‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 2 sur 29 · UNE VISITE DE L'ASSEMBLEE NATIONALE · texte numérisé non relu

UNE VISITE DE L'ASSEMBLEE NATIONALE

La monarchie, bien qu'ébranlée, avait encore pour elle toute la tradition des souvenirs. Personne ne prononçait le nom de République, et les futurs régicides, les Marat, les Robespierre eux-mêmes étaient encore des royalistes convaincus. Louis XVI ne pouvait se décider à croire que la nation s'éloignait de lui. Les acclamations qui retentissaient sur son passage nourrissaient dans son cœur des illusions funestes, et la visite solennelle que fit l'Assemblée nationale, le 20 octobre 1789, vint encore augmenter la quiétude que Marie-Antoinette ne partageait pas, et dont il devait être victime.

Dès son arrivée à Paris, il avait écrit à l'Assemblée : «Messieurs, les témoignages d'affection que j'ai reçus des habitants de ma bonne ville de Paris, les instances de la Commune, me déterminent à y fixer mon séjour le plus habituel. Dans la confiance où je suis que vous ne voulez pas vous séparer de moi, je désire que vous nommiez des commissaires pour rechercher ici le local le plus convenable. Je donnerai sans délai mes ordres pour le préparer. Ainsi, sans ralentir vos utiles travaux^

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première simiht h> :'< > ,,riol>r.\ i-i <l»cids qu'elle se rendrait en oorps ches te roi. Le visite eut lieu le mfti jour, à six heures du soir.

L'étiquette subsistait, et les anal fit,

établies avec facilité entre les appartements des Tuileries et ceux de Versailles, il y eut un salon qc appela l'Œil-de-Bœuf, et le galerie d<i Diane eut le même rôle que le galerie des Glaoes. Quand on et au Carrousel, en face du château, Ton avait devant SOI trois cours séparées 1<m unes des autres par des murs de sept n huit pieds d'élévation ; à gauche, la oour des Princes, qui conduisait au pavillon de Flor au milieu la cour Royale, qui conduisait au pavillon du centre ; à droite, la cour dos Suisses, qui conduis au pavillon de Marsan. C'est par la cour Royale qu'on passait lorsqu'on se rendait chez le roi. A droite du vestibule, dans le pavillon central, on montait un grand et bel escalier ; au premier palier, du côté droit se trouvait la chapelle, qui était très simple ; derrière l'autel, il y avait la sacristie ; au-dessus, la tribune des musiciens ; en face, celle du roi et de la reine. Au palier de la chapelle, l'escalier, se partageant en deux parties symétriques, conduisait du côté gauche jusqu'à la salle dite des Cent-Suisses, la grande salle qui, ayant vue à la fois sur la cour et sur le jardin, occupait toute la hauteur du pavillon central, et qui fut depuis la salle des Maréchaux. Les grands appartements du roi comprenaient, outre cette salle, les pièces suivantes : }a salle des Gardes (depuis salon du Premier-Consul) ;

l'antichambre du Roi, appelée aussi l'Œil-do-Bœuf (depuis salon d'Apollon) ; la chambre du Lit (chambre de parade, qui fut depuis la salle du Trône) ; le grand cabinet du Roi (où siégeait le conseil des ministres, et qui fut depuis le salon dit de Louis XIV) ; enfin, la galerie de Diane, que l'on appelait aussi la galerie des Ambassadeurs.

A six heures du soir, les membres de l'Assemblée nationale étaient réunis aux Tuileries dans l'antichambre du Roi (salon d'Apollon). Il n'y avait point de rang observé, et, pour le première fois, les députés venaient à une audience royale sans être en habit de cour. N'était-ce point là le signe des temps ? Les huissiers ouvrirent les deux portes par lesquelles on entrait dans la chambre du Lit (la future salle du Trône). Les officiers des cérémonies, marchant à droite et à gauche du président, introduisirent l'Assemblée. Le roi la reçut, assis dans un fauteuil. Il n'ôta son chapeau qu'à l'entrée, et, pendant les révérences du président, M. Fréteau, conseiller au Parlement, qui, malgré ses opinions avancées, devait mourir sur l'échafaud, comme le roi lui-même. M. Fréteau prononça un discours où se trouvaient les phrases suivantes :

« L'affection du peuple français pour son monarque semblait ne pouvoir s'accroître depuis ce jour mémorable où sa voix vous proclama le restaurateur de la liberté. Il lui restait, sire, un titre plus touchant à vous donner, celui de meilleur ami de la nation. Henri IV l'obtint des habitants d'une ville dans laquelle il avait passé sa jeunesse. Les monuments de l'histoire nous apprennent qu'il signait de ces mots : « Votre meilleur ami » les lettres qu'il leur écrivait. Ce

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titre, sire, o'est la Franoe enl ière qui \ ras le doit . ( ta a vu \<>t iv Majest é, I ranquille au milieu d< prendra pour elle seule la ohanoa de toui h i lu

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peuplée attendris ; on la m renonoer à ses plaii ir

délassements, à ses goûts, pour venir, au milieu d'une multitude inquiète, annoncer la retour da la paix, resserrer les nœuds de la concorde, rallier forces épuisées de oe grand empire, Qu'il nous est doux, sire, da recueillir les bénédictions dont nous environne un peuple immense pour vous en offrir l'honorable tribut. Nous y joignons l'assurance d'un zèle toujours plus actif pour le maintien des lois, pour la défense de votre autorité tutélaire. »

Le roi n'était pas préparé à cette visite de l'Assemblée nationale.

« Messieurs, répondit-il avec émotion, je suis satisfait de l'attachement que vous m'exprimez. J'y comptais. J'en reçois avec une grande sensibilité le témoignage. »

L'assemblée manifesta ensuite le désir de présenter ses respects à la reine. Le roi permit à tous les députés de traverser son cabinet (salon Louis XIV), pour se rendre, par la galerie de Diane, à l'appartement de Marie-Antoinette. Les huissiers ouvrirent donc les deux battants de la porte qui conduisait de la chambre du Lit au cabinet du Roi, et les députés passèrent tous, en faisant une profonde révérence à Louis XVI, qui s'était placé près de cette porte.

A l'extrémité de la galerie de Diane, sur la droite, était le sommet d'un escalier qui conduisait, du rezde-chaussée au premier étage, jusqu'aux appartements occupés autrefois par la femme de Louis XIV et dési-

gnés sous le nom d'appartements de la Reine. Ils comprenaient cinq pièces ayant vue sur le jardin et adossées à la galerie de Diane. C'est là que Marie- Antoinette leçut la visite de l'Assemblée. La reine, qui n'en avait pas été prévenue, était en ce moment à sa toilette, et se disposait à jouer en public. Le désir de ne pas faire attendre les députés la décida à leur donner audience sur-le-champ, sans être en grand habit. Elle se plaça sur son fauteuil, dans son grand cabinet, et les officiers des cérémonies introduisirent l'Assemblée, comme ils avaient fait chez le roi. Le maître des céréim nies, M. de Nantouillet, qui publia le compte rendu de cette visite, fait remarquer que la reine, recevant toujours les corps constitués de la même manière que le roi, aurait pu ne pas se lever à l'entrée de l'Assemblée, et que ce fut une marque particulière d'égards que Sa Majesté voulut lui donner en se levant, et en disant un mot sur ce qu'elle n'était pas en grand habit.

« Madame, dit le président, le premier désir de l'Assemblée nationale, à son arrivée dans la capitale, a été de présenter au roi le tribut de son respect et de son amour. Elle n'a pu résister à l'occasion si naturelle de vous offrir ses sentiments et ses vœux. Recevez-les, madame, tels que nous les formons, vifs, empressés et sincères. Ce serait avec une véritable satisfaction que l'Assemblée nationale contemplerait dans vos bras cet illustre enfant, le rejeton de tant de rois tendrement chéris de leurs peuples, l'héritier de Louis IX, de Henri IV, de celui dont les vertus sont l'espoir de la France. Jamais, ni lui, ni les auteurs de ses jours, ne jouiront d'autant de prospérités que nous leur en souhaitons. »

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i >;i ivini' répondit '- i Je suis touchée « omm< l'être, drs sentiments que m'exprime i blée

aationale. Si j'avais été prévenue de ion intention, je l'aurais reçue d'une manière plus digne dvij. Marie-Antoinette ordonne ensuite au maître di monies d'aller ohercher i«i dauphin* Déi que l'enlant fut arrivé, <illr le prit dam ses bras, et le [il voir à tous les députés. Les cris de : Viye le roi ! rive le reine ! vive monsieur le dauphin ! retentirent avec enthousiasme* Marie-Antoinette fut un instant distraite du sentiment de ses malheurs.

Peu de jours après, elle changea de logement, et, quittant le premier <itage, elle s'installa au res-dechaussée, où elle eut son cabinet de toilette, sa chambre à coucher, son salon. Quant à Louis XVI, il continua à habiter au-dessus l'appartement désigné, depuis L< règne de Louis XIV, sous le nom « d'appartement du Roi ». Cet appartement, qui communiquait avec le grand cabinet (salon Louis XIV), se composait de trois pièces ayant vue sur le jardin : un petit cabinet destiné au premier valet de chambre, la chambre à coucher du souverain et une bibliothèque. Louis XVI fit loger son fils et sa fille auprès de lui, dans l'appartement désigné sous le nom d'appartement de la Reine, que Marie- Antoinette venait de quitter pour s'installer au rez-dechaussée. Outre son appartement du premier étage, il prit aussi pour lui trois pièces au rez-de-chaussée, qui étaient situées dans l'angle du pavillon intermédiaire, entre celui de Flore et celui du Centre, et dont l'une communiquait avec le cabinet de toilette de la reine. Chaque matin, après avoir donné les premiers instants de son lever à des actes de dévotion, il descendait, par un étroit escalier intérieur, dans son

petit appartement du rez-de-chaussée, inspectant son thermomètre, puis recevait le bonjour de sa femme et de ses enfants. C'est là qu'il déjeunait ensuite ; un seul domestique le servait alors, et la reine profitait de ce moment pour venir causer avec son époux. C'est de là aussi qu'il pouvait examiner, sans être vu, ce qui se passait dans le jardin, et prêter l'oreille aux propos qui se débitaient jusque sous ses fenêtres.

L'infortuné monarque se faisait encore, malgré tout, les plus grandes illusions. Des manifestations semblables à celle que venait de faire l'Assemblée nationale, l'abusaient sur l'extrême gravité de la situation.

11 se croyait encore aimé et respecté. Les journées d'octobre même ne l'avaient point guéri de son fallacieux optimisme. Sans doute, la monarchie n'avait point perdu tout son prestige, et l'Assemblée nationale était sincère au moment où elle exprimait à son roi ses sentiments de fidélité. Mais la Révolution marci- lit toujours. Ainsi que l'a dit Mme de Béarn, fille de la gouvernante des enfants de France, elle était comme un de ces grands courants qui entraînent jusqu'aux barques qui essaient de jeter l'ancre.

PARIS a i a iin DE 17<S!J

Quoi spectacle varié ! Quelle tragi-comédie ! Que de figures diverses ! Que d'émotions contradictoir Quel amalgame d'idées et de passions, de vices et de vertus ! Ici les marquis et les ducs, là les faubouriens et les insurgés. Ici les talons rouges, et là les bonnets rouges. Ici le langage des cours, là les insultes de la halle. Aux Tuileries, encore l'élégance, la politesse, les mœurs chevaleresques de l'ancien régime, et, à deux pas des Tuileries, dans les ruelles infectes qui avoisinent le Carrousel, les haines et les menaces d'une populace déguenillée. Un peu plus loin, dans les gale ries du Palais-Royal, les agitateurs qui pérorent, les prostituées, qui ont joué un si grand rôle dans les journées d'octobre. A côté du jardin des Tuileries, le manège où siège l'Assemblée nationale, avec ses tumultueuses séances, avec ses discussions acharnées, avec l'éloquence foudroyante de son Mirabeau-Tonnerre. Dans toutes les rues, sur toutes les places, les colporteurs qui crient, qui débitent leurs mensonges. Les nouvellistes, les curieux, les badauds qui s'amusent de la calomnie, qui ont les émotions malsaines de

l'émeute, qui jouent au soldat dans la garde nationale, au politique dans les cafés, au tribun dans les clubs ; les artisans du désordre qui se plaisent partout à rallumer les tisons mal éteints ; aux extrémités de Paris, les principaux soldats de l'insurrection, les futurs septembriseurs, les futures furies de la guillotine. Quelles secousses ! Quels chocs ! Cet ancien régime qui est mort, ce nouveau régime qui n'est pas né, quel chaos ! Quel trouble dans cet alambic, dans cette fournaise ! Que de souffrances, que d'angoisses, que de déchirements la France ne va-t-elle pas avoir à supporter, pour enfanter dans la douleur sa fille, la société moderne ! Que d'électricité dans l'air ! Que de nuages sombres ou sanglants à l'horizon ! Quelle clameur immense et confuse : bruit du tambour, applaudissements et hurlements dans l'Assemblée et dans les clubs, son des cloches, appel du tocsin. Paris est agité, houleux, plein de matières inflammables. On dirait que le sol est miné. A chaque pas on redoute une explosion subite ; c'est une terre volcanique. Or aperçoit tous les objets comme à la lueur d'un in cendie.

La Révolution est partout. Il y a jusque dans les salons du faubourg Saint-Germain une gauche et une droite qui se disputent, comme à l'Assemblée nationale, avec acharnement. Adieu cet atticisme, cette douceur, cette urbanité qui ont fait si longtemps des salons parisiens la véritable école du goût et de la grâce ! La maussade politique est devenue l'unique sujet de conversation. Chacun parle haut, écoute peu. L'humeur perce dans le ton, comme dans le regard. Les femmes perdent surtout à ce changement des mœurs de la bonne compagnie. Ce sont les passions

PARIS A T. A i L*

douoes (|ni conviennent à Iran trail i, 6 h un voix, à la délicatesse de tout leur être, et lea roilà qui déblatàn

comme des éner<juinènc8. La politique les dépai .

la colère les enlaidit.

Au théâtre, o'esl encore bien pii que dan i lea salai Balles <i<i Bpeotaole se sont transformées en cham clos où 1rs pari is se livrent de perpétuels combats. I <o qu'une (illusion tavorable permet aua royalistes <!•' (aire relater leurs sentiments pour le roi et la reine, ils regardent comme un grand triomphe de couvrir la voii (le l'acteur par de bruyants applaudissements. Us courent ensuite au château, pour y dire que l'opinion publique se retourne dans le bon sens, que les révolutionnaires sont écrasés. Mais les jacobins Be rendent en masse au spectacle suivant. Ils insultent les aristocrates. Ils applaudissent avec enthousiasme tous les vers qui ont rapport à la liberté, ils sifflent avec fureur tous ceux qui peuvent rappeler l'amour du peuple pour ses rois.

Au Théâtre-Français, quand on joue Charles /À", regardez le public, plus curieux à observer que le spectacle. A la fin du quatrième acte, lorsque la cloche lugubre annonce le moment du massacre, le voyezvous qui se recueille avec un sombre rugissement ? L'entendez-vous qui crie, dans un accès de rage : « Silence ! silence ! » comme s'il craignait que les sons de cette cloche de mort ne retentissent point assez fortement dans son cœur, où ils alimentent la sensation de la vengeance et de la haine ?

Et, au milieu de tout cela, des phrases sentimentales, des tableaux à la manière de Gieuze, un jargon philosophique, humanitaire, emprunté à Jean- Jacques Rousseau, une sorte de kermesse patriotique, une

orgie de fausse fraternité. Et la gaieté française qui ne perd point ses droits, l'ironie qui se mêle à l'enthousiasme, les grossiers quolibets qui succèdent aux accents d'éloquence, les pitres de la foire qui parlent en même temps que Mirabeau, le rire et les larmes, le grotesque et le sublime. A côté des nobles entraînements, des idées généieuses, les passions mesquines, misérables, les femmes envieuses, et il y en a tant, qui se réjouissent de voir enfin la reine dans le malheur, le sentiment égalitaire qui se complaît dans la décadence et les humiliations de la cour et de l'aristocratie, la grande capitale frémissante, les théâtres toujours pleins, les églises encore remplies de fidèles qui essaient par leurs prières de fléchir le courroux de Dieu, les optimistes qui s'obstinent, en plein âge de fer, à prédire l'âge d'or, les pessimistes dont les plus sinistres prévisions seront dépassées par les événements ; enfin, au-dessus de toute cette foule passionnée, dont les murmures et dont les cris ressemblent au bruit des vagues quelques sages, inquiets, mais silencieux, qui se demandent comment tout cela finira, et regardent, comme du haut d'une montagne, les barques agitées par les flots.

Ce qui frappe surtout dans le tableau que présente Paris à la fin de 1789, c'est son extrême variété. Le comte de Ségur, revenant de son ambassade de Saint- Pétersbourg, nous montre les aspects divers que prend la capitale dans un même jour.

Le matin, il va voir le baron de Besenval, qui est enfermé dans la prison du Châtelet, pour avoir résisté à l'émeute, quand il commandait les troupes de la garnison de Paris, au début de la Révolution. Une foule immense, rassemblée sur le quai, obstrue le

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passage, malgré l< effort! de la garde nationale, et fait retentir l'air d< itérai ions. I N

accusant les juges de lenteur, l'autorité de trahison, demandent à grands cris la tète du prisonnier. M. de

ur ne parvient qu'après beaucoup de tei aveo beauooup de peine, à se faire jour au milieu <!<• oette multitude furieuse. Arrivé enfin à la prison, il entre par un guichet sous une porte basse. Il parcourt avec répugnance les sombres détours de ce repaire de \ ioe et de crime ; après avoir monté l'escalier de la tour, il pénètre dans une chambre assez propre, où il voit le baron de Besenval, non seulement calme et courageux, mais entretenant, avec sa gaieté habituelle, plusieurs amis et quelques femmes aussi jolies qu'aimables, qui sont venus adoucir sa captivité.

Une heure après, M. de Ségur se trouve sur la place de Grève. Il y voit de nombreux rassemblements, que la garde nationale cherche péniblement à dissiper. De là, il passe à la halle, où il a devant lui l'activité d'un grand marché au milieu de la paix la plus prtfonde. Puis, il va au Palais-Royal. Il entre dans ce jardin fameux, centre de l'industrie, foyer de corruption, arène toujours ouverte aux factieux, qui en font le rendez-vous de leurs complots. Une foule curieuse entoure un homme qui, monté sur une table, déclame avec véhémence contre la perfidie de la cour, l'orgueil des nobles, la cupidité des riches, l'inertie des législateurs, et conclut, applaudi par les uns, critiqué par les autres, en proposant des motions incendiaires.

Dégoûté de cette scène, le comte de Ségur s'en va,

et se rend au jardin des Tuileries. Il fait un temps

superbe. La terrasse, les allées sont remplies de pro-

- meneurs paisibles. Les plus jolies femmes de Paris font

admirer leurs parures et leurs charmes. La satisfaction est sur tous les visages. On dirait que c'est un jour de fête.

M. de Ségur quitte les Tuileries, et parcourt les Champs-Elysées. Là, tout est trouble. On aperçoit une multitude d'hommes en armes. Ce sont d'anciens soldats aux gardes françaises, qui, pour exécuter un projet de révolte, se rendent au grand carré, lieu projeté de leur réunion. Mais La Fayette, prévenu de leur rassemblement, accourt, avec quelques bataillons de la garde nationale, et les désarme.

Le soir, pour se distraire des souvenirs de la journée, M. de Ségur va à l'Opéra. Pour cette fois, il est tenté de s'imaginer que, jusque-là, il a fait un songe. Qui ne se croirait à l'époque la plus heureuse et la plus calme ? Voyez cette affluence de spectateurs, ce charmant ballet, ces décorations magnifiques ; reconnaissez dans les loges tout ce qu'il y a de plus distingué à la cour et à la ville. Regardez les œillades de ces femmes à la mode, qui manient si bien l'éventail. Écoutez, cette musique enchanteresse, qui dissipe les inquiétudes et les soucis. Quelle éclaircie dans le ciel sombre ! Sur le volcan, autour du cratère, d'où les flammes et les laves vont jaillir, encore que de prairies, que de gazons et que de fleurs !

Dans le tableau de Paris, à la fin de 1789, la cour ne tient pas une place brillante. On dirait que la royauté, qui doute d'elle-même, s'efface volontairement et se fait petite. Chaque jour, elle perd un peu de son prestige. Les rayons du soleil royal, jadis si éclatants, pâlissent. « On ne soupçonnerait pas qu'il y a une cour à Paris. Tout est dans le plus grand calme. Il n'est question ni de chasses, ni de bals, ni de comédies, ni

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certainement Voltaire ne dirait pai aujourd'hui ( 10 oembre 1789) : Que la cour de Loui ' de

Paris ( 1).

Cependant il y a encore jeu les dimanches, dlrn pubHo les mardis el les jeudis, el tous l< - uobl sentsà Paris se rendenl assidûment auohâteau. Il même nombre d< qui, l'année précédente, □

raient jamais osé prétendre [igùrer à la cour, et qui cherchent, sous prétexte de zèle pour la cause royale, à devenir l«is familiers des Tuileries. Mais le pal emprunte aux événements un caractère de tristi profonde. Avec ses tapisseries fane endommagées par le temps, Bon aspecl délabré, il p sente un ensemble de choses jadis brillantes, main nant moisies qui rappellent à la fois les grand» uis el la décadence de la monarchie. La famille royal*' n'a plus qu'à certaines heures la liberté de se promener dans l<i jardin. Alors le public en est exclu. Le roi est lâché, disent grossièrement quelques soldats. Et pourtant, si ébranlée qu'elle soit, la royauté, avec un monarqu»' plus habile, aurait encore de grandes ressour< Trahie plus par elle-même que par la faiblesse et l'incapacité de ses défenseurs, elle se soutient encore, et il faudra trois ans à Louis XVI pour consommer une déchéance dont il est le principal ouvrier.

(1) Correspondance secrète sur Louis XVI et Marie- Antoinette. Manuscrit de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, publiés par M. de Lescure, 2 volumes, chez Pion.

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