‹ Marie-Antoinette et le procès du collier d'après la procédure instruite devant le parlement de ParisChapitre 5 sur 37 · MÉMOIRE JOINT A LA LETTRE PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE JOINT A LA LETTRE PRÉCÉDENTE

» Mademoiselle de Valois a l'honneur de descendre de Henry II , roi de France; ses auteurs sont tombés dans Fin-

* L'abbé de Bourbon était fils naturel de Louis XV. ** Archives de V Empire, Section hist., autographes.

m'écrivait qu'il était sérieusement question du mariage de mademoiselle de Saint-Remy l'aînée avec M. de Lamotte ; que le mariage était arrêté , et qui plus est avec l'approbation de l'évêque de Langres , et enfin que le mariage était célébré. Chacune de ces nouvelles redoublait, en se succédant, l'étonnement que m'avait causé la précédente, et il restait à son comble lorsque j'appris que le mois suivait madame de Lamotte était heureusement accoucbée de deux garçons qui n'avaient vécu que

fortune la plus accablante, mais otit toujours conservé le sentiment de leur origine, et ne s'en sont jamais montrés indignes. Soutenue par la bienfaisance de madame la marquise de Boulainvilliers , mademoiselle de Talois a fait retentir ses gémissements jusqu'au trône. Sa Majesté a reconnu son extraction en 1776, et a donné des ordres pour qu'on la tirât de la misère affreuse qu'elle supportait avec plus de courage que de force. On a commencé par lui faire une pension de 800 livres en lui promettant davantage. Madame de Boulai nvilHers , tant qu'elle a vécu, a suppléé à l'insuffisance de cette pension; elle est morte. Mademoiselle de Valois , réduite à 800 livres , obligée d'en donner 000 pour sa pension au couvent , se trouve dans la plus grande nécessité. Le «a^g qui coule dans ses veines ne lui laisse d'autre ressource que d'implorer la pitié et la générosité de la famille n>yaJe; elle ne peut ni ne doit mendier des secours vul- ^ires, et il fallait toutes les vertus de madame de Boulainvilliers pour qu'elle eût le droit d'être la bienfaitrice de mademoiselle de Valois. »

Pendant la Terreur, le 27 janvier 1794, mademoiselle de Valois fut emprisonnée à la Bourbe; transiérée aux Carmes le 1 tliermidor an II; elle fiit mise en liberté le 5 fructidor de la même année.

24 M A lUE- AN TOILETTE

quelques jours * . La dernière circonstance ravalait à la classe des événements fort vulgaires un hymen qui jusque-là paraissait si étrange *. »

Madame de Lamotte avoue cet accouchement, mais elle ajoute qu'il fut avant ternie; les témoignages que nous venons de citer permettront au lecteur d'apprécier cet événement.

Le congé de M. de Lamotte étant expiré, les deux époux séjournèrent quelque temps à.Lunéville, où ils se concertèrent sur les moyens d'obtenir, par le crédit de madame de Boulainvilliers , un poste avantageux pour M. de Lamotte.

Pour arriver à ce résultat, il fallait se rendre à Paris, et M. de Lamotte sollicita un congé; mais comme depuis un an c'était le troisième qu'il demandait, et qu'il en avait déjà obtenu deux, on le

* Mémoires de Beugnol, etc., p. 59. 11 parait certain que M. Beugnot avait été quelque temps assidu auprès de Jeanne de Valois , et qu'il avait même son(jé à l'épouser.

* Un homme qui va jouer un rôle dans le procès du collier, Rétaux de Villette, ami intime de M. et de madame de Lamotte, avoua à l'inspecteur de police Quidor que, lors do son mariage, madame de Lamotte était enceinte. Cet aveu confirme parfaitement la version de M. Beu(jnot, que M. Louis Lacour attribue au dépit d'avoir rencontré en M. de Lamotte un rival heureux.

Je crois que M. Beu{jnot, à l'époque où il écrivait ses Mémoires, ne devait plus avoir, le moindre dépit contre M. de Lamotte, et je suis sûr qu'il était parfaitement consolé du chagrin qu'avait pu lui causer son échec.

lui refusa ; mécontent de ce refus , il donna sa démission.

Madame de Boulainvilliers se trouvait alors à Strasbourg, Fex-gendarme et sa femme s'y rendirent pour la voir; mais elle venait de partir pour Saverne, et ce n'est que dans cette ville qu'ils pm'ent la rencontrer; ce fut aussi à Saverne que madame de Lamotte vit pour la première fois le cardinal de Rohan ' .

Louis-René-Édouard, cardinal de Rohan, grand aumônier de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, évêque de Strasbourg et prince de l'Empire, abbé de Saint -Waast, de la Chaise- Dieu, etc., supérieur général de l'hôpital royal des Quinze -Vingts, docteur, proviseur de Sorboune et l'un des quarante de l'Académie Française*, était né en 1734.

D'abord évêque de Canope, puis coadjuteur du prince -évêque de Strasbourg, son oncle, il avait été nommé vers 1772 par les intrigues de mesdames de Marsan et de Guéménée, ses parentes, à l'ambassade de Vienne, occupée alors par le baron de Breteuil, qu'il supplanta.

* Vie de Jeanne de Saint- Remy,. etc., p. 211. ' Il avait été reçu à l'Académie le II juin I76I, en remplacement de Séguy.

26 MARIE-AîNTOIjNETTE

Intelligent et spirituel, mais vain et superficiel, le prince Louis , comme on le nommait alors , ne commit dans cette haute position que des inconséquences. S'il faut en croire madame Campan*, il fiit à Vienne Técho de ce que le parti hostile à la jeune Dauphine Marie-Antoinette appelait ses légèretés, c'est-à-dii*e de son mépris pour l'étiquette. Ces futilités, mal présentées à l'impératrice Marie- Thérèse, mère de la Dauphine, attirèrent plus d'une fois à celle-ci de la part de la cour de Vienne des représentations injustes, qui furent la source première de sa froideur pour M. de Rohan.

C'est à cette époque que se place le grief le plus important de Marie -Antoinette contre le prince. A un souper fait chez madame du Bai'ry, cette favorite lut à haute voix une lettre adressée au duc d'Aiguillon, dans laquelle M. de Rohan, pariant du démembrement de la Pologne, représentait l'impératrice Marie -Thérèse essuyant d'une main les larmes qui tombaient de ses yeux, et de l'autre tendant le glaive qui devait servir au partage de ce malheureux pays et à lui en assurer sa part.

Marie -Antoinette eut bientôt connaissance du fait; elle y vit une insulte personnelle et un sujet d'éloignement définitif pour le prince Louis.

Du reste, l'Impératrice elle-même se défiait

* Mémoires de madame Campan, cliap. m.

depuis quelque temps des rapporta que M. de Rohan lui adressait sur les prétendues inconséquences de la Dauphine ; elle envoya à Versailles le baron de Néni pour savoir la vérité, et celui-ci démontra sans peine à sa souveraine que tous les reproches qu'on faisait à Marie -Antoinette étaient calomnieux, et que sa conduite était à F abri de tout blâme; ce fat alors que Marie -Thérèse, édifiée sur le compte de Tambassadeur de France, sollicita et obtint du ministre des affaires étrangères le rappel de M. de Rohan.

Cet événement eut lieu en 1774, deux mois après la mort de Louis XV. LfCS griefs mis en avant par la cour de Vienne étaient , dit madame Campan * : « P les galanteries publiques du prince Louis avec des femmes de la cour et d'autres d'un rang moins distingué ; 2" sa morgue et sa hauteur à l'égard des autres ministres étrangers^ ce qui aurait eu des suites majeures, surtout avec les ministres d'Angleterre et de Danemark, si l'Impératrice elle-même ne s'en fat mêlée; 3** sou mépris pour les choses de la religion dans le pays où il était le plus nécessaire d'en montrer. On l'avait vu souvent se revêtir d'habits de toutes les couleurs, prenant les uniformes de chasse des différents seigneurs chez qui il allait, avec tant de publicité, qu'un jour de Fête-Dieu, lui et toute sa légation, en uniforme vert galonné en

* Mémoires de madame Campan, chap. ni.

s» MARIE- ANTOINETTE

or, avaient forcé une procession qui les gênait pour se rendre à une partie de chasse chez le prince de Paar ; 4® des dettes immenses contractées par lui et ses {jens, dettes qui ne fm^ent que tardivement et imparfaitement acquittées. »

A son retour en France, M. de Rohan put se convaincre des dispositions peu favorables de Louis XVI et de Marie-Antoinette à son égard.

Il fut cependant nommé grand aumônier de France, en remplacement du cardinal de la Roche- Aymon.

JLiaissons Fabbé Georgel * raconter de quelle manière M. de Rohan obtint cette place :

« L'expectative de la grande aumônerie avait été promise par Louis XV à la comtesse de Marsan, sœur du prince de Soubise, pour le prince Louis de Rohan, son cousin. Cette princesse, née Rohan, veuve d'un prince de la maison de Lorraine, était gouvernante des enfants de France (Louis XVI,. Louis XVIII et Charles X); avec un caractère aussi plein de noblesse et d'énergie que le sien, elle était digne de présider à une éducation aussi auguste; ses rares vertus et son inflexible probité lui attiraient l'estime du Roi et les respects de la cour; elle ne voulut accepter de Louis XV, pour prix de ses services , que la seule et unique grâce de l'expectative de la grande aumônerie de France. Ce monarque la

* Mémoires de Fabbé Georgel, t. II, p. 9 et suiv.

lui assura par un écrit signé de sa main. A Favénement de Louis XVI à la couronne, la comtesse de Marsan , qui avait élevé ce monarque, ne tarda pas à remettre la place de gouvernante à sa nièce la princesse de Guéménée. On lui en conserva les honneurs et les prérogatives, mais, toujours désintéressée, elle renonça au traitement annuel de 80,000 livres qui lui était, d'après l'usage, légitimement dû. Elle ne demanda à Ijouis XVI pour toute récompense que la confirmation de la grâce que son grand-père avait accordée au prince Louis de Rohan, et dont elle représenta l'écrit. Le Roi n'hésita pas à donner sa parole royale de ratifier cette promesse.

» Cette place éminente, successivement occupée par les cardinaux Armand de Rohan et Armand de Rohan-Soubise, avait à la mort de ce dernier passé au cardinal de la Roche- Aymon.

» La Reine, dont le plan était d'éloigner le prince Louis de la com', entreprit de faire changer ces dispositions. Elle avait connaissance de la promesse faite à la comtesse de Marsan, mais elle crut qu'il ne lui serait pas difficile de concilier les égards dus à une telle promesse et son désir véhément d'en empêcher l'effet. Au moment où une maladie grave menaçait les jours du cardinal de la Roche- Aymon , la Reine crut devoir donner au Roi quelques éclaircissements sur la personne désignée comme successeur du grand aumônier; elle lui peignit le prince

30 MARIE-AÎSTOINETTE

Loui$ de Rohan sous des couleurs si défavorables, qu'elle parvint à inspirer au Roi de Féloignement pour ce dernier; mais comment indisposer une maison qui tenait un des premiers rangs à la coiu* et avait toujours bien mérité de TÉtat? Comment manquer à la parole royale donnée à une personne de la plus haute naissance et dont les services importants repoussaient un désagrément aussi marqué? » Ces réflexions du Roi , nées de son amour pour la justice et de son attachement sincère pour madame de Marsan, ajoutaient encore à sa perplexité, La Reine trouva les moyens de les faire évanouir. Il fut donc convenu que le coadjuteur de Strasbourg ne serait pas grand aumônier, et qu'on prendi^ait des arrangements pour satisfaire la maison de Rohan et ne pas indisposer la comtesse de Marsan. La Reine s'applaudit de ce succès, mais crut devoir en garder le secret, que le Roi révéla au comte de Maurepas. Le ministre ne dissimula pas tous les assauts qu'il aurait à soutenir de la part d'une femme du caractère de son ancienne gouvernante. Le ministre aimait d'ailleurs la maison de Rohan; il ne crut pas manquer à la confidence du souverain en donnant avec prudence l'éveil de ce qui s'était ainsi tramé dans le silence. Ce fut à moi qu'il s'adressa pour en faire confidence à la comtesse de Marsan ; cette princesse en fut vivement émue, mais non pas ébranlée. Son âme, en une telle circonstance, semblait se mettre au niveau de Ja dignité

qui lui convenait pour diriger ses démarches et mesurer ses paroles; elle ne confia ce secret qu'au prince de Soubise son frère et au prince Louis, et je fus chargé d'en aller informer avec les nuances convenues la princesse de Guéménée, qui, dans les bonnes grâces de la Reine, pouvait faire changer l'opinion de cette princesse en lui peignant les vives inquiétudes de, la maison de Rohan et lui inspirer plus de bienveillance.

n Le moment pressait; le grand aumônier était à toute extrémité. Le prince de Soubise arriva chez sa fille, la princesse de Guéménée, au moment même où je m'y trouvais, pour l'avertir qu'il était temps d'agir. La princesse de Guéménée ne put point voir la Reine, qui se préparait à aller à un bal masqué "à Paris , mais elle lui écrivit la lettre la plus pressante et la plus touchante, à laquelle Marie- Antoinette répondit sur-le-champ ces mots de sa main : « Soyez sans inquiétude, ma chère princesse, » votre maison sera contente, on ne lui enlèvera pas « la grande aumônerie. » Le prince de Soubise et sa fille étaient ravis de ce succès. Je fus envoyé chez M. de Maurepas avec ce billet; il était onze heures du soir. Ce ministre ne l'eut pas plutôt parcouru, qu'il me dit : « Cest là te bon billet qu'a In Châtre, » Non, on n'enlèvera pas la grande aumônerie à la yy maison de Rohan, car le Roi va la donner au n prince Ferdinand de Rohan , frère du coadjuteur. . . » Voilà le mot de l'énigme qui m'a été confié. Hâtez-

» VOUS de désabuser la princesse de Guéménée et » d'avertir madame la comtesse de Marsan, n

» La gouvernante des enfants de France actuellement en exercice ne pouvait croire que la Reine eût voulu lui donner le change. Le prince de Soubise se hâta de se rendre à Paris pour montrer à sa sœur le billet de la Reine, et lui donner Tinterprétation de M. de Maurepas. Le* cardinal de la Roche-Aymon mourut dans la nuit. La comtesse de Marsan se trouva chez le roi à son réveil :

» La comtesse. — Sire, le cardinal de la Roche- Aymon est mort cette nuit; je viens réclamer vos bontés et votre parole royale pour mon cousin, le coadjuteur de Strasbourg.

I) Le roi. — Ma cousine, je sais que je vous ai promis pour lui la grande aumônerie, mais c'est aujourd'hui une chose impossible : demandez-moi toute autre chose pour lui , mais il ne sera pas mon grand aumônier.

« La comtesse. — Votre Majesté me cause un saisissement de surprise qui ne peut s'allier avec la parole sacrée d'un roi. Non, Sire, vous n'y manquerez pas, et mon cousin sera grand aumônier.

» Le roi. — Qui pourrait me forcer à prendre un homme pour qui j'ai la plus grande répugnance?

» La comtesse. — Vous-même, Sire; oui, vousmême, qui ne voudrez pas qu'il soit dit que vous avez manqué solennellement à votre pai'ole donnée

pour services rendus. Une simple répugnance n'est pas un titre pour y manquer.

» Le roi. — Je ne manque point à ma parole; je vous ai promis la place; je vous la donne pour son frère le prince Ferdinand : la maison de Rohan n'a pas à se plaindre.

n La COMTESSE. — Beaucoup, Sire, oui, beaucoup, si le coadjuteur n'est pas grand aumônier. C'est pour lui seul, et non pour son frère, que j'ai demandé et obtenu cette place. Votre promesse est formelle, je l'ai rendue publique : j'en suis garante vis-à-vis la maison de Rohan. Votre Majesté voudrait-elle pour une répugnance déshonorer le coadjuteur et l'exposer au blâme d'avoir encouru votre disgrâce sans déUt connu?

» Le roi. — Eh bien, je lui donnerai une grâce mai'quante pom* repousser cette opinion. Voulezvous pour lui ma nomination au cardinalat ?

» La comtesse. — Non, Sire, non, nulle grâce ne peut entrer en compensation de celle qui est revêtue du sceau de votre parole royale , à laquelle seule j'attache le prix de mes services et des soins que j'ai prodigués à votre enfance.

» Le roi. — Je ne le puis plus, j'en ai donné ma parole à la Reine.

w La comtesse. — Je respecte. Sire, les volontés de la Reine, mais Votre Majesté ne peut avoir deux paroles : la Reine ne voudrait pas que par complaisance pour elle le Roi fasse ce que la menace d'une

mort cei'taine ne ferait pas faire au dernier gentilhomme de son royaume. Si la parole d'un gentilhomme est sacrée au point qu'on ne puisse y manquer sans déshonneur, que doit être celle d'un roi? Je prends donc la respectueuse liberté d'assurer Votre Majesté, qu'ayant publié la parole qui m'a été donnée par elle, je me trouverai dans l'impérieuse nécessité de pubUer également que le Roi n'y a manqué que pour complaire à la Reine : le Roi ne voudra pas s'exposer à un blâme de cette nature,

» Le roi. — Voulez -vous donc, ma cousine, me forcer à placer malgré moi dans ma maison un

homme qui me déplaît et qui déplaît souverainement à la Reine?

» La comtesse. — Non, Sire, je n'invoque aujourd'hui que votre loyauté et votre justice. Nommez le coadjuteur grand aumônier, vous vous le devez à vous-même ; mais il ne doit pas garder cette place malgré vous. Voici donc à quoi je m'engage pour lui et pour toute la maison de Rohan : Si dans deux ans mon cousin n'a pas le bonheur de dissiper par sa bonne conduite et par ses services la déplaisance de Votre Majesté et de mériter ses bontés, il donnera sa démission et ne paraîtra plus à votre cour; si le Roi l'exige, il lui remettra lui-même cette promesse secrète par écrit, au moment de sa nomination.

» Le Roi, pressé par de si vives instances, se rendit enfin : Eh bien, dit-il, puisque vous l'exigez

ainsi, je le Homme à regret, mais aux conditions que vous proposez vous-même. »

Le lecteur nous pardonnera sans doute cette longue citation en faveur de son intérêt même. Du reste, indépendamment des détails curieux que nous donne F abbé Georgel sur la nomination du prince Louis, elle permet d'apprécier sa façon de penser à l'égard de la reine Marie- Antoinette, et, pour nous servir de l'expression du dernier éditeur de madame Campan, de voir avec quelle haine respectueuse il parle d'elle.

Quoi qu'il en soit, les préventions de la Reine contre M. de Rohan ne l'empêchèrent pas d'être nommé successivement abbé de Saint-Waast, proviseur de Sorbonne et administrateur de l'hospice des Quinze- Vingts.

Il était d'usage à la cour que le Roi fît nommer son grand aumônier au cardinalat, mais Louis XVI ne voulut pas faire jouir le prince Louis de cette faveur; sa nomination lui avait été arrachée par madame de Marsan, il l'avait signée à regret,. aussi donna-t-il le chapeau au cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen , et ce fut par le roi de Pologne, Stanislas Poniatowski , que le grand aumônier de France obtint la pourpre romaine.

Telle était la position de M. de Rohan : mal vu à la cour, il faisait en vain tous ses efforts pour regagner les bonnes grâces de la Reine et la confiance

du Roi. Du reste, il se croyait un homme pohtique,

et son plus grand désir était d'être premier ministre ; partout il répétait qu'on ne lui rendait pas justice, qu'il lui était facile de se justifier, ^e faire revenir Louis XVI et Marie- Antoinette des préventions mal fondées qu'ils avaient contre lui.

Obligé de partager sa vie entre Versailles où l'appelait sa charge de grand aumônier, et Strasbourg dont il était devenu prince-évêque à la suite de la mort de son oncle , le cardinal de Rohan faisait de fréquents voyages en Alsace. Ce fut dans l'un de ces voyages, au mois de septembre 1781, que madame de Boulainvilliers lui présenta, comme nous l'avons déjà dit, à Saverne, où il se trouvait alors, la jeune comtesse de Lamotte.

Madame de Lamotte et le cardinal de Rohan ne furent pas longtemps seuls renfermés à la Bastille ; la poUce, qui recherchait avec soin les moindres détails sur l'affaire du collier, mit bientôt la main sur trois personnages qu'elle soupçonnait être complices de cette escroquerie : le comte de Cagliostro ; un ancien gendarme, nommé Rétaux de Villette, commensal des époux de Lamotte, et une demoiselle Leguay d'Oliva.

CagUostro, qui se qualifiait comte de Cagliostro ',

* Parmi les pièces de la procédure instruite contre le cardinal de Rohan , madame de Lamotte et autres , se trouvent

était l'un de ces charlatans pour lesquels Paris s'enthousiasme avec tant de facilité. Venu après Saint- Germain, il prétendait comme lui faire de l'or, et tout ce que la capitale renfermait de gens crédules courait au-devant de cet homme merveilleux qui guérissait les malades abandonnés par la Faculté, et refusait le salaire de ses peines lorsqu'il lui était offert par de pauvres gens.

Ce qu'il racontait de son existence était romanesque. Son enfance s'était écoulée en Arabie, au milieu du luxe oriental des schérifs de Médine et de la Mecque ; adolescent, il visita l'Egypte et les principaux royaumes de l'Afrique et de l'Asie, Rhodes, Malte, l'Archipel, Naples et Rome, où il épousa, en 1770, une fille de qualité, Séraphina Féliciani.

Ce fut en 1 780 , à Strasbourg , que CagKostro fit la connaissance du cardinal de Rohan. Le prince souffrait d'un asthme, et la renommée médicale dont jouissait le célèbre empirique l'engagea à le consulter. Des relations d'intimité s'établirent bientôt entre le cardinal et Cagliostro. M. de Rohan espérait-il trouver au fond du creuset du charlatan la pierre philosophale , au moyen de laquelle il réta- • blirait sa fortune, diminuée par les profusions de

plusieurs requêtes adressées au procureur g;énéral par Cagliostro ; elles sont toutes signées le comte de Cagliostro , mais sur toutes aussi le mot comte est bâtonné, sans doute par les rapporteurs de l'affaire, ou peut-être même par le procureur général.

sa jeunesse, ou bien voyait-il simplement en Cagliostro un homme habile , profondément versé dans Fétude de la chimie, et dont, en ami de la science, il encourageait les travaux? Voyait-il en lui un prestidigitateur ou un savant? On ne sait; mais bientôt Cagliostro ' put puiser à son aise dans la bourse du cardinal.

Le 30 janvier 1785, le comte de Cagliostro arrivait à Paris et s'installait rue Saint-Claude, au Marais, à deux pas de madame de Lamotte, qui habitait rue Neuve-Saint-Gilles, et tout près de rhôtel de Strasbourg (aujourd'hui l'Imprimerie impériale, rue 'Vieille-du-Temple) , demeure du cardinal.

A Paris, ses relations avec M. de Rohan devinrent plus fréquentes encore , et il est hors de doute qu'il dut connaître toutes les particulai^tés de la négociation du colUer.

Participa-t-il aux manœuvres criminelles de madame de Lamotte ; est-ce lui qui, par l'empire qu'il avait sur le cardinal, lui fit acheter, dépecer et vendre ces bijoux « pour en grossh' le trésor occulte

* Cagliostro a nié le fait dans l'interrogatoire subi par lui devant le conseiller Titon , interrogatoire que l'on peut lire plus loin ; mais l'abbé Georgel {Mémoires, t. II) représente Cagliostro comme vivant aux dépens du cardinal , faisant pendant ses absences de Strasbourg des orgies aveq le baron de Planta, et buvant à flots le célèbre vin de Tokay de M. de Rohan.

d'une fortune inouïe ' ? « Non , et la procédure le prouvera surabondamment.

Quoi qu'il en soit, ses liaisons connues avec M. de Rohan le firent soupçonner de quelque connivence dans l'affaire du collier, et une lettre de cachet fut lancée contre lui.

Il fut arrêté , ainsi que sa femme, le 23 août 1785, et conduit à la Bastille , comme le prouve le procèsverbal suivant :

PROCÈS -VERBAL DE CAPTURE DES SIEUR ET DAME DE CAGUOSTRO. — PERQUISITION, SCELLÉS SUR LEURS BIJOUX, etc. *.

« L'an 1785, le mardi 23 août, à sept heures du matin , nous , Marie-Joseph Cfaénon fils , avocat en parlement, conseiller du Roi, commissaire au Châtelet de Paris , en vertu des ordres à nous adressés , à l'effet de faire perquisition chez les sieur et dame de Cagliostro, nous sommes transporté, accompagné du sieur de Brugnières , inspecteur de police , rue Saint-Claude, au Marais, en une maison appelée l'Hôtel de Savigny, où étant et montés au premier étage, et entrés dans un appartement, nous y avons trouvé le sieur Cagliostro dans la chambre à coucher, nous lui avons fait entendre le sujet de notre transport.

* Mémoire pour dame Jeanne de Saint-Remy de Valois y épouse du comte de Lamotte , par M« Doillot, avocat, p. 3. ^ archives de t Empire, Y, 11514. '

ko MARIE- ANTOINETTE

n Nous a dit se nommer Alexandre de Cagliostro ; ne peut dire son âge, natif Africain ou Maltais, comte de Cagliostro , demeurant maison et appartement où nous sommes.

w L'avons sommé de nous représenter ses papiers.

» Il nous a dit que n'ayant pas d'affaires, il n'a pas de papiers , mais que son secrétaire était ouvert et que nous pouvions y faire perquisition.

» Avons, en la présence du sieur de Cagliostro, fait perquisition dans le secrétaire étant dans une pièce voisine de ladite chambre à coucher, et perquisition faite dans tous les tiroirs dudit secrétaire , et ne s'y étant trouvé que quelques papiers , nous les avons remis en totalité sous une enveloppe de papier, sm' laquelle nous avons apposé nos scellés , au nombre de deux cachets en cire d'Espagne rouge.

j> Ledit de Cagliostro n'ayant pas jugé à propos d'y mettre le sien; il ne s'est trouvé au surplus rien de suspect dans ce secrétaire.

M Avons continué la perquisition dans les différents meubles à l'usage personnel du sieur de Cagliostro, et toujours en sa présence, et il ne s'y est rien trouvé de suspect.

n Après quoi le sieur de Brugnières s'est, en vertu des ordres dont il est porteur, chargé du sieur de Cagliostro pom' le conduire au lieu de sa destination , et du paquet de papiers de nous scellé , pour le représenter quand et à qui il appartietidra , et a ledit sieur de Brugnières signé avec nous.

» Le sieur de Cagliostro a refusé, de ce requis suivant rordonnance.

» Chénon fils. DE Brugnières.

» A l'effet de continuer la perquisition des papiers et des effets et des papiers de la dame de Cagliostro, sommes restés dans le salon de la dame de Cagliostro avec la dame de Cagliostro, deux dames qui étaient avec elle, et le sieur Léchevin, commis du sieur de Brugnières, jusqu'au retour du sieur de Brugnières.

n Le sieur de Brugnières de retour au bout d'environ une demi-heure , avons interpellé la dame de Cagliostro de 'nous dire ses noms , âge , pays , qualités et demeure.

n Elle nous a dit se nommer Séraphine Felichiani, âgée de 28 ans, native de Rome, épouse du sieur Alexandre de Cagliostro, comte de Cagliostro, demeurant avec lui, maison et appartement où nous sommes.

;> Avons sommé la dame de Cagliostro de nous représenter ses papiers; avons en sa présence fait perquisition dans une commode étant dans la chambre à coucher, qui est la même du sieiu' de Cagliostro, ci-devant désigné.

w La dame de Cagliostro nous a fait ouverture de cette commode ; dans l'un des tiroirs se sont trouvés quelques papiers, et dans un autre tiroir, une assez

grande quantité de bijoux à Fusage d'homme et de femme.

» Deux rouleaux que la dame dé Cagliostro nous a dit être des louis.

n Une bourse de soie renfermant quelques pièces de monnaie d'or.

n Une bourse de peau paraissant renfermer des espèces.

» Tous les bijoux, rouleaux et bourses ont été retirés de cette commode par la dame de Cagliostro, par elle mis et réunis dans un carton que la dame de Cagliostro s'est fait donner par sa femme de chambre à ce présente, et nous avons réuni dans un carton les papiers qui se sont trouvés dans cette commode ; avons , sur ce carton , apposé nos scellés en cire d'Espagne rouge sur un bout de ruban en soie verte , qui le ferme de plusieurs tours, et la dame de Caghostro, de ce par nous requise, a mis son cachet sur l'autre bout de ce ruban.

n Le sieur de Brugnières s'est chargé de la dame de Cagliostro pour, en vertu des ordres dont il est porteur, la conduire au lieu de sa destination, et du carton de nous scellé et cacheté du cachet de la dame de Cagliostro , pour le représenter quand et à qui il appartiendra , et a signé avec nous ; la dame de Cagliostro nous a déclaré ne savoir écrire ni signer, de ce interpellée suivant l'ordonnance.

» Chénon fils. DE Brugnières.

» La dame de Cagliostro sur le point de sortir, l'avons requise de nous déclarer si elle n'a pas quelque précaution à prendre pour la sûreté de ses meubles et effets.

n La dame de Cagliostro nous a répondu qu'elle n'en a aucune à prendre , et qu'elle a la plus grande confiance en sa femme de chambre , à laquelle elle va remettre ses clefs.

» Avons observé à la dame de Cagliostro que tous ses domestiques n'ont pas besoin d'habiter la totalité de son appartement, et qu'il sera plus prudent d'en emporter les clefs. La dame de Cagliostro s'y est déterminée ; avons fait fermer les croisées de la totalité de l'appartement, et la dame de Cagliostro, pour sûreté de ses effets et de ses meubles , a fermé son appartement avec les clefs , qu'elle a mises dans sa poche.

n Dont et de quoi avons fait et dressé le présent procès-verbal, et a ledit sieur de Brugnières signé avec nous, et la dame de* Cagliostro a réitéré sa déclaration de ne le savoir.

■ » Chénon fils. DE Brugnières. »

Ce fut jusqu'à Genève qu'il fallut aller chercher Rétaux de Villette pour le conduire à la Bastille. For-

tement compromis dans F affaire du collier, Rétaux •s'était empressé de passer en pays étranger lorsqu'il avait vu que tout allait se découvrir. Ce fut Finspecteur de police Quidor qui se chargea de son arrestation et qui F amena à Paris.

Marc -Antoine Rétaux de Villette était fils du directem' général des octrois de Lyon , où il naquit en 1754. En 1767 il quitta cette ville et se rendit avec sa mère à Troyes, où il acheva ses études; sa sœur ayant épousé un capitaine d'artillerie, et luimême se destinant à la carrière militaire, il suivit son beau-frère aux écoles de Douai et de Bapaume.^ Lors de la suppression de cette école il entra dans la gendarmerie, où il fit connaissance de M. de Lamotte, qui le présenta à sa femme, dont il devint bientôt l'amant.

L'inspecteur de police Quidor parle de Rétaux en ces termes : « D'un tempérament ardent, il recherche les femmes avec avidité, toutes lui sont bonnes, et il les choisit quelquefois dans les derniers rangs des prostituées. Ce sont ses qualités physiques qui ont porté madame de Lamotte.à en faire choix pour amant ' . »

-Du reste. Rétaux de Villette ne manquait ni d'es-

* En sa qualité d'inspecteur chargé de la police deS filles^ Quidor emploie pour peindre Rétaux des phrases tellement cyniques qu'il faut renoncer à les citer. Il suffira sans doute au lecteur, pour en avoir une idée, de savoir qu'il l'appelle le taureau de madame de Lamotte.

ET LE PROCES DU COLLIER. Ji5

prit ni de facilité, il faisait des vers gracieux et était bon musicien.

Ce fut madame de Lamotte qui le perdit; son intimité avec elle était connue , et sa fuite , qui ne précéda que de quelques jours l'arrestation du cardinal, avait donné Féveil.

La police se hâta de s'emparer de lui; arrêté comme nous l'avons dit à Genève, sa contenance pendant la route prouva qu'il savait bien des choses. Il se trouva mal plusieurs fois et ne cessa de répéter qu'il était. un homme perdu, une victime qu'on allait sacrifier.

La capture de Rétaux de Villette était en effet bien importante. Confident le plus intime de madame de Lamotte, agent sûr et discret de toutes ses intrigues , il avait de plus écrit de sa main toutes les lettres adressées au cardinal soi-disant par la Reine, lettres qui avaient décidé l'acquisition du collier; et sur le marché passé avec les joailliers il avait écrit ces mots : Approuvé et signé Marie-- Antoinette de France!

Enfin ou alla chercher jusqu'à Bruxelles et on ramena à la Bastille une demoiselle Leguay d'Oliva, accusée, elle aussi, d'avoir joué un rôle dans cette affaire, et d'avoir participé à l'escroquerie. On verra plus loin quelles étaient les charges qui pesaient sur elle.

Ainsi donc , à l'exception du comte de Lamotte, qui, lors de l'arrestation de sa femme à Bar-sur-

46 M AmE- ANTOINETTE

Aube , avait eu soin de passer en Angleterre , tous les prévenus se trouvaient sous la main de la justice.

C'étaient : 1** M. le cardinal de Rohan;

2° La comtesse de Lamotte -Valois ;

3' Le comte de Cagliostro ;

¥ Rétaux de Villette ;

5** La fille Leguay d'Oliva.

Ce lut le 5 septembre 1785 que le Parlement fut saisi du procès ; Louis XVI lui adressa à cet effet les lettres patentes suivantes.

Lettres patentes attribuant au Parlement, toutes

LES chambres assemblées, LA CONNAISSANCE DE

l'affaire du collier de brillants acquis a l'insu DE la Reine et sous le nom supposé de Sa Majesté ' .

tt Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers les gens tenant notre Cour de Parlement à Paris, salut.

» Ayant été informé que les nommés Bôhmer et Bassenge auraient vendu au cardinal de Rohan un coUier en brillants , que ledit Cardinal à Finsu de la Reine notre très chère épouse et compagne leur aurait dit être autorisé par elle à en faire Facquisi-

* Archives de [Empire, XS 2576.

tion moyennant le prix de seize cent mille livres payables en différents termes, et leur aurait fait voir à cet effet de prétendues propositions qu'il leur aurait exhibées comme approuvées et signées par la Reine; que ledit collier ayant été livré par lesdits BÔhmer et Bassenge audit Cardinal, et le premier payement convenu entre eux n'ayant pas été effectué, ils auraient eu recours à la Reine; nous n'avons pu voir sans une juste indignation que l'on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la majesté royale ; nous avons pensé qu'il était de notre justice de mander devant nous ledit Cardinal, et sur la déclaration qu'il nous a faite qu'il a été trompé par une femme nommée Lamotte de Valois , nous avons jugé qu'il était indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de ladite dame de Lamotte de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées pour découvrir tous ceux qui auraient pu être auteurs ou complices d'un attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connaissance , pour être le procès par vous instruit et jugé, la grande chambre assemblée. » A ces causes, de l'avis de notre conseil et de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, nous vous avons par ces présentes signées de notre main, attribué et attribuons la connaissance des faits et délits ci-dessus mentionnés, circon-

Stances et dépendances pour à la requête de notre Procureur {jénéral être le procès instruit, fait et parfait, la grande chambre assemblée, aux auteurs, fauteurs, complices, participes et adhérents desdits faits et délits , circonstances et dépendances suivant la rigueur des ordonnances, vous attribuant à l'effet de tout ce que dessus et en tant que de besoin toutes cour et juridiction dans toute l'étendue de notre royaume et icelles interdisant à toutes nos cours et . autres juges; et attendu que la matière requiert célérité, pour ne pas laisser perdre les preuves qui pourraient dépérir pai' le retardement, nous vous mandons et ordonnons d'informer desdits faits ci-dessus, circonstances et dépendances à la requête de notre Procureur général, et à cet effet de commettre tels d'entre vous que vous aviserez pour procéder à l'audition des témoins qui seraient nommés par notre Procureur général et faire tous autres actes tendant à constater lesdits faits et déUts, lesquels nous avons autorisé et autorisons à procéder auxdites instructions même en tems de vacations pour lesdites informations et autres procédures rapportées devant vous, la grande chambre assemblée, après la rentrée de notre Parlement, y être par vous statué, ainsi qu'il appartiendra. Si vous mandons que ces présentes vous ayez à faire registi*er et le contenu en icelles garder, observer et exécuter selon sa forme et teneur. Car tel est notre plaisir.

» Donné à Saint-Cloud, le cinquième jour du mois

de septembre, Fan de grâce mil sept cent quatrevingt-cinq et de notre règne le douzième.

» Par le Roy.

r> Signé Louis. Le baron de Breteuil.

•w Régistrées oui et requérant le Procureur général du Roy, pour être exécutées selon leur forme et teneur, suivant Farrêt de ce jour. A Paris, en Parlement, les grande chambre et Toumelle assemblées , le six septembre mil sept cent quatrevingt-cinq.

» Signé YsabEau. «

Le Roi avant de donner ces lettres patentes avait fait offrir au cardinal, ou de s'en rapporter à sa clémence ou d'être traduit au Parlement. M. de Rohan discuta le parti qu'il devait prendre avec ses avocats Target, Troncliet, Collet et de Bonnières '.

Troncliet et Collet penchaient pour la clémence royale , Target et de Bonnières préféraient le Parlement. Ce fut le dernier avis qui l'emporta, et le cardinal fit savoir à I^ouis XVI sa résolution par |a lettre suivante : u Sire, je remercie très-respectueusement Votre Majesté de l'alternative qu'elle a bien voulu me donner; je n'hésite pas à préférer le Parlemlsnt comme la voie la plus sûre pour démasquer l'intrigue dont je suis la victime, pour mettre au grand joUr ma bonne foi et mon innocence, v

* Mémoires de tabbé Georgel, t. II.

50 MARIE-ANTOIMETTE

M. de Rohau ci^ut néanmoins devoir à la pourpre romaine dont il était revêtu, et à son titre de princeévêque , de demander à compai'aître préalablement devant un tribunal ecclésiastique, et il présenta sa requête au Parlement en ces termes :

M Supplie huniblement Louis -René -Edouard de Rohan, cardinal de la saintç Église romaine^ évêque, prince de Strasbourg, prince état d'Empire, landgrave d'Alsace, grand aumônier de France, commandeur du Saint-Esprit, proviseur de Sorboune, etc.

» Disant qu'il se fera toujours un devoir et une gloire de reconnaître l'autorité souveraine du Roi, et qu'à ce titre tous ses sujets, de quelque dignité qu'ils soient revêtus, sont soumis à sa puissance. ^ >î Mais qu'en rendant le plus sincère hommage à cette dépendance , il ne saurait oublier les droits et les privilèges des corps dont il est membre; que par une discipline qui remonte jusqu'aux premiers siècles de l'Eglise, les évêques doivent être jugés par leiu^s supérieurs ecclésiastiques ; que les empereurs romains en embrassant la religion chrétienne ont trouvé cette discipline établie dans l'Église, et que leur piété leur a fait une loi de confirmer une discipline inspirée par la déférence due aux premiers ministres de la religion, revêtus de l'autorité de Jésus-Christ, et qui o»t l'honneur d'être associés à son sacerdoce.

n Qu'à l'exemple des premiers empereurs chré-r tiens, tous les souverains des monarchies catho-

liques qui se sont formées des débris de l'empire romain ont eu les mêmes sentiments et la même piété ; que dans la France en particulier, nos rois , qui se sont toujours signalés par la protection qu'ils ont accordée à l'Église, ont dans tous les temps reconnu et confirmé ce privilège des évêques d'être jugés par leurs pairs ou par leurs confrères dans l'épiscopat.

» Que même depuis la distinction introduite dans le royaume, entre le délit commun et le cas privilégié, on n'a pas cessé de respecter cet ancien privilège, et que si on a réservé aux tribunaux séculiers la connaissance de ce qu'on appelle le cas privilégié, on a constamment laissé au tribunal ecclésiastique le jugement du délit conunun.

« Que tous nos auteurs rendent témoignage avec d'Héricourt, que jamais dans le royaume les évêques inculpés de délits privilégiés qui ont réclamé leurs privilèges n'ont subi de jugement dans les cours séculières, avant d'avoir été traduits au tribunal ecclésiastique et jugés par leurs supérieurs dans Tordre biérarchique.

» Que M. d'Aguesseau, dans son Mémoire uniquement destiné à établir et défendre la juridiction royale, avoue à plusieurs repriâes l'existence de cette règle (p. 288 et 341), et qu'il rapporte lui-même une décision formelle du roi Philippe le Bel, qui, dans une pareille circonstance, a déclaré que le droit et la loi voulaient que le jugement ecclésias-

ft2 - MARIE-ANTOINETTE

tique précédât celui de la puissance civile, posait juris ratio (p. 244).

« Que le suppliant étant ecclésiastique, évêque et cardinal, peut et doit revendiquer le privilège qui lui appartient à tous ces titres.

» 'Que s'il était un simple ecclésiastique du second ordre, il aurait l'avantage de la procédui*e conjointe ordonnée par Fédit de Melun de 1580, par Fédit de 1678, par la déclaration de 1684, par Fédit de 1695, et par la déclaration de 1711, procédure qui se fait ^ar le juge ecclésiastique, en présence et de concert avec le juge royal, et dans laquelle ce dernier juge ne saurait porter son jugement que lorsqu'il lui est apparu de la sentence de Fofficial.

»» Que le suppliant ne pouvant être assujetti à cette forme de procéder, parce qu'il est inouï dans l'Église qu'un évêque ait pu avoir un simple prêtre pour juge ; les dignités supérieures dont il est revêtu ne sauraient lui porter préjudice, rendre son sort plifs fâcheux que celui des simples ecclésiastiques y ni rendre son privilège inutile.

» Qu'il est par conséquent indispensable qu'il ait un tribunal ecclésiastique qui le juge avant le tribunal séculier.

n Que comme cardinal il a le pape pour supériem* immédiat; que comme» évêque, c'est le concile de la province qui, suivant les maximes de l'Eglise gallicane, est son premier supérieur dans l'ordre hiérarchique, A que le privilège dont il jouit ù ces

titres et qu'il doit êti'e aussi jaloux de conserver, que ce privilège est précieux aux corps dont il a rhonneur d'être membre, que ce privilège serait pleinement infructueux, ou même absolument anéanti, s'il ne lui était pas permis de le revendiquer avec effet.

» Enfin que sa démarche n'a nullement pour objet de méconnaître l'autorité de la cour, qu'il a lui-même réclamée, mais seulement de satisfaire au devoir indispensable que lui imposent les dignités ecclésiastiques dont il est revêtu.

» Ce considéré, nosseigneurs, il vous plaise, faisant droit sur la présente requête, conformément aux privilèges du suppliant, et ayant égard à sa revendication, le renvoyer par-devant le tribunal ecclésiastique compétent pour connaître et statuer sur l'accusation intentée contre lui, pour y être préalablement jugé sur le délit commun, sans préjudice de tous les autres dus, droits et actions du suppliant, et sauf à prendre par la suite telles autres conclusions qu'il appartiendra et vous ferez bien.

«'Monsieur Titon, rapporteur.

» Le cardinal de Rouan.

» Gérard de Melcy. »

Cependant le pape s'était ému de ce qu'un prince de l'Église fût ainsi traduit devant un tribunal sécor lier. Le souverain pontife assembla un consistoire

qui déclara à runanimité que le cardinal de Rohaiï avait péché contre sa dignité de menibre du sacré collège en reconnaissant l'autorité du Parlement^ qu|l était suspendu pendant six mois, et que s'il . per^tait, il serait rayé du rang des cardinaux.

Il fallut envoyer à Rome un abbé Lemoine, docteur en Sorbonne, qui prouva au pape que M. de Rohan avait fait les protestations que sa dignité lui commandait, et que s'il avait accepté le jugement d'un tribunal séculier, c'est qiyl avait dû s'incliner | devant la volonté de son Roi.

Ces raisons furent trouvées suffisantes , et le cardinal fut réintégré dans tous ses droits et honneurs de prince de TÉghse romaine ^

Avant que le procès s'entamât, les avocats de M. de Rohan furent d'avis qu'il fallait d'abord em— pécher toute action des joailliers pour le payement du collier, et prendre avec eux des arrangements qui les empêchassent d'intervenir au procès en qualité de parties civiles.

C'était le cardinal qui avait acheté le coUier, c'était à lui que Bôhmer et Bassenge l'avaient remis, c'était lui qui devait payer. Une délégation annuelle de 300,000 francs sur les revenus de l'abbaye de Saint -Waast et garantie jusqu'au parfait payement du capital et des intérêts satisfit les joailliers* et

^ Mémoires de- madame Campan, édition Didot, p. 220,.

nmêi,

* Mémoires de tabbé Georgei, t. II.

toute

^^^tkr^

truc-

»n de

arle-

• :)llier

s du , à ]a ^Hiers otte , pluirent 3tt ce ïe la Lisent de la

qui dé(3Tl avait j> ^

colléf^e

«•1 ' quu e

persist

Il fi

leur ei

Rohan

comm^ d'unti

dioal

de pr

Av

Ces ^...yv aééH0^4^ o ^''*^*^^t*^'-'—^«>y}Oô — ^

r^<H4y^ €y^'Ht<M4^^

note 1

•^^iaa^ /^jz:/^c?/t p

débarrassa la cause de M. de Rohan de toute inquiétude de ce côté ' .

Ce fiit sur ces entrefaites que commença l'instnlction du procès. Elle était dirigée par MM. Titon àe Villotran et Dupuis de Marcé, conseillers au jParle^ ment, nommés rapporteurs de l'affaire du collier par le premier président d'Aligre.

De Finstruction résultèrent les faits suivants : M. et madame de Lamotte, à leur arrivée à Paris, étaient logés dans un hôtel garni de la rue de la Verrerie, où ils vivaient fort misérablement. En 1782, mademoiselle de Valois, celle dont on a pu admirer plus haut Forthographe capricieuse, vint à tomber malade, et Fétat de détresse dans lequel se trouvaient son beau-frère et sa sœur

* La révolution qui survint et la confiscation des biens du clergé empêchèrent l'exécution de ce contrat. En 1803, à la mort du cardinal, un sieur Deville, à qui les joailliers avaient vendu leurs droits, actionna la princesse Charlotte, nièce et héritière de M. de Rohan; depuis, et à plusieurs reprises , les héritiers du sieur Deville interrompirent la prescription par différents actes judiciaires; enfin, eH ce moment même, ils poursuivent devant le tribunal de la Seine les héritiers de la princesse Charlotte, qu'ils accusent d'avoir, lors de la mort du cardinal, dissimulé l'actif de la succession.

était tel, qu'ils s'adressèrent au curé de Saint-Merri pour obtenir des secours, qui leur furent refusés, sans doute à cause de leur réputation équivoque * . Ce fut alors que madame de Lamotte eut recours aux bontés du cardinal de Rohan, qui lui fit passer de temps en temps quatre ou cinq louis *.

Ces secom's étaient insuffisants, et bientôt M. de Lamotte était tellement criblé de dettes , que , craignant d'être arrêté, il quittait Paris et se réfugiait chez un aubergiste de Brie-Comte-Robert, nommé Poucet^.

En 1783, la position n'était pas plus brillante; ils mettaient leurs meubles en dépôt chez le perruquier Burlandeux, de peur d'une saisie *.

Madame de Lamotte acceptait en frémissant cet état de choses; elle ne concevait pas qu'on laissât une descendante de Henri II dans une pareille misère, et elle résolut d'adresser au Roi des mémoires pour lui faire connaître sa situation. Louis XVI avait déjà, comme on l'a vu, fait quelque chose pour cette famille.

Le baron de Valois avait été placé dans la ma-

* Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

* Id. — Interrogatoire du cardinal de Rohan.

^ Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

* Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.

rine et avait obtenu une pension de huit cents livres ( madame de Lamotte avait également obtenu une pension de huit cents livres , qui , lors de son mariage, fut portée à quinze cents; et enfin mademoiselle de Valois jouissait de la même faveur.

Madame de Lamotte trouva que ces libéralités ressemblaient plutôt à des aumônes qu'à des bienfaits , et elle se mit à fatiguer la cour par ses réclamations ; elle s'adressait à tout le monde : elle alla même trouver madame du Barry à Luciennes et implorer sa protection pour faire parvenir au Roi un mémoire où elle demandait qu on lui rendît les biens de sa famille rentrés au domaine. Madame du Barry répondit d'abord qu'elle ne voulait pas se mêler de cette affaire , mais enfin , fatiguée^ar les larmes que versait la suppliante, elle prit le mémoire sans avoir pourtant l'intention de s'en mêler, car après l'avoir parcouru elle le mit au feu. Ce mémoire était signé : « Marie -Antoinette de France de S aint-Remy de Valois , femme du comte DE Lamotte, garde du corps du comte d'Artois '. » Au commencement de 1784 elle faisait mieux encore; ses e(fets et ses robes étaient engagés au mont-de-piété , et elle en portait les reconnaissances à Versailles pour les montrer au contrôleur

* Information : Déposition de Jeanne Gomard de Vauberjiier, comtesse du BarrV, âgée de trente-cinq ans, demeurant à Louveciennes.

Page 1