L'ENTREVUE DE MARIE-ANTOINETTE ET DE MIRABEAU
La seule fois où Marie-Antoinette adressa la parole à Mirabeau, ce fut à Saint-Cloud, en secret, le 3 juillet 1790 ; entretien mémorable, où furent en présence l'un de l'autre deux prestiges : celui du génie et de l'éloquence, celui de la couronne et de la beauté ; entretien émouvant, d'où le grand tribun sortit comme fasciné, et qui, s'il avait vécu plus longtemps, aurait peut-être eu pour résultat le salut de la monarchie française. Le plus illustre des orateurs, la plus charmante, la plus auguste de toutes les reines, se trouvèrent face à face, un seul jour, et se traitèrent, ce jour-là, de puissance à puissance. Mais ce fut la femme qui domina ; ce fut son ascendant qui eut les honneurs de la victoire. L'adversaire de la veille fut le serviteur du lendemain.
L'homme qui parvint à établir des relations entre la cour et Mirabeau, ce fut un grand seigneur belge au service de la France, le comte de La Marck, fils cadet du duc d'Arenberg. Une publication du plus haut intérêt et de la plus grande valeur historique — la correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck, recueillie, mise en ordre et commentée par
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pour l'autre d'une sympal bie subite. Le génie de Mirabeau, attirait le oomte <!«' La Marok, et la oourtoisie, Ws grandes manières, la haute situation sociale du comte de La Marck séduisaient et charmaient Mirabeau. Au fond, le grand tribun était aristocrate dans rame. Comme l'a remarqué le duc de Lévis dans Souvenirs et Portraits, « il aimait la monarchie par raison et la noblesse par vanité, jusque-là qu'il fit faire des livrées à ses gens, dès que ses moyens le lui p mirent, dans un temps où tout le monde les leur ôtait. Il dit un jour à des députés républicains : « Il faudra toujours un patriciat en France. »
Un de ses plus vifs chagrins était de se sentir mal vu par la bonne compagnie. Quoique par sa naissance il allât de pair avec les gens de cour, on voyait tout de suite à ses manières qu'il manquait de l'aisance que donne l'habitude du grand monde. En voulant se montrer poli, il exagérait ses révérences. Ses vêtements étaient de mauvais goût. Cet homme, si magnifique à la tribune, avait quelque chose de gêné, quand il entrait dans un salon. Il s'y présentait avec un air de reconnaissance embarrassée, qui ne cessait que quand la conversation s'engageait. « Mais alors, a dit le duc de Lévis, il retrouvait bien vite sa place, qui était la première. »
Le souvenir de ses fautes, de sa vie d'aventures lui
pesait. « Ah ! disait-il, que l'immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique ! » Il était le cinquième «ufant, mais il devint, par la mort d'un frère, le fils aîné du marquis de Mirabeau, riche propriétaire et chef d'une grande maison de Provence. Marié très jeune à une riche héritière, il avait d'abord servi dans l'armée ; mais renonçant bientôt à sa femme et à sa profession, brouillé avec son père, criblé de dettes, réduit aux expédients, mis en prison par suite de lettres de cachet, condamné à vivre péniblement du produit de sa plume, allant de scandales en scandales, de désordres en désordres, il s'était fait la réputation d'un homme taré, d'un déclassé. C'est par dépit, c'est par rancune qu'il se jeta dans le camp révolutionnaire.
Mais ce rôle n'était pas sans choquer ses secrets instincts. Il tenait beaucoup à sa naissance et souffrait de ne pouvoir vivre selon le rang qu'elle lui assignait. Quand, après la suppression des titres de noblesse et des armoiries, il se vit désigné dans le compte rendu des séances de l'Assemblée nationale par cette appellation toute plébéienne : Riquetti l'aîné, dit Mirabeau, le vieil orgueil féodal se révolta dans l'âme du tribun. Au fond du cœur, il maudissait cette Révolution arrogante qui osait lui enlever son titre de comte. Il s'en voulait à lui-même de l'avoir servie, et se disait tout bas, afin de s'excuser, qu'il allait la combattre, qu'il espérait en être le maître. Le démagogue apparent était, dans la réalité, un royaliste plein de remords. « Dans plusieurs circonstances, a dit le comte de La Marck, lorsque je fus irrité de son langage révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup d'humeur. Eh bien 1 alors je le vis répandre des
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Tel était l'homme que M. de La Marck trouva le moyen de réconcilier avec la cour. La bâohe ae tut point d'abord taoile. Les préventions de la reine contre le tribun parurent, au premier abord, invincibles. Elle écrivait à M. de l^ Marck, vers la On de 1 7S! » : Je n'ai jamais doute de vos sentiments, et quand j'ai bu que vous étiez lié avec Mirabeau, j'ai bien peu ! ait
dans de bonnes intentions ; mais vous ne pourrez jamais rien sur lui, et, quant à ce que vous jugez né Saire de la part des ministres du roi, je ne suis pas de votre avis. Nous ne serons jamais assez malheureux je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau, i
Quelques semaines après, les choses avaient changé. En mars 1790, le comte de La Marck, qui était en Belgique, fut rappelé à Paris par un mot du comte de Mercy- Argent eau, ambassadeur d'Autriche et ami de Marie-Antoinette. La reine se décidait enfin à recourir aux conseils de Mirabeau, et c'était M. de La Marck qu'elle chargeait de la négociation au nom du roi. Le comte de La Marck fit connaître les conditions à son ami.
Mirabeau recevrait six mille livres par mois, et toutes ses dettes, jusqu'à concurrence de deux cent huit mille Hvtls, seraient payées. L'intention du roi était, en outre, de lui faire remettre la somme d'un million, si, à la fin de la session de l'Assemblée nationale, il avait fidèlement rempli ses engagements avec la cour. A cette nouvelle, Mirabeau ne se sentit plus de joie. Fier de voir que son roi avait recours à lui,
heureux de passer en un clin d'œil de la gêne à la fortune, ravi, enthousiasmé, plein de reconnaissance, il fut dans une sorte d'ivresse.
C'en est fait. Le révolutionnaire devient conservateur. En apparence, ce sera encore un tribun. Dans le fond, c'est un monarchiste, un défenseur et un serviteur de Louis XVI, un agent secret de la cour, qui envoie notes sur notes et qui donne conseils sur conseils. Le voilà qui écrit dans sa première lettre au souverain, le 10 mai 1790 : « Profondément touché des angoisses du roi, qui a le moins mérité ses malheurs personnels, persuadé que s'il est dans sa situation un prince à la parole de qui l'on puisse se fier,ce prince est Louis XVI, je suis cependant tellement armé par les hommes et par les événements contre l'attendrissement qui naît des vicissitudes humaines, que je répugnerais invinciblement à jouer un rôle dans ce moment de partialités et de confusion, si je n'étais convaincu que le rétablissement de l'autorité légitime du roi est le premier besoin de la France et l'unique moyen de la sauver. Mais je vois clairement que nous sommes dans l'anarchie, et que nous nous enfoncçons chaque jour davantage ; je suis si indigné de l'idée que je n'aurais contribué qu'à une vaste démolition, et la crainte de voir un autre chef à l'Etat que le roi, m'est si insupportable que je me sens impérieusement rappelé aux affaires dans un moment où, voué, en quelque sorte, au silence du mépris, je croyais n'aspirer qu'à la retraite. » Et, dans la même lettre, il promet au souverain « loyauté, zèle, activité, énergie, et un courage dont peut-être on est loin d'avoir une idée. » Il promet « tout, enfin, hors le succès, qui ne dépend jamais d'un seul. » Quelques jours après, il écrit, dans l'ardeur de son zèle royaliste :
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je ae pouvais oompter sur oette auguste auxilia J'ai oombattu pour l< s droits dut rône, lorsque je a'i pirais que de la méiianoe, et que toutes mes d empoisonnées par la malignité, paraissaient autant de pièces. J'ai servi l«i monarque, lorsque i que je ne devais attendre d'un roi juste, mais brom] ni bienfaits, ni récompense. Que terai-je maintenant, lorsque la confiance a relevé mon courage, et que le
connaissance^ a fait de mes principes mes devoirs ? »
Mirabeau n'a pas encore eu l'honneur d'adreseer la parole à Marie-Antoinette, et, déjà le voilà son admirateur enthousiaste. Il écrit dans une de ses notes pour la cour, le 20 juin 1790 : « Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne ; mais ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie, si elle ne conserve pas sa couronne. Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à cheval, c'est pour elle une méthode de famille ; mais, en attendant, il faut se mettre en mesure, et ne pas croire pouvoir, soit à l'aide du hasard, soit à l'aide des combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes et des moyens ordinaires. »
L'homme providentiel, extraordinaire, le sauveur, ce sera lui, lui, le comte de Mirabeau. Lui qui a fait de la tribune un gigantesque piédestal pour sa renommée, pour son orgueil, lui qui, le cœur fasciné par son propre génie, l'oreille pleine des échos de sa voix de
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tonnerre, se complaît lui-même dans le magnifique épanouissement de sa personnalité triomphante, savez-vous ce qu'il ambitionne comme la plus grande de ses victoires ? C'est une parole, c'est un sourire de Marie-Antoinette. Présenter ses hommages à la reine, voilà son plus ardent désir.
Le 3 juillet 1790 ce vœu est enfin réalisé. Il a été convenu que l'entrevue aurait lieu secrètement à Saint-Cloud. Pour dissimuler sa démarche Mirabeau a été coucher la veille hors Paris, à Auteuil, chez sa nièce, Mme d'Aragon. Et ensuite, il a été conduit mystérieusement à l'endroit désigné pour le rendez-vous politique. C'est, d'après le récit de Mme Campan, non point un appartement du palais, comme l'a dit M. de Lacretelle, mais le rond-point sur les hauteurs du jardin particulier de la reine, à Saint-Cloud.
Voilà donc le tribun et la souveraine face à face. Voilà cet entretien où la royauté de la naissance et la royauté du génie éprouvent, en se contemplant, un frisson réciproque. Il est donc là cet homme que la reine, depuis plus d'un an, considérait comme un objet de terreur, une sorte d'antéchrist, celui qu'elle appelait le monstre. Il y a neuf mois à peine, on le lui avait dépeint comme un être farouche, dirigeant des bandes de brigands venus de Paris à Versailles, pour la tuer. C'était une calomnie, mais elle y avait cru. Elle se rappelait ses gardes du corps assassinés en la défendant, son palais, sa chambre à coucher envahis par des cannibales qui demandaient sa tête. Elle entendait toujours l'écho sinistre des cris furieux, des cris de mort, et à tous ces souvenirs se rattachait, comme un fantôme, la menaçante image de Mirabeau. Et maintenant elle l'a devant elle, cet homme à la laideur terrible, aux
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( remplis d éclairs, il la itature haute, i carrée, à la tête forte, bien au delà dei proporl loo aaires, tôte grossie par une ohevelure énorme, ihq velure qui ressemble à la crinière dfuii lion.
i.r voilà, ce Titan <l<i la parole, bel Al lai tjul port* rait un monde ! Et qui don. Bera le plus Intimidé de oette rencontre, la reine ou le tribun ? C'esl lui lui surtout qui est ému, lui qui a le ement de
l'admiration, du respect. Orateur formidable, vi qui, à la tribune, avez l'air d'en pétrir 1«' marbre s
vos mains de géant ; vous, dont la voix surnaturelle i
semble au olairon du jugement dernier ; vous qui votre gré, déchaînez ou calmez les tempêtes, toutes les fureurs des foules expireraient impuissantes à vos pieds, et le frôlement de la robe d'une femme, le son de sa voix vous font tressaillir !
Douce, bienveillante, auguste, la reine aborde le tribun avec cette grâce suprême dont elle a le secret : s Auprès d'un ennemi ordinaire, lui dit-elle, auprès d'un homme qui aurait juré la perte de la monarchie* sans apprécier l'utilité dont elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus déplacée, mais quand on parle à un Mirabeau... »
Et Marie- Antoinette continue ainsi du ton le plus affable, et chacune de ses paroles pénètre Mirabeau jusque dans le fond de l'âme. Ah ! combien la présence de cette reine si belle, si noble, si malheureuse, flatte plus le Démosthène français que tous les triomphes de la tribune, que tous les enivrements de la popularité ! Comme il préfère le moindre mot sortant de cette bouche sacrée à toutes les exclamations les plus enthousiastes, à tous les applaudissements les plus frénétiques de l'Assemblée nationale. Oh 1 lui, du moins,
il ne se trompe pas comme le cardinal de Rohan. Ce n'est pas une fausse reine qui est là dans le bosquet. C'est la vraie Marie-Antoinette, c'est la fille des Césars d'Allemagne, l'enfant de la grande Marie-Thérèse, la femme du descendant de Henri IV et de Louis XIV, la reine de France et de Navarre ! Recevoir d'une pareille femme un bon accueil, quel honneur, quelle réhabilitation ! Mirabeau est content de lui même. Il s'exalte. Il se sent heureux. Tous ses remords ont disparu. Tout ce qui dans son passé était mauvais n'est plus qu'un rêve. Il commence une carrière nouvelle, il ne doute plus de l'avenir. Plein d'espérance et plein de foi, c'est avec une conviction profonde qu'il s'écrie, en quittant la reine : « Madame, la monarchie est sauvée ».
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