‹ Marie-Antoinette et le procès du collier d'après la procédure instreite devant le parlement de ParisChapitre 3 sur 29 · MÉMOIRE JOINT A LA LETTRE PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE JOINT A LA LETTRE PRÉCÉDENTE

n Mademoiselle de Valois a l'honneur de descendre de Henry II, roi de France; ses auteurs sont tombés dans l'în-

* L'abbé de Bourbon était fils naturel de Louis XV. ** Archives de f Empire, Section liist., autographes.

m'écrivait qu'il était sérieusement question du mariage de mademoiselle de Saint-Remy F aînée avec M. de Lamotte ; que le mariage était arrêté , et qui plus est avec l'approbation de Tévêque de Langres , et enfin que le mariage était célébré. Chacune de ces nouvelles redoublait, en se succédant, Tétonnement que m'avait causé la précédente, et il restait à son comble lorsque j'appris que le mois suivant madame de Lamotte était heureusement accouchée de deux garçons qui n'avaient vécu que

fortune la plus accablante, mais ont toujours conservé le sentiment de leur origine, et ne s'en sont jamais montrés indignes. Soutenue par la bienfaisance de madame la marquise de Boula in villiers, mademoiselle de Valois a fait retentir ses gémissements jusqu'au trône. Sa Majesté a reconnu son extraction en 1776, et a donné des ordres pour qu'on la tirât de la misère affreuse qu'elle supportait avec plus de courage que de force. On a commencé par lui faire une pension de 800 livres en lui promettant davantage. Madame de Boulainviltiers , tant qu'elle a vécu, a suppléé à l'insuffisance de cette pension; elle est marte. Mademoiselle de Valois, réduite à 800 livres, obligée d'en donner 600 pour sa pension au couvent , se trouve dans la plus grande nécessité. Le sang qui coule dan» ses veines ne lui laisse d'autre ressource que d'implorer la pitié et la générosité de la famille royale; elle ne peut ni ne doit mendier des secours vulgaires, et il fallait tontes les vertus de madame de Boulai avilliers pour qu'elle eût le droit d'être la bienfaitrice de mademoiselle de Valois. »

Pendant la Terreur, le 27 janvier 1794, mademoiselle de Valois fut emprisonnée à la Bourbe; transférée aux Cannes le 7 iberuido* an II; elle lut mise en liberté le 5 fructidor de la même année.

quelques jours ' . La dernière circonstance ravalait à la classe des événements fort vulgaires un hymen qui jusque-là paraissait si étrange f . »

Madame de Lamotte avoue cet accouchement, mais elle ajoute qu'il fut avant terme; les témoignages que nous venons de citer permettront au lecteur d'apprécier cet événement.

Le congé de M. de Lamotte étant expiré, les deux époux séjournèrent quelque temps à Lunéville, où ils se concertèrent sur les moyens d'obtenir, par le crédit de madame de Boulainvilliers, un poste avantageux pour M. de Lamotte.

Pour arriver à ce résultat, il fallait se rendre à Paris, et M. de Lamotte sollicita un congé; mais comme depuis un an c'était le troisième qu'il demandait, et qu'il en avait déjà obtenu deux, on le

* Mémoires de Beugnot, etc., p. 50. Il parait certain que M. Beugnot avait été quelque temps assidu auprès de Jeanne de Valois, et qu'il avait même songé à l'épouser.

* Un homme qui va jouer un rôle dans le procès du collier, Rétaux de Villcttc, ami intime de M. et de madame de Lamotte, avoua à l'inspecteur de police Quidor que, lors de son mariage, madame de Lamotte était enceinte. Cet aveu confirme parfaitement la version de M. Beugnot, que M. Louis Lacour attribue au dépit d'avoir rencontré en M. de Lamotte un rival heureux.

Je crois que M. Beugnot, à l'époque où il écrivait ses Mémoires, ne devait plus avoir le moindre dépit contre M. de Lamotte, et je suis sûr qu'il était parfaitement consolé du chagrin qu'avait pu lui causer son échec.

lui refusa; mécontent de ce refus, il donna sa démission.

Madame de Boulainvilliers se trouvait alors à Strasbourg, l' ex-gendarme et sa femme s'y rendirent pour la voir ; mais elle venait de partir pour Saverne, et ce n'est que dans cette ville qu'ils purent la rencontrer; ce fut aussi à Saverne que madame de Lamotte vit pour la première fois le cardinal de Rohan l .

Louis-René-Édouard, cardinal de Rohan, grand aumônier de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, évêque de Strasbourg et prince de l'Empire, abbé de Saint -Waast, de la Chaise- Dieu, etc., supérieur général de l'hôpital royal des Quinze-Vingts, docteur, proviseur de Sorbonne et l'un des quarante de l'Académie Française 8 , était né en 173*.

D'abord évêque de Canope, puis coadjuteur du prince -évêque de Strasbourg, son oncle, il avait été nommé vers 1772 par les intrigues de mesdames de Marsan et de Guéménée, ses parentes, à l'ambassade de Vienne, occupée alors par le baron de Breteuil, qu'il supplanta.

1 Vie de Jeanne de Saint-Remy, etc., p. 211.

1 II avait été reçu à l'Académie le» 11 juin 1761, en remplacement de Séguy.

tô M À RIE- ANTOINETTE

Intelligent et spirituel , mais vain et superficiel , le prince Louis, comme on le nommait alors, ne commit dans cette haute position que des inconséquences. S'il faut en croire madame Campan ', il fut à Vienne l'écho de ce que le parti hostile à la jeune Dauphine Marie-Antoinette appelait ses légèretés, c'est-à-dire de son mépris pour l'étiquette- Ces futilités, mal présentées à l'impératrice Marie- Thérèse, mère de la Dauphine, attirèrent plus d'une fois à celle-ci de la part de la cour de Vienne des représentations injustes, qui furent la source première de sa froideur pour M. de Rohan.

C'est à cette époque que se place le grief le plus important de Marie-Antoinette contre le prince. A un souper fait chez madame du Barry, cette favorite lut à haute voix une lettre adressée au duc d'Aiguillon, dans laquelle M. de Rohan, parlant du démembrement de la Pologne, représentait l'impératrice Marie -Thérèse essuyant d'une main les larmes qui tombaient de ses 'yeux, et de l'autre tendant le glaive qui devait servir au partage de ce malheureux pays et à lui en assurer sa part.

Marie -Antoinette eut bientôt connaissance du fait; elle y vit une insulte personnelle et un sujet d'éloignement définitif pour le prince Louis.

Du reste, l'Impératrice elle-même se défiait

1 Mémoires de madame Campan, cliap. m.

depuis quelque temps des rapports que M. de Rohan lui adressait sur les prétendues inconséquences de la Dauphine ; elle envoya à Versailles le baron de Néni pour savoir la vérité, et celui-ci démontra sans peine à sa souveraine que tous les reproches qu'on faisait à Marie- Antoinette étaient calomnieux, et que sa conduite était à l'abri de tout blâme; ce fut alors que Marie-Thérèse, édifiée sur le compte de l'ambassadeur de France, sollicita et obtint du ministre des affaires étrangères le rappel de M. de Rohan.'

Cet événement eut lieu en 1774, deux mois après la mort de Louis XV. Les griefs mis en avant par la cour de Vienne étaient, dit madame Campan ! : « 1* les galanteries publiques du prince Louis avec des femmes de la cour et d'autres d'un rang moins distingué ; 2* sa morgue et sa hauteur à l'égard des autres ministres étrangers, ce qui aurait eu des suites majeures, surtout avec les ministres d'Angleterre et de Danemark, si l'Impératrice elle-même ne s'en fût mêlée ; 3° son mépris pour les choses de la religion dans le pays où il était le plus nécessaire d'en montrer. On l'avait vu souvent se revêtir d'habits de toutes les couleurs, prenant les uniformes de chasse des différents seigneurs chez qui il allait, avec tant de publicité, qu'un jour de Fête-Dieu, lui et toute sa légation, en uniforme vert galonné en

1 Mémoires de madame Campan, ebap. ni.

or, avaient forcé une procession qui les gênait pour se rendre à une partie de chasse chez le prince de Paar ; 4° des dettes immenses contractées par lui et ses gens, dettes qui ne furent que tardivement et imparfaitement acquittées. »

À son retour en France, M. de Rohan put se convaincre des dispositions peu favorables de Louis XVI et de Marie-Antoinette à son égard.

Il fut cependant nommé grand aumônier de France, en remplacement du cardinal de la Roche- Aymon.

Laissons l'abbé Georgel l raconter de quelle manière M. de Rohan obtint cette place :

« L'expectative de la grande aumônerie avait étépromise par Louis XV à la comtesse de Marsan, sœur du prince de Soubise, pour le prince Louis de Rohan, son cousin. Cette princesse, née Rohan, veuve d'un prince de la maison de Lorraine, était gouvernante des enfants de France (Louis XVI, Louis XVIII et Charles X); avec un caractère aussi plein de noblesse et d'énergie que le sien, elle était digne de présider à une éducation aussi auguste; ses rares vertus et son inflexible probité lui attiraient l'estime du Roi et les respects de la cour; elle ne voulut accepter de Louis XV, pour prix de ses services, que la seule et unique grâce de l'expectative de la grande aumônerie de France. Ce monarque la

1 Mémoires de tabbé Georgel, t. II, p. 9 et suiv.

lui assura par un écrit signé de sa main. À F avènement de Louis XVI à la couronne , la comtesse de Marsan, qui avait élevé ce monarque, ne tarda pas à remettre la place de gouvernante à sa nièce la princesse de Guéménée. On lui en conserva les honneurs et les prérogatives , mais , toujours désintéressée, elle renonça au traitement annuel de 80,000 livres qui lui était, d'après l'usage, légitimement dû. Elle ne demanda à Louis XVI pour toute récompense que la confirmation de la grâce que son grand-père avait accordée au prince Louis de Rohan, et dont elle représenta l'écrit. Le Roi n'hésita pas à donner sa parole royale de ratifier cette promesse.

» Cette place éminente , successivement occupée par les cardinaux Armand de Rohan et Armand de Rohan-Soubise, avait à la mort de ce dernier passé au cardinal de la Roche- Aymon.

» La Reine, dont le plan était d'éloigner le prince Louis de la cour, entreprit de faire changer ces dispositions. Elle avait connaissance de la promesse faite à la comtesse de Marsan, mais elle crut qu'il ne lui serait pas difficile de concilier les égards dus à une telle promesse et son désir véhément d'en empêcher l'effet. Au moment où une maladie grave menaçait les jours du cardinal de la Roche- Aymon , la Reine crut devoir donner au Roi quelques éclaircissements sur la personne désignée comme successeur du grand aumônier; elle lui peignit le prince

Louis de Rohan sous des couleurs si défavorables, qu'elle parvint à inspirer au Roi de l'éloignement pour ce dernier; mais comment indisposer une •maison qui tenait un des premiers rangs à la cour et avait toujours bien mérité de l'Etat? Comment manquer à la parole royale donnée à une personne de la plus haute naissance et dont les services importants repoussaient un désagrément aussi marqué? » Ces réflexions du Roi , nées de son amour pour la justice et de son attachement sincère pour madame de Marsan, ajoutaient encore à sa perplexité. La Reine trouva les moyens de les faire évanouir. Il fut donc convenu que le coadjuteur de Strasbourg ne serait pas grand aumùnier, et qu'on prendrait des arrangements pour satisfaire la maison de Rohan et ne pas indisposer la comtesse de Marsan. La Reine s'applaudit de ce succès, mais crut devoir en .garder le secret, que le Roi révéla au comte de Maurepas. Le ministre ne dissimula pas tous les assauts qu'il aurait à soutenir de la part d'une femme du caractère de son ancienne gouvernante. Le ministre aimait d'ailleurs la maison de Rohan ; il ne crut pas manquer à la confidence du souverain en donnant avec prudence l'éveil de ce qui s'était ainsi tramé dans le silence. Ce fut à moi qu'il s'adressa pour en faire confidence à la comtesse de Marsan ; cette princesse en fut vivement émue, mais non pas ébranlée. Son âme, en une telle circonstance, semblait se mettre au niveau de la dignité

qui lai convenait pour diriger ses démarches et mesurer ses paroles ; elle ne confia ce secret qu'au prince de Soubise son frère et au prince Louis, et je fus chargé d'en aller informer avec les nuances convenues la princesse de Guéménée, qui, dans les Bonnes grâces de la Reine, pouvait faire changer l'opinion de cette princesse en lui peignant les vives inquiétudes de la maison de Rohan et lui inspirer plus de bienveillance.

» Le moment pressait ; le grand aumônier était à toute extrémité. Le prince de Soubise arriva chez sa fille, la princesse de Guéménée, au moment même où je m'y trouvais, pour l'avertir qu'il était temps d'agir. La princesse de Guéménée ne put point voir la Reine, qui se préparait à aller à un bal masqué à Paris , mais elle lui écrivit la lettre la plus pressante et la plus touchante, à laquelle Marie- Antoinette répondit sur-le-champ ces mots de sa main : « Soyez sans inquiétude, ma chère princesse, » votre maison sera contente, on ne lui enlèvera pas r> la grande aumôneric. » Le prince de Soubise et sa fille étaient ravis de ce succès. Je fus envoyé chez M. de Maurepas avec ce billet; il était onze heures du soir. Ce ministre ne l'eut pas plutôt parcouru, qu'il me dit : « C'est là le bon billet qu'a la Châtre. n Non , on n'enlèvera pas la grande aumônerie à la * maison de Rohan, car le Roi va la donner au » prince Ferdinand de Rohan , frère du coadjuteur. . . » Voilà le mot de l'énigme qui m'a été confié. Hâtez-

» vous de désabuser la princesse de Guéménée et » d'avertir madame la comtesse de Marsan. »

» La gouvernante des enfants de France actuellement en exercice ne pouvait croire que la Reine eût voulu lui donner le change. Le prince de Soubise se hâta de se rendre à Paris pour montrer à sa sœur le billet de la Reine, et lui donner l'interprétation de M. de Maurepas. Le cardinal de la Roche-Aymon mourut dans la nuit. La comtesse de Marsan se trouva chez le roi à son réveil :

n La comtesse. — Sire, le cardinal de la Roche- Aymon est mort cette nuit; je viens réclamer vos bontés et votre parole royale pour mon cousin, le coadjuteur de Strasbourg.

» Le roi. — Ma cousine, je sais que je vous ai promis pour lui la grande aumônerie, mais c'est aujourd'hui une chose impossible : demandez-moi toute autre chose pour lui , mais il ne sera pas mon grand aumônier.

» La comtesse. — Votre Majesté me cause un saisissement de surprise qui ne peut s'allier avec la parole sacrée d'un roi. Non, Sire, vous n'y manquerez pas, et mon cousin sera grand aumônier.

y> Le roi. — Qui pourrait me forcer à prendre un homme pour qui j'ai la plus grande répugnance?

» La comtesse. — Vous-même, Sire; oui, vousmême, qui ne voudrez pas qu'il soit dit que vous avez manqué solennellement à votre parole donnée

pour services rendus. Une simple répugnance n'est pas un titre pour y manquer.

» Le roi. — Je ne manque point à ma parole; je vous ai promis la place ; je vous la donne pour son frère le prince Ferdinand : la maison de Rohan n'a pas à se plaindre.

» La comtesse. — Beaucoup, Sire, oui, -beaucoup, si le coadjuteur n'est pas grand aumônier. C'est pour lui seul, et non pour son frère, que j'ai demandé et obtenu cette place. Votre promesse est formelle, je l'ai rendue publique : j'en suis garante vis-à-vis la maison de Rohan. Votre Majesté voudrait-elle pour une répugnance déshonorer le coadjuteur et l'exposer au blâme d'avoir encouru votre disgrâce sans délit connu?

n Le ROI. — Eh bien, je lui donnerai une grâce marquante pour repousser cette opinion. Voulezvous pour lui ma nomination au cardinalat ?

» La comtesse. — Non, Sire, non, nulle grâce ne peut entrer en compensation de celle qui est revêtue du sceau de votre parole royale, à laquelle seule j'attache le prix de mes services et des soins que j'ai prodigués à votre enfance.

» Le roi. — Je ne le puis plus, j'en ai donné ma parole à la Reine.

» La comtesse. — Je respecte, Sire, les volontés de la Reine, mais Votre Majesté ne peut avoir deux paroles : la Reine ne voudrait pas que par complaisance pour elle le Roi fasse ce que la menace d'une

mort certaine ne ferait pas faire au dernier gentilhomme de son royaume. Si la parole d'un gentilhomme est sacrée au point qu'on ne puisse y manquer sans déshonneur, que doit être celle d'un roi? Je prends donc la respectueuse liberté d'assurer Votre Majesté, qu'ayant publié la parole qui m'a été donnée par elle, je me trouverai dans l'impérieuse nécessité de publier également que le Roi n'y a manqué que pour complaire à la Reine : le Boi ne voudra pas s'exposer à un blâme de cette nature.

« Le roi. — Voulez-vous donc, ma cousine, me forcer à placer malgré moi dans ma maison un homme qui me déplaît et qui déplaît souverainement à la Reine?

» La comtesse. — Non, Sire, je n'invoque aujourd'hui que votre loyauté et votre justice. Nommez le coadjuteur grand aumônier, vous vous le devez à vous-même ; mais il ne doit pas garder cette place malgré vous. Voici donc à quoi je m'engag* pour lui et pour toute la maison de Rohan : Si dans deux ans mon cousin n'a pas le bonheur de dissiper par sa bonne conduite et par ses services la déplaisance de Votre Majesté et de mériter ses bontés, il donnera sa démission et ne paraîtra plus à votre cour; si le Roi l'exige, il lui remettra lui-même cette promesse secrète par écrit, au moment de sa nomination.

i Le Roi, pressé par de- si vives instances, se reudit enfin : Eh bien, dit-il, puisque vins l'exiges

ainsi, je te nomme à regret, mais aux conditions que vous proposez vous-même. »

Le lecteur nous pardonnera sans doute cette longue citation en faveur de son intérêt même. Du reste, indépendamment des détails curieux que nous donne l'abbé Georgel sur la Domination du prince Louis, elle permet d'apprécier sa façon de penser à l'égard de la reine Marie-Antoinette, et, pour nous servir de l'expression du dernier éditeur de madame Campan , de voir avec quelle haine respectueuse il parle d'elle.

Quoi qu'il eu soit, les préventions de la Reine contre M. de Rohaïi ue t'empêchèrent pas d'être nommé successivement abbé de Saint- Waast, proviseur de Sorbonne et administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts.

Il était d'usage à la cour que le Roi fit nommer son grand aumônier au cardinalat, mais Louis XVI ne voulut pas faire jouir le prince Louis de cette faveur; sa nomination lui avait été arrachée par madame de Marsan , il l'avait signée à regret , aussi donna-t-it le chapeau au cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, et ce fut par le roi de Pologne, Stanislas Poniatowski, que le grand aumônier de France obtint la pourpre romaine.

Telle était la position de M. de Roban : mal vu à la cour, il faisait en vain tous ses efforts pour regagner les bonnes grâces de la Reine et la confiance du lioi. Du resti:, il se croyait un homme politique,

et son plus grand désir était d'être premier ministre ; partout il répétait qu'on ne lui rendait pas justice, qu'il lui était facile de se justifier, de faire revenir Louis XVI et Marie-Antoinette des préventions mal fondées qu'ils avaient contre lui.

Obligé de partager sa vie entre Versailles où l'appelait sa charge de grand aumônier, et Strasbourg dont il était devenu prince-évêque à la suite de la mort de son oncle , le cardinal de Rohan faisait de fréquents voyages en Alsace. Ce fut dans l'un de ces voyages, au mois de septembre 1781, que madame de Boulainvilliers lui présenta, comme nous l'avons déjà dit, à Saverne, où il se trouvait alors, la jeune comtesse de Lamotte.

Madame de Lamotte et le cardinal de Rohan ne furent pas longtemps seuls renfermés à la Bastille ; la police, qui recherchait avec soin les moindres détails sur l'affaire du collier, mit bientôt la main sur trois personnages qu'elle soupçonnait être complices de cette escroquerie : le comte de Cagliostro ; un ancien gendarme, nommé Rétaux de Villette, commensal des époux de Lamotte, et une demoiselle Leguay d'Oliva.

Cagliostro, qui se qualifiait comte de Cagliostro ',

1 Parmi les pièces de la procédure instruite contre le cardinal de Rohan, madame de Lamotte et autres, se trouvent

Et le procès du collier. 37

était l'un de ces charlatans pour lesquels Paris s' enthousiasme avec tant de facilité. Venu après Saint- Germain, il prétendait comme lui faire de l'or, et tout ce que la capitale renfermait de gens crédules courait au-devant de cet homme merveilleux qui guérissait les malades abandonnés par la Faculté, et refusait le salaire de ses peines lorsqu'il lui était offert par de pauvres gens.

Ce qu'il racontait de son existence était romanesque. Son enfance s'était écoulée en Arabie, au milieu du luxe oriental des schérifs de Médine et de la Mecque ; adolescent, il visita l'Egypte et les principaux royaumes de l'Afrique et de l'Asie, Rhodes, Malte, l'Archipel, Naples et Home, où il épousa, en 1770, une fille de qualité, Séraphina Féliciani.

Ce fut en 1780, à Strasbourg, que Cagliostro fît la connaissance du cardinal de Rohan. Le prince souffrait d'un asthme, et la renommée médicale dont jouissait le célèbre empirique l'engagea à le consulter. Des relations d'intimité s'établirent bientôt entre le cardinal et Cagliostro. M. de Kohan espérait-il trouver au fond du creuset du charlatan la pierre philosophale , au moyen de laquelle il rétablirait sa fortune, diminuée par les profusions de

plusieurs requêtes adressées au procureur général par Cagliostro ; elles sont toutes signées le comte de Cagliostro , mais sur

porteurs de l'affaire, ou peut-être même par le procureur général.

sa jeunesse, ou bien voyait-il simplement en Cagliostro un homme habile , profondément versé dans F étude de la chimie, et dont, en ami de la science, il encourageait les travaux? Voyait-il en lui un prestidigitateur ou un savant? On ne sait; mais bientôt Cagliostro * put puiser à son aise dans la bourse du cardinal.

Le 30 janvier 1785, le comte de Cagliostro arrivait à Paris et s'installait rue Saint-Claude, au Marais, à deux pas de madame de Lamotte, qui habitait rue Neuve-Saint-Gilles, et tout près de l'hôtel de Strasbourg (aujourd'hui l'Imprimerie impériale, rue Vieille-du-Temple) , demeure du cardinal.

A Paris, ses relations avec M. de Rohan devinrent plus fréquentes encore , et il est hors de doute qu'il dut connaître toutes les particularités de la négociation du collier.

Participa-t-il aux manœuvres criminelles de madame de Lamotte ; est-ce lui qui, par l'empire qu'il avait sur le cardinal, lui fit acheter, dépecer et vendre ces bijoux « pour en grossir le trésor occulte

1 Cagliostro a nié le fait dans l'interrogatoire subi par lui devant le conseiller Titon, interrogatoire que l'on peut lire plus loin ; mais l'abbé Georgel (Mémoires, t. Il) représente Cagliostro comme vivant aux dépens du cardinal , faisant pendant ses absences de Strasbourg des orgies avec le baron de Planta, et buvant à flots le célèbre vin de Tokay de M. de Rohan.

ET LE PROCES DU COLLrER. 39

d'une fortune inouïe l ? » Non , et la procédure le prouvera surabondamment.

Quoi qu'il en soit, ses liaisons connues avec M. de Rohan le firent soupçonner de quelque connivence dans l'affaire du collier, et une lettre de cachet fut lancée contre lui.

Il fut arrêté, ainsi que sa femme, le 23 août 1785, et conduit à la Bastille , comme le prouve le procèsverbal suivant :

PROCÈS -VERBAL DE CAPTURE DES SIEUR ET DAME DE CAGLIOSTRO. — PERQUISITION, SCELLÉS SUR LEURS BIJOUX, etc. *.

« L'an 1785, le mardi 23 août, à sept heures du matin, nous, Marie-Joseph Chénonfils, avocat en parlement, conseiller du Roi, commissaire au Châtelet de Paris , en vertu des ordres à nous adressés , à l'effet de faire perquisition chez les sieur et dame de Cagliostro, nous sommes transporté, accompagné du sieur de Brugnières, inspecteur de police, rue Saint-Claude, au Marais, en une maison appelée l'Hôtel de Savigny, où étant et montés au premier étage , et entrés dans un appartement , nous y avons trouvé le sieur Cagliostro dans la chambre à coucher, nous lui avons fait entendre le sujet de notre transport.

1 Mémoire pour dame Jeanne de Saint-Remy de Valois, épouse du comte de Lamotte , par M 6 Doillot , avocat , p. 3. * archives de t Empire, Y, 11514.

» Nous a dit se nommer Alexandre de Cagliostro ; ne peut dire son âge, natif Africain ou Maltais, comte de Cagliostro , demeurant maison et appartement où nous sommes.

» L'avons sommé de nous représenter ses papiers.

» Il nous a dit que n'ayant pas d'affaires, il n'a pas de papiers , mais que son secrétaire était ouvert et que nous .pouvions y faire perquisition.

» Avons, en la présence du sieur de Cagliostro, fait perquisition dans le secrétaire étant dans une pièce voisine de ladite chambre à coucher, et perquisition faite dans tous les tiroirs dudit secrétaire, et ne s'y étant trouvé que quelques papiers, nous les avons remis en totalité sous une enveloppe de papier, sur laquelle nous avons apposé nos scellés , au nombre de deux cachets en cire d'Espagne rouge.

» Ledit de Cagliostro n'ayant pas jugé à propos d'y mettre le sien; il ne s'est trouvé au surplus rien de suspect dans ce secrétaire.

» Avons contiuué la perquisition dans les différents meubles à l'usage personnel du sieur de Cagliostro, et toujours en sa présence, et il ne s'y est rien trouvé de suspect.

» Après quoi le sieur de Brugnières s'est, en vertu des ordres dont il est porteur, chargé du sieur de Cagliostro pour le conduire au lieu de sa destination, et du paquet de papiers de nous scellé, poulie représenter quand et à qui il appartiendra, et a ledit sieur de Brugnières signé avec nous.

» Le sieur de Cagliostro a refusé , de ce requis suivant l'ordonnance.

» Chénon fils. DE Brugnières.

» A l'effet de continuer la perquisition des papiers et des effets et des papiers de la dame de Cagliostro, sommes restés dans le salon de la dame de Cagliostro avec la dame de Cagliostro, deux dames qui étaient avec elle, et le sieur Lèche vin, commis du sieur de Brugnières, jusqu'au retour du sieur de Brugnières.

n Le sieur de Brugnières de retour au bout d'environ une demi-heure , avons interpellé la dame de Cagliostro de nous dire ses noms , âge , pays , qualités et demeure.

» Elle nous a dit se nommer Séraphine Felichiani, âgée de 28 ans , native de Rome , épouse du sieur Alexandre de Cagliostro, comte de Cagliostro, demeurant avec lui, maison et appartement où nous sommes.

» Avons sommé la dame de Cagliostro de nous représenter ses papiers ; avons en sa présence fait perquisition dans une commode étant dans la chambre â coucher, qui est la même du sieur de Cagliostro, ci-devant désigné.

» La dame de Cagliostro nous a fait ouverture de cette commode ; dans l'un des tiroirs se sont trouvés quelques papiers, et dans un autre tiroir, une assez

kk MARIE-ANTOINETTE

tement compromis dans l'affaire du collier, Rétaux s'était empressé de passer en pays étranger lorsqu'il avait vu que tout allait se découvrir. Ce fut l'inspecteur de police Quidor qui se chargea de son arrestation et qui l'amena à Paris.

Marc-Antoine Rétaux de Villette était fils du

directeur général des octrois de Lyon , où il naquit en 1754. En 1767 il quitta cette ville et se rendit avec sa mère à Troyes, où il acheva ses études; sa sœur ayant épousé un capitaine d'artillerie , et luimême se destinant à la carrière militaire, il suivit son beau-frère aux écoles de Douai et de Bapaume. Lors de la suppression de cette école il entra dans la gendarmerie, où il fit connaissance de M. de Lamotte, qui le présenta' à sa femme, dont il devint bientôt l'amant.

L'inspecteur de police Quidor parle de Rétaux en ces termes : « D'un tempérament ardent, il recherche les femmes avec avidité, toutes lui sont bonnes, et il les choisit quelquefois dans les derniers rangs des prostituées. Ce sont ses qualités physiques qui ont porté madame de Lamotte à en faire choix pour amant ' . »

Du reste, Rétaux de Villette ne manquait ni d'es-

1 En sa qualité d'inspecteur chargé de la police des filles, Quidor emploie pour peindre Rétaux des phrases tellement cyniques qu'il faut renoncer à les citer. Il suffira sans doute au lecteur, pour en avoir une idée, de savoir qu'il l'appelle le taureau de madame de Lamotte.

prit ni de facilité, il faisait des vers gracieux et était bon musicien.

Ce fut madame de Lamotte qui le perdit; son intimité avec elle était connue , et sa fuite , qui ne précéda que de quelques jours F arrestation du cardinal, avait donné l'éveil.

La police se hâta de s'emparer de lui; arrêté comme nous l'avons dit à Genève, sa contenance pendant la route prouva qu'il savait bien des choses. Il se trouva mal plusieurs fois et ne cessa de répéter qu'il était un homme perdu, une victime qu'on allait sacrifier.

La capture de Rétaux de Villette était en effet bien importante. Confident le plus intime de madame de Lamotte, agent sûr et discret de toutes ses intrigues , il avait de plus écrit de sa main toutes les lettres adressées au cardinal soi-disant par la Reine, lettres qui avaient décidé l'acquisition du collier; et sur le marché passé avec les joailliers il avait écrit ces mots : Approuvé et signé Marie- Antoinette de France!

Enfin on alla chercher jusqu'à Bruxelles et on ramena à la Bastille une demoiselle Leguay d'OIiva, accusée, elle aussi, d'avoir joué un rôle dans cette affaire, et d'avoir participé à l'escroquerie. On verra plus loin quelles étaient les charges qui pesaient sur elle.

Ainsi donc, à l'exception du comte de Lamotte, qui, lors de l'arrestation de sa femme à Bar-sur-

Aube , avait eu soin de passer en Angleterre , tous les prévenus se trouvaient sous la main de la justice.

C'étaient : 1° M. le cardinal de Rohan;

2° La comtesse de Lamotte -Valois ;

3° Le comte de Cagliostro ;

4° Rétaux de Villette ;

5° La fille Leguay d'Oliva.

Ce hit le 5 septembre 1785 que le Parlement fut saisi du procès; Louis XVI lui adressa à cet effet les lettres patentes suivantes.

Lettres patentes attriruant au Parlement, toutes les* chambres assemblées, la connaissance de

l'affaire DU COLLIER DE RRILLANTS ACQUIS a l'insu

de la Reine et sous le nom supposé de Sa Majesté ' .

« Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers les gens tenant notre Cour de Parlement à Paris, salut.

» Ayant été informé que les nommés Bôhmer et Bassenge auraient vendu au cardinal de Rohan un collier en brillants , que ledit Cardinal à l'insu de la Reine notre très chère épouse et compagne leur aurait dit être autorisé. par elle à en faire Facquisi-

1 archives de t Empire, X 1 , 2576.

tion moyennant le prix de seize cent mille livres payables en différents termes, et leur aurait fait voir à cet effet de prétendues propositions qu'il leur aurait exhibées comme approuvées et signées par la Reine; que ledit collier ayant été livré par lesdits Bôhmer et Bassenge audit Cardinal, et le premier payement convenu entre eux n'ayant pas été effectué, ils auraient eu recours à la Reine; nous n'avons pu voir sans une juste indignation que Ton ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la majesté royale ; nous avons pensé qu'il était de notre justice de mander devant nous ledit Cardinal, et sur la déclaration qu'il nous a faite qu'il a été trompé par une femme nommée Lamotte de Valois , nous avons jugé qu'il était indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de ladite dame de Lamotte de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées pour découvrir tous ceux qui auraient pu être auteurs ou complices d'un attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connaissance , pour être le procès par vous instruit et jugé, la grande chambre assemblée. » A ces causes, de l'avis de notre conseil et de notre certaine science , pleine puissance et autorité royale, nous vous avons par ces présentes signées de notre main, attribué et attribuons la connaissance des faits et délits ci-dessus mentionnés, circon-

stances et dépendances pour à la requête de notre Procureur général être le procès instruit, fait et parfait, la grande chambre assemblée, aux auteurs, fauteurs , complices , participes et adhérents desdits faits et délits , circonstances et dépendances suivant la rigueur des ordonnances, vous attribuant à l'effet de tout ce que dessus et en tant que de besoin toutes cour et juridiction dans toute l'étendue de notre royaume et icelles interdisant à toutes nos cours et autres juges; et attendu que la matière requiert célérité, pour ne pas laisser perdre les preuves qui pourraient dépérir par le retardement, nous vous mandons et ordonnons d'informer desdits faits ci-dessus, circonstances et dépendances à la requête de notre Procureur général , et à cet effet de commettre tels d'entre vous que vous aviserez pour procéder à l'audition des témoins qui seraient nommés par notre Procureur général et faire tous autres actes tendant à constater lesdits faits et délits, lesquels nous avons autorisé et autorisons à procéder auxdites instructions même en tems de vacations pour lesdites informations et autres procédures rapportées devant vous, la grande chambre assemblée, après la rentrée de notre Parlement, y être par vous statué, ainsi qu'il appartiendra. Si vous mandons que ces présentes vous ayez à faire registrer et le contenu en icelles garder, observer et exécuter selon sa forme et teneur. Car tel est notre plaisir.

» Donné à Saint-Gloud, le cinquième jour du mois

de septembre, Tan de grâce mil sept cent quatrevingt-cinq et de notre règne le douzième.

» Par le Roy.

» Signé Louis. Le baron de Breteuil.

» Registrées oui et requérant le Procureur général du Roy, pour être exécutées selon leur forme et teneur, suivant Farrêt de ce jour. A Paris, en Parlement, les grande chambre et Tournelle assemblées, le six septembre mil sept cent quatrevingt-cinq.

» Signé Ysabeau. »

Le Roi avant de donner ces lettres patentes avait fait offrir au cardinal, ou de s'en rapporter à sa clémence ou d'être traduit au Parlement. M. de Rohan discuta le parti qu'il devait prendre avec ses avocats Target, Tronchet, Collet et de Bonnières l .

Tronchet et Collet penchaient pour la clémence royale , Target et de Bonnières préféraient le Parlement. Ce fut le dernier avis qui l'emporta, et le cardinal fit savoir à Louis XVI sa résolution par la lettre suivante : « Sire, je remercie très-respectueusement Votre Majesté de l'alternative qu'elle a bien voulu me donner; je n'hésite pas à préférer le Parlement comme la voie la plus sûre pour démasquer l'intrigue dont je suis la victime, pour mettre au grand jour ma bonne foi et mon innocence. »

1 Mémoires de tabbé Georgel, t. II.

M. de Rohan crut néanmoins devoir à la pourpre romaine dont il était revêtu, et à son titre de princeévêque , de demander à comparaître préalablement devant un tribunal ecclésiastique, et il présenta sa requête au Parlement en ces termes :

« Supplie humblement Louis-René-Édouard de Rohan, cardinal de la sainte Église romaine, évéque, prince de Strasbourg, prince état d'Empire, landgrave d'Alsace, grand aumônier de France, commandeur du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne, etc.

» Disant qu'il se fera toujours un devoir et une gloire de reconnaître l'autorité souveraine du Roi, et qu'à ce titre tous ses sujets, de quelque dignité qu'ils soient revêtus, sont soumis à sa puissance.

» Mais qu'en rendant le plus sincère hommage à cette dépendance, il ne saurait oublier les droits et les privilèges des corps dont il est membre; que par une discipline qui remonte jusqu'aux premiers siècles de l'Église, les évêques doivent être jugés par leurs supérieurs ecclésiastiques; que les empereurs romains en embrassant la religion chrétienne ont trouvé cette discipline établie dans l'Église , et que leur piété leur a fait une loi de confirmer une discipline inspirée par la déférence due aux premiers ministres de la religion, revêtus de l'autorité de Jésus- Christ, et qui ont l'honneur d'être associés à son sacerdoce.

»-Qu'à l'exemple des premiers empereurs chrétiens, tous les souverains des monarchies catho-

liques qui se sont formées des débris de l'empire romain ont eu les mêmes sentiments et la même piété ; que dans la France en particulier, nos rois , qui se sont toujours signalés par la protection qu'Os ont accordée à l'Église, ont dans tous les temps reconnu et confirmé ce privilège des évêques d'être jugés par leurs pairs ou par leurs confrères dans l'épiscopat.

» Que même depuis la distinction introduite dans le royaume, entre le délit commun et le cas privilégié, on n'a pas cessé de respecter cet ancien privilège, et que si on a réservé aux tribunaux séculiers la connaissance de ce qu'on appelle le cas privilégié, on a constamment laissé au tribunal ecclésiastique le jugement du délit commun.

» Que tous nos auteurs rendent témoignage avec d'Héricourt, que jamais dans le royaume les évêques inculpés de délits privilégiés qui ont réclamé leurs privilèges n'ont subi de jugement dans les cours séculières, avant d'avoir été traduits au tribunal ecclésiastique et jugés par leurs supérieurs dans Tordre hiérarchique.

» Que M. d'Aguesseau, dans son Mémoire uniquement destiné à établir et défendre la juridiction royale, avoue à plusieurs reprises l'existence de cette règle (p. 288 et 341), et qu'il rapporte lui-même une décision formelle du roi Philippe le Bel, qui, dans une pareille circonstance, a déclaré que le droit et la loi voulaient que le jugement ecclésias-

tique précédât celui de la puissance civile, poscit juris ratio (p. 244).

» Que le suppliant étant ecclésiastique, évêque et cardinal, peut et doit revendiquer le privilège qui lui appartient à tous ces titres. ,

» Que s'il était un simple ecclésiastique du second ordre, il aurait l'avantage de la procédure conjointe ordonnée par l'édit de Melun de 1580, par l'édit de 1G78, par la déclaration de 1G84, par l'édit de 1G95, et par la déclaration de 1711, procédure qui se fait par le juge ecclésiastique, en présence et de concert avec le juge royal, et dans laquelle ce dernier juge ne saurait porter son jugement que lorsqu'il lui est apparu de la sentence de l' officiai.

» Que le suppliant ne pouvant être assujetti à cette forme de procéder, parce qu'il est inouï dans l'Église qu'un évêque ait pu avoir un simple prêtre pour juge ; les dignités supérieures dont il est revêtu ne sauraient lui porter préjudice, rendre son sort plus fâcheux que celui des simples ecclésiastiques, ni rendre son privilège inutile.

» Qu'il est par conséquent indispensable qu'il ait un tribunal ecclésiastique qui le juge avant le tribunal séculier.

» Que comme cardinal il a le pape pour supérieur immédiat; que comme évêque, c'est le concile de la province qui, suivant les maximes de l'Eglise gallicane, est son premier supérieur tlans l'ordre hiérarchique, et que le privilège dont il jouit à ces

titres et qu'il doit être aussi jaloux de conserver, que ce privilège est précieux aux corps dont il a l'honneur d'être membre, que ce privilège serait pleinement infructueux, ou même absolument anéanti, s'il ne lui était pas permis de le revendiquer avec effet.

» Enfin que sa démarche n'a nullement pour objet de méconnaître l'autorité de la cour, qu'il a lui-même réclamée, mais seulement de satisfaire au devoir indispensable que lui imposent les dignités ecclésiastiques dont il est revêtu.

» Ce considéré , nosseigneurs, il vous plaise , faisant droit sur la présente requête, conformément aux privilèges du suppliant, et ayant égard à sa revendication, le renvoyer par-devant le tribunal ecclésiastique compétent pour connaître et statuer sur l'accusation intentée contre lui, pour y être préalablement jugé sur le délit commun, sans préjudice de tous les autres dus, droits et actions du suppliant, et sauf à prendre par la suite telles autres conclusions qu'il appartiendra et vous ferez bien.

» Monsieur Titon, rapporteur.

» Le cardinal de Rohan.

» Gkrard de Melcy. »

Cependant le pape s'était ému de ce qu'un prince de l'Église fût ainsi traduit devant un tribunal séculier. Le souveraiu pontife assembla un consistoire

qui déclara à l'unanimité que le cardinal de Rohan avait péché contre sa dignité de membre du sacré collège en reconnaissant l'autorité du Parlement, qu'il était suspendu pendant six mois, et que s'il persistait, il serait rayé du rang des cardinaux.

Il fallut envoyer à Rome un abbé Lemoine , docteur en Sorbonne, qui prouva au pape que M. de Rohan avait fait les protestations que sa dignité lui commandait, et que s'il avait accepté le jugement d'un tribunal séculier, c'est qu'il avait dû s'incliner devant la volonté de son Roi.

Ces raisons furent trouvées suffisantes , et le cardinal fut réintégré dans tous ses droits et honneurs de prince de l'Église romaine l

Avant que le procès s'entamât, les avocats de M. de Rohan furent d'avis qu'il fallait d'abord empêcher toute action des joailliers pour le payement du collier, et prendre avec eux des arrangements qui les empêchassent d'intervenir au procès en qualité de parties civiles.

C'était le cardinal qui avait acheté le collier, c'était à lui que Bôhmer et Bàssenge l'avaient remis, c'était lui qui devait payer. Une délégation annuelle de 300,000 francs sur les revenus de l'abbaye de Saint -Waast et garantie jusqu'au parfait payement du capital et des intérêts satisfit" les joailliers * et

1 Mémoires de madame Campan, édition Didot, p. 220, note 1.

1 Mémoires de tabbé Georgel, t. II.

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1 QUJO if**** Vo

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débarrassa la cause de M. de Rohan de toute inquiétude de ce côté '.

Ce fut sur ces entrefaites que commença l'instruction du procès. Elle était dirigée par MM. Titon de Villotran et Dupuis de Marcé, conseillers au Parlement, nommés rapporteurs de l'affaire du collier par le premier président d'Aligre.

De l'instruction résultèrent les faits suivants : M. et madame de Lamotte, à leur arrivée à Paris, étaient logés dans un hôtel garni de la rue de la Verrerie, où ils vivaient fort misérablement. En 1782, mademoiselle de Valois, celle dont on a pu admirer plus haut l'orthographe capricieuse, vint à tomber malade, et l'état de détresse dans lequel se trouvaient son beau-frère et sa sœur

1 La révolution qui survint et la confiscation des biens du clergé empêchèrent l'exécution de ce contrat. En 1803, à la mort du cardinal, un sieur Deville, à qui les joailliers avaient vendu leurs droits , actionna la princesse Charlotte , nièce et héritière de M. de Rohan; depuis, et à plusieurs reprises , les héritiers du sieur Deville interrompirent la prescription par différents actes judiciaires; enfin, en ce moment même, ils poursuivent devant le tribunal de la Seine les héritiers de la princesse Charlotte , qu'ils accusent d'avoir, lors de la mort du cardinal, dissimulé l'actif de la succession.

était tel, qu'ils s'adressèrent an curé de Saint-Merri pour obtenir des secours, qui leur furent refusés, sans doute à cause de leur réputation équivoque l . Ce fut alors que madame de Lamotte eut recours aux boutés du cardinal de Rohan , qui lui fit passer de temps en temps quatre ou cinq louis *.

Ces secours étaient insuffisants, et bientôt M. de Lamotte était tellement criblé de dettes, que, craignant d'être arrêté, il quittait Paris et se réfugiait chez un aubergiste de Brie-Comte-Robert, nommé Poncet 8 .

En 1783, la position n'était pas plus brillante; ils mettaient leurs meubles en dépôt chez le perruquier Burlandeux, de peur d'une saisie 4 .

Madame de Lamotte acceptait en frémissant cet état de choses; elle ne concevait pas qu'on laissât une descendante de Henri II dans une pareille misère , et elle résolut d'adresser au Roi des mémoires pour lui faire connaître sa situation. Louis XVI avait déjà, comme on l'a vu, fait quelque chose pour cette famille.

Le baron de Valois avait été placé dans la ma-

1 Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

' Id. — Interrogatoire du cardinal de Rohan.

1 Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

4 Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

rine et avait obtenu une pension de huit cents livres ; madame de Lamotte avait également obtenu une pension de huit cents livres , qui , lors de son mariage, fut portée à quinze cents ; et enfin mademoiselle de Valois jouissait de la même faveur.

Madame de Lamotte trouva que ces libéralités ressemblaient plutôt à des aumônes qu'à des bienfaits , et elle se mit à fatiguer la cour par ses réclamations ; elle s'adressait à tout le mondé : elle alla même trouver madame du Barry à Luciennes et implorer sa protection pour faire parvenir au Roi un mémoire où elle demandait qu'on lui rendît les biens de sa famille rentrés au domaine. Madame du Barry répondit d'abord qu'elle ne voulait pas se mêler de cette affaire, mais enfin, fatiguée^par les larmes que versait la suppliante, elle prit le mémoire sans avoir pourtant l'intention de s'en mêler, car après l'avoir parcouru elle le mit au feu. Ce mémoire était signé : « Marie -Antoinette de France de Saint-Remy de Valois, femme du comte de Lamotte, garde du corps du comte d'Artois *. » Au commencement de 1784 elle faisait mieux encore; ses effets et ses robes étaient engagés au mont-de-piété , et elle en portait les reconnaissances à Versailles pour les montrer au contrôleur

1 Information : Déposition de Jeanne Gomard de Vaubernier, comtesse du Barry, âgée de trente-cinq ans, demeurant à Louveciennes.

général, M. de Calonne, afin qu'il s'intéressât davantage à sa demande ' .

Ces mémoires , que madame de Lamotte colportait ainsi de tous les côtés, étaient presque tous dictés parle cardinal de Rohan, qui poussa même la complaisance jusqu'à en remettre lui-même quel-

ques-uns aux ministres.

Cependant aucune des démarches n'aboutissait et la misère augmentait toujours. En avril 1784, on vendait le brevet de la pension due à la générosité du Roi, et le baron de Valois faisait également vendre le sien par M. de Lamotte; le tout produi- ' sait une somme de neuf mille livres *.

Cet argent ne dura pas longtemps, peut-être servit-il à payer les frais de la nouvelle installation des époux Lamotte, qui, vers cette époque, quittèrent la rue de la Verrerie pour s'établir rue Neuve* Saint-Gilles. Quoi qu'il en soit, ils étaient encore au commencement de cette même année obligés d'emprunter des couverts d'argent à un sieur de Vieilleville \

Madame de Lamotte , impatientée de voir toutes ses réclamations sans résultat, résolut de s'adresser directement à la Reine ; et un jour que Marie- An-

1 Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et antres accusés.

2 Information : Déposition de Nicolas-Pierre-François Grenier, Agé de quarante-six ans, orfèvre, rue Grenetat.

1 Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

toinctte passait dans la galerie de Versailles pour se rendre à la chapelle, elle se jeta à ses pieds et lui présenta un placet ; mais cette fois encore elle n'obtint rien.

Cependant tout à coup madame de Lamotte change de tactique ; elle ne se pose plus en solliciteuse et ne fatigue plus personne de réclamations ; elle s'en va répétant partout qu'enfin la Reine a été touchée de sa position , elle montre même des lettres que lui adresse Marie- Antoinette. Ces propos l'exposent même quelquefois à des désagréments. Un jour, elle devait diner chez un sieur Bénévent, à qui elle avait promis la protection de la Reine pour un marché qu'il désirait conclure. A son arrivée, elle aperçut à table le fameux Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette ; sa surprise fut telle qu'elle n'osa plus dire un mot du sujet qui l'avait amenée dans cette maison. Mais bientôt, craignant les interprétations auxquelles son air décontenancé pouvait donner lieu, elle feignit de trouver mauvais qu'on eût invité à diner avec elle, une Valois, un misérable coiffeur '.

Le cardinal de Rohan fut l'un des premiers instruits de la faveur dont sa protégée prétendait jouir, et il crut voir dans madame de Lamotte un moyen d'obtenir ce qu'il désirait si ardemment, rentrer dans les bonnes grâces de la Reine. Il lui en

1 Confronteront du cardinal avec Métaux do Vilk-ttr ci anliv* accusés.

M MAIUE-ANTOINETTE

parla, elle promit d'essayer, et quelques jours après elle lui montrait une lettre écrite sur du petit papier bordé de vignettes bleues 1 , soi-disant par Marie- Antoinette, et où il se trouvait quelques mots de bonté pour lui ; plus tard enfin elle lui faisait espérer qu'il obtiendrait une audience.

Pendant les mois de mai, juin et juillet 1784, il y eut entre le cardinal et madame de Lamotte une correspondance suivie ; madame de Lamotte se chargeait de faire passer à M. de Rohan les lettres que la Reine était censée lui écrire, et de remettre à la Reine les réponses du cardinal 1 .

Ces lettres étaient fausses, elles étaient l'œuvre de Rétaux de Villette, qui, dans cette occasion, servait de secrétaire à madame de Lamotte. Le père Lotb, qui était aussi l'un des familiers de la maison, n'a jamais vu Rétaux écrire; mais un jour qu'il se présentait rue Neuve -Saint- Gilles pour parler à la maîtresse du logis, il ne put entrer

' Confrontation du cardinal avec le père Loth. — Confrontation du cardinal avec la d'Oliva.

Le père Loth était un minime de la place Royale; des relations de voisinage s'étaient établies entre madame de Lamotte et lui ; sachant qu'elle voyait monsieur de Rohan, il la pria d'obtenir pour lui du cardinal la permission de prêcher devant la cour à la chapelle de Versailles; madame de Lamotte lui procura cette faveur qu'il ambitionnait, et le père Loth par reconnaissance et par intérêt fréquenta assidûment sa voisine de la rue Neuve-Saînt-Gille*.

1 Interrogatoire de Rétaux de Villitir.

parce qu'on lui dit qu'elle était occupée avec Métaux. Le père Loth attendit quelques moments, et bientôt la porte de la chambre à coucher s'ouvrit, et il vit auprès du lit de madame de Lamotte une petite table de cuit sur laquelle étaient posés une écritoirc et du petit papier à vignettes bleues ' .

Rétaux a du reste avoué lui-même qu'il avait écrit sous la dictée de madame de Lamottc des lettres auxquelles il ne comprenait rien d'abord '.

Le cardinal de Rohan , tout entier à la joie que lui causait son retour en grâce, ne cessait de demander cette audience de la Reine qu'on lui promettait sans cesse et qu'il ne pouvait jamais obtenir. Il mit tant d'insistance à obtenir cette entrevue que madame de Lamottc comprit qu'elle ne pouvait plus reculer. ,

M. de Lamotte, en se promenant dans le jardin du Palais-Royal, avait rencontré plusieurs fois une jeune personne dont la taille et la tournure rappelaient un peu Marie- Antoinette. C'était la demoiselle Leguay d'Oliva, femme galante, ou, comme on disait alors, fille du monde*.

Cette ressemblance étrange frappa M. de Lamotte, il en parla à sa femme, et celle-ci résolut alors de faire servir ce hasard à ses propres intérêts. Elle engagea son mari à faire connaissance

Cenfrontstio

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( de Vïllette.

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avec cette fille, et un jour M. de Lamotte la suivit dans le petit appartement qu'elle occupait rue du Jour, derrière téglise Saint-Eustache , dans l'hôtel de Lambesc : la connaissance fut bientôt faite.

Pendant huit jours il vint la voir assidûment; quand leurs relations furent établies sur un pied d'intimité assez grand, il lui annonça qu'une femme titrée, une comtesse, ayant beaucoup entendu parler d'elle , désirait la voir, et qu'il la lui amènerait le lendemain.

Le lendemain, en effet, M. de Lamotte se présenta chez la demoiselle d'Oliva, suivi d'une dame, qu'elle ne sut que plus tard être madame de Lamotte; puis, ne voulant pas troubler l'entretien des deux femmes, le comte se retira.

a — Vous devez être bien étonnée de ma visite, dit la dame en souriant à la demoiselle d'Oliva, puisque je n'ai pas l'honneur d'être connue de vous?

» — Madame, d'après ce que Ton m'a annoncé de vous, cette surprise ne peut que m' être agréable.

» — Ayez confiance, mon cher cœur, dans ce qite je vais vous dire : je suis une femme comme il faut et attachée à la cour. »

En disant ces paroles , la dame tira de sa poche un portefeuille, l'ouvrit et montra à la jeune fille plusieurs lettres qu'elle prétendit lui avoir été écrites par la Reine.

« Vous le voyez, ajouta-t-elle , j'ai toute la con-

fiance de la Reine ; elle vient de m'en donner une

nouvelle preuve en me chargeant de lui trouver une personne qui puisse faire quelque chose qu'on lui expliquera quand il en sera temps. J'ai jeté les yeux sur vous. Si vous voulez vous en charger, je vous ferai présent d'une somme de 15,000 livres, et le cadeau que vous recevrez de la Reine vaudra encore bien davantage. Je ne peux pas me nommer à présent, mais vous saurez bientôt qui je suis. »

Mademoiselle d'Oliva lui répondit qu'elle était trop heureuse de faire quelque chose qui pût plaire à la Reine et qu'elle acceptait.

« S'il en est ainsi, repartit la dame, monsieur de Lamotte viendra vous prendre demain au soir et vous amènera chez moi à Versailles ' . »

Le jour même, madame de Lamotte se rendait chez le cardinal et l'avertissait de partir le surlendemain pour Versailles , la Reine consentant enfin à loi accorder dans les jardins l'entrevue qu'il sollicitait depuis si longtemps a .

Dans l'après-midi de la journée du lendemain, M. de Lamotte vint chercher la demoiselle d'Oliva, et le soir même elle partait pour Versailles 8 , en carrosse , accompagnée de Rétaux de Villette et de

1 Interrogatoire de la demoiselle d'Oliva.

2 Interrogatoire du cardinal de Rohan.

1 Interrogatoire de Marie Nicole Leguay d'Oliva ou de Signy, âgée de vingt-quatre ans, bourgeoise de Paris, y demeurant rue Thiroux, Chaussée-d'Antin.

M. de Lamotte, tandis que madame de Lamotte s'y rendait de son côté avec sa femme de chambre '-

La demoiselle d'Oliva fut conduite à son arrivée à Versailles à l'hôtel de la Belle Image , place Dauphine , où résidait habituellement madame de Lamotte. On la laissa seule avec la suivante pendant deux heures environ, et, au bout de ce temps r M. de Lamotte rentra avec sa femme; celle-ci avait l'air -fort gai et lui dit qu'elle venait de chez la Reine , laquelle était fort contente et désirait beaucoup être au lendemain pour savoir comment les choses se passeraient. La demoiselle d'Oliva fit alors plusieurs questions pour tacher de savoir ce que l'on voulait d'elle, mais à tout on lui répondit : « Vous le saurez demain. »

Le lendemain, madame de Lamotte procéda à la toilette de celle qui allait, sans le savoir, passer pendant quelques minutes pour la Reine ; elle lui fit endosser une chemise blanche bordée de rouge, et lui mit sur la tête une thérèse blanche 9 ; puis, quand la toilette fut terminée , elle lui donna ses instructions : « Je vous conduirai ce soir dans le parc , lui dit-elle, un grand seigneur s'approchera de vous, vous lui remettrez cette lettre et cette rose en lui disant : « Vous savez ce que cela veut dire, » c'est tout ce que vous aurez à faire. »

M. de Rohan n'avait eu garde d'oublier les re-

1 Interrogatoire de Rétaux de Villette.

1 Interrogatoire de la d'Oliva.

commandations de madame de Lamotte. Au jour et à l'heure indiqués il se promenait sur la terrasse accompagné du baron de Planta ; le cardinal était en lévite bleue, il portait son chapeau en clabaud, c'està-dire posé de façon qu'il lui couvrît le visage ' .

De leur côté, Rétaux de Villette et M. de Lamotte se rendirent dans le parc , précédant de quelques instants la demoiselle d'Oliva et madame de Lamotte, qui ne tardèrent pas aies rejoindre, et tous les quatre descendirent alors vers le bosquet de Vénus *. Il était dix heures du soir environ. Tout à coup madame de Lamotte , qui avait quitté un instant le groupe pour aller chercher le cardinal, reparaît, en désignant à M. de Rohan la demoiselle d'Oliva qui se tenait seule dans l'ombre et fort embarrassée de sa contenance. Le cardinal s'inclina jusqu'à terre, murmura quelques paroles, auxquelles la fausse Reine répondit en lui présentant la rose et en lui disant d'une voix entrecoupée : « Vous savez ce que cela veut dire. » A peine avait-elle prononcé ces mots que madame de Lamotte reparut en s écriant : « Venez vite ! venez vite ! » Un autre personnage, qui n'était autre que Rétaux de Villette, ajouta : « Voici Madame et madame la comtesse d'Artois ; » et tout disparut 5 . »

i Interrogatoire du cardinal de Rohan.

1 Interrogatoire de Rétaux de Villette.

* Interrogatoire de la demoiselle d'Oliva. — Interrogatoire

du cardinal de Rohan.

66 M AKIK- ANTOINETTE

Ce fut M. de Lamotte qui reconduisit la demoiselle d'Oliva à l'hôtellerie de la Belle Image, madame de Lamotte ue rentra que plus tard ; elle causait avec M. de Rohan de cette entrevue qui le rendait le plus heureux des hommes , et se hâtait d'établir sur cette fable les bases de son influence à venir.

Le lendemain , on présenta à la demoiselle d'Oliva une lettre soi-disant écrite par la Reine et ainsi conçue : « Ma chère comtesse, je suis enchantée de la personne que vous m'avez procurée, elle s'est acquittée à merveille de sa mission, et elle peut être assurée de son sort. »

Le lendemain, M. de Lamotte reconduisait à Paris la pauvre fille, qui ne comprenait rien à tout ce qu'elle faisait depuis trois jours, et qui, dans toutes ces scènes, n'avait vu qu'une chose, être agréable à la Reine ' .

Pendant quelque temps madame de Lamotte crut devoir traiter avec quelques ménagements une personne qui lui avait rendu , sans s'en douter il est vrai , un service aussi grand ; elle l'introduisit chez elle, la fit dîner soit rue Neuve-Saint-Gilles 2 , soit à Charonnc, où elle eut quelques mois plus tard, à l'époque de ses premières splendeurs, une petite maison; mais au lieu des 15,000 livres promises, elle ne lui en compta que 4,268 , ainsi qu'il suit :

1 Interrogatoire de la demoiselle d'Oliva.

3 Information : Déposition du père Loth.

1° Quelques jours après le voyage de Versailles , à minuit, rue du Jour, 400 livres;

2° 168 livres, remises aussi rue du Jour;

3° 400 livres pour payer Gentil , tapissier ;

4° 300 livres apportées par Rétaux de Villette ;

5° 3,000 livres en trois billets de la caisse d'escompte, de 1,000 livres chacun '.

Cependant, madame de Lamotte se refroidit peu à peu vis-à-vis de la demoiselle d'Oliva, et bientôt même celle-ci ne fut plus reçue chez elle. A ceux qui s'étonnaient de ne plus la rencontrer, madame de Lamotte répondait avec son cynisme habituel : « Cette fille vivait mal, c'est une courtisane, elle a été la maîtresse de mon mari 2 . »

La scène de l'entrevue du parc de Versailles produisit sur l'esprit de M. de Rohan tout l'effet qu'avait pu désirer madame de Lamotte. Le cardinal, désormais sûr que le passé était oublié, et se croyant rentré en grâce auprès de Marie-Antoinette, n'avait rien à refuser à celle qui lui avait rendu ce signalé service. Madame de Lamotte, en femme habile, comprit la position et résolut d'en profiter le plus rapidement possible, et d'en tirer ce qui lui manquait le plus dans le moment, de l'argent.

* Mémoire pour la demoiselle Leguay ctOliva, par M 8 Blondel, avocat.

5 Confrontations de madame de Lamotte avec la demoiselle d'Oliva.

Elle fit écrire par Rétaux de Villette au cardinal deux lettres , par lesquelles la Reine lui demandait 150,000 livres pour des gens auxquels elle s'intéressait. Immédiatement le cardinal s'empressa de lui envoyer l'argent par un gentilhomme de sa maison , le baron de Planta. Cette demande fut faite en deux fois : la première, quelques jours après la scène de Trianon, c'est-à-dire au mois d'août 1784; l'autre , au mois de novembre ' .

Comme nous l'avons déjà vu, cette idée d'escroquer quelqu'un en employant le nom de la Reine n'était pas neuve , et une dame Cahouet de Villers l'avait exploitée dès 1777, c'est-à-dire sept ans avant madame de Lamotte.

Intimement liée avec un M. de Saint-Charles, intendant des finances de la Reine, cette dame Cahouet trouva moyen d'avoir par son entremise des brevets et des ordonnances signés d'avance. Une fois la signature de la Reine obtenue, elle s'appliqua à l'imiter et à en contrefaire l'écriture. Elle parvint bientôt à une certaine ressemblance dans les caractères, et dès lors elle se mit à s'écrire de la part de Marie-Antoinette plusieurs lettres fort amicales qu'elle colporta partout, en les donnant comme la preuve de son intimité avec la Reine. Enhardie peu à peu par le succès qui accueillait cette

1 Confrontations et interrogatoires du cardinal. — Récolement du baron de Planta. — Confrontations de madame de Lamotte avec les accusés et les témoins.

série de faux , elle se fit demander par Marie-Antoinette une somme de 200,000 francs, dont elle marquait avoir le plus grand besoin. Ce fut le fermier général Béranger qui joua dans cette intrigue le rôle de dupe, que devait jouer plus tard le cardinal de Rohan avec madame de Lamotte.

Le financier, trop heureux de faire quelque chose qui pût plaire à la Reine, s'empressa de remettre les fonds à la dame Gahouet; mais peu de temps après Béranger eut des doutes , il prit des informations qui changèrent ses doutes en certitudes, et il s'adressa au lieutenant de police , M. de Sartines.

Celui-ci conduisit cette affaire sans bruit. La dame Cahouet fut enfermée à Sainte-Pélagie, et son mari fut ruiné par le remboursement des 200,000 francs volés au fermier général ' .

Madame de Lamotte fut d'abord plus heureuse que celle dont elle suivait si bien les traces; les 150,000 francs volés au cardinal apportèrent l'aisance dans ce ménage aux abois. Dès le 24 août, M. de Lamotte se présente chez l'horloger Furet, lui achète une pendule de 528 livres , et parle même de lui faire faire une montre enrichie de diamants a .

Moins de deux mois après , les deux époux , voulant reparaître avec éclat dans cette ville de Bar-

1 Mémoires de madame Campan, chap. vi.

1 Information : Déposition de Jean-Baptiste-André Furet, âgé de cinquante-quatre ans, maître horloger et horloger du Roi, rue Saint-Honoré.

sur- Aube qui les a connus si misérables, y font l'acquisition d'une maison , et madame de Lamotte charge le père Loth d'expédier à son mari, par les messageries, une somme de 20,000 francs pour payer le prix de leur nouvelle maison ; puis , craignant les questions du père Loth sur cet argent dont elle dispose, alors qu'au terme de la Saint-Jean de la même année, c'ëst-à-diré le 24 juin, elle lui a emprunté 300 livres pour payer son loyer, elle s'empresse de lui dire que la Reine a ordonné au cardinal de Rohan de lui compter une somme de • 50,000 écus 1 .

A la même époque, madame de Lamotte, qui commence à manifester son goût pour les pierreries, achète à l'orfèvre Régnier des bracelets de diamants, lui donne à compte, sur le prix de ces bijoux, 5,000 livres en billets de caisse , et lui laisse voir qu'elle a encore dans les mains une somme de 100,000 livres 2 .

Ce passage subit de la détresse à l'opulence excitait cependant l'étonnement de tous ceux qui avaient connu autrefois le couple Lamotte ; à leurs questions on répondait en parlant de la faveur qu'accordait Marie- Antoinette à la descendante des Valois, et, pour preuve de cette faveur, on mon-

1 Information : Déposition de Nicolas Loth, prêtre, relfgieux minime de la place Royale, âgé de quarante-sept ans.

* Information : Déposition de Pierre-Auçuste-Simon Régnier, âgé de quarante et un ans, orfèvre, pont Saint-Michel.

ET LE PROCES Fin COLLIER. Tl

trait à Grenier «ne lettre soi-disant écrite par la Reine, mais en lui défendant de la lire '.

Cette faveur, ce crédit, dont madame de Lamotte prétendait jouir à Versailles, la faisaient rechercher avec avidité par une foule de gens qui désiraient, les uns pour un marché, les autres pour une place, avoir la protection du {{ouvernement. Parmi ceux qui entouraient le plus la prétendue favorite de Marie-Antoinette, se trouvaient, à la fin de décembre 1784, un avocat en Parlement du nom de Laporte , et son beau-père le sieur Achet ; madame de Lamotte avait tenu sur les fonts de baptême le premier enfant de ce Laporte ', et quelques relations de politesse et d'intérêt s'étaient engagées entre eux. Acbet et son gendre étaient deux faiseurs d'affaires qui se trouvaient liés d'amitié avec le joaillier Bassenge ; ils connaissaient donc toute l'histoire du collier, peut-être même avaient-ils entendu raconter à Bohmer toutes les démarches qu'il faisait en vain depuis sept ans pour se débarrasser de ses diamants. Laporte et son beau-père eurent l'idée d'en parler à madame de Lamotte, et le 29 décembre 1784 ils se présentaient tous deux suivis de Bassenge, rue Neuve-Saint-Gilles, pour la prier d'essayer de faire vendre le collier *. Elle ne leur promit rien, ne s'étant

1 Information : Dû position de Grenier.

1 Information : Déposition de J. R. de Laporte, âfjé de trente-deux ans, avocat en Parlement, rue de Verneuik '■ Information . Dépositions do I.ouis-Frnnroh \chel, âgé

jamais mêlée de semblable négociation ; cependant ils insistèrent, exhibèrent leur joyau, et elle finit par leur dire que si l'occasion s'en présentait, elle en dirait quelques mots ' .

Trois semaines se passèrent sans qu'on entendit plus parler de rien; Bassenge avait même perdu tout espoir de ce côté: Cependant il continuait à prier Achet de s'occuper de cette négociation, en lui promettant 1,000 louis s'il réussissait; mais Achet refusait la récompense pour lui, et priait le joaillier de reporter sa bienveillance sur son gendre Laporte *.

Celui-ci fut dépêché chez madame de Lamotte pour savoir s'il n'y avait rien de nouveau 3 ; il lui fut répondu que les joailliers eussent à se présenter chez elle. Immédiatement Bassenge et Achet se rendent à la rue Neuve-Saint-Gilles, c'était le 21 janvier 1785, et là madame de Lamotte leur dit que la Reine désirait faire emplette du collier, dont elle avait la plus grande envie ; mais que , ne voulant pas traiter directement avec les joailliers, elle chargerait un

de quarante-neuf ans , avocat en la cour, ancien substitut du procureur général aux requêtes de l'hôtel, officier honoraire de la garde-robe de Monsieur , frère du Roi, rue de Verneuil ; — et de Paul Bassenge , joaillier, âgé de quarante -quatre ans, rue Vendôme.

1 Interrogatoire de madame de Lamotte.

* Information : Dépositions d' Achet et de Bassenge.

1 Information : Déposition de Laporte.

grand seigneur de la négociation; et quelle, madame de Lamotte, leur conseillait de prendre toutes leurs sûretés vis-à-vis de ce grand seigneur ! . Bassenge, au comble de la joie, la pria alors de vouloir bien accepter un gage de sa reconnaissance ; mais elle refusa noblement.

M. de Lamotte, qui n'était pas encore sans doute le confident des projets de sa femme, ne comprit rien à ce désintéressement, l'en blâma fortement, et l'engagea à revenir sur son refus. Il fut convenu entre eux et l'orfèvre Grenier qu'on demanderait aux joailliers un cadeau, se composant d'une paire de boucles d'oreilles, de deux montres, de deux chaînes enrichies de diamants, de deux solitaires, l'un valant 15,000 francs, l'autre 9,000, et d'un médaillon 2 .

Le 24 janvier, d'assez bon matin, M. et madame de Lamotte se rendirent rue de Vendôme, où demeuraient Bôhmer et Bassenge ; ils les confirmèrent dans la nouvelle de l'acquisition du collier faite au nom de la Reine, et leur annoncèrent que le grand seigneur chargé de la négociation ne tarderait pas à paraître; madame de Lamotte leur recommanda de nouveau de prendre leurs sûretés, et ajouta qu'il était inutile qu'on la nommât dans cette affaire * .

1 Information : Déposition de Bassenge.

1 Information : Déposition de Grenier.

1 Information : Déposition de Bassenge.

Un quart d'heure après le départ des deux époux, le grand seigneur arriva : c'était le cardinal de Rohan; il derhanda à voir le collier, s'cnquit du prix et des arrangements à prendre pour le payement. Bassenge lui répondit que le collier valait 1,600,000 francs, et que quant aux arrangements à prendre pour le payement, ils demanderaient une partie comptant et accorderaient des termes pour le surplus; qu'au reste il fallait se hâter si l'on voulait faire cette emplette, car la cour d'Espagne, à qui on avait proposé la négociation, n'était pas trèséloignée d'accepter leurs offres.

Le cardinal se retira eu disant que ce n'était pas pour lui qu'il achetait, qu'il rendrait compte à la personne intéressée des propositions qu'on lui faisait, et que sous peu de jours on aurait sa réponse.

En effet, le 29 janvier, Bôhmer et Bassenge furent mandés rue Vieille-du-Temple , à l'hôtel de Strasbourg, chez M. de Rohan; il leur dit que ses nouvelles instructions l'autorisaient à traiter de l'acquisition du collier, et leur montra les conditions du ' marché écrites de sa main l .

Les joailliers livraient leur collier pour une somme de 1,600,000 livres .•Le premier terme de payement devait échoir en août 1785, il était fixé à une somme de 400,000 livres , et successivement de même , de

1 Information : Déposition de Bassenge.

quatre mois en quatre mois , jusqu'à parfait acquit des 1,600,000 livres 1 .

Bôhmer et Bassengë acceptèrent ces conditions, signèrent le papier sur lequel elles étaient inscrites, et se retirèrent.

Deux jours après, le cardinal les fit appeler de nouveau, en leur recommandant d'apporter le collier. Bôhmer et Bassengë se rendirent chez lui. M. de Rohan leur montra les conditions du marché qu'ils avaient signées le 29 janvier, elles étaient approuvées par la Reine et signées Marie- Antoinette de Frange 2 . Les deux joailliers ne connaissaient pas la signature de la Reine, qui ne leur avait jamais donné que des ordres de vive voix, ou fait écrire par Tune de ses femmes ou par l'un des garçons de sa chambre ; aussi s'en rapportèrent-ils aux assurances que leur donna le cardinal sur les approuvé et sur la signature de Marie-Antoinette s . M. de Rohan ajouta qu'il ne pouvait se dessaisir de ce papier, et , pour le prouver, il leur montra quelques lignes d'une lettre qu'il ploya en deux pour ne leur laisser lire que ces mots : « Je nai pas coutume de traiter de cette manière avec mes joailliers; vous garderez ce papier chez vous, et arrangerez le reste

1 Information : Déposition de Charles Baudard de Saint- James, âgé de quarante-sept ans, place Vendôme.

2 Information : Déposition de Bassengë.

* Information : Déposition de Charles -Auguste Bôhmer, âgé de cinquante et un ans, 20, rue Vendôme.

comme vous le jugerez convenable. » Cette lettre, leur dit-il, était de la Reine; et, pour donner encore plus de garantie à Bôhmer et à Bassengc, il leur promit de mettre les conditions du marché sous enveloppe, et d'écrire dessus de sa main qu'en cas de mort le papier leur fût remis.

« Maintenant que l'affaire est terminée, ajouta le cardinal, je puis vous dire que j'ai été obligé de conseiller à la Reine de ne pas faire cette emplette, et de lui dire que c'était une folie de dépenser une somme aussi forte pour une parure. Au reste, soyez •sans inquiétudes, mes représentations n'ont pas été écoutées; mais, aux époques déterminées, je solliciterai le payement que vous devez recevoir. »

Les joailliers se retirèrent enchantés et persuadés que la Reine avait acheté leur collier l .

Le jour même, 1 er février, vers le soir, le cardinal de Rohan se rendait en toute hâte à Versailles, accompagné d'un de ses domestiques, qui portait les diamants dans un coffret ; madame de Lamotte y avait donné rendez-vous au grand aumônier, dans le petit logement qu'elle occupait place Dauphine, pour assister à la remise du collier, qui devait être livré, devant lui, à un homme envoyé par Marie- Antoinette.

M. de Rohan était à peine entré dans l'appartement, que madame de Lamotte lui annonçait l'ar-

1 Information : Déposition de Bassençe.

rivée de F homme de confiance de la Reine; il n'eut que le temps de passer dans une alcôve vitrée, d'où il vit cet homme remettre une lettre à la maîtresse de la maison, qui en prit lecture, et lui donna le coffret où se trouvait le collier.

L'homme disparut aussitôt.

Le cardinal crut reconnaître cet homme, que madame de Lamotte lui assura être un nommé Desclaux, garçon de la chambre de la Reine, et qui n'était autre que Rétaux de Villette, à qui la femme de chambre Rosalie Briffaut ouvrait la porte ce soir-là à onze heures , et qu'elle introduisait dans l'appartement 1 .

Le 2 février, Bassenge , Bôhmer et sa femme se rendirent à Versailles pour voir si la Reine portait le collier, et comme rien n'était changé dans la parure de Marie- Antoinette, ils s'en plaignirent le lendemain 3 au cardinal; M. de Rohan leur répondit que des personnes très-sages avaient conseillé à Sa Majesté de ne pas porter cette parure avant qu'elle eût prévenu le Roi de l'emplette qu'elle venait de faire, et il ajouta qu'aussitôt qu'ils trouveraient Foccasion de remercier la Reine , ils eussent à lui présenter l'expression de leur reconnaissance.

I Confrontation du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

II n'est pas étonnant que M. de Rohan crût reconnaître Ré taux de Villette; celui-ci était en effet l'un des principaux acteurs de la scène de la d'Oliva , où il avait figuré comme étant quelque chose dans la maison de la Reine.

Le 4 février les deux joailliers allèrent faire leur visite à celle qui avait été pour eux un si bon intermédiaire, et ils prièrent madame de Lamotte à dîner chez eux; elle accepta : le repas eut lieu huit jours après ' .

Bôhmer et Bassenge avaient été obligés, pendant les longues années que le collier était resté dans leurs mains, de faire dessus quelques emprunts. Le financier Saint- James, entre autres, leur avait prêté 200,000 livres, payables dans le même mois de février; à l'époque de l'échéance, ils demandèrent à leur créancier un délai jusqu'au mois d'août prochain, en lui expliquant les raisons de cette demande, et en lui confiant qu'ils avaient enfin vendu leur parure à la Reine, par les soins du cardinal de Rohan, qui avait entre les mains les conditions du marché.

Le financier fit demander uue audience à Son Éminence, qui, après lui avoir recommandé le secret, lui confirma les dires des joailliers et lui montra le marché revêtu des approuvé et de la signature, Marie- Antoinette de France 2 .

Cependant les époux Lamotte, possesseurs d'une aussi belle proie, ne restaient pas oisifs. Immédiatement le luxe de leur maison augmente d'une façon inouïe, et partout on les voit ayant, sans exagération, les mains pleines de diamants.

1 Information : Déposition de Basse njje.

2 Information : 1>é position de Baudard de Saint-James.

Ils se rendent chez l'horloger Furet et lui achètent trois pendules du prix de 3,720 livres, et, la veille du jour où les pendules doivent être livrées, ils donnent à compte deux diamants évalués 2,700 livres; de plus, madame de Lamotte propose à Furet de lui faire une montre enrichie de pierreries qu'elle fournirait elle-même ; elle tire alors de sa bourse plusieurs diamants qu'elle fait voir à l'horloger; celui-ci lui fait observer qu'ils sont trop gros pour une montre , et offre de les lui monter sur des bracelets f .

Mais le plus important pour M. et madame de Lamotte était de transformer en argent les diamants du collier; c'est encore à Rétaux de Villette qu'ils s'adressèrent pour y parvenir; Rétaux, l'intime ami de madame de Lamotte , le faussaire qui avait contrefait l'écriture de la Reine', l'homme qui avait été acteur dans les scènes de la d'Oliva et de la remise du collier, proposait, dès le 15 février, à un juif nommé Vidal, trois paquets de diamants valant environ 20,000 livres*; mais celui-ci, craignant qu'ils ne fussent le produit d'un vol , tant ils étaient offerts à vil prix, prévenait l'inspecteur de police du quartier Montmartre ; celui-ci mandait Rétaux * à

1 Information : Déposition de Furet.

* Information : Déposition d'Israël Vidal, âgé de cinquante-cinq ans, marchand, rue Neuve Saint-Eustache.

' Information : Déposition de L ou is-M arc-Antoine Rétaux de Villette, âgé de trente-cinq ans, ancien gendarme.

80 MARIE- A3 TOISETTE

son bureau , et lui demandait d'où provenaient ces diamants; après un peu d'hésitation, Villette répondait qu'ils provenaient d'une dame de Lamotte, à qui il les avait rendus ; malgré cette réponse , l'inspecteur de police le conduisait chez le commissaire Gauthier, pour y faire sa déposition et y subir interrogatoire ! .

INTERROGATOIRE DU SIEUR RÉTAUX DE VILLETTE , ARRÊTÉ DE L'ORDRE DU ROI a .

« 16 février 1785.

« L'an mil sept cent quatre-vingt-cinq, le mercredi seize février, une heure de relevée, en notre hôtel et par-devant nous, Augustin -François Gauthier, avocat en Parlement, conseiller du Roi, commissaire au Châtelet de Paris, est comparu le sieur Jean-François de Brugnières, conseiller du Roi, inspecteur de police.

Lequel a conduit devant nous , en vertu des ordres du Roi dont il est portcuç, le sieur Louis-Marc- Antoine Rétaux de Fillette, ancien gendarme Dauphin, demeurant rue Saint- Louis au Marais, n* 53, pour être interrogé sur la vente qu'il a voulu faire

1 Information : Déposition de Jean-François de Brugnières, âgé de cinquante ans, conseiller du Roi, inspecteur de police du quartier Montmartre, rue Taitbout.

J archives de t Empire , Y, 12076.

d'une quantité assez considérable de diamants et a

signé

de Brugnières.

Desquelles comparutions et dires avons donné acte audit sieur de Brugnières , et ayant fait comparaître le particulier arrêté , lequel après serment par lui fait de dire vérité, interrogé de ses noms, surnoms, âge, qualité, pays et demeure,

A répondu se nommer Louis -Marc -Antoine Rétaux de Villette, âgé de trente ans, ancien gendarme Dauphin, natif de Lyon, demeurant rue Saint-Louis au Marais , n* 53 , vis-à-vis les dames du Calvaire.

Interrogé s'il a proposé en vente aux sieurs Adam et Vidal une quantité de diamants sur papier,

A répondu que oui.

Interrogé quel était le nombre et la qualité de ces diamants, et s'ils lui appartiennent,

A répQndu qu'il y avait quarante diamants brillants, de la valeur d'environ 400 francs pièce, qu'ils ne lui appartiennent pas, mais à une dame qui l'avait chargé de les vendre, et à laquelle il les a rendus; qu'il ne pourrait sans compromettre cette dame la nommer, à moins d'un ordre exprès de M. le lieutenant général de police, à qui seul il la nommera s'il l'exige.

Interrogé s'il a été mis en prison ou repris de

justice ,

A répondu que non.

Lecture à lui faite de son interrogatoire et de ses réponses, a dit icelles contenir vérité, y a persisté et a signé

RÉTAUX DE VlLLETTE.

L'ayant fait fouiller, ne s'est rien trouvé de suspect.

Ce fait, nous avons laissé ledit sieur Rétaux de Fillette au sieur de Brugnières, pour être conduit chez M. le lieutenant de police, à l'effet d'être par lui ordonné ce qu'il appartiendra.

Signé Gauthier. de Brugnières. »

Du cabinet du commissaire, Rétaux de Villette fiit conduit chez M. Lenoir; là il répéta ce qu'il avait dit à l'inspecteur, que ces diamants lui avaient été confiés par une dame de Lamotte-Valois ; la réputation de madame de Lamotte était assez équivoque pour que M. Lenoir chargeât de Brugnières de voir au bureau de sûreté s'il n'y avait pas de déclaration de vol de diamants; celui-ci s'y rendit, mais comme il n'y avait aucune plainte de déposée, l'affaire n'eut pas de suite ' .

Cette tentative infructueuse arrêta quelque temps le désir qu'avait madame de Lamotte de faire de l'argent avec les débris du collier; elle résolut de se borner pour le moment à se garnir un riche écrin, et se fit monter par l'orfèvre Régnier deux gros

1 Information : Déposition de Brugnières.

brillants pour bagues, valant environ 25,000 livres les deux; puis elle paya celte dépense et quelques autres dettes qu elle avait chez le joaillier, avec des diamants dont le détail suit : vingt brillants du poids de quarante- deux karats, un brillant de dix- sept grains et trente-neuf brillants de cinquante -neuf karats et demi. Régnier, pour faire de l'argent de ces bijoux, les remit à une courtière, la femme Goquelin , qui les vendit successivement à Bailleul , orfèvre, rue Saint-Louis; à Langrade, joaillier, quai des Orfèvres; à Montagne, joaillier, rue Saint- Louis, et en retira une somme de 27,700 livres ! .

On pense bien que ce n'étaient que les plus petites pierres du collier et les plus communes que madame de Lamotte pouvait ainsi montrer à des joailliers; les plus belles étaient trop connues, et n'eussent pas d'ailleurs tardé à revenir entre les mains de Bôbmer ou de Bassenge, et tout eût été découvert. Aussi est-ce à l'étranger qu'elle voulut écouler ses plus beaux diamants. Déjà Rétaux, lors de sa comparution devant l'inspecteur Brugnières, avait parlé de vendre des pierreries en Hollande*. Cette idée, qui au mois de février n'était encore qu'en germe dans la tête de madame de Lamotte, y prit plus de consistance pendant lfe mois de mars suivant, car, à cette

1 Information : Dépositions de Régnier et de Marie-Madeleine Martin 9 femme de Claude Goquelin , âgée de cinquantedeux ans , courtière en diamants , rue de la Barillerie.

2 Information : Déposition de Brugnières.

époque, M. de Lamotte proposait à un sieur O'Neill, aipi de sa belle-sœur, de passer avec lui eu Angleterre; mais celui-ci ayant demandé quelque répit, ce voyage fut remis au mois d'avril, et eut lieu en effet à cette époque. O'Neill n'accompagna M. de Lamotte que sur les instances réitérées de madame de Lamotte l .

Avant de quitter Paris, M. de Lamotte s'était rendu chez le banquier Perregaux, et lui avait apporté une somme de 2,000 écus, que celui-ci avait convertie en une lettre de crédit sur Londres*» Ce fut vers le 10 avril qu'eut lieu le départ. Trois jours après , le père Loth , revenant d'un voyage à Bruxelles , alla visiter les époux Lamotte ; il ne trouva que madame, qui lui dit que son mari étail en Berry pour recueillir une succession. Quelques jours après il dînait chez elle; la conversation étant tombée sur M. de Lamotte, madame de Lamotte lui dit qu'il était en Poitou ; enfin , à la fin du même mois, elle se décida à lui avouer qu'il était en Angleterre, où il avait gagné 1,000 louis dans un part pour une course de chevaux 8 .

Lamotte était en effet en Angleterre, mais ce

1 Information : Déposition de Jean O'Neill, âgé de quarante-neuf ans, capitaine au régiment de West, à l'Ile d'Oléron, à Paris, rue du Four.

' Information : Déposition de François-Louis Perregaux, âgé de trente-neuf ans, banquier, rue du Sentier.

1 Confrontation du cardinal avec le père Loth.

n'était pas de chevaux qu'il s'occupait ; à peine arrivé à Londres, il se rendit chez le joaillier Gray, et, pour entrer en relations avec lui , il lui- montra un gros diamant ayant la forme d'un cœur, en le chargeant de l'appareiller . Le joaillier n'y put réussir. Lamotte voulut alors le vendre 30,000 livres, mais Gray n'en voulut donner que 20,000 livres, et rien ne fut conclu ! .

Cependant leurs relations n'en restèrent pas là, <et les pièces suivantes donneront une idée des affaires qu'ils firent ensemble!

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