‹ MarianneChapitre 2 sur 21 · MARI A N X E · texte numérisé non relu

MARI A N X E

c'était un mai, c'est-à-dire un gage de fiançailles pour la demoiselle ; mais Philippe paraissait si décidé qu'il fallait ou le laisser faire ou se fâcher, ce qui lui paraîtrait souverainement ridicule et brutalement contraire aux lois de l'hospitalité. Pierre feignit donc de prendre la chose en riant et le laissa s'éloigner seul en lui rappelant que sa mère déjeunait à neuf heures, et qu'on partirait vers midi pour le dîner de Validât, qui devait avoir lieu, suivant la coutume du pays, à trois heures.

— Ne vous inquiétez pas de moi, répondit Philippe, et surtout ne m'attendez pas. Si je suis trop loin pour rentrer à l'heure de votre déjeuner, je trouverai du pain et du lait n'importe où. Sachez bien que nulle part un paysagiste n'est embarrassé de rien. J'ai fait d'autres explorations que celle de votre Suisse microscopique, mon cher !

Pierre feignit de rentrer et prit à travers champs pour se rapprocher de Validât. Il voulait surveiller celui qu'il appelait en lui-même avec un dépit dédaigneux son jeune homme.

Il eut un fou rire de contentement lorsqu'au bout d'un quart d'heure il aperçut de loin Philippe s'arrêter en face du chemin creux qui descend vers Validât, puis continuer à monter sur le chemin découvert pour se diriger vers le castel de Mortsang. Philippe, en contemplant les toits de tuiles moussues de la métairie de Validât, tapie sous les gros noyers et ne présentant ni un pavillon ni une tourelle, n'avait pas voulu supposer que la dame de ses pensées pût habiter cette tanière de paysans laboureurs. Il avait avisé plus loin le castel pittoresque, et c'est là, chez des gcntillâtrcs fort étran gers à ses amours, qu'il allait déposer son offrande.

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Pierre, résolu quand même à faire bonne garde autour de Marianne, rentra pour prendre son bâton et son sac de promenade, accessoires qui motivaient ses excursions habituelles et sans lesquels on se fût étonné de le voir marcher comme au hasard dans la campagne. Dans le pays, on n'a guère le droit d'errer sans but déterminé, on passerait pour fou ; mais si on a l'air de chercher ou de recueillir quelque chose, on ne passe que pour savant, ce qui est moins grave, à moins qu'il ne se mêle à cette réputation quelque accusation de sorcellerie.

Pierre avait assez de notions d'agriculture pour rester pratique en apparence. On supposait d'ailleurs, à le voir si curieux des ruines, des plantes et des rochers, qu'il était chargé par le goîivernement de faire la statistique du pays. Jamais le paysan du centre ne suppose qu'un particulier se livre à ces recherches pour son propre plaisir ou pour sa propre instruction.

Le soleil était levé quand Pierre André se trouva dans le bois de hêtres qui garnissait le ravin au-dessus de Validât. De là, caché dans les taillis, il pouvait explorer du regard et la métairie et les chemins environnants. Il vit qu'on s'agitait beaucoup dans la métairie, probablement pour le dîner que préparait Marianne, et, vers cinq heures, il vit Marianne elle-même donnant des ordres, allant et venant dans la cour. Puis on lui amena Suzon, qu'elle monta et dirigea vers l'endroit du bois où coule le ruisseau.

Pierre descendit rapidement la colline et se trouva en même temps qu'elle au petit gué.

— OÙ vas-tu si matin ? lui dit-il d'un ton d'autorité dont elle fut surprise.

— Cela vous intéresse, mon parrain ? Je vais chercher du beurre à la ferme de Mortsang. Nous en manquons pour votre dîner, et moi, je prétends que rien ne vous manque chez moi.

— Envoie quelqu'un, Marianne, et ne va pas à Mortsang; ne va nulle part, je te prie, ne cours pas la campagne aujourd'hui. Reste chez toi à nous attendre ; demain, tu sauras si tu dois interrompre ou continuer tes courses solitaires.

— Je ne comprends pas.

— Ou tu ne veux pas comprendre. Eh bien, sache que Philippe Gaucher a quitté Dolmor au milieu de la nuit pour t'apporter un bouquet. Seulement il s'est trompé et il l'a porté à Mortsang ou ailleurs ; mais, si tu vas par là, tu risques de le rencontrer.

— ■ Eh bien, quand je le rencontrerais ?

— C'est comme tu voudras. Je t'ai avertie. S'il te plaît de courir après lui...

■ — ■ Personne ne peut supposer que je sois si pressée de le voir.

— Il le supposera, lui !

— Il est donc fat à l'excès ?

— Je ne dis pas cela, c'est à toi 'le le juger ; mais il a beaucoup d'assurance, et cela, tu dois déjà le savoir.

— Oui, il a de l'assurance, mais entre l'assurance et la sottise il y a de la marge. Parlez-moi de lui, mon parrain, puisque nous voilà seuls. Je renonce à faire mes commissions moi-même aujourd'hui, du moment que vous me désapprouvez. Je vais rentrer en disant que Suzon a boité et que je ne veux pas la faire marcher. Mais causons un peu, puisque nous nous rencontrons si à propos.

— Je ne te rencontre pas. Je te guettais.

— Moi ? vraiment ?

— Oui, toi. Je te dois conseil et protection jusqu'au moment où tu me diras: "Je connais ce jeune homme

et il me convient." Ce moment-là arrivera peut-être ce soir ou demain matin. Je ne pense pas que ma tutelle soit de longue durée au train dont Philippe veut mener les choses.

— Vous croyez que je le connaîtrai ce soir ou demain.'' Vous me supposez une intelligence que je n'ai pas.

— Ma chère, tu as une prétention à la bêtise qui est une pure coquetterie.

— . Ah ! fit Marianne, qui écoutait et examinait Pierre avec une curiosité plus marquée que de coutume. Dites toujours, mon parrain ! Expliquez-moi à moi-même, je ne demande qu'à me connaître. Je fais, dites-vous, semblant d'être bête, et je ne le suis pas.-*

Pierre fut embarrassé d'une question si directe, et qu'il n'avait pas prévue.

— Je ne suis pas venu pour te disséquer, répondit-il. Mon titre de parrain ne m'autorise qu'à te préserver des insultes du dehors. C'est de M. Philippe que tu désires que je te parle, tu te montres très-curieuse de ce qui le concerne, toi si indifférente à toute autre chose. Eh bien, je n'ai rien à te dire de lui, sinon qu'il est entreprenant, et résolu à te plaire par tous les moyens qui seront en son pouvoir.

— Il veut me plaire.-' C'est donc que je lui plais.''

— Il le dit.

— Mais il ne le pense pas.''

— Je n'en sais rien ; je ne veux pas supposer qu'il ne te recherche pas pour toi-même.

— Qu'est-ce qu'il vous a dit de moi.'' Il ne me connaît pas! Il ne peut pas me trouver jolie.

— Il te trouve jolie.

— Il ne peut pas le penser, n'est-ce pas, mon parrain.-' Dites, je vous en prie.

En questionnant ainsi André, Marianne avait pris une physionomie animée, résolue et craintive tour à tour; elle avait rougi, son regard s'était rempli d'éclairs fugi-

tifs. C'était une véritable transformation. Pierre en fut vivement frappé.

— Tu l'aimes déjà, répondit-il, car te voilà jolie, et c'est lui qui t'apporte la beauté que tu n'avais pas !

— S'il m'apporte la beauté, dit Marianne, qui devint tout à fait vermeille de plaisir, c'est déjà un beau cadeau qu'il me fait et dont je dois lui savoir gré ! Je me suis toujours jugée laide, et personne ne m'a encore détrompée.

— Tu n'as jamais été laide, et je ne sache pas l'avoir jamais dit. . .

— Oh ! vous, reprit-elle vivement, vous ne m'avez jamais regardée, vous n'avez jamais su quelle figure je

pouvais avoir

— Voilà encore de la coquetterie, Marianne. Je t'ai toujours regardée. . . avec intérêt.

— Oui, comme un médecin regarde un malade ; vous pensiez que je ne vivrais pas. A présent que vous me voyez bien vivante, vous n'avez plus besoin de vous inquiéter de moi.

— Tu vois bien pourtant que je ne me suis pas couché cette nuit par inquiétude.

— Mais quelle inquiétude ? Voyons ! Quel danger puis-je courir avec M. Philippe Gaucher ? N'est-il pas un honnête homme ? A son âge, on n'est pas corrompu, et d'ailleurs je ne suis pas une enfant pour ne pas savoir me préserver des belles paroles d'un jeune homme.

— Il n'y a en effet que le danger de faire jaser sur ton compte avant que tu sois décidée à laisser dire, . . . toi qui crains tant les propos, jusqu'à ne pas me permettre de te voir chez toi !

— Oh ! vous, mon parrain, ce serait plus grave. On sait bien que vous ne m'épouseriez pas ; vous n'êtes pas dans le même cas qu'un jeune homme qui veut s'établir.

— Que dis-tu là ? c'est absurde. Je ne t'épouserais pas, si j'avais eu le malheur de te compromettre.-*

'■ — Si fait ! vous m'épouseriez par point d'honneur, et je ne voudrais ni vous mettre dans un pareil embarras, ni être forcée d'accepter le mariage comme une réparation.

Toutes les paroles de Marianne troublaient profondément André. Ils s'étaient arrêtés, elle dans l'eau où Suzon avait voulu boire, lui, appuyé contre un bloc de grès. Le ruisseau coulait transparent sur le sable qu'il semblait à peine mouiller. Les arbres, épais et revêtus de leurs feuilles nouvelles, enveloppaient les objets d'une teinte de vert doux où se mêlait le rose du soleil levant.

— Marianne, dit André devenu tout pensif, tu es vraiment très-jolie ce matin, et le jeune damoiseau qui s'est avisé de découvrir le premier ta beauté doit avoir un profond mépris pour moi, qui lui ai parlé de toi avec la modestie qu'un père doit avoir quand on lui vante sa fille. Il te le dira certainement. . .

— Eh bien, que faudra-t-il croire .'* ■

— Il faudra croire qu'un homme dans ma position ne devait pas te regarder avec les yeux d'un prétendant, et qu'il n'est pas ridicule parce qu'il se rend justice. Tu semblés me reprocher d'avoir été aveugle par dédain ou par indifférence. Ne peux-tu pas supposer que je l'ai été par honnêteté de cœur et par respect .-*

— Merci, mon parrain, répondit Marianne avec un sourire radieux, vous ne m'avez jamais blessée par votre indifférence. Il m'importe peu d'être trouvée belle, pourvu qu'on m'aime, et je suis bien sûre que vous avez toujours eu de l'amitié pour moi. Si M. Gaucher n'est pas un bon parti pour moi, vous me le direz, et je ne ferai que ce qui vous plaira.

— Attendons à ce soir, Marianne ; s'il te plaît, à toi, tout sera changé, et tu ne me demanderas plus conseil.

— Il pourrait me plaire et vous déplaire. . . Eh bien, s'il me plaît, tant pis, je ne vous écouterai pas moins.

— Tu te moques, mon enfant ; s'il te convient, il faudra bien qu'il m'agrée.

Marianne changea de visage et redevint tout à coup la froide petite personne que Pierre connaissait. Il semblait que la résignation de son parrain l'eût blessée, et que, lasse de vouloir provoquer en lui un élan de cœur, elle renonçât de nouveau, et cette fois pour toujours, à être aimée de lui.

— Puisque vous me laissez si parfaitement libre d'esprit, lui dit-elle, je ne vais plus songer qu'à m'interroger moi-même. A tantôt, mon parrain.

Et elle allait retourner sur ses pas, lorsque Pierre, emporté par un mouvement violent, saisit la bride de Suzon en s'écriant :

— Attends, Marianne, tu ne peux pas me quitter sur cette parole glacée !

— Eh bien, parrain, dit Marianne radoucie, quelle parole dois-je vous dire ?

— Une parole d'affection et de confiance.

— Ne vous l'ai-je pas dite en vous promettant de ne pas me marier contre votre gré .■'

— Et tu ne comprends pas que je ne peux pas accepter ta soumission comme un sacrifice ?

— Ce ne sera peut-être pas un sacrifice, qui sait ?

— Oui sait .'' Oui, voilà ! tu n'en sais rien encore ! Et Pierre, intimidé et découragé au moment où il eût

dû laisser déborder son émotion, lâcha la bride de Suzon et baissa la tête, mais pas assez vite pour cacher à Marianne deux larmes qui étaient venues au bord de ses paupières.

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— Enfin ! se dit Marianne en reprenant au pas le chemin de sa demeure, il me semble que je vois clair à présent. J'ai bien cru qu'il ne m'aimerait jamais ! Ne l'a-t-il pas pensé et écrit, que le mariage était un tombeau, et que jamais il ne se contenterait d'un bonheur paisible et sûr ? Pourtant il a du chagrin en me voyant hésiter ; quel singulier caractère et comme il doute de tout!

Marianne rentra et s'enferma dans sa chambre, en proie à une agitation qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était très-sincère vis-à-vis d'elle-même ; elle reconnut que sa rencontre avec Philippe l'avait un peu troublée et qu'en se laissant aller à l'instinct, elle pouvait ressentir quelque plaisir à se voir apprécier par cet inconnu.

— Ces gens décidés ne se font-ils pas connaître tout de suite, pensait-elle, et ne faut-il pas leur savoir gré de vous épargner les tourments de l'hésitation } Pierre a du respect pour moi, c'est flatteur et c'est bon ; mais n'en a-t-il pas trop .■' Veut-il donc que je fasse les avances .'' est-ce qu'il n'est pas dans l'ordre des choses que l'homme ait l'initiative .?

Marianne se sentait poussée et comme réclamée par un penchant très-logique et très-vrai, celui qui porte le sexe faible à estimer avant tout, dans le sexe fort, les résolutions qui caractérisent la virilité. Elle avait tressailli d'aise lorsque Pierre avait saisi avec autorité la bride de son cheval pour la retenir; mais Philippe n'eût pas lâché prise, elle le sentait bien, et Pierre n'avait eu qu'une velléité de courage. Pourtant ces deux larmes

qu'il n'avait pu retenir, . . . Philippe ne les eût pas versées.

— Peut-être que sa timidité est la conséquence forcée de la mienne, se dit encore Marianne. Jamais je n'ai su dire un mot, ni même avoir un regard pour lui faire deviner que je voudrais son amour. Je suis trop fière, il me croit indifférente ou stupidc. Est-ce qu'il m'aimerait franchement si j'étais coquette et un peu hardie.-' Oui sait ?

Pierre reprenait de son côté le chemin de Dolmor sans songer davantage à surveiller Philippe ; ses larmes coulaient lentement et sans qu'il s'en aperçût.

— Ma destinée s'accomplit, se disait-il ; voilà que, pour couronner l'histoire de mes aberrations, j'aime encore une fois l'impossible. Tant que Marianne a été libre et m'a paru indifférente, je n'ai pas songé à elle. Le jour où un rival qui a toutes les chances contre moi, se présente, je me sens jaloux et désespéré. Je suis vraiment fou, et avec cela idiot, car c'est au moment où je devrais parler que je sens plus que jamais que demander l'amour m'est impossible.

Il trouva sa mère levée et préparant le déjeuner. Il aimait mieux se plaindre de Marianne que de n'en pas parler. Il raconta l'entrevue et ajouta :

— Marianne est coquette, je t'assure, et cruellement railleuse. Elle voulait m'amener à lui dire que j'étais amoureux d'elle ; elle avait besoin de ce triomphe avant de se venger. Ce soir ou demain elle eût ri de ma sottise avec son futur conjoint.

Madame André essaya en vain de le dissuader. Elle s'avança même jusqu'à jurer que la petite voisine n'avait jamais aimé que lui, et qct^ c'était lui, lui seul qu'elle attendait depuis cinq ou six ans ; mais, comme elle ne pouvait affirmer qu'elle en eût acquis ia preuve dans les confidences de Marianne, Pierre repoussa l'espérance comme un leurre des plus dangereux. Il ne voulut pas avoner que son cœur s'était pris, et sa mère impatientée finit par lui dire :

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