SÎ
Ainsi lès jours se succédaient. Déjà Pkivef avait attriste le paysage ; les coteaux étaient nus, le givre pendait aux branches; les bises de décembre soufflaient dans la vallée. Les lon*^ gués veillées avaient remplacé les promenades du soir. Rassurée sur la destinée d^Henry^Marianna s^abandonnait au courant dç la sienne. Elle s^acclimatait , sans s'^en apercevoir, dans Patmosphère de Blanfort* De son côté y M. de Belnave subissait , a son insu, quelque chose de riniuence autrefois adorée. Comme autrefois^ la présence de Marianna égayait encore la tiaible et le foyer. Un jour qu'^elle^ parlait de son prochain départ à Noëmi qu s^effiMTçait de la retenir/ M. de Belnave s^interrompit de Sa lecturo pour faire remarquer que les chemins étaient impraticables en cette uisxm , et quHl ne serait pas prudent de s^y aventurer avant le retour du printemps. Noemi les observait Fun et Tautre avec une attenttion avide, et, sansrien préciser dans sa pensée f elle augurait bien de Tavenir.
Quant à ]U. Valtonc, il se rappelait le beau résultat qu''avait obtenu jadis son' intervention dans les afFaïres des deux époux , et ,* bien décidé celte fois à né point sVh mêler , il laissait les choses aller leur pas, sans se permettre la plus liumblc réQcxion.
Blananna sVubliait et se laissait vivre. Elle avait reçu de Paris une seconde lettre qui l'avait confirmée dans sa sécurité sur le sort d'Henry. Le mal clalt grand , sans doute , mais non pas sans remède. George persistait à croire que madame de I3elnave , en partant , avait prudeininciitctnoblcoientagi.il ajoutait qu'Henry continuait d'être calme , qu'il s'entretenait dti passé avec résignation , et qu'il parlait de voyager proebainement. Toutefois, bien qu'il fût en pleine jouissance de la fortune de son père, il avait conservé sa petite chambre d'étudiant et s'était obstinément refusé à prendre un appartement qui fût plus en rapport avec sa position. C'était le seul symptôme alarmant qu'eût sigiulé la lettre de Ëussy. Marianna
pouvait donc Faire trêve, sinon à ses remords , du moins à son anxiëtë. Elle pensait, avec George , qu'acné avait sagement fait de partir , et qu'^Henry Ven remercierait un jour. Et puis, faut-il le dire ? elle ne croyait pas plus h Péternité de la douleur qu^h rëternitë de Tamour ; elle avait des momens d^insensibilitë railleuse oîi elle savait fort bien qu'ail ëtait au monde des femmes jeunes et belles , et qu'^Henry guërirait et se consolerait.
Pour elle, revenue des ambitions tumultueuses , flëtrie , brisée , meurtrie , avide de repos , elle s'^endormait , mollement bercée par la tendresse de sa sœur , dans la paix et dans le silence d'une vie paisible et rëglëe. Un coup de foudre la rëveilla.
Par une matinée de janvier , la famille était réunie dans la salle a manger dont la porte vitrée ouvrait de plain-pied sur le perron. La neige tombait paisiblement .au dehors; la flamme étincelait au dedans. Le déjeuner se prolongeait paresseusement. On causait, on prenait le thé , on se complaisait dans ce sentiment de bien-être égoiste <^ue la neige
procure a ceux qui la voient tomber du coin de leur feu. Tout à coup des pas lourds retentirent sur les marches du perron , h porte s'ouvrit , et un homme tout blanc , comme la statue du conimandcur , entra pesamment dans la salle. Ctitaît un paysan de Vieilleville ; il avait l'air sinistre et niais. Apres s'être secoue' comme un cliien mouille, le rustre enfonça sa main calleuse dans la poche de son gilet , et en lira une lettre qu'il remit à madame de Belnave. Le cachet en ctalt noir : Mariamia pâlit en le hrisant. Chacun , par discrétion , s'était levé de table. Lorsqu^nu bout de quelques instans, on la chercha du regard , elle n'était pliis dans la salle ; elle s'était écliappée, sans que personne s'en fût aperçu. Le fait était si simple que personne ne s'en préoccupa. On causa long-lcmps encore avec le courrier de Vieilleville ; puis on se sépara pour aller chacun a ses affaires.
Après avoir veillé aux soins du ménage , madame Valtone se rendit dans la chambre de
sa soeur et ne Ty trouva pas. Elle s'^en étonna mcdiocrement ; Marianna avait Thabitude de passer la plus grande partie de ses heures chez Noè'mî, En cjuittant la chambre de sa soeur , Noëmi se rendît dans la sienne ; Marie s**y trouvait seule avec sa bonne, madame de Belnave n'^y ëlalt pas, La bonne interrogée ré- J)ondît qu'acné nVvait pas vu sortir madame de !Belnave, et qu^^elle ignorait où elle pouvait cire. Madame Valtone s'^inquiéta ; elle visita tout le château, questionna les domestiques : aucun ne put dire ce qu^ëtait devenue Marianna. On ne devait guère supposer qu**elle eut quitté la maison par un temps si rigoureux; d'^ailleurs son chapeau , ses gants et son manteau étaient dans son appartement. Cependant madame Valtone, sérieusement alarmée, se décida a la chercher dehors. En sortant par la porte qui donnait sur le petit bois, elle remarqua sur la neige la trace des pieds de Marianna. Elle gagna le bois, elle en parcourut les allées : les allées étaient désertés. L^em-
preinte des pas était partout^ Marianna nulle part. Noëmi appela, aucune voix ne répondit. Elle pressentit un affreux malheur. Il était bien clair étendant que madame de Belnave ne pouvait être (jue la ; en observant la trace de ses pieds , il était clair qu^'elle était entrée dans le bois , et qu^elle n*en était pas sortie. Noëmi se prit a la chercher encore, et à chaque détour d'^aUée elle criait le nom de Marianna. Enfin ^ en plongeant ses yeux dans le fourré ^ elle vit sa sœur accroupie au milieu des ronces , accoudée sur ses genoux , la figure appuyée sur ses deux mains , immobile , le regard fixe 9 les lèvres pâles, les dents serrées. La neige tombait sur sa tête nue ; les épines avaient ensanglanté son visage. Noëmi se précipita vers elle , elle Tentoura de ses bras, la pressa de caresses et de questions : Marianna ne bougeait pas. — Qu^'as-tu? qu'^est-îl arrivé! disait Noëmi en se frappant la poitrine avec désespoir; Marianna était de marbre. Elle tenait déployée entre ses doigts la lettre
de YieiUeyiUe* Ne fmk^
vant obtaûr de sa sœur une parole ni un regard, madame Yaltone fit un effort sur elle-même ; elle prit cette lettre et la lut. Ce n^étaient que quelques lignes tracées à la hâte*
« Preft d^'ea fii]|it ayee Teiistence , je renx
V0U3 dire un dernier «dieu. Ne m^acciisez pa»
de mourir ; n\n ayeii» je tous prie , ni regret
ni remords* Ran^onnablement ^ que puis -je
attendre dQ la vie P Raadre plus tard k mai
que Y^i souffert ? me i^enger sur un jeune cœur
comme George s'^est venge sur le vôtre, comme
vow voua éte$ veinée sur le mien ? Assister k
ma ruine f me survivre à moi^cnéme? Je pense
qu'ail vaut mieux mourir. Et je meurs \ je
mieurs daoa Fespoir que les amours brisëï sur
la tejnre se renouent dans un monde meillew.
Je vai$ V9ua attendre làrliant. Adactt donc,
YûMtjiie j'ai tanl atmce! ma main est prête, et cette fois vous ne viendrez pas la désarmer.
« Ubsiky. »
Noëmi comprît tout. Elle souleva sa soeur entre ses bras et la ramena dans sa chambre. Revenue de là torpeur où elle était plongée , Marianna fut calna^e ie ii^e du jour. Elle se yar^a pais une latme , elle ne poussa paft un cri , elle ne prononça pas un mot. Seulement elle pria Noëmi de dire an cl^âte^u qu'^ellë était souffrante, qu'^elle ne descendrait pas; et qu^elle désirait être seule. La nuit suivante , elle ne se coucha pas ; madame Yaltone cpii redoutait quelque funeste dessein , veilla jusqu'^au matin avec elle. Elle essaya plusieurs fois de Tattirer sur son coeur; maisxhaque fois Marianna la repoussa dPun air sombre*
Le lendemain , rhenre du déjeuner avait réuni , comme, la veille , M. de Beinave , 91 • Yaltone et Noemi ; Marianna seule était
a1>senle. M. de Beinave s'^informa d'acné avec sollicitude , et demanda a F^oëmi si sa sœur ne les recevrait pas dans le jour.
— Vous la verrez bientôt^ répondit-elle tristement, avec des larmes dans la voix.
Comme M. de Beinave la regardait d^un air e'tonné, une voiture s^arréta devant le perron. La porte de la salle s'^ouvrit, et Marianna parut en habits de voyage.
— Ce n''est pas moi qui vous renvoie , au moins ! s^écria M. de Beinave ému , en allant brusquement vers elle.
— Qu'est-ce donc? pourquoi ce départ?
Tout le monde ici vous aime , dit vivement M. Yaltone.
— Ah ! chère infortunée ! s'écria Noèmi en pleurant.
— Monsieur, dit Marianna en s'adressant à
M. de Beinave , j'ai trop long-temps abusé de
votre généreuse hospitalité. Je pars, vivement
pénétrée de ce que vous avez fait pour moi ;
je vous le dis du plus profond de mon âme , II. 22
VOUS auriez voulu vous venger, que vous^ n'^eussiez pas mieux réussi. Et maintenant que c'^est l'heure de la séparation dernière, si vous vouliez m'appeler un instant sur vôtre cœur, vous seriez tout-à-fait vengé.
— Ah! venez! dit M. de Belnave en lui ouvrant ses bras.
Elle s'en arracha bientôt.
— Mon frère , vous avez été excellent pour moi, dit-elle, en tendant la main a M. Valtonc.
— Mais , mort de ma vie ! pourquoi partezvous? s'écria- t-il, attendri et furieux à la fois.
— Et toi ! ma sœur , et toi ! dit Marianna, Elles se jetèrent dans les bras l'une de
l'autre et se tinrent long-temps embrassées.
— Oïl vas- tu ? demanda Noëmi d'une voix
étouffée.
— Je ne sais pas ; le monde est grand ,
dit-elle.
Le bruit de son départ s'étant répandu dans le château, les serviteurs vinrent l'embrasser, Elle insista pour que Mariette restât à Blan-
fort , mais vainement. Quand ce fut l^hem*e de monter en voiture , on nVntendit plus que ces paroles , mêlées de sanglots : Ma sœur ! Mariannà! madame! notre chère maîtresse!
€!omme elle allait descendre les marches du perron , elle se sentit tirée par sa robe ; c'^était sa petite nièce, qui, pleurant de voir tout le monde pleurer, ne voulait pas la laisser partir. Marianna la baisa k plusieurs reprises, et, s^arrachant enfin des bras qui la retenaient , elle se jeta dans la voiture , et sa main envoya le dernier adieu.
Le ciel était noir ; les champs étaient déserts; des troupes de corbeaux s^abattaient lourdement dans les landes. La Creuse, grossie par les pluies et les neiges , avait inondé ses rivages. Tout n'hélait que tristesse et désolation.
Quand la voiture eut atteint le haut de la colline , Marianna la fit arrêter, et se pencha
pour voir une dernière fois le village. Le solefl^ qui venait de crever un nuage , versait sur Blanfork un rayon d^or pale. Elle demeura quelques instans à regarder la fumée du toit domestique qui s'^ëlevait toute bleue à traders les chênes blancs ; puis , reprenant la route de rétemelle solitude ,
— Le bonheur était Ik , dit^Ue.