‹ MariannaChapitre 5 sur 6 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

criait-il. Ce sont des jours perdus, sekm toi, ces jours employés à t^sdmer l Consumes eu Taines ambitions, tu les trouverais mieuK remplis! L^amour ne te semble pas dqfne d^occuper la vie tout entière 1

Marianna courbait la tête : c^é talent ses propres paroles que lui répétait Henry. Il n'était plus temps de défaire le mal qu elle avait feit. ^imprudente avait trop serré le lien pour pouvoir le dénouer. En traçant autour d'^Henry un cercle infranchissable ^ elle s'y é4ait enfermée avec lui.

Ce devint un enfer. Non , après une pareille existence Tenfer avec ses cris , ses désespoirs , ses grincemens de dents, doit être un séjour de repos* Ce qu'il y a de consolant pour ceux qifi ont épuisé ce calice , c'est de pouvoir se dire que la vie n'a plus de breuvage si amer ni si malfaisant qu'ils ne puissent désormais goûter impunément ; ils sont à l'épreuve du fiel et du poison. Il y avait long -temps qu'Henry et Marianna en étaient aux mots qui tuent ; les mal»

heureux en arrivèrent a se reprocher mu^ tuellement Texistence qu^ils se deyaicnt Tun à Padlre. Il y avait des instansoii Henry éprouvait contre Marianna des mouremens de haine, où il sentait s^éveiller en lui conimc des instincts de béte fauve , où il avait besoin de Toutrager et de la voir souffrir; des inslans où, sans cause, sans motif, a propos de rien, il rinterpéllait d^une voix stridente et se plaisait à la torturer, jusqu^à ce qu'ail lui eût arraché des larmes qu'ail essuyait ensuite avec ses lèvres.

Un soir, elle était assise près de la fenêtre entrWverte , occupée d'un ouvrage de tapisserie. La journée is'^était passée dans un calme plat. Henry avait bien tenté à plusieiirs reprises d'^en rompre la paix et le silence ; mais Marianna, de guerre lasse, avait éludé toutes

les occasions. Elle semblait paisible et recueillie , tout entière absorbée par les rosaces qui s'^épanouissaient sous ses doigts.. Henry marchait dans la chambre , irrité de Tattcn-

lion, qu Vie donnaîl à son travail , souffrant de ne rien fsiire.ctdc la voir occupée.

. —Vous vous perdez les yeux, dit-il enfin, on lui enlevant son ouvrage. Puis il continua d^. 8^ promener dans la chambre. Marianna ^ût un livre et se mil à lire. Cette impassibilité fit bouillonner le sang du jeune homme qui n\ittenc1ait qu^un mot de sa maîtresse pour aller s'^asseoir a ses pieds.

Il s'^c tendit sur un divan, et se tournant vers elle avec une nonchalance affectée :

. r- A pVopos, dit-il d'^un air distrait, j^ai reçu ce matin une nouvelle qui vous intéressera peut-être.

— Quoi donc ? demanda-t-elle sans interrompre sa lecture.

— George Bussy vient de se marier , répondit Henry.

Madame de Helnave resta silencieuse, immobile , les yeux abaissés sur son livre.

— Oui , poursuivit-il lentement. 11 s'^est marié. Ce qu'ail y a de plus étrange , c*^est que ce

vieux cœur s^est, dît^o«i, rajeuni dans^ le ina^ riage, et qu''il n'est bruit au pays que de son amour pour sa femme. li est vrai de dire qu'ail a ^ousé le plus riche parti du dëparimnent : ajoutez à cela, s'^il vous plaît, la plus belle

fille de vingt lieues a la ronde, en même temps la plus belle âme qu'ait jamais recelée la province. Je la connais , je puis en patlef avec assurance : c'est une de ces chastes fleurs qui croissent à l^mlM'e des bois et qui ne sont pas dans le secret de leurs parfums et de leur ft»aîcheur. Ce Sera pour sur une noble qpouse. Vous conviendrez que notre ami ne pouvait faire une plus heureuse fin. C'est un homme range , k cette heure, jouissant de l'estime de ses concitoyens. Vous ne serez pas fâchée d'apprendre qu'il se porte comme candidat aux prochaines élections et qu'il a pour la députatîon des chances presque certaines. Nous irons l'entendre à la chambre. Mais qu'est-ce donc que ce livre qui vous absorbe de la sorte? ajouta-t-il en se kvant : voîcî bien lon^^temps,

il meatmble, queTOusn''avezloQmëlapoge«

n s''approcfaa dé Marianna et prit froidement le lirre qu^elle tenait entre sesmaâns : le& feuillets en étaient tout humides^

-<- Vans pleurez donc? lui demanda-t4l.

Marianna ne répondit pas«

— Pourquoi pleurez-vous ? dit Henry 9 en ksi prenant rudement la main.

-^ Je ne sais pas , rëpondit-elle d^une voix ëtoufiee^ en essuyant ses yeux.

*^ Moi , je le sais, et je vais vmis le dire, s^écria-t-il avec emportement.

~ Non , non \ s'ëcria Marianna qui prëvit un affreux orage. Non, vous ne le savez pas. Ne le dites pas , kisses-moi vous le dire. Vous ne savez rien ; Henry , vous n^étes qu'Hun enfent. Eh bien, oui, c'est vrai, je pleure; mais pardonnez-moi , ne vous irritez pas. Il nVst rien dans ces larmes qui doive vous offenser. Il en est des affections éteintes comme des membres quVn n'a plus : on peut en soufi&ir encore. CTest & ce qu'il vous faut comprendre, et ne

le comprenez-vous pasp Et puis, que tou& dirai*je ? je ne puis m^einpécher de pleurer en voyant cet homme se réfugier dans le monde d^oii il m^a exilée et revenir aux biens dont il m''^ enseigné le mépris. C^est peut-être en moi faiblesse et lâcheté, mais que voulez- vous? je ne suis quWe pauvre femme.

— Si ce n'est lui que vous pleurez , c'est donc le monde! s'écria l'impitoyable jeune homme. Si ce n'est lui, c'est donc les biens qu'il vous a ravis ! Enfin y vous pleiûrez quelque chose ! mon amour ne vous suffit plus ! Les sacrifices ont été pour Geoi^fe et les reproches sont pour moi !

La luttç, ainsi engagée, se continua durant la nuit entière. Les joui^s qui suivirent ne furent pas meilleurs.

Parfois Henry s'arrêtait subitement, au milieu de ses colères, épouvanté lui-méoie des éclats de sa voix.

— Oh ! mon Dieu , mon Dieu ! s'écriait-il alors en se frappant le fron(, que se passe-t-il

entre nous! qu'^est devenu le temps où nous n'^avions pas d^autre étude que de nous aimer et de nous complaire P Qu^avons-nous fait de nos beaux jours ! je sens ma tête qui s^égare. Pourquoi ne sommes-nous plus heureux?

Qu'estce que ce démon qui m'irrite et me pousse P Quel est donc ce serpent qui me ronge le cœur P oh ! ma tête , ma télé brûlante ! ô mon Dieu , n'est-ce pas la folie !

Non y malheureux , non ! cette inquiétude qui te dévore , cette anxiété qui te harcèle , ce démon qui t'aiguillonne, ce serpent qui te ronge le cœur, non , ce n'est pas la folie, c'est la raison qui te crie que tu n^es plus aimé !

Âh! certes, quand Marianna vit clair pour la

première fois dans le cœur de Bussy ; quand

ellesentitPamourde cet homme lui échapper,

et qu'elle comprit que tous ses efforts pour

le retenir seraient vains , certes ce fut un

instant terrible, et Pinfortunée n'imagina pas

qu'acné put être réservée à un coup plus af*

freux : elle crut que la terre lui manquait n. 14

sous tes pieds , tandis que le ciel s^^reulait sur sa tête. Mais, lorsqu^amante d^Hairy, après des efforts sarliumains pour tromper ,ce malheureux jeune homme et pour s'^abuser elle-même, elle vit clair dans son propre coeur ; ilorsqu^elte descendit dans cet abime ravage et qu^elle en contempla les ruines, ce fiit un instant plus terrible que le pi^emier, et jamais cri plus lamentable ne sortit d^un bôû plus cruellement frappé. U lui sembla que la douleur , qu^^elle pensait avoir épuisée, ste ré^ vëlailàelle pour la première fois; elle se dit que jusqu^à ce jour elle avait seulement essayé la souffrance. CVst qu'^après George , il restait encore Pespérance. Cétait Pamânt qui lui manquait alors ; cette fois, c'^ëtait r^iioar. Au milieu de ces secousses , de ces luîtes, de ces déchiremeas , les lettres de Noêmi arrivaient calmes, sereines, radieuses, resplen* dissantes.

Elle Accepta sa destinée. Ne pouvant plui s^afoaâet* elle-même , elle s^imposa , comm un devoÎÉ* , la tâche de tromper Henry. Mais elle devait bientôt j succomber. Le créancier

qui vient vous prendre dans votre sommeil, pour eiiger Por que vous n'avez pas, est moins odieut que Pétre qui vous demandé FamMir que vous n'avez plus, Marianna sen

1\2 Ifiil il cliaquc instant son courage faiblir et ses forces Tabanilonner. Ce n'était plas la tlouleiir! La douleur est noble, glorieuse, poélicjuc; elle féconde Tàme qu'elle habite: c'est un hôte de céleste origine. Celait Tennui , Tennui cjui ternit , glace , flétrit tout ce (jiOil touche, le hideux, le stérile ennui! Ouand elle parvenait à le vaincre , c'était pour s'aceuser et se maudire. Voila donc par (juels bienfaits elle reconnaissait le dévouement (jui l'avait sauvée , la tendresse qui l'avait guérie ! Elle payait la vie par la mort et l'ainour par l'ingratitude. C'était aussi pour insulter au sort qui, par une poignante dérision, ne Uù envoyait le bonheur que lorsqu'elle ne pouvait plus en jouir, qui lui faisait de ce boulicur si long-temps, si ardemment souhaité, le plus horrible des supplices.

DIais lui , grand Dieu ! mais lui ! ses yeux se cavèrcnt , son teint se plomba , son front se rida sous une précoce vieillesse. Lne fièvre continue lui consumait les os. 11 passait souvent

des nuits entières a marcher au hasard par les rues , et quand il rentrait au malin dans sa chambre , ses vétemens étaient sanglans et en lambeaux. Il se jetait sur son lit et demandait Poubli au sommeil ; mais vainement ses sens épuisés cédaient a la fatigue , son âme orageuse veillait dans son corps endormi. Parfois il se levait brusquement et se roulait sur le carreau glacé pour chercher un peu de fraîcheur. Il criait le nom de Marianna avec tendresse et avec colère , la foulant aux pieds et la pressant contre son cœur, lui jetant tour a tour Tadoration et Poutrage. Puis, quand il n^en pouvait plus , quand il s^'était exhalé en pleurs et en imprécations , il se disait qu'ail n'était qu'un misérable insensé , que Marianna Paimait encore, et il allait chercher près d'elle un nouvel aliment à sa douleur. Elle s'efforçait de le rassurer , et lui s'efforçait de la croire. Ils étaient lâches tous deux , l'un par amour , et l'autre par pitié.

Un jour, Henry était dans sa chambre, dans

cette petite chambre que le bwheur ne visitait plus , la tète appuyée sur son lit , sur ce lit qui n'^entendait plus que des cth de détresse et de malédiction. Il venait de quitter sa maîtresse après une de ces scènes oii madame de Belnave, vaincue par rennui , se montrait , en dépit d^elle-méme ^ dure , cruelle , impitoyable. Il sanglottait comme un enfant et se labourait la poitrine avec ses ongles. Tout )i coup la porte sViuvrit. Un rayon de joie brilla d^ns ses yeux humides. Mais en se relevant , il se trouva &ce a face avec George Bussy«

George lui tendit la main, mais Henry refusa la sienne ; il détourna la tête d^un air sombre , et resta un instant impoi^bilfs ; puis, s^ rejetant sur son lit , il étouffu daii^ Toreil* 1er ses cris et ses sanglots. Après Pavoir contemplé en silence , George se retira , grave et pensif , sans avoir dit une parole*

Il marcha long-temps sur les quais , d^un pas lent et réfléchi ; puis, de Pair d^un homme qui a pris une détermination soudain^, il alla ei%«

fwmer de Pàdresse de madame de Belnave au premier hôtel qu'^elle avait habite : une heure après, il se présenta chez elle.

LorsquMl entra, madame de Belnave voulut se lever ; mais ses jambes se dérobèrent sous elle. Elle essaya de parler, mais la parole expira ior ses lèvres. Elle couvrit sa figure de ses makis, pour cacher sa honte plutôt que son émotion ; car elle avait perdu le droit d^accuser et de maudire , et c^était moins un coupable qu^un juge qui se tenait debout devant elle.

George prit un siège. Il y eul un long silence durant lequel ils écouterait le langage muet de leur âme.

— Martanna. . . dit enfin George Bussy d^une voix légèrement émue.

A ce nom qui vibra comme un écho des jours heureux, madame de Belnave découvrit son visage et toumavers George un regard de stu^ peur el d^effiroi.

— Madame , reprit-il , je viens m^acquitter près de vous d-un pénible devoir , mais d'^un

devoir sacré , puisque je n^ai pas craint, pour raccomplir , d'^affronter votre haine et de vous affliger de ma présence.

— Je ne vous hais pas , monsieur , dit Marianna.

— Je vous disais bien que la vie vous en* seignerait Pindulgence ! poursuivit lentement Bussy. Je vous disais bien que rien n^arrive à temps et que toujours nous nous vengeons sur ceux qui nous aiment de ceux que nous avons aimes. Vous-même, madame, digne, à tant de titres , d^une destinée meilleure, vous n^avez point échappé a la commune loi. Aimée, vous n^aimez pas.

— Qui vous Va ditP demanda fièrement Marianna , chez qui Forgueil eût ranimé IV mour, si Tamour n^eùt été mort en elle.

— Allez , vous n^aimez pas , répéta George en secouant tristement la tête.

— Eh bien ! c'^est vrai ! dit-elle avec un profond découragement. Ah! le cielm''est témoin que j''ai bien lutté , que j'^ai bien combattu !

Ah ! j^ai bien soufflé sur mes cendres! tous mes efforts ont été superflus. Il est Marianna et moi je suis Bussy. C^est vous, George , c'^est vous qui nous avez perdus tous deux.

-*- Vous vous vengez sur lui , je me vengeais sur vous , répondit George. Pour arriver à la source du mal , il faudrait remonter bien haut. Mais la plainte est injuste , les récriminations sont vaines ; nous nous apprenons tous les uns aux autres à souffrir et à pardonner. Non, Marianna, non, ce n^est pas moi qui vous ai perdus. La vie seule est coupable ; plaignons-nous à Dieu qui Ta faite.

Madame de Belnave subissait humblement la vérité de ces paroles qui Tavaient tant de fois révoltée, et c^était un triste spectacle que ces deux êtres , revenus de leurs illusions et jetant sur la vie un regard froid et désenchanté.

— Je suis venu , poursuivit-il après s'être un instant recueilli , pour vous aider a réparer , autant qu'il peut être réparé , le mal que vous avez causé sans le vouloir.

«* £h ! le puis-je , mon Dieu ! fl^ëcria*t*dle arec désespoir. Il déchire mon cœur pour y chercher les biens qui n^y sont plus , et ne Yeut pas de ceux que je pourrdus encore lut nSrîr. U ne comprend rien , il ne veut rien comprendre! ajouta*t«eUe avec un monvement d^humeur.

*— Nous avons été comme lui , dit George ^ il ne Caut pas lui en vouloir : il aura son tour, il comprendra plus tard. A cette heure 9 il but le sauver*

«— Diles, ah! dites, s^écria-t-eUe ; est*U besoin de tout mon sang î

«— Il est besoin de tout votre courage*

•— Que fiiut-il faire ?

— Le quitter.

— Jamais , monsieur , jamais ! réponditrelle avec une noble indignation*

— - 11 fout le quitter , répéta George avec sang-froid. Votre âme est grande et généreuse, je le sais ; je sais que vous vous résigneriez à mourir plutôt que de vous retirer la première

da duel où vous êtes tous les deux engagés. Mais il s^agit de lui et non de vous. Votre des* tînée est achevée : la sienne peut encore être belle.

— S^il en est ainsi, monsieur, démontrezlui que je suis un obstacle h son bonheur, et quand il Pexigera , je me soumettrai sans murmurer ii ce dernier sacrifice. Je rentrerai, pour ne plus en sortir, dans la solitude où vous m^avez plongée. Mais, je Pavoue, je suis sans force contre sa douleur, et ce lien dût-il m^étouffer , n^espérez pas que je le brise.

— Vous le briserez , dit George , parce que ee n^est pas lui , mais vous quHl étoufferait tôt •u tard ; vous en aurez la force , parce que lui ne saurait la trouver. 11 ne comprend rien, il ne veut rien comprendre , vous - même le disiez tout à Pheure. C^est donc pour lui , madame , pour lui seul que je vous prie et vous adjure ; que la pilié vous rende cruelle ! S'il fallait pour sauver votre sœur lui plonger un couteau dans le sein, si votre main était la seule

qui pûl la sauver à ce prix , votre main hésiterait' elle? Oui, Marianna , vous Tavez dit , vous êtes un obstacle dans sa vie[: vous dévorez ses jours sans profit pour vous, sans profit pour lui-même. Son père en gcmit; au pays, ses amis en murmurent; on s'affli^'e de voir sa jeunesse sVcouler sans travail et sans dignité. Vous Tavouerai-je? on va jusqu''à vous blâmer hautement.

— Que voulez-vous? dit Marianna que ces reproclics irritaient, il ne fait rien , il ne veut rien faire!

— Il aime, repondit Bussy; vous appelez cela ne rien faire. Je sais des malheureux qui travaillent vingt heures par jour cl qui accomplissent, à mon sens, un préférable labeur : il leur reste quatre heures pour dormir et pour oublier. Ah! sauvons-le, ne Taccusons pas. Uéveillcz dans votre cœur ce qu'il y reste de tendresse , d'affection et de dévouement jtour le rendre aux devoirs qui le réclament.

Il commencera par vous maucUre, mais un jour il vous bénira.

— Vous ne le connaissez pas , dit-elle , il en mourra.

-»- Non , dit George , il n'en mourra pas ; • nous n'en sommes pas morts , nous autres. Qu'espérez*YOus , en prolongeant une liaison qui vous meurtrit tous deux ! vous ne pouvez rien désormais pour vos félicités mutuelles. Vous absorbez sa vie, il épuise la vôtre. Qu'attendez-vous de l'avenir? vous aurez beau faire, vous ne rallumerez pas en vous l'amour éteint; vous ne raffermirez pas en lui la confiance ébranlée. Je vous le dis dans la tristesse de mon âme , il n'est plus de bonheur possible entre vous.

— Ah ! je le sais bien ! murmura-t-elle. Mais il n'a que moi au monde , je ne l'abandonnerai pas.

— Un ami lui restera pour l'assister et le soutenir, pour l'aider aussi a comprendre. Reposez-vous sur moi du soin de veiller sur ses

jours, et de vous ménager dans son cœur une place où votre souvenir vivra toujours précieux et cher.

Il y eut encore un long silence durant lequel madame de Belfiavé sembla flotter indécise entre les conseils de Geoi^e et ceux <fe sa

conscience.

— Jamais , monsieur , jamais! dit-^lle enfin dWe voix ferme et résolue. L^amour , après tout, n^est pas seulement une fièvre de jeunesse, une fbUe exaltation , une chaleur de sang et de cerveau; c'^çst quelque chose de mieux, il me semble. Parce que je ne sen& plus en moi les brûlantes ardeurs du matin de la vie, s^éasnitil que je n^aime plus ? j^ibterroge mon cœur et j^ose affirmer le contraire. Je Paime, sans passion , il est vrai, sans folié , sàils enthousiasme

— Oui, dit George en Pinterrompant, vous Taimez par devoir , vous Fàimez par pitié , vous Taimez sans bonheur , dé cet amour pliis odieux , plus fatal que la haine.

•— > Qadi qu^il en soit, répliqiia-t-eUe , mon parti est nrrévocablement pris. Dussions-nous Fun et Tautre succomber à la peine , nous sommes enchaînes par un lien indissoluble ^ nous ne nous quitterons jamais !

«^ Vous y réflechires, dit George en se le*vaut. Un jour viendra, ce jour n^est pas loin 4 où TOUS accepterez humblement les consens que TOUS rejetez a cette heure. Si je puis alofâ tous être de quelque secours, écrivez un mot,' je viendrai.

Comme il allait se retirer :

—-Et vous, George, demanda tristement Marianna, à quel point étes^vous de la vie P Etesvous heureux? vous êtes marié ^ ihVt-on dit.

— - Eh ! mon Dieu , oui ! répondit Bussy. Il i^utbien en passer par-là. La vie est ainsrfaite, fou qui veut la changer. On commence par armer en guerre , on finit au coin du feu , les pieds dans ses pantoufles.

Là -dessus il sortit; après lui avoir baisé pdiment la main.

— Et nous devions nous aimer toujours ! s^ëcria Marianna avec un sombre dese^oir.

Cependant, entre les deux amans, la position devenait de jour en jour pfais intolérable. Henry se cramponnait avec une in* concevable ténacité au cœur qu^il sentait près de lui échapper. Dans la^ sécurité de son bon* heur, il s^^était montré volontiers brave et fanfaron; dès qu^il entrevit qu^il pourrait être pris au mot, il devint pusillanime et lâche. Jamais homme n^abjura plus complètement aux pieds d^une femme orgueil et dignité. Marianna luttait encore ; mais les paroles de Bussy lui revenaient saiis cesse h Pesprit et Pobsédaient jusque dans son sommeil. Il est vrai qu^elle les repoussait avec indignation, mais un événement imprévu les lui fit accueillir avec plus de bienveillance.

M. Felquères mourut ; Henry se trouva tout, à coup a la tête d'aune assez belle fortune. Bien qu'ail n^eùt pas a se louer de son père qui, d^ail- Içurs, n^avait jamais eu a se louer beaucoup de

$m ftk , H te pkttm rnicèresMiiA. Maàsamtét BebiaWne kii nmfi<}iMi p«9 en cette circon^ ètaaee ; elte retroQta, pour le eiiider, dUs to»threiM de{i«î« lony-Voiys immlMs^ Mm^ an fmA d« eœur , elle*<^|[»tmva une joîe crianHieU*, en voyant qite ce )eune hemme était rkhe et Inakre de 6a 4le$tkiée«

' Qmli^e temps après la mort de M* Fd- ^itères, el)e reçut de la prorinee, par l^kilev*mëdfmre de Bossy, tme lettre as^a etipange, -lin vieil oncle d^Henry la smnmaît die rendpe son neveu aux devoirs quMl oubliait pom* dlle. La lettre était sévère , ridicule et tonckanle k la Fois : Henry s^ nommait Renaud et madMie 'de Belnave Armide ; il y était aussi que^ue peu question d^Hercule MwnA aux pteck d'^Oraphale. En des temps meiKe«irs , Mamn.» tèt ri franchement du vieil oncle ; elle le pfit 9m sérieux et s^irrita de la res}M)nsalNlrté qu^oa faisait peser sur elle.

Elie caressa bientèt Tespoir de s^eh airan-

clrir. Long-temps encwe elle r^ta ; isais , um n« 15

hemlk de ses fMwts «t «U tMi éMUdfe, mtémt enim qu'il n^était filui «niM eik «t lui, mmh sraleMeiiil é» fa^nkeiir , lam d^wiilmiM pot- •ible , kaneelëe ^^ailknrs fm BaMif i|uî m«#p Mit «ans oeMe à la ahwye^ elle Taïq^iilk wi )Diir à ««n aide. €^i^ acc^iumiu

— Eh bien ! vous T^n^iMleii « 4ît*eUt. Hitux ynmlL mt &nk éH^m aaul coup ipp de pMlongernaéi rade marlyre« Yaui eavez ifwei, «Hl ne a^agiaaail «pie de moi , je ne dninande «nt ni fvâee M«ierci ; mai» c'^eit 4^ iiijL^^il a7a|itk cette Iimm ; il fimt le gaiwcr» wnvawici Mais« d^abord, répQivl6ft<'awî da Iw 9i|p iMUtretete.

, Je réfMmds de kd s w nia tête ,.dit Gear§i.

*^ Vow Bflie prowelteg de veiller aur «ai ÎMia , d'^aaiister aoai deseqpmr » de panser 4ap Mctenrea, d^^tre pour lui Taou k plua de¥eii% le plus tendre des frères?

— Je vous le promets , dit&uay.

^^ Et vous lui parlerea de maif aî#uta4 elle d?uiie iFaix jiarfmidMmnr eoMie. V^m lui «p

TOUS rempechek^ez 4ie me mauiKMf ^^ it ywi$ b jure.»

— Dites, ah! dites-lui ipM-îel^kitiiaîfli^ 01^ qm^ )etU»« lé^pi^neMe, s^^ona-i^le en pleurant. Diii» im cpM f asuraîs «HOidé ap wm mme jeée peu" liit donner un )o«r keureux. l)iiM-kû «|tt» )0 Mis Imb àjakÙMbe, ^^ilmVi ùMi^ bk» chi foun^Y ^qpie sa lUiitiiir fnA envie kkinbnne. Qn^il smé» , a|i S qw^flimdin soiteirt q«6 cNmI en vue de te» boidie«p qâm )VMK)eii»{Jfe ee aamifiee; dilM-kii qi»^ efl jewie , q«^il ^^aénim ssois de«te, ëi que nei-t je B*ai pitts qu^h iiMNR%*.

-^ Il saura tout ceb , dk Geovge.

— Bt lAissi que son seuvenir me sai^ea jiar «* tout, que^^nais ^ pensée ne sera ëtranfeveli bœiei^e, cp^ilaura, tanl qoeje^vrai/une amie , une sœur, une mère.

*'^~ «fe vovM promets cte JnM * flMPe fevi ee qui se di%e»p(u<eâleeireeiist«pee, ai)MiaBwsy,ii tient •ck safvrà^ o« Itariwiiw Y«ulaiit em

vtê

est jeté, je partirai dewaia.

— Vous êtes un noble cœur, dit tteorge ^aiplrlwtiit rasMiré.

— Âh ! Iftîsez^vdiiB! rëpendit • elle , je ne sMBqn^une laiséffable coaame ronu^

. EUeétakdëGkfeeàpartirlekndMUiiopMir. VieiUeviUe, domaîne qa^elle avait afi^porle %m A#l a son nari et que cekii-ei lu} airîait restitàé, après leur séparation* Comme eUe ne se amr Nût pas le coaragse d^afi&onl»* . ks fsrews d^Hcnry , ses krmes et son désespoir , il fiât conwnii qae Gcovffe s^empai«rait du jeiwe homme durant tout le jom*, et qu^l k timir drait éloigné de la maisfHi de Ms»*ianna , soin d'hantant plus facile que Bussy, chaige des aHbîées d^Henry., avait avec lui, dqpaisk mort de M. Felquères ) das confiérençes louf oes M fréquentes.

•^ Vous lui remMIroB celte lettre , dit MarîapMu Qu'ail ignore oii je vais ; mais n'^ouibtiefi

pat ipot 9k ma ffmmê 4*éi né^mmm kéi

wi Mot de wekm raffinât pour né fnèe lieeourir. Et maintensmt, George, adieu! ftîotttai4> elle. New av(»is Mt tMis éai» beaucoùfi de mal. Puisse cet e^mt me psordonner un janry comme je vou paitioiuie k cette beare !

Le leiufemam , George alla prendre Henry et kn {HToposa de Tenir pâiser , avec lui , la jommiëc ches un de ses amis, h Aulnay, vatléi cfaërie des poètes. Henry accepta d'^abord, puis pefcisaolistinmieiit. Il était pâle, languissant et n'^avait g^mta auomie dtstraction.

— > Vieu , dit George , nous ircaisii cheval^ iMW ïïimê promeMroM dans^ le bois de .Vcrwiem.^ Le jgn^ aîr et le mmweÊÊmkt te fe^pont du bien. Ym quel don» aoleil et quel beau jo«i6 d^auloÉane !

•— Le soMl m^^imiie^ dit H^iry d%me vois aiaisaée ; les bois m^emmmuÊ^ «Mit i»^enr

— Voyons , ne te busse pas dbattre ainsi ; coinaie une tanme ! s^éeria Bussy m bii secenaot lelwas* SaisHuspiatii es la«bef

màJÊUmnt.

triÉacrv nan pabà Aiibay, Henry s^ebsllbakà DepoiAt Mrlir ée Phmt, ëNÎs mmt les quab^t 9fir Un hmà&mcé». H MM^haiid^i^ pin» iisti^ait ^ sans iten ymt ni vien entMidrc a«io«r êmhâ. Gmi^peiesBaya ▼nineiaMft de le dîàlrMM ^ «de dMiier le iàxsage « ses nâèiiiMw; e^est4 pèR «"iiiMA lai aritelier qfinkpies fwdaft, « 1 ongs intervaHes. H le ioondnflk an 40% an ahmfék^y^ mais ces eKrcÎGes lïe le ^Aaimaient )i4». Oes îeiRies gen^ qui i^^aient cmmi iiWNqucs iMnees ^MtMiiPwWïwA') veMaeMSM « le 1 MèliMltre. Vers ie iHiieadv jêfa% ii vcinhit fe diriger vers la demeuré de Mai'iailita ^ maïs Gmrge fo^da 4ens «n semopposé. il se^prit àttSwevter Imigmimciit B«r Pauoisr^ cMsfMne^ nani bien que c^était le seul moyen de Aaut Tj^ttentiofi île ee- nuklbettreux jevne homme. lieiify pami PécaMer eti uibin^w an fàk* giiaiit iflftéréi. fipjÉaéyar t iliiL lywgii «iwtia,

iV.A-.-

il wmÊiSmttL le àémt de se Mjpoier; nais B«Kf , «Mwdi^rws pvéteilas, contiiiiMi de It tenir en action, dans Tespoir d^amniîv ciirliii Pàiarfîe de IMkme par h £fttigiia du cerps. Enfitt Henry dMwa impcritusenent $fà^à tottlttt dier chefi Mariannau

-*• Auparavant, dit Gtor^e ^ il Cnt qiM ta tiemies chee moi , j^ai des lettres importantes \k te comnHiniqiier, relaltvement à la succès* sHMt de ton pcK*

*^ YoiM savez , répondit Henry , que j% n'^entends rien à ces sortes d^iAiires , et qu^ Mi wéjfmfM de mW eecuper*

— Viens, réplMp» Oeerge en Pentr wÉnaiif , j\à besoin de ta sîyiatttre.

Henry arriva liMVisé cbez George. Il pou* vntéire ipuitre heures de Taprès^midi.

•— VeyoM , dit le jeune itotnme «n prenant wie phane , que fiiut-il signer? hàtons-nous*

— Il faut préalablement, répondit Pussy, e» tiranî; ffuncartottnînr une liassede papiers, quo tu sacheiii (ffÊoi tu t^engagei*

Tôt

^^ Cesl mutile, dit Heéry avec imfétàÊmcc ; j^ai pleine confiaoce «n v«us. Où; bmlH çif^er, )« yens prie?

-f- Du tout , du tout ! s'émà Gew|fe ; ce M^ut pas ainsi que se traitent. les aftôres.

— Lisez donc , dit Henry avec humeur ; fe V6US écoute ; mais , pour Dieu ! lisez yîte^

George déclama dVne voix lente et açpea^ Imée un horrible grimoire , qu'ail accompar gna de réflexions et de commentaires à faire pâmer d'^aise tous les loups cerviers de la chiemae. Henry était au si^iplice.

— Est-ce tout? deiBandâ-t-il en. se levMlv iMMjpie Bttssy eut cessé de lire.

Cinq heures sonnaient en cet instant à Notre- Dame. Il y avait une benre que .madame de Belnave avait dû quitter Paris. Geoi^e se levu à son tour. G^était un homme qui allait droit au but, et dont la main, prompte et sûre^ ne faisait pas languir sa victime.

'^^ ISon y ce n^est pas tout , dit^l d^un tw solennel. Henry vAS^tu du .courage f / .

De pile ^u^il- était , le jeune honaoQC deviat livide.

r-> Je te demande si tu as du coura^ ? ré* péta froidement Bussy.

Henry s^appuya contre le lAur.

— Mariahna est morte ! dit-il.

— Morte pour toi /répliqua George , elle M partie.

Ce ne fut pas un cri , mais un rugissement qui sortit de là poitrine d'^Henr y. Use jeta sur lai porte , renversa George .qui cherchait a le retenir , et se précipita dans la rue. 11 n^avait pift de chapeau ; ses yeux étaient hagards ; sas dieveux volaient au vent ; ses pieds brûlaient le pavé. De la demeure de George à celle de Marianna , il ne fit qu'Hun bond. Arrivé dans la cour de Phôtel , il vit une chaise attelée de trois chevaux ; le poslillon était en selle. Il escalada en deux sauts Pappartement de madame de Belnave. 11 trouva Mariette dans Tantichambre.

— Mariette, dit-il pour éloigner tout soup-

çen , f ai et longs adieux k Mtt k Ttire maîtresse. Prévenez le postillon; on paiera, s^il ïe feut, triple poste.

Il entra dans le salon ; tout 8^ ressentait èa désordre d'un départ précipité. lAarianna était près d'en sortir. Effrayée de le voir fermer la porte k double tour, elle voulut s'élancer sur le cordon de la sonnette. Mais Henry la pté» vint. Il l'arrêta d'une main , et , prenant de Pautre des ciseaux oubliés sur la cheminée, il trancha d'un seul coup le cordon , qui tomba mr le tapis, comme le tronçon d'un reptile. Markntia s'était cfôsise; il s'approcha d'eMe, dénoua froidement les rubans de sa capote de voyage, qu'il jeta sur un meuble; puis, s'appuyant contre ta cheminée, pâle^ le visage déBait , les bras croisés sur sa poitrine , il la regarda en silence.

— Ecoute-moî, dît-îl enfin ^ et, quand j^aurai parle, ta seras juge dans ta propre cause, H ne tè èera fait exactement que ce que tu croiras avoir mérite. Je crois , moi , que tu as mérite de mourir et je suis venu pour te tuer. Mais si tu en décides autrement, tu vivras. Ecoute doiitc et sens calme , car tu partiriu, je te le

jure ; seulement le voyage sera plus ou moins long, voila tout.

— Tuez-moi tout de suite, je ne demande pas mieux, s^écriat-ellc.

— Non, dit Henry , il faut d^'abord que tu m^ecoutes. — - Je ne pense pas qu'ail y ait a^ monde une créature plus ingrate que toi envers la destinée ; je ne crois pas qu'ail soit sur terre un être qui ait renié plus d'^affeclions sacrées que tu n'^en as renié ; tu vas en ju* ger* Tu avais une sœur, une soeur adorable, un ange de grâce et de verlu, une âme toute divine; je ne sais même pas comment tu as jamais osé me parler d^elle; quand tu me parlais d'^elle , je rougissais pour toi. Elle Oaimait , comme la mère la plus tendre peut aimer une fille adorée; tu étais sa joie, son orgueil, sa sollicitude ; elle eût donné sa vie pour mé^ nager la ti/snne. Cejtte sœur que je t'^enviais , c^tte 4me céleste qui ne vivait qu'yen toi, tu Tas quittée. Tu avais un époux , noble esprit, noUe cœur ^ honneur intact , probité saline ;

bMHnéiiMi m parles ck lui qu'^awe r«ipeet M vénération: II avait mis en 1:01 t^ut swi espoir. Il n^est pas une femme qui n'^eÉt éN> hcorcwsc et fière de piurler le nom de cet limmne •! éê s'^appuyer sur son bras ; tu Tas quîilé. Four <pii ? i^our des gens qui ne sei>t pas difnes êm lui serrer la main : pour im Buasy el pour uA enfenl ! Tu avais un intérieiur duH^mant où lu ridais ' en souver^ùie , ek clweun n'^avait d^auLre soin que àfi sQurire ^ les eapnces. Tu avais des amis dévouée; autour de toi s^easpn»** saie^tde^ serviteurs soumis et fidèles; un rayon de les yeux , un sourire de tes lèvres faisait le soleil à Blaofort. Tun^as eu,|^lié de frâi : sœur , cpcHix , frère , wiis , patrie , tu as IimiI quitté! Dieu, en te privant du booiieiir d'hêtre mcre , a voulu Oépargner un crime. Bemercie* le de ne t'^avoir point donné d^enfians : tu les aurais quittes.

— Vous outragez une femme , s'^écria ma^ dame de Belnave.

— Tu A'^es pas une femme^ dit Heiury^ tu

»Vb m» dm iMit. Dmq , poor l^étefuelmiMeiir dft w«K ^^ï • jelés sur ta raute , Va donëe de yidym imaypiitioB el àê quelque beauté; MRklu n^ m €oe«r ni âine. Quel homme, je ta le dMMmde , youëraii Toir en toi sa 1^ ou m ammt , s» mève on ami épouse f Je te dâ|e dPeAtreiiwr 1» seul. Une chese te restût , qui pèuWt an iMaoflft le justMer et t^absoudre. CTëlait TanMir. Ik bien ! tu as feilH k la paslîtti aai^aa an de>v#ir. Tu as été mauraise

"^ Tue^oioi done! qu^attendes-vous f diteue»

«M*> «Pbtlend» que nens ayions té^é nos Maqites. —- Je Ht te parie pas âe moi, mais (fis si )• ne tHd pas bien ainée ! Dis si ma tendresse a recidé devant aucun sacrifice ! Mobile dans ses impressions , mais immuable dans son essence, dis si Tamoi^ que j^avais pour toi n^était paa le véritable amour ! A cette heure encore, tu n^oserais affirmer que je ne t^^aime pas. Toi , m'a^-Hi fait asses souArir? HPas-tu assez abreuvé

de fielP Ai-|e aaseê niMidiît le jour m fe i?i chai à la mort? aî-je asi^ regrettera la vagH^ ne nous eut paa englaokis et roulés tous àmt- «ur la yr&va ! Maudrte aa«gi la mai m tu Vmr qéUM deea funeste bieu&tt I MaudHe nmliuf riiawe «m je te vkpour la {iMinîèie Mal €ai^ il faut qu< je te le dise , depup que je te cmr nMi|>e n^'aipaa eu un iuitairt^ de 'hmhmn^^ 1# jpmr où je te vis pour la {Mpesaiere îok^ — je n V vais pas vingt ans , -^ £ut I9 dernier de mm jiuiiesse. Ton preinier regard me treuUa, # dès-lors ce fut fini dans mon âme de t^iit repus

^ de toute sérénité* Tu Ves étonnée parfo^ de me vok brusque, colère, irrit^d^e; mes tu ne savais pas ce qui se passait dan^ m coeur , tu ne savais pas que ces en^iwteniénlp ^i t'^épouvantaient n'^étaient que des éclioi ai^blis des tempêtes <pn le ravaigeaient* No^^ tu ne sais pas ce que j^ai souffert , tu ne t^e» dcHitea même psis ! et, quand je disque je ne te d^ pas un instant de bonheur , ce n^est m vongewce , ni ingiutilnde , mAÎs u«e nJUrnnr

^fértlë. N«iA, )MMUii iwalant de bonlieiir! Il n^est fm nn imlant oii je nW SMli la jalousie du fmssé me ronger le sem , et se glisser, comme tm iiêrpwit , soM tes caresses ; je n^tt pas pris wn bmtr sur tes lèvres saiis y trottvtt k teaee 4lesbsmers de Bmsy. Tesye«x avadenteii pour un antre . les . mêmes regards, ta. bouche les Méines paroles , tes bras les jnéiMS ëtreinles ; et, quand tu me jurais un amour ëlemel , je Toyais le fantôitoe de ton premier amour qm se iminatt de ma crédulité. Et puis, te le diratjeP Tu m^avaos parlé de ta sœur et de ton Mfiari. Je les vengeais sans y songer ; jV

irafs beau t^aimer, je ne t^estimàis psâ* Ait ! tu m^as ïait une félicité bien amère ! Quand, auprès avoir essuyé tes larmes, celles que 'Oeorge fàisiit couler , j^allais , par les miits sombres ^ déchirant ma poitrine , in-

sultant ^ ma destinée, je souffrais moins qile je n^ai souffert depuis dans ton amour. j( y a eu ded jours où , sortant de tes bras , liràlant encore de ton ivresse , je me 9ui$

sauvé pour te cacher mes pleurs* Il y a eu crborribles mpmens où j^ai voulu Couvrir le sein et y fouiller pour en arracher Timage de ton premier culte. Cette image me poursuivait partout , je la sentais toujours entre ton cœur et le mien. Va , s''il eût été possible d^anéantir son souvenir avec sa personne , il y a long-temps que cethonmie ne vivrait plus! Je ne te disais pas tout cela, je nVsais pas, je craignais de te décourager ; je voulais te laisser croire à mon bonheur,

— - Si vous me croyiez plus heureuse , nous nous tro^lpions tous deux , dit-elle.

— Mais je ne te quittais pas , moi ! s'^écria-

t-il ; mais je t^aimais dans ma douleur ! Pour

t'aimcr, je n'^avais pas besoin d'hêtre heureux !

Je t^aimaîs sans me demander sMl était un sort

plus beau , sans espérer des jours meilleurs. Je

t'^aimais , je t'^aimais enfin! Je me disais que

ton amour ne pouvait se payer trop cher, et

que pour le mériter je pouvais bien souffrir

un peu ! Et je souffrais en te bénissant , et je te II. 16

glorifiais dans Vnes larmes ) to\ , 'cependant , tu nourrissais des projets de fuite et (ï^abandon ; tu voulais partir , tu partais ! Tu partaîis lâchement , furlîvenjent , sans rien dire , comme uile criminelle ! Vois-ttt , îl feùt que tû sois folle pour avoir pu croire \iù in^lan\; que je te laisserais faire! Tu pouvais ï)ien me tromper un jour, mais tu ne nierais "point échappé ; je serais allé te chercher ju^ qu^au bout du monde. \h ! tu partais ! ah ! tu me délaissais ! Cet amour t^ennuyait , il te fallait des distractions nouvelles ! Tu pensais que, lorsqu^on est las d'^ùn coeur et qu^on à pris de lui ce qu'ion voulait en prendre , il ùe reste plus qu^à fermer ses malles , et que tout est dit ! Tu croyais qu'on peut ainsi jouer impunément avec la vie d'un homme ! îîon pas , s'il te plait ! Ce serait vraiment trop conimode.

— Mais tuez -moi donc, mais tuez-moi donc ! vous perdez votre temps, dit-eUe.

Exaspérée par ce sang -froid, là fiireùr

d'Henrymconnutphis de bornes. Il smibi^ur nu poignard qui pendait à la tenture , près dé rencadrement de la glace. C^ëtait un poignard ihâlais, qui se trouvait Ik comme objet de curiosité; le manche en était Uzarré, la latM ressemblait à une blessure. Henry rarrachà de sa gaine, et, plongeant sa main gauche danft les diereux de Marianna :

— Allons 1 s'e'cria-t-il ; de toute façon , ce ne peut être qu'aune bonne oeuvre. Jeté connais; après moi, tu en ferais souffrir bien d^autres! tu n'es pas femme h t'arréter en si bon chemin.

H leva la main pour frapper. Quand elle vil cette lame terrible qui flamboyait au-dessus dVUe , madame de Belnai^e poussa un cri perçant et voulut s^échapper. Mais Henry la tenait par les cheveux qu^il avait enroulés auteur de son poignet. Etle tomba à genoux , les yeux tournés .ers rarme qui la menaçait , épouvantée , mais non suppliante.

->— Avant de moiurir , dit-elle , )e voudrais décrire à ma sœur.

La main armée d'Henry s^abaissa. Us n^avaient entendu ni IHm ni Tautre la voix de Bussy qui retentissait depuis plusieurs instans en dehors du salon. Tout a coup la porte , en* levée de ses gonds , s^ouvrit avec fracas , et George se précipita dans la chambre. Tous trois restèrent silencieux , frappés de la même pensée. C^était la seconde fois qu^ils assistaient ensemble au dénoùment d^un pareil drame. -Les personnages étaient les mêmes; seulement les rôles étaient changés.

— Qu^est-ce que cela signifie? dit enfin Bussy , en prenant dans sa main la main armée d'^Henry.

. — Cela signifie , répondit le jeune homme, que je veux la tuer , et me tuer ensuite ! Et peut-être ferais-je bien de commencer par toi; ajouta-t-il , en le regardant d'^un œil fauve.

— Allons donc ! dit George en le désarmant, vous êtes fou.

Sans s^expliquer pourquoi,Henry subit cette influence. Il se jeta sur un divan et sa fureur

s'^abattit en larmes et en sanglots. Marianna pleurait de son côté et se tordait les bras ; forte contre la colère de son amant , elle se trouvait lâche en présence de sa douleur. Greorge les contemplait tous deux.

— Henry , s'^e'cria madame de Belnave , je

ne partais que pour vous sauver. Dieu m'^est témoin, et George aussi , que ce n^ëtait pas vous que je sacrifiais en partant. Eh bien , dites un mot , je reste.

Elle voulut s^élancer vers lui ; mais George la repoussa , et s'^approchant d''Henry :

-^ Ce mot, tune le diras pas. Tu ne seras pas moins fort que cette faible femme, tu auras le courage d'accomplir pour elle ce qu'acné voulait accomplir pour toi.

— Va-t-en ! s**e'crîa Henry ; Marianna , ne Pécoute pas. Il est jaloux de ton bonheur et du mien.

— Jaloux de votre bonheur ? dît tristement Bussy ; tu ne le pensés pas! Va , je le connais, ce bonheur , je Tai vidé jusqu'à la lie.

rrft Ya-t-en! répçt» Hepçy : ç*^s\ toi , maiis:^ tr€ , qui m'^aa pçrdu !

— * C'est pour cela que je veux te sauver, et \e te sauverai , dussé-je déchirer ton eœmr e| le mettre en lambeaux! Henry , Marianna ne t\dme plus.

— Il ment , cria Marianna , je vous aime \

— f Elle ne t'^aime plus, te dis- je.

— Qui donc me trompe de vous deux ? 4it Henry.

•r- C'est elle ! réfdiqua Geoi«ge. Et ne le sens-tu pas ? est-il besoin que je te le dise f faut - il çncore que sa piti^ t'abuse ? c'est elle qu'il faut plaindre , c'est sur elle qu'il faut pleurer l Tu as lassé ce cœur comme elle avait lassé le mien. C'est die qui l'a dit : elle est Bussy et tu e^ Marianna ! souffre donc ce qu'elle a souffert , ce que j'ai souffert avant vous deux- Ce que je lui disais autrefois, je te le répèle , hélas l Tu sentiras un jour combien les turbulentes ardeurs d'un cœur jeune et rempli d'orages sont importunes au cœur £atfgué qui

n^a^rf^ pliu^ qu'^w ^po$. Et peut-être 4oT6. \fà p^4Qp[9^^s-ta , peut*étve essaieras* t\i \kn rie(ouT 11104ns .i^evère sur cçs jours aVreuvéç. 4e t^ lacmijBS ! on t'^ei^eijpqera Findulgençe.

—, Va-l-en l cria Henry , porte ailleurs tes ^deuses pafiximes^ porte au ba^e la déprava- ^çp. de ton âqie !

La télé cachée dans ses ^lains , Marianna pleurait à chaudes fermes.

— 0 mon çnfantl s^écria George d^une voix at|f;n4rie, À x^on ch^r enfapt, tasQuSres bien ^s dPfite , maïs que scraît-ce, hélas! si elle t^çùt abapdoppé poqr un autre? que serait-ce, gfitand Pîeu ! si tu yqyaîs ton amante infidèle portera un rival ses caresses et ses baisers ! Moi qui te; parle , Henry , j^ai suivi a pied, au pas de çoiirse , la voiture qui conduis^tit ma mai* tresse a4firée daps les bras d^un rival heureu^. Et je ne Pai pas tuée , pourtant ! je Tai vue franchir le seuil de Thomme qui me volait ma vie , et je ne Pai pas tuée , et }e ne suis pas mort , et^ de quelque douleur qu^^elle

m^ait abreuvé , je lui ai pardonné plus tard. Tu pardonneras à ton tour. Le pardon te sera facile. C'est une noble créature ! séparée de toi, elle aura ta mémoire en honneur et en vénération. Ce n'^est pas elle qui te livrera

a la haine des méchants et au mépris des sots ! Elle dii a ton amour , elle cachera tes faiblesses. Elle dira que tu étais un tendre coeur et que tu méritais une destinée plus belle. Elle ne t'^accusera pas pour s'^absoiidre, et , si Ton t'accuse près rf'elle , s'^il se tréuvé des misérables qui cherchent a ternir ton image a ses yeux , elle répondra qu'elle te connaît bien et que la calomnie est lâche. Elle ne détachera pas de toi tes amis , mais elle les priera au

contraire de redoubler autour de toi dèten-

dresse et de vigilance. Elle veillera de loin sur ta tête toujours chérie \ et loi-mêmé , un jour , orgueilleux du passé , tu garderas le souvenir de son amour , conutie une perle dans ton cœur, tu le porteras comme une cou ronne invisible à ton front.

Georges s^iftterrompit un instant ; on n^cntendait que les sanglots dUenry et de Marianna.Il allait de Tun à Tautre, leur prenantles Baains, essuyant leurs larmes, s^efforçant de les consoler et de les fortifier contre eux-mêmes.

«^O mes amis, disait-il, vous me croyez mauvais et cruel; vous m^appelez une âme endurcie. O mes amis, voyez, je pleure, comme un enfant, avec vous. Tout mon crime est de savoir la vie» Henry, mon ami, mon frère, toi que ta mère me donfia au lit de la mort ! Marianna , ma sœur , croyez ma triste expérience ! Quittez- vous noblement, il en est temps encore. N^attendez pas que votre amour soit à jamais flétri et souillé. Ainsi que je le disais autrefois, préparez un ehsHRp à vos souvenirs. Que vous puissiez vous retrouver un jour ! que vous puissiez, un jour, vous rencontrer sans haine et sans mé(>ris! qu^il vous soit permis, après les liens rompus, d'^échanger des regards bienveillans et de douées paroles !

(ienry ne pleurait plus. Après un hfffg silence ^ il se leva , calme et grave , et s^avança vers Marianna.

-T- PuisquHl est vrai que vous nem^aimç^. plus, lui dittil, vous êtes libre. Paud^n^/^Aioi le inal que je vous ai fait , comme je vous pardpxme.celui que j''ai souffert k caus^ de vous.

— Viens, viens sur mon coeiur, s'^ecria, Gteorge en le pressant entre ses bras.

— Je vous aime , dit Marianna , «ans lever la tête. Quittez-n^çi ,- gardez-moi , ^la viç oA^ toute à vous.

— Non , dit Henry , partez , et que mon souvenir ne vous soit pas trop amer.

George les attira tous deux sur sa poitrine et les tint loog-temps Fun Tautre embcas* ses. Long-temps on n^entendit qu^ des cris et des mots étoufiGés. Bussy mit fin à cette scène déchirante ; après avoir confié madame de Belnave aux soins de Mariette j il entraîna soit malheureux ami.

Henry suivit George d^un pas presqa^illl9u-

ré. Mais, lorsqu^il fat rentré dans sa chambre, a la vue de ces murs qui lui rappelèrent des souvenirs dW bonheur perdu sans retour, il se jeta sur son lit, et, se tordant avec désespoir, s^arrachant les cheveux et se frappant le visage :

— Marianna! Marianna! ma chère M arianna! s'écria- t-il.

George se tenait au chevet , debout , silencieux, immobile. Contemplait-il cette douleur d'^un regard de pitié ou d'envie ? c'est ce que nul ne saurait dire.

Ce triste voyage dura-t-il un jour ou un siccle? Madame de Belnave demeura, pendant toute la route , silencieuse , immobile , anëan* tie , Toeil morne , attaché sur le ruban poudreux qui se déroulait devant elle • £lle traversa ainsi les sables de la Sologne et les champs du Berry, sans chercher à se rendre compte du motif ni du but de sa fuite , sans se demander

où sa course s^arréterait. Que s^étaiuil passe? Où allait-elle P L^infortunée ne le savait plus. Elle avait perdu jusqu''au sentiment de son désespoir. Elle écoutait dW air stupide le roulement des roues , et comptait d'un regard distrait les arbres qui fuyaient sur le bord du chemin. Elle franchit , sans y prendre garde , la limite qui ^are le Berry de la Creuse ; mais à peine , pour gagner Vieilleville ^ la voiture eut-elle pénétré dans les terres, Marianna reconnut le sol natal au parfum qui s'^en exhalait, k ce parfum que nul ne saurait dire , qu'ion ne respire jamais sur la terre étrangère , et qui n''a pas d^autre nom que le parfum de h. patrie; Sa poitrine, se gonflant avec volupté , aspit*a Taîr tout impfégné des âpres senteur^ du gtenét et de la b4*uyète.

Cétait par tme belle maYmée. La soleà

dépouiHaît de leat "manteau dfe brume

léfi montagnes l>Ieilës de VitOTitdn. Lès oi- Seaux setouâiënt lettre s&iés hmzurées de ro*

sée ; lés caillés cliantaient daùs les sillons de blë noir, la bergeronnette se balançait sur lè bord dès étangs, perdus au milieu des ajoncs. Dqa la nature était prise de cette vague mélatlcolie qui précède la fin des beaui "jours. De longs bataillons de grues filaient dan^ Tâzur Voîîé du 'ciel ; les corbeaux s''àbattaîerit ^dans les landes ; les feuilles desséchées se détachaient des bramdtees , et ïe vent, en les dispersant, en tirait dé confuses harmonies, pleines 'de deuil et de tristesse. La voiture i^oulait entre deux haies de houx et de sorbiers. Biehtch; 'madame de Belnave reconnut les rftes au milieu desquels s'hélait écoulée son enfance. Vers le soii?, comme le soleil se ' cachait lentement derrière les grands bois de thênes , elle aperçut les tourelles de Yieilleville qui se dessinaient sur le fond rouillé du 'feuillage. A cet aspect, son âme se troubla. EHe descendit de voiture et se fit précéder au château pair Mariette. Elle avait besoin de tecùeWement ; elle tenait d'ailleurs k n'^ar-

river qu^à la nuit, désireuse qu^elle était de D'hêtre reconnue depersonne et d^échapper ainsi ai]tx commentaires d^e la veillée. Prudence inutile, hélas ! A cette démarche brisée, à ces traits fatigués , a ce front chargé d'^ennui , à ces yeux brûlés par les pleurs , qui donc aurait pu reconnaître la joyeuse fille qui rayonnait autrefois de beauté, de grâces et de jeunesse, et que chacun admirait en passant !

Elle s'^avançait à pas lents. Les troupeaux revenaient des pacages; les ombres descenr daientdansla vallée. Chaque mélodie du soir, chaque accident du paysage réveillait ^i elle im souvenir de ses jeunes années. Au détour du sentier, de ce sentjier qu^elle avait tant de fois parcouru dW pied folâtre ou rêveur, elle reconnut la croix rustique devant la-* quelle, tout enfant, elle s^agenouiUait avec sa ' sœur : car ce pays a conservé, comme la Bretagne , les traditions religieuses ; et les croix de pierre , jetées aux carrefours des chemins, y voient encore des fronts qui se découvrent et

dés genoux qtii pknent. Non loin de là , s''étcndait le cimetière du hameau. Elle pénétra dansTenceinte. Sa mère , enlevée à la fleur de Page, et son aïeule y reposaient. Elle envia leur* repos , et pria sur leurs tombes. Lorsque la nuit eut achevé d'*assombrir le vallon, madame de fielnave s^achemina vers son manmr. L^air était doux et le ciel étoile; chaque famille était sur le pas de la porte. Les femmes filaient leurs quenouilles de chanvre ; les hommes se délassaient des travaux du jour ; les enfans , troupe bruyante , remplissaient . le village de leurs cris. Marianna glissa, comme une ombre, la tête baissée et le cœur plein de honte. Qu'hélait devenu le temps oii tout le hameau Taccueillait au passage et lui faisait fête ! La passion Pavait isolée du monde entier , et madame de Belnave passait , comme une étrangère , dans ces lieux oii toutes les mères Pavaient appelée leur enfant.

• Elle resta long«temps à la porte de sa de- II, 17

meure , sans oser en frattclur le «euîL Le vent de la nuit siffliait U*isleneiit dans les tourelles; les chouettes et les orfraies mélaknt leurs cris sinistres aux grincemeBS de la fi^ rouette. Elle sentk ses îaidbes flédiir ^ «I elle fut obligée de s^asseoir sur oa kase* Son vieux chien s^approcfaa d^^elle ^ ht »* connut et lui lécha les pieds et tes makâ , en poussant des hurlemens de joîe. A ces cris, llfariette accourut avee sa m^e. Elles trouve^ rent Marianna €pà pleurait U dhaudes lai^ mes. Elles Tentrainèrent dsms la chandbre qu'acné avait toujours habitée julqu'^àsond^Nurt pour Blanfort. La disposition en était la même qfu'^aux anciens jours. Le bénitier et le rameaa de buis pendaient encore dans le fond du lit ^ entre un Christ d'^ivoire et une ims^ de la Vierge. Un grand feubràlait dails la chemiiiée et jetait sur tous les objets une vive clartés Marianna promena autour d'acné un doa« loureux regard y et, se laissant tomber dans une bergère , elle resta long*tœq^ livrée à

f^mertume de ses réflexions. Comme pour en éptdser le calice , elle voulut revoir les lieux oii elle avait semé les rêves de son printemps. Après avoir visité la chambre de Noamî et celle de sa grand'mère, elle descendit Pallée en pente du jardin et s'arrêta sur le bord de la Creuse. Elle se prit a contempler ces eaux pures et transparentes, et, se reportant aux jours ùh sa vie promettait de couler limpide comme elles, elle s^abandonna au courant de ses souvenirs. Ceux qui n'ont jamais quitté le toît sous lequel ils sont nés , ne peuvent pas comprendre ce qu'il y a de poignant à revenir ainsi, brisé par de longues traverses , au port d'où l'on était parti , rempli d'ardeur et d'espérance.

Le lendemain, quand Marianna s'éveilla dans ce lit virginal , où elle avait dormi pendant seize ans du sommeil des anges; quand elle ouvrit les yeux, et qu'eaux rayons d'un soleil éclatant , elle rencontra le céleste sourire de la Vierge et le regard triste et doux

que le Christ abaissait sur elle ; dans cet état qui n'est ni la veille , ni le sommeil , crépuscule de Tâme où la pensée flotte indécise , elle crut qu'acné avait seize ans, qu'elle n'avait jamais quitté Vieilleville , que tout le reste était un rêve ; et, refermant ses yeux éblouis, elle se laissa bercer par ce mensonge du réveil. Les oiseaux gazouillaient sous sa fenêtre : elle entendait le caquetage du moulin, le bêlement des troupeaux, le chant des bergères qui chantaient des airs du pays. Il lui semblait qu'haï chaque instant Noëmi allait entrer, et, pour la punir de sa paresse , lui jeter follement au visage une poignée de fleurs, tout emperle*es de la rosée du matin. Cependant, à ces riantes' pensées , se mêlait une sombre inquiétude ; elle sentait gronder sourdement la conscience de sa destinée ; un lourd pressentiment pesait sur ces illusion^ , comme une atmosphère orageuse. Tout à coup, ce pressentiment éclata en une horrible certitude, et la réalisé, fondant comme un vwtour, sur

madame de Belnave, lui enfonça ses ong^lcs dé fer rouge 'dans le sein. La malheureuse poussa un cri déchirant et s'^arracha les cheveux avec désespoir. Tout son passé venait de se dresser devant elle. C'était M. de Belnave , qui détournait, pour ne pas la voir, son visage froid et sévère. C'était Bussy qui la foulait aux pieds ; c'était le spectre d'Henry qui se levait pour la maudire. Et vainement elle essayait de repousser ces lugubres images. Ils étaient là tous trois ! l'un l'appelait mauvaise épouse, l'autre, mauvaise amante. Le moins cruel des trois était George , qui la repoussait. Que lui restait-il? elle avait également failli au devoir et à la passion. La passion , à laquelle elle avait tout sacrifié, était morte en elle. Elle avait joué toute sa vie sur un seul sentiment, ce sentiment lui échappait. Elle avait passé par les deux grandes épreuves de l'amour. Elle avait rendu tout le mal qu'elle avait souffert. Que lui restait-il en effet? Le lendemain de son arrivée , madame de

Belnave remarqua ayec étonnement que sa chambre était fraîchement décorée, comme M rheure de son retour eût été depuis long-temps prévue. Les rideaux étaient éblouissans de blandieur. Les livres qu^^elle aimait, son pianct, ses palettes , qui Pavaient suivie à Blanfort après son mariage , se retrouvaient là conune par magie* Des touffes de dahlias , récemment cueillis , s'^épanouissaient sur la cheminée^ dans des vases de porcelaine. Le parquet était couvert d'un tapis d'Aubusson, hixe inconnu jusqu'^alorsà Vieilleville, Tout ce qui peut conr tribuer au bien-être avait été réuni là par une main mystérieuse. Marianna parcourut le jardin qu'elle n'avait entrevu , la veille , qu'à la clarté des étoiles. Toutes les parties en étaient entretenues avec un soin minutieux. Elle rer trouva, plus riche et plus luxuriant qu'elle ne l'avait laissé, le parterre où croissaient ses fleurs de prédilection. Les dahlias et les géranium s'y étalaient dans toute leur gloire. Les violettes et le thym parfumaient le bord des

all^. il sembkîl que ces lieux n^avaient pas cfmé un seul instant d^étre habites ; comme autrefois, t&n% y respirait Tordre , le bonheur et la Tie. Marianna seule avait ehangé : Féternelle jeunesse de la nature lui rendit plus aastep encore le dëpërissement de son cœur, ^le eût préféré trouver des ronces a la place des feurs , Tfaerbe poussant dans les allées, et pai^ut , comme dans son âme, la désolation ^ la tristesse et Fennui .

En revenant au château , elle aperçut , dans la cour, an cheval qu''on ramenait de rdbreu-voip. Elle reconnut Falezan qu'acné montait à Blanforl , et , s^^ant approchée , elle le flatta de la main* Le noble animal battit le pavé, releva la tête avec orgueil et fit entendre un hennissem^t. Ses oreilles s^étaieni dressées , ses naseaux fumswnt ^ ses yeux jetaient des flamœeSi

— Tu es toujours jeune , toi ! dit-elle ; et elle s'^éleigna lentement.

Le soiv, h la veillée 9 madame de Belnave

questioiina la mère de Mariette. La botitie femme raconta qu'Hun matin , il y avait bieji long-temps de cela , M. de Belnave était arrivé à Yieilleville , et qu^il avait donné des ordres pour que le château fut tenu, absolument comme si chaque jour devait y ramener madame. M. de Belnave était revenu souvent pour s'assurer que ses ordres étaient fidèle* ment exécutés. Il avait envoyé un jardinier de Blanfort, et veillé lui-même à ce que Madame ne manquât de rien à son retour. Une fois , il était accompagné de madame Yaltone. Noëmi avait beaucoup pleuré dans la chambre de sa sœur, et Ton s'^était aperçu que, de son côté, M. de Belnave avait été bien près . d^en faire autant.

— Mais vous pleurez aus«i , Madame ! dit la bonne femme en s^interrompant.

— Non, répondit Marianna en essuyant ses yeux.

La mère de Mariette poursuivit son redit.

— C'est au milieu du dçrnier hiver que

Monsieur nous a visités pour ta dernière foî^^ dit-elle. Toutes les fois que Monsieur vient , les malheureux s'^en aperçoivent, car. c^est lui qui leur fait passer les bienfaits de Madame.

-*<' Mes bienfaits ! dit Marianna en rougissant; dans rétourdissement de la passion, elle avait complètement oublié les pauvres de son domaine.

— Oh ! Madame , dit la vieille en lui pre- ^nant une main qu^^elle baisa avec adoration , vous êtes bénie au village. Vous êtes comme le bon Dieu, qui ne se montre pas, mais qui envoie à nos. champs le soleil , la pluie et la rosée. Vous êtes bonne comme lui, madame ^ et nous Pimplorons pour vous à la messe. Est-il une seule de nos misères que votre pitié n^ait soulagée? Nous avons eu de rudes hivers, mais votre bois et votre pain sont allés chercher les indigens , et le ^ château s^est ouvert à toutes les infortunes. Aussi assure-t-on que Pâme de votre grand'' «mère a pas^é dans la vôt^e. Voire mari, en ré^

pMidbnt >Nif diaritëS) pow disait dt^prisr pmv YOiis« Hëhs! poisqiH^ y90S Toilk û chamgém^ G?€st <}M tontes les [Hrièves n^armevi p»

-i->» Vous disks r iMHtme femme , interroAiq^it Mmw»« Tisibleme»t ëmoe , tous disiez qo» M. de Betnare visita YieaieviUe, ait milie«d«i dernier hiver. L'^hiver était rude en eSst| i^fa^i^Ue en secouant tristement la tâte.

^^ Monsienr arriva par mie soak» sob^ de ééemibre ; son manteau était confWt èe ne^e, et des flaçens pcmdaienti a la eriniire de son élevai. Yoiis q«i neus Ptenv«y«2, maibme, vous savez bien qiie Moiisiettr "fkmt ekaqne année , à la» mâme éjHKfiie.

~- Chaque «inée, a la même épeqne? répéta madame de Beinave.

«-* Oui, madame^ Il arrive le sràp, visite le chflrieatt, et, après. s^étre a89nrë que terut est prêt pour vous recevoir , il se fliit aHumer un grand fen dans votre chambre, et il passe ta nmt dans ce fouteoil, eu veus êtes assise.

Plus d'aune fois , le lendemain , on a trouvé dans le jardin la marque de ses pas sur la neige. Le jour suivant , avant son départ ^ il se rend au presbytère et il dit au curé '^ —-Monsieur le curé , voilà ce que madame do Belnave envoie aux pauvres de Son village* La première fois , il ajouta : — ObUg^ée d^ha-r biter Paris pour rétablir sa santé qui a beau"* coup souffert, madame de Belnave ne veut pas que les indigens de ses domaines s'^aper* çoivent de son élo^nement et pâtissent de son absence. — Depuis , lorsqù'^on lui a demandé de vos nouvelles , sa figure est devenue plus sombre; et son silence nous a fait comprendre que vous n^alliez pas mieux, pauvre àme! On voit bien que c^est lit le chagrin de âa vie : c'^est aussi le nôtre , madame. Â. sa dernière vi- ^té, Monsieur était plus sombre qu^aux années précédentes, et personne ici n^osa Fiiiterroger; Comme d^habitude, il déposa votre offrande au presbytère. G^était un dimanche ; son cheval Pattendait, tout sellé, à la porte ; il sauta

dessus et partit au galop, emportant pour vous les bénédictions du hameau.

-*-0 cœur généreux, ô trois fois noble coeur ! se disait Marianna, en écoutant ces paroles, c'est donc ainsi que tu te venges! tu as prévu qu'Hun jour je porterais la peine de mes fautes, et tu m'as préparé un refuge contre la justice du ciel. Tu m'as gardé une patrie. Après l'avoir ensemencée de bienfaits, tu m'en as abandonné la moisson ; tu as voulu qu'il me restât un coin de terre amie. Les devoirs que je négligeais , tu les accomplissais pour moi , et tu m'^en réservais la gloire. Pendant que j'*oulrageaîs ton nom, tu faisais adorer le mien. Pendant que je te délaissais , tu adoucissais d'avance la route de mon exil ; ta main en écartait les ronces et tu creusais sur mon passage des sources de bienveillance et d'amour. Ah ! si tu pouvais voir ce qui se passe dans mon àme, tu te trouverais bien vengé 1

Au bout de quelques jours , madame de fielnave put s'assurer par elle-même de tout

le bien qui s^ëtait fait en son intention et a son insu. Le bruit de son arrivée s'^étant répandu dans le village , les habitans accoururent et demandèrent leur jeune maîtresse. Tous ou presque tous Payaient vue naître et grandir. Quand elle parut dans la cour du château et qu'ails la virent pâle , amaigrie et si différente de ce qu'^elle était autrefois, un m urmure de do uloureux étonnement s^éleva et on eut peine à la reconnaître ; cependant, chacun s^empressa autour d^elle et tous se dis-* putèrent ses mains. Il se trouva des femmes qui baisèrent le pan de sa robe.

— Restez parmi nous, disaient-elles, c'^est parmi nous que vous êtes née. La vue de nos montagnes vous fera du bien , Fair du pays vous rendra la santé. Que vous voila triste et changée! mais nous vous guérirons, chère

âme!

Et il y en avait qui lui disaient : — Vous avez , pendant trois hivers, vêtu et nourri nos enfans. Que Dieu vous donne la joie du cœur !

El d'autres : — Deux ans de suite , la grêle a ruiné nos guérets ; mais quand DieU lious a manqué , vous êtes venue k notre aide. Que le Seigneur vous rende ce que vous avez fait pour nous !

Une jeune paysanne lui dit : — Pétais pautre, vous m'avez dotée et j'ai pu épouser mon fiancé. Nous nous aimons et nous avons deux filles : l'une s'appelle Marie et l'autre Anne. Que lé ciel maintienne le bonheur dans votre maison !

En recevant ces témoignages d'une reconnaissance usurpée, madame de Belnave se sentait mourir de honte. Mais elle se disait, en iliémë temps, qu'il eut été bien doux de l'avoir méritée. Elle commençait \ comprendre qu'en dehors de la passion, il reste encore de beaux rèles à la femme , et que tout ce qu'il y a de grand, de noble et d'élevé ne se réduit pas à l'amour.

XH

Gepsiuilàii liiiAûIfliile de Ëeln&iNl etidm^l vok mil sans relâdwi EUe sdttffirût éaas paa Ai tràve^ et le seilvenir d'^Henry flan^Mftt ^ imBBié un br^ot, h mm «eku Ge n'héla!!; fins la douienr de l'^Énioiir dâaÔMé, eeite enrarante dotikmr «pii lie Teat pas être o(Mp^ Mlëev lA râmé «e pkafe avidcnmil « ae rèpâSt ateo Tfda^. €é nMtak pk» ee fvé-

cieux mal qu'^auirefois elle avait caché comme un trésor, sur les dunes de FOcéan. Âh! c'^avait été une noble et belle souffrance; la souffrance d'^un cœur jeune et vivace, richement doué pour le bonheur. Elle croyait à Tamour, alors ; elle avait foi en elle-même. Le remords n'^empoisonnait pas la source de ses larmes ; son martyre la grandissait à ses propres yeux. Elle ainjiait ses tortures , et voulait en mourir. Cette fois, c'^était un mal odieux, un désespoir terne, une douleur , maudite et détestée. Ce n^était plus son sang qui coulait, ni ses pleurs; mais les pleurs et le sang qu'^elle faisait couler, tombaient , comme du plomb bouillant , sur elle. Le jour, elle rencontrait partout IHmage éplorée de. son amant. La nuit^ elle créyâk; entendre ' des sanglots dans les sifflâttieiK de la Use. Ses jours étaient sans repos et ses miits sans sommeil. Quand parfois, domptée |iar la fatigue, eiie parvendet h s^endbrmir, des rév^s 'affipeu3( s^abattaiént à son chevet. Lai |

0*^61311 toujours lui , pâle, menaçant , terrible ! Elle se tordait sur son lit et se roulait aux pieds du fentome irrite , en poussant des cris lamentables. — Assez , Henry , assez ! grâce! pilië! Henry , disait-elle. — Delà pitié ! s'ëcriait-il ; en avais-tu pour moi , lorsque , misérable insensé, j''embrassais tes genoux, et que ton œil d'airain contemplait , sans se fondre, mon indigne faiblesse P En avais- tu , de la pilie, quand tu me voyais dans la poussière , attendnnt vainement que ta bouche laissât tomber sur moi une parole de tendresse , ton regard un rayon d'espoir ? Réponds , en avaistu, quand je te quittais avec la mort dans Pâme, et que j'allais, déchirant ma poitrine, et blasphémant les flancs qui m'ont porté? Enfin , est-ce par pitié que tu as fui lâchement, et que tu m'as abandonné dans l'abime où tu m'as plongé? Mais lu ne m'échapperas pas. Comme toi inexorable, impitoyable comme toi, je m'acharnerai sur tes traces , je

te suivrai partout ; partout, tu me retrouveras ! n. 18

Alors , s^ëveillant en sursaut, elle s'éhi%çait de son lit, et, le yisage en sueur, la tête échevelée , elle coui*ait au jardin, et, c^maie une folle, elle en parcourait les alléas* Mais le spectre d'^Henry la poursuivait encore. Elle Tentendait gémir dans le nmrmure de Tonde et dans le bruit du vent* Les {eiiiUeB qui tombaient autour d^eUe aembkiqot Tjipcuser et la maudire. — O mon Dieu ! s^écvitatr elle , je ne vous demande plus le. bonheur; je ne vous demande rien , qu^une place aiipiès de ma mère . Mais sauvez cet enfant que j^ai perdu! Envoyez-lui un de vos anges qui le omsole et le guérisse ; ayez pitié de tant de misère ! lai n^a pas mérité de souffrir ! Que je souffre , moi , c^est justice ; mai» lui , Dieu juste, que vous a-t-il fait ?

EUle allmt d'^un pas rapide. Quand elle avait marché des heures entières , elle tombait de fatigue sur le gazon humide de rosée , et biw souvent les premiers rayons de Taube la virent étendue sur la rive. Plus d^ne fpis , les pay^aqs

qm précédaient le jour aux chsunps , aperc^irent dans les allées effeuillées du jardin et sur le versant du coteau, un fantôme blanc qui glis* sait, et, du bout de se& pieds, effleurait à peine; la peinte de3 bruyères. Lony-temps, au village, on pi parla à la veillée. Les oracles du lieu as» suraient que c^était Pâme de niadame de Yieil^ leviile qui venait , chaque nuit , visiter Manama , et qpù s^envolait apix premiers feux du jo^^.

Cependant le mal croissait. Exaltée par le silence et par la solitude , Marianna grossissait de tous les rêves d^une imagination maladive les tristes réalités qui pesaient sur elle. L'^incertitude dans laquelle elle se trouvait sur. la destinée d'^Henry, ne lui laissait pas un moment de calme et de répit; c'^était une anxiété de toutes les heures , de tous les instans. Parfois cette anxiété devenait si intolérable que madame de Belnave se décidait tout à coup à partir. Prenant alors Pirrilation de la douleur pour, un retour de la jeunesse , pour Pénergie

du cœur, la surexcitation du cerreau, il lui semblait qu^elie n'^en avait pas complètement fini a^ec Tamour. Elle entrevoyait pour elle et pour Henry mille secrets de félicités qui lui étaient échappés. Elle enfantait mille plans de réforme; elle se disait que TexpérieHCC seule leur avait manqué , et que la science de la vie les ramènerait au bonheur. Alors son teiiil se colorait», ses yeux brillaient d'oral ccïat soudain. Elle demandait des chevaux , elle voulait partir. Elle sentait bondir son cœur à la pensée de revoir Henry , de le presser follement sur son sein, de relever cette àme qu*elle avait fatalement brisée. Mais ce n'était qu'une exaltation passag^ère qui s'abattait au premier souffle de la raison. Le passé était la , tout saig;nant , tout paipi tant! il criait à Marianna que le mal était sans remède , et qu'elle ife pouvait plus rien pour Henry , ni pour elle-même. Au souvenir de leurs tortures , elle reculait d'eflroi et ne trouvait plus l'énergie d'afltonter de nou*

veaux orages. Une fois, elle partit; maisy arrivée à la Châtre , elle n'^eut pas la foix^e d^aller plus loin et les chevaux la ramenèreiU à Vieilleville. Que devenait Henry, cepen^ dant? oÎL allait cette destinée qu^elle avait égarée? quelle main amie pansait les bks-^ sures qu'^elle avait faites ? A. ces questions , sa tête se perdait , et Marianna regrettait le temps où elle avait souffert par Bussy tout ce qu'^Henry souffrait en ce moment par ellç. Ses journées se traînaient inoccupées. Ses livres favoris ne la charmaient plus ; elle laissait son cheval errer en liberté dans les prairies. Toutes ses ardeurs de jeunesse étaientéteintes. Elle n^avait aucun refuge contre elle->méme. La prière Taurait consolée ; mais cette âme te* nait encore, par la douleur, de trop près a la terre, pour pouvoir s'^en détacher et se retirer en Dieu. La mélancolie de Tautoitme sem* blait seule apporter quelque allégement a ses maux. Elle se plaisait a marcher dans les bois à demi dépouillés et à mêler le deuil de ses

pensées Bxt 4euil de la natore. Sotnrent elle passait des jours entiers assise entré des touffirà de Iwrayères ; sans penser ni sotiffrir et comme anéantie. Elle ëccmtait les feuilles s^abattre zvt^ toor d'elle, et demewaît de longues heures h «livre da regard les fils de la rierge qui se promenaient dans le ciel. Elle ne pendit pas , die ne souffrait pas ; Seulement deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux sans €^rt et sans bruit , et baignaient son visage nnmobile. A h tombée de la nuit , eîle se levait et retournait d*un pas lent au château ; c^étaîênt là ses meilleurs jours.

Un soir, comme le soieif près de sVteindre, ne jetait plus que de pâles rayons , eHe était sur son fit , prêtant une oreille charmée aux mdodies du jour qui finissait. CTétait la première fois , depuis son retour a VîeiHeville, qu'acné se trouvait dans une disposition si paisible. Les parfums de Fa saison entraient par la fenêtre ouverte ; une folle brise faisait trembler les rideaux du lit et jouait dans les

cheveux de lïarianna. Pour ta première fois , depuis bien long- temps, Marianna respirait atec un sentiment de bien-être. Ses pensées orageuses sommeillaient; il se faisait en elle un de ces silences qui succèdent aux grandes tourmentes. Subitement amolli par je ne sais quelles inffuendBS, son cœur éprouvait un vague besoin d*affections douces et tendres. Elle se reportait aux jours de Blanfort ; elle se rappelait les veillées autour de Tàtre , les promenades du soir, les repas pris en famille ; les souvenirs de cette vie, si long-temps outragée, passaient sur son àmc comme des brises bienfaisantes. Blanfort lui apparaissait confusément , comme au matelot , battu par la tempête , le port où les vents ne le ramèneront jamais.

Comme elle était bercée par ces rêves, elle tourna ses yeux vers le Christ d**ivoîre que dorait le dernier refiét du couchant; entre le fond de velours noir et la tête couronnée d'épines, elle aperçut un papier que jus-

qu^alors elle n'^avait^pas remarqué. Elle se leva et le prit. C'ëtait une lettre à Fadresse de Marianna; aux teintes flétries de Penveloppe , il était aisé de voir qu'elle avait été déposée là depuis plusieurs années. A la sus* cription, madame de Belnave reconnut récriture de Noëmi. Elle bai^a les caractères avec transport; puis, dans un sentiment de pieuse reconnaissance^ elle appliqua ses lèvres sur les pieds du Christ, qui semblait lui envoyer cette consolation du ciel.

Cette lettre ne renfermait que quelques lignes écrites évidemment à la hâte , et sans doute le jour oîi madame Yaitone avait accompagné M. de Belnave.

c( Ma Sœur,

ce Tu reviendras un jour a Yieilleville. Quand tu liras ces lignes, tu seras bien malheureuse ! Mais quelqu'^immense que soit ta douleur , quelque profond que soit ton déses-

poir, n'^onUie pas , ma sœur, ijue Dmu est bon et que je t^aîme. Àppellc*inoi ou viens k moi. Viens sur ce cœur qui n'^aura pas cessé un seul instant de t'^appartenir, viens dans ces lH*as qui s^ottvriront avec amour pour te recevoir.

a Noëmi* »

— -. CPest toi ! c^est toujours toi ! s^écria Marianna. — - Elle ne put en dire davantage ; sa voix fut étouffée par les sanglots.

Son premier . mouvement fut d^écrire a Noëmi et de Tappeler à Vieilleville. Maïs, cédant a ce besoin d^émotions qui ne meurt jamais en nous , elle résolut d'^albr la trouver à Blanfort. Elle voulait seulement , cackée dans quelque ferme isolée , rôder, la nuit , autour de la maison qui ne devait plus s'^ou* vrir pour elle, voir sa sœur, sa nièce, les presser toutes deux sur son sein , puis , repre • nant la route de son exil , aller où Pieu ia conduirait.

— Nous parlons, Mariette , nous partons f s'e'eria-t-eHe arec des transports d'^enfant.

—Nous parlons, madame! dit Mariette avec tme ^pression de découragement , car elle crut que sa maîtresse retournait dans la capitale , et. la pauvre fille avait vu madame de Belnave tant souffrir à Paris, que Paris, pour elle, résumait Fenfer, et qu'elle eût préféré voir sa chère maîtresse partir pour les Grandesmdes'.

— Nous allons à Blanfort ! sVcrîa Marîanna d'un air de triomphe. ' ' *

— A Blanfort ! r*épéta Mariette , en battant des mains; et, contemplant le visage de sa maîtresse , qu'éclairait en cet instant un pur rayon de bonheur ,

— Ah! madame, que je suis heureuse î ajouta-f-elle en la pressant brusquenient dans ses bras.

Quand madame de Belnave ne fui plus qu'à une lieue de BlanFort, elle descendit de Toiture, et, suivie de Manette, elle quitla la grandVoute et prit à travers champs. Au bout d'une heure de marche, elles arrivèrent à une métairie neuve , où Marianna crut pouvoir chercher un asile, sans crainte dVtre reconnue. Toutefois , elle n''y péoe'lra qu''aprcs

que Mariette se fut assure par elle-même que sa maîtresse n'^y rencontrerait que des visages étrangers. C^étaient , en effet , des métayers récemment établis dans la contrée. Le mouvement imprimé par Blanfort à Fagriculture et a Findustrie s'^était fait ressentir aux environs; quelques années avaient suffi pour changer Paspect du pays. De nouveaux travailleurs étaient accourus; la charrue avait fécondé les landes incultes ; les pampres doraient les coteaux , où croissaient autrefois les genêts ; des maisons blanches riaient ça et là dans la vallée , chacune assise en un veiner.

Madame de Belnave trouva à la mét^rie un accueil bienveillant. Une partie de la famille était occupée au dehors ; mais une grosse fille , aux joues vermeilles , restée au logis pour soigner sa mère infirme , reçut rétrangcre avec toute la grâce que comporte Ihospitalité de ces campagnes. Elle la fit asseoir, alluma, pour la réchauffer, un grand

feu de sarment , et lui présenta une lasse de lait Fumant, qu'eîlc e'tait aîléc traire ellc^ même. Retirée sous le manteau de la clieminée , madame de Belnavc* demeura lôligtemps sîlencieiise , absoi4>ée tout entière par les émotions du retour. La Tieille mère repo* sut à Tmitre c0ni de Vktrt , Amis un fauteuR grossier ; un gros chat , qui s^était -éiftèli- sur un escabeau, éevant les braises dm toyeri semblait méditer profondément sur k dealMicc des empires. La jeune \iUageoise psffoissait absorbée par des soins de toilette ; la robe d^in« dienne.à carreaux rouge et bleu, le bonnet de dentelle et le fichu , étalés ça et là sur le bahut de chêne et sur le lit a courtines «e serge verte, disaient assez que la jeune fille se préparait à quelque solennité champêtre. Elle s'^arrclait tour à tour devant chaque pièce de sa parure , et son frais visage rayonnait de joie.

— Il parait, mon enfant , dit madame de Bèlnave, qui ^observait depuis ' qnelqaes in-

st^ns avec ioteVét , il paraît cpie vous tlles être de noces; 4|ui saitP peut-être s'^aifitHtl des vôtres.

— Oh ! que non patL, madaq^I àkh jeiMNf filU ^ fougiififluit jusque daus le falan£ des yeux; Boberit m^n frèce auié , ne se narie qu'à h 6attit-Martia.llaîs c'est àmmin fête

^^ Féleà SHanfinrl! répéta Marîalina avec

— Ouï , maiîbrmc , grande fête.

' Madame de Belnave chercha dans ses souvenirs , et ne trouva pas quelle pouvait être celte fête dont parlait la jeune villageoise. Elle resta quelques instans silencieuse , puis, renouant la conversation brisée,

— Vous avez un frère ? demanda-t-elle.

— J'en ai cinq , madame , dit la jeune fille. '^ Cinq ! s'écria Marianna , et tous travail-

çut aux chfauups ?

/^ Deux seukoient. aveenoapèra; ks

trois autres sont jSippIoyM aw.lw|fi^ ^ BUnForU

— r Ainsi ^ jnon enfaat, vous ^nnaïuty. madame Yaltone?

^*- ûh I ouï , i3pad«Dae , vépoiidit h villageoise avec un mouvement d^orgueil ;• qiaî ne la connaît pas k troi$ lieivp4 à lii jroilde ? d^aille«rs , noui» sQmm$& ju^bqrejrs de JL YiAumm.

— Ah ! vous êtes métafâis de Mw ValtaHM!

— Otû 9 madaine*

— Et voici loi^rteiaps ffam vmm iMibitez le pays?

— Depuis quatre ans.

T— Vous n'^éte&pas »éa daos OM campagnes P

— 4 Saint-Quartier 9.niadaafie««Vdk;i qualre ans, a pareille époque, que notre femie brûla tout entière ; bmi^ étioii* rédiik» li la ipisère » maîst on bous paorla d^mn «village 6ù 1^ pauvres gens de lionne vofenté einmt ae- GUçillis ; w^ village 4tait BlaoforU Nous y trpuvàmea, en eSbt, du ^cours et cki teavail ; les forces emiàlDvècent troîs de met finirez :

II. Viflvfic vcviini de fàtn cûnstrlnfc une metaine ; il nous y plaça. 11 Faut vous dire , madtwic ) q«e Blânfbrt est la proyidence de ces campagnes.

-* Et imm Tvyec Imis les jonrs madame Vakonef

•^ T<M» les jours , oui , madame ; je porte to«s les matins le Iftit de nos Tadies an châtoMt ; et puis , depoîs que ma mère est malade , madame Valtone vient soirrent a la métairie apf^orter mie chose oh une autre.

— A.h ! madame Valtone vient souvent à la métairie ?

' — Elle est si bonne! vous Pmneriez si vous la connaiBsici. Mais vous k comtaissez, madameP

H artMUM ne répondit pas»

* A. la nuk sombre , eUe sortit seule de la métairie , et suivit k cours de la Creuse qui devait la condmre à Bknfert. Après une keure de mardie , oHe reconnut , aux luenm du crépuscule , ks liem où die avait

cru long-*t6mps avoir passé les plus tristes années de sa vie. Combien ces tristesses, qu'acné avait supportées jadis avec tant d^impatience, lui semblèrent puériles et légères , comparées à celles qu^elle avait endurées depuis! Bientôt elle entendit le bruit des forges qui troublait seul le silence de la nuit ; k travers les arbres^ demi dépouillés, elle aperçut Téclal des four«« nfiaux qui se reflétait dans la rivière. À. tous ces bruits j k tous ces aspects , son âme se Fon« dait en r^rets et en souvenirs.

Pour ne pas traverser Blanfbrt , elle passa sur le poiit de bois qui joint les deux rives , k rentrée du village. Glissant , comme un EanAome, dans les prairies que la Creuse enveloppait d^une blanche vapeur , elle gagna d'^uh pas rapide le petit bois qui protégeait la maison contre le bruit des cy dopes, €t s^enfonça dans le fourré. La nuit avait achevé d'^envahir la vallée ; les forges se taisaient , et les ouvriers , accompagnés de leurs enEans , de feurs femmes et de leurs sœurs,

Iraversûent la plaine en chantant. fibriantMi suivit d^'un regard mélancolique ces groupe» qui s'^évanouissaient^ un à un , dans la brume du soir. Bientôt elle n^entendit plus que Vé^ cho joyeux de leurs voix. IL y a dans les chsmto du travailleur qui s'^en retourne^ après avoûr achevé sa journée , <]t|e^ue chose de vdi^ gieux que madame de Belnave comprit pour la première fois. Comihe elle s^égaraitehdeoân^^ fuses rêveries, elle crat apercevoir «leux omfaroi qui s'^avançaient vers la maison ; elle se caoha brusquement dans le bois, et se prit à en parcourir les allées. Rien n^était changé : comme autrefois , à son approche , les meides 5^envol&^ rent effarouchés. Au rond-point , eUe truttfa le banc de bois , à demi caché sous la cfaar^ mille 9 ce banc où tant de fois , assise y elle avait confié à Noëmi les emuûs du présent , et ses aspirations vers les joies inconnues qu'^appelait son ardeur. Elle marchait d^un pied furtif; sans y songer» au détour d'aune allée j elle découvrit la façade du dbiâ|etni« La

fenétare da $à cbaBabre était, comme antre» fois I encadrée par des festons de liserons et de vigne vierge. Au luxe du feuillage qui la cachait presque tout entière , on devinait que depuis long-temps lès volets n^avaient pas M ouverts. Elle voulut hasarder quelques pas en avant , mais tùut à coup ses jambes fléchirent^ et, pour ne pas tomber, elle fut obligée de s^ippuyer contre le tronc d^un chêne.

. La soirée était douce. Assise sur une des marches du perron , Noëmi tenait sur ses ge^ noux une petite fiUe qu^^elle berçait du geate et db la voix. Mais TenGant refusait le sonn aneil, éi passait en riant ses petites mains daai lèR lofigs cheveux de sa mère. Noëmi la ctn^ tempbit avec amour et lui fermait les yèut livéc ses lèvres. Marianna était près de corniur^sasoeur, lorsque celle -ci se leva, et, prer f£^rA sa fille par la main, elle descendit. les der ^Hé du penram , et s^avança vers MM. de Bel- 4|a¥e et VaUone , qui tous deux revenaient de3 4Mg€^ M. Valtone baisa sa jRwuneau tront^e^

taisant ù sa fiUc un sié^ de son bras gauche , il la porta ainsi iusqu''au cliàtean , a la grande joie de Tenfant. Noè'mi marcliait lentement, appuyée sur le bras de M- de Belnave. Leurs paroles n'arrivaient pas à Blarianna ; elle enteiidiiil seulement les cris de M. Valtone et (le sa fille, (jui se roulaient tous deux sur la pelouse; il y eut un instant oîi, poursuivie par son p(;rc cjiii courait après clic, dans Fattitude éminemment paternelle qu'avait Henrî IV, lorsqu"*!! fut surpris, jouant avec scsenhtns, par je ne sais quel ambassadeur; la petite fille se rtifugia vers le ])ois, et passa, comme un faon, auprès de Marianna. Madame de Belnave faillit la saisir au \ol pour la couvrir de baisers; mais Tapproclie de iVI. Valtone Fobligeaà se retirer plus avant sous la feuillue. Quand elle revint h sa place , le perron était désert. Elle demeura long-temps îi suivre du regard les évolutions des lumières qui brillaient dans les appartemens, à travers les perpennes. Une seule Fenêtre était encore ou-

verte, citait celle de M. de'Belnàyé. Une ombre s^y tenait accoudée sur la balustrade , immobile, la tête appuyée sur la main. Au bout d'aune heure, un profond soupir de tristesse et dVnniii vibra , comme une note plaintive ,^ dans le silence de la nuit; puis Fombre disparut , et la fenêtre se ferma.

Lorsque les lumières se furent éteintes successivement, et que la maison se des*

sina comme une masse sombre sur le fond étoile du ciel , madame de Kelhave alla s'^asscoivoà son tour sur une des marches du perron. G^était la que, durant les beaux jours 9 les deux ménages se réunissaient , le soir, après le repas; la que AJarianna, au retour dé ses promenades , trouvait toujours }xn visage ami pour la recevoir , lu que les serviteurs s'^empressàient autour dMlc, quand elle arrêtait son cheval au pied du perron i Elle aitacha un triste regard sur la porte qui s'^ouvrait autrefois avec joie devant elle. Âpres avoir rodé , comme un proscrit , au-*

tour de la maison , elle prît un sentier jadis prëfe'ré. Arrivée au bord de la rivière , près d^im tertre vert qui mouillait ses pieds dans la Creuse , elle se rappela qu''un soir , elle avait passé là de longues heures, seule, oatrageant u destinée , se demandant avec dér sespoir sî son existence coulerait toujours pareille îi ces eaux , réfléchissant toujours les mêmes sites et les mêmes ombrages; si la vie finissait à BliinFort, s'il n'ctait pas d'autres deux, des horizons moins bornés; s'indignant du calme , appelant la tempête.

Les souvenirs s'éveillaient sous ses pas. C'étaient partout des joies méconnues , des bonheurs dédaignés , qui l'accusaient d'ingratitude. Près d'un bouquet d'érables et de trembles qui surgissait , comme un oasis , dms la vaste prairie , elle se rappela qu''un jour , au même endroit , elle (trait arrêté son cheval, et qu'après l'avoir elle-même atta* ché par la bride aux branches d''an arbre, eUe s^était couchée sur le revers d^ine meule

de foia. Déjà le^ désirs inquiets et tiirbulens s^ajpitaient en elle ; déjà , chez M. de Bdnave, le calme d'aune affection sereine avait succédé à la fougue des premiers transports. Il surveillait aux champs Tactivité des faneurs , lorsqu'^ayant aperçu Marianna il était allé se placer auprès d^elle. Le jour était brûlant , mais le feuills^e abritait la meule , comme une tente. M. de Belnave avait pris la main de sa femme , et son amour s'^était répandu en paroles affectueuses; mais Pexpression sobre et concise de cette mâle tendresse, ne suffisait déjà plus aux exigences de Marian- Qa , qui n^avait prêté qu'amie oreille distraite à ces panJes qui n^arrivaient pas à son cœur. Plus tard, au même lieu, elle était venue diercker le silence et la solitude, pour lire une lettre de George , qu^elle avait reçue le matin. CTétait une de ces lettres brûlantes, ûii Bussy s^amusait à jouer la passion, et parvenait à se tromper lui-même. Comme son âme s^était épanouie à Texpression de cette

tendresse! comme elle avait rêve, sur la foi de ce langa|re , des amours ' sans fin , des félicités éternelles ! Elle retrouva ces deux souvenirs sous le bouquet d'érables et de trembles.

La rêverie la ramena &ur le bord de la rivière. La Creuse traverse le département de rindre, pouraller se mêler à la Vienne. Harianna qui l'avait vue , quelques jours auparavant, si pure, au jùed du château de Vieillevillc, remarqua pour la première fois, quVn quittant son lit de cailloux et de sable , pour couler sur le gras teriiiin du Berry , le ruisseau de son pays altérait sa limpidité de xrislal. — 0 ma rivière chérie! dil-elle avec mélancolie, le sort nous a fait des destinées pareilles. Toutes deux , en nous éloignant de notre som-ce, nous avons perdu la transparence de nos eaux.

Elle passa près d\me maison qui dormait sous les saules, blanclie et coquette, le toit ardoise , 1rs pieils cachés entre les joncs. Ha-

rianna se dit qu^avec la paix de Tàme , il n'^en fallait pas davantage pour le bonheur. Quelques années auparavant, le monde lui semblait trop petit. Au matin de la vie, le coeur est vaste comme la mer ; mais Pheure vient vite où une goutte d'^eau suFiit à le remplir*

Ainsi , elle allait, faisant lever les souvenirs sous ses pas, comme des oiseaux dans les sillons. Toutefois , un souvenir récent se mêlait au cortège du passé , et en assombrissait les teintes. Fantôme obstiné, Henry était toujours là! 11 y a dans le retour sur les maux que nous avons soufferts , ime mélancolie pleine de charmes; mais le mal qu'ion souffre par nous et pour nous est un trait acéré que nous traînons partout a notre cœur saignant.

Les étoiles allaient pâlir. Déjà le chant perçant des coqs éveillait le jour. Elle pi^it le chemin de la métairie , tout y reposait encore. Elle gagna le gîte qu'ion lui avait préparé, et , épuisée par la Fatigue de cette longue course , moins encore que par les émolions qui Ta-

vaient assaillie y elle ne tarda pas k s^endannir d^un profond sommeil. Dans ses rêves , elle vit sa sœur , son mari , et M. Yaltone qui lui souriaient avec bienveillance et lui tendaient cha<cun la main , pour la ramener à Blanfort« Appuyée sur le bras de M. de Belnave, escortée de son beau-frère et de Noëmi, elle marchait vers la maison qui allait s'^ouvrîr pour elle. Leâ paysans la reconnûssaient et la saluaient sur son passage. A ces témoir gnages d'^affection et de respect , son cœur se gonflait de bonheur : chaque parole bienveillante qui Taccueillait , Fenivrait de joie. Elle entendait le bruit des marteaux retentissans sur les enclumes. Elle voysat, à travers la feuillee , le toit de la famille qui semblait lui sourire. Au bas du perron, les serviteurs se pressaient ; sur le haut , la petite Marie, ses blonds cheveux au vent , seinblâit Tange du retour , qui Fat tendait pour lui rouvrir les portes de TËden. Elle marchait heureuse , enivrée , défaillante , les p^upièr^

chargées de larmes. Elle approchait du perron , elle en montait les degrés , mais quand elle voulait franchir le seuil de la porte , elle ne pouvait pas; une force invisible la clouait à sa place, et vainement la famille entière rappelait du regard, du geste et de la voix; ses pieds étaient rivés k la dalle.

Madame de Belnave se réveilla au milieu du brait et du mouvement de la métairie ; la cour ëtait envahie par une troupe bruyante de jeunes gens et de jeunes filles arrivant des fermes voisines. Les jeunes filles tenaient chacune un bouquet de fleurs ^ la main. On entendait de tout côté le chant des cor« ncmusos et le son éloigné des cloches de

filanfbrt qui ébranlaient joyeusement Tair. Le ciel était bleu et le soleil resplendissant comme par une matinée d'avril. Marianna, depuis son départ de Blanfort , avait vécu tellement en dehors des anniversaires de la ^tmille , qu^elle en était encore à chercher dans sa mémoire quelle pouvait être cette fête qu'on allait célébrer au village ; Mià'iétte lui rappela que c^était celle de madame Valtone. Marianna se souvint qu'en e&îet sa fête et celle de sa sœur étaient autrefois les deux grandes solennités du pays. Catlic»; dans rencoignure d'une fenêtre, de peur d^être reconnue, elle vit la troupe champêtre s'cloigner, cornemuse en tête, et prendre le chemin du village. 11 ne restait plus (qu'elle à la métairie, avec la vieille mère .infirme que Mariette s''ctait engagée à soigner , en Tabsencc de ses enfaus. Elle résolut d'attendre le soir, poi^ aller rôder autour du clfâteau et pour. aviser ^u nioyen d'attirer sa sœur dans le petit boi^,.

Tandis «que raadaniç dç Belnave ébiit obljg««

de se cacher dafis ces lieux où elle avait si long-temps régne , la joie éclatait à Blanfort. Dès le matin , des tables avaient été dressées sous des.tentes , le long de la Creuse ; on dan« sait aux deux extrëmité&de la prairie. Ce jourlà , les forges étaient muettes et les champs déserts. Appuyée sur lé bras de M. de Beinave , suivi/e de son mari et de sa fille , Noéàni se mêlait: k la foule , recevant les complimens de tous et les bouquets des yillageoises , embras^ sant Ihs unes , prenant la main aux autres ^ adressante chacune quelque parole affectueuse^ Elle seoibkét d^aiileurs né point partager Pauvresse commune; souvent elle tournait ▼ers M. de Belnâvè un regard su{^Iiant^ ^omme pour lui demander pardon. Elle avait long- temps insisté pour qu'ion supprimât cet anniversaire , mais M. de Belnave s^y âait formellement opposé» Sa dbuleur n^avait jamais été cette douleur égoïste qui veut que tout pleure avec elle. Depuis son retour de Paris, on ne- Pavait jamais vu sourire; mais janaaii

autour (le lui on n'avait eu a souffrir de son Luraeur ou de sa tristesse. — Rien nVst changé a manfort , avait -il dit une Fois pour toutes ; il n'y a de moins ici que mon bonheur.

. Vers le soir , madame Valtone , détachée de son beau-frère et de son mari , s''approcha d*une boutrée et se prit a causer avec quelques jeunes filles qui s'étaient groupées autour d'elle. Elle entretint longuement Denise, la blonde, de son prochain mariage avec Léonard, puis, s'adressant h une jeune paysanne dont le minob Frais et vermeil s'épanouissait , comme une rose de Provins , au milieu de ses compagnes, elle lui demanda des nouvelles de sa vieille mère. C'était précisément la jeune métayère qui avait donne Phospilalité à madame de Belnavo. Elle s'appelait Solange, de ce doux nom qui protège les champs du Berry.

— Est-ce que la pauvre înBrme est restée seule f dit Noëmi avec sollicitude.

Solange répondit qu'une dame étrangère était installée, depuis la veille, îi la métairie, et

quVn Pabsence de sa famille sa bonne avait f)roniîs de veiller sur la malade.

Une dame étrangère à la métairie ! s'^écria madame Valtone avec étonnement.

— Oui, madame I ajouta Solange; bien belle , un air triste, et souflFrant. Arrivée hier dans le jour , elle est demeurée jusqu'^au soir sous la cheminée : vers la nuit, elle est sortie et a pris le chemin de Blanfort. À trois heures du matin, elle n^ëtaitpas de retour.

Noëmi prit à part la jeune paysanne.

— Son nom? le nom de cette étrangère?

vous ignorez son nom ? demanda-t-clle.

— Oui , madame. Tout ce que je puis dire, c'^est qu^elle appelle sa bonne Mariette.

Noëmi devint pale , et faillit tomber sur

la pelouse; mais, puisant des forces dans son

émotion même , elle s'^échappa et com^ut

vers la métairie. Elle traversa le petit bois

pour abréger la route. Sur le banc du rond-*

point, M. de Beinave était assis, rêveur.

Elle glissa près de lui sans être aperçue ; ses II. 20

pieds effleuraient h peine là pdntè idii gazon. Quand elle ^e trouva sur Paatre rive , elle fut obligée de s'^asseoir et d^appuyer fortement ses deux maiils sur sa poitrine , pour rempêchér d'e'claler. Après avoir aspiré quelques bouffées d'aîr , elle se releva et poursuivît èsl course. Elle entra dans la métairie. La première personne qu'^ellc rencontra fut Mariette.

— Ma sœur ! où est ma sœur ?

Marianna venait de quitter la ihétàirie pour

gagner le village.

— CTest donc ma sœur ! s'*écrîa-t-ellc en se précipitant dans les bras de Mariette. Elle s\ti arracha presque aussitôt pour retourner à Blanfort. Elle prit un autre sentier , dans l'espoir de rencontrer Marianna. Mais son regard h chercha vainement le long des traînes. Elle avait peur de mourir avant de Pavoir embrassée ; elle lie se souvenait plus dfe sa fille. Parfois elle s'^arrêtait pour écouter; â'^autrei fois elle volait d^un pas plus rapide , abusée par quelque blanche robe de boukauqiti per-

cait «tt loin le$ ondnres du aoir. Arrivée dans la prairie qu'^ammaient encore les bruits de la fête , eUe se dirigea vers le bois ^ suppo* sant que sa sœur y ayait cherche un refuj^* Comme elle sJlait y pénétrer , elle se trouva face à face avec M. de Belnave qui en sortait^ Son visage était pâle et «évère , tout son corpi agité par un mouvement convulsif.

— Qu'^est-ce donc ? demanda^'t-ellc d'aune voit mOurantet

-— Votre sœur est là ! ditnd.

Et , s^éloij^nt du bruit et de la foule , il s^enfonça dans les terres.

Madame Yaltone marcha droit au rondpoint. Marianna était étendue sans connaissance sur le gazon. Nqëmi se jeta sur elle en criant : — ^ Ma sœur ! ma sœur ! ma sœur bien aimée! Elle lui prit la tête entre ses mains et la pressa contre son cœur, en Finondant de pleurs et de baisers. Mais Marianna ne répondait pas ; ses yeux étaient fermés ^ sa figure livide , son corps froid et inanimé. — -

^- Mariaiina ! Marianna ! ma sœur bien aimée ! criait Noïmi. Les yeux de Marianna s'^entr'^ouvrirent, mais pour se fermer aussitôt. — Morte ! je suis morte ! murmura- t-eile ; il m'a tue'e d\m regard. — Tu vis ! tu vivras ! 8*^écria Noè'mi en se levant avec transport. Elle courut au château, et revint, suivie de Marinette. Ces deux femmes prirent dans leui:s bras rinfortunée qui ne donnait plus aucun signe de vie, et la portèrent dans sa chambre^ dans cette chambre où nul n'^avait pe'nétré depuis son départ de Blanfort. En moins d''un instant, tout fut préparé ; un grand feu brilla dans Tàtre, Pair fut renouvelé; le lit blanc s'ouvrit, comme un linceul , pour recevoir Marianna morte ou nwurante. Noëmi envoya chercher Mariette. Dès qu'elle fut seule près de sa sœur, s'ngenouillant au pied du lit , elle pria avec ferveur. — Mon Dieu ! dit-elle le front dans la poussière , si j'ai bien mérité de votre bonté par toute une vie de résignation , je vous abandonne, Seigneur, la récompense

que vous me réservez; je la, laisse entre vos mains pour racheter les fautes de cette chère créature.

. Madame de Belnave ne tarda pas à être prise d^une fièvre ardente. Ses joues s^étaient color rées ; ses yeux brillaient d^un sombre éclat , SCS mains étaient sèches et brûlantes. Quand Mariette fut installée au chevet de sa maîtresse, Noëmi descendit dans la prairie, de peur qu'ion n'^y remarquât sou absence. Personne ne se doutait de ce qui se passait au château. Attablé sous une tente, sa fille sur ses genoux, M. Yaltone s'^entretenait avec les ouvriers de la forge. Il se faisait tard; les flacons étaient vides , les danses avaient cessé ; déjà la r foule s^éloignait en groupés chantans. M. Val- ^ tone se retira dans sa chambre , sans se préoccuper de Fabsence de M. de Belnave; il comprenait qu^en un pareil jour , son ami cherchât le silence et la solitude. Après avoir endormi sa fille, Noëmi s'échappa de Taj^artement , et, assise sur Pun des degrés

du perron, elle attendk le retour de mu beau* frère. Les heures sVcoulèrent , la iune s^ei>* fonça à Thorizon comme un disque de fer rouge; M. de Bdnave n^avait point paru. Enfin Noemi l'aperçut qui s^avançait vers le château. Elle sdla droit k lui.

— Mon frère, je vous attendais, lui dk-elle.

— Noëmi, répondit M. de Belnave, tous 'Savez qu^il a été convenu entre nous que vous ne me parleriez jamais d^elle.

— Ce n^est pas pour madame de Belnave

que je viens vous supplier ^ dit Noè'mi avec

assurance ; cf^est pour Marianna de Yieillevilie,

c^est pour ma sœur. Mon firère , éeouttez*moi.

Depuis notre retour de Paris^ la femme qui

vous parle k cette heure n'^a eu qu'aune ébide ,

celle de remplacer auprès de vous , autant

qu^elle pouvait le faire , Pépouse que vous

aviez perdue. Soins, prévenances , tendresse,

sollicitude, tout a été pour vous, mon frère,

au point qu^en voyant ce qui se ipassait à jNan-

fort, on eut dit que <:'!étaît M. Yalhms, et non

ypus, q|ii iraiin^tt ses jours dans le veuvage* Jlioin de ç^oflFenser de raflfectîon que je vous te'moignais, M. Valtone Pencourageait lui-même ; pt, s'^il est vrai de dire que jamais pluç noble Qoeur que le votre ne fut si cruellement frappé , il est juste d^ajouter que jamais douleur moinç méritée n^inspira de sympathies plus vive^ ni plus profondes.

— Vous avez été pour moi un ange de bonté ; vous êtes, Noëmi, une adorable créature.

— Ah! s^écriî^-t-elle , pardonnez -moi de vous parler ;?insi ; je ne suis qu'aune humble f^D^^e. I^a^s ç'^il est vrai que je sois parée à yos yeux d^ quelques mérites , souffrez que je yjieiiQe auprès de y ou3 ^n réclamer le prix. Je ypfl3 Tai dit , paon frère , je vieqs vous prier poîir pja sœur.

-— Quand elle eut brisé ma vie , répondit; BI. de Belnave, je lui restituai ^es biens , ne pçie réservant que le droit de les administrer pour die. Jamais un cri de ma douleur n'^est allé la troubler au milieu de ses félicités;

maïs , pensant que le jour viendrait où , brisée a son tour , elle aurait besoin d^un asile pour cacher son désespoir et peiit-étre aussi ses remords , j'^ai veillé à ce que Vicilleville fût toujours prêt à la recevoir. Ce que j^ai fait, vous le savez ; pensez-vous que je me sois bien cruellement vengé?

— Comme un noble cœur que vous êtes , s*'écria-t-elle,

— Qu'exigez-vous donc à cette heure ? demanda M. de Belnave.

— Je n'exige rien , Je supplie. Je ne vous supplie pas de lui rendre le titre saint qu'elle a répudié, elle-même n'oserait Je reprendre; ni d'oublier le passé , le passé est irréparable ; mais seulement d'être bon pour elle, d'avoir pour la sœur de votre Noëmi quelques regards d'indulgence, quelques bienveillantes paroles. Mon frère , elle a bien souffert ! Si vous vous êtes montre dur et cruel , c'est que vous ne l'avez pas regardée. C'est une âme brisée, elle aussi, et, quelque mérité que soit leur châti-

ment , nous devons tendre la main a ceux qui nous ont offensés , pour qu^un jour Dieu nous tende la sienne.

M. de Belnave pressa Nocmi sur son coeur et lui dit :

— Que votre soeur soit la bien venue soUs le toit de filanfort !

— Merci , mon frère , merci ! dit-elle. Elle acheva la nuit au chevet de Marianna.

Versle matin, le délire cessa, la fièvre s^abattit ; madame de Belnave tomba dans un profond assoupissement. Sa respiration était paisible, son pouls calme et mesuré. Elle dormit long-temps ainsi , et ne s'^éveilla que vers le milieu du jour. Quand elle ouvrit ses yeux encore appesantis , elle aperçut près d'acné Noëmi qui la regardait; ime petite fille, assise sur le pied du lit, jouait silencieusement avec les fleurs, moins blanches et moins roses qu^clie^ que sa mère avait reçues la veille. Derrière Noëmi , M. de Belnave se tenait, bienveillant et grave. M. Valtone était retiré dans Tembrasure d'aune fenêtre. Ma-

rlwBa crut ^e c'était im rêve, jet seç jjaupjp^es se fermèrent. Mais , pressée par ses souyenirg , elle les rouvrit presque aussitôt^ et prome^ ^a maio sur son yisage pour s'assurer que ce n'élait pas un jeu du sommeil. A. la vue de M. de Peinte , ellp se rappela ce qui s'était passé dans le bois , et , poussant un cri^ elle voulut cacher sa tête sous les couvertures. Mais déj^ Noëmi la tefïait sur son sein et lui prodiguait les noms lei plif3 teijdres ; sa nièce lui avait noué seji petits bras autoiff du col , et M. de Bebave s'était avancé vers elle. Il lu,i dit :

— Il n'y a ici ni coupable ni juge ; vous êtes ahsz votre soeur.

M. Valtone , s'étant approché , dit avec

— Vous êtes ausâ chez votre frère. -

Elle ne répondait que par des pleurs et par

des sanglots.

M. de Belnave s'éloigna au bout de quelques înstans ; M. Valtone le suivit. Les deux soeMrs jr^rept seules ayec lew fille. Que de bai-

sers et que de larmes ! que de yàe et qae de douleur !

Mârianna se leva a Theure du repas.

Instruits de son retour , les serviteurs de Ja maison étaient rangés sur son passage. AL de Belnave la conduisit loi-même a la plate quVUe occupait autrefois à la table de la famille. Attentif «t .respectueuse sans affectation de générosité , jamais il hé Favatt entourée de pluft de soins et de prévenances. Le repas achevé^ ott sortit pour aller aux forges. Mârianna marchait, appuyée sur le bras de sa sœur, M. de Belnave auprès d^elle ; M. Yaltone suivait avec Penfant. Tous quatre. étaient silencijBUK , mais sans humeur et sans ctotrâinte ; il y avait au fond de leur silence quelque chose de doux et de grave à la fois. De rares paroles étaient échangé^ ça et la, mais rien qui eût rapport à la situation présente. On s'^entretenait de choses et d^autres, Comme si Mârianna n^eut jamais quitté Blanfort. Au retour , on demeura long[-temps sur le perr'On , à respirer Pair du soir. Quand il

fut Pheure de se retirer , M. de Belnave prit la main de sa femme.

' — <- Monsieur , dit Marianna , je partirai demain , mais avant de partir. . •

-^ Pourquoi nous quitter si tôt ? répondit M. de Belnave dW ton de doux reproche. 11 n'est personne ici qui se plaigne de votre présence. Noëmi, ajouta-t-il^en se tournant vers madame Yaltone, vous ne laisserez pas partir ainsi votre sœur, et, s'^il en est besoin, nous joindrons nos instances aux vôtres.

Il se retira après avoir salué Marianna avec une affectueuse politesse. 11 avait Phabitudc , avant de s'éloigner , de baiser chaque soir le front de Noëmi ; ce soir-là , il se contenta de lui serrer la main. Noëmi le remercia dans son cœur de ce baiser qu'il n'avait pas donné. Les deux sœurs ne se séparèrent que bien avant dans la nuit.

Le lendemain , la nouvelle de l'arrivée de madame de Belnave s'étant répandue, tout BlanFort accourut pour la voir. Léonard avait

moissonné toutes les fleurs de la saison pour les lui offrir. La mcre Loriot, la mère Loutil, la mère Gillet, toutes les mères eii6n dont avait parlé Léonard , et quelques autres encore, vinrent Pembrasser et la féliciter. Lorsqu'^elle sortit avec sa soeur pour aller visiter le hameau, tous les visages lui firent fête. Toutefois , c^est à peine si elle reconnut le pauvre village d^autrefois. Â. la place des chàu« micres s'^élevaient des maisons d^une élégante propreté. L^ardoise et la tuile avaient détrôné le chaume. On sentait que sous ces toits habitaient Taisance et le bien-être* En voyant toutes les améliorations qui s'^étaient opérées durant son absence, Marianna ne pouvait s^empêcher de réfléchir amèrement sur Finutilité de sa vie et sur Tcgoïsme de la passion. M. de Belnave n^ctait pas allé , lui , pleurer sur les grèves solitaires et soupirer sous les mélancoliques ombrages. Aidé de M. Valtone, il avait changé Faspect de ces campagnes ; tous deux avaient donné du travail aux bras inoccupés ; il n^étaît

pas un de leurs jours qui n^eût servi au bonheur cle leurs semblables ; ils avaient combattu autour d^eux Poisiveté et la misère ; le succès rftvait couronné leurs efforts. Nbêmi , de scm côlè, avmt contribué a cette œuvre , et , sur ' son passage , elle recueillait à BlanFort les bénédictions que Marianna avait à son retour recueillies k Yieilleville *. bénédictions méii-tées, celles-là!

Les jours s^écoulèrent sans qu'ail fàt question du départ de Marianna. Vainement elle voulait sWracber au charme qui la retenait; elle attendait toujours au lendemain pour reprendre la route de son exil. Tout ce qui Pentourait encourageait si bien sa faiblesse ! Noëmi était si tendre, M. Valtone si fraternel! M. de Belnave n'^était qu^affectueux et poli , mais il avait un tact si exquis pour ne pas la blesser par trop de froideur , pour ne pas Phumilicr par trop de respect ! Il y avait à la fois tant de dignité dans sa bienveillance , tant de bienveillance dans sa dignité!

Marianna Se reposait dans la paix de la Vie domestique ; elle en étudiait les détails avec un intérêt mêlé d'^étonnement , comme si c^eùtété un spectacle nouveau pour elle. Elle respirait avec de secrètes délices Taîr sain et foHifiafit de Tordre et du taravail. H. de Belnave et M. Valtone étaient k toute heure occupés; Tadfliinîstration du ménage reposait tout >entière sur Nèemi, qui conciliait d^une laçon adorable les soins de sa grâce et ceux de son autorité. Quotqu'acné fût chargée de reprendre, de corriger, de refuser^ dVpargner, choses qui font haïr presque toutes les femmes, elle s^était rendue aimable k tous; la bonne tenue de la maison était sa gloire, elle s^en trouvait pluà ornée que de sa beauté. On se réunissait aux heures des repas ; le soir , autour du globe de la lampe , devant les feux joyeux de Pautomne , M . de Belnave lisait les journaux du jour , tandis que les femmes s^occupaient de travaux d'^aiguille ; ou bien H. Yaltone racontait à sa fille quelque merveilleuse histoire

qui endormait l^cnfant dans /les bras de sa mcrc. Vin\ an causait , on faisait quelque boimc lecture , interrompu^Tf ça. \çt ^ là par des réflexions plus ou moins jjàdicî^uses ; les discussions s'^entamaient , les heures fuyaient , et on se séparait après s^étre serré la main. Les choses ne se passaient pas autrement , avant que Marianna eut quitté Blanfort ; et pourtant il lui semblait pénétrer pour la première fuis dans les secrets de cette intimité.

Un peu de repos descendait dans son âmCé Le souvenir d*Henry la poursuivait encore , mais moins acharné , moins terrible* En partant de Yieilleviile , elle avait expressément recommandé que , s'^il arrivait une lettre à ^n presse , on la lui envoyât aussitôt à Blanfort. En effet , quelques jours aprè^ son départ^ un paysan , venu tout exprès de Vieilleville , lut remit une lettre qui la rassura sur la destinée d^Henry. Celaient quelques lignes seulement, où George disait que ce jeune homme semblait

supporter son malheur avec courage ; qu^^il était

cnhnc et qu'ail s'en relèverait. \près Tavoir luo, J^Iarîaima brûla celle leltrc. Elle avait bien conXe a sa sœur le mal qu'acné avait soufFert; m^iis elle n'^avait pas osé lui dire le mal qu'elle avilit £ait.

Ce fut par une douce soirée , sur le banc du petit bois , au murmure des Feuilles sèches qui tombaient en tournoyant autour d'elles, que madame dé fielnave raccNoita à Noëmi Phistoire de sa liaison avec George. Ce fut un pénible récit qu'interrompirent bien des larmes. Lorsqu'il fui achevé , madame Vallone la prit entre ses bras et la tint long-temps embrassée. Mais Marianna s'en arracha avec honte, car elle n'avait pas tout avoué ; elle se sentait aussi cou^ pable que malheureuse ; sur le sein de Noëmi, Jelle se disait qu'Henry n'avait pas de soeur qui le cofi^làt et pleurât avec lui.

Après un long silence , elle pria madame Yaltone de raconter a son tour l'histoire de ses jours, depuis que le sort les avait séparées.

— L'histoire de mes jours ! dit Noëmi en n. 21

souriant ; mais , chère enfant , mes jours n^ont pas d'^hisloire. Moi , )e n^ai rien à raconter : toutes mes heures se ressemblent ; le récit de ma ¥ie tiendrait tout entier dans une page de la tienne. J^ai suivi la route commune , le chemin ouvert devant moi ; j^ai marché, chargée par le devoir , à Tombre de mon sentier* Il n^est guère d'^intérieur en province oà ne se trouve quelque femme qui pourrait an besoin te dire mon existence : c^est celle de tout le monde. J^ai travaillé, j'^ai souffert, j'^ai attendu : Dieu n^a pas trompé mon attente. Si ton bonheur ne manquait pas au mien, je serais heureuse a cette heure. Yoilk tout , chère soeur; que pourrais-Je te dire encore ? J^ai vécu, tou' jour? occupée; Inoccupation m^a sauvée de mes rêves. Et puis Dieu m^a aidée, il a éclairé mon esprit , il a retrempé mes forces'ii son amour. Les occasions de dévouement que tu es allée chercher au loin , je les ai trouvées .autour de moi. J^ai bien Intté ; mais je savais que mes effiorts auFaient leurs récompenses :

elles ne m'^ont pas ouoiqué^ moins tîtcs, moins riches, moins saisissantes que les joies que tu poursuivais, mais plus sûres et moins tourmentées* Si tu me vois heureuse et calme^ ne crois pas qu'ail ne m^en ait rien coâJié^ Pour moi , comme pour toi , le mariage a long-temps été une lourde tache; comme toi , ^si en mes rébellions , mes décottragemens, mes tristesses , mes aspirations , mes poétiques réyeries. J'ai bien souvent fermé avec colère mes volets aux rayons argentés de la lune ; bien souvent j'^ai pleuré, en écoutant; le rossignol chanter, la nuit, sous mes fenêtres^ Mais, quoique la lune fut belle et que le rossignol chantât , je ne reprenais pas moins , le lendemain , mon fardeau de la veille. Chaque jour me le faisait plus léger ; j'^arrivai bientôt h ne plus le sentir ; je finis par Paimer. Peutêtre me tronq^je, mais je crois, moi, que le mariage est le seul asile de la femme ; je crois qu'ail vient un âge oii toute autre destinée nous flétrit. L'amour ne sied qu'à la jeunesse; par

S54 (juci le remplacer, quand Forcement les années le citassent ? Je ne suis qa''une panvre ignorante ^ bien incapable de résoudre toutes ces questions; mais il me semble que le mariage reponil à toutes les exigences humaines, qu'il comporte toutes les affections. Estime, considerafioi:) , tendresse , reconnaissance , religion du passé , espoir de Pavcnir , tout est là : c'est le charme qui n''a pas d'âge , le lien qui se fiiit bronze , l'habitude enfin ! Toi , chère enfant , tu as pris une autre route ; tu semblais faîte pour l'amour et tu voulais tout lui devoir. C'est nous, hélas I qni t'avons perdue. Tu étais la poésie de noire petite colonie, ta F;iisais notre joie, notre orgueil ; nous n''avions d'autre soin que de surprendre tes de'sirs , d'autre étude que de les satisfaire ; nous t'égavions et nous croyions l'aimer. Mais les desseins de Dieu sont impénétrables ; c'est toi peut-être qui intercéderas près de lui pour ta soeuf.

Marianna secoua tristement la tcte ; elle

n'^avmt. plus dr<^t au pardon proipis k ceux qui ont Ix^aucoup aime.

Cependant le temps fuyait , et Marianna ne partait pas. Ce n^était pas qu^elle prétendit reprendre sa place , ni que M. de. Belnave consentit a la lui rendre ; mais c'^ëtait chaque jour quelque projet nouveau qui retenait pour le lendemain madame de Belnave à Blanfort. Il y avait entre elle et lui une convention tacite que leur rapprochement n'hélait que momentané ; la conviction qu'il ne pouvait en être autrement suffisait a leur dignité, et tous deux laissaient passer les jours sans les compter. M. de Belnave n'avait rien changé à ses manières ; son attitude en présence de Marianna était toujours la même; mais parfois il lui échappait quelque expression familière, quelque inflexion de voix attendrie qui la faisait tressaillir et le frappiit lui-même de stu^ peur. Un soir qu'ils revenaient tous quatre de visiter une métairie 9 Marianna, fatiguée, par la marche , s'^arréta pale et clxancelante ;

le iMtis de Koéaù ne la soutenait ^us. M. et Belnave s'^approcha d'^elle d^on mouvement irréfléchi.

-" PourquM ne prends-tu pas mon brasP hiidit-Jl.

A ces mots , Marianna devint tremHante, et fil. de Belnave s''arrêta confus; mais il s*e'tait trop avancé pour pouvoir reculer. It ne retira pas le bras qu'il avait offert; elle le prit en rougissant. CTëtaît la première fois, d^uis son retour a Blanttirt. Tous deux rentrèrent au château, sans échanger une parole.

Une autre fois , au repas du soir , après avoir servi Noëmi , M. de Belnave s'adressa à sa femme et hii dit :

— Marianna, veux-tu quejete serve?

Ces mois produisirent sur les quatre convives IVffet d''une commotion électrique. Marianna se leva de table pour aller cacher son émotion. Mais ces petits incidens étaient rares, et la contrainte qui en résultait ne se prolongeait pas au-ddà de quelques heures.

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