M A R I E - A .\ T O I X ET TE
rahie pour sa femme, sa mort traj;ique , qu’il apprit à Paris , où il sc trouvait alors ' .
« Ce fut dans le même temps (1791) que j’appris la catastrophe arrivée à madame de Larnotte. Les agents du duc d’Orléans, trouvant dans la résolution qu’elle avait prise de ne point quitter l’Angleterre des obstacles au succès de leur mission, imaginèrent de la faire arrêter, se persuadant que lorsqu’ils l’auraient en leur pouvoir ils j)arviendraicnt , par leurs promesses et l’expectative d’une vengeance éclatante, à la conduire à Paris. Parmi ces infâmes agents, il s’en trouva un qui sc rendit chez le juge de paix et fit serment sur l’Lvanjfile que madame de l.,amottc lui devait cent guinées. On lui délivra de suite l’ordre uécessaire pour la faire arrêter. Munis de cette pièce, ils sc présentèrent chez elle et lui signifièrent de les suivre. Elle ne connaissait même pas le nom de l’elfronté qui avait juré la dette; d’ailleurs, quand la dette eût été réelle, personne n’avait le droit d’arrêter une femme en puissance de mari; madame de Lainottc connaissait assez les lois du pays pour ne pas ignorer cette circonstance; mais il fallait donner des preuves (ju’elle était mariée, et elle ne possédait aucun titre, tous ses papiers étaient restés à la Bastille.
Cependant ces misérables insistaient pour l’emmener; alors elle leur déclara que s’ils usaient de
* Mémoires du comte de Lamotte , etc., p. 196 et siiiv.
KT I-K rilOCES DU COELIElt.
violence elle se mcltrait sous la protection du peuple, qui viendrait à son secours , ajoutant qu’elle allait envoyer chercher son avocat pour la défendre et donner caution si c’était néccssah’e. Elle dépêcha en effet la fille qu’elle avait à son service, et la prévint, si l’avocat se trouvait absent, de lui faire un signe en rentrant et de dh’e que l’avocat la suivait, qu’elle saurait alors le parti qui lui resterait à prendre. Aiiffélique ' ne fut pas plus tôt partie que sa maîtresse , afin de faire prendre patience à ses ignobles persécuteurs, leur servit une collation et du vin de Porto. Pendant qu’ils étaient attablés, elle sc promenait de long en large à travers la chambre, faisant la conversation avec eux et regardant souvent à la fenêtre poiu" voir revenir Angélique. Celleci, n’ayant pas trouvé l’avocat et apercevant sa maîtresse à la croisée, lui fit le signal convenu.
Alors madame de Lamotte saisit le moment favorable, ouvre la poite avec précipitation et enferme les gens à double tour. Comme la croisée était restée ouverte, l’iiu d’eux se mit à regarder si elle sortait de la maison. Téempressement qu’elle mit à s’échapper et le trouble où cette injuste agression avait jeté scs esprits rcmpêebèrent sans doute de remarfpicr que des fiacres stationnaient devant sa maison ; elle pouvait sc faire conduire
* Le lecteur coniiait déjà cette .^ngélûiue, c’est celle à qui le soldat de la .Salpêtrière fit les premières ouvertures pour l’évasion de madame de I.amotte.
clans un autre canton de la ville , et dans le cas où on serait parvenu à la découvrir, il aurait fallu uu nouvel ordre pour la faire arrêter. Au lieu de prendre ce parti, qui était bien simple, elle ne sonjje pas que ces (jens la {fuetteront pour savoir ce cju’elle devient, et elle entre dans la maison voisine, dont elle connaissait le propriétaire.
Cependant ces infâmes tyrans, à force de frapper à la porte de sa chambre, parvinrent à se faire ouvrir. Ils entrèrent aussitôt dans la maison voisine, et l’un d’eux resta en sentinelle à la porte. Ils s’adressèrent alors au propriétaire pour réclamer madame de Lamotte, qui leur avait échappé. Le propriétaire répondit cju’il ne connaissait pas cette dame et refusa la perquisition qu’ils demandaient. Ils insistèrent, déclarant au propriétaire que si madame de Lamotte n’était pas chez lui, ils se soumettraient à toute la rigueur des lois comme violateurs de son domicile. Les voilà en conséquence qui font perquisition dans la maison. N’ayant rien trouvé au rez-de-chaussée ni au premier étage, ils montèrent au second. Le propriétaire les suivait en renouvelant ses protestations; mais ces assurances ne les empêchaient pas de continuer leurs recherches. Enfin ils arrivèrent à la porte d’une chambre qui se trouvait fermée, et ils eu demandèrent l’ouverture. Vainement on leur dit que cette chambre était louée à un particulier qui emportait toujours sa clef. Ne doutant point que madame de
Lamotte ne fût enfermée dans cette chambre, ils menacèrent d’enfoncer la porte si l’on continuait de leur en reluser la clef.
Madame de Lamotte, qui était véritablement dans cette chambre, entendant cette menace, se persuada qu’on avait monté un complot pour la ramener en France et l’enfermer de nouveau. Elle perdit tout à fait la tête, et ouvrant la croisée qui donnait sur une cour, elle se suspendit par les mains à la barre de fer qui servait d’appui, déterminée à se précipiter si ces gens parvenaient à enfoncer la porte. Malheureusement cette porte était en bois blanc ; quelques coups de pied en eurent bientôt fait sauter les panneaux, et dès qu’elle aperçut la tête de l’un de ses ennemis , elle lâcha la barre de fer et tomba sur le pavé. Elle eut le malheur de ne pas être tuée sur place, mais elle avait une cuisse cassée en deux endroits , le bras gauche fracassé , un œil hors de la tête, et le corps brisé. Dans cet état, elle vécut encore trois semaines, et je reçus d’elle une lettre assez longue qui me donnait tous les détails de ce tragique événement. Cette malheureuse femme m’annonçait même qu’on allait la transporter à la campagne, où elle espérait se rétablir
Ainsi mourut, à trente-quatre ans, une femme dont toute la vie n’offre qu’une suite de misères et de calamités, tandis qu elle eût pu finir par être heureuse, si le privilège de sa naissance, en exaltant son imagination, n’avait pas fait germer dans sa tête et
m MARIE-ANTOINETTE
développer outre mesure les sentiments d’orçucil et d'ambition qui l’ont conduite à sa perte. »
M. de Lamotte a raison, Jeanne de Valois fut perdue par son or{][ueil; ce fut le désir d’occuper un ranjf digne de ses ancêtres qui la .fît entrer dans cette vie d’intrigues et de sollicitations incessantes au milieu desquelles s’émoussa d’abord puis disparut sa délicatesse. Ce fut l’orgueil qui lui fit désirer la richesse, ce fut l’orgueil qui lui fit dire pai’toiit qu’elle était protégée par la Reine , qui honorait eu elle la descendante des Valois, ce lut l’orgueil qui la conduisit au vol.
Certes, ce ne furent pas les dons naturels qui lui mancjuèrent ; grâce , esprit , agréments personnels , elle eut tout, et ne sut s’en servir que pour escroquer un collier de diamants.
Si madame de Lamotte eût reconnu ses torts, si, dans les années qu’elle passa à Londi'es, au lieu d’entasser mensonges sur mensonges, elle eût raconté la vérité, la postérité n’eût vu en elle qu’une voleuse ordinaire, et ne s’en fût occupée qu’à cause de la valeur considérable de l’objet soustrait.
Mais, semblable au Parthe qui lance en fuyant son trait empoisonné , elle lança contre la Reine un déluge de calomnies ; ce fut Marie -Antoinette qu’elle accusa, et c’est elle, madame de Lamotte, qui se posa eu vietime innocente et sacrifiée pai' la Reine !
La procédure du Parlement vient liem'eusement
ET LE PnOCÉS DU COLLIER. 195
renverser de fond en comble le piédestal sur lequel se place si complaisamment madame de Lamotte dans ses mémoires ; elle explique tout, classe avec certitude Jeanne de Saint-Rcmy de Valois à la place qu’elle occupera désormais dans l’histoire et lui restitue sa véritable fijpu’e, celle d’une audacieuse intrigante.
Les agents de police qui vinrent arrêter madame de Lamotte n’avaient aucun ordre pour s’emparer de son mari, aussi celui-ci s’empressa-t-il de profiter de cette inadvertance incroyable de l’autorité pour s’enfuir à Londres.
Son affection pour madame de Lamotte n’était pas telle qu’il désirât partager son sort. Une seule chose hait ces deux êtres : la cupidité. M. de Lamotte se retira en Angleterre, pour jouir à son aise des produits de sa complicité dans le vol du collier.
Ses mémoires nous le monti'ent exposé à des tentatives d’assassinat, d’empoisonnement, qui toutes pai’tcnt, selon lui, des amis du cardinal, dont le but était d’empêcher son retour en France et ses déclarations sur les relations de Marie-Antoinette avec M. de Rohan.
M. de Lamotte est ici en contradiction avec les faits , car rien ne l’empêchait , s’il avait eu envie de
figurer au procès, de rester en France et d’apporter à l’instruction ce qu’il savait sur l’affaire du collier.
Aussi sa retraite à Londres est-elle une preuve formelle contre lui.
Nous n’entrerons pas dans les détails de sa manière de vivre depuis son évasion ; ceux des lecteurs qui désireront en connaître les détails romanesques peuvent recourir à ses propres mémoires.
Notons seulement que lorsque madame de Lamotte eut quitté la Salpêtrière et se fût retirée à Londres, les deux époux s’occupèrent activement de la rédaction du fameux pamphlet qui devait calomnier si outrageusement la Reine.
Dès qu’il eut paru, M. de Lamotte, qui avait toujours du goût pour les négociations, quitta Londres pour venir en France tâcher d’en tirer parti.
Une fois à Paris, il se mit, comme on peut le penser, en rapport avec les ennemis de la royauté ; on était alors au mois d’octobre 1789. Il vit, s’il faut l’en croire, Mirabeau et le duc d’Orléans. Le but apparent de son retour à Paris était de solliciter la révision de l’arrêt que le Parlement avait rendu contre lui, son but réel était de tâcher de vendre à la cour les Mémoires de sa femme.
Ce fut M. de Laporte, intendant de la liste civile, et qui périt depuis sur l’échafaud révolutionnaire, qui termina cette affaire. 14,000 francs furent donnés par lui au libraire Gueffier, chargé de la publi-
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cation; l’édition tout entière fut placée dans un chariot , portée à la manufacture de Sèvres , et brûlée dans les foiu’s en présence de l’intendant de la liste civile lui-même.
Un seul e.xemplaire fut gardé par M. de Laporte; lors de son procès il fut trouvé dans scs papiers ; on s’en empara , et c’est sur ce volume que fut réimprimée l’édition qui est venue jusqu’à nous.
Cependant M. de Lamotte poursuivait également son projet de réhabilitation; dès le 2 janvier 1792 il s’était constitué prisonnier à la Force, et son affaii’e avait été renvoyée devant le troisième tribunal criminel jn’ovisoire.
Ces tribunaux, établis par la loi du 14 mars 1791, devaient instruire et juger tous les procès criminels existant avant le 25 janvier 1791.
L’appel des jugements rendus par l’un de ces tribunaux était porté devant l’un des cinq autres.
L’affaire de M. de Lamotte fut d’abord instruite devant le troisième tribunal , mais bientôt un ordre du ministre de la justice enjoignit de transporter au parquet du premier tribunal les pièces du procès.
Le jugement fut rendu le 27 juillet 1792, il portait : a Le tribunal faisant droit sur l’appel interjeté par Marc-Nicolas Lamotte du jugement contre lui rendu le 5 avril dernier par le troisième tribunal établi au palais ;
Attendu que la plainte rendue par le procureur général, au ci-devant Parlement de Paris, le 7 sep-
tembrc 1785, n’est signée qu’à la fin et non pas à chaque feuillet, ce qui est contraire à la loi, annule et met l’appellation au néant , ensemble l’arrêt rendu par le ci-devant Parlement de Paris le 5 décembre 1785 ;
Néanmoins , vu la gravité du délit , ordonne que ledit Lamotte demeurera en état d’arrestation, et que les pièces de la procédure demeureront jointes pour serv'ir de mémoire seulement au procès, lequel sera envoyé par-devant le directeur du juré pour statuer ce qu’il appartiendra ' . »
C’est donc là purement et simplement une cassation pour vice de forme, et non pas une réhabilitation, comme le prétend l’éditeur des Mémoires du comte de Lamotte *.
M. de Lamotte resta donc en prison, et si le tribunal criminel du département de Paris ne statua pas sur son sort, c’est que les journées de septembre , arrivées quelque temps après , lui ouvrirent les portes de la Conciergerie , d’où il sortit en triomphateur aux cris de joie des massacreurs.
Si madame de Lamotte avait eu plus de patience , elle aussi eût obtenu en ces journées fameuses la même ovation que son mari ; les tueurs de la Salpêtrière se seraient inclinés devant elle , devant cette grande victime de la tyrannie de Marie-Antoinette!
Nous ne suivrons pas M. de Lamotte dans les
* Moniteur Ae 1792, n“ 220.
* Mémoires du comte de Lamotte, p. 25-4, titre courant.
ET LE PROCÈS Dü COLLIER. 199
nombreux incidents dont fut parsemé le reste de sa vie ; bornons-nous à dire qu’incarcéré pendant la Terreur, il fut mis en liberté après la chute de Robespierre ; il était alors remarié avec une jeune pei'sonne de dix-buit ans qu’il avait connue durant sa captivité.
Le gouvernement de l’EmpereuP n’eut pas ses sympathies , et ce fut avec joie qu’il vit le retour des Bourbons. Dans ses mémoires, sans doute pour iaire preuve d’impartialité, M. de Lamotte affecte d’exalter Louis XVI et sa conduite vis-à-vis de lui, pour pouvoir plus à son aise outrager la Reine. Aussi explique-t-il par les bienfaits qu’il reçut de l’infortuné monarque le bonheur que lui causa la restauration de Louis XVI 11.
Cependant ce ne fut pas la plus belle époque de la vie de M. de Lamotte : devenu veuf une seconde fois, accablé d’infirmités, il se trouvait dans une profonde misère. C’est alors que son esprit inventif lui procura un moyen pour essayer d’en sortir.
Nous l’avons déjà vu négocier en Angleterre avec Gray et .Tefteryes les lambeaux du collier, à Paris avec M. de Laporte le pamphlet de sa femme; ce sont ses propres Mémoires cpi’il va maintenant mettre en vente.
On comprend facilement que l’annonce d’un livre dans lequel M. de Lamotte raconterait sa vie et celle de sa femme à sa manière, n’était pas faite pour plaire infiniment au gouvernement des Bour-
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bous, aussi la police d’alors cherclia-t-elle à empêcher cette publication.
On voulait d’abord arrêter le vieillard, encoi’e sous le coup d’uue condamnation à perpétuité aux (falères; mais évoquer un arrêt criminel du Parlement après la Révolution, après l’Empire, après l’institution des nouvelles juridictions, et surtout après la prescription acquise à la contumace, n’était pas possible ; aussi résolut-on de négocier.
Les prétentions de M. de Lamotte étaient modestes ; 300 ou 400 francs de renie viagère et son admission à l’hospice de Cbaillot, telles étaient ses demandes en 1828.
On ignore quel fut le sort de cette négociation; tpoi qu’il en soit, ses mémoires manuscrits fimcnt déposés par lui dans les bureaux de la police. Ce dépôt hit-il fait en vertu d’une transaction ou bien à la suite d’une saisie arbitraire , c’est ce que nous ne saurions dire.
Ce ne fut qu’en 1858 que ces mémoires parurent, publiés pour la première fois avec ime préface par M. Louis Lacour.
Le vieux comte de Lamotte promena les dernières années de sa vie sous les fameuses galeries de bois du Palais-Royal. Il moumt accablé d’infirmités et de misère, au mois de novembre 1831.
ET LE PUOCES DU COLI.IER.