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Marie-Antoinette devant l'histoire. Essai bibliographique

La nomenclature des écrits relatifs à Marie- Antoinette a déjà fait l'objet de deux monographies rédigées à une époque où la Bibliothèque n*avait pas encore acquis les fonds La Bédoyère et Hennequin répartis depuis dans les séries précédemment constituées de rhistoire révolutionnaire et, lorsque les archives de France et d'Autriche demeuraient encore closes ou inexplorées : toutes deux sont donc nécessairement aujourd'hui fort incomplètes.

Quérard avait détaché la première de la vaste Encyclopédie du bibliothécaire à laquelle il travailla une partie de sa vie et dont l'indifférence du public et de l'Etat ne lui permit même pas

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d'entreprendre la mise au jour. Cette monographie, que Ch. Brunet avait signée avec lui, parut, ainsi que plusieurs autres fragments de même provenance et de même nature, dans la revue à laquelle le bibliographe avait donné son propre nom (le Quérard^ 2« année» 1856, pp. 401-439), et fut bientôt suivie (pp. 479-486) de diverses additions ou rectifications proposées par Paul Lacroix, ou signées B*^ (Gustave Brunet, de Bordeaux). Le second travail, intitulé Bio-Bibliographie de Marie-Antoinette, dû à la collaboration de MM. de La Sicotière et de Lescure, est extrait du volume publié par celui-ci sous ce titre : la Vraie Marie-Antoinette (1865) et il en fut fait un tirage à part de cent exemplaires, presque tous détruits à cause des fautes typographiques qui le défiguraient.

Quérard et Charles Brunet avaient pu réunir un nombre considérable de titres répartis en deux chapitres et de nombreuses subdivisions : I. Ecrits de Marie-Antoinette. — II. Ouvrages pour et contre Marie-Antoinette (A. Années 1774-1784. — B. Affaire du Collier. — C. Historiens et pamphlétaires de Marie-Antoinette de 1788 à 1790. — D. Fuite de la Famille royale. — E. Détention de la Reine : le Temple et la Conciergerie. — F. Aménités révolutionjaaires à l'égard de la Reine, en 1792 et 1793. — G. Procès de la Reine. — H. Exécution de Marie-Antoinette. — I. Historiens et détracteurs de Marie-Antoinette de la fin du xvin« siècle. — J. Historiens et apologistes de Marie-Antoinette depuis le commencement du siècle jusqu'en 1855).

Les pamphlets occupaient légitimement une très large place dans cette énumération, et en transcrivant leurs titres, les deux bibliographes n'obéissaient, on peut le croire, à aucune pensée hostile envers la femme désignée à la fureur populaire. En sollicitant le concours de M. de La Sicotière, M. de Lescure lui traçait au contraire un programme inspiré d'un sentiment assurément plus chevaleresque que critique. « Je refuse, lui écrivait-il, l'entrée du temple aux témoins souillés. Dehors les infâmes I Dehors les sacrilèges ! Qu'ils déposent leur venin à la porte du monument, s'ils le veulent, mais qu'ils n'en franchissent point le seuil sacré ! »

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Afin c d*aider les recherches honnêtes, de favoriser les curiosités chastes », M. de La Sicotière avait dû omettre les livres à titres orduriers et à frontispices obscènes stigmatisés par son collaborateur en termes véhéments et déclamatoires. Peut-être ne pensait-il pas, comme lui, qu' « on ne doit brûler que des parfums devant les autels », et n'eut-il pas, s'il en eût été libre, « refusé l'enregistrement aux dépositions calomniatrices et véhémentes, aux puérilités, aux infamies » ; toujours est-il qu'ainsi amendé, ce travail « auquel il aurait fallu consacrer des mois et auquel il n'avait pu donner que quelques jours » est appelé à rendre encore moins de services que celui de Quérard.

Dans l'essai que je soumets pour la deuxième fois aux lecteurs, je n'ai adopté ni les mêmes divisions que les premiers de mes prédécesseurs, ni obéi aux mêmes scrupules que les seconds; mais en 1895, afin de ne pas abuser de l'hospitalité du Bulletin du bibliophile où ce travail avait paru, j'avais cru inutile d'y faire figurer, autrement que sous forme de renvois à ma Bibliographie de Vhistoire de Paris pendant la Révolution, ce qui a trait aux journées des 5 et 6 octobre, du 20 juin, du 10 août, à la fuite de Varennes, à la captivité de Marie-Antoinette au Temple et à la Conciergerie, à son procès et à sa mort (1). Malgré ces lacunes volontaires, l'accueil fait à cette ébauche a été tel que je n'osais l'espérer et le petit volume a été promptement épuisé. M. Henri Leclerc a bien voulu me demander de le réimprimer en y ajoutant un attrait iconographique qui manquait à la première édition, et comme il m'en laissait libre, j'ai donné à cette nomenclature le développement dont elle était véritablement susceptible. J'ai donc repris dans les trois premiers volumes de ma Bibliographie les articles qui se rattachaient directement à mon sujet et je les ai classés à leur ordre logique et chronologique. Les quatre paragraphes primitifs sont

(1) Dans les cotes placées à la suite de chaque intitulé la lettre N désigne la Bibliothèque nationale; la lettre P, la Bibliothèque de la Ville; la lettre R, la collection Rondonneau aux Archives nationales.

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ainsi devenus quatre chapitres sur lesquels on me permettra de donner quelques explications indispensables.

Quérard s'étonnait en 1856 qu'on eût point encore songé à réunir les lettres de Marie-Antoinette. Son vœu n'a été que trop bien exaucé huit ans plus tard, et si la mort ne l'eût frappé peu après, il aurait pu ajouter un piquant article à ses Supercheries littéraires. En 1864 parurent simultanément deux recueils accueillis avec une faveur marquée, puis bientôt mis à néant par la critique lorsqu'elle eut répondu au cri d'alarme poussé par Edmond Scherer. Je n'avais pas à reprendre par le menu ce long débat, résumé par M. de Beaucourt en tète du premier et tout récent recueil de lettres authentiques qui ait été publié, mais j'ai cru devoir indiquer toutes les pièces de cette procédure déjà lointaine et qui marque une date dans l'histoire de la critique moderne.

Tandis que la lumière se faisait peu à peu sur la mystification dont M. d'Hunolstein avait été la victime et dont Feuillet de Couches s'était constitué le défenseur plus bruyant que désintéressé, M. d'Ameth tirait des archives de la Couronne d'Autriche d'irréfutables documents; grâce à lui, et plus tard à ses deux collaborateurs français, MM. GeflFroy et Flammermont, la vraie Marie-Antoinette est apparue enfin, d'abord à travers ses propres lettres, si différentes par le fond et par la forme de celles que lui attribuaient d'impudents faussaires, puis dévoilée par les correspondances incessamment entretenues entre la cour de Vienne et ses représentants à Paris et à Versailles.

Le premier chapitre du présent livre appartient donc aux écrits authentiques et apocryphes de la Reine mais non aux pamphlets sous forme épistolaire que j'avais cru devoir classer ici et que j'ai rattachés depuis au chapitre III.

On sait quel prix atteignent aujourd'hui, lorsqu'ils passent en vente, les moindres vestiges de ce qui a appartenu à Marie-Antoinette ; portraits, livres, bijoux, étoffes, menus objets de toilette ont leurs dévots et leurs petites chapelles et aussi, comme son écriture, leurs faussaires toujours assurés de trouver des dupes.

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Uiconographie de la Reine a singulièrement attiré la critique actuelle et l'on trouvera décrit ici tout ce que je crois exister sur ce point, depuis la curieuse brochure de Quentin Crawfurd, un contemporain et un familier, jusqu'à Tétude, très documentée comme toujours, du regretté Jules Flammermont sur les portraits de la petite archiduchesse et de la jeune Dauphine.

Le Petil-Trianon voit chaque année défiler des milliers de visiteurs qui évoquent l'image de celle dont le souvenir en est demeuré inséparable; les plus lettrés d'entre ces pèlerins connaissent les travaux de M. Ad. Jullien sur les divertissements dramatiques de la Reine et le beau livre (complété depuis par un supplément) de M. Gustave Desjardins sur l'histoire du palais. Bien que Marie- Antoinette n'ait eu, semble-t-il, à aucune époque de sa vie, le goût de la lecture, sa bibliothèque particulière n'en était pas moins fort importante et elle a connu, comme tout ce qui lui a appartenu, de singulières vicissitudes. Saisie en vertu des lois révolutionnaires, cette bibliothèque est aujourd'hui répartie entre la Bibliothèque nationale, celles de Versailles, de Bourges et de Périgueux ; mais divers ouvrages en ont été distraits et sont tombés entre les mains des amateurs qui se les disputent. Pour parer à la disette de cette marchandise très demandée, de trop ingénieux spéculateurs ont fabriqué des fers aux armes de France et d'Autriche et les ont apposés sur des livres dont on chercherait vainement la trace dans les catalogues authentiques de la bibliothèque. Une autre supercherie, d'ordre tout politique, a consisté à tirer d'un choix de livres fait par Campan dans les armoires des petits appartements de Versailles pour les transporter à Trianon, un témoignage écrasant contre la moralité de la Reine ! Ces livres sont parmi ceux que l'on rencontre dans toutes les collections particulières du xvni« siècle et alors même que la Reine les eût feuilletés, le péché serait des plus véniels ; mais elle lisait fort peu ; ses conférences avec les marchandes de modes et les bijoutiers jusqu'en 1778, plus tard les soins exigéç par sa santé ou l'éducation de ses enfants ne lui en auraient d'ailleurs laissé que fort peu le loisir. La fameuse

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M"** Rose Bertîn a détruit pendant la Terreur ses livres de caisse et ses factures ; mais M"*« Elofle n'avait pas pris les mêmes précautions et M. de Reiset a extrait de ses papiers un livre spécial qui n'est point sans intérêt. Des circonstances particulières ont permis à M. Auguste Nicaise, puis à M. Alvin Beaumont, de recueillir d'autres objets que le Petit Palais a momentanément abrités pendant l'Exposition universelle de 1900.

L'alliance d'un petit-fils de Louis XV avec la fille d'une impératrice d'Autriche fut le couronnement de la politique de Choiseul et bientôt après le prétexte de son éclatante disgrâce. Les préliminaires et les conséquences de ce mariage ont fait l'objet de correspondances diplomatiques dont la divulgation est de date toute récente. Jules Flammermont avait été sur place recueillir dans les principales archives de l'Europe le complément de ce que MM. d'Arneth, GefTroy et lui-même avaient déjà mis au jour, ou des bruits que recueillaient soit les rédacteurs de bulletins manuscrits, soit les auteurs de mémoires dont beaucoup ne furent écrits que longtemps après les événements. Le rôle de l'historien est précisément de dégager de ces témoignages souvent contradictoires la vérité toujours relative qu'ils contiennent. Le bibliographe ne peut et ne doit que mettre sous les yeux du lecteur les éléments du débat. On trouvera donc dans Tordre chronologique de leur apparition les mémoires de M"»« de Polignac, de Besenval, de Joseph Weber, de M"« Berlin, de M°*« Campan, du duc de Lauzun, de Tilly, d'Augeard, de M"»« de Tourzel, de Fersen et aussi, — pour ne rien omettre, — des affabulations déterminément apocryphes, telles que les Souvenirs de M">« d'Adhémar ou du coîflFeur Léonard qui, de temps à autre, et malgré les avertissements de la critique, font encore des dupes. L'authenticité même de quelques-uns de ces mémoires a été parfois suspectée, non sans raison; d'autres ont été désavoués par les ayant-droit de leurs auteurs présumés ; d'autres, enfin, ont donné lieu à des poursuites judiciaires. Ces particularités n'ont pas été négligées ici, de même que j'ai placé sous l'énoncé des pamphlets qui ont, au même titre, droit d'entréç

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dans un travail de cette nature, les rares renseignements que Ton possède sur leurs origines.

Que le signal de ces attaques soit parti de certaines coteries de la Cour même, il n'y a plus aujourd'hui de doute, ni de contradiction sur ce point ; mais dans quelles officines et par quelles mains se manipulaient ces poisons, il sera fort probablement toujours impossible de le dire. Il y aurait un chapitre curieux à faire et auquel la mémorable définition de la calomnie par Beaumarchais fournirait une épigraphe toute indiquée, sur la marche de ce fléau qui, dénaturant et envenimant les plus excusables imperfections de la jeune Reine, transforme en crimes ses moindres imprudences, épie jusqu'à ses gestes, voit un double sens dans chacune de ses paroles et prenant tour à tour les formes des noëls, de la chanson, de l'épigramme, aboutit aux odieux libelles dont la destruction, toujours illusoire, grève jusqu'à l'épuisement la cassette royale. De ces libelles quelques-uns tels que V Aurore (ou le Lever de fAurore)y qui daterait du lendemain même de l'avènement au trône, ou les Passetemps dAnioinetiey semblent avoir été écrasés dans l'œuf; mais les Amours de Chariot et de Toinette, le Portefeuille d'un talon rouge, survivent à leur destruction officielle ; les Essais historiques sur la vie de Marie- Antoinette, dont les éditions, contrefaçons et traductions sont pour le bibliographe une cause de soucis et d'ennuis, se multiplient dans une proportion qui n'atteste que trop leur vogue. D'où viennent ces Essais? Le catalogue du fameux bibliomane Boulard, rédigé par le libraire Bleuet, les attribue à un policier nommé Pierre-Etienne-Auguste Goupil. Si vague que soit cette indication, on en doit faire plus de cas que des propos tenus au bibliophile Jacob par un « vieux bouquiniste » qui désignait Brissot comme l'auteur de VEssai ou des Essais. C'est là calomnie pure et jusqu'à preuve du contraire, il faut la tenir pour telle ; l'auteur de la Théorie des lois criminelles et de tant d'autres écrits de philosophie et d'économie politique, n'a jamais prostitué sa plume à de telles besognes, bonnes pour des Goupil, des Boisset, des Delaunay et devant lesquelles Hébert lui-même.

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tout fraîchement débarqué de sa province et gardant encore quelque vergogne, aurait lui-même reculé. En pareil cas, d*ailleurs, le nom du plumitif importe assez peu à Taffaire ; il serait plus intéressant de savoir où s*élaborait la besogne et qui payait les frais dMmpression (1).

Quel contraste forment ces Essais directement issus, selon la remarque de M. G. Desjardins, des propos qui devaient se tenir dans les cuisines et dans les écuries de Versailles, cette Vie privée^ libertine et scandaleuse de Marie-Antoinette, ce Cadran de la volupté et tant d'autres élucubrations du même ordre avec les adulations en vers, en prose, en latin, voire en hébreu, que provoquaient le mariage de la jeune princesse, ses deux seules visites à Paris en 1773 et en 1782, la naissance tardive du premier, puis du second Dauphin ! A peine celui-ci est-il venu au monde qu'éclate cette affaire du Collier qui se prolonge à coup de factums, de lettres, de répliques jusqu'à la veille de la convocation des Etats- Généraux. Les Mémoires justificatifs de la femme de La Motte circulent et se réimpriment encore lorsque la Bastille tombe au pouvoir du peuple. Trois jours plus tard, au moment même de la célèbre visite de Louis XVI à THôtel de Ville, parait une brochure apologétique : Marie-Antoinette^ reine de France, à la Nation puis un peu après, sa Déclaration admirable..., timides ou imprudentes tentatives en faveur d'un retour à une popularité qui ne renaîtra plus et auxquelles répond un feu roulant de calomnies, de perfidies et d'obscénités qui redouble au lendemain du 10 août et que n'arrête même pas l'exécution du 21 janvier. Un instant, toutefois, l'opinion publique surexcitée par la marche des événements extérieurs et

(1) D'après un témoignage oral recueilli par M. Léon de La SIcotière de M. Daulne, mort bibliothécaire à Âlençon, un nommé Durand Du Vignaud, venu à Paris avant la Révolution, pour y exercer le métier de typographe et partout repoussé, aurait été accosté au Palais-Royal par des inconnus, qui, après Tavoir quesUonné sur sa profession, l'auraient embauché et retenu plusieurs Jours dans une cave du Palais-Royal où s'imprimaient des pamphlets contre la Reine. Durand Du Vignaud, pourvu plus tard d'un petit emploi de flnance, est mort à Alençon dans les premières années du xix« siècle.

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intérieurs se détourne des prisonniers du Temple et pendant quelques mois le nom de la reine n*est point journellement accolé aux épithètes les plus injurieuses. Mais les pourvoyeurs de la guillotine ne perdent pas de vue leur proie : enhardie par rindifférence de l'Europe sur son sort et aussi par le refus de l'Autriche de négocier l'échange de la Reine contre celui des délégués de la Convention et de Beurnonville, livrés par Dumouriez (1), avisée des tentatives d'évasion qui se fomentent au Temple, la Convention décrète le transfert de Marie-Antoinette à la Conciergerie. Là, de nouveaux incidents, tels que la « conspiration de l'œillet », l'arrestation et la mise en jugement des Girondins, la condamnation de Custine ramènent l'attention sur la « veuve Capet a. Déférée au Tribunal révolutionnaire, pressée de questions insidieuses auxquelles elle répond avec une présence d'esprit et une lucidité extraordinaires, impassible jusqu'au moment où Hébert formule cette imputation qui arrache à l'accusée un cri sublime, elle entend prononcer son arrêt et monte quelques heures plus tard les marches de la guillotine sans que sa fermeté se démente un instant; sa tête tombe et ses restes, jetés dans une bière de « six livres » que la trésorerie nationale solde au fossoyeur, sont calcinés par la chaux vive mêlée à la terre dont les recouvre une main pieuse.

Tandis qu'en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Espagne et jusque dans la Flandre française, pendant la courte occupation de Valenciennes par les armées coalisées, éclatait la douleur ou la fureur provoquée par cette fin tragique, un dernier pamphlet, — et non le moins ignoble de tous — fait dialoguer aux enfers Marie- Antoinette avec M"*« Du Barry , traînée sous le couperet le 8 décembre 1793 ; mais ce cas de cannibalisme politique est isolé et quand la Terreur cesse, les premiers apologistes osent élever la voix. Le Directoire d'abord, ensuite et surtout le régime consulaire et impérial ne sont guère favorables à cette glorification et les romanciers

(1) Voir dans la Revue rétrospective de Taschereau (2* série, tome H, ou tome VI de la collection, pp. 432-457), la correspondance échangée entre Metternich et Trautmansdorf à ce si^et.

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eux-mêmes ont la vie dure. M"« Guénard, Willemain d'Âbancourt, Regnault-Warin voient, qui ses Augustes victimes ou ses Prisonniers du Temple, ceux-là leur Cimetière de la Madeleine, saisis, mis au pilon, traqués en province et aux frontières. De 1802 à 1814, la consigne est de se taire et les inspecteurs de la librairie rappellent brutalement à l'ordre les délinquants. Le « retour des lys », d'abord éphémère, puis définitif, voit éclore toute une littérature de panégyriques, d'élégies, de souvenirs et aussi de palinodies. Un événement, qualifié officiellement de c providentiel », fournit un nouvel aliment à ce culte si longtemps proscrit. Dans l'espoir, d'ailleurs déçu, d'échapper aux conséquences du décret de proscription des régicides, Courtois fait hommage à l'Etat de la lettre écrite par Marie-Antoinette à Madame Elisabeth en attendant le bourreau : le contexte de cette lettre, le nom de sa destinataire qui n'a pu en avoir connaissance, puisque l'original, transmis par Fouquier- Tinville au Comité de salut public, s'est retrouvé dans les papiers de Robespierre, les circonstances tragiques où ces mots ont été tracés, tout concourt à faire de ce chifibn de papier un document sans prix. Le gouvernement en ordonne la lecture par ses ministres aux Chambres réunies en séance solennelle et par l'intermédiaire des préfets, invite les curés de chaque église à en donner connaissance à leurs ouailles, tandis que la typographie et la gravure en multiplient le texte dans tous les formats et sous toutes les formes. Louis XVIII prescrit en même temps l'exhumation des ossements enfouis dans le jardin de M. Desclozeaux et la construction d'un cénotaphe sur l'emplacement même du cachot de la Conciergerie. Combien seraient cependant demeurés plus émouvants dans leur nudité les murs sombres et humides de la vieille prison, ou les carrés de buis de l'enclos de la Madeleine que nous montrent les planches naïves de Pernot et de Desaulx !

Un détail non moins imprévu que la découverte du testament de la Reine en est alors comme le corollaire. La lettre est précisément interrompue à l'endroit où Marie-Antoinette déclare que si un prêtre [assermenté] se présente, elle ne lui dira pas c un seul mot et

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le traitera absolument comme un étranger. » Un prêtre a été eil eflFet envoyé auprès d'elle; elle a refusé ses consolations, mais non son aide matériel et il ne Ta point quittée jusqu'à la minute suprême. Les contemporains sont donc en droit de conclure de cette attitude que la Reine était morte privée de sacrements. Or, d'après un petit livre paru en 1824 et signé par le comte de Robiano, la Reine a pu, antérieurement à sa condamnation, recevoir les exhortations d'im prêtre réfractaire et même communier dans sa cellule ! Bien plus, l'auteur nomme les deux personnes encore vivantes qui ont réussi à vaincre tous les obstacles et à forcer toutes les consignes : l'abbé Magnin et M"« Fouché. Tout aussitôt, un individu, en qui les plus indulgents ont voulu voir un fou et les mieux informés un escroc (1), Lafont d'Aussonne, accuse bruyamment, dans deux factums successifs, l'abbé Magnin d'imposture et fait surgir à l'appui de sa thèse un témoin inconnu jusqu'alors : c'est une servante nommée Rosalie Lamorlière (2), qui aurait aidé la femme Bault dans le service de la prisonnière à la Conciergerie et lui aurait apprêté son dernier repas. Quarante ans plus tard, lors de la publication du livre de

(1) D*après les renseignements recueillis par M. Victor Pierre et complétés ici par les communications de M. Alfred Bégis, Gaspard-Louis Lafont, né vers 1769 à Âussonne (Haute-Garonne), serait tardivement entré dans les ordres et, après avoir fait ses études théologiques au séminaire d'Evreux, aurait été ordonné prêtre en 1811 ; curé de Drancy (Seine) en 1813-1814, U aurait été ensuite prêtre habitué à Saint-Etienne-du-Mont. Il est mort à Paris, quai de Béthune, 28, le 30 mars 1849, âgé de quatre-vingts ans. L'acte de décès relevé par M. Victor Pierre portait la signature du neveu du défunt, Ch. Lafont, littérateur estimable, auteur des Légendes de la chanté et d'autres ouvrages. On sera édifié sur la moralité de son oncle en lisant la brochure de M. Victor Pierre.

(2) Lafont d*Âussonne, Hyde de Neuville dans ses Mémoires, M»« Simon-Viennot ont recueilli tour à tour les déclarations de Rosalie Lamorlière qui sont en contradiction formelle avec les dires de la femme Bault et des autres témoins encore vivants sous la Restauration : aucun d*entre eux d'ailleurs ne parait l'avoir connue. Née à Breteuil (Oise), le 19 mars 1768, Marie-Rosalie de Lamorlière (sic) avait été, avant la Révolution, servante de la mère du comédien Beaulieu ; admise le 24 mars 1821, sur la présentation de Richard d'Âubigny, membre du comité général des hospices, comme pensionnaire à l'hospice des Incurables, elle y est morte le 2 février 1848. Je dois également ces renseignements précis à l'obligeance de M. Alfred Bégis.

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M. Emile Campardon^ portant le même titre que celui du comte de Robiano, la question se pose de nouveau sur le fait de cette communion in extremis. Un archéologue parisien, M. Troche, qui avait connu Tabbé Magnin, évoque les entretiens qu'il avait eus à ce propos avec lui et provoque le témoignage du propre neveu de M*i* Fouché qui verse aux débats les attestations écrites par Fabbé Magnin en réponse aux insinuations de Lafont d*Aussonne. Deux fois encore, en 1870 et en 1890, M. de La Rocheterie et M. Victor Pierre ont examiné la question et conclu en faveur de la version du comte de Robiano.

Durant la monarchie de juillet, il n*y a guère à signaler, en dehors du livre de M"« Simon-Viennot, que les piteuses compilations affublées par Lamothe-Langon et C^^ des noms les plus sonores ou les moins justifiés et d'où procèdent directement, mais avec la verve qui manque à leurs modèles, Joseph Balscuno, le Collier de la Reine, le Chevalier de Maison-Rouge^ etc. Vers le milieu du second Empire, les études d'histoire moderne prennent un essor qu'elles n'avaient jamais connu jusque-là. On fouille les cartons longtemps inaccessibles des archives publiques ou privées, on s'enquiert des correspondances enfouies ou disparues, on demande à l'iconographie des informations trop longtemps négligées : mais, si l'on en excepte le livre d'Edmond et Jules de Concourt (1858), la plupart des études consacrés à Marie- Antoinette trahissent des préoccupations romanesques et sentimentales, ou une arrièrepensée de flatterie à l'égard de la souveraine qui encourage de son patronage une première exposition rétrospective organisée à Trianon (1867). Les recueils de MM. d'Hunolstein et Feuillet de Conches arrivent à point nommé pour aviver et entretenir ce culte renaissant j usqu'au j our où l'éclat d'un véritable scandale scientifique désabuse ceux qui leur avaient d'abord accordé quelque crédit. Le plus illustre d'entre eux, Sainte-Beuve, a fait, à propos de l'édition française du recueil de M. d'Arneth (1), amende honorable dans

(1) Nouveaux lundU, tome X, pp. 354-3^.

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une page exquise, très peu connue, si je ne nie trompe, et que j'abrège à regret :

« Que la vérité est donc chose délicate à connaître et comme il

nuit ensuite de la trop bien savoir à qui voudrait créer et imaginer ! Voilà une figure touchante entre toutes, une figure épique et tragique, s*il en fût, image et victime de la plus grande calamité qui ait passionné le monde. Dans l'antiquité, la poésie s'en fût saisie aussitôt... Après la poésie, la rhétorique, à son tour, serait venue s*en mêler; après Fâge du chant, si l'on avait voulu absolument des écrits, on n'eût certes pas été embarrassé d'en fournir ; un rhéteur habile aurait fait des lettres de la reine comme il y en a tant de personnages illustres. On n'aurait vu là qu'une preuve de talent, un exercice d'esprit ; pas même une peccadille historique. La plupart même y auraient cru sans soupçon, sans examen. Les La Beaumelle avaient beau jeu dans l'antiquité. Au lieu de cela, aujourd'hui, tout est grave, on est ramené au fait de tous les côtés; l'archiviste, ce monsieur en lunettes, est en définitive le juge du camp, l'arbitre en dernier ressort. Plus de don Carlos romanesque et sentimental, M. Gachard ne le veut pas. Plus de Marie- Antoinette Dauphine toute ravissante, toute sentimentale aussi et pastorale, une merveille accomplie, réunissant tous les dons, traînant après soi tous les cœurs ; M. d'Arneth, ses lettres en main, s'y oppose. Il n'y a plus moyen d'ajouter un trait, de pousser à la perfection, à l'art, de composer sa Princesse de Clèves à souhait. La chevalerie et le roman sont contrariés. Qu'y faire ? Les pièces originales sont là, telles quelles; elles parlent ou elles se taisent, elles font foi. Les conditions modernes de l'histoire sont à ce prix. 1

Sainte-Beuve écrivait ceci en 1866, et depuis lors tous ceux qui ont abordé le sujet soit dans son ensemble, soit par quelque côté, ont tenu à honneur de suivre la démarcation qu'il avait tracée, non sans une pointe de regret et d'ironie, entre les procédés de l'ancienne et de la nouvelle école. Adversaires et défenseurs sont du moins tombés d'accord sur la nécessité de ne rien alléguer que sur preuves, et si tous les écrits auxquels a donné lieu cette louable préoccupation ne sont pas de même valeur, personne n'oserait se contenter de Ta peu près qui répondrait le mieux à une préférence secrète. C'est de cette méthode que sont sortis les travaux d'ensemble de M. de La Rocheterie et de M. de Nolhac ; c'est sur

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des informations en grande partie neuves et puisées aux sources mêmes que Jules Flammermonl comptait écrire ce Règne de Marie- Antoinette dont le titre disait la pensée maîtresse de Tauteuret qui ne verra probablement jamais le jour.

II y avait préludé par Tétude, à laquelle j*ai déjà fait allusion plus haut, des portraits conservés à Laxenburg, à Innsbruck et dans les autres résidences impériales d'Autriche. Les somptueuses publications de M. de Nolhac, éditées par Fancienne maison Goupil, ont reproduit avec une perfection rare les plus belles estampes de Janinet, de Moreau le Jeune, de Cochin où revivent les traits, les actes publics, les plaisirs de la Dauphine et de la Reine. Joseph Techener avait eu, vers 1860, le projet de publier un album du même genre dont Horace de Viel-Castel devait fournir le texte et dont Alexandre Guillaumot avait commencé à graver les planches. Trois d'entre elles, restées jusqu'au ce jour inédites, ornent le présent volume et ont déterminé le format adopté par M. Henri Leclerc : le sceau de Marie-Antoinette, aux armes accolées de France et d'Autriche ; un soulier ramassé au 10 août dans les appartements privés des Tuileries et le croquis tracé par David placé à une fenêtre de la rue Saint-Honoré pendant le trajet de la charrette vers Téchafaud. Le sceau de la Reine est conservé aux Archives Nationales. Le soulier ramassé le 10 août dans la chambre de la Reine aux Tuileries par un officier du nom de Dorville avait été offert en 1853, lors de la constitution du musée des Souverains, par un marchand de chevaux bien connu, Salvator, dit Chéri, dont la mère l'avait reçu du capitaine Dorville. Ce soulier de soie noire, à talon élevé piqué de blanc, a été décrit sous le m 143 du catalogue spécial rédigé par Barbet de Jouy; depuis 1872, date de la dispersion du musée, il a été déposé dans les réserves du Louvre. L'original du croquis à la plume de David fait partie de la collection Soulavie acquise en 1818 par le prince Eugène de Beauharnais et transportée alors à Munich : il existe un calque de ce croquis dans la collection Michel Hennin (tome 132, no 11653).

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Sur tous les faits allégués dans cette préface on trouvera plus loin les mentions bibliographiques qui s'y rattachent, mais si abondante que soit la littérature d'un pareil sujet, je me suis efforcé de ne point sortir des limites qu'il comporte. Ainsi TafTaire du Collier n'est représentée ici que par les pièces où la Reine est directement visée et par les travaux modernes qui ont repris l'instruction du procès; pour le surplus on pourra se reporter à rénumération très abondante donnée par le Quérard, 1856, pp. 406- 415. S'il m'a fallu remuer le bourbier des libelles où tout ce que l'imagination la plus déréglée peut rêver est mis au service de la haine la plus implacable, j'ai dû faire un choix dans les mémoires du temps, en me plaçant au même point de vue que pour l'afFaire du Collier, ne demander à la presse proprement dite que de rares mentions et négliger volontairement toutes les histoires générales de la Révolution, ainsi que les notices des dictionnaires biographiques qui se sont succédés presqu'aussi nombreux. Quérard avait cité l'intitulé d'un ou deux n<>« du Père Duchesne d'Hébert : à ce compte il eût fallu en indiquer bien d'autres. Or ce travail a été fait et bien fait par Charles Brunet (1) et je me contenterai de donner ci-dessous en note la liste des numéros où Marie-Antoinette est particulièrement molestée (2). J'ai dû me montrer également

(1) Le Père Duchesne d'Hébert ou Notice historique et bibliographique sur ce Journal publié pendant les années 1790, 179i, 1792, 1793 et 179h, précédé de la Vie d'Hébert, son auteur, et suivie de Vindication de ses autres ouvrages, par M. Charles Brunet. Paris, librairie de France, 9, quai Voltaire, 1859, in-12.

(2) Le Journal d'Hébert comporte deux séries, Tune non numérotée et Tautre chiffrée de 1 à 355. Dans la première, classée assez arbitrairement par le premier mot du titre, je ne vois à signaler qu*un seul d'entre eux : le Père Duchesne à la toilette de la Reine ou Détail des vérités qu'il lui a apprises et les bons conseils qu'il lui a donnés (1790), mais la série chiflfrée en renferme bien d'autres dont Ch. Brunet a reproduit les termes dans tout leur cynisme : [1791], n«» 71, 80, 93 ; [1792], n" 104, 107, 110, 115, 116, 119, 120, 122, 124, 125, 134. 136, 138, 143, 144, 146, 150, 157, 159, 162, 164, 166, 173, 180, 191, 192, 194, 200; [1793], 217, 280, 287, 295, 298, 299,

Parmi l'une des nombreuses concurrences suscitées à Lemairc, puis à Hébert, par le succès du type populaire dont ils s'étaient fait les porte-paroles, je note encore dans la 3« série du Père Duchesne dit « de la rue du Vieux-Colombier », rédigé par Tex-abbé Jumel, l'intitulé suivant, probablement allusif aux bruits

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sévère pour les rimeurs modernes qui ont chanté les grandeurs et les misères de la fille de Marie-Thérèse, et impitoyable pour les romanciers et les dramaturges du XIX« siècle qui avaient trouvé grâce devant Quérard.

En 1895 j'avais pu consulter, au moment de sa dispersion, la collection spéciale formée par feu M. Auguste Ducoin et les raretés exceptionnelles de la bibliothèque de M. Alfred Bégis qui s'en est défait depuis à son tour. J'ai retrouvé plus d'une d'entre elles, et bien d'autres encore, dans les séries spéciales chaque jour accrues par M. Otto Friedrichs à qui j'exprime ici ma gratitude.

En dépit de ces communications bénévoles, je ne me dissimule pas que ce travail, revu avec tout le soin dont je suis capable, est encore très imparfait. Si le British Muséum m'a fourni divers numéros que je n'avais pas rencontrés en France, je n'ai pu, lors d'un voyage à Vienne, explorer les fonds de la Bibliothèque Impériale alors en vacances. C'est donc sur l'autorité d'Œttinger, copié en ceci par Quérard, que j'ai cité un certain nombre de publications étrangères contemporaines de la mort de Marie-Antoinette et qui ne sont très probablement pour la plupart que des adaptations de pamphlets français. Ce ne sont point sans doute les seules lacunes que la critique pourra me signaler et dont je serai plus affligé que surpris, car l'expérience me démontre chaque jour que dans les sciences auxiliaires de l'histoire, comme dans l'histoire elle-même, comme dans toute science, le dernier mot n'est jamais dit.

Mars 1901.

d'évasion qui précédèrent Taffaire de Varennes : la Reine arrêtée hier soir avec le Dauphin par le Père Duchesne à la barrière du Trône, disant qu'elle allaU promener à Vincennes,

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