‹ Marie-Antoinette et le procès du collier d'après la procédure instreite devant le parlement de ParisChapitre 10 sur 29 · LETTRE DE LA HEINE AU CARDINAL · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA HEINE AU CARDINAL

18 août 1784.

Je t'écris à la hâte pour te prévenir qu'il m'est impossible de te recevoir ce soir; je suis plus instruite que je ne voudrais, et quoique furieuse de

la scène que je viens d'avoir avec la P[olignac] , je veux cacher mon ressentiment et portep» la dissimulation au dernier période; je sais que la colère n'est bonne à rien, c'est pourquoi je prends le parti qui convient, quoique contraire à mon inclination...

Ne pars demain qu'à une heure, et ne manque pas de te promener ce soir dans l'allée de T [rianon] . . .

. . . Compte sur mon attachement, et sois persuadé que je saurai traiter comme je le dois des ingrats qui sont devenus tes ennemis...

De la discrétion surtout, je compte sur la comtesse comme sur moi-même l . »

Il est naturellement question dans cette correspondance du collier. La lettre qui porte le n° 28 est adressée par la Reine au cardinal.

Elle commence ainsi : « Si je n'avais pas voulu mettre du mystère dans l'emplette du bijou, je ne vous aurais certainement pas employé pour me le procurer. »

Dans le numéro suivant , la Reine envoie au cardinal le papier contenant les approuvé et sa signature, et elle ajoute : « La comtesse te remettra l'écrit et t'expliquera le motif de la tournure que j'ai prise; comme je suis censée ignorer la confidence que tu lui as faite ainsi que la marque de confiance que tu lui donneras en lui faisant voir nos arrangements particuliers , c'est une raison plus que

1 Mémoires de la comtesse de Valois, t. I, p. 332.

suffisante pour lever toutes les difficultés ; tu garderas cet écrit el ne le remettras qu'à moi. »

Enfin le n° 32, qui termine cette indigne, correspondance, est daté du 12 février 1785.

Le lecteur nous pardonnera d'avoir insisté sur ces lettres et de l'avoir conduit dans ce dédale d'infamie ; il nous a paru bon de montrer à quel point d'animosité en sont arrivés quelques adversaires passionnés de Marie- Antoinette.

De telles turpitudes ne se discutent pas ; on doit se borner à les faire voir. C'est à la conscience publique à en faire justice.

S'il faut s'en rapporter à certains écrits de l'époque, madame de Lamotte vécut à Londres dans l'intimité de M. de Galonné ' : « Depuis longtemps,

* u Je m'aperçus bientôt que les liaisons de M. de Calonne avec le rejeton du sang des Valois étaient de la nature la plus intime.... Une rupture éclatante eut Heu tout à coup entre les deux réfugiés.... Je dirai en peu de mots qu'étant à jouer ensemble au piquet, l' ex-ministre s'écria sur un coup décisif : u Madame, vous êtes marquée. " Le ton dont il prononça ces paroles, la manière dont il appuya sur le dernier mot, annonçaient assez l'intention d'une allusion maligne. La comtesse la sentit , elle en fut indignée au dernier point, ot à l'instant uni- foule d'injures plus énergiques les unes «|ne Us autres sortiirnl de sa bonebe. L'ex-inimstre y répon- #à avec , ln fini ù p.-n près égal. La comtesse, bors d'elle- ,««*nie 7 renverse l.i tal.lc qui la séparait de M. de Calonne; % . TU* foin! mu lui , et si-. Mies mains qni jusqu'alors n'avaient ■^Mtae flatter la figure hétéroclite de son vieil amant, s'y " d'uni 1 tout .iLitre manière, et y forment une em-

dit M. de Lamottc ', les liaisons de madame de Lamotte et sa manière de vivre m'avaient éloigné d'elle. Je regrettais avec raison, et comme elle en convient elle-même, d'avoir contracté, en l'épousant contre le gré de ma famille, une alliance qui m'avait abreuvé de chagrins et qui était la source de mes malheurs. Dans le récit qu'elle a fait depuis son arrestation à Bar-sur- Aube jusqu'à son évasion de .la Salpêtrière , on a dû s'apercevoir de ce qu'elle nomme vivacité, impatiences, et que je qualifie, moi, de violence de caractère. Plusieurs fois, pendant le temps que j'ai passé avec elle, elle a tenté de se détruire, et cela pour des bagatelles, pour des contrariétés fort minimes ; deux fois je l'ai retenue par ses vêtements lorsqu'elle s'élançait par la croisée; une autre fois elle saisit un pistolet dans mon secrétaire , et sans un livre que je tenais heureusement et que je lançai contre l'arme et la main qui la dirigeait vers son oreille , je l'aurais vue tomber à mes pieds

Lorsqu'elle vint me rejoindre à Londres, j'évitais toutes les occasions de lui donner la moindre contrariété. Je m'aperçus aisément que les grands malheurs qu'elle venait d'essuyer avaient encore aigri son caractère, et qu'il fallait user de ménagements et de précautions pour la conserver. Malgré toutes

p rein te des plus désagréables. » Julie philosophe, ou le Bon patriote, t. II, p. 17.

1 Mémoires du comte de Lamotte, etc., p. 83 et suiv.

ma patience , je ne pus cependant m' empêcher de lui dire un jour que son entêtement et ses violences étaient la cause de tous nos malheurs. Je n'eus pas plus tôt prononcé ces mots qu'elle sauta sur un poignard qui se trouva par hasard sous sa main , et , malgré ma promptitude à voler à son secours, ainsi que les personnes qui se trouvaient dans F appartement, nous ne pûmes empêcher qu'elle rie se frappât au-dessous du sein , et nous la vîmes tomber à la renverse. Les prompts secours qui lui furent administrés lui sauvèrent la vie. »

Cet aveu de M. de Lamotte sur le caractère violent de madame de Lamotte et sur ses liaisons et sa manière de vivre est précieux pour nous, en ce qu'il prouve bien qu'il était édifié sur les relations de sa femme avec Rétaux ; et si la scène curieuse racontée par Julie philosophe n'est pas vraie, au moins, d'après les paroles de M. de Lamotte lui-même , ne manque-t-elle pas tout à fait de vraisemblance.

Quoi qu'il en soit de la vie que mena madame de Lamotte en Angleterre, sa fin fut misérable.

On a prétendu que pendant une orgie ses compagnons de débauche l'avaient jetée d'un second étage sur le pavé ! .

M. de Lamotte raconte, d'une façon plus hono-

1 Mémoires de tabbé Georgel, t. II.

rable pour sa femme, sa mort tragique , qu'il apprit à Paris , où il se trouvait alors ' .

« Ce fut dans le même temps (1791) que j'appris la catastrophe arrivée à madame de Lamotte. Les agents du duc d'Orléans, trouvant dans la résolution qu'elle avait prise de ne point quitter l'Angleterre des obstacles au succès de leur mission, imaginèrent de la faire arrêter, se persuadant que lorsqu'ils l'auraient en leur pouvoir ils parviendraient, par leurs promesses et l'expectative d'une vengeance éclatante, à la conduire à Paris. Parmi ces infâmes agents, il s'en trouva un qui se rendit chez le juge de paix et fit serinent sur l'Évangile que madame de Lamotte lui devait cent guinées. On lui délivra de suite l'ordre nécessaire pour la faire arrêter. Munis de cette pièce, ils se présentèrent chez elle et lui signifièrent de les suivre. Elle ne connaissait même pas le nom de l' effronté qui avait juré la dette ; d'ailleurs, quand la dette eût été réelle, personne n'avait le droit d'arrêter une femme en puissance de mari; madame de Lamotte connaissait assez les lois du pays pour ne pas ignorer cette circonstance; mais il fallait donner des preuves qu'elle était mariée, et elle ne possédait aucun titre, tous ses papiers étaient restés à la Bastille.

Cependant ces misérables insistaient pour l'emmener; alors elle leur déclara que s'ils usaient de

1 Mémoires du comte de Lamotte, etc., p. 196 et suiv.

violence elle se mettrait sous la protection du peuple, qui viendrait à son secours , ajoutant qu'elle allait envçyer chercher son avocat pour la défendre et donner caution si c'était nécessaire. Elle dépêcha en effet la fille qu'elle avait à son service, et la prévint, si l'avocat se trouvait absent, de lui faire un signe en rentrant et de dire que l'avocat la suivait, qu'elle saurait alors le parti qui lui resterait à prendre. Angélique ' ne fut pas plus tôt partie que sa maîtresse , afin de faire prendre patience à ses ignobles persécuteurs, leur servit une collation et du vin de Porto. Pendant qu'ils étaient attablés, elle se promenait de long en large à travers la chambre, faisant la conversation avec eux et regardant souvent à la fenêtre pour voir revenir Angélique. Celleci, n'ayant pas trouvé l'avocat et apercevant sa maitresse à la croisée , lui fit le signal convenu .

Alors madame de Lamotte saisit le moment favorable, ouvre la porte avec précipitation et euferme les gens à double tour. Gomme la croisée était restée ouverte, l'un d'eux se mit à regarder si elle sortait de la maison. L'empressement qu'elle mit à s'échapper et le trouble où cette injuste agression avait jeté ses esprits l'empêchèrent sans doute de remarquer que des fiacres stationnaient devant sa maison; elle pouvait se faire conduire

1 Le lecteur connaît déjà cette Angélique, c'est celle à qui le soldat de la Salpêtrière fît les premières ouvertures pour F évasion de madame de Lamotte.

dans un autre canton de la ville , et dans le cas où on serait parvenu à la découvrir, il aurait fallu un nouvel ordre pour la faire arrêter. Au lieu de prendre ce parti, qui était bien simple, elle ne songe pas que ces gens la guetteront pour savoir ce qu'elle devient, et elle entre dans la maison voisine, dont elle connaissait le propriétaire.

Cependant ces infâmes tyrans, à force de frapper à la porte de sa chambre, parvinrent à se faire ouvrir. Ils entrèrent aussitôt dans la maison voisine, et l'un d'eux resta en sentinelle à la porte. Ils s'adressèrent alors au propriétaire pour réclamer madame de Lamotte, qui leur avait échappé. Le propriétaire répondit qu'il ne connaissait pas cette dame et refusa la perquisition qu'ils demandaient. Ils insistèrent, déclarant au propriétaire que si madame de Lamotte n'était pas chez lui, ils se soumettraient à toute la rigueur des lois comme violateurs de son domicile. Les voilà en conséquence qui font perquisition dans la maison. N'ayant rien trouvé au rez-de-chaussée ni au premier étage , ils montèrent au second. Le propriétaire les suivait en renouvelant ses protestations; mais ces assurances ne les empêchaient pas de continuer leurs recherches. Enfin ils arrivèrent à la porte d'une chambre qui se trouvait fermée, et ils en demandèrent l'ouverture. Vainement on leur dit que cette chambre était louée à un particulier qui emportait toujours sa clef. Ne doutant point que madame de

Lamotte ne fût enfermée dans cette chambre, ils menacèrent d'enfoncer la porte si Ton continuait de leur en refuser la clef.

Madame de Lamotte, qui était véritablement dans cette chambre, entendant cette menace, se persuada qu'on avait monté un complot pour la ramener en France et l'enfermer de nouveau. Elle perdit tout à fait la tète, et ouvrant la croisée qui donnait sur une cour, elle se suspendit par les mains à la barre de fer qui servait d'appui, déterminée à se précipiter si ces gens parvenaient à enfoncer la porte. Malheureusement cette porte était en bois blanc ; quelques coups de pied en eurent bientôt fait sauter les panneaux, et dès qu'elle aperçut la tête de l'un de ses ennemis , elle lâcha la barre de fer et tomba sur le pavé. Elle eut le malheur de ne pas être tuée sur place, mais elle avait une cuisse cassée en deux endroits, le bras gauche fracassé, un œil hors de la tête, et le corps brisé. Dans cet état, elle vécut encore trois semaines, et je reçus d'elle une lettre assez longue qui me donnait tous les détails de ce tragique événement. Cette malheureuse femme m'annonçait même qu'on allait la transporter à la campagne, où elle espérait se rétablir

Ainsi mourut, à trente-quatre ans, une femme dont toute la vie n'offre qu'une suite de misères et de calamités, tandis qu'elle eût pu finir par être heureuse, si le privilège de sa naissance, en exaltant son

imagination , n'avait pas fait germer dans sa tête et

développer outre mesure les sentiments d'orgueil et d'ambition qui Tout conduite à sa perte. »

M. de Lamotte a raison, Jeanne de Valois fut perdue par son orgueil ; ce fut le désir d'occuper un rang digne de ses ancêtres qui la .fit entrer dans cette vie d'intrigues et de sollicitations incessantes au milieu desquelles s'émoussa d'abord puis disparut sa délicatesse. Ce fut l'orgueil qui lui fit désirer la richesse, ce fut l'orgueil qui lui fit dire partout qu'elle était protégée par la Reine, qui honorait en elle la descendante des Valois, ce fut l'orgueil qui la conduisit au vol.

Certes, ce ne furent pas les dons naturels qui lui manquèrent ; grâce , esprit , agréments personnels , elle eut tout, et ne sut s'en servir que pour escroquer un collier de diamants.

Si madame de Lamotte eût reconnu ses torts, si, dans les années qu'elle passa à Londres, au lieu d'entasser mensonges sur mensonges, elle eût raconté la vérité, la postérité n'eût vu en eHe qu'une voleuse ordinaire, et ne s'en fût occupée qui cause de la valeur considérable de l'objet soustrait.

Mais, semblable au Parthe qui lance en fuyant son trait empoisonné , elle lança contre la Reine un déluge de calomnies ; ce fut Marie -Antoinette qu'elle accusa, et c'est elle, madame de Lamotte, qui se posa en victime innocente et sacrifiée par la Reine !

l^a procédure du Parlement vient heureusement

renverser de fond en comble le piédestal sur lequel se place si complaisamment madame de Lamotte dans ses mémoires ; elle explique tout, classe avec certitude Jeanne de Saint-Rcmy de Valois à la place qu'elle occupera désormais dans l'histoire et lui restitue sa véritable figure, celle d'une audacieuse intrigante,

Les agents de police qui vinrent arrêter madame de Lamotte n'avaient aucun ordre pour s'emparer de son mari, aussi celui-ci s'empressa-t-il de profiter de cette inadvertance incroyable de l'autorité pour s'enfuir à Londres.

Son affection pour madame de Lamotte n'était pas telle qu'il désirât partager son sort. Une seule chose liait ces deux êtres : la cupidité. M. de Lamotte se retira en Angleterre , pour jouir à son aise des produits de sa complicité dans le vol du collier.

Ses mémoires nous le montrent exposé à des tentatives d'assassinat, d'empoisonnement, qui toutes partent, selon lui, des amis du cardinal , dont le but était d'empêcher son retour en France et ses déclarations sur les relations de Marie-Antoinette avec M. de Rohan.

M. de Lamotte est ici en contradiction avec les

faits, car rien ne l'empêchait, s'il avait eu envie de

figurer au procès , de rester en France et d'appoiv ter à l'instruction ce qu'il savait sur l'affaire du collier.

Aussi sa retraite à Londres est-elle une preuve formelle contre lui.

Nous n'entrerons pas dans les détails de sa manière de vivre depuis son évasion ; ceux des lecteurs qui désireront en connaître les détails romanesques peuvent recourir à ses propres mémoires.

Notons seulement que lorsque madame de Lamotte eut quitté la Salpêtrière et se fût retirée à Londres, les deux époux s'occupèrent activement de la rédaction du fameux pamphlet qui devait calomnier si outrageusement la Reine.

Dès qu'il eut paru, M. de Lamotte, qui avait toujours du goût pour les négociations , quitta Londres pour venir en France tâcher d'en tirer parti.

Une fois à Paris, il se mit, comme on peut le penser, eu rapport avec les ennemis de la royauté ; on était alors au mois d'octobre 1789. Il vit, s'il faut l'en croire, Mirabeau et le duc d'Orléans. Le but apparent de son retour à Paris était de solliciter la révision de l'arrêt que le Parlement avait rendu contre lui, son but réel était de tacher de vendre i la cour les Mémoires de sa femme.

Ce fut M. de Laporte, intendant de la liste civile, et qui périt depuis sur l'échafaud révolutionnaire, qui termina cette affaire. 14,000 francs furent donnés par lui au libraire Gueffier, chargé de la publi-

es

cation; l'édition tout entière fut placée dans un chariot , portée à la manufacture de Sèvres , et brûlée dans les fours en présence de l'intendant de la liste civile lui-même.

Un seul exemplaire fut gardé par M. de Laporte; lors de son procès il fut trouvé dans ses papiers ; on s'en empara, et c'est sur ce volume que fut -réimprimée l'édition qui est venue jusqu'à nous.

Cependant M. de Lamotte poursuivait également son projet de réhabilitation; dès le 2 janvier 1792 il s'était constitué prisonnier à la Force , et son affaire avait été renvoyée devant le troisième tribunal criminel provisoire.

Ces tribunaux, établis par la loi du 14 mars 1791, devaient instruire et juger tous les procès criminels existant avant le 25 janvier 1791.

L'appel des jugements rendus par l'un de ces tribunaux était porté devant l'un des cinq autres.

L'affaire de M. de Lamotte fut d'abord instruite devant le troisième tribunal, mais bientôt un ordre du ministre de la justice enjoignit de transporter au parquet du premier tribunal les pièces du procès.

Le jugement fut rendu le 27 juillet 1792, il portait : « Le tribunal faisant droit sur l'appel interjeté par Marc-Nicolas Lamotte du jugement contre lui rendu le 5 avril dernier par le troisième tribunal établi au palais ;

Attendu que la plainte rendue par le procureur général, au ci-devant Parlement de Paris, le 7 sep-

tembre 1785, n'est signée qu'à la fin et non pas i chaque feuillet, ce qui est contraire à la loi, annule et met l'appellation au néant , ensemble l'arrêt rendu par le ci-devant Parlement de Paris le 5 décembre 1785;

Néanmoins , vu la gravité du délit , ordonne que ledit Lamotte demeurera en état d'arrestation, et que les pièces de la procédure demeureront jointes pour servir de mémoire seulement au procès, lequel sera envoyé par- devant le directeur du juré pour statuer ce qu'il appartiendra ' . »

C'est donc là purement et simplement une cassation pour vice de forme , et non pas une réhabilitation 9 comme le prétend l'éditeur des Mémoires du comte de Lamotte a .

M. de Lamotte resta donc en prison, et si le tribunal criminel du département de Paris ne statua pas sur son sort, c'est que les journées de septembre , arrivées quelque temps après , lui ouvrirent les portes de la Conciergerie , d'où il sortit en triomphateur aux cris de joie des massacreurs.

Si madame de Lamotte avait eu plus de patience, elle aussi eût obtenu en ces journées fameuses la même ovation que son mari ; les tueurs de la Salpétrière se seraient inclinés devant elle , devant cette grande victime de la tyrannie de Marie-An toi nette!

Nous ne suivrons pas M. de Lamotte dans les

1 Moniteur de 1702, n» 220.

* Mémoires du comte de Lamotte, p. 254, titre courant.

nombreux incidents dont fut parsemé le reste de sa vie; bornons-nous à dire qu'incarcéré pendant la Terreur, il fut mis en liberté après la chute de Robespierre ; il était alors remarié avec une jeune personne de dix-huit ans qu'il avait connue durant sa captivité.

Le gouvernement de l'Empereur n'eut pas ses sympathies , et ce fut avec joie qu'il vit le retour des Bourbons. Dans ses mémoires, sans doute pour faire preuve d'impartialité, M, de Lamotte affecte d'exalter Louis XVI et sa conduite vis-à-vis de lui , pour pouvoir plus à son aise outrager la Reine. Aussi explique-t-il par les bienfaits qu'il reçut de l'infortuné monarque le bonheur que lui causa la restauration de Louis XVIII.

Cependant ce ne fut pas la plus belle époque de la vie de M. de Lamotte : devenu veuf une seconde fois, accablé d'infirmités, il se trouvait dans une profonde misère. C'est alors que son esprit inventif lui procura un moyen pour essayer d'en sortir.

Nous l'avons déjà vu négocier en Angleterre avec Gray et Jefferyes les lambeaux du collier, à Paris avec M. de Laporte le pamphlet de sa femme; ce sont ses propres Mémoires qu'il va maintenant mettre en vente.

On comprend facilement que l'annonce d'un livre dans lequel M. de Lamotte raconterait sa vie et celle de sa femme à sa manière, n'était pas faite pour plaire infiniment au gouvernement des Bour-

bons, aussi la police d'alors chercha-t-ellc à empêcher cette publication.

On voulait d'abord arrêter le vieillard, encore sous le coup d'une condamnation à perpétuité aux galère$; mais évoquer un arrêt criminel du Parlement après la Révolution, après l'Empire, après l'institution des nouvelles juridictions, et surtout après la prescription acquise à la contumace, n'était pas possible ; aussi résolut-on de négocier.

Les prétentions de M. de Lamotte étaient modestes : 300 ou 400 francs de rente vipère et son admission à l'hospice de Chaillot, telles étaient ses demandes en 1828.

On ignore quel fut le sort de cette négociation; quoi qu'il en soit, ses mémoires manuscrits furent déposés par lui dans les bureaux de la police. Ce dépôt fut— il fait en vertu d'une transaction ou bien à la suite d'une saisie arbitraire, c'est ce que nous ne saurions dire.

Ce ne fut qu'en 1858 que ces mémoires parurent, publiés pour la première fois avec une préface par M. Louis Lacour.

Le vieux comte de Lamotte promena les dernières années de sa vie sous les fameuses galeries de bois du Palais-Royal. Il mourut accablé d'infirmités et de misère, au mois de novembre 1831.

Nous sommes au 14 octobre 1793; celle qui s'appelait autrefois Marie-Antoinette , et que tous nomment à présent la veuve Capet, comparaît devant le tribunal révolutionnaire. Elle est condamnée d'avance, et cependant son procès s'instruit comme si de la discussion des faits devait sortir autre cbose qu'un jugement de mort.

Le greffier Fabricius donne lecture de l'acte d'accusation qu'a dressé contre elle l'accusateur public Fouquïer-Tinville , de cet échafaudage de mensonges et d'outrages qu'il a été ramasser dans la fange des ruisseaux ou dans les déclarations d'Hébert.

Au milieu de toutes ces imputations calomnieuses, il en est une que l'on cherche en vain, une que l'on ne trouve pas : Fouquier n'a pas un mot pour flétrir la conduite de la ci-devant Reine dans l'affaire du collier, il n'en parle même pas.

Eh quoi ! tous ces faits étaient-ils donc si anciens qu'on en eût perdu le souvenir? La génération de 1793 avait-elle donc oublié les événements de 1786, et la Fie de Jeanne de Saint-Remy , réimprimée en 1792 par le libraire Garneiy, n'avait -elle donc rencontré que des lecteurs incrédules ?

Comment l'accusateur public, qui gratifie la Reine aitbètcs do fr'vcdâjniulr, Mëdicis, Messaline,

Branchant, oublie-t-il la conduite de l'accusée avec madame de Lamotte, cette victime immolée à ses caprices ? Comment Fouquier, qui compare Marie- Antoinette à Jgrippine, ne trouve-t-il pas dans son indignation révolutionnaire quelques paroles bien senties pour flétrir les intrigues de la veuve Capet avec Rohan, qualifié ci-devant de cardinal ^ comme on disait alors? Et dans tout le cours du procès, comment se fait-il qu'on ne rencontre que ces mots qui se rapportent au collier :

a Le président à l'accusée. — Connaissez-vous la femme Lamotte ?

» L 'accusée. — Je ne l'ai jamais vue.

» Le président. — N'a-t-elle pas été votre victime dans l'affaire du collier ?

» L'accusée. — Elle n'a pas pu l'être, puisque je ne l'ai jamais vue. »

Et voilà tout, plus rien, pas un mot de plus.

Pourquoi ce silence, pourquoi cet oubli trop singulier pour n'être pas volontaire? Ah! c'est que l'on savait déjà la vérité sur cette affaire; c'est que les mensonges de madame de Lamotte n'avaient trompé personne, et que la majorité du public voyait en elle la vraie, la seule coupable.

Arrêtons-nous et ne cherchons plus d'autres preuves ; le silence de Fouquier-Tinville n'est-il pas le meilleur témoignage que l'on puisse souhaiter en faveur de Marie- Antoinette ?

Ce n'est pas, on le comprend, pour le stérile plan

sir de retracer les turpitudes des époux Lamotte que nous avons pris la plume, notre but est tout autre : à laide des pièces authentiques , nous avons essayé de raconter à notre tour le procès du collier, et de notre travail résulte pour nous la conviction intime que Marie- Antoinette a été complètement étrangère à toute cette malheureuse affaire.

Telle n'est pas l'opinion d'un érudit estimable, qui a préféré rechercher la vérité plutôt dans les pamphlets de M. et madame de Lamotte que dans les pièces de la procédure, et qui, par suite de la source impure où il a puisé ses renseignements, en est arrivé à écrire les paroles suivantes : « Capricieuse et coquette, Marie-Antoinette, après avoir désiré le collier, l'avait refusé faute d'argent, puis s'était repentie de ce refus. Le cardinal de Rohan persuada alors à la Reine qu'elle l'obtiendrait, par son entremise, à des conditions meilleures qu'on ne les lui faisait. Son but était d'occuper de sa personne et de faire revenir sur son compte Marie- Antoinette, qui depuis longtemps lui montrait une vive aversion. En acceptant, la Reine trouva encore moyen d'atteindre l'homme qu'elle haïssait par les espérances même de bonheur qu'elle le laissa accumuler. L'ingratitude qu'elle réserva au service qu'on lui rendait fut une nouvelle vengeance.

» Elle en tira une autre de la façon dont elle compromit le cardinal avec une coureuse d'aventures que le hasard leur avait donnée comme intermé-

diaire. La bassesse de Rohan amusa la Reine. Par l'assurance d'une marque de faveur, elle l'amena jusqu'à baiser, dans une intrigue de comédie, le pied d'une grisette qu'il avait prise pour elle. Cependant la Reine, qui s'était engagée à payer à jour fixe le prix du collier, s'aperçut bientôt qu'il lui serait impossible de le faire, et pour ne pas paraître refuser, elle demanda une réduction de 200,000 fr. sur le prix convenu. O supplice ! cette réduction fut accordée et Marie- Antoinette obligée de solliciter un nouvel atermoiement. Les joailliers se fâchèrent, et Breteuil , ennemi de Rohan , homme bas et rancunier, instruit de leurs plaintes, courut chez la Reine et lui posa cette alternative : « Voilà ce que vous avez fait à l'insu du Roi , vous serez perdue si vous ne consentez pas à perdre le cardiual. » Il n'y avait pas d'hésitation possible : Louis de Rohan fut sacrifié ! . »

Où donc faut-il chercher la vérité, est-ce dans les conclusions de M. Lacour, ou dans ce que nous venons de raconter? Le lecteur prononcera.

Pour nous, la question n'est pas douteuse, et nous nous estimerons trop heureux , si notre travail a un peu éclairé le débat, d'avoir contribué, dans la mesure de nos forces, à venger la grande mémoire de la Reine des injures auxquelles elle est encore en butte .

1 L. Lacour, Mémoires du comte de Lamotle-Valois , préface, p. 30 et 31.

Page 1