LE SUPPLICE DU MARQUIS DE FAVRAS
L'heure approchait où Louis XVI allait se voir arracher une à une toutes ses prérogatives royales, même le droit de "grâce. Dès les premiers mois de 1790, il n'osa point sauver de la mort un royaliste dont le crime avait été un excès de zèle monarchique. La potence du marquis de Favras fut le prélude de l'échafaud du roi lui-même.
M. de Favras était né en 1745. Il avait fait le guerre avec distinction, et sa femme était fille d'un prince d'Anhalt-Schauenbourg. Depuis le commencement de la Révolution, il méditait projets sur projets, pour arracher la monarchie aux périls dont elle était environnée. Son imagination très vive s'exaltait outre mesure, et il se croyait naïvement le futur sauveur du trône. Son plan consistait à enlever le roi, à le conduire à Péronne, et à mettre en arrestation La Fayette et Necker. On prétendit qu'il voulait en outre réunir douze mille hommes à cheval dans Paris, et les faire soutenir par une armée composée de vingt mille Suisses, vingt mille Sardes et douze mille Allemands ; mais cela ne fut nullement prouvé. M. de Favras corn-
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de Monsieur, frère du roi. ( )u ne I«s prii [• li eut alors l'imprudence de fonder le d
quelques officiera de la garde nationale, qui, au I de l'aooueillir tavorablement, le dénoncèrent, U bit immédiatement arrêté, e1 envoyé au Chfltelet, pou être jugé. Le nom de Monsieur ayant été impliquée la dénonciation, oe prince se rendit sur le champ à la Commune de Taris, afin de prévenir, sans perdre un moment, les soupçons qui pouvaient circuler, i Depuis le jour, dit-il, où, dans la seconde assemblée des notables, je me déclarai sur la question fondamentale qui divisait les esprits, je n'ai de croire qu'une
grande révolution était prête, que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang suprême, devait en § le chef, puisqu'elle ne pouvait être avantageuse à la nation sans l'être également au monarque, enfin que l'autorité royale devait être le rempart de la liberté nationale, et la liberté nationale la base de l'autorité royale. » Des applaudissements universels accueillirent ce discours, et le prince fut reconduit par la foule jusqu'au palais du Luxembourg, où il logeait.
Quant à l'infortuné Favras, tout le monde s'acharnait contre lui. Pendant tout le temps que dura la procédure, la populace ne cessa de menacer les juges et de crier : « A la lanterne ! » Il fallut même que des troupes nombreuses, avec de l'artillerie, fussent constamment en bataille dans la cour du Châtelet. L'acquittement du baron de Besenval et d'autres personnages impliqués dans les affaires du 14 juillet avait exaspéré la foule. On prétend que La Fayette disait : « Si M. de Favras n'est pas condamné, je ne réponds pas de la garde nationale. » La principale charge contre l'accusé fut
une lettre de M. de Foucault, qui lui demandait : « Où sont vos troupes ? Par quel côté entreront-elles à Paris ? Je désirerais y être employé. » Cela était bien vague, et l'on ne trouva aucune trace des cavaliers qui devaient faire le prétendu coup de main, aucun indice des armées suisse, allemande et piémontaise, qui étaient censées devoir l'aider. M. de Favras fut cependant condamné à mort. Il entendit son arrêt avec le plus grand calme. « Je vous plains bien, dit-il aux juges, si le simple témoignage de deux hommes vous suffit pour condamner un innocent. » Il fut pendu en place de Grève le 19 février 1790. Dès que le peuple l'aperçut sur la charrette, la corde au cou, ayant le bourreau derrière lui, ce fut une ivresse générale, une explosion de joie enthousiaste. Il faisait nuit. Des lampions furent allumés tout autour de la place de Grève. On en mit jusque sur la potence. « Citoyens, s'écria le supplicié, je meurs innocent ; priez Dieu pour moi. » S'adressant ensuite au bourreau, il lui dit : « Allons, mon ami, fais ton devoir. » La foule répondit par des battements de mains ironiques, par des rires féroces, par des cris répétés de : « Saute, marquis ! » Dès que le condamné fut pendu, plusieurs voix, comme pour réclamer d'autres exécutions, crièrent : Bis. La population voulait se jeter sur le cadavre, le mettre en pièces, porter sa tête sanglante au bout d'une pique. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que la garde nationale, la baïonnette au bout du fusil, parvint à empêcher cette scène de cannibales.
Le lendemain, Madame Elisabeth écrivait à la marquise de Bombelles : « J'ai la tête et le cœur si pleins de la journée d'hier, que je n'ai pas trop la possibilité de penser à autre chose. Le pauvre M. de Favras, dont
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point sur ses juges, Mais personne (à l'exception du peuple et de oel te < auxquels on ne peu!
pas donner le nom d'hommes, tant oe serait avilir l'humanité) ii«i oomprend pourquoi il s été condamné, il s eu l'imprudence de vouloir servir son roi Voilà crime. J'espère que oette injuste exécution tera l'effet des persécutions, et que* cidres^ renaîtra d qui aimeront encore leur patrie, et qui la vea des traîtres qui la trompent. J'espère aussi que le ciel, en faveur du courage qu'il a témoigné pendant quatre heures qu'il a été à L'Hôtel-de-Ville avant exécution, lui aura pardonné ses péchés. Priez pour lui, mon cœur, vous ne pouvez pas faire une plu \ bi œuvre. »
Ce supplice de M. de Favras était devenu l'idée fixe de Madame Elisabeth. Elle écrivait encore à Mm Bombelles, le 23 février : « Mon Dieu, ma Bombe, que ta lettre m'a mise en colère ! J'avoue que j'avais bien tort. Mais n'importe, il faut que je te dise pourquoi. J'étais pénétrée de l'injustice de la mort de M. de Favras, de la superbe fin qu'il a faite, de l'amour qu'il a montré à son roi (ce qui est seul cause de sa mort). Il y avait deux jours que je ne pensais qu'à cela, que mon cœur, mon esprit, tout mon être n'étaient remplis que de cette idée, et je reçois ton épître, où tu me dis : « Mais aussi de quoi ce malheureux s'avisait-il ? » Tu juges si ta princesse, qui ne se donne pas toujours le temps de la réflexion, s'est mise en colère contre cette pauvre Bombe, qui n'y pouvait rien pourtant, et qui, si elle eût été ici, aurait admiré, comme tout ce qui respire dans Paris, et l'injustice de sa mort et le cou-
rage avec lequel il a subi son arrêt. Non, il n'est qu'un Dieu qui puisse le donner. Aussi j'espère bien qu'il en a reçu la récompense. Le cœur des honnêtes gens lui rend bien l'hommage qu'il mérite. Le peuple lui-même, le peuple qui demandait à grands cris sa mort, le lendemain, et même en revenant de l'exécution, disait : « Mais il a protesté de son innocence sur la potence ; c'est pourtant bien mal de ne l'avoir pas descendu. »
Le supplice de M. de Favras affligeait Marie- Antoinette, non moins que Madame Elisabeth elle-même, et le chagrin de la reine était d'autant plus vif qu'elle était obligée de le cacher. Le dimanche qui suivit l'exécution, M. de la Villeurnoy vint le matin chez Mme Campan lui dire qu'il avait l'intention de conduire le jour même la veuve et le fils du marquis de Favras au dîner public du roi et de la reine. Mme Campan essaya en vain d'empêcher cette démarche. Mme de Favras et son fils apparurent en grand deuil au milieu du dîner. Mais la reine, qui avait derrière elle le démagogue Santerre, commandant d'un bataillon de garde nationale, n'osa pas dire une seule parole à la veuve et à l'orphelin. Lorsque le repas fut fini, elle se rendit dans la chambre de Mme Campan, et, se jetant sur un fauteuil, elle s'éciia : « Je viens pleurer avec vous. Il faut périr, ajouta-t-elle, quand on est attaqué par des gens qui réunissent tous les talents à tous les crimes, et défendu par des gens fort estimables, mais qui n'ont aucune idée juste de notre position. Ils m'ont compromise vis-à-vis des deux partis, en me présentant la veuve et le fils de Favras. Libre de mes actions, je devais prendre l'enfant d'un homme qui venait de se sacrifier pour nous, et le placer à table entre le roi et moi ; mais, environnée de bourreaux qui viennent de