‹ Marie-AntoinetteChapitre 3 sur 30 · III · texte numérisé non relu

III

n MARIE-THÉBÈSE A MARIE-ANTOINETTE.

Vous me rassurez sur votre saoté ; c'est déjà nn grand point ponr moi, mais je vous conjure, tâchez de conserver cette estime et affection du public que vous aviez si par&itement, et croyez-moi toujours votre bien tendre mère et amie.

P. S. Je ne saurais vous flatter trop , nonobstant que je le souhaite ardemment, sur l'arrivée de l'empereur en avril. H s'en explique lui-même lii-dessus, les affaires de Bohême exigent les plus grandes attentions. Je suis mal servie et peu soutenue ; dans ces circonstances , qui ne permettent pas de retard, je ne saurais me passer de votre frère.

Paris, \5 février. — Sacrée Majesté , Le carnaval de cet hiver n'a point pris à Versailles la même tournure qu^il avait eue dans les années précédentes, et quoiqu'il n'y eût rien de changé au genre ni à la fréquence des amusements ordinaires à cette saison, ils ont langui par un défaut de disposition à la gaieté, à l'exception du dernier bal chez la reine ; les précédents avaient été peu nombreux, on cherchait des prétextes pour se dispenser d'y aller. Depuis longtemps on n'a vu Versailles aussi désert qu'il l'a été pendant cet hiver, et il pourrait le devenir encore davantage , si on laisse subsister les causes de l'humeur et des jalousies qui ont occasionné cet inconvénient. La reine en a paru sérieusement occupée, et elle m'adonne lieu de lui rappeler les observations que j'ai souvent été dans le cas de lui exposer à ce sujet. Quoique S. M. traite un chacun avec beaucoup de bonté et de grâce quand on se présente devant elle, il n'en est pas moins vrai que le petit nombre de ceux que la reine appelle « sa société )) éloigne le plus grand nombre des courtisans des deux sexes , et ôte à ces derniers les occasions et la possibilité de faire leur cour. Il s'ensuit que les avantages et les agréments , que l'on espère d'obtenir en s'approchant des souverains disparaissent, lorê^que ceux-ci adoptent un genre de vie privée qui est incompatible avec la tenue d'une grande cour, où tous les sujets d'un certain rang ont droit de prétendre au traitement que leur assignent leurs dignités, leur âge, leur mérite personnel et leurs services. Cette langueur des amusements de Versailles a décidé la reine à s'en procurer de plus vi& par des promenades et même des chasses faites au bois de

Boulogne dans le moment de la saison qui le comportait le moins, et cela n^a point eu lieu sans que la santé de la reine en ait souffert, soit par des commencements de rhume, lesquels heureusement n'ont point eu de suite, soit par des insomnies et des maux d'entrailles, lesquels, quoique légers, pouvaient aboutir à des indispositions plus inquiétantes. La reine est venue à plusieurs reprises au bal masqué de l'Opéra, toujours suivie par Monsieur et Madame ou par M. le comte et M"** la comtesse d'Artois. Les deux princesses ne sont venues qu'alternativement; Monsieur n'a été qu'à deux bals, mais M. le comte d'Artois n'en a manqué aucun de ceux ob était la reine. Dans pareilles occasions cette auguste princesse n'est jamais perdue de vue par un officier des gardes du corps qui la suit en masque et à quelques pas de distance. S. M. a pareillement auprès d'elle une de ses dames qui reste à ses côtés ; il arrive quelquefois en même temps que la reine daigne se promener dans le bal avec des honmies, mais toujours des personnes connues et de distinction. S. M. a fait le même honneur à quelques étrangers , nommément au duc Dorset, cavalier anglais que la reine traite particulièrement bien. n 7 a toujours ici un nombre d'étrangers de cette nation, et comme ils ont plus que les autres le goût et l'habitude de la danse, et qu'ils devenaient par cette raison des acteurs utiles pour les bals et la reine, cela a attiré des distinctions de préférence. Les nationaux en ont un peu murmuré, et on en a d'abord conclu que la reine avait une prédilection pour les Anglais ; au reste, comme cette faveur devait finir avec les bals, les remarques que l'on avait faites ont fini de même, et cela n'a tiré à d'autres conséquences que celles d'occasionner des propos toujours déplacés et injustes, mais qui seraient d'autant plus faciles à éviter que la reine met réellement peu d'intérêt aux actions qui les font naître. La reine s'est rendue à un bal que le duc de Chartres a donné le 30 du mois passé dans l'hôtel du duc d'Orléans son père , que l'on nomme le Palais-Royal. S. M. avait hésité d'aller à cette fête, mais elle céda aux instances qui lui furent faites à ce sujet. Mesdames de France, qui avaient fait espérer à la duchesse de Chartres qu'elles iraient à ce bal, n'y sont point venues. La reine y arriva vers minuit, suivie de Monsieur, de Madame, de M. le comte et de M"** la comtesse d'Artois. S. M. dansa et se promena beaucoup ; à quatre heures du matin elle passa quelques moments dans la loge du duc d'Orléans pour y voir le bal masqué

20 MERCT A MARIE-THÉRÈSE.

de rOpéra ; S. M. ne descendit point dans la salle^ elle rentra dans les appartements du Palais-Boyal, d'où elle ne repartit pour YersaiUes qu*à six heures. Le bal était demi-paré sans masque ; il devait j avoir des quadrilles; mais elles manquèrent parce que la mort du marquis de Hautefort (1), survenue la veille ; empêcha de paraître des dames de ses parentes qui devaient être des quadrilles en question. Cet incident donna lieu au duc de Chartres de supplier la reine d'honorer de sa présence un second bal le jeudi suivant 6 de ce mois y et où les quadrilles projetées auraient lieu. S. M. daigna j consentir, les quadrilles furent exécutées au] jour marqué : elles étaient d'une grande élégance dans les habillements et elles exécutèrent avec beaucoup de précision un ballet figuré. La reine en fiit très-satisfaite, et donna toutes sortes de marques de bonté et de grâces à cette brillante assemblée. S. M. se rendit dans une loge d'où elle vit le bal de l'Opéra, et elle repartit pour Versailles à six heures du matin, toujours suivie des princes et princesses royales. La reine revint au bal de l'Opéra le dimanche gras, et y resta jusqu'au jour. Le lundi il y eut bal à Versailles, et la fête était plus particulièrement dédiée au roi, qui, selon sa coutume , a pris d'ailleurs très-peu de part aux amusements de ce genre. Le mardi la reine eut bal chez elle depuis cinq heures jusqu'à neuf; après le souper S. M. vint au bal de l'Opéra, y resta jusqu'à six heures, et termina ainsi son carnaval par cette dernière veillée. Il était grand temps de rentrer dans le repos du carême, parce qu'à la longue la santé de la reine aurait pu souffrir considérablement d'un genre de vie aussi agité. S. M. est maigrie de cette fatigue , il lui reste encore un peu de rhume , mais son premier médecin n'en est point inquiet, et en effet cette légère incommodité n'a point empêché la reine de venir vendredi dernier à l'Opéra. Ce même jour, qui était le 14, le courrier mensuel m'ayant remis les ordres de V. M. en date du 3 , j'envoyai sur-le-champ à la reine les lettres qui lui étaient adressées. Je ne les portai pas moi-même, sachant le projet de S. M. de venir le soir en ville, et je préférai d'aller le lendemain lui faire ma cour à Versailles. J'y trouvai la reine toujours fort occupée du voyage de S. M. l'empereur ; elle me parut peinée des doutes qui lui restaient à cet égard. Il fut question de tout ce qui s'était passé pendant le carnaval; en récapitulant ce chapitre, la reine convint que la

(1) Le maxquis d*Haatefort était maréchal de camp ; il mourat le 80 janvier.

dissipation avait été dans une mesure un peu trop étendue, et, sur quelques remarques que je fis à S. M., je la portai à convenir de même qu^en voulant accumuler au delà des bornes les divertissements, elle s'était cependant en total peu amusée. J'observai qu'il en serait toujours ainsi toutes fois et quantes le temps se trouverait rempli par des objets qui ne laissent après eux qu'un grand vide, et le regret 4'ar voir omis nombre de choses utiles. Je donnai à ce commentaire toute l'extension dont il me parut susceptible, et la reine daigna l'écouter avec bonté. it-

Versailles, le Yl février. — Madame ma très-chère, Je puis entièrement rassurer la bonté de ma chère maman. Ma santé est trèsbonne et s'est bien soutenue à la fin du carnaval ; je prends pourtant des bouillons rafraîchissants depuis trois jours , et je compte qu'après cela je me porterai mieux qu'avant. J'ai vu hier Mercy, il m'a parlé de tout ce dont ma chère maman l'a chargé. Je suis plus révoltée qu'étonnée des vilainies et méchancetés du mauvais voisin (1 ) ; peut-être lui-même est-il trompé sur quelques points par le ministre qu'il a ici ; il est connu depuis longtemps pour un homme peu scrupuleux et qui, pour se faire valoir auprès de son maître, n'hésite pas à lui mander toutes sortes de fables.

Je dois avouer à ma chère maman que j'ai profité non-seulement des bals chez moi, mais encore de ceux de l'Opéra à Paris ; mais je n'y ai été qu'après en avoir parlé au roi, et m'être assurée que cela ne lui déplairait pas. Il m'a répondu de bonne amitié que je pouvais aller autant que cela m'amuserait ; au reste je n'y ai jamais été qu'avec Monsieur, qui me donnait toujours le bras dans le bal. Sur le dernier temps la comtesse d'Artois y est aussi venue. H est bien triste pour moi que ma chère maman s'est toujours affectée de pareils bruits.

Quoique j'aie fort peu d'expérience des affaires, je ne puis me défendre d'une grande inquiétude sur tout ce qui se passe en Europe de tous côtés. Il serait bien terrible si les Turcs et les Russes recommençaient la guerre. Au moins pour ce pays-ci , je suis bien sûre

( 1) Frédéxic IL Voir la fin de la lettre da 8 féyiier, de Harie-Théréfle à Hercy, page 14.

qa'on a grand désir d'entreteBir la paix. Si mon frère était venu , je pense bien, comme ma chère maman, que la connaissance qu'il au* Tait faite avec le roi , aurait été fort utile pour le bien et la tràn* quillité générale. Ce serait le plus grand bonheur si la confiance pouvait s'établir entre ces deux souverains qui me touchent de si près ; ils pourraient finir bien des choses par eux-mêmes, et ils seraient à l'abri de la maladresse et de l'intérêt personnel de leurs ministres.

Le grand aumdnier est à l'extrémité; le Prince Louis le remplar cera dans cette charge. J'en suis bien f&chée, et c'est bien à contre* cœur que le roi le nonmiera ; mais il y à deux ans qu'il s'est laissé sur« prendre par M. de Soubise et M"* de Marsan une demi-promesse , qu'ils ont rendue entière en remerciant, et qu'ils ont bien su faire valoir dans ce moment-ci. S'il se conduit conmie par le passé , cela fera beaucoup d'intrigues ici.

Malgré mon trouble et mes inquiétudes pour la guerre , il me semble pourtant que tout peut encore se concilier. C'est mon plus grand désir, et outre les maux affreux qui en résulteraient, je serais surtout accablée des peines et chagrins qu'en aurait ma chère maman. Sa santé et sa satisfaction , c'est le plus ardent de mes vœux. Permetelle que je l'embrasse?

XIY. — MeBCY A MABIE-TH^BàSE.

Paris, le \9 février. — Le carnaval qui vient de finir a été aussi fâcheux par l'excès de dissipation auquel la reine s'est livrée que par le peu de moyens que j'ai eus de fixer l'attention de S. M. sur les mouvements d'intrigues qui se sont élevés à Versailles, et qui y subsistent encore dans le plus grand degré de chaleur. Deux objets et deux partis différents ont donné lieu à ces manœuvres, lesquelles malheureusement aboutissent toutes à tendre des pièges à la reine. D'un côté les Choiseul, en formant de grands projets sur le voyage de S. M. l'empereur à cette cour, ont cru que dans cette circonstance ils devaient ranimer tous leurs efforts auprès de la reine pour la porter à quelque grande démarche contre le ministère actuel , et cela dans l'espoir que s'il pouvait s'opérer quelque changement le duc de Choiseul ne manquerait pas d'être remis en place. Je n'ai pas eu la moindre peine à détourner de pareils projets, parce que dans le fond

la reine n'y prend aacnn intérêt réel, et que d'ailleurs elle est peu disposée à s'occuper d'objets sérieux qui exigeraient une conduite suivie et réfléchie ; mais S. M., sans se livrer à des plans aussi vastes, en écoute quelques détails et en répète des propos qui suffisent pour alarmer les ministres actuels ; c'est ce qui était arrivé à Tégard du comte de Maurepas et du comte de Yergennes , et conune ils s'adressent toujours à moi pour éclaircir leurs doutes , cela m'a donné toute facilité à les tranquilliser et à écarter tout levain de défiance contre la reine. D'un autre cdté, les Choiseul me font depuis quelque temps de grandes avances ; j'y réponds avec une politesse recherchée; mais je sais qu'ils voient avec peine l'uniformité de ma marche, de laquelle ils ne trouvent aucun moyen de m'écarter. Le second foyer d'intrigues provient de la famille de Bohan, et c'est la comtesse de Marsan qui régit cette cabale. Y. M. daignera se rappeler qu'un de mes très-humbles rapports précédents citait une conversation dans laquelle la reine obtint du roi sa « parole d'honneur » que le coa^uteur de Strasbourg n'aurait jamais la grande-aimiônerie de France. C'était par instigation du duc de Choiseul, ennemi mortel du coadjuteur, que la reine avait sollicité cette exclusion , et malheureusement elle eut la facilité de confier au duc que le roi lui avait donné sa parole à cet égard. Je me récriai dans le temps contre cet aveu de la reine, et lui en démontrai les conséquences ; mais le mal était fait. Ces jours derniers, le cardinal de la Boche-Aymon ayant été à toute extrémité, la comtesse de Marsan se mit en avant pour assurer l'accomplissement d'une promesse signée du feu roi et confirmée par le roi d'aujourd'hui pour la charge de grand-amnônier en faveur du coadjuteur ; mais la dite comtesse tut bien étonnée de trouver les choses changées et de rencontrer des obstacles auxquels elle ne s'attendait pas. Les soupçons tombèrent d'abord sur la reine ; les Bohan se mirent dans un mouvement prodigieux : ils cherchèrent et réussirent à gagner le comte de Maurepas. Le duc de Choiseul mit de son côté en action tous les ressorts de l'intrigue pour soutenir l'effet du coup porté à son ennemi , et il en résulta une guerre des plus acharnées. Le prince de Soubise fit écrire à la reine par la princesse de Quéménée ; S. M. se trouva embarrassée , elle répondit dans des termes vagues , mais qui cependant désavouaient en quelque sorte son opposition. Le 4 de ce mois la comtesse de Marsan eut une audience du roi, dans laquelle elle tint un langage d'une telle force.

24 MERCT A MARIE-THÉRÈSE.

que le jeune monarque en fut intimidé et voulut capituler^ et finalement il déclara que le coadjuteur n'aurait la place que sous condi- ,tion qu'il donnerait par écrit un engagement de se démettre de cette même place au bout d'une année. La comtesse de Marsan était trop habile pour ne pas se soumettre à cette loi, dont elle reconnut d'abord l'illusion. Le roi alla sur-le-champ en rendre compte à la reine, et ils crurent avoir parfaitement rempli leurs vues et assuré l'éloignement du coadjuteur. Quand la reine daigna m'en parler, je lui exposai toutes les fautes accumulées qui, pour le fond ainsi que pour la forme, avaient été commises dans cette affaire. Je prédis que le coadjuteur, une fois nanti de la charge, aurait toutes sortes de moyens pour la conserver, et cela d'autant plus que les entours de la reine étaient encore parvenus à la tromper dans le cas présent, et à se procurer aux dépens de S. M. la coopération du comte de Maurepas. Cependant le cardinal de la Boche- Aymon, qui était mourant , est presque hors de danger ; mais son grand âge et la nature de ses infirmités n'annoncent pas un long répit, et je regarde conmie un très-grand mal que le prince de Rohan occupe cette place ; son audace en intrigue peut devenir dangereuse à la reine. S. M., qui ne peut souffrir ce coadjuteur, le traitera mal , sans lui en imposer, et ce dernier n'en 8era que plus envenimé dans les machinations qu'il est très-capable d'inventer. Cette cabale de la comtesse de Marsan est une des plus méchantes qui existe à cette cour; tous les moyens leur sont égaux quand il s'agit de parvenir à leurs fins , et ils ont des ouvriers propres à ce genre de manœuvres, entre autres l'abbé Georgel, que je sais avoir été employé en certaines occasions à écrire des lettres supposées (1) et à faire répandre des bruits dans le public, ce qui nommément, est arrivé par rapport au baron de Breteuil, qui a été vivement harcelé par la cabale susdite. Je sais aussi que je suis devenu pour ce parti un objet d'attention et de grande méfiance ; mais en me conduisant avec circonspection, je ne serai jamais embarrassé ni arrêté dans la marche que me dicte mon devoir et mon zèle pour le

(1) On se rappelle que, par une lettre du 3 férrier 1774 (voir notre tome II, page 103), Marie-Tbérése accuse Bohan de citer dans ses correspondances des lettres soi-disant émanées d'elle et qu'en réalité elle n*a jamais écrites. Voici maintenant l'abbé Georgel accusé de produire des lettres supposées. Ce sont là autant d'indices et de témoig^ges qui jettent de nouvelles lumières sur le caractère du cardinal de Roban et sur celui de son confident. H faut s'en souvenir pour juger plus tard leur rôle dans l'affaire du Collier.

bien du service de la reine. Je ne puis ni ne dois dissimuler que cette auguste princesse, par pure inattention et vivacité y sans qu'il y ait d'ailleurs rien de grave à lui reprocher, a accumulé pendant ce carnaval un nombre de petites fautes qui font des impressions filcheuses. Elle n'a pu résister à venir aux deux bals du Falais-Royal et à cinq ou six bals masqués de l'Opéra. Elle y parle à tout le monde, s'y promène suivie de jeunes gens , d'un nombre d'étrangers , particulièrement des Anglais, qu'elle distingue , et tout cela s'est passé avec une tournure de familiarité à laquelle le public ne s'accoutumera jamais. Comme la reine ne me cache aucune des moindres circonstances et qu'elle paraît même empressée & m'en parler la première, je m'enhardis dans ces occasions à lui faire les représentations les plus énergiques. J'y mets l'expression de l'exacte vérité, du zèle le plus ardent et du plus vrai et respectueux attachement ; tout cela est reçu avec une grâce et une bonté infinie ; la reine avoue de la meilleure foi que mes raisons sont sans réplique, qu'elle m'en sait gré ; elle veut que je ne cesse de les lui répéter, mais elle ajoute à cela (et avec vérité) que le roi approuve tout ce qu'elle fait, qu'il l'y excite même, que d'ailleurs* il faut bien jouir un peu du temps de la jeunesse, que le moment de la réflexion viendra, et qu'alors les frivolités disparaîtront. Je réplique à la reine que bien éloigné dé lui prêcher cette morale sévère qui n'admet ni les plaisirs ni les amusements, je voudrais seulement qu'elle combinât l'un et l'autre, de manière à jouir agréablement du présent sans se préparer des regrets pour l'avenir, et surtout sans compromettre la dignité si essentielle aux personnes augustes. J'observai à la reine que, faute d'y donner la moindre attention, on s'accoutumait peu à peu, même dans les démonstrations publiques , à perdre de vue le profond respect qui est dû à S. M. J'en citai sur-le-champ un exemple tout récent. Le lendemain du jour où la reine avait été au premier bal du Palais-Boyal, le secrétaire des commandements du duc de Chartres fit insérer dans le Journal de Paris ( dont la feuille est ci-jointe ) l'article, qui parle du bal en question (1). Je fus choqué de la tournure de cet article par la raison qu'une reine ne peut point être a invitée » à une fête, et que,

(1) On ut en effet dans le Journal de Parié da yendredi 31 janvier 1771 : « Aujourdliai à minuit, S. A. S. W le dac de Chartres a donné, an PalaiB-Royal, on bal auquel la zeine et la famille royale ont été invitées. »

.quand elle daigne y aller, on ne peut en parler qu'en disant « qu'elle c a honoré de sa présence x> telle ou telle assemblée. En effets sur les plaintes que je portai , le secrétaire du duc de Chartres ainsi que le journaliste furent réprimandés; mais quand j'exposai ce fait à la reine, elle en fut moins frappée qu'empressée à excuser l'intention du duc de Chartres. H est constant qu'un des plus grands inconvénients actuels consiste dans l'oubli absolu auquel la reine s'habitue de tout ce qui tient à sa dignité extérieure, et je ne puis assez insister sur les dangereuses conséquences qui peuvent en résulter parmi une nation aussi légère, aussi familière que Test celle-ci. L'abbë de Yermond est resté dans son assiduité ordinaire, et ne s'occupe qu'à concerter avec moi les moyens de parer aux inconvénients qui se présentent et qui se multiplient même presque au delà de ce que comportent nos forces. Le baron de Breteuil , très-bien traité d'ailleurs , et presque constamment à Versailles pour y faire sa cour, est fort affligé de ne pas pouvoir amener la reine à un quart d'heure d'entretien sérieux; elle daigne cependant lui parler .beaucoup, même en particulier, mais aussitôt que cet ambassadeur tourne le discours sur des matières utiles, il est éconduit et peu écouté. La reine m'a fait] la grâce de me dire que dans sa dernière lettre, en marquant à Y. M. tous ses regrets de la suspension du voyage de 8. M. l'empereur, elle avait ajouté que si cet auguste monarque avait été témoin oculaire de la conduite de la reine il aurait pu en rendre à V. M. un compte assez satisfaisant pour la tranquilliser sur les bruits qui quelquefois parviennent jusqu'à elle et semblent lui donner de l'inquiétude. Je ne pus cacher à la reine que cet article de sa lettre me paraissait un peu hasardé, et qu'il s'en fallait de beaucoup que j'imaginasse que S. M. l'empereur eût lieu d'être si parfidtement content de tout ce qu'il verrait, et si porté à en rendre un compte favorable. J'entrai en effet dans un détail qui justifiait mes doutes, et je finis par voir que la reine ne s'était exprimée ainsi que parce qu'elle croit dans le fond que le voyage de son auguste frère n'aura point lieu.

Mon très-humble rapport était écrit jusqu'ici lors de l'arrivée du courrier, qui m'a remis la très-gracieuse lettre et les deux P. S. de Y. M. Je vais reprendre les articles de l'une et des autres, en exposant des particularités qui ne peuvent être connues que de Y. M. seule.

19 FÉVRIER nn. 27

Belatîyement au voyage possible de S. M. Tempereur, mes mesures sont prises de fikçon & espérer que tout a été prévu^ et que j'aurai dea moyens à obvier aux inconvénients qui pourraient se présenter. En cela je crains peu les manœuvres du prince de Bohan ^ parce que j'éclairerai sa marche de près ; ce serait un point avantageux de gagné que celui de tenir le prince de Ligne & Técart dans cette occasion.

Je connais asse& la tournure d'esprit du roi pour pouvoir assurer à y. M. qu'il n'a point pensé aux courses de traîneaux , en disant dans sa lettre « que les neiges lui étaient plus insupportables qu'autrefois » ; cette phrase n'était qu'une tournure d'honnêteté , et la vraie preuve^ c'est que la reine a dicté une partie de cette lettre à son auguste, époux.

Avant que Y. M. ait daigné me l'ordonner^ j'ai toujours informé la reine des bruits publics qui se répandent sur son compte; elle a même exigé que je prisse soin de l'en instruire^ et j'ai été très-exact à cet égard. Je dois me référer au contenu de ma dépêche d'office sur une partie de l'audience que j'ai eue de la reine à l'arrivée du courrier^ mais il me reste à ajouter les particularités les plus essentielles.

Si jamais j'ai pu me flatter d'avoir fait impression, c'est certainement dans l'occasion dont il s'agit. Je vis la reine sérieusement effrayée du tableau que je lui présentai sur la possibilité des troubles de guerre (1), sur l'influence que S. M. aurait pu se procurer à coopérer au bien des choses y sur l'intérêt personnel et majeur qu'elle y aurait trouvé. Je comparai cela au discrédit vers lequel elle s'achemine. La reine n'en étant pas, à beaucoup près, au point où la prudence pût permettre de lui confier ce que c'est que des lettres interceptées, je pris une tournure qui me parut nécessaire ; je dis & la reine que des gens qui servent Y. M. avec zèle avaient trouvé moyen de découvrir que le roi de Prusse était fort occupé & mettre des obstacles au rôle brillant que la reine pourrait remplir & cette cour ; que ces mêmes gens, aidés par d'heureux hasards, étaient parvenus à se procurer une lettre du roi de Prusse à son ministre Goltz, et après avoir reçu la parole de la reine sur un secret le plus inviolable, je lui fis lecture de la dépêche prussienne datée du 16 décembre. La

(1) Voir U lettre de Karie-ThérèBe du 8 février, et ceUe de Marie-Antoinette du 17.

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reine en fiit extraordinairement frappée ; j'ajoutai qu'on avait des traces de bien d'autres manœuvres plus fortes et plus dangereuses de la part de la cour de Berlin. J'en laissai & la reine toute l'inquiétude y sans pour cette fois m'expliquer davantage jusqu'à ce que je puisse voir la tournure des impressions que cette première démarche a produites sur la reine. Je la prévins surtout de l'importance dont il était que, ni par le moindre propos^ ni même par sa contenance extérieure^ le ministre Goltz n'eût jamais sujet de remarquer que la reine eût des soupçons sur lui ou sur sa cour^ et S. M. comprit parfaitement la force des raisons que je lui exposai à ce stget.

J'ose espérer que je me trouve dans une bonne voie pour fixer un peu l'attention de la reine ; ce ne sera que d'après les circonstances que je pourrai juger du degré d'énergie qu'il s'agira d'employer dans une méthode aussi délicate, et qui le devient infiniment plus encore quand on considère toutes les précautions qu'exigent des entours pareils & ceux qui investissent la reine.

Dans l'expédition que m'a apportée le présent courrier, il ne s'y est trouvé aucune lettre du prince de Kaunitz à la comtesse de Brionne , de façon que je n'ai pas hésité & remettre celle que V. M. a daigné lui écrire. Il est à prévoir que la dite comtesse n'en restera pas à ses premières démarches sur un objet qu'elle paraît avoir tant à cœur, mais j'ai déjà conmiencé à écarter vis-à-vis du comte de Yergennes toutes les tournures ministériales que l'on pourrait chercher à donner à une affaire qui n'en est nullement susceptible, et dont l'entière et exclusive décision ne peut dépendre que du bon plaisir de V. M.

XY. — Marie-Th]£bèse a Merct.

Viennej le 4 mars. — Comte de Mercy, L'empereur paraît revenir à son projet de voyage en France , qui pourrait être exécuté vers le 20 de ce mois. Je le trouve à présent assez bien disposé , aussi bien pour ce qui regarde ma fille que pour l'alliance. Il témoigne encore d'avoir beaucoup de confiance en vous ; j'en suis bien aise, on ne saurait plus,* convaincue comme je suis combien vos conseils lui seraient utiles sur tout ce qui a rapport à la famille royale, au ministère et au public de France. Au reste, pour tout ce qui regarde le séjour de l'empereur en France, je me rapporte à ce

que je yons en ai déjà mandé ^ en me remettant avec une entière confiance aux directions que vous trouverez à propos de donner aux différents objets importants dont il s'agira pendant tout le temps que l'empereur sera en France.

Vienne, 4 mars, — Comte de Mercy, J'ai reçu votre lettre du 19 du passé par le courrier Morenheim j arrivé ici le 2 de ce mois.

Je trouve bien intéressant le contenu de cette lettre j aussi bien pour ce qui regarde la conduite toujours légère de ma fille que par la suite des intrigues nouées par les Choiseul; ïtohan et leurs partisans. J'aurais bien souhaité de communiquer votre lettre à l'empereur, s'il était possible sans éventer le mystère de votre correspondance secrète, mais vous pourriez tout lui exposer à son arrivée à Paris, comme des anecdotes que vous auriez gardées pour lui seul , sans lui faire remarquer de m'en avoir informé. d'avance.

Après vous avoir parlé tant de fois du caractère dangereux de Ro-

han, qui n'en laisse pas moins d'avoir ici nombre de partisans,

même parmi des gens du premier ordre, et qui est encore beaucoup

^ùté par l'empereur, comme je vous en ai marqué plusieurs traits,

malgré qu'il a d'ailleurs pour lui tout le mépris qu'il mérite, je vous

CkYoue que mes craintes redoublent pour tout le mal qu'un homme

€le cette espèce serait capable de faire si jamais il venait à se fixer

2^ la cour.

Quelque persuadée que je suis du meilleur parti que vous sauriez t;irer vis-à-vis de ma fille de quelques traits plus intéressants de la oorrespondance de Goltz , je crois cependant qu'il faut y mettre beaucoup de discrétion, celle de ma fille n'étant pas à toute épreuve.

Viennêy le 4 mars. — Madame ma chère fille, J'ai des remercielûents à vous faire ; la belle et magnifique table est arrivée il y a ^ jours dans le meilleur état; elle fait l'admiration d'ici. Vous me P&tlez des bouillons rafraîchissants , les gazettes parlent des eaux de Rombières ; j'aimerais mieux une façon de vivre plus réglée que des '^^des. A la longue ces courses nuiront à votre santé et crédit. On

aO' MARIE-THÉBÈSE A MARIE-ANTOINETTE.

dit que le roi ne sait rien vous refoser^ et qu^il est difficile de vous résister. Employez ces talents , cette amitié pour nn avenir solide ^ et évitez les légèretés des jeunes gens, qui ne laissent qu'mi vide d'autant plus dangereux que la santé et toute application sérieuse en est bannie ; à la longue cela ne se soutient.

La place que Bohan doit occuper m^afflige ; c'est un cruel ennemi, tant pour vous que pour ses principes, qui sont les plus pervers. Sous un dehors affable, facile, prévenant, il a fait beaucoup de mal ici; et je dois le voir à côté du roi et de vous I II ne fera guère d'honneur non plus & sa place comme évèque.

Je veux bien me flatter, conmie vous, qu'on pourra encore empêcher la guerre, mais à la longue j'ai bien peur, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai souhaité que les deux beaux-frères se connaissent et se lient de cœur conmie d'intérêt. Je vous embrasse sincèrement.

XYIII. — MABDB-Ain^OINETTB A MABIE-TH&lksX.

Versailles, 4 mars. — Madame ma très-chère mère, Le roi est enrhumé et depuis huit jours il n'a point quitté sa chambre ; je lui ai tenu fidèle compagnie ; son rhume commence & mûrir, j'espère qu'il en sera bientôt quitte. Les eaux de Plombières sont un rêve du gazetier; je n'y ai jamais pensé, et je serais très-f&chée d'être obligée à m'éloigner si longtemps du roi.

Je pense bien conmie ma chère maman sur le prince Louis, que je crois de fort mauvais principes et très-dangereux par ses intrigues, et s'il n'avait tenu qu'à moi , il n'aurait pas de place ici. Au reste celle de grand-aumônier ne lui donne aucun rapport avec moi, et n'aura pas grande parole du roi , qu'il ne verra qu'à son lever et à l'église.

Je ne puis tout & fait me refuser à l'espérance si douce de voir mou frère ici ; indépendamment de mon bonheur particulier, je suis bien persuadée que le bien public gagnera beaucoup & la connaissance qui se fera entre le roi et lui.

Je suis charmée que la table soit arrivée en bon état; puisset-elle rappeler à ma chère maman une fille qui ne pourra jamais assez lui prouver sa tendresse et son respect (1).

(1) Sur cette lettre noua trouvons la note soirante de Fichier à Hercj, l*' avril 1777 — y. E. troaveia d-jointe la copie de la dernière lettre de la reine, dont son angoste mère

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