M A II I A N N E
— Eh bien, prenons-en notre parti, et, si ce mariage nous chagrine ou nous contrarie, disons-nous que nous n'avons pas voulu l'empêcher!
Philippe arriva à l'heure du déjeuner et y fit honneur. Il raconta ensuite à Pierre qu'il avait fait beaucoup de pas inutiles iDour trouver Validât, qu'il avait failli déposer sa couronne de chèvrefeuille à la porte de Mortsang, mais qu'il s'était informé à temps du noir\ de la localité et de celui des propriétaires du manoir, qu'il avait été encore plus loin et n'avait trouvé qu'un désert de landes marécageuses, qu'enfin il était revenu sur ses pas et s'était approché, vers les huit heures du matin, d'une métairie fort laide qu'il allait encore quitter sans s'y arrêter, lorsqu'il avait vu dans un pré un petit cheval au vert. Il avait reconnu ce petit animal pour mademoiselle Suzon. Il avait pénétré dans le pré à travers les épines et, après avoir passé la couronne autour du cou de la maigre jument, il revenait triomphant, jugeant son entreprise réussie et sa nuit bien employée.
Pierre lui répondit à peine, et, pour se débarrasser de lui, il lui conseilla d'aller se jeter sur son lit, vu que le manque de sommeil pouvait paralyser ses moyens de séduction. Philippe jura qu'il était homme à passer trois nuits sans dormir et sans qu'il y parût ; ce qui ne l'empêcha pas d'aller s'étendre incognito sur la mousse, dans le creux des roches, et d'y savourer les douceurs du repos jusque vers midi.
A midi sonnant, la patache et la jument du domaine de Validât se trouvèrent à la porte de Dolmor. Madame André avait mis sa robe de soie puce encore fraîche, bien qu'elle eût dix ans de service. Philippe endossa un habit noir de la meilleure coupe et mit une cravate éblouissante. André ne changea rien à son costume des dimanches. Madame André monta dans la patache, que l'époux de Marichette se disposait à mener au pas en marchant à côté de la jument. Philippe, assis à côté de madame André, prétendit conduire, mais il ne réussit
jamais à prendre le trot, allure inusitée pour une jument poulinière du pays.
André avait pris les devants à pied. Il arriva le premier à Validât, mais il attendit pour se présenter que la patache l'eût rejoint. Le lourd véhicule, trouvant la barrière ouverte, fit son entrée majestueuse et lente, et s'arrêta entre la porte du logis et le tas de fumier. Philippe trouva son futur manoir un peu trop rustique et se promit de changer tout ça, pour peu qu'il y eût des bâtiments convenables. Malheureusement il n'y en avait pas, et Marianne, qui attendait ses hôtes au seuil de la chambre des métayers, les y fit entrer, ni plus ni moins que s'ils eussent été de simples paysans. Marianne avait pourtant son petit sanctuaire très-coquet de l'autre côté de la cloison ; mais elle n'était pas disposée encore à y admettre un étranger, et Pierre lui sut gré de ne pas en accorder l'entrée si vite à son nouvel hôte.
Marianne, après avoir embrassé madame André, tendu la main à son parrain et salué sans timidité le convive qu'on lui présentait, emmena madame André dans sa chambre afin qu'elle se débarrassât de son châle et de son voile noir. En ce temps-là, les bourgeoises pauvres ne portaient guère de chapeaux ; elles sortaient avec un voile sur leur bonnet de linge blanc.
Pierre s'amusait intérieurement de la déconvenue de Philippe, que celui-ci dissimulait de son mieux sous un air enjoué. Il ne se doutait pas de la simplicité, je dirai même de la rusticité des habitudes de nos propriétaires campagnards en ce pays et à cette époque. Marianne n'avait rien changé d'apparent à ses habitudes d'enfance.
Longtemps elle n'avait pas eu d'autre salon que cette grande pièce à solives enfumées d'où pendaient des grappes d'oignons dorés, et au centre de laquelle, en guise de lustre, se balançait la cage à claire-voie où l'on met les fromages. Les paysans sont très-propres dans cette région. Si les poules et les canards pénètrent à tout moment dans l'intérieur, la ménagère, armée du balai, est incessamment sur pied pour les chasser et faire disparaître les traces de leur passage. Les lits et tous les meubles sont frottés et luisants, la vaisselle brille de netteté sur le dressoir ; mais ces grands lits de serge jaune, fanés jusqu'à avoir pris la teinte feuille morte, la noire cheminée à crémaillère encombrée de pots, de chats et d'enfants, le dallage inégal et crevassé, la petitesse de l'unique fenêtre, l'écrasement d'un plafond garni de provisions et d'ustensiles qu'il faut éviter en marchant, tout cela n'offrait pas au jeune Parisien l'idée d'un bien-être suffisant, et il ne pouvait même pas rêver un atelier de peinture dans ce local sans lumière et sans élévation.
Comme il y avait de la finesse sous sa pétulance, il se garda bien de dire à André un mot qui exprimât son déplaisir. Il se contenta de demander si c'était là qu'on allait dîner.
— Je le présume, répondit Pierre. Mademoiselle Chevreuse a bien quelque part un petit appartement ; mais, depuis qu'elle l'a fait arranger, je n'y suis pas entré, et j'ignore si elle a une salle à manger. Je crois qu'elle vit sur un pied d'égalité complète avec ses métayers et qu'elle prend ses repas avec eux.
— Alors nous allons manger avec tout le personnel de la ferme } Eh bien, c'est charmant ! et voilà ce que j'appelle la vraie vie de campagne.
En ce moment, la Marichette vint dire à Pierre que, si ces messieurs souhaitaient faire un tour de jardin, ils y trouveraient de quoi s'asseoir, et que /a demoiselle y était sans doute déjà avec madame André.
— Le jardin est derrière la maison, ajouta-t-elle;
mais, si vous voulez passer par le logis à la demoiselle, vous n'aurez pas à faire le tour des bâtiments.
— Nous aimons mieux faire le tour, répondit Pierre, qui était pourtant très-curieux de pénétrer chez Marianne, mais qui ne se souciait pas de montrer le chemin à son compagnon. Ils passèrent derrière la métairie et entrèrent dans le jardin de Marianne, où ils trouvèrent la table dressée et le couvert mis dans le petit parterre abrité qui s'étendait devant l'appartement. La porte vitrée était ouverte toute grande, et, sans entrer, car il n'y avait personne, ils virent un i^etit salon en vieille boiserie, peinte en blanc et vernie à neuf.
Le meuble Louis XV. était assorti à la boiserie. La glace, enguirlandée de ces jolis festons de bois découpé qu'on imite tant bien que mal aujourd'hui, avait à cette époque quelque chose de très-suranné, car la mode, surtout en province, les proscrivait absolument. Ce n'en était pas moins coquet et charmant, ces guirlandes d'un blanc poli pendant jusque sur la glace transparente, que des gerbes véritables placées devant ne laissaient voir que comme un point brillant ouvrant sur l'espace.
Pierre, avec un effort de mémoire, reconnut cette pièce et ce mobilier que, du temps du père Chevrcuse, il avait vus sales, écornés, sentant la gêne ou l'apathie. Marianne avait eu le bon goût d'apprécier ces vestiges de l'autre siècle et de les faire restaurer. Le pavé était recouvert d'un tapis à teintes douces. Aucun objet sur les boiseries, mais partout des fleurs splendides s'élevant en buissons, presque en arbres, sur les encoignures et sur la console qui faisait face à la cheminée.
— Voilà qui est exquis ! s'écria Philippe. Je savais bien qu'elle était artiste !
— Comment le saviez-vous ? lui dit Pierre, qui au fond était plus surpris que lui.
— Mon cher, ça se voit dans la femme, au premier aspect, sans pouvoir se définir. Marianne a le type duchesse !
— Qu'est-ce que le type duchesse ? Je ne suis pas comme vous, je n'ai pas beaucoup vu le monde.
— Est-ce pour ça que vous êtes aujourd'hui d'une humeur massacrante ? dit Philippe en riant.
L'apparition de Marianne et de madame André mit fin à ce dialogue. Elles passaient dans le jardin, et on s'empressa de les y rejoindre. Pierre déclara à sa filleule qu'ayant été exclu si longtemps de son sanctuaire, il ne le connaissait plus et voulait voir les changements qu'elle y avait faits.
— ^ Vous n'en trouverez aucun, répondit - elle ; mon père aimait son jardin, il l'avait planté lui-même ; je n'ai rien voulu détruire, et puis les métayers ont droit à leur part de légumes. Le temps s'est chargé de faire mourir beaucoup d'arbres, et la gelée a emporté beaucoup d'arbustes. Il en a poussé de plus rustiques, et le fond de l'enclos, au bout du verger, dont mon père avait voulu faire une pépinière, est devenu tout à fait sauvage.
— Je veux voir ça, dit Pierre, je me souviens que c'était très-mouillé, et j'avais prédit à ton père que ses arbres d'ornement n'y réussiraient pas.
— Allez-y seul, parrain, répondit Marianne ; c'est un peu humide et raboteux pour madame André.
Pierre traversa le verger et pénétra dans l'ancienne pépinière, qui occupait une langue de terrain fermé de haies très-élevées et que traversait le ruisseau. Il y fut saisi d'une sorte de ravissement. Marianne avait laissé la nature faire tous les frais de ce petit parc naturel. L'herbe y avait poussé haute et drue en certains en
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droits, courte et fleurie en d'autres, selon le caprice des nombreux filets d'eau qui se détachaient du ruisseau pour y rentrer après de paresseux détours dans les déchirures du sol. Ce sol, léger, noir et mélangé de sable fin, était particulièrement propice à la flore du pays, et toutes les plantes rustiques s'y étaient donné rendezvous. Les iris foisonnaient dans l'eau avec les nymphéas blancs et jaunes. L'aubépine et le sureau avaient poussé en arbres luxuriants. Toutes les orchidées si variées du pays diapraient les gazons avec mille autres fleurs charmantes, les myosotis de diverses espèces, les silènes découpées, les parnassies, les jacynthes sauvages, quelques-unes blanches, toutes adorablement parfumées. Les renflements du terrain, étant plus secs, avaient gardé leurs bruyères roses et leurs genêts rampants, que perçaient de leurs blanches étoiles, roses dessous, les anémones sylvestres.
Il n'y avait pas de sentier, tout éboulement de sable servait de passage pour se diriger dans ce labyrinthe, où ne paissait jamais aucun bétail et que Marianne seule fréquentait. Quelques roches y servaient de siège à sa rêverie, et des touffes d'aulnes et de hêtres élancés y donnaient assez d'ombre sans étouffer la végétation basse.
Marianne aime donc la nature, se disait Pierre, enivré d'une joie intérieure ; elle la comprend, elle la sent comme moi ! Et elle ne le dit pas, elle n'en parle jamais, je ne m'en doutais pas !
— Eh bien, mon parrain, lui dit-elle en paraissant tout à coup à ses côtés, vous voyez que je ne suis pas une bonne jardinière et que vous ne changeriez pas votre nouveau jardin que vous trouvez trop jeune, pour ce vieux marécage abandonné.
— Ce vieux marécage serait un paradis pour moi ! Sais-tu qu'un botaniste y ferait un herbier presque complet de la flore du pays .■' J'y ai éprouvé plus d'une surprise, car j'ai trouvé les espèces les plus rares et qu'il m'a fallu parfois aller chercher bien loin ; tiens, par
exemple, cette élode des marais, qui est là sous nos pieds.
— Ah ! celle-là vient des pierres de Crevant, elle a bien voulu pousser ici.
— Tu as donc été quelquefois à Crevant .■*
• — Souvent, c'est un jardin naturel très-riche ; c'est de là que j'ai rapporté cette jolie jacynthe blanche.
— Ce n'est pas une jacynthe, c'est la ményanthe, beaucoup plus belle et plus rare.
■ — Je ne sais pas les noms des plantes, mon parrain, mais je connais bien leur figure et leur odeur. Toutes les fois que je me promène, je recueille des graines, des oignons ou de jeunes plantes, je les apporte ici, où presque tout réussit.
— Alors je comprends ce que je vois. Ce petit éden est ton ouvrage ?
— En partie; mais je ne me vante pas d'acclimater volontairement toutes ces folles herbes, on me tiendrait pour folle.
— Tu aurais bien pu me le dire à moi, qui ai la même manie.
— Oh ! vous, vous êtes savant, et il est naturel que vous soyez curieux de tous ces échantillons. Moi qui ne sais rien, je n'ai pas d'excuse,
— Tu aurais besoin d'excuse pour aimer les fleurs ? Ah ! Marianne, c'est d'autant plus charmant de ta part que tu ne sais pas tous les secrets de leur beauté. Si tu les examinais attentivement. .
— Oh ! pour cela, je les examine, et, sans savoir un mot de science, je pourrais vous dire leurs rapports et leurs différences. Elles sont si jolies et si variées ! J'admire encore plus les belles fleurs étrangères que vous avez dans votre jardin ; mais mon amitié n'est pas pour elles. Nos petites sauvages sont plus à mon gré et à ma portée.
— Tu les regardes donc dans tes promenades ? Je m'imaginais que tu ne voyais rien, que tu faisais courir ta Suzon pour le plaisir de te sentir emportée vite,
qu'enfin tu aimais la campagne pour son libre espace» et le mouvement pour lui-même.
— Ah ! c'est certainement un grand plaisir d'aller vite, de fendre le vent et de voler sur la bruyère comme un lièvre ; mais c'en est un plus grand de tout voir en allant au pas et de s'arrêter devant ce qui vous plaît ou vous étonne. J'aime l'un et l'autre, ce que je connais et ce que je ne connais pas. Je voudrais ne rien apprendre et tout savoir,... ou encore mieux je voudrais tout savoir pour l'oublier et le retrouver quand il me plairait, car il y a un grand plaisir à vouloir deviner, et si je savais toujours, j'en serais privée.
— Reste comme tu es, Marianne! tu es, je le vois, de ces natures qui possèdent le vrai sans avoir besoin de démonstration, et dis-moi encore, puisque tu es en train de te révéler aujourd'hui...
— C'est assez, mon parrain. Je crains que votre mère, que j'ai quittée pour vous rejoindre, ne s'ennuie sans moi. Retournons auprès d'elle.
— Veux-tu me donner le bras, dit Pierre en s'arrachant à regret à l'oasis fleurie oià pour la première fois Marianne avait trahi le secret de ses rêveries solitaires,
— On ne peut pas marcher deux de front ici, répondit Marianne. C'est une promenade pour une personne seule.
— Seule, ... tu ne le seras pas toujours ! Je crois que bientôt tu feras faire ici une allée.
— Doublons le pas, dit Marianne. Voici M. Gaucher
qui nous cherche, je ne veux pas qu'il entre dans mon désert.
Et elle se mit à courir, adroite et légère, sur ce terrain raviné qu'elle effleurait comme une hirondelle.
— Merci, Marianne ! lui criait Pierre dans son cœur. Mais l'espèce d'ivresse où il était plongé se dissipa
vite lorsqu'il vit Marianne accepter le bras que Philippe lui offrait pour rejoindre madame André. Il eût voulu qu'elle trouvât un prétexte pour le refuser. Il est vrai qu'il n'y en avait pas de plausible, à moins de prendre un rôle de béguine.
Marianne semblait peu disposée à se poser en prude vis-à-vis de Gaucher. Elle avait fait une toilette assez voyante : une robe de mousseline de laine bouton d'or, qui donnait à sa peau brune un reflet très-favorable. Au cou et aux bras, ce ton vif était coupé et adouci par des ruches de tulle uni très-transparent. Rien dans ses cheveux noirs qu'une rose jaune nuancée de rose ; mais sa chevelure épaisse et courte était bouclée avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Elle était bien chaussée, et son pied, qu'elle cachait presque dans de grosses bottines et même dans de vulgaires sabots de noyer, était une merveille de petitesse. Gaucher l'examinait avec une curiosité hardie qui ne semblait pas lui déplaire. Il regardait son pied, sa main, sa taille, d'un air de connaisseur satisfait qui veut que l'on constate sa satisfaction. Il ne se gêna pas pour lui dire qu'elle avait une robe délirante de ton, et que sa taille était un palmier balancé par la brise.
— Ma taille un palmier ? répondit gaiement Marianne. Alors c'est un palmier nain, un chaniœrops? n'est-ce pas, mon parrain }
— Oh ! oh ! savante } s'écria Philippe naïvement.
— Non, monsieur, pas du tout. M. Pierre a un palmier comme cela dans une caisse, et j'ai retenu le nom.
— Mais vous aimez les fleurs, car vos vases et vos corbeilles sont des men^eilles de goût,
— Ce ne sont que des fleurs de nos haies et de nos prés. Je les aime mieux dehors que dans mon petit
salon ; mais je n'ai pas souvent le plaisir de recevoir madame André, et, comme les anciens offraient des victimes à leurs dieux protecteurs, moi, je sacrifie de belles plantes à ma bonne amie.
Je n'y vois pas un brin de chèvrefeuille, dit Philippe,
qui avait suivi Marianne dans le salon où se reposait madame André.
— Suzon aurait pu nous en donner un peu du sien, répondit Marianne; mais, comme le collier la gênait, elle s'est roulée avec, et je vous laisse à penser en quel état elle l'a mis. Il n'en restait que l'adresse dont elle ne s'est pas souciée, sous prétexte qu'elle ne sait pas lire,
— Vous riez, monsieur André ? dit Philippe à Pierre : pourquoi.? J'ai atteint mon but pourtant...
— Vous aviez un but .? dit Marianne.
— Sans doute, je voulais vous faire savoir que j'avais pensé à vous dès avant le jour. Vous le savez, c'est tout ce que je demande.
— Et qu'est-ce qui vous a pris de penser à moi de si grand matin .-•
— Vous voulez que je vous le dise.?
— Puisque vous voulez que je vous le demande ?
— Puis-je vous répondre comme cela devant témoins?
— Vous ne m'avez pas dit en secret que j'avais été l'objet de vos pensées. Il ne faut pa? commencer tout haut un propos qu'on serait obligé de finir tout bas, il vaut mieux ne rien dire.
— En d'autres termes, j'aurais mieux fait de me taire.?
— Je ne dis pas cela; je désire savoir ce que vous pensiez de moi ce matin. C'est sans doute quelque chose d'agréable, puisque vous avez fait la cour à Suzon,
— J'ai pensé que vous étiez un type de grâce et de charme à faire tourner la tête.
— Merci, mon bon monsieur. Vous faites la charité d'un compliment avec une tranquillité de souverain. Faut-il faire la révérence ?
— Si vous voulez, mademoiselle Marianne.
— Voilà, monsieur Philippe, répondit-elle en faisant
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une révérence académique très-moqueuse, mais pleine de gentillesse,
Pierre la regardait avec stupéfaction. Il ne se doutait pas qu'elle pût être animée et coquette à ce point. Philippe, enhardi, se mit à lui faire la cour, enchanté d'être raillé par elle, et pensant, comme tout autre l'eût pensé à sa place, qu'elle prenait grand plaisir à le rendre amoureux.
On servit le dîner sous les pampres et les jasmins, dont les longues guirlandes descendaient sur l'auvent et retombaient en franges autour des convives. La table était toute brillante de vieilles faïences, alors sans grande valeur, mais qui aujourd'hui seraient fort estimées, et dont les couleurs gaies, se détachant sur un fond bleuâtre, réjouissaient la vue. Marianne avait remis en vue d'anciennes verreries de Nevers que ses parents n'osaient plus faire paraître, parce qu'on n'estimait plus les antiquailles, mais qu'un amateur eût admirées. Philippe était assez artiste pour apprécier au moins l'étrangeté de ces jolis ustensiles, et il ne laissa échapper aucune occasion de louer l'ensemble et les détails du service. Il mangea de grand appétit, car Marichette, dirigée par la demoiselle, était une fine cuisinière, et les mets les plus simples devenaient de friands morceaux en sortant de ses mains. Il y avait encore quelques bouteilles d'excellent vin dans le cellier du père Chevreuse ; Marianne n'y avait pas fait de tort. En somme, elle mit à son petit dîner autant de coquetterie qu'elle en avait mis dans sa personne et dans ses manières. Philippe, qui ne
croyait jxis du tout à son personnage d'hôte inattendu, jugea facilement que tout allait grand train pour lui, et qu'il n'aurait pas de peine à se donner pour emporter d'assaut le cœur et la dot de la demoiselle.
Il était sinon gris, du moins un peu tendre au dessert. Pierre, en voulant le retenir par la critique et la contradiction, ne faisait que l'exciter ; madame André, espérant le rendre ridicule, le taquinait ouvertement. Marianne le provoquait à la confiance et à l'expansion avec une finesse qui pouvait fort bien lui paraître un encouragement, si bien qu'au sortir de table, après mille fusées de galanterie louangeuse, les unes assez bien tournées, les autres d'assez mauvais goût, Philippe s'empara du bras de Marianne, disant qu'il voulait voir les grands bœufs et les gros moutons, vu qu'un paysagiste appréciait le bétail mieux qu'un agriculteur.
— Je n'en crois rien, dit Marianne en retirant son bras ; vous avez la prétention d'apprécier tout mieux que nous, à la campagne comme à la ville, parce que vous êtes artiste de profession; moi, je dis que le métier gâte tout et que vous ne voyez rien.
— Et, comme Philippe se récriait:
— Vous voyez trop, reprit-elle, et vous voyez mal ; vous voulez traduire des choses qui ne se traduisent pas. Le beau est comme Dieu, il est par lui-même et ne gagne rien à être vanté par des hymnes et des cantiques. Au contraire les paroles, les chants, les peintures, tout ce que l'on invente pour embellir le vrai ne sert qu'à diminuer le sentiment qu'on en a, quand on le contemple sans se préoccuper de la manière de l'exprimer.
— Quoi? qu'est-ce que cela ? s'écria Philippe. Antiartiste.? bourgeoise par système.'' cela jure venant de vous comme une chenille sur une rose.
— Ah ! je vous y prends ! répliqua vivement Marianne, une chenille ne jure pas sur une rose, car précisément celles qui vivent sur nos rosiers sont fines, lisses et d'un vert printanier extrêmement fin, Vous n'avez jamais
regarde une chenille, monsieur le peintre. Il y en a qui sont des merveilles de beauté et je n'en connais pas de laides. Comment verriez-vous mes grands bœufs, puisque vous ne pouvez même pas voir une si petite bête ?
— Est-ce que c'est vous, dit Philippe à André, vous naturaliste, qui avez persuadé à votre filleule que l'art tuait le sentiment de la nature? Je vous dirais alors que vous lui avez enseigné un joli paradoxe.
— Cela se présente en effet comme un paradoxe dans votre discussion, répondit André, et votre prétention n'est pas moins paradoxale que celle de Marianne. Je crois qu'en plaçant mieux la question on pourrait mieux discuter.
— Placez-la bien, mon parrain, dit Marianne.
— Eh bien, la voici comme elle m'apparaît, reprit Pierre, en s'adressant à Gaucher. Vous croyez que pour voir il faut savoir, et je suis de votre avis: le naturaliste voit mieux que le paysan ; mais l'art est autre chose que la science, et il faut le sentir avant de savoir l'exprimer. Voilà ce que veut dire Marianne. Elle pense que vous n'avez pas encore assez contemplé et assez aimé la nature pour la rendre. Notez que, pas plus que moi, elle n'a vu votre peinture, et que par conséquent ce n'est pas votre talent qu'elle critique. C'est votre théorie, un peu cavalière dans la bouche d'un tout jeune homme. Elle croit qu'on ne doit pas aller de l'atelier à la campagne, mais aller de la campagne à l'atelier, c'està-dire que l'on n'apprend pas à voir parce que l'on est peintre, mais que l'on apprend à être peintre parce que l'on sait voir. N'est-ce pas là ce que tu voulais dire, Marianne.''
— Absolument, répondit-elle ; donc vous me donnez raison ?
— Allons voir les bêtes, s'écria Philippe, je vois bien qu'ici on a trop d'esprit pour moi !
— Allons voir les bêtes, soit, répondit Marianne. — Vous venez, mon parrain?
Et elle ajouta tout bas :
— Je vais avec vous jusqu'aux étables, et je reviens ici faire la partie de votre mère.
— ■ Nous vous suivons, répondit Pierre.
Mais il ne les suivit pas. Il revint au salon avec madame André en lui disant :
— Laissons-les s'expliquer ensemble. Le moment est déjà venu où Marianne va se décider. Elle l'a voulu, elle l'a mis en confiance. Il va résumer en une seule toutes les déclarations qu'il lui a faites pendant le dîner. Si cela plaît à Marianne, notre avis est fort inutile : nous n'aurons qu'à dire amcii.
Madame André était inquiète ; elle ne voulait pas que Pierre abandonnât ainsi la partie. Elle le força d'aller rejoindre Marianne. Il lui promit d'obéir et s'en alla tout seul au fond du petit désert où il avait eu, quelques heures auparavant, un moment de bonheur et d'espoir. Il l'avait déjà perdu, et toute sa vie manquée par excès de modestie lui apparaissait comme une raillerie amère devant le triomphe subit d'un enfant qui n'avait peutêtre pas d'autre mérite que la foi en lui-même.
Au bout d'une heure de profonde tristesse, il revint auprès de sa mère, qu'il retrouva causant ménage avec la Marichette tout en l'aidant à replacer dans les placards du salon les vieilles faïences et les jolis ustensiles de verre.
— Eh bien, dit-elle en prenant le bras de Pierre et l'emmenant au jardin, tu reviens seul .''
— Je ne sais où ils sont, répondit Pierre. Je croyais les retrouver ici.
Ils firent le tour de la tonnelle de vigne. Ils n'y étaient pas.
— Vous voyez bien, disait Pierre, que ce tête-à-tête prolongé est définitif.
— Non, c'est qu'ils sont encore à la ferme. Vas-y donc !
— Je ne veux pas avoir l'air de les surveiller, et, s'ils font une promenade sentimentale dans le bois de hêtres,
je ne veux pas, en les cherchant, attirer sur Marianne l'attention des gens de la ferme.
Ils rentrèrent au salon, d'où Marichette s'était retirée, et ils attendirent encore un quart d'heure. Madame André était pleine de dépit et d'anxiété. Pierre était muet et comme brisé.
Enfin Marianne entra seule, un peu agitée, quoique souriante.
— Pardonnez-moi, ma bonne - amie, dit-elle en embrassant madame André, je vous fais bien mal les honneurs de chez moi ; mais c'est votre faute. Pourquoi m'avez-vous amené un hôte si entreprenant ?
— Entreprenant .-' dit Pierre avec une amertume ironique.
— Eh oui ! Il veut qu'au bout de trois heures je l'aime et lui promette de l'épouser. C'est un peu vite, convenez-en !
— Ce n'est pas trop vite, s'il a réussi à te décider.
— Je suis décidée ! dit Marianne.
— Alors, reprit Pierre navré, tu viens nous annoncer ton prochain mariage. Pourquoi n'est-il pas là pour nous dire son triomphe .-'
— Oh ! il a le triomphe modeste ; il est parti.
— Il retourne seul à Dolmor ?
— Non, il retourne à Paris.
— Acheter les livrées ? dit madame André, qui entendait par là, comme les gens de campagne, les cadeaux de noces,
— Il les achètera sans doute bientôt pour une Parisienne, répondit Marianne, car il m'a déclaré en avoir assez des demoiselles de campagne.
Madame André se leva toute droite en s'écriant :
— Ainsi tout est rompu !
Marianne regarda Pierre, qui n'avait pu contenir un cri de joie.
— En êtes-vous content, mon parrain ? dit-elle.
— Non, si tu le regrettes !
— Je ne le regrette pas. ' Il n'avait pour lui que son audace, qui d'abord m'avait donné bonne opinion de lui. Je me disais qu'avec un homme si décidé je n'aurais jamais la peine d'avoir une volonté à moi, et je trouvais cela très-commode ; mais, quand on ne doute de rien, il faut avoir beaucoup de jugement, et au bout de trois de ses paroles j'ai vu qu'il pouvait avoir du cœur, de l'esprit et de la bonté, mais pas l'ombre de raison. Qu'est-ce que je deviendrais, moi si nulle et si faible, avec un maître sans cervelle } Ce n'est pas possible, et, comme il voulait absolument savoir mon opinion sur son compte, je la lui ai dite tout bonnement, comme je vous la dis.
— Raconte-nous donc comment cela s'est passé, dit madame André. Et d'abord, ou étiez-vous ? Est-ce dans retable à bœufs qu'il t'a fait sa déclaration.?
— Non, c'est dans le pré, là, de l'autre côté du buisson. Je m'étonne que vous ne nous ayez pas entendus, car nous nous disputions fort en marchant. Quant à la déclaration, elle était toute faite ici, devant vous, sous l'influence du vin muscat, et il n'avait pas besoin d'y revenir. Il a parlé mariage de suite ; mais, comme mon parti était déjà pris, je lui ai répondu tout de suite que je ne voulais pas me marier; de là la que-
relie. Il a le vin mauvais quand on le contrarie. Il m'a reproché d'être une coquette de village et de l'avoir roué tout le temps du dîner. Il m'a même dit des choses assez dures que je me suis laissé dire, je les méritais. J'avas été coquette certainement, et je mentirais si je ne l'avouais pas ; seulement mes coquetteries n'étaient pas pour lui, et, comme je ne pouvais pas lui confesser mon secret, j'ai mieux aimé lui laisser penser de moi ce qu'il voudra.
— Et pour qui donc tes coquetteries "i dit madame André.
— Pour quelqu'un qui ne veut pas deviner ce qu'on ne lui dit pas. Pour s'entendre avec ce quelqu'un-là, il faudrait avoir l'aplomb de M. Philippe. J'ai essayé de l'avoir, et je ne demandais qu'à être excitée par ses louanges pour avoir le courage qui m'a toujours manqué; mais le professeur est déjà parti, et je me demande s'il m'a réellement trouvée intelligente et jolie, car je recommence à douter de moi.
— Marianne, Marianne ! s'écria Pierre en tombant aux genoux de sa filleule, si tu m'as deviné malgré ma sauvagerie, tu me la pardonneras, car je l'ai bien expiée aujourd'hui !
— J'ai quelque chose à me faire pardonner, moi, aussi, répondit Marianne. J'ai lu ce qu'il y avait dans votre carnet, mon parrain. Vous l'avez laissé tomber avant hier sur l'herbe du petit chemin pendant que vous me parliez de M. Gaucher; je l'ai trouvé en revenant. J'ai cru que c'était un album de dessins comme vous en faites souvent dans vos promenades. Je l'ai ouvert, j'ai vu mon nom.. . Dame ! j'ai lu, j'ai tout lu, et, le soir, j'ai reporté le livre et l'ai posé sans rien dire sur la table de votre salon, à côté de votre sac. Voilà mon crime. J'ai su alors que vous doutiez de mon affection et que vous regrettiez de n'y pouvoir compter. J'ai voulu voir si vous seriez jaloux du prétendant, j'ai été aimable, et à présent. . .
— A présent ! s'écria madame André, il est heureux, car il avait beau me le cacher, je le devinais bien, moi, son ennui, et pourquoi il disait tant de mal de luimême !
— Mais, je ne te vaux pas, Marianne, dit Pierre avec un dernier sentiment d'épouvante ; je ne te mérite pas! tu es un être adorable, et je suis. . ,
— Ne dites pas ce que vous pensez de vous, reprit vivement Marianne ; vous avez assez dit devant moi tout ce que vous pouviez imaginer pour me décourager de vous aimer, vous n'avez pas réussi. C'était mon idée depuis six ans. Je ne croyais pas, quand j'ai commencé à penser à vous, que vous seriez si longtemps sans revenir. Je vous attendais toujours, moi, avec cette patience de paysan qu'on apprend chez nous dès l'enfance ; mais votre retour m'avait découragée, car je voyais bien que vous vous défendiez d'aimer, et sans votre carnet j'aurais cru que tout était fini pour moi. J'ai repris courage en voyant que vous songiez à moi malgré vous, et puis, ce matin,.., j'ai vu deux larmes dans vos yeux. Allons, convenons-en, que nous nous aimons et qu'à présent il nous serait impossible de vivre l'un sans l'autre.
— Oui, impossible ! répondit Pierre André, car jamais deux âmes n'ont été aussi semblables que les nôtres. Timides et concentrés tous deux, nous avons pourtant la même franchise et la même droiture. Nous avons les mêmes goûts avec les mêmes empêchements pour les manifester en public, mais avec le même besoin de nous les révéler l'un à l'autre et de les savourer en commun. Nous adorons la nature et nous aimons les champs ; séparés, nous les avons aimés avec mélancolie, et nous allons les aimer avec transport ! mais ce qui nous a le plus manqué, manqué à tous deux, je t'assure, c'est l'amour vrai, l'amour partagé, la confiance illimitée en un être qui est un autre nous-même. A quarante ans, je t'apporte un cœur qui ne s'est nourri que de
rêves et qui est vierge de cet amour-là. Accepte-le comme ton bien, car tu seras tout pour lui, le passé, le présent et l'avenir.
Il faisait nuit quand Pierre et sa mère quittèrent Validât. Madame André voulut marcher un peu, et puis elle monta dans la patache en les laissant la suivre, car elle sentait qu'ils avaient besoin de se parler seul à seul, et Marianne, qui avait la voiture pour revenir chez elle, marcha jusqu'à Dolmor au bras de son parrain, qu'elle s'était remise à tutoyer et à appeler Pierre.
— Quelle nuit ! lui disait-il en regardant avec elle le ciel étoile. Quel air vivifiant et quels parfums de plantes ! Je crois que ce soir la terre et même les pierres sentent bon! Jamais je n'ai vu des étoiles si pures, et il me semble que nous traversons un pays de fées, qui s'est fait là autour de nous, à notre insu, depuis ce matin. Ah! si j'avais été heureux comme cela dans ma première jeunesse, je serais devenu un grand poëte et un grand peintre.
— Dieu merci, répondit Marianne, tu n'es rien devenu de tout cela, car tu me trouverais trop au-dessous de toi, moi qui ne sais rien de ces belles choses ; mais il me semble que, n'étant pas capable de dire pourquoi j'aime tant la nature, je l'aime davantage. M. Philippe me faisait horreur aujourd'hui quand il trouvait des mots d'une pédanterie bizarre pour qualifier tout ce qu'il voyait. Non, il n'y a pas de mots pour dire, et je crois que plus on dit, moins on voit. La nature, vois-tu, Pierre, c'est comme l'amour. C'est là, dans le cœur, et il ne faut pas trop en parler, car on rapetisse toujours ce qu'on veut décrire. Moi, quand je rêve, je ne sais pas ce qu'il y a dans moi, je ne vois que ce qui est entre le ciel et moi. Moi, d'ailleurs, je ne compte pas ; si je pense à toi, il me semble que je suis toi et que je n'existe plus. Et voilà pour moi le bonheur, la poésie, la science
Après que Marianne fut remontée dans sa patache
et que Pierre fut rentré chez lui, il trouva cette lettre que Philippe y avait laissée :
"Mon cher André,
"Je suis revenu prendre mon bagage chez vous, et je pars en vous remerciant de votre bon accueil. Ce n'est pas votre faute si votre jolie voisine s'est moquée de moi, c'est la mienne; j'aurais dû ouvrir les yeux davantage et m'apercevoir à temps de sa préférence pour vous, préférence qu'elle ne m'a point avouée, mais qu'elle n'a pas pu me dissimuler jusqu'au bout. . Je n'aurais pas été amoureux d'elle pendant trois ou quatre heures ; mais ce sont là des amours dont on ne meurt pas, et je reste votre ami et le sien, car elle est une charmante femme, et je vous félicite de votre bonheur."
Le lendemain, on publia les bans de Pierre An« dré et de Marianne Chevreuse.
tS" The numbers in heavj'-faced type refer to the pages of the text ; tlie ordiuary figures, to the Unes.