DEUXIEME INTERROGATOIRE DE RETAUX DE VILLETTE
Du vendredi 5 mai 1786.
Par-devant nous Jean-Baptiste-Maximilien-Pierre Titon , conseiller du Roi au Parlement , a été amené, en l'une des salles du gouvernement du château de la Bastille, le nommé Rétaux de Villette.
Interrogé de ses nom, surnoms, âge, qualité et demeure ,
A répondu se nommer Louis-Marc-Ântoine Rétaux de Villette, âgé de trente-deux ans, ancien gendarme, demeurant, avant sa détention, rue Saint-Louis, au Marais.
Interrogé quels sont les faits dont il a connaissance relatifs au marché du collier, sommé de nous dire ce qui l'a précédé et ce qui l'a suivi,
1 Archives de F Empire, X», 2576.
A répondu qu'il a connaissance que M. le cardinal» dans le désir de plaire à la Reine pour parvenir au premier ministère, a engagé la dame de Lamotte, laquelle lui avait dit que, d'après la scène où elle s'était jetée aux pieds de la Reine, elle continuait à voir Sa Majesté, à parler en sa faveur; ce qu'elle lui dit avoir fait; que M. le cardinal la pressant de lui foire obtenir un rendez-vous, elle imagina la scène de la fille d'Oliva, qui est avouée par tout le monde; que la seule preuve qu'il puisse donner de ce qu'il avance , tous les papiers de part et d'autre étant brûlés, est l'aveu que pourrait faire M. le baron de Planta, qui remit à la dame de Lamotte une lettre écrite par M. le baron de Breteuil à M. le cardinal, par laquelle on lui faisait connaître les intentions de Sa Majesté pour qu'il restât dans son diocèse ainsi que les autres évêques, avec d'autres lettres de lui et un projet et des observations écrites de la main du baron de Planta pour le faire premier ministre, papiers dans lesquels était marqué le mécontentement de M. le cardinal contre M. le baron de Breteuil, que lui, répondant, a vus, auxquels il a fait réponse sous la dictée de la dame de Lamotte, et qu'il a brûlés par ordre de ladite dame ; que dans les lettres écrites très-fréquemment par M. le cardinal à la dame de Lamotte pour être remises à la Reine, il y avait aussi des mécontentements contre une maison, qu'il croit être celle de Polignac; que lui, répondant, a fait différentes réponses à ces différents objets, sous la dictée de la dame de Lamotte; que si M. le cardinal a été
trompé pour le collier, c'est cette ambition qui a été le principe de son aveuglement et de sa duperie inexplicable, que la dame de Lamotte a mise à profit; que ce fut à peu près dans le mois de janvier 1785 que la dame de Lamotte lui montra le marché du collier pour qu'il le signât, ce qu'il a fait sur l'assurance qui lui a été donnée que cet écrit ne sortirait pas des mains de M. le cardinal, qui ne devait en foire usage que pour le montrer aux joailliers, ce dont M. le cardinal est convenu lui-même dans sa confrontation vis-à-vis de lui répondant; que la dame de Lamotte lui avait prorais de reprendre le marché pour le détruire; qu'il croit aussi devoir à la vérité de dire qu'elle lui avait encore promis une forte récompense , et qu'elle ne lui a pas tenu parole ; que lui, répondant, par cette faute, n'a pas cru commettre et ne croit pas avoir commis, quoi qu'on en puisse dire, un crime de faux, puisqu'il n'a pas contrefait l'écriture de la Reine , et que la signature qu'il a employée n'est point et ne peut être celle de Sa Majesté; qu'il n'a même point contrefait sa propre écriture; qu'enfin il n'a point fait usage de cet écrit, qu'il n'en a tiré aucun produit, et qu'il en est toujours réduit au même état de fortune, n'ayant de plus que la malheureuse affaire que l'on juge , et qu'il doit à son faible et à la facilité de son caractère.
Interrogé si lorsqu'il a écrit les approuvé et la signature il savait que l'écriture du marché était de la main du cardinal,
À répondu que oui , puisqu'il en avait vu fréquent-
ment des lettres adressées à la dame de Lamotte, ainsi qu'il vient de nous le déclarer.
Interrogé si le cardinal a pu savoir par la dame de Lamotte ou par quelque autre voie que l'écriture des approuvé et la signature étaient fausses, et à quelle époque le cardinal a pu le savoir,
À répondu qu'il ignore si M. le cardinal en avait connaissance, mais que l'écriture était la même que celle des lettres qu'il a écrites sous la dictée de la dame de Lamotte comme venant de la Reine.
Interrogé s'il a écrit sous la dictée de la dame de Lamotte ou pour elle d'autres lettres adressées au cardinal pour des affaires particulières,
À répondu qu'il ne se souvient que d'un mémoire pour le frère de la femme de chambre de la dame de Lamotte, aveugle, qu'elle désirait faire entrer aux Quinze- Vingts.
Interrogé s'il a écrit, à l'époque du marché du collier, d'autres lettres comme venant de la Reine et adressées au cardinal ,
À répondu que oui.
Avons interpellé le répondant de déclarer s'il n'a pas entre autres écrit une lettre commençant par ces mots : « Je n'ai pas coutume de traiter ainsi avec mes joailliers. »
A répondu qu'il ne se le rappelle pa$.
Interrogé si la dame de Lamotte lui a avoué ou confié que le cardinal a été instruit que c'était le répondant qui avait écrit les approuvé et la signature ,
À répondu que la dame de Lamotte lui avait dit qu'elle avait fait part à M. le cardinal et aux joailliers que ce n'était pas l'écriture de la Reine, ne peut pas dire à quelle époque, dans la crainte de se tromper.
À lui représenté que n'ayant écrit les approuvé et la signature que sur l'assurance que le papier ne sortirait pas des mains de M. le cardinal , il savait quel était l'usage que le cardinal en devait faire,
A répondu qu'ayant vu le marché, il se doutait bien de l'usage qu'on pourrait en faire.
Interrogé si la dame de Lamotte lui a fait part des motifs qu'elle avait lorsqu'elle l'a engagé à écrire ces approuvé,
A répondu qu'il n'a d'autre connaissance de ses projets, sinon un but d'intrigue qui était visible.
Interrogé s'il sait quand le collier a été livré au cardinal ,
A répondu que non.
Interrogé s'il sait si le cardinal a remis le collier à la dame de Lamotte, et à quelle époque ,
A dit que non.
Interrogé si ce n'est pas lui qui, le 1 er février, a été chez la dame de Lamotte, à Versailles, un moment après que le cardinal y était entré , et s'il ne s* est pas annoncé comme apportant une lettre de la Heine pour qu'on lui remit le collier,
A répondu que non et qu'il prouve que le collier d'j pu lui être remis d'après mémo l'accusation de M. I* cardinal, qui )'u signalé comme ayant des sourcils
noirs, une figure maigre et pâle, et que cela ne lui ressemble nullement , et par la suite de sa confrontation avec M. le cardinal, dans laquelle il a fait voir le peu de vraisemblance et la contradiction qui y régnaient; qu'il ne l'a point reçu, quoiqu'il en ait été accusé par lui comme ayant vu cette remise, ce qui est de toute fausseté.
Interrogé s'il a su que le collier a été dépecé ,
À. répondu qu'il en a connaissance par les diamants qu'on l'avait chargé de vendre.
A lui représenté qu'ayant été chargé de vendre des diamants, il a dû être inquiet de l'effet qu'avait produit sa signature , et qu'ainsi il devait faire des que»* tions h la dame de Lamotte et même au cardinal ,
A répondu qu'il n'a pu en faire à M. le cardinal, qu'il n'avait jamais vu ; qu'il avait témoigné en effet ses inquiétudes à la dame de Lamotte ; qu'elle l'avait rassuré en lui disant que l'écrit était toujours entre les mains de M. le cardinal.
Interrogé s'il sait si le cardinal a eu connaissance ou pu en avoir que la dame de Lamotte vendait des diamants provenant du collier,
A répondu qu'il l'ignore.
Avons interpellé le répondant de déclarer pourquoi, au moment où il a été arrêté et dans $es précédents interrogatoires, il n'a pas dit les faits qu'il vient de nous déclarer; quelles sont les considérations qui l'en ont empêché, et ai c'est par suite d'un plan concerté entre la dame de Lamotte et lui au moment où ils se
sont séparés au mois d'août, ou de quelque autre plan concerté depuis,
A répondu qu'il n'a rien avancé de faux dans ses interrogatoires ; que seulement dans le premier , il n'a pas avoué directement dans la crainte de compromettre d'autres personnes, et dans l'espoir que cela serait ignoré; mais qu'aujourd'hui, où il a lieu de craindre d'être le seul contre lequel on ait la preuve juridiquement acquise, il a cru devoir rendre hommage à la vérité.
A lui demandé si le sieur de Cagliostro a eu quelque connaissance du marché du collier, du dépècement qui a pu en être fait et de la vente des diamants,
A dit qu'il le croit absolument innocent dans toute l'affaire du collier.
A lui représenté le marché du collier dont il s'agit, l'avons sommé de déclarer s'il reconnaît Y approuvé et la signature apposés audit marché pour être en entier de son écriture, ainsi qu'il vient de nous le déclarer,
Ledit Rétaux de Villette, après avoir examiné attentivement ledit marché, a dit qu'il reconnaît tant les approuvé que la signature pour être en entier de son écriture.
Et ledit marché n'a été paraphé ni par le répondant ni par nous, l'ayant été ci-devant.
Interrogé s'il n'a jamais été repris de justice ou en prison ,
A dit qu'il n'a été détenu qu'une seule fois à Genève pour le fait du procès actuel.
Interrogé s'il veut en croire les témoins, À dit que oui, s'ils disent vérité.
Titon. Rétaux de Villette.