiait yjeu^ et laïc} , s^ femme éi^i% jeupe ç( ^(sHe. ^e priesUg;,e de runiformie pompi^pçait ^ ^'pYji^npujr , et, pour êlrç fidmif^ ^aq3 lecGpurde labeauié| }'éjpaulcite et Içs^ako n'e^aîeQt déjà plus <^e figq^^. La femm^ du colonel se Isfissait po^rti&er ^^v un jeune homme de la ville. Noi|$ eQ étions à ^la réaction 4p la toçe contre l'épee. L'çpqux éf ait sans dér fiance , mais le diable de icapiiame veillait sur réppu^e ftveç la sollicitude du chien qui gftpde la porte de son uiaître. Il ne tarda pfis 9 découvrir la liaison de^ djpux ^luanSf —Oui, Valtope, oui, mille Jopnerres ! s eçrigt-il 9 ep jetf^nt avec ifidiflpfitton le bout de son cigEUrer Us §'a^pr?iieBt I 1^ traîtr^jl Cetti fwwe aïm^if up ppkia ; la femçne Jp mo^ f:olQnel! fit quel colonel! tu Tas çqpqu^ y^lloipte : ijin colonel de la grande armée , qn» vieille moustache blanche ; un hopimc per-

iclus de rhumatismes, souvenirs gloiieui de la Russie ! un guerrier criblé de blessures ! un pied gelé au passage de la Berésina ! cinq coups de sabre sur le crâne , trois décorations sur la poitrinel un vieux brave, un vieux lapin! Eh bien ! sa femme le trahissait ! Pour qui? Pour un mirliflor de vingt ans! Pour un beau-fils à la taille de guêpe, au visage rose, aux mains blanches et parfumées!

— Lé beau sexe est voilage , dit M. Valtone, et plein de contradictions de ce genre.

— Cest possible ; tu dois savoir cela' mieux que moi, puisque tu es marié. Je doutais encore du malheur dé mon colonel, quand le basard fit tomber entre mes mains une lettre du muscadin à la belle. Avant de Touvrir, mon premier mouvement fut de remettre le' poulet au mari. Mais le rôle de délateur n'est pas le fait du soldat français. Mon second mouvement fut d'aller trouver Tamanf et de lui passer mon sabré au travers du corps. Mais de quel droit et à quel titre ?

— Oui, répéta M. Vallone, de quel droit et à quel litre?

— Je ne sais quel démon me poussant, j'ouvris la lettre et je la lus. Quel style, Valtone, quel style! Des niaiseries, des fadaises, comme n'en écrirait pas le trompette du régiment. Je dois convenir pourtant que le gaillard mettait assez bien Porlhographe. Je bâillais à la quatrième ligne et j'allais dormir à la huitième, lorsqu'au milieu àéi ange de nies rêves ^ ame sœur de mon ame y rosée da ciel^ ioleitde mes joursy étoile de mes naits^ et autres fariboles, j'aperçus le nom du capitaine Gérard. Tùcoinprends que j'eus la fantaisie de savoir ce que je faisais en sa belle compagnie.

— Oui, sans doute, s'écria M. Valtone, vivement intéressé, que diable faisâis-lu là?

— Mon cher, reprit le capitaine après avoir lampe un verre de rhum , j^étais là comme la crème fouettée après le rôti, comme lé vin de Champagne au dessert , comme la petite pièce après la grande. Oii s^amusait à

tues dépens : on se railla|( de ma vigilance. On avait cru jusqu'alors que Cerbéfe gardait les enfers et non les .C)iamps-£lysées. Tu comprends , Valtone ? Une allégorie : Jes Champs-Elysées , c'était elle ; Cerbère , c'était ton serviteur. J'étais aussi le dragon qui veillait à la porte du jardin des Hespérides. Quelle bévue I moi qui n'ai jamais servi que dans les hussards !

— Au fait! dit M. Valtone, au fait{

— A quoi bon ! Je pouvais vengçr d'un seul coup l'honneur de mon colonel et le mien. Puisque me voici , le reste se devine.

— Tu l'es battu! s'écri^ j^. Vjjllone.

— Comment, si je me suis b^ttu ! Le gran4 saint Georges , qui ne détestait ni les coups fl'épép ni les calembourgs, 9 dit : i— Ne manquions point ceux qui nous manquant.

— Tu tes battu ! répéta M. Valtone d'un ^îr préoccupé.

— Ah ! ça , Valtone , qu'est-ce fi dire ? astu laissé la r^iison au fond de Ion verre , ou.

depuis que (u fabriques du feri ne sais•t^ plus t'en servir ! Si je me suis l)altu , inillç fjiablçs ! Un blancrboc qui Tplait l'épouse de mon ami» 6t qui, par-dessus le marché» ma meH9i( de planton devan|; la grille du jardip 4ciS Hespérides! (Jqdrôlequi m'appelail Cerbère! Je me suis battu, et Tai tué comme un pj^ien* Ajasii justice a deux fois été faite y et .CQiqme j'étais seul dans le secret de cette double iVe^geance, le monde n'a rien su, Thonneur dq lac^) colonel a été sauvé, et la réputation de sa fjgmmo est demeurée intacte. Remarque biçn , y^yitope , quç c'est l|t le bçau de l'affaire!

<r^ Et )a femme est morte de chagrin i dit M. Valtone en secouant la ti^te.

-^ £p vûilà bien d'une aatre! s'écria le capHfWe- mprte de cb^rin! loterro^e les arphîvef de JU médecine : il ç^t des femmes qui HlfiMP^ni de la poitrine, d'autres du foie , d'aulnes de l'eslQinac ; il en est qui meurem en couf^ -, il en «std'aitfres qiie la lièvre enlève^ il en est, hélas ! qui mewen( de viçiilw^e '^ de

chagrin? aucune. Ce n'est pas h un vieux renard comme moi qu'on fait avaler de pareilles couleuvres. Morte de chagrin ! je l'ai vue au dernier bal de la préfecture : blanche comme un lis, mon cher, et fraîche comme une rose! M. Valtone n'écoutait plus. Après avoir gardé quelques instans un silence rêveur , il se leva et se prit à marcher de long en large dans la chambre. Le capitaine avait alluftié âdtidii ièrneôîgarre et s'amusait à suivre d'un regard nonchalant les ondulations de la fumée autour du globe de la lampe. Il allait entamer un nouveau chant du poëme de son

existence , lorsqu'il remarqua l'air sombre et pensif de son compagnon.

— Qu'est-ce donc , Valtone ? demanda-t-il aussitôt : tu as le vin triste, cher ami? Au régiment tu n'étais pas tel après boire.

Aussi , pourquoi nous as-tu quittés? Abandonner la noble profession des armes pour celle de forgeron, c'est fâcheux, Valtone, c'est éternellement regrettable.

M. Vallone ne répondît pas*

— Voyons, parle, qu*as-tu? Es-tu gêné dans les affaires? Tu sais que j'ai toujours , près Clîsson, mon petit domaine de La Roche. Es-tu blessé dans ton honneur? Voici mon bras. Es-tu malade? Voici du rhum.

— Et tu Tas tué! s'écria M. Valtone en se croisant les bras.

— Qui? Quoi? que veux-tu dire? demanda

le capitaine.

—Ami, dit M. Valtone, sans t'en douter, tu as mis le doigt sur mon mal; à ton insu, tu m'as indiqué le remède. Viens, il est temps de le guérir.

— Quel mal? quel remède? ton visage est sombre et ton langage n'est pas clair.

— Viens, te dis-je, il se fait tard ; nous n'avons pas un instant à perdre : je t'expliquerai tout, en allant.

— Mon pauvre Valtone, dit M. Gérard avec onction, est-ce que ta femme ?...

— Tais-toi! interrompit violemment M. Valtone, et viens*

— Où allons notis?

— 0"e t'importe?

— Maïs encore.....

— As-iu peur?

— Sacré mille carabines! en avant! Jeté suivrai partout, dùsses-tu raè conduire jusqu'au fond des enfers !

A rheure où M. Yaltone et le capitaine Gérard sortaient du café de Périgord, George était

dans sa chambre, occupé à écrire. Près de lui, couché sur le divan, un blond et frêle jeunle homme le contemplait en silence, d'un air me-, lancoUque et doux. A le voir, k la lueur des bou^ gies, dans une altitude brisée, pâle et le front appuyé sur une main blanche et féminine, un

poêle Teul pris pour un beau lis penché sur sa lige. Parfois, George lournait vers lui un regard affeclueux qu'il accompagnait d'un Irisle sourire. Alors lé jeune homme souriait plus tristement encore et tous deux échangeaient une muette pression de main. Quand George eut achevé d'écrire, il prit sur son bureau deux lettres sous enveloppe, les scella de son cachet, et les présentant à son jeune ami :

— Henry, lui dit-il, l'une de ces lettres renferme mes dernières dispositions. L'autre. ••

Ici , deux grosses larmes roulèrent dans les yeux de Tenfant , et , tombant des cils abaissés, tracèrent sur les joues deux sillons humides.

— Allons! dit Bussy avec humeur, voilà que tu vas pleurer comme une femme! Tu m'sgrais promis d avoir du courage! Voyons, essuie tes yeux et sois homme, sinon tu m'oblir gérais à invoquer une autre assistance que [la tienne. Pourquoi t'effrayer d"avance? Il en est des dueb comme de la guerre 5 on en revient.

Songe donc que chacun de nops a par jour vingt chances de mort; les jours de duel, il y a une chance de plus , voilà tout. Tu pleures , parce que tu prévois que je me battrai demain ; mais qui te dit que dans une heure le plafond de cette chambre n'aura pas croulé sur nos têtes? D'ailleurs, il n'est pas sûr que je me batte : la journée s'achève, personne en« core ne s'est présenté , et quoi qu'il arrive, Henry , à la garde de Dieu et de mon épéet Voyons, essuie tes yeux, répéta-t-il en s'asseyant près de lui. Prends ces deux let-

très. L'une renferme les dispositions que j'ai prises relativement h ma fortune. L'autre est adressée à madame de Belnave. Ecoute-moi ilonc tranquillement ! S'il y a lieu, tu remettras cette lettre à madame de Belnave avec les papiers que voici , ajouta-t-il en tirant d'une boîte de cèdre les lettres de Marianna, réunies sous une même enveloppe. Ce dépôt que je te confie, tu le remettras toi-même àelle-même. Tula verras; tu verras qu^elle est belle! aussi noble que

belle, Henry! Dis-lui , ah! dis-lui bien que ma erhîère pensée a é(é pour elle, que mes lèvres &e sonl Fermées en murmurant son nom ! Dislui qbe je l'aï tîen aimée| dis-lui que je n^ai pas crû Irop payer de ma mort le bonheur de ma vie. yùè nia mémoire lui soil chère! Que mon souvehrr lui soîl doux! J'ignore, hélas! quel avenir lui réserve le sort. Si j'ai brisé sa destinée, dis-lui de pardonner! si mon amour a « .- " î , > • * ' • * • '

tassé comme la foudre sur sa jeunesse, dis-

lui de pardonner encore! N'esl-ce pas, Henry, lu Iiiî diras tout cela ? Qu^elle ne se reproche pas ma mort , que sa conscience n'en soit pas troublée; ajoute que je lui dois de m'être éteint dans la fraîcheur de mes illusions renaissantes, et que mieux valait s^éteindre ainsi que de survivre à Une seconde ruine !

— George! s'écria le jeune homme, vous

voyez bien que vous allez mourir ! •■ ' , » , — Et lu la consoleras, Henry ; tu auras pour

Page 1