‹ Marie-Antoinette et le procès du collier d'après la procédure instruite devant le parlement de ParisChapitre 6 sur 37 · S MARIE- ANTOINETTE · texte numérisé non relu

S MARIE- ANTOINETTE

général, M. de Galonné, afin qu'il s'intéressât davantage à sa demande * .

Ces mémoires , que madame de Lamotte colpor^ tait ainsi de tous les côtés, étaient presque tous dictés par le cardinal de Rohan , qui poussa même la complaisance jusqu'à en remettre lui-même quelques-uns aux ministres.

Cependant aucune des démarches n^aboutissait et la misère augmentait toujours. En avril 1784, on vendait le brevet de la pension due à la générosité du Roi, et le baron de Valois faisait également vendre le sien par M. de Lamotte; le tout produisait une somme de neuf mille livres *.

Cet argent ne dura pas longtemps, peut-être servit-il à payer les frais de la nouvelle installation des époux Lamotte, qui, vers cette époque, quittèrent la rue de la Verrerie pom* s'établir rue Neuve- Saint-Gilles. Quoi qu'il en soit, ils étaient encore au commencement de cette même année obligés d'emprunter des couverts d'.argent à un sieur de Vieilleville ^

Madame de Lamotte , impatientée de voir toutes ses réclamations sans résultat, résolut de s'adresser directement à la Reine ; et un jour que Marie- An- .

* Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

^ Information : Déposition de Nicolas-Picn e-François Grenier, âgé de quarante-six ans, orfèvre, rue Grcnetat.

* Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

toinette passait dans la galerie de Versailles pour se rendre à la chapelle, elle se jeta à ses pieds et lui présenta un placet; mais cette fois encore elle n'obtint rien.

Cependant tout à coup madame de Lamotte change de tactique ; elle ne se pose plus en solliciteuse et ne fatigue plus personne de réclamations ; elle s'en va répétant partout qu'enfin la Reine a été touchée de sa position , elle montre même des lettres que lui adresse Marie- Antoinette. Ces propos l'exposent même quelquefois^ à des désagréments* Un jour, elle devait dîner chez un sieur Bénévent, à qui elle avait promis la protection de la Reine pour un marché qu'il désirait conclure. A son arrivée, elle aperçut à table le fameux Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette ; sa surprise fiit telle qu'elle n'osa plus dire un mot du sujet qui l'avait amenée dans cette maison. Mais bientôt, craignant les interprétations auxquelles son air décontenancé pouvait donner lieu, elle feignit de trouver mauvais qu'on eût invité à dîner avec elle, une Valois, un misérable coiffeur *.

Le cardinal de Rohan fut l'un des premiers instruits de la faveur dont sa protégée prétendait jouir, et il crut voir dans madame de Lamotte un moyen d'obtenir ce qu'il désirait si ardemment, rentrer dans les bonnes grâces de la Reine. Il lui en

* Confrontations du cardinal avec Rétaux de Villette et autres accusés.

parla, elle promit d'essayer, et quelques jours après elle lui montrait une lettre écrite sur du petit papier bordé de vignettes bleues *, soi-disant par Marie- Antoinette, et où il se trouvait quelques mots de bonté pour lui ; plus tard enfin elle lui faisait espérer qu'il obtiendrait une audience.

Pendant les mois de mai, juin et juillet 1784, il y eut entre le cardinal et madame de Lamotte une coirespondance suivie ; madame de Liamotte se chargeait de faire passer à M. de Rohan les lettres que la Reine était censée lui écrire, et de remettre à la Reine les réponses du cardinal *.

Ces lettres étaient fausses, elles étaient T œuvre de Rétaux de Villette, qui, dans cette occasion, servait de secrétaire à madame de Lamotte. Le père Loth, qui était aussi l'un des familiers de la maison, n'a jamais vu Rétaux écrire; mais un jour qu'il se présentait rue Neuve -Saint- Gilles pour parler à la maîtresse du logis, il ne put entrer

* Confrontation du cardinal avec le père Loth. — Confrontation du cardinal avec la d'Oliva.

Le père Loth était un minime de la place Royale; des relations de voisinage s'étaient établies entre madame de J^amotte et lui ; sachant qu'elle voyait monsieur de Rohan, il la pria d'obtenir pour lui du cardinal la permission de prêcher devant la cour à la chapelle de Versailles; madame de Lamotte lui procura cette faveur <Ju'il ambitionnait, et le père Loth par reconnaissance et par intérêt fréquenta assidûment sa voisine de la rue Neuve-Saint-Gilles.

' Interrogatoire de Çétaux de Villette.

parce qu'on lui- dit qu'elle était occupée avec Rétâux. Le père Loth attendit quelques moments , et bientôt la porte de la chambre à coucher s'ouvrit, et il vit auprès du lit de madame de Lamotte une petite table de nuit sur laquelle étaient posés une écrit oire et du petit papier à vignettes bleues * .

Rétaux a du reste avoué lui-même qu'il avait écrit sous la dictée de madame de Lamotte des lettres auxquelles il ne comprenait rien d'abord *.

Le cardinal de Rohan, tout entier à la joie que lui causait son retour en grâce, ne cessait de demander cette audience de la Reine qu'on lui promettait sans cesse et qu'il ne pouvait jamais obtenir. Il mit tant d'insistance à obtenir cette entrevue que madame de Lamotte comprit qu'elle ne pouvait plus reculer.

M. de Lamotte , en se promenant dans le jardin du Palais-Royal , avait rencontré plusieurs fois une jeune personne dont la taille et la tournure rappelaient un peu Marie- Antoinette. C'était la demoiselle Leguay d'Oliva, femme galante, ou, comme on disait alors, ^//e du monde ^.

Cette ressemblance étrange frappa M. de Lamotte, il en parla à sa femme, et celle-ci résolut alors de faire servir ce hasard à ses propres intérêts. Elle engagea son mari à faire connaissance

* Confrontation du cardinal avec le père Loth.

* Confrontation du cardinal avec Rétaux de Villette.

* Interrogatoire de la demoiselle d'Oliva.

6t MARIE-ANTOINETTE

avec cette fille, et un jour M, de Lamotte la suivit dans le petit appartement qu'elle occupait rue du Jour, derrière Téglise Saint-Eustache , dans l'hôtel de Lambesc : la connaissance fut bientôt faite.

Pendant huit jours il vint la voir assidûment; quand leurs relations furent établies sur un pied d'intimité assez grand , il lui annonça qu'une femme titrée , une comtesse , ayant beaucoup entendu parler d'elle, désirait la voir, et qu'il la lui amènerait le lendemain.

Le lendemain, en effet, M. de Lamotte se présenta chez la demoiselle d'Ohva, suivi d'une dame, cpi'elle ne sut que plus tard être madame de Lamotte; puis, ne voulant pas troubler l'entretien des deux femm'ès, le comte se retira.

« — Vous devez être bien étonnée de ma visite, dit la dame en souriant à la demoiselle d'Oliva,^ puisque je n'ai pas l'honneur d'être connue de vous?

» — Madame, d'après ce que Ton m'a annoncé de vous , cette surprise ne peut que m'être agréable.

n — Ayez confiance , mon cher cœur, dans ce que je vais vous dire : je suis une femme comme il faut et attachée à la cour. »

En disant ces paroles , la dame tira de sa poche un portefeuille, l'ouvrit et montra à la jeune fille plusieurs lettres qu'elle prétendit lui avoir été écrites par la Reine.

« Vous le voyez, ajouta-t-elle , j'ai toute la con-

ET LE Procès du collier. 63

fiance de la Reine ; elle vient de m'en donner une nouvelle preuve en me chargeant de lui trouver une personne qui puisse faire quelque chose qu'on lui expliquera quand il en sera temps. J'ai jeté les yeux sur vous. Si vous voulez vous en charger, je vous ferai présent d'une somme de 15,000 livres, et le cadeau que vous recevrez de la Reine vaudra encore bien davantage. Je ne peux pas me nommer à présent, mais vous saurez bientôt qui je suis. »

Mademoiselle d'Oliva lui répondit qu'elle était trop heureuse de faire quelque chose qui pût plaire à la Reine et qu'elle acceptait.

« S'il en est ainsi, repartit la dame, monsieur de Lamotte viendra vous prendre demain au soir et vous amènera chez moi à Versailles *. »

Le jour même, madame de Lamotte se rendait chez le cardinal et l'avertissait de partir le surlendemain pour Versailles , la Reine consentant enfin à lui accorder dans les jardins l'entrevue qu'il sollicitait depuis si longtemps *.

Dans l'après-midi de la journée du lendemain, M. de Lamotte vint chercher la demoiselle d'Oliva, et le soir m'ême elle partait pour Versailles*, en carrosse , accompagnée de Rétaux de Villette et de

* Interrogatoire de la demoiselle d'Oliva.

* Interrogatoire du cardinal de Rohan.

* Interrogatoire de Marie Nicole Leguay d'Oliva ou de Signy, âgée de vingt-quatre ans, bourgeoise de Paris, y demeurant rue Thiroux, Cliaussée-d'Antin.

M. de Lamotte, tandis que madame de Lamotte s'y rendait de son côté avec sa femme de chambre *..

La demoiselle d'OIiva fut conduite à son arrivée à Versailles à Thôtel de la Belle Image , place Dauphine, où résidait babituellement madame de Lamotte. On la laissa seule avec la suivante pendant deux beures environ, et, au bout de ce temps ^ M. de Lamotte rentra avec sa femme; celle-ci avait l'air fort gai et lui dit qu'elle venait de cbez la Reine , laquelle était fort contente et désirait beaucoup être au lendemain pour savoir comment les cboses se passeraient. La demoiselle d'OIiva fit alors, plusieurs questions pour tâcher de savoir ce que l'on voulait d'elle, mais à tout on lui répondit :. " Vous le saurez demain. »

Le lendemain , madame de Lamotte procéda à la toilette de celle qui allait, sans le savoir, passer pendant quelques minutes pour la Reine ; elle lui fit endosser une chemise blanche bordée de rouge, et lui mit sur la tête une tliérèse blanche * ; puis, quand la toilette fiit terminée , elle lui donna ses instructions : «Je vous conduirai ce soir dans le parc, lui dit-elle, un grand seigneur s'approchera de vous y vous lui remettrez cette lettre et cette rose en lui disant : « Vous savez ce que cela veut dire, » c'est tout ce que vous aurez à faire. »

M. de Roban n'avait eu garde d'oublier les re-

* Interro(jatoire de Rétaux de Villette.

* Interro(jatoirc de la d'OIiva.

commandations de madame de Lamotte. Au jour et à Fheure indiqués il se promenait sur la terrasse accompagné du baron de Planta; le cardinal était en lévite bleue, il portait son chapeau en clabaud, c'està-dire posé de façon qu'il lui couvrît le visage * .

De leur côté, Rétaux de ViUette et M. de Lamotte se rendirent dans le parc , précédant de quelques instants la demoiselle d'Oliva et madame de Lamotte, qui ne tardèrent pas aies rejoindre, et tous les quatre descendirent alors. vers le bosquet de Vénus *. Il était dix heures du soir environ. Tout à coup madame de Lamotte , qui avait quitté un instant le groupe pour aller chercher le cardinal, reparaît, en désignant à M. de Rohan la demoiselle d'Oliva qui se tenait seule dans l'ombre et fort embarrassée de sa contenance. Le cardinal s'inclina jusqu'à terre, murmura quelques paroles, auxquelles la fausse Reine répondit en lui présentant la rose et en lui disant d'une voix entrecoupée : « Vous savez ce que cela veut dire. » A peine avait-elle prononcé ces mots que madame de Lamotte reparut en s'écriant : « Venez vite ! venez vite ! » Un autre personnage, qui n'était autre que Rétaux de ViUette, ajouta : « Voici Madame et madame la comtesse d'Artois ; » et tout disparut^. »

i Interrogatoire du cardinal de Rohan.

* Interrogatoire de Rétaux de ViUette.

* Interrogatoire de la demoiselle d'Oliva. — Interrogatoire

du cardinal de Rohan.

ee MAIl^:-A^'TOI^ETTE

Ce fut M. de Ijamotte qui reconduisit la demoiselle d'Oliva à riiôtellerie de la Belle Image, madame de Lamotte ne rentra que plus tard ; elle causait avec M. de Rohan de cette entrevue qui le rendait le plus heureux des hommes , et se hâtait d'établh' sur cette fable les bases de son influence à venir.

Le lendemain, on présenta à la demoiselle d'Oliva une lettre soi-disant écrite par la Reine et ainsi conçue : « Ma chère comtesse, je suis enchantée de la personne que vous m'avez procurée, elle s'est acquittée à merveille de sa mission, et elle peut être assurée de son sort. "

Le lendemain, M. de Lamotte reconduisait à Paris la pauvre fille , qui ne comprenait rien à tout ce qu'elle faisait depuis trois jours, et qui, dans toutes ces scènes, n'avait vu qu'une chose, être agréable à la Reine ' .

Pendant quelque temps madame de Lamotte crut devoir traiter avec quelques ménagements une perr sonne qui lui avait rendu, sans s'en douter il est vrai , un service aussi grand ; elle l'introduisit chez elle, la fit dîner soit rue Neuve-Saint-Gilleis^, soit à Charonne, où elle eut quelques mois plus tard, à l'époque de ses premières splendeurs, une petite maison; mais au lieu des 15,000 livres promises, elle ne lui en compta que 4,268, ainsi qu'il suit :

* Interrogatoire de la demoiselle d'Oliva. ' Information : Déposition du père Loth.

1® Quelques jours après le voyage de Versailles , à minuit, rue du Jour, 400 livres;

^ 168 livres , remises aussi rue du Jour;

3** 400 livres pour payer Gentil, tapissier;

4** 300 livres apportées par Rétaux de Villette ;

5® 3,000 livres en trois billets de la caisse d'escompte, de 1,000 livres chacun \

Cependant, madame de Lamotte se refroidit peu à peu vis-à-vis de la demoiselle d'Oliva , et bientôt même celle-ci ne fut plus reçue chez elle. A ceux qui s'étonnaient de ne plus la rencontrer, madame de Lamotte répondait avec son cynisme habituel : « Cette fille vivait mal, c'est une courtisane, elle a été la maîtresse de mon mari ^. »

La scène de l'entrevue du parc de Versailles produisit sm* l'esprit de M. de Rohan tout l'effet qu'avait pu désirer madame de Lamotte. Le cardinal, désormais sûr que le passé était oublié, et se croyant rentré en grâce aupi'ès de Marie-Antoinette, n'avait rien à refuser à celle qui lui avait rendu ce signalé service. Madame de Lamotte, en femme habile, comprit la position et résolut d'en profiter le plus rapidement possible, et d'en th'er ce qui lui manquait le plus dans le moment , de l'argent.

* Mémoire pour la deinolseUe Leguay dOliva, par M* Blondel, avocat.

' Confrontations de madame de Lamotte avec la demoiselle d'Oliva.

Elle fit écrire par Rétaux de Villette au cardinal deux lettres , par lesquelles la Reine lui demandait 150,000 livres pour des gens auxquels elle s'intéressait. Immédiatement le cardinal^ s'empressa de lui envoyer l'argent par un gentilhomme de sa maison, le baron de Planta. Cette demande fut faite en deux fois : la première, quelques jours après la scène de Trianon, c'est-à-dire au mois d'août 1784; l'autre, au mois de novembre *.

Comme nous l'avons déjà vu , cette idée d'escroquer quelqu'un en employant le nom de la Reine n'était pas neuve, et une dame Cahouet de Villers l'avait exploitée dès 1777, c'est-à-dire sept ans avant madame de Lamotte.

Intimement liée avec un M. de Saint-Charles, intendant des finances de la Reine, cette dame Cahouet trouva moyen d'avoir par son entremise des brevets et des ordonnances signés d'avance. Une fois la signature de la Reine obtenue, elle s'appliqua à l'imiter et à en conti'efaii'c l'écriture. Elle parvint bientôt à une certaine ressemblance dans les caractères, et dès lors elle se mit à s'écrire de la part de Marie-Antoinette plusieurs lettres forj; amicales qu'elle colporta partout, en les donnant comme la preuve de son intimité avec la Reine. Enhardie peu à peu par le succès qui accueillait cette

* Confrontations et interrogatoires du cardinal. — Récolement du baron de Planta. — Confrontations de madame de Lamotte avec les accusés et les témoins.

séHe de faux , elle se fit demander par Marie-Antoinette une somme de 200,000 francs, dont elle marquait avoir le plus grand besoin. Ce fut le fermier général Béranger qui joua dans cette intrigue le rôle de dupe, que devait jouer plus tard le cardinal de Rohan avec madame de Lamotte.

Le financier, trop heureux de faire quelque chose qui pût plaire à la Reine, s'empressa de remettre les fonds à la dame Cahouet; maif peu de tempsaprès Béranger eut des doutes , il prit des informations qui changèrent ses doutes en certitudes , et il s'adressa au lieutenant de police , M. de Sartines.

Celui-ci conduisit cette affaire sans bruit. La dame Cahouet* fut enfermée à Sainte-Pélagie, et son mari fut ruiné par le remboursement des 200,000 francs volés au fermier général * .

Madame de Lamotte fut d'abord plus heureuse que celle dont elle suivait si bien les traces; les 150,000 francs volés au cardinal apportèrent l'aisance dans ce ménage aux abois. Dès le 24 août, M. de Lamotte se présente chez l'horloger Furet, lui achète une pendule de 528 livres , et parle même de lui faire faire une montre enrichie de diamants ^.

Moins de deux mois après , les deux époux , voulant reparaître avec éclat dans cette ville de Bar-

* Mémoires de madame Campan, chap. vi.

* Information : Déposition de Jean-Baptiste-André Furet , âgé de cinquante-quatre ans, maîlre horlog^er et horloger du Roi , rue Saint-IIonoré.

70 MARIE-AMOI^ETTE

sur- Aube qui les a comius si misérables, y iioSit racquisition d'une maison , et madame de Lianiotte char{}e le père Lotb d'expédier à son mari, par les messageries, une somme de 20,000 francs pour payer le prix de leur nouvelle maison; puis, craî- {]^ant les r^uestions du pèie I^tfa sur cet argent dont elle dispose, alors qu'au terme de la Saint-Jean de la même année, c'est-à-dire le 24 juin, elle loi a empi-unté 30© livres pour j>ayer son loyer, eOe s'empresse de lui dire que la Reine a ordonné an cardinal de Rohan de lui compter une somme de 50,000 écus ' .

A la même époque, madame de Lamotte, qui commence à manifester son goût pour les pieireries, achète à l'orfèvre Rejjnier des bracelets de diamants, lui donne à compte, sur le prix de ces bijoux, 5,000 livres en billets de caisse, et lui laisse voir qu'elle a encore dans les mains une somme de 100,000 livres ^

Ce passage subit de la détresée à l'opulence excitait cependant l'étonnement de tous ceux qui avaient connu autrefois le couple Lamotte ; à leurs questions on répondait en parlant de la faveur qu'accordait Marie-Antoinette à la descendante des Valois, et, pour preuve de cette faveur, on mon-

* Information : Déposition de Nicolas Loth, prêtre, religieux minime de la place Royale, âçé de quarante-sept ans.

* Information : Déposition de Pierre-Aug^ste^Simon Re- (fnier, âgé de quarante et un ans, orfévre, pont Saint-Michel.

trait à Grenier une lettre soi-disant écrite pai' la Reine , mais en lui défendant de la lire ^ .

Cette faveur, ce crédit, dont madame de Lamotte prétendait jouir à Versailles, la faisaient rechercher ayec avidité par une foule de gens qui désiraient, les uns pour un marché, les autres pour ime place, avoir la protection du fjouvemement. Parmi ceux qui entouraient le plus la prétendue favorite de Marie-Antoinette, se trouvaient, à la fin de décembre 1784, un avocat en Parlement du nom de Laporte , et son beau-père le sieur Achet ; madame de Lamotte avait tenu sur les fonts de baptême le premier enfant de ce Laporte *, et quelques relations de politesse et d'intérêt s'étaient engagées entre eux. Achet et son gendre étaient deux faiseurs d'affaires qui se trouvaient liés d'amitié avec le joaillier Bassenge ; ils connaissaient donc toute l'histoire du collier, peut-être même avaient-ils entendu raconter à Bôhmer toutes les démarches qu'il faisait en vain depuis sept ans pour se débarrasser de ses diamants. Laporte et son beau-père eurent l'idée d'en parler à madame de Lamotte, et le 29 décembre 1784 ils se présentaient tous deux suivis de Bassenge, rue Nenve-Saint-Gilles , pour la prier d'essayer de faire vendre le collier *. Elle ne leur promit rien, ne s' étant

* Information : Déposition de Grenier.

^ Information : Déposition de J. B. de Laporte, âgé de trente-deux ans , avocat en Parlement , rue de Vemeuil .

* Information : Dépositions de Louis-François Achet, âgé

jamais mêlée de semblable négociation; cependant ils insistèrent, exhibèrent lem* joyau, et elle finit par leur dire que si Foccasion s'en présentait, elle en dirait quelques mots *.

Trois semaines se passèrent sans qu'on entendît plus parler de rien; Bassenge avait même perdu tout espoir de ce côté. Cependant il continuait à prier Achet de s'occuper de cette négociation, en lui promettant 1,000 louis s'il réussissait; mais Achet refusait la récompense pour lui, et priait le joaiDier de reporter sa bienveillance sur son gendre Laporte *.

Celui-ci fut dépêché chez madame de Lamotte pour savoir s'il n'y avait rien de nouveau ^ ; il lui fut répondu que les joailliers eussent à se présenter chez elle. Immédiatement Basseiige et Achet se rendent à la rue Neuve -Saint- Gilles, c'était le 21 janvier 1785, et là madame de Lamotte leur dit que la Reine désirait faire emplette du colUer, dont elle avait la plus grande envie; mais que, ne voulant pas traiter directement avec les joailliers, elle chargerait un

de quarante-neuf ans , avocat en la cour, ancien substitut du procureur g^énéral aux requêtes de l'hôtel, officier honoraire de la g^arde-robe de Monsieur , frère du Roi, rue de Verneuil ; — et de Paul Basseng^e , joaillier, âgé de quarante -quatre ans, rue Vendôme.

* Interrogatoire de madame de Lamotte.

^ Information : Dépositions d' Achet et de Bassenge. . * Information : Déposition de Laporte.

grand seigneur de la négociation; et quelle, madame de Lamotte, leur conseillait de prendre toutes leurs sûretés vis-à-vis de ce grand seigneur ' . Bassenge, au comble de la joie, la pria alors de vouloir bien accepter un gage de sa reconnaissance; mais elle refusa noblement.

M. de Lamotte, qui n'était pas encore sans doute le confident des projets de sa femme, ne comprit rien à ce désintéressement, l'en blâma fortement, et l'engagea à revenir sur son refus. Il fut convenu entre eux et l'orfèvre Grenier qu'on demanderait aux joailliers un cadeau, se composant d'une paire de boucles d'oreilles, de deux montres, de deux chaînes enrichies de diamants, de deux solitaires, l'un valant 15,000 francs, l'autre 9,000, et d'un médaillon^.

Le 24 janvier, d'assez bon matin, M. et madame de Lamotte se rendirent rue de Vendôme , où demeuraient Bôhmer et Bassenge ; ils les confirmèrent dans la nouvelle de l'acquisition du collier faite au nom de la Reine, et leur annoncèrent que le grand seigneur chargé de la négociation ne tarderait pas à paraître; madame de Lamotte leur recommanda de nouveau de prendre leurs sûretés, et ajouta qu'il était inutile qu'on la nommât dans cette affaire*.

• Information : Déposition de Bassenge.

^ Information : Déposition de Grenier.

• Information : Déposition de Basseng^e.

Un quart d'heure après le départ des deux époux, le grand seigneur arriva : c'était le cardinal de Rohan; il demanda à voir le collier, s'enquit du prix et des arrangements à prendre pour le payement. Bassenge lui répondit que le collier valait 1,600,000 francs, et que quant aux arrangements à prendre pour le payement, ils demanderaient une partie comptant et accorderaient des termes pour le surplus; qu'au reste il fallait se hâter si l'on voulait faire cette emplette, car la cour d'Espagne, à qui on avait proposé la négociation, n'était pas trèséloignée d'accepter leurs offres.

Le cardinal se retira en disant que ce n'était pas pour lui qu'il achetait, qu'il rendrait compte à la personne intéressée des propositions cpi'on lui faisait, et que sous peu de jours on aurait sa réponse.

En effet, le 29 jstnvier, Bôhmer et Bassenge furent mandés rue VieUle-du-Temple , à l'hôtel de Strasbourg, chez M. de Rohan; il leur dit que ses nouvelles instinictions l'autorisaient à traiter de l'acquisition du collier, et leur montra les conditions du marché écrites de sa main * .

Les joailliers livraient leur collier pour une somme de 1,600,000 livres. Le premier terme de payement devait échoir en août 1785, il était fixé à une somme de 400,000 livres, et successivement de même, de

* Information : Déposition de Basseng^e.

quatre mois en quatre mois, jusqu'à parfait acquit des 1,600,000 livres'.

Bôhmer et Bassenge acceptèrent ces conditions, signèrent le papier sur lequel elles étaient inscrites, et se retirèrent.

Deux jours après, le cardinal les fit appeler de nouveau, en leur recommandant d'apporter le collier. Bôhmer et Bassenge se rendirent chez lui. M. de Rohan leur montra les conditions du marché qu'ils avaient signées le 29 janvier, elles étaient approuvées par la Reine et signées Marie- Antoinette DE France*. Les deux joailliers ne connaissaient pas la signature de la Reine, qui ne leur avait jamais donné que des ordres de vive voix, ou fait écrire par Tune de ses femmes ou par l'un des garçons de sa chambre; aussi s'en rapportèrent-ils aux assurances que leur donna le cardinal sur les approuvé et sur la signature de Marie- Antoinette '. M. de Rohan ajouta qu'il ne pouvait se dessaisir de ce papier, et , pour le prouver, il leur montra quelques lignes d'une lettre qu'il ploya en deux pour ne leur laisser lire que ces mots : « Je nai pas coutume de traiter de cette manière avec mes joailliers; vous garderez ce papier chez vous, et arrangerez le reste

* Information : Déposition de Charles Baudard de Saint- James, âgé de quarante-sept ans, place Vendôme.

* Information : Déposition de Bassenge.

* Information : Déposition de Charles -Auguste Bôhmer, âgé de cinquante et un ans, 20, rue Vendôme.

76 MARIE- AN TOIXKTTF

comme vous le jmjciez convenable, » Cette lettre^ leur dit-il, était de la Reine; et, pour donner encore plus de garantie à Bôhmer et à Bassenge, il leui' promit de mettre les conditions du marché sous enveloppe, et d'écrire dessus de sa main qu'en cas de mort le papier leur fût remis.

« Maintenant que l'affaire est terminée, ajouta le cardinal, je puis vous dire que j'ai été obligé de conseiller à la Reine de ne pas faire cette emplette, et de lui dire que c'était une folie de dépenser une somme aussi forte pour une pai'ure. Au reste, soyez sans inquiétudes, mes représentations n'ont pas été écoutées; mais, aux époques déterminées, je solliciterai le payement que vous devez recevoir. »

Les joailliers se retirèrent enchantés et persuadés que la Reine avait acheté leur collier ' .

Le jour même, 1**" février, vers le soir, le cardinal de Rohan se rendait en toute hâte à Versailles, accompagné d'un de ses domestiques, qui portait les diamants dans un coffret ; madame de Lamotte y avait donné rendez-vous au grand aumônier, dans le petit logement qu'elle occupait place Dauphine, pour assister à la remise du collier, qui devait être livré, devant lui, à un homme envoyé par Marie- Antoinette.

M. de Rohan était à peine entré dans l'appartement, que madame de Lamotte lui annonçait l'ar-

* Information : Déposition de Bassenge.

rivée de Thomme de confiance de la Reine; il n'eut que le temps de passer dans une alcôve vitrée, d'où il vit cet homme remettre une lettre à la maîtresse de la maison, qui en prit lecture, et lui donna le coffret où se trouvait le collier.

L'homme disparut aussitôt.

Le cardinal crut reconnaître cet homme, que madame de I^amotte lui assura être un nommé Desclaux, garçon de la chambre de la Reine, et qui n'était autre que Rétaux de Villette, à qui la femme de chambre Rosalie Briffaut ouvrait la porte ce soir-là à onze heures, et qu'elle introduisait dans l'appartement ' .

Le 2 février, Basseuge , Bôhmer et sa femme se rendirent à Versailles pour voir si la Reine portait le collier, et comme rien n'était changé dans la parm'e de Marie -Antoinette, ils s'en plaignirent le lendemain 3 au cardinal; M. de Rohanleur répondit que des personnes très-sages avaient conseillé à Sa Majesté de ne pas porter cette parure avant qu'elle eût prévenu le Roi de l'emplette qu'elle venait de foire, et il ajouta qu'aussitôt qu'ils trouveraient l'occasion de remercier la Reine , ils eussent à lui présenter l'expression de leur reconnaissance.

* Confrontation du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

Il n'est pas étonnant que M. de Rohan crût reconnaître Rétaux de Villette; celui-ci était en effet l'un des principaux acteurs de la scène de la d'Oliva, où il avait fig^uré comme étant quelque chose dans la maison de la Reine.

78 MARIE- AN TOlîNETTE

Le 4 février les deux joailliers allèrent faire leur visite à celle qui avait été pour eux un si bon intermédiaire, et ils prièrent madame de Lamotte à dîner chez eux ; elle accepta : le repas eut lieu huit jours après ' .

Bôhmer et Bassenge avaient été obHgés, pendant les longues années que le collier était resté dans leurs mains, de faire dessus quelques emprunts. Le financier Saint- James, entre autres, leur avait prêté 200,000 livres, payables dans le même mois de février; à l'époque de Téchéancé, ils demandèrent à leur créancier un délai jusqu'au mois d'août prochain, en lui expliquant les raisons de cette demande, et en lui confiant qu'ils avaient enfin vendu leur parm-e à la Reine, par les soins du cardinal de Rohan, qui avait entre les mains les conditions du marché.

Le financier fit demander une audience à Son Éminence, qui, après lui avoir recommandé le secret, lui confirma les dires des joailliers et lui montra le marché revêtu des approuvé et de la signature , Marie- Antoinette de France * .

Cependant les époux Lamotte , possesseurs d'une aussi belle proie, ne restaient pas oisifs. Immédiatement le luxe de leur maison augmente d'une façon inouïe, et partout on les voit ayant, sans exagération, les mains pleines de diamants.

* Information : Déposition de Bassenge.

^ Information : Déposition de Baud^rd de Saint-James.

Ils se rendent chez Fhorloger Furet et lui achètent trois pendules du prix de 3,720 livres, et, la veille du jour où les pendules doivent être livrées, ils donnent à compte deux diamants évalués 2,700 livres; de plus, madame de Lamotte propose à Furet de lui faire une montre enrichie de pierreries qu'elle fournirait elle-même; elle tire alors de sa bourse plusieurs diamants qu'elle fait voir à l'horloger; celui-ci lui fait observer qu'ils sont trop gros pour une montre , et offre de les lui monter sm' des bracelets * .

Mais le plus important pour M. et madame de Lamotte était de transformer en argent les diamants du collier; c'est encore à Rétaux de Villette qu'ils s'adressèrent pour y parvenir; Rétaux, l'intime ami de madame de Lamotte , le faussaire qui avait contrefait l'écriture de la Reine, l'homme qui avait été acteur dans les scènes de la d'Oliva et de la remise du collier, proposait, dès le 15 février, à un juif nommé Vidal, trois paquets de diamants valant environ 20,000 livres*; mais celui-ci, craignant qu'ils ne fussent le produit d'un vol, tant ils étaient offerts à vil prix, prévenait l'inspecteur de police du quartier Montmartre ; celui-ci mandait Rétaux * à

* Information : Déposition de Furet.

* Information : Déposition d'Israël Vidal, âgfé de cinquante-cinq ans, nrarchand, rue Neuve Saint-Eustache.

* Information : Déposition de Louis-Marc-Antoine Rétaux de Villette, âgé de trente-cinq ans, ancien gendarme.

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