‹ Marie-Antoinette et sa familleChapitre 79 sur 142 · Mémoires de Weber, p. 201, i · texte numérisé non relu

Mémoires de Weber, p. 201, i

partie de notre histoire, une page qui résuma plus exactement et plus vivement nos sentiments et nos devoirs. Ces devoirs, nous n'achèverons pas de les remplir sans demander aux principaux témoins de la Révolution leur opinion sur ses causes essentielles, et sans montrer en quelle situation, au troisième acte de la tragédie, les péripéties de l'action qui se noue ont placé les principaux acteurs. Un duel terrible, dont le pouvoir et bientôt le salut sont le prix, va se livrer entre l'autorité et la liberté, la monarchie et la révolution, le peuple et le roi. Sachons au moins les griefs qui ont présidé à ce combat funeste et ont mis, aux inégaux champions qui représentent les deux principes, les armes à la main.

Cette partie philosophique, en quelque sorte, de notre tâche, sera bien simplifiée par les renseignements que la force même des choses nous a obligé de semer partout jusqu'ici sur nos pas, comme on place de distance en distance un flambeau allumé sur les routes obscures. Nous n'avons, pour ainsi dire, qu'à en concentrer le faisceau lumineux, et à résumer les faits dans un coup d'œil suprême. Nous n'oublierons pas, d'ailleurs, que l'histoire que nous écrivons est moins l'histoire des événements de la Révolution que celle des événements de la vie de Marie- Antoinette, qu'elle est et demeure notre principale et presque notre unique héroïne. Les portraits que nous esquissons autour d'elle n'ont d'autre but que de faire valoir le sien, et le récit sommaire des faits auxquels elle a pris part n'est considéré par nous que comme une sorte d'explication scénique, destinée à fixer sa place et à faire mieux comprendre son rôle.

Weber, ou plutôt M. de Lally-Tollendal, compte trois causes premières et inunédiates de la Révolution française : le désordre des finances, la corruption des esprits et la guerre d'Amérique. Le désordre des finances servit de prétexte aux idées de réforme, qui trouvèrent dans les philosophes des apôtres et dans les par-

Icments des défenseurs. Ce double courant de scepticisme et de révolte enflamma les esprits. La guerre d'Amérique, faite malgré lui par un roi à un roi, pour seconder la révolte d'une colonie contre sa métropole, républicanisa la noblesse et discrédita rautorité. Toutes ces causes s'entrelacent comme les anneaux d'une chaîne, et, en 1789, cette chaîne, tenue par des hommes dont l'impunité avait exaUé l'audace, fut assez forte pour que, attachée au trône par des gentilshonmies formés à l'école de Voltaire et de Rousseau, et tirée par la populace qui, à certaines heures de crise, absorbe la nation et usurpe jusqu'à son nom, elle pût renverser le trône dans la boue. Les détails qu'on pourrait ajouter, pour corroborer une assertion à laquelle nous donnons la forme pittoresque de l'image, ne sont pas de notre domaine, et ne feraient que confirmer la thèse de LalIy-ToUendal, témoin et acteur dans la Révolution, qui a pu parfaitement en analyser les secrets ressorts.

Cette Révolution, qui puisait dans ses causes une force toujours croissante, pouvait, à une heure précise, mais unique, être non arrêtée, mais contenue et dirigée par un prince prévoyant et énergique. Louis XVI laissa passer ce moment. On peut même dire qu'il ne le vif pas. Il fut emporté par le flot et suivit l'opinion qu'il aurait dû conduire. II fallait une fatalité pour rendre la Révolution aussi in'ésistiblc qu'inévitable. Cette fatalité, qui seconda si servilement et si malheureusement l'œuvre de destruction et d'expiation, c'est la faiblesse de caractère qui distingua Louis XVI. Savant, débonnaire, pieux, Louis XVI, qui vécut comme un honnête homme et mourut comme un saint, semblait prédestiné à son rôle. Il était le roi des monarchies condamnées à tomber. Il avait toutes les qualités, hormis les qualités 'de prince, à un moment où il n'eût fallu que celles-là. Voi7à la victime! disait de lui, le 4 mai 1789, en le montrant du doigt, l'homme que Dieu avait

désigné pour le perdre, et qui épuisa un moment son génie h essayer de le sauver.

Certes, il est impossible de nier l'action providentielle dans la Révolution ; il est difficile de lui refuser le caractère fatal et expiatoire que lui a reconnu Joseph de Maistre, lorsqu'on voit que tout ce que put faire Louis XVI pour conjurer le fléau régénérateur ne fit que précipiter sa course. Il est des obstacles qui accroissent l'élan au lieu de l'amortir. La vitesse acquise est une force de plus. Il en fut ainsi de la Révolution, voulue du Dieu

Qui frappe et qui guérit, qui tue et ressuscite.

Aucun souverain n'a accordé autant de réfonnes que Louis XVI. Ces réformes, échappant à leur but, furent l'instrument même de la destruction. On peut dire que le malheureux souverain fournit ainsi lui-même des armes à ses ennemis. Si son tort fut d'être vaincu dans une lutte d'où les passions populaires, aiguillonnées par l'ambition des assemblées, chassèrent, dès le premier jour, toute modération, ce n'est pas du moins sans gloire que tomba le prince honnête homme auquel on devait plus d'une heureuse et généreuse initiative. L'abolition du servage, de la corvée, de la gabelle, de la question, la restriction des lettres de cachet, la liberté du commerce des grains, rexercice des droits civils rendu aux protestants, le développement de notre marine, la guerre d'Amérique, la création des assemblées provinciales, toutes ces concessions faites à l'orgueil national et à l'esprit nouveau, militent en faveur d'une mémoire trop humiliée, et rendent à Louis XVI, victime de ce que la Révolution eut de coupable et de funeste, une part dans tout ce qu'elle eut de légitime et de salutaire.

Pour Marie- Antoinette, encore plus maltraitée par les contemporains et par les historiens passionnés qui ont cherché à surprendre contre elle la bonne foi de la postérité, l'ensemble des nouveaux

îtt MARIE-ANTOINETTE

documents, si heureusement publiés depuis quinze ans, Taffranchit de tout reproche et réhabîHte complètement sa responsabilité. 11 ne reste rien que du fiel de tous les griefs accumulés contre elle par la calomnie révolutionnaire, quand on les passe au crible d'une impartiale critique. Elle dégonfle successivement, avec Tirrésistible autorité de la raison, de la justice et de la vérité, toutes ces outres remplies du vent des tempêtes. Elle montre Marie-Antoinette sans influence sur les aflaires, jusqu'à la retraite de M. de Galonné, qu'on ne peut l'accuser d avoir protégé. Si elle s'est trompée sur Loménie de Brienne, c'est avec l'opinion publique, qui le lui désignait comme le réparateur des fautes de son prédécesseur. Elle fut favorable, malgré de justes préventions, au seul ministre dans lequel la Révolution reconnaisse un précurseur, M. Necker, favorable même aux prétentions légitimes du tiers état. En politique, de 1770 à 1789, Thistoire n'a pas le droit de reprocher à Marie-Antoinette un choix funeste, une protection déplacée, un abus de crédit, une vengeance personnelle. Nous avons fait justice avec l'évidence des calomnies relatives à sa vie privée. Nous avons dissipé les nuages amoncelés par Tesprit de parti sur l'affaire du Collier, montré la reine, toujours préoccupée d'acquérir, en la méritant, la popularité, chercher à ramener, dos 1774, la royauté à Paris, et à faire cesser cette dédaigneuse et humiliante prédilection pour Versailles; acheter Saint-Cloud par écononiie, renoncer par abnégation aux plaisirs modestes de Trianon, et à cette intimité avec M""' de Polignac, dont la jalousie aristocratique avait fait un grief po[)ulaire. Certes, il fallut toutes les ressources d'invention dont dispose la haine, servies par la plus maligne ca*dulité, pour déshonorer alors une reine avec ce qui Thonore à nos yeux, et lui ftiire un crime de ses qualités; pour changer en princesse frivole celle qui, la première, vit l'orage grondant sur la monarchie française, et chercha à le conjurer; en princesse anibitieusc (car les

contradictions ne coûtent rien à la haine), celle qui, demeurée volontairement à l'écart des affaires, se consola, pendant quinze ans, en faisant des heureux, de ne pouvoir faire des ministres; en princesse hautaine, celle qui fit tomber entre le peuple et elle les barrières de l'étiquette et ne voulut régner que sur les cœurs; enfin en princesse égoïste, celle dont l'amitié et la charité furent les deux passions, celle qui, durant l'hiver de 1789, se vengeait, en lui consacrant les dernières ressources d'une bourse épuisée, des injures d'un peuple affamé, toujours prêt à baiser à jeun la main qui le noumt, et à la mordre rassasié.

« En 1789, raconte Hue dans ses Mémoires^ la reine, sur la demande que j'osai lui faire en faveur des pauvres de Fontainebleau, lieu de ma naissance, leur fit distribuer huit mille livres. Sa Majesté, daignant m'annoncer elle-même ce bienfait, me dit: « Le roi et moi, « nous avons boursillé pour faire cette aumône : puisse cette ville ne « pas rivaliser d'ingratitude avec beaucoup d'autres ! »

Tandis que les Etats généraux aigrissaient, dans des luttes stériles el déplorables, cet enthousiasme du bien public qui semblait d'abord les animer, et préludaient par d'orageux préliminaires à la foudroyante explosion du 17 juin, où la voix de Mirabeau, pareille à celle du tonnerre, proclama l'Assemblée nationale, Marie-Antoinette subissait une double et cruelle atteinte dans ses affections. Et, tandis que le roi perdait peu à peu son pouvoir, elle perdait son fils et son amie, le Dauphin et M'"* de Polignac, l'un par la mort, l'autre par un de ces exils forcés dont l'absence indéfinie lui ressemble. Il semble que la Révolution déjà provoquante, qui frappait Louis XVI dans ses prérogatives, cherchât à frapper la reine dans ses sentiments. C'est en deuil de son enfant, en deuil de son amie, doublement désarmée, que Blarie-Antoinette devait affronter ce premier assaut du 6 octobre, et 66 montrer si royalement supérieure à sa fortune.

Le Dauphin Louis de France, né à Versailles le 22 octobre 1781, mourut à Meudon, le jeudi i juin 1789. Ce jeune prince, d'une jolie figure et d'une intelligence précoce, était tombé, en quelques mois, d'une santé florissante dans un rachitisme qui avait courbé Tépine de son dos, allongé les traits de sa figure et rendu ses jambes si faibles qu'on le soutenait, comme un vieillard caduc, pour le faire marcher. Les qualités qu'annonçait cet enfant royal ajoutèrent encore aux regrets de Marie- Antoinette et de la France. Car la France, une dernière fois, pleura encore de ce qui faisait couler les larmes de ses maîtres. Quelques jours avant sa mort, il demanda des ciseuB à M. de Bourset, son valet de chambre, qu'il affectionnait beauooop. Ce gentilhomme lui représenta que cela lui était défendu. L'enhat insista, avec cette douceur pénétrante qui ne permet pas de rébuet aux enfants malades, et il fallut lui céder. Muni des ciseaux ^1 désirait, il s'en servit pour se couper une boucle de cheveux ^"9 enveloppa avec soin dans une feuille de papier et qu'il remit au vaM de chambre : « Tenez, monsieur, lui dit-il, voilà le seul présent que je puisse vous faire, n'ayant rien à ma disposition; mais, quand je serai mort, vous présenterez ce gage à mon papa et à maman; en se souvenant de moi j'espère qu'ils se souviendront de vous. »

Un tel enfant devait être pleuré, et il le fut d'autant plus amèr^ ment que les circonstances rendaient sa perte plus sensible. Comment Maric-Antoiiietlc cùt-clle pu se défendre d'un de ces pressentiments qui lui étaient habituels, en voyant les États généraux, déjà menaçants, pivhider à leurs usurpations en assistant en corps indépendant aux funérailles d(* l'héritier du trône?

Le 27 juin, l' Assemblée nationale, en attendant qu'elle constiluàt, s'était constituée elle-même définitivement par ladhésion et la fusion des trois ordres.

Le 10 juillet, Necker, auquel il sera reproché d'avoir refusé au

ET SA FAMILLE. îTl

""fûl, dans la séance royale du 23 juin, l'appui de sa présence, quittait le ministère. I,e 13, le peuple pillait les armes aux Invalides. Le ^^, il prenait possession de la Bastille, et portail, comme sinistres trophées de cette première journée, les If-tes du prévôt des marchands, qui avait essayé de négocier, et du gouverneur de la Uastille, qui avait essayé de résister.

■ Il ' . .i&

« Bientôt, dit M'" Campan, les insurrections du H, du i2 et

i Ift juillet, ouvrirent le cours des désastres dont la France était

menacée. Le massacre de M. de Flesselles et de M. de Launey fit

répandre à la reine des larmes bien amères, et l'idée que le roi avait

nerdu des sujets dévoués lui déchirait le cœur. "

f Nous trouvons, dans une lettre du 11 juillet 1789, de Marie-

Anloinelte h M"" de Polignac, la nouvelle du départ de M. Necker,

et la trace des appréhensions trop tôt justifiées qui lui faisaient redou-

r» MARIE-ANTOfXETTE

•er >-5 r .'ns^^ienc^s t'te •!? départ si inopportun, véritable signal, .•(•.•nruiT- m aciu «iLimé aux a^tadons populaires en quête d'un prt'Hxre.

?*f'i ii 7^!3Ç»f hjrtîî. MATÎe-Antoinette écrivait à M. de 3Iercy :

> nn iion» iii«ii:. iuc»u?ij«ir j»- :i:ciCf». pour l'esîerJNir. mais j'ai le cœur plus nam nu? îHiiiiii^ "ï t'Uf ^(»}f7 qu*- j a- *Cr :ci-£w •le 5»rrJier tout ce qui pouvait m'Wre icu*!:!!* fi qu. j*- ]ti*u\ aiy h\ OIT cv:.7Azt:it. L^ n ibuoroac pas mon courage, mais je

L^ 15 juillet au matin, le rc»i, firappé du danger que couraient, au milieu d'agitations populaires cnxsisantes et exaltées par la \ictoire et l'impunité, la reine et le c»>mte d'Artois, à l'influence desquels les meneurs affectaient d'attribuer toutes les mesures de résistance, prenait un parti aussi dangereux que généreux. Il se rendait à l'Assemblée sans cortège, sans gardes, accompagné de ses frères, et debout et découvert, payait, en promettant spontanément Téloignement des troupes dont la fidélité inquiétait les démagogues, la rançon d'un passager regain de popularité. II rentrait au château accompagné d'une multitude enivrée de son succès, qui demandait avec des cris tumultueux que le roi, la reine et ses enfants parussent sur le balcon. La reine obtempérait à cette prière, à cet ordre de la populace, et pour éviter tout conflit inutile, écartait de cette dangereuse présentation la duchesse de Polignac, que ses fonctions appelaient en ce moment auprès d'elle, mais dont la présence pouvait changer en menaces de mort les acclanjations de la multitude et en fureur son impatience. Cette scène caractéristi(|ue est racontée connue il suit par M"** Cam|)an :

Los cours (lu chàleau étaient «garnies d'une foule immense; on demanda que It» roi. la reine vl >os oiifants parus>ont sur le l)aloon. Li reine me remit les olt*s des |H)rti»s intérieures (|ui conduisaient chez M. le Dauphin, et m'ordonna d'aller trouver l.i duchesse de Poliiznac, de lui dire (|u elle demandait son fils, et m'avait cliarjiiM» de le

conduire moi~méme dans ses cabinets, où elle Tattendait pour le montrer au peuple. La duchesse me dit que cet ordre annonçait qu'elle ne devait pas accompagner le prince. Je ne répondis rien ; elle me serra la main en me disant : « Ah ! madame Campan, quel coup je reçois! » Elle embrassa l'enfant en pleurant et me donna une semblable marque d'attachement. Elle savait combien j'aimais, combien j'estimais la bonté et la noble simplicité de son caractère! Je voulus la rassurer en lui disant que j'allais ramener le prince, mais elle persista, disant qu'elle entendait cet ordre et qu'elle savait ce qu'il lui annonçait. Alors, son mouchoir sur les yeux, elle rentra dans son cabinet intérieur. Une sous-gouvernante me demanda si elle pouvait suivre M. le Dauphin. Je lui répondis que la reine n'avait donné aucun ordre qui put l'en empocher, et nous nous rendîmes chez ki reine qui attendait le prince pour le faire paraître sur le balcon ^

Le 16 juillet, le roi, contrairement h Tavis de la reine, licenciait les troupes fidèles, dernier rempart de la royauté, et au lieu de les suivre, comme elle le lui conseillait encore avec une prévoyance trop justifiée par les événements, restait prisonnier, en quelque sorte, de l'Assemblée et du peuple ; et pour mieux consommer sa déchéance volontaire, il rappelait M. Necker, qui avait fait aux députés factieux tant de concessions qu'on pouvait le considérer comme un geôlier parlementaire.

Cette désastreuse résolution fut le signal du départ de tous ceux des membres ou des amis de la famille royale, dont un désarmement aussi complet compromettait la sûreté. Le comte d'Artois, le prince de Condé avec leurs enfants, partirent en même temps que les troupes. Le duc et la duchesse de Polignac, la duchesse de Guiche, sa fille, abandonnant son mari au danger et à l'honneur d'un poste de dévouement, la comtesse Diane de Polignac, sœur du duc, et l'abbé de Balivière, prirent en même temps, malgré eux, et sur les instances de Marie-Antoinette, la route de l'exil.

Elle les avait fait appeler, le 16 juillet, à huit heures du soir,

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