‹ Marie-Antoinette et sa familleChapitre 46 sur 142 · M'AfÏAiw: Campaii · texte numérisé non relu

M'AfÏAiw: Campaii

quenouille de villageoise» tandis que les hommes se promenaient en causant ou lisant à Técart.

Quand on approchait de Trianon, on découvrait dans la verdure un petit palais blanc. On poussait un bouton de porte ciselé et on arrivait au pied de l'escalier de pierre aux larges marches. Dans les entrelacs de la rampe dorée, dans les cartouches 'rustiques à tête de coq, se lisaient, au milieu des lyres et des caducées, les initiales de la maîtresse du lieu. Une guirlande de feuilles de chêne, fouillées dans la pierre, formait toute la décoration murale de Tescalier. On s'an'êtait au perron, en face d'une tête de Méduse, placée Ik comme pour garder des importuns et des fâcheux un inviolable loisir.

Après l'antichambre se déployait la salle à manger, à panneaux de chêne merveilleusement ouvragés, oii s'épanouissait toute la fantastique végétation des arabesques. Le petit salon succédant à la salle à manger était orné des attributs de Bacchus et des instruments de Pan ; partout des guirlandes de raisin, des corbeilles de fruits, des masques et des tambours de basque, des guitares et des pipeaux. Des boucs en cariatide supportaient la cheminée. Dans le grand salon, le lustre, fleur luimême, semblait se détacher d'un bouquet de fleurs suspendu au plafond. Des essaims d'Amours voltigeaient, le carquois en sautoir ou la flèche à la main, autour de la corniche. Au-dessous, les Muses étalaient leur noble écusson, couronné de roses, dans des cadres à la tige de lis, entourée de lauriers. Dans le petit boudoir qui précédait la chambre de la reine, l'art exquis du dix-huitième siècle semblait redoubler de verve et de caprices heureux. Les cornes d'abondance, les trépieds fumants, les colombes aux ailes déployées ou nichées, entouraient à l'envi l'intime sanctuaire de flots de parfum et de symboles d'une tendre harmonie. La parure emblématique du plafond de la chambre à coucher se composait de pavots et de myosotis. Le lit disparaissait sous des vagues de dentelles et de rubans. Le meuble

étail dp pouU-de-soie bleu, rembourré de duvet d'eider. Des échar| frangées de perles et houppécs de soie éelatante nouaient les rideaux. Une pendule au cadran soutenu par les deux aigles d'Aulriche. dont le socie treillagt^ portait pour armes le blason florianesque : la lioulelte d'Estelle croisée avec le chapeau de Némorin, sonnait doucement heures rapides.

Du palais, des escaliers en ten-assc èlageaieni jusqu'aux Jardi leurs degrés en éventail. .\u bas d'une façade décorée de quatre colonnes corinthiennes, s'étendait le jardin français, plante dès 1760, pour accompagner le jardin h l'italienne, et que deux grilles garnies de grands rideaux de toile séparaient du grand Trianon. ■ De ce cùlé,

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c'était comme une procession de vases uniformes portant des ( rares et multicolores. Sur l'une des fa^iades du salon s'ouvrait la & des Fraîcheurs, avec ses deux portiques de treillages, ses trentearceaux de sombre verdure et de plantes grimpantes, dont le \ abritait un oranger, et ses pilastres, dont un tilleul taillé en I fonnait le chapiteau. A la droite du palais était le nouveau jardin, i l'inspiration de la reine, ser\'ie par les magiciens chainpèlres les [ en renom. C'était le jardin anglais, avec les méandres capricieux S ses allées, ses opulents quinconces, ses boulingrins fleuris, ses l seaux bouillonnants, ses arcl)ileclui'e& rustiques, eea cascades i

cîelles, ses cavernes et ses rochers. Vaste et libre poème décoratif de verdure et de fleurs, de ciel et d'eau, où de secrètes harmonies corrigeaient le désordre de la fantaisie ; éclectique pépinière de huit cents espèces d'arbres, où chaque visiteur pouvait trouver Tombre et le parfum chers à sa patrie, et rêver tour à tour devant le mélèze pleureur des Alpes, du Tyrol, le pin d'encens de l'Arabie, le cèdre du Liban, Tyeuse de Virginie, le chêne rouge d'Amérique, Tacacia rose, le févier et le sophora de la Chine, dont le feuillage parcourt toute la gamme colorée, depuis le vert sombre jusqu'au pourpre noir et au rouge-cerise.

Sur la colline, au milieu d'un buisson de roses, de jasmins et de myrtes, s'élevait un belvédère, sorte d'observatoire, d'où la reine embrassait tout son domaine d'un coup d'oeil. L'allégorie des quatre saisons y redoublait ses figures et ses attributs. Sur les huit côtés de ce pavillon ouvert aux quatre points cardinaux, par quatre portes surmontées de quatre fenêtres, huit sphinx accroupissaient sur les marches leurs formes mystérieuses et leurs visages énigmatiques. L'intérieur était dallé d'une mosa'ûiue de marbre blanc, incrustée de marbre rose et bleu. Les murs de stuc, revêtus des plus originales fantaisies du pinceau, semblaient de porcelaine peinte. Au milieu du pavillon qui servait à la reine de salle à manger du matin, se dressait une table posée sur trois pieds de bronze doré, sur laquelle la reine déjeunait.

De là elle pouvait suivre successivement d'un œil satisfait tous les détails de cette féconde décoration, due à la double collaboration du génie de l'homme et du génie de la nature : le rocher, la grotte, la chyte d'eau, le pont flexible comme un pont de lianes, suspendu sur une miniature de torrent : le lac, le port d'arrivée et le port de départ, sortes de nids de fleurs et de feuillages, d'où s'élançait, comme un cygne héraldique, la galère fleurdelisée. Plus loin, c'étaient l'île au

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temple en rotonde, le ruisseau et ses passerelles. Sous ce palanquin chinois tournait le jeu de bagues, où les jouteurs enfourcliaient des chimères, où l'on courait sur des autruches. Enfin voici le bord de la rivière, les bocages avec leur échiquier de petits champs cultivas. C'était le domaine attribué au hameau, ii ce hameau dont Monsieur était le maître d'école et le roi le meunier, et où la reine et sa société vivaient de la vie de village-des Arcadies de Florian et de Berquin, tondant les moutons avec des ciseaux d'or, trayant les vaches dans

une liiilerie de marbre, lavant leur linge au lavoir avec des battoirs d'ébène, seiTant la récolte au grenier, debout sur des échelles d'acajou. Joli hameau d'opéra-comique, dont le roman champêtre deviendra, en 1785, par une touchante aspiration de la reine, une réalité pour douze pauvres ménages, que >Iaric-.\ntoinette entretiendra sur ses économies !

C'est là que Marie-Antoinette goûta, dans cette sécurité sereii que traversent parfois comme des éclairs d'orage, les belles années" de la florissante jeunesse, de lamatemité heureuse, de l'amitié satisfaite. C'est IJitiH'f Ile commença, avec M™* de Polignac, l'éducation de ses enfants. C'est là qu'elle fut impunément elle et chez elle, qu'elle s'excrçA aux jeux du théâtre, chanta, devant un parterre litre, le rôle de Colette

ses

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du Devtn du village, et qu'elle fut applaudie sans flatterie dans Rose et Colas, le Sorcier, le Roi et le Fermier. Charmant et honnête répertoire où éclateront un jour les saillies dangereuses et les menaçantes ironies du Barbier de Séville, une de ces pièces qui pr(5cèdcnt les révolutions, et dont les bons mots sentent la poudre ! C'est \k que Marie-Antoinette reçut successivement le roi de Suède, le prince Henri de Prusse, le comte et la comtesse du Nord, destinés au trône impérial de Russie. C'est là que, plus heureuse, clic hébergeait

celle dont la vue dissipait ses chagrins et faisait renaître le sourire au milieu de ses larmes ; c'est de li, enfin, qu'elle datait ces ordonnances souveraines à l'adresse du régisseur de son théâtre, Caillot, de l'intendant de ses jardins, Bonnefoy-du-Plan, de son maître dos cérémonies, Campan, de son peintre, Hubert Robert, de son naturaliste, M. de Jussieu, de ses musiciens ordinaires, Gluck et Grétry; décrets en forme de billet, dont elle maintenait, avec une souriante et malicieuse opiniâtreté, l'autorité contre les protestations solennellement frivoles et les indiscrètes oppositions du duc de Fronsac, en qui s'abâtardit dans le ridicule la grande race des Richelieu.

C'est Ih aussi que par un contraste charmant elle s'occupera, avec la bonne Lamballe, de son département des aumônes ; de Ih qu'elle

cherchera et atteindra soudain, comme d'une baguette de fée, qui change tout en or, les misères honorables et honteuses. Elle s\ concerte avec elle sur les moyens de doter et de marier des jeunes filles sages et pau\Tes, ses protégées à ce double titre. Avec quelle émulation elle lutte de bienfaits avec la franc-maçonnerie, alors dans tout rélan de sa première impulsion, véritablement philanthropique et fraternelle ! Par charité et par exemple, la princesse de Lamballe a accepté la présidence d'une de ces loges où l'on ne songe encore qu'à soulager ses semblables. Et 31arie-Antoinette de lui écrire :

.... Dès que vous serez de retour et que vous aurez repris votre charge, nous terminerons tout ce qui se rattache aux actes de bienfaisance qui doivent suivre mes couches. J'ai lu avec intérêt ce qui s est fait dans les loges maçonniques que vous avez présidées au commencement de l'année, et dont vous m*avez tant amusée; je vois qu'on n'y fait pas que de jolies chansons, et qu'on y fait aussi du bien. Vos loges ont été sur nos brisées en délivrant des prisonniers et en mariant des 611es. Cela ne nous empêchera pas de doter les nôtres, et de placer les enfants qui sont sur notre liste. Les protégées du bon M. de Penthièvre seront les premières pourvues, et je veux être marraine du premier enfant de la pi^titc Antoinette. J*ai été tout attendrie d'une lettre de sa mèn; (ju'Êlisabeth m'a fuit voir, car Elisabeth la protège aussi. Je ne crois pas qu'il soit |K>âsiblo d'écrire avec plus de sentiment et de religion. Il y a dans ces classeslà des vertus cachées, des ànies lionntHes jusqu'à la plus haute vertu chrétienne; pettsons à les savoir di^ti^guer. Je chargerai l'ablK? de travailler à en découvrir, et nous tâcherons d'obtenir ainsi de Dieu la santé de M. de Penthièvre ^..

C'est la enfin que mûrissent doucement, dans le bonheur et dans la pai.x, cette sagesse onicc de grâce, cette expérience en fleur qui portera bientôt de si beaux fruits hâtés par ranierlunie. Racontons ce progressif et admirable changement qui fait succéder toutes les qualités de la mûre et de la reine a toutes les grâces de la femme. Esquissons (juclques traits de cette physionomie nouvelle, virilisant et ennoblissant rancienne par une transformation qui a frappe tous les historiens.

1. La princetiê de Lamballe, etc., par .M. de Lescure. Pion, 180f, p. 153 à 155.

De 1780 à 1785, Marie- Antoinette, qu'attend l'épreuve de l'affaire du Collier, avant-courrière des orages prochains, semble se préparer instinctivement à une lutte. Dans cette lutte contre l'impopularité, causée surtout, chose étrange, par les efforts qu'elle a faits pour se rapprocher de son peuple, elle se présentera armée, du moins aux yeux des honnêtes gens, de tout ce qui eût, en des temps moins funestes, mis toute une nation à ses genoux. Et elle relèvera, à force de courage, de grâce et d'esprit, ce prestige royal qu'elle a abaissé par trop de bonté, jusqu'à le mettre à la portée du pamphlet.

Les révolutions, il faut l'avouer, ont d'étranges mystères. Ce qui devrait les conjurer les attire. Elles passent sur la tête des Louis XIV et des Louis XV, qui les défient par leurs fautes, et elles foudroient le roi honnête homme par excellence et la reine intelligente, gracieuse, bienfaisante, assise à ses côtés.

Ceux qui liront un jour ces détails do sang-froid, — dit Sénac doMeilhan, — étonnés de Facharnement du public contre l'infortunée Marie-Antoinette, chercheraient en vain dans ses manières, ses discours ou son caractère, des principes à cette haine aveugle. Je me suis imposé la loi de ne point faire d'éloges; je me bornerai donc aux faits, et je dirai qu'il n*est personne en France dont la reine ait blessé l'amour-propre par des discours, que jamais elle n'a provoqué la rigueur de l'autorit^^, ni protégé une injustice. Loin d'avoir choqué les sentiments publics, entraînée par Tenvie de plaire, elle a trop déféré à des opinions qu'elle a cru générales. Enfin, elle a été plus occupée de suivre les goûts de ce public qui l'a déchirée... que de lui faire adopter les siens. Cette condescendance lui a été fatale, en diminuant, il faut en convenir, l'ascendant du rang suprême *.

Et c'est là une chose déplorable à penser. L'impopularité de Marie-Antoinette commença donc par les motifs qui auraient dû la rendre populaire. En voulant se rapprocher du cœur de la nation, elle se rapprocha seulement de son bras. Elle se désarma elle-même, sans

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