‹ Marie-Antoinette et le procès du collier d'après la procédure instreite devant le parlement de ParisChapitre 2 sur 29 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Démontrer que le collier de diamants acheté au nom et à Finsu de Marie- Antoinette par le cardinal de Rohan, a été volé, dépecé et vendu par le comte et la comtesse de Lamotte-Valois ;

Arriver à cette preuve par F examen critique de la procédure instruite par le Parlement de Paris dans cette malheureuse affaire ;

Venger la Reine des calomnies que ses contemporains ont répandues contre elle, et dont quelques historiens modernes se sont trop complaisamment faits les échos ;

Dire enfin la vérité sur le fameux procès du collier,

Tel est le but que j'ai essayé d'atteindre en écrivant ce livre.

Je croirais manquer à tous Us devoirs que m'im- v pose la reconnaissance, si je ne rertierciais ici le savant directeur général des Archives de FEmpire,

vin PREFACE.

qui veut bien encourager les travaux personnels des archivistes placés sous ses ordres et les autoriser à recueillir, en dehors du temps consacré aux services administratifs, les éléments que les Archives offrent en si grande abondance pour les ouvrages historiques.

On reconnaîtra là l'esprit élevé et les vues libérales qui distinguent si particulièrement M. le comte de Laborde.

Les autographes intéressants que le lecteur trouvera plus loin en fac-similé sont tirés de la magnifique collection de M. Feuillet de Conches.

Le célèbre auteur des Causeries d'un curieux, dont F obligeance est si connue de tous les hommes de lettres, a bien voulu nous permettre d'en faire prendre copie et de les publier.

Ce ne sera pas la partie la moins curieuse des

documents inédits que renferme l'ouvrage que Ton

va lire.

ET

An mois de décembre 1778, lors de la naissance de Madame Royale, fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette , les joailliers de la couronne Bôhmer et Bassenge s'occupaient depuis longtemps de réunir les plus beaux diamants qui se trouvaient dans le commerce pour en composer une parure ayant la forme d'un collier à plusieurs rangs.

Ils présentèrent par l'entremise du premier gentilhomme de service leur joyau au roi de France. La beauté des diamants éblouit Louis XVI , qui résolut d'en faire un présent de relevailles à la Reine ; celle-ci refusa absolument le cadeau que lui offrait le Roi, et fit cette réponse si connue : « Nous avons plus besoin d'un vaisseau que d'un bijou '. »

Bôhmer, désespéré de ce refus parce qu'il avait placé dans ce collier tout son avoir, et qu'il avait

1 Correspondance secrète de la cour de Louis X VI.

î M A III E- ANTOINETTE

même contracté des dettes pour le terminer ' , parcourut l'Europe entière pour tâcher de le vendre. Partout l'énormité du prix, 1,600,000 fr., empêcha la négociation de réussir. Ce fut donc à Marie-Antoinette qu'il s'adressa de nouveau, mais inutilement. Ses propositions furent rejetées.

Le malheureux joaillier recommença ses démarches auprès des cours étrangères, mais toujours en vain ; un moment il crut qu'il allait enfin vendre son collier en Portugal, mais là encore il échoua.

Bôhmer, à bout de sollicitations, et ne sachant plus comment se défaire d'un bijou qui le ruinait, fit demander une audience à la Reine ; Marie- Antoinette le reçut ; elle avait avec elle sa jeune fille :

Voici en quels termes madame Campan raconte cette entrevue : « Bôhmer se jette à genoux, joint les mains, pleure et s'écrie : — Madame, je suis ruiné, déshonoré, si vous n'achetez mon collier. Je ne veux pas survivre à tant de malheurs. D'ici, madame, je pars pour aller me précipiter dans la rivière. — Levez- vous, Bôhmer, lui dit la Reine avec un ton assez sévère pour le faire rentrer en luimême; je n'aime point de pareilles exclamations, et les gens honnêtes n'ont pas besoin de supplier à genoux. Je vous regretterais si vous vous donniez la mort comme un insensé auquel je prenais intérêt,

1 Le financier Baudard de Saint-James, entre autres, lui avait prêté sur le collier une somme de 200,000 livres. (Mémoire justificatif pour le cardinal de Rohan.)

mais je ne serais nullement responsable de ce malheur. Non-seulement je ne vous ai point commandé l'objet qui cause en ce moment votre désespoir, mais toutes les fois que vous m'avez entretenue de beaux assortiments, je vous ai dit que je n'ajouterais pas quatre diamants à ceux que je possédais. J'ai refusé votre collier; le Roi a voulu me le donner, je l'ai refusé de même; ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas; je vous sais très-mauvais gré de vous être permis cette scène de désespoir en ma présence et devant cette enfant. Qu'il ne vous arrive jamais de choses semblables ; sortez ! ! »

Quelques mois se passèrent sans qu'on entendit parler du joaillier, et la Reine se flattait de l'espoir qu'il avait enfin vendu le collier, lorsque le financier Baudard de Saint- James la fit tout à coup prévenir que Bôhmer reparlait de ses diamants et les prétendait achetés par Sa Majesté.

Marie- Antoinette chargea madame Campan de prendre quelques renseignements sur cette affaire, et un dimanche, au moment où la femme de chambre de la Reine se rendait à la messe, elle aperçut le joaillier, à qui elle demanda ce que devenait le collier. Bôhmer lui répondit : « Il est vendu au Sultan, qui en a fait l'acquisition pour une favorite. »

Madame Campan s'empressa de rapporter cette

1 Mémoires de madame Campan, chap. xn.

nouvelle à Marie-Antoinette, qui s'écria « qu'elle ne concevait pas qu'on achetât à Paris des diamants pour le Grand Seigneur » .

On était alors en 1785, et la cour de Versailles se préparait à assister au baptême du fils du comte d'Artois, le duc d'Angoulême. Louis XVI et la Reine firent à cette occasion présent au jeune prince d'un nœud d'épaule, de boucles et d'une épée. Ce fut Bôhmer qui fut chargé de ces diverses fournitures. En les remettant à Marie-Antoinette, il lui présenta une lettre dans laquelle se trouvaient consignées des phrases de remercîment. Cette lettre était ainsi conçue : « Madame, nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposés et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus belle et à la meilleure des Reines ' . »

Le contrôleur général entrait chez la Reine au moment où Bôhmer lui remettait cette lettre , il ne put donc avoir de réponse immédiate.

Quant à Marie- Antoinette, elle ne comprit pas un mot à cette épître; elle fit chercher partout son joaillier pour lui en demander l'explication, mais

1 Information, déposition de Basscnge.

celui-ci avait disparu, et la Reine, ne voyant dans ce billet qu'une preuve du dérangement de son esprit, le brûla comme un papier sans importance. Cependant elle résolut de n'avoir plus aucune relation avec cet insensé. « A-t-il encore assorti quelque parure? dit-elle à madame Gampan; j'en serais au désespoir, car je ne compte plus me servir de lui. Si je veux faire changer la forme de mes diamants, je me servirai de mon valet de chambre joaillier, qui n'aura pas même l'ambition de me vendre un karat ' . »

Laissons maintenant la parole à madame Gampan elle-même :

u Aprè^ cet entretien, je partis pour ma campagne à Crespy; mon beau-père y avait du monde à dîner tous les dimanches : Bôhmer y venait une ou deux fois par été. Aussitôt que j'y fus établie, il y vint. Je lui répétai fidèlement ce que la Reine m'avait chargée de lui dire ; il parut pétrifié et me demanda comment la Reine avait pu ne pas comprendre le sens du papier qu'il lui avait présenté.

» — Je l'ai lu moi-même, lui répondis-je, et je n'y ai rien entendu.

» — Cela ne m'étonne pas pour vous, madame, me répondit Bôhmer. Il ajouta qu'il y avait dans tout cela un mystère dont je n'avais pas la confidence, et me demanda un entretien dans lequel il

1 Mémoires de madame Campan, éclaircissements historiques.

m'instruirait de ce qui s'était passé entre la Reine et lui. Je ne pus le lui promettre que pour le soir, à l'heure où les gens de Paris partiraient. Débarrassée des personnes qui exigeaient ma présence dans le salon, je descendis avec Bôhmer dans une allée du jardin. Je crois pouvoir rappeler mot à mot la conversation qui eut lieu entre cet homme et moi.

» Je fus si frappée d'effroi dès le premier moment où je découvris l'intrigue à la fois la plus vile et la plus dangereuse, que chaque mot de cet entretien est profondément gravé dans ma mémoire...

» Étant donc seule avec Bôhmer, je commençai ainsi : •

» — Que signifie le papier que vous .remîtes à Sa Majesté, dimanche, à la sortie de la chapelle?

» — La Reine ne peut l'ignorer, madame.

„ — Pardonnez-moi, elle m'a chargée de vous le demander.

» — C'est un jeu.

„ — Quel jeu voulez-vous qui puisse exister pour une chose aussi simple entre vous et la Reine? La Reine ne s'habille plus que très-rarement, vous le savez ; vous m'avez dit vous-même que la simplicité de la cour de Versailles faisait tort à votre commerce. Elle craint que vous n'inventiez de nouvelles choses, et m'a expressément ordonné de vous dire qu'elle n'ajouterait jamais un diamant de vingt louis à ceux qu'elle possède.

» — Je le crois, madame, elle en a moins be-

soin que jamais ; mais qu'a-t-elle dit sur l'argent?

» — Vous êtes soldé depuis longtemps.

» — Ah! madame, vous êtes dans Terreur; on me doit une bien grosse somme.

» — Que voulez-vous dire?

» — Il faut tout vous avouer; la Reine vous a fait un mystère, elle a acheté mon grand collier.

» — La Reine! elle vous Fa refusé, elle l'a refusé au Roi qui voulait le lui donner.

» — Eh bien, elle a changé d'idée.

» — En changeant d'idée elle en aurait fait part au Roi. Je n'ai pas vu ce collier dans les diamants de la Reine.

n — Elle devait le porter le jour de la Pentecôte* J'ai été bien étonné qu'elle ne l'ait pas fait.

» — Dans quel temps la Reine vous a-t-elle annoncé qu'elle s'était décidée à l'acquisition de votre collier?

» — Elle ne m'a jamais parlé elle-même à ce sujet.

» — Qui donc a été son intermédiaire?

» — Le cardinal de Rohan.

» — Elle ne lui a pas adressé la parole depuis dix ans! Je ne sais par quelle intrigue, mon cher Bôhmer, mais vous êtes volé, le fait est certain.

» — La Reine fait semblant d'être mal avec Son Éminence; mais il est très-bien avec elle.

» — Que voulez-vous dire? La Reine fait semblant d'être mal avec up personnage aussi marquant à la cour! Les souverains font plutôt semblant d'être

bien ! Elle a fait semblant quatre ans de suite de ne pas vouloir acheter ni accepter votre collier. Elle Tacheté et fait semblant de ne s'en point souvenu* puisqu'elle ne le porte pas! Vous êtes fou, mon pauvre Bôhmer, et je vous vois entortillé dans une intrigue qui me fait frémir pour vous et m'afflige pour Sa Majesté. Lorsque je vous demandai il y a six mois ce qu'était devenu le collier et où vous l'aviez placé, vous m'avez dit que vous l'aviez vendu à la Sultane favorite.

„ — J'ai répondu comme la Reine le voulait, c'était elle qui m'avait fait ordonner par M. le cardinal de faire cette réponse.

„ — Mais enfin comment les ordres de Sa Majesté vous ont-ils été transmis?

» — Par des écrits signés de sa main , et depuis quelque temps je suis forcé de les faire voir aux gens qui m'ont prêté de l'argent pour parvenir à les calmer.

» — Vous n'en avez donc jamais reçu?

» — Pardonnez-moi ; j'ai touché en livrant le collier une somme de 30,000 francs en billets de la caisse d'escompte, que Sa Majesté m'a fait donner par M. le cardinal; et vous pouvez être bien sûre qu'il voit Sa Majesté en particulier; car il m'a dit en me remettant cette somme, qu'elle l'avait prise en sa présence dans un portefeuille placé dans le secrétaire de porcelaine de Sèvres qui est dans son petit boudoir.

i» — Tout cela ce sont des mensonges, et vous êtes bien coupable, ayant prêté serment de fidélité au Roi et à la Reine, par les charges que vous possédez auprès de leurs personnes , de traiter à l'insu du Roi pour la Reine, lorsqu'il s'agit d'un objet aussi important , et avec elle sans avoir reçu directement ses ordres l . »

Bôhmer, en sortant de chez madame Campan , se rendit immédiatement à Trianon, et demanda une audience à la Reine; il ne put l'obtenir : Marie- Antoinette était excédée des réclamations constantes de son joaillier; elle ne comprenait pas ce qu'il voulait d'elle et voyait dans toutes ses démarches la preuve d'un commencement d'aliénation mentale : « II est fou, disait-elle, je n'ai rien à lui dire, et je ne veux pas le voir. »

Quelques jours après, madame Campan revint prendre son service à Versailles, et raconta à Marie- Antoinette la conversation qu'elle avait eue avec Bôhmer. L'indignation de la Reine fut à son comble et sa surprise immense quand elle apprit la part que son grand aumônier, le cardinal de Roban, avait prise à cette affaire.

Cependant elle voulut prendre conseil avant d'agir; ce fut au baron de Breteuil et à l'abbé de Vermond qu'elle s'adressa.

Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on

1 mémoires de madame Campan, éclaircissements historiques.

abusait de son nom pour commettre une escroquerie; huit ans auparavant, une dame Cabouet de Villers , avait volé au fermier général Béranger une somme de 200,000 francs en se servant de la signature de Marie- Antoinette.

Le baron de Breteuil et F abbé de Vermond étaient ennemis jurés du cardinal de Rohan , et la communication que leur fit la Reine ne put que leur causer une grande satisfaction. Sans s'arrêter au scandale, sans songer au nom , au rang du personnage incriminé, sans redouter F effet qu'allait produire sur le public une affaire où se trouvait compromis le nom de la Reine, ils conclurent à l'arrestation et à la mise en jugement du cardinal. Ils désiraient sa chute, et ne virept dans l'affaire que Marie-Antoinette soumettait à leurs lumières qu'une occasion de se venger; ils la saisirent.

Quant à la Reine, blessée dans tous ses sentiments les plus intimes, elle voulait également que la justice eût son cours vis-à-vis de M. de Rohan : « Il faut, s'écriait-clle, que les vices hideux soient démasqués; quand la pourpre romaine et le titre de prince ne cachent qu'un besoigneux et qu'un escroc qui ose compromettre l'épouse de son souverain, il faut que la France entière et que l'Europe le sachent. »

« Le 15 août, raconte madame Campan, le cardinal, étant déjà revêtu de ses habits pontificaux, fut appelé à midi dans le cabinet du Roi, où se trouvait la Heine. Le Roi lui dit :

ET LE PROCÈS DU COLLIER. li

» — Vous avez acheté des diamants à Bôhmer?

» — Oui, Sire.

» — Qu'en avez-vous fait?

» — J c croyais qu'ils avaient été remis à la Reine.

» — Qui vous avait chargé de cette commission?

» — Une dame appelée madame la comtesse de Lamotte- Valois , qui m'avait présenté une lettre de la Reine, et j'ai cru faire ma cour à Sa Majesté en me chargeant de cette commission.

» Alors la Reine l'interrompit et lui dit :

» — Comment , monsieur, avez-vous pu croire , vous à qui je n'ai pas adressé la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négociation et par l'entremise d'une pareille femme? •

» — Je vois hien, répondit le cardinal, que j'ai été cruellement trompé l ; je payerai le collier. L'envie que j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fasciné les yeux; je n'ai vu nulle supercherie, et j'en suis fâché.

» Alors il sortit de sa poche un portefeuille dans lequel était la lettre de la Reine à madame de La-

1 C'est à ce moment que, selon l'abbé Georgel (Mémoires, t. II), et selon M. L. Lacour (Mémoires du comte de Lamotte, préface), le cardinal jeta sur la Reine un regard d indignation et de mépris.

L'abbé Geor^el attribue ce mouvement du cardinal à la persuasion où il était d'avoir traité pour la Reine avec les joailliers, et à sa confiance dans la correspondance que madame de Lamotte entretenait avec lui sous le nom de Marie- Antoinette.

motte, pour lui donner cette commission. Le Roi la prit, et la montrant au cardinal, lui dit :

» — Ce n'est ni l'écriture de la Reine ni sa signature ; comment un prince de la maison de Roban et un grand aumônier de France a-t-il pu , croire que la Reine signait Marie- Antoinette de France? Personne n'ignore que les reines ne signent que leur nom de baptême. Mais, monsieur, continua le Roi en lui présentant une copie de sa lettre à Bôhmer, avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci?

» Le cardinal , après l'avoir parcourue des yeux :

» — Je ne me souviens pas, dit- il, de l'avoir écrite.

» — Et si l'on vous montrait l'original signé de vous ?

n — Si la lettre est signée de moi, elle est vraie.

„ — Expliquez-moi donc , continua le Roi , toute cette énigme; je ne. veux pas vous trouver coupable, je désire votre justification. Expliquez-moi ce que signifient toutes ces démarches auprès de Bôhmer, ces assurances et ces billets?

» Le cardinal pâlissait alors à vue d'oeil, et s'appuyaut contre la table :

»> — Sire, je suis trop troublé pour répondre à Votre Majesté d'une manière

» — Remettez-vous, monsieur le cardinal, et passez dans mon cabinet , vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre ; écrivez ce que vous avez à me dire.

» Le cardinal passa dans le cabinet du Roi, et revint un quart d'heure après avec un écrit aussi peu clair que l'avaient été ses réponses verbales ; le Roi dit alors :

» — Retirez- vous , monsieur.

» Le cardinal sortit de la chambre du Roi avec le baron de Breteuil, qui le fit arrêter par un souslieutenant des gardes du corps, avec ordre de le mener jusqu'à son appartement ; M. d'Agoult, aidemajor des gardes du corps, s'en empara ensuite et le conduisit à son hôtel et de là à la Bastille. Mais pendant que le cardinal n'avait avec lui que le jeune sous-lieutcnaut des gardes , fort troublé lui-même d'avoir à exécuter un pareil ordre , Son Ëminence rencontra son heiduque à la porte du salon d'Hercule ; il lui parla en allemand, puis demanda au souslieutenant s'il pouvait lui prêter un crayon. L'officier lui donna celui qu'il portait sur lui, et le cardinal écrivit à M. l'abbé Georgel, son grand vicaire et son ami, de brûler à l'instant même toute la correspondance de madame de Lamotte et en général toutes ses lettres. Cette commission fut exécutée avant que M. de Crosne, lieutenant de police, eût reçu de M. le baron de Breteuil Tordre de mettre sous les scellés les papiers du cardinal l . »

M. de Rohan fut écroué le même jour à la Bastille; trois jours après, madame de Lamotte était

1 Mémoires de madame Campan, chap. xn.

arrêtée à Bar-sur- Aube , ramenée à Paris et emprisonnée à son tour dans la forteresse qui renfermait déjà le cardinal.

Madame de Lamotte (Jeanne de Saint-Remy de Valois), naquit à Fontette, département de F Aube, le 22 juillet 1756. Elle était le second enfant de Jacques de Saint-Remy de Valois, qui s'était appelé d'abord de Luz , puis plus tard de Valois, baron de Saint-Remy, et descendait au septième degré de Henri de Saint-Remy, fils de Henri H, roi de France, et de Nicole de Savigny, dame de Saint- Remy, de Fontette, du Chatelier et de Noëz f .

Depuis longtemps déjà cette famille était tombée dans l'indigence . Madame Campan cite une réponse curieuse de l'un de ses membres à Louis XIII, qui lui demandait ce qu'il faisait dans ses terres. Ce baron de Saint-Remy était criblé de dettes, il répondit fièrement au Roi : « Sire, je ri y fais que ce que je dois. » Cette repartie parut digne d'un descendant des Valois, mais elle fut appréciée à sa

1 Mémoire sur la maison de Saint-Remy de Valois, certifié le 6 mai 1776, par Antoine-Marie d'IIozicr de Sérigny, juçe d'armes de la noblesse de France. (Voyez Vie de Jeanne de Saint-Remy de Valois, ci-devant comtesse de Lamotte. A Paris, chez Garnery, rue Serpente, Tan I de la République; t. II, p. 423 et suiv.)

juste valeur quelque temps après, lorsqu'on apprit que ce petit-fils de Henri II faisait de la fausse monnaie avec laquelle il payait ses nombreux créanciers l .

Le père de madame de Lamotte ne s'écarta pas de la voie que lui avaient tracée ses ancêtres. 'C'était, dit M. Beugnot dans ses Mémoires 8 , « un homme de forme athlétique , qui vivait de la chasse , de dévastations dans les forêts, de fruits sauvages et même de vols de fruits cultivés » .

Il avait séduit la fille du concierge de sa maison de Fontette, et en avait eu, le 25 février 1755, un fils , Jacques de Saint-Remy de Valois , qu'il lé;gitima par le mariage avec sa mère le 14 août de la même année*.

Cette union fut trop féconde; outre ce fils et Jeanne, qui vint au monde Tannée suivante, le baron de Valois eut encore deux autres filles. Cet accroissement de famille augmenta encore l'état de gêne dans lequel il vivait ; enfin il en était réduit presque à la mendicité quand, cédant aux ambitieuses sollicitations de sa femme , il résolut de venir à Paris tenter fortune et tacher d'y battre un peu monnaie avec son nom de Valois 4 .

* Mémoires de madame Campan , chap. xn.

5 Mémoires de Beugnot, cités par L. Lacour dans ses Mémoires du comte de Lamo (te- Valois f p. 15.

1 Mémoire sur la maison de Saint-Remy de Valois, etc. , p. 426.

4 Mémoires du comte de Lamotte - Valois , publiés par L. Lacour. Paris, Poulet-Malassis , 1858, p. 10.

Le départ ressembla à une fuite. Le baron et sa femme quittèrent Fontette au milieu de la nuit, emmenant avec eux trois de leurs enfants, et laissant le quatrième, petite fille encore au berceau, suspendu aux fenêtres de son parrain , paysan aisé du pays l . C'était là, il faut en convenir, une singulière manière de faire appel à sa charité.

Les ressources de la famille de Valois n'étaient pas considérables. A Vaugirard, près Paris, il ne lui restait plus rien; et la petite Jeanne, celle qui deviendra plus tard madame la comtesse de Lamotte , allait mendier dans les rues en disant , pour exciter la compassion des passants : « Ayez pitié d'une orpheline qui descend en ligne directe de Henri II, roi de France 8 . »

Enfin , après une série de longs jours passés à solliciter la charité publique, le baron de Valois finit par entrer à 1* Hôtel-Dieu, où il mourut le 16 février 1762'. 8a femme se lia avec un misérable soldat nommé Raymond, qui eut l'impudence de s'approprier les titres du défunt et de mendier publiquement, sous le titre de baron de Valois, à la porte des Tuileries , ce qui le fit condamner par le Châtelet à cinq ans de bannissement, et finit par disparaître

1 Mémoires du comte de Lamotte, p. 18.

1 Mémoires du comte de Lamotte, p. 19.

1 Mémoire sur la maison de Saint-Remy de Valois, etc. , p. 42«.

avec lui en laissant à ses enfants , pour toute provision , un petit sac de noisettes ' .

Abandonnés par leur mère, les orphelins furent recueillis par la marquise de Boulainvilliers, qui plaça les deux sœurs dans un pensionnat à Passy, où la plus jeune mourut quelque temps après de la petite vérole.

Restée seule dans l'institution, Jeanne de Saint- Remy ne tarda pas à en sortir pour entrer en qualité d'apprentie chez une maîtresse couturière, d'où une maladie assez grave l'obligea bientôt de sortir*. Après sa guérisou , elle rentra chez une autre couturière, mais elle finit par laisser là l'apprentissage.

Cependant madame de Boulainvilliers ne négligeait pas les intérêts de ses protégés. Le fils du baron de Valois avait été placé par ses soins dans la marine et s'y conduisait bien : grâce aux sollicitations de sa bienfaitrice, il obtint de Louis XVI une pension de huit cents livres. Jeanne et sa sœur, celle qui avait été laissée à la fenêtre du paysan de Fontette, jouirent de la même faveur.

Cependant Jeanne grandissait près de la marquise de Boulainvilliers. Sans être belle, elle avait de la grâce et savait plaire. Le mari de sa protectrice, M. de Boulainvilliers, ne fut pas insensible aux charmes naissants de la jeune fille. Sa tendresse

1 Mémoires du comte de Lamotle , p. 25.

3 Mémoires du comte de Lamotle, p. 33.

se manifestait par des attentions prévenantes et même par des présents. Mademoiselle de Valois accueillait fort mal les assiduités de son vieil amoureux; enfin, celui-ci se lassa de soupirer inutilement , et en véritable roué de la cour de Louis XV, il résolut de séduire l'enfant qui habitait sous son toit.

« Tout le monde , dit madame de Lamotte dans ses mémoires ', s'était retiré pour se livrer an repos, et il régnait partout un silence profond, lorsque M. de Boulainvilliers , qui ne s'était pas couché et qui avait pris toutes ses mesures pour ne rencontrer aucun obstacle , sortit à pas lents de son appartement pour entrer dans le mien, où Je reposais dans la sécurité de l'innocence.

» La faible lueur d'une lanterne sourde qu'il tenait à la main guidait ses pas ; au mépris des lois de l'hospitalité et sans égard pour la faiblesse de ma santé, il ouvrit la porte de ma chambre; mais le bruit qu'il ne put s'empêcher de faire m'éveilla, et j'entr' ouvris mes rideaux.

» Ciel ! que vis-je ! Le marquis de Boulainvilliers en robe de chambre et en pantoufles, tenant en main une lanterne qu'il alla placer sur une console ; ma terreur ne peut se décrire , tous mes membres frissonnèrent ; mais mon étonnement fut plus grand encore que mon effroi.

1 Vie de Jeanne de Samt-Remy de Valois, ci-devant comtesse de Lamotte, etc., t. I, p. 106 etauiv.

» Mes yeux se dessillèrent tout à coup ; je ne vis plus dans l'homme que j'aimais comme un père, que je regardais comme mon protecteur, comme le gardien de mon innocence, qu'un ennemi cruel, qu'un être vil qui voulait rite perdre. Ses soins, ses prévenances, les présents qu'il m'avait faits, ne me parurent plus que des pièges tendus à mon inexpérience et à ma bonne foi ; je détestai tout ce que j'avais reçu de sa main , et l'indignation succéda à l'attachement dont j'avais cru devoir payer ses bienfaits. Avec de tels sentiments, il ne fallait pas de grands efforts de vertu pour lui résister.

» Le marquis, voyant l'excès de mon agitation que je ne cherchais pas à dissimuler, me supplia de me calmer, de ne rien craindre de sa part, de compter sur sa discrétion, sur sa délicatesse. Prières, promesses, menaces, il mit tout en œuvre pour vaincre ma résistance. Je n'écoutai rien, et voyant qu'il osait approcher de mon lit , je lui dis d'une voix ferme que mes cris allaient alarmer toute la maison, si dans l'instant même il ne sortait de ma chambre.

» Cette menace eut tout l'effet que je pouvais

désirer; craignant que je ne rendisse compte à

madame de Boulainvilliers de sa conduite à mon

égard, il sortit de ma chambre en maudissant ce

qu'il appelait mon opiniâtreté, jurant que je ne

tarderais pas à me repentir et qu'il serait vengé de

mes refus. »

Ces tentatives, qui pouvaient se renouveler, décidèrent Jeanne de Valois à se réfugier à l'abbaye de Longchamps, où elle emmena sa plus jeune sœur, que la marquise de Boulainvilliers avait retirée des mains du paysan de Fontette l ; mais le séjour qu'elles y firent fut de courte durée, et les deux sœurs, pour des motifs d'économie, résolurent d'aller habiter i Bar-sur- Aube, leur pays natal.

Installées d'abord chez les bénédictines de cette ville, elles ne tardèrent pas à céder aux sollicitations d'une dame Clausse de Surmont, qui les logea chez elle moyennant 400 livres de pension pour chacune.

Ce fut là que Jeanne de Valois rencontra pour la première fois M. de Lamotte % neveu de madame de Surmont.

M. de Lamotte était, au moins s'il faut l'en croire, d'une ancienne famille. Henri IV avait écrit à l'un de ses ancêtres : « A notre ami et féal chevalier de Lamotte. » Sept de ses aïeux étaient morts au service, décorés de la croix de Saint-Louis, et son père avait été tué le 1 er août 1759 à la bataille de Minden •.

M. de Lamotte n'avait que cinq ans quand son père mourut ; après une éducation plus que superficielle, il fut admis dix années plus tard dans la

• Mémoires du comte de Lamotte, etc., p. 48.

* Vie de Jeanne de Saint-Remy, etc., t. I , p*. 178 et suiv. 1 Mémoires du comte de Lamotte , etc., p. 6 et 7.

ET LE PROCES DU COLLIER. 2i

gendarmerie, et il y avait déjà douze ans qu'il servait dans ce corps quand les demoiselles de Valois arrivèrent à Bar-sur- Aube , où lui-même se trouvait en congé de semestre.

Au physique, dit M. Beugnot ', «M. de Lamotte était un homme laid, mais bien fait, habile à tous les exercices du corps, et, en dépit de sa laideur, l'expression de sa figure était aimable et douce. Il ne manquait entièrement d'esprit, et ce qu'il en avait était tourné vers les aventures subalternes. «

u Dénué de toute espèce de fortune, continue M. Beugnot 9 , il avait cependant eu le talent de se noyer de dettes ; il ne vivait qu'à force d'industrie et de la pension obligée de 300 livres que M. de Surmont, son oncle, lui faisait pour le soutenir dans la gendarmerie. »

M. de Lamotte ne tarda pas à s'occuper particulièrement de Jeanne de Valois , qui reçut ses avances avec plaisir, et bientôt un mariage fut résolu *.

1 Mémoires de Beugnot , cités par Louis Lacour dans les Mémoires du comte de Valois, p. 55.

9 Mémoires de Beugnot, cités par L. Lacour dans les Mémoires du comte de Lamotte, p. 11.

* Après le mariage de sa sœur, la plus jeune des demoiselles de Valois se retira ù l'abbaye de Jarcy (Seine-et-Oise) ; elle y était encore en 1784. La lettre suivante donnera une idée de la détresse où elle se trouvait à cette époque, et de l'éducation qu'elle avait reçue :

n MARIE-ANTOINETTE

S'il faut en croire M. Beugnot, ce mariage était devenu indispensable. « Dans le même mois, on

a A MONSIEUR L'ABBÉ DE BOURBON *, A SON HOTEL , CLOITRE NOTRE-DAME , A PARIS **.

• De Jarcy, le 30 novembre 1784.

» Monsieur,

» Né tcms pas plus a mon aise actuelement que je ne lai tait lorse que jai eu l'on heure de vous priée de vous loir bien vous intéressé à mon maPheureux sor, et que vous me paru te vous y intéraiser, cela me donne , monsieur la ardiaise de vous réhitéré et vous demandé vos bonté que j'espère trouver en vous, aitemsausi compatissons que vous laite et entendans publiée vos bien fait partout, cela me faites espéré que vous vous devé bien me maitre au nombre de vos heureux , jai eu ausi l'onheure de vous donné deux mémoire pour les présenter a mes dame, vous me dite, monsieur quelle ne pouvai rien dans ce tems la et quil falait atendre un tems plus favorable, ne pouvant plus exciter (lisez exister) sans se coure sait a vous monsieur que jai recoure, diugnié (lisez daignez) donc par grâce y avoir ai car, je vous auré une ternaille obliçasion ; je (ait et feré des veux pour la conservasion de votre sente qui mais et me sera chère toute la vie.

» Je sui monsieur

» Votre très obayscente servante

» De Valois.

» A l'abbaye de Jarcy, près Bri-Comte-Robert. •

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