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MARIE-THÉRÈSE ET LE C" DE MERCY-ARGENTEAU

Vienne, 2 janvier. — Madame ma chère fille, Cette année commence si heureusement pour vous que j'espère que vous en sentirez pour longtemps les effets. Dans un mois vous verrez l'empereur ; c'est une époque pour vous bien intéressante. Vous connaissez son cœur et sa sagacité. Du premier vous avez tout à attendre : il ne restera pas en défaut, se faisant une vraie satisfaction de vous voir; et de l'antre vous pourriez en tirer une grande ressource. J'espère que vous lui parlerez avec cette confiance et tendresse qu'il mérite et qui doit resserrer pour toigours les liens, non-seulement de nos maisons et familles, mais lapins tendre amitié entre les souverains : unique moyen de rendre heureux nos États comme nos familles. J'espère qu'il conviendra au roi, et, les premiers embarras passés, que l'amitié et confiance prendront place. J'espère que les eaux et bols raffermiront votre sante, que le carnaval ne gâtera pas, et cette visite sera pour vous le plus sûr remède. Souvenez-vous de votre maman en vous trouvant ensemble ; je jouis des à cette heure de cette

consolation, et croyez-moi toujours toute à vous.

MARIE-THEXESE A MERCY.

11^ — Marie-Thérèse a Mercy.

Vienne, S janvier. — Comte de Mercy, J'ai reçu votre lettre du 18 du passé par le courrier La Montagne, arrivé ici entre le 28 et le 29 du même mois. J'y vois les mêmes marques de votre zèle, mais encore les mêmes sujets d'inquiétude sur la conduite légère et peu réfléchie de ma fille. Ce sont surtout les mauvais sujets , admis dans sa société, qui doivent alarmer. Vous pourriez en parler à l'empereur, en lui faisant encore sentir de m'en avoir écrit en gros, mais en dissimulant de m'avoir nommé ces mauvais sujets, quoique vous ne devriez pas douter de les nonmier à l'empereur, comme le duc de Lauzun, le comte d'Esterhazy, etc., en lui faisant connaître leur caractère dangereux et les intrigues qu'ils emploient pour engager ma fille dans leurs vues pernicieuses.

Conmae je ne veux pas entrer dans le détail du voyage de l'empereur, je ne pense non plus m'occuper des points qu'il y aurait à réformer dans le plan qu'il a formé à ce sujet; peut-être sera-t-il possible d'y faire quelque changement lorsqu'il se trouvera sur les lieux. [Pour la voiture de louage , je l'espère qu'il acceptera ime des vôtres sans votre livrée , et qu'il ne demandera pas le dîner dans un hôtel garni, ni de loger à Versailles, en ville et non à Trianon (1).]

Au reste je ne compte guères sur le bon eflfet de ce voyage. Si je ne me trompe pas , il en suivra une de ces deux choses : ou ma fille gagnera par ses complaisances et agréments l'empereur, ou il l'impatientera en la voulant trop endoctriner. Le premier me paraît plus probable ; mais dans l'un ou l'autre cas il ne faut point espérer une crise heureuse à opérer par la présence de l'empereur. [ L'empereur vous communiquera ou peut-être même la chancellerie par ce courrier des points (2) faits pour le total de la politique; très-bien : ce n'est pas pour en faire usage , plutôt pour être prêt à tout si on

(1) Kona avons cité à la fin du second Tolome, en note & la pièce LXI (18 décembre%77C}, des extraits d'une lettre à Mercy ( 81 décembre ) dans laquelle Joseph II entendait régler son voyage sur le pied du plus strict incognito. Marie-Thérèse y aurait voulu quelque tempérament.

(2) Cest-à-dire les points arrêtés d'avance entre l'impératrice, l'empereur et le ministre autrichien relativement aux objets politiques dont l'empereur pouvait se trouver entraîné à parler pendant son voyage en France.

parlaitd'aflfaires. Jevois l'empereur très-bien prévenu pour vous, surtout ne voulant se décider que sur vos conseils; je suis donc tranquille.]

C'est le dernier courrier qui passe par Bruxelles à Paris ; tous les autres , qui seront expédiés d'ici toutes les semaines pendant le séjour de l'empereur en France, iront en droiture à Paris [adressés à vous ]. Dans cet intervalle vous rédigerez vos rapports à moi dans la forme des ostensibles, en les adressant comme jusqu'ici à Pichler; mais, après le départ de l'empereur, j'attends par le premier courrier un rapport bien circonstancié sur tout ce qui sera passé pendant le séjour de l'empereur à Paris. Si néanmoins il arrivait pendant ce temps des choses intéressantes, dont je devrais être informée au plus tôt , vous pourriez les mander par une occasion sûre à Starliemberg [ qui en est déjà prévenu ], qui aura soin de les faire passer ici, comme je l'en préviens par ce courrier. [Je trouve mieux que toutes les fois que le courrier sera expédié, tant que l'empereur sera à Paris ou à Versailles, vous vous contentiez de me faire les rapports ostensibles, en y ajoutant im journal de ce dont s'est occupé l'empereur et ce qu'il a vu , et vous le remettrez sans être cacheté à l'empereur pour me l'envoyer; même cela peut être de la main d'un secrétaire, ne voulant vous occuper à part pendant ce séjour. Il n'y aura plus de courrier à cette heure par Bruxelles que celui des deux que vous renverrez. ]

Versailles, 16 janvier . — Madame ma très-chère mère. Je suis comblée de l'espérance de voir bientôt mon frère ; je n'ai pas besoin de le dire , ma chère maman le sait bien , il me sera dur de ne pouvoir le loger auprès de moi. On en sera surpris, mais je sacrifie tout à son goût : il sera logé et vivra comme il l'ordonnera ; le voir et causer avec lui , ce sera un si grand bonheur pour moi ! Je compte sur son amitié , il doit être sûr de la mienne , et quand la sienne serait égale, je gagnerais bien plus que lui, puisqu'il me parlera de ma chère maman , dont je suis si éloignée. Je suis persuadée que le voyage de l'empereur fera bien à tous égards ; je connais bien sa discrétion et parlerai en confiance. Passé le premier moment, qui aura

peut-être un peu d'embarras, le roi sera content de le voir et de lui

4 MARIE-ANTOINETTE A MABIE-THBRÈSE.

parler : il ne peut s'en suivre que du bien, et pour les affaires et pour moi. Ma santé va fort bien, le carnaval est court, et d'ailleurs je m'y ménage ; j'espère en être moins fatiguée que les années dernières. Je voudrais avoir la même espérance pour le carême de ma chère maman, sa santé et le bonheur de la satisfaire sont mes plus grands désirs. Permet-elle que je l'embrasse ?

Paris, n janvier^ — Sacrée Majesté, Depuis que le temps ordinaire à cette saison s'est décidé, la reine est beaucoup moins sortie de Versailles, et n'est venue qu'une fois la semaine aux spectacles à Paris. S. M. a même diminué la fréquence de ses promenades en voiture et à pied. Les autres années elle ne craignait point de s'exposer au mauvais temps ; sa santé en avait souffert en plusieurs occasions, et elle s'est enfin rendue aux représentations qui lui ont été faites sur la nécessité d'un régime un peu plus réservé pendant l'hiver. Jusqu'à présent cette petite privation n'a pas été trop compensée par les amusements de l'intérieur de la cour. Les bals de la reine ne sont ni aussi nombreux ni aussi vifs qu'ils l'étaient les années précédentes. Les fenmies de Paris s'y refusent par des raisons que j'ai déjà exposées ; la reine conmience à se persuader par le fait que les formes d'une société privée ne peuvent être applicables à une grande cour sans qu'il en résulte ime diminution notable dans l'affluence des courtisans , et c'est ce que l'on ne voit que trop à Versailles , où personne ne va qu'autant que des affaires indispensables l'exigent.

La reine cultive encore la musique avec assez de suite ; S. M. a par semaine deux ou trois petits concerts chez elle, mais elle s'amuse de préférence à jouer au billard , parce que ces occasions réunissent mieux tout ce monde que la reine appelle sa société, et avec lequel elle aime à s'entretenir ; cela roule toujours sur les mêmes personnages que j'ai cités plusieurs fois. Dans ce nombre le duc de Coigny est un des plus constamment favorisés , et le plus consulté. Le comte d'Esterhazy, sans être tout à fait dans la même mesure, en approche cependant beaucoup ; mais tous les autres ont une part très-subordonnée dans la confiance de la reine. Le baron de Breteuil y fait oependant quelques progrès ; il est sans contredit le seul dans ce cercle de personnes qui soit en état, par sa tournure d'esprit et ses

connaissance^ y de tenir à la reine un langage instructif et amusant, et je vois qu'à cet égard il s'est prévalu avec zèle, sagesse et quelque succès, des renseignements que je lui ai donnés sur les points les plus essentiels au service de la reine. Les deux favorites de cette auguste princesse se trouvent toujours à peu près dans la même position : l'une diminuant insensiblement de crédit, et c'est la surintendants , tandis que la comtesse de Polignac fait plus de progrès sur l'esprit et le goût de sa souveraine, auprès de laquelle elle est plus assidûment que jamais ; cependant la concurrence de ces deux rivales n'a rien produit de remarquable depuis quelque temps, et elles cachent leur jalousie réciproque sous des dehors circonspects qui ne produisent aucun éclat.

La reine s'est occupée en dernier lieu d'un objet qui lui fait grand honneur dans le public , et dont les détails doivent par cette raison être rapportés à V. M.

Feu M. le dauphin, au retour d'une chasse, en badinant avec un de ses gentilshommes qu'il aimait beaucoup et qui se nommait le comte de Chambord, eut le malheur de le tuer d'un coup de fusil, catastrophe dont ce prince ne s'est jamais consolé , et qui lui fit renoncer à la chasse. Ce Chambord laissait une veuve enceinte ; on lui fit un sort considérable, et étant accouchée d'un garçon , M. le dauphin demanda en grâce au roi que cet enfant eût l'assurance d'une place de gentilhomme auprès d'un des fils de France. Quelque sacré que fàt l'accomplissement d'une telle promesse, elle était cependant, au grand scandale du public, restée sans efiet. La reine, informée des faits et invoquée par ledit Chambord, n'hésita pas à lui marquer la protection la plus décidée, et conmie il n'y avait aucune place qui pût être donnée dans le service personnel du roi, la reine proposa à Monsieur de remplir les intentions du feu dauphin ; mais Monsieiur et Madame cherchèrent à éluder cette demande, qui fut mieux reçue par M. le comte d'Artois, chez lequel le jeune Chambord obtint une place de gentilhomme d'honneur. Monsieur ne tarda pas à sentir la faute qu'il avait faite en se refusant à une pareille occasion ; on a su de même que M. le comte d'Artois n'y avait suppléé que parce que la reine l'avait exigé , et tout le mérite de cette action juste et bien placée en est demeuré à S. M.

Après de longues sollicitations, la reine s'est laissé persuader de demander au roi le titre de duc à brevet pour le comte de Mailly, mari

6 MERCY A MARIE-THEBÈSE.

de la dame d'atours de ce nom (1). La grâce, quoique accordée, n'est pas encore publiée; je crois qu'en cela la reine n'a pas pris le parti le plus avantageux à son service. J'avais proposé dans le temps d'attacher le titre en question à la charge et non à la personne ; c'eût été un moyen d'honorer cette place dans la maison de la reine , au lieu qu'elle n'est recherchée que pour avoir un titre , et qu'après l'avoir obtenue , les dames d'atours sont facilement tentées de quitter leurs charges. D'ailleurs cette faveur accordée au comte de Mailly va exciter une grande jalousie et plusieurs réclamations de la part de ceux qui présument avoir plus de droits à pareille grâce. Le comte du Châtelet est nommément dans ce cas, et le duc de Choiseul se donne les plus grands mouvements pour obtenir la protection de la reine en faveur dudit comte du Châtelet.

A la suite d'une quantité de neige qui était tombée ces jours derniers , la reine a été deux fois en traîneau ; la dernière course s'est faite au bois de Boulogne ; Monsieur était de cette partie , Madame s'en abstint à cause d'un rhume très-léger. M°*® la comtesse d'Artois suivit la reine, et cette fête fut terminée par un dîner donné à la Muette par M. le comte d'Artois. Comme ces amusements rassemblent toujours les mêmes entours, ils ont toujours aussi les mêmes inconvénients, dont le principal est de donner lieu & des bruits absurdes et faux répandus dans le public , et à l'occasion dont il s'agit on débita dans Paris qu'après la course de traîneaux, la reine avait été souper dans une maison appartenante au duc de Chartres, où on devait avoir joué une partie de la nuit, ce qui était de toute fausseté.

Le dimanche 12 , la reine vint au bal de l'Opéra. S. M. n'y resta que peu de temps ; mais cette course de nuit lui donna un peu de rhume. Le lendemain, le courrier mensuel m'ayant apporté les ordres de V. M. en date du 3 de ce mois , je me rendis sur-le-champ & Versailles et y présentai à la reine les lettres qui lui étaient adressées. Elle me parla beaucoup de tout ce qui a trait & la prochaine arrivée de S. M. l'empereur, qui a refusé de prendre un logement à Trianon non plus que dans aucune maison appartenante à la cour. Conformément aux ordres de ce monarque , je viens de retenir un logement à Versailles dans une maison particulière et près du château. J'ai fait établir dans ce logement les meubles convenables ,

( l)Le comte de Mailly était fils du marquis, plus tard maréchal de Mailly. V. tome II, p. iH,

mais les moins recherchés possible. Le jour où l'empereur arrivera, je conduirai S. M. par des passages détournés jusque dans les cabinets de la reine, de façon que le monarque ne sera aperçu de personne à cette première entrevue avec son auguste sœur (1). Le roi surviendra quelques moments après par la communication intérieure de son appartement avec celui de la reine, et de cette façon tout se passera ainsi que S. M. l'empereur en a daigné donner l'idée luimême.

Paris, le n janvier. — Peu après le départ du dernier courrier, je trouvai la reine inquiète et embarrassée sur l'état de ses dettes, dont elle ne savait pas elle-même le montant. J'en fis le relevé, qui se portait à la somme de vingt mUle trois cents et trois louis , ou quatre cent quatre-vingt-sept mille deux cent soixante et douze livres. La reine, un peu surprise de voir ses finances dérangées à un tel point, sentit combien elle allait être gênée dans ses dépenses courantes, et elle se détermina, quoique avec bien de la peine, à sonder les dispositions oîi pourrait être le roi de se charger au moins d'une partie des dettes susdites. Au premier mot que la reine prononça sur ce chapitre, le roi, sans hésiter et de la meilleure grâce possible, consentit d'abord à payer toute la somme. Il ne demanda que quelques mois de délai, voulant que cette dette fdt acquittée sur sa cassette particulière et sans l'intervention d'aucun ministre, ce dont il n'y a pas eu un exemple ici pendant tout le règne passé (2).

(1) Dans la lettre déjà citée du 81 décembre, Joseph II écrivait à Mercy : « JTarriverai vers le soir. Le lendemain, en allant à Versailles, je désire arriver chez la reine par le côté de ses femmes, et qu'elle m'attende dans son cabinet sans venir à ma rencontre, et qne là, pour ne point jouer la comédie aux autres, nous soyons seuls à nous donner les marques du plaisir que nous avons de nous revoir, m

(2) On trouve à la date du 14 janvier 1777 dans la Correspondance de Métra, une anecdote répétée encore ailleurs, et qui, fort invraisemblable par elle-même , se trouve ici, comme on voit, tout à fait démentie : « La reine, dit Métra, a dernièrement envoyé demander à M. Necker une ordonnance pour toucher au trésor royal 150,000 livres dont elle avait un besoin urgent ; le directeur a écrit fort respectueusement à la reine : n L'état du trésor ne permet absolument pas d'accorder à S. M. sa demande , mais ma fortune me met à même de lui offrir cette même somme de ma bourse, et j'aurai l'honneur de la lui porter ce soir. » Comment supposer que la reine eût accepté un tel service, et qu'aurait dit Marie-Thérèse si elle eût oublié Ainsi le soin de sa dignité ?

Le lendemain de cette promesse le roi porta lui-même deux mille louis à la reine ; à la fin de décembre il ajouta vingt-cinq mille livres ; dans le courant de février il y aura cent mille écus acquittés , et le restant le sera avant la fin d'avril. Cette conduite du roi est d'autant plus remarquable qu'il est naturellement fort économe^ surtout de l'argent qui est sous sa main, et j'ai vu la reine dans la dernière surprise d'une complaisance aussi prompte , aussi facile j et à laquelle elle ne s'attendait pas. Cela m'a donné lieu à faire de trèssérieuses représentations à S. M. sur la nécessité absolue de ne plus se livrer à des dépenses désordonnées ^ et de se fixer enfin à un système de conduite générale qui s'accorde un peu plus avec la manière d'être du roi. J'observai que, quoiqu'il n'exige rien de là reine, et qu'il paraisse faire céder tous ses goûts à ceux de son auguste épouse, il n'en serait pas moins dangereux d'user toujours de cette condescendance du roi sans y répondre jamais par aucun retour, ce que la reine n'a que trop à se reprocher jusqu'à présent, ce dont elle est convenue de bonne foi vis-à-vis de moi. J'ai représenté à S. M. qu'en cela elle manquait à tout principe , et à la bonté naturelle de son caractère. Elle m'a paru touchée de cette remarque, qui ferait certainement ime impression durable dans son âme si les insinuations fatales des entours n'en dissipaient sans cesse les effets. Tous mes soins ainsi que ceux de l'abbé de Vermond portent essentiellement à tâcher d'ouvrir les yeux à la reine sur les personnes qui l'environnent ; nous sommes parvenus à lui démasquer le duc de Lauzun, qui était un des plus dangereux personnages, et la reine s'est décidée à lui refuser désormais tout accès de confiance. H nous a réussi également de détruire le pernicieux crédit de la princesse de Guéménée ; mais la reine, en la connaissant pour ce qu'elle vaut, la ménage encore pour pouvoir aller de temps en temps passer des heures de la soirée chez la dite princesse, qui rassemble chez elle la jeunesse de Versailles. Le baron de Breteuil m'a témoigné une grande surprise de l'extrême dissipation dans laquelle il trouve la reine ; il en est presque éconduit ; comme S. M. le traite avec bonté, il a voulu saisir quelques occasions de parler de réflexions raisonnables. Quoiqu'il y mît toute l'adresse et la gaieté possibles , la reine n'a jamais voulu prendre sur pareilles matières. J'ai suggéré à l'ambassadeur susdit de tenter une autre voie qui pourrait être utile, et qui serait de faire concevoir à la comtesse de Polignac, favorite intime, combien il est

absurde, soit pour elle, soit pour tous ceux qui sont attachés à la reine, de l'entretenir dans ce système de légèreté qui tôt ou tard doit détruire le crédit de cette auguste princesse , puisque tous les entours en question tiennent l'avantage essentiel de leur faveur de ce même crédit de leur protectrice, raisonnement qui est aussi palpable que facile à démontrer.

La reine, toujours plus inquiète des remarques que S. M. l'empereur pourra faire , et des représentations que ces remarques pourraient occasionner, avait commencé à faire à ses favorites des petites confidences sur ses embarras. J'ai observé à la reine combien son auguste frère aurait lieu d'être choqué s'il s'apercevait jamais que semblables confidences eussent été faites, et j'ai obtenu de S. M. la promesse qu'elle ne parlerait plus à qui que ce soit sur cette matière.

D'ailleurs la reine est un peu tranquillisée par la dernière lettre de S. M. l'empereur, où il dit « qu'il ne vient ici ni pour observer ni « critiquer, encore moins pour y donner des leçons ; que son imique « but est de jouir du plaisir de voir son auguste sœur, et qu'il veut « que rien ne trouble cette satisfaction ».

Cet événement, qui peut en bien et en mal avoir de très-grandes conséquences, est peut-être la seule occasion que j'aurai en ma vie d'exercer avec quelque utilité mon zèle pour le bien du service et pour la satisfaction personnelle de V. M.; aussi ne suis-je occupé que de cet important objet. J'ai fait et continue encore un ouvrage assez considérable pour me trouver en mesure de prévoir et prévenir tous les cas possibles, soit dans ce qui peut se passer entre l'empereur et la reine, soit relativement au roi, à ses ministres, aux affaires, et surtout relativement à la façon dont Tempereur sera porté à juger de tout ce qu'il verra ici. H est essentiel que S. M. ne soit point induite en erreur par des apparences souvent trompeuses, et qu'aucun préjugé n'altère l'exacte vérité à ses yeux. Ce sera un des points qui fixera ma plus grande attention , et il n'y aura certainement ni soins ni moyens omis de ma part ; si j'obtiens que S. M. daigne me permettre de la suivre, je ne la quitterai pas un seul instant ni à Paris ni à Versailles , et quand l'empereur sera dans l'intérieur avec la reine ou avec le roi, je resterai dans les antichambres pour me trouver sur ses pas à sa sortie; mais si cela s'arrange ainsi, je trouverai bien difficilement des moments à pouvoir écrire de trèshumbles rapports à V. M., et il faudrait alors que je réservasse pour

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le courrier de mars les détails très-étendus que j'aurai à mettre à ses pieds.

Malgré mes très-hmiibles instances, la reine a permis au comte d'Esterhazy d'aller à Strasbourg pour y faire la cour à l'empereur et le suivre dans son voyage , ce à quoi j'espère que S. M. ne consenstira pas. Le prince de Bohan voulait aussi se rendre à Strasbourg ; je lui ai suscité des obstacles qui l'ont retenu jusqu'à présent; j'ignore s'il me réussira de l'arrêter tout à fait. Le prince de Ligne a écrit à la reine pour la supplier de lui obtenir la permission de l'empereur de venir ici ; je n'ai pu gagner sur la reine de se refiiser à cette demande, et je crains que S. M. l'empereur n'y cède. J'en serais d'autant plus peiné que la présence du prince de Ligne n'est nullement convenable à l'occasion présente ; mais quoi qu'il en arrive en cela ainsi qu'en plusieurs autres pareils incidents , j'espère qu'il y aura moyen de parer aux inconvénients. Je me flatte que tout ira bien et que V. M. n'aura que des sujets de satisfaction d'un voyage aussi intéressant.

Le prince de Kaunitz m'a communiqué les points politiques présentés à S. M. l'empereur. Je ne témoignerai point en avoir connaissance, mais ils me seront très-utiles dans les cas où ces matières vinssent à être agitées. Je mets ici aux pieds de V. M. une copie de la dernière lettre que l'empereur a daigné m'écrire ; s'il plaît à S. M. de me le permettre, je lui exposerai la vérité sur tous les points, soit relativement au personnel, soit aux choses et à leurs effets.

24 janvier . — Sacrée Majesté, Depuis vendredi dernier, jour du départ du courrier mensuel , il n'est rien survenu qui puisse mériter d'être rapporté à V. M., et je dois me borner aujourd'hui à la simple expédition des deux lettres ci-incluses. La reine est très-affectée du retard survenu au voyage de S. M. L'empereur (1); la reine craint que d'autres obstacles ne se présentent successivement, et ne la privent encore d'une satisfaction si longtemps espérée, désirée, et jusqu'à présent toujours déçue.

La reine est venue mardi au soir à Paris pour y voir au théâtre de

(1) Le voyage projeté de Joaeph II fat retuurdé de quelques moiB.

l'Opéra un nouveau ballet de la composition de Noverre (1). Le bal de mercredi à Versailles n'a été ni plus brillant ni plus nombreux que les précédents ; le duc de Chartres désirerait fort de faire agréer à la reine au Palais^Boyal un bal d'ob S. M. aurait la facilité de passer au bal de l'Opéra et se promener successivement ainsi d'un bal à l'autre. Ce projet est proposé pour la semaine prochaine ; il ne paraît pas que la reine soit décidée à l'agréer, et je désire bien que S. M. ne cède pas aux instances que M. le comte d'Artois lui fait à ce sujet.

24 janvier. — Sacrée Majesté, L'avant-demière lettre de S. M. l'empereur avait tellement rassuré la reine sur ses craintes des représentations sévères, qu'elle s'était du depuis uniquement livrée au plaisir prochain de revoir son auguste frère ; mais la reine en conserve maintenant très-peu d'espoir. Elle remarque que l'empereur, en parlant de l'obstacle occasionné par les neiges, ajoute que si cet obstacle avait été le seul , S. M. l'aurait vaincu en voyageant en traîneau ; mais elle avoue qu'elle est arrêtée par a d'autres causes (2) », et elle ne promet que faiblement son arrivée au printemps. Quant aux conjectures qui se font à Versailles, elles sont très-variées ; peu de gens croient «que le mauvais temps ait été la cause de retard du voyage de l'empereur. Le grand nombre impute ce retard aux inquiétudes que causent les mouvements du roi de Prusse, et c'a été le premier mot du comte de Maurepas. Enfin d'autres personnes ont imaginé que les ministres du roi, embarrassés du coup d'œil pénétrant que l'empereur jetterait sur tout ce qui se passe ici, ont travaillé avec succès à intercepter ce voyage de S. M. Une petite circonstance qui a surpris ici , c'est que, tandis que le jour de l'arrivée de S. M. l'empereur était comme désigné et regardé comme certain, le duc de Choiseul ofi*rait de faire des paris que le voyage de ce monarque n'au-

(1) Le ballet était celui des Iloraceê, dont la première représentation eut lieu le 21 janvier, n avait été très-goûté en Allemagne , mais réussit beaucoup moins en France. CTétait tonte la tragédie de Corneille mise en pantomime I

(2) Joseph n était en effet retenu par des circonstances politiques ) il écrivait : d Je ne quitterai pas d'ici que je ne sois entièrement tranquillisé sur les dispositions qu'on fera au sujet de la Bohême. » Correspondance inédite de Joseph II et Mercy, aux Archives de Vienne.

rait pas lien y d'où on conclut maintenant que le duc de Choiseul s'était procuré à Vienne des moyens d'être informé avec plus d'exactitude que personne.

La lettre de la reine à l'empereur en contient une que le roi écrit à S. M. (1).

Viennej le SI janvier, — Comte de Mercy, J'ai reçu votre lettre du 17 par le courrier Gergowitz, arrivé ici le 25 de ce mois. Toute généreuse qu'est la démarche du roi en se chargeant des dettes de ma fille, la façon aimable dont il s'y est pris en relève de beaucoup le prix. J'en suis charmée on ne saurait plus, et je serais inconsolable si, comptant encore pour l'avenir sur la générosité du roi, ma fille ne mettait plus d'ordre dans ses finances. La complaisance que le roi a pour elle en toute occasion devrait plutôt l'engager à y répondre par un parfait retour, en abandonnant ce train de vie dissipée, si contraire au caractère et goût du roi ; mais je vois avec regret que, si vos remontrances et celles de l'abbé Vermond font sur ma fille quelque impression, elle est bientôt effacée par les insinuations de ses entours et par son peu de réflexion. Je compte peu sur la tentative que Breteuil pense faire par la Polignac , l'entremise des gens peu sûrs étant toujours sujette à caution. La confidence quema fille a faite à ses favorites de son embarras sur l'arrivée de l'empereur est un effet ordinaire de sa légèreté.

Je suis très-tranquille de la façon dont, à l'arrivée de l'empereur, vous lui ferez envisager la cour et le ministère de France, et dont vous réglerez votre conduite vis-à-vis de lui. Je suis sûre que vos propos et vos démarches seront accompagnés de cette prévoyance et discrétion qui dirigent toutes vos actions.

Quelque convaincue que je suis de l'inconvénient de la course du comte d'Esterhazy à Strasbourg, je ne crois pas pouvoir l'en empêcher, en me servant à cet effet du canal du comte de Kosenberg, dont je ne connais pas la discrétion à toute épreuve [ et bien de la légèreté (2) ], mais je me doute fort que l'empereur voudra avoir à sa

(1) C'est-à-dire à l'empereur. Voir plus bas le commencement de la pièce IX.

(2) Noos avons va précédemment plosleors témoignages de confiance et de bonté de la

suite le comte d'Esterhazy. Il est moins encore probable de pouvoir arrêter Bohan d'aller à Strasbourg, où il est coadjuteur. Cet homme me paraît de plus en plus dangereux, et je crains qu'un jour sa charge de grand aumônier ne lui donne de l'influence et même de l'accès auprès de ma fille. Léger et étourdi reconnu, il ne laisse pas d'être insinuant et agréable dans la société. Nos jeunes dames ne cessent pas encore de faire son éloge, et il conserve toujours nombre de partisans ici. L'empereur le méprise, mais il ne l'en goûte pas moins; il est même convenu de lui avoir écrit (selon qu'il est rapporté dans la correspondance de Goltz) (1), mais que c'était seulement depuis l'avoir vu en Italie, et qu'ayant reçu une lettre de Rohan encore par le dernier courrier, il ne lui fera plus réponse. Au reste vous trouverez dans la correspondance de Goltz plusieurs traits assez remarquables sur la légèreté de ma fille et sur le caractère de l'empereur, traits qui fournissent assez de matières à bien des réflexions. Yergennes a répondu à merveille aux insinuations insidieuses de Goltz, comme vous le verrez par la lettre de Vergennes à Pons, à Berlin.

Pour le prince de Ligne , il y aura peut-être moyen de l'empêcher de venir à Paris, en faisant en général (sans lenonmier) défense aux Flamands de s'y rendre pendant que l'empereur s'y trouvera, pour ne pas l'incommoder pendant le peu de temps qu'il voudrait passer avec le roi et la reine tout à son aise.

Vienne, i/cvrier. — Comte de Mercy, Le courrier Kleiner, arrivé ici le dernier du mois passé, m'a remis votre lettre du 24 du même mois. Je ne veux point entrer dans la discussion de la sensation que ma fille a témoignée sur le voyage suspendu ou manqué de l'empereur, mais le roi s'est conduit à merveille dans cette occasion, en écrivant une lettre à l'empereur pour lui marquer ses regrets sur ce

part de rimpératrice à Tégard du comte de Hosenberg ; on roit que cette confiance n*était pas toutefois sans restrictions. 11 est rraisemblable que Marie-Thérèse gardait mémoire des lettres un peu légères que Rosenberg ayait naguère reçues de Marie- Antoinette. Voir notre tome II, page 861 (17 avril et 18 juillet 1775).

(1) Cest-à-dire dans ce qu'on interceptait de la correspondance du ministre de Prusse à Paris. Chaque cabinet parvenait alors à intercepter plus ou moins continûment les dépêches des autres cabinets.

14 MAHIE-THÉRÈSE A MERCY.

contre-temps, et son désir de jouir un jour de la satisfaction de voir l'empereur, en l'assurant que le comte de Falkenstein sera en France le maître absolu de faire ce qu'il voudra.

[Je n'ai jamais su que l'empereur avait écrit au roi; je ne le sais que dès ce moment. Jugez par là combien peu je me peux flatter de confiance dans un cas qiii m'aurait fait plaisir. Celui de Bohan restera à juste titre encore plus secret.]

Le roi dit entre autres dans sa lettre qu'à présent les neiges lui étaient plus insupportables encore qu'autrefois. Cette phrase pourrait bien se rapporter aux courses de traîneaux de ma fille, aussi peu conformes au goût du roi.

Je me doute fort si ma fille aura résisté à la longue aux instances du comte d'Artois et du duc de Chartres sur le projet du bal à donner au Palais-Boyal pour en passer à celui de l'Opéra.

Comme il se trouve quelquefois dans les gazettes que vous m'envoyez (1) [et interceptées du roi de Prusse, lesquelles vous saurez donner avec toute la circonspection et pas ceux à Goltz] des traits assez singuliers âur la conduite de ma fille et sur sa situation vis-àvis du roi, j'ai imaginé si vous ne trouveriez pas à propos de les lui communiquer de temps en temps, en lui fais|ant sentir que vous étiez informé de Vienne [je touche quelque chose dans ma lettre exprès] que ces nouvelles y étaient connues et que vous ne doutiez pas que je les savais , ce qui vous donnait de l'embarras pour le silence que vous étiez accoutumé à garder vis-à-vis de moi sur cette matière.

Vienne, ^février. — Comte de Mercy, Je vous envoie la copie de la lettre de la comtesse de Brionne que vous m'avez envoyée par le dernier courrier mensuel, de même que celle de ma réponse. Ayant

(1) Dans la correspondance du baron de Fichier avec Hercy, nous trouYons les détaila soivanta snr un nouvel arrangement que venait de faire Tambassadeur pour tenir l'impératrice au courant des nouvelles de Paris : « 4 février 1777. — S. M. approuve Taccord que V. E. vient de faire avec un homme de police qui s'est engagé à fournir les nouvelles les plus curieuses de Paris pour une gratification annuelle de 120 livres. Quelque peu intéressants que soient ces objets, on s'en occupe beaucoup ici par malignité, frivolité , ou faute de savoir employer plus utilement son temps ; et comme tant de personnes font parade de savoir toutes les nouvelles de Paris , S. M. ne croit pas qu'il convienne que la souveraine les ignore. » Archives de Vienne.

communiqué au prince de Kaunitz la lettre de la comtesse de Brionne pour me faire rapport sur sa demande y il est d'avis que je devrais, selon le système établi, laisser l'arrangement de tout ce qui a trait à la tutelle de la princesse de Montmorency, à son éducation et établissement, aux tuteurs et au collège des Parchons à Gand, du ressort desquels est cette affaire, sans donner un refus formel à la comtesse de Brionne sous motif que son fils est étranger (1). Le prince de Kaunitz s'est encore chargé de faire réponse à ladite lettre de la comtesse de Brionne, et je vous laisse par conséquent à examiner si vous trouviez à propos de lui remettre encore ma réponse ci-jointe , ou bien de la supprimer. [Je n'ai écrit cette lettre que dans la crainte

(1) Par une lettre du 18 janvier 1777, la comtesse de Brionne avait demandé à l'impératrice d'approuver le projet qu'elle avait conça de marier son fils le prince d'Elbeof avec la princesse de Montmorency, d'écarter les obstacles que les magistrats de Gand opposaient à son dessein , et de faire venir la jeune héritière en France pour achever son éducation et la marier. — La magistrature urbaine de Ghmd se composait alors de deux bancs ou collèges. II y avait le collège échevinal de la Keure (18 membres élus), autorité gouvernante ou executive de Ia commune, — et le collège échevinal des Parchons, composé aussi de 18 conseillers élus, magistrats partageurs des biens (parchon ou portion), chefs-tuteurs {opper'voochden) des orphelins-mineurs. Us intervenaient dans les successions, ventes ou contrats où des mineurs se trouvaient intéressés. •—• Les détails généalogiques concordent ici parfaitement. Les Montmorency possédaient de grands domaines dans l'ancien duché de Bourgogne. Vers 1410 se détacha de la souche principale la branche des seigneurs de Croisilles et de Kcufville-Wistache (en Artois), restée au service des ducs de Bourgogne. Cette branche a donné vers 1570 le rameau des seigneurs de Keufville-Wistache. Depuis le mariage de Guillaume de Montmorency, chevalier seigneur de Neufville-Wistache , avec Marie de Montjoye, vicomtesse de Bouliers (1602), les héritiers directs portaient le titre de vicomte de Bouliers, jusqu'à Philippe François de Montmorency (m. 1704], qui prit celui de prince. Son petit-fils Louis Ernest Gabriel , dit le prince de Montmorency, comte de Lagny , vicomte de Bouliers, baron de Bellem, etc., colonel en 1755 et général-major au service de l'impératrice en 1759, épousa en août 1761 à Amsterdam Marguerite-Élisabeth-Barbe de Wassenaer-d'Alkemade. Us n'eurent qu'une fille : Louise- Auguste-flUsabeth-Marie-Colette de Montmorency, née le 81 mai 1762. Cest la jeune princesse dont il est ici question. En effet son père mourut le 26 mars 1768, et sa mère se remaria, le 29 octobre 1775, à Jean François Philippe comte d'Asson, chambellan de LL. MM . impériales. Elle avait dû donner la parchon à sa fille du premier lit ; mais elle mourut ellemême le 12 décembre 1776, et la jeune orpheline , à l'âge de quatorze ans et demi , fut placée an collège des Parchons à Gand et eut ses tuteurs. La comtesse de Brionne réussit dans son dessein : la princesse épousa le 80 décembre 1778 Marie- Joseph-Louis, prince de Lorraine d'Elbeuf, second fils de Louis Clharles prince de Lorraiue et de Lambesc , comte de Brionne , de Harcourt et d'Armagnac, grand-écuyer de France ( m. 28 juin 1761 ), et de Louise-Julie de Rohan Montauban , sa 8* femme. Ce prince d'Elbeuf , ou plutôt prince de Yaudemont ( le titre de prince d'Elbeuf ne fut porté légalement que par son frère aîné , dernier grand-écuyer de France), né en 1759, mourut en mai 1802 sans postérité. -:- Les éléments de cette dernière note nous ont été communiqués par M. Gust. Pawlowski , directeur des Publications nobiliaires de la maison Didot.

16 MARIE-THÉRESE A MERCY.

que la réponse du prince pourrait être oubliée, comme cela est arrivé souvent, et que je suis accoutumée à lui écrire.]

Le prince de Starhemberg m^a encore communiqué ses vues de marier son fils avec la princesse de Montmorencv, dont la mère, avant sa mort, lui a fait faire des ouvertures à cet eflTet, et le prince de Ligne recherche de même cette demoiselle pour son fils. Le prince de Ligne ne manque pas ici, conmie vous savez, de partisans et protecteurs, mais je donnerais toujours la préférence à Starhemberg, dès qu^il trouverait Talliance en question convenable à son fils. Je ne lui en expose pas moins quelques doutes à examiner préalablement par rapport à cette alliance, et je lui fais part quel en est le sentiment du prince de Kaunitz, en ne lui dissimulant non plus les démarches du prince de Ligne pour l'alliance de la princesse de Montmorency avec son fils.

Vienne, i/évrier. — Madame ma chère fille. Vos lettres du 16 et du 24 m'ont causé de différents sentiments ; celle qui exprimait si vivement Tattente de votre cher frère m'a bien fait du plaisir, mais en même temps augmenté mes chagrins de la voir manquée. La lettre du roi m'a sensiblement touchée, et si vous le trouvez convenable, marquez-lui en ma sensibilité. Ne souhaitant plus rien dans ce monde que le bien de notre sainte religion , le bonheur de mes chers et plus que chers enfants, le bien-être de nos États et le bonheur de nos peuples, que j'aime aussi bien sincèrement, je ne souhaite donc que de voir liées étroitement et indissolublement, comme elles le sont actuellement, nos maisons et intérêts, et de même les personnes d'une amitié et cordialité à toute épreuve , qu'aucun ministre, ni envieux de cette union ne puisse jamais faire changer ou diminuer. L'empereur et le roi étant si jeunes, tous deux avec le cœur bon et grand, mes espérances sont bien fondées s'ils se connaissent et constatent cette confiance mutuelle qui leur sera si nécessaire et utile dans leur course politique, pour être heureux et rendre tels leurs États et même l'Europe. Ces réflexions d'une vieille bonne maman et souveraine m'ont engagée d'envoyer de nouvelles instructions à Mercy, lui ordonnant de vous informer et concerter coDMnent se prendre vis-à-vis de vos ministres. Voilà les plus grands

objets que je ne vous touche qu'en passant. Les dissensions entre les Turcs et les Busses , entre l'Espagne et le Portugal aussi bien que la guerre en Amérique (1) peuvent bien fiBu^ilement causer un embrasement où je pourrais être entraînée malgré moi j d'autant plus qu'avec notre mauvais voisin il faut aller avec autant plus de circonspection, sa haine ordinaire contre nous s'étant beaucoup augmentée depuis que nous avons osé, en Pologne et ailleurs, agir contre ses principes injustes. Il fait l'impossible pour s'accrocher ou au moins diminuer partout à toutes les cours notre façoiv d'agir ; aucune calomnie n'est ménagée, mais surtout en France, et c'est la raison qui me fait doublement regretter que l'entrevue n'a pas eu lieu. La joie que le roi de Prusse en a est une sûre marque combien cela lui importe, et doit nous lier d'autant plils immuablement (2) ; l'étant , ni lui ni personne n'osera nous inquiéter. Je ne puis vous cacher que vous n'êtes pas mieux ménagée dans votre particulier, et j'en ai touché à Mercy quelques traits, qui depuis longtemps me font bien de la peine, sur vos divertissements, jeux, promenades : étant mal avec le roi, séparée de lit, voulant rester toute la nuit à jouer, c'est ce que le roi ne voulait pas : que vous étiez frappée sur l'arrivée de l'empereur, et que vous ne l'aviez nullement souhaitée, et même que vous étiez charmée à cette heure, pour laisser le libre cours à vos plaisirs. Toutes ces insinuations viennent de Berlin en Saxe, Pologne, etc., et partout, et j'avoue, depuis quelques mois elles m'ont causé des char grins cuisants. Ma consolation était, que disant des calonmies atroces contre l'empereur et moi, que cela sera de même contre vous ; mais, ma chère fille, les gazettes ne confirment que trop tous ces difi^ rents amusements où ma chère reine se trouve sans ses belles-sœurs et le roi , et m'ont causé bien de tristes moments. Vous aimant si tendrement, je vois un peu dans l'avenir et je vous prie d'en faire autant.

(1) De noayellee difficultés venaient de surgir entre la Russie et la Turquie; au mois de mars suivant, une armée russe envahit la Crimée. Dans l'Amérique méridionale, l'Espagne et le Portugal se disputaient réciproquement leurs colonies, tandis que, dans celle du nord, écla* tait la rupture entre les colonies anglaises et la métropole. Le 4 juillet 1776, les États-Unis proclamaient leur indépendance et envoyaient des ambassadeurs à la France et à l'Espagne pour les attirer à leur cause.

(2) Dès la première annonce de ce projet de voyage de Joseph II en France , Louis XVI écrivait à M. de Vergennes, le 18 juillet 1776, « Je crois que ce voyage donnera une furieuse jalousie an roi de Prusse ». Archives nationales, à Paris, Cartons des rois, K, 164.

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