III
VIS sérieux : a De manière je recevrai tout avec respect, mais quant « à mon frère, je saurai lui répondre. »
Le 28. Relativement au règlement à laisser par écrit à la reine , V. M. daignera voir dans mon grand journal, à la date du 15 de mai, quel avait été mon avis. L'empereur parut d'abord le trouver bon, mais il changea de sentiment et rédigea une instruction assez longue dont il daigna me faire la lecture. Cette instruction est parfaitement déduite; elle présente à la reine ses devoirs sous deux faces : l^ comme femme envers son époux, 2® comme reine. L'empereur y a mis l'adresse d'éviter tout reproche direct ; il établit les règles et dit à son auguste sœur que c'est à elle-même à s'examiner, et à juger « si elle a rempli les devoirs de son état » (1). Quelque parfaite que soit cette instruction, il est cependant arrivé ce que j'avais prévu. La reine, en la recevant, dit d'abord qu'elle voulait répondre à tous les points, et prouver que sa conduite avait presque toujours été raisonnée d'après des motifs justes ; c'est-à-dire que la reine voudra chercher des échappatoires et ne convenir de rien. Ceci cependant ne doit êtres entendu que relativement à l'instruction par écrit, car d'ailleurs je crois fermement que les représentations verbales de l'empereur pro-
(])Ce8 conseilB écrits forment une longue instruction quelque peu diffuse que Ton troaTen tout entière dans le volume Sfarit- Antoinette, Joseph II et IJopold, publié par M. A. d'Anetl page 4. Nous n'en donnons qu'une rapide analyse. Joseph II s'y montre juge éclairé «i*? sévère, n considère d'abord les devoirs de sa sœur, comme épouse : Vous rendez-voc nécessaire au roi? Voit-il votre attachement uniquement occupé de lui? modérez-TOi votre gloriole de briller À ses dépens ? Êtes-vous d'une discrétion impénétrable sur i défauts et ses faiblesses? Mettez- vous du liant et du tendre quand vous êtes avec lui? Votre seul objet, le but de vos actions doit être 1': mitié et la confiance du roi. Comj
reine vous avez un emploi lumineux Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste,
n'avez-vous pas À la cour adopté un peu des façons du moment où vous êtes venue ici Avez- vous pensé À l'effet de vos liaisons et amitiés, si elles ne sont point placées sur personnes en tout point irréprochables?... Avez-vous pesé les conséquences affreuses
jeux de hasard? Daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà
contrés aux bals de l'opéra et aux aventures que vous m'avez racontées vous-même dessus. M Après avoir ainsi scruté eévèrement chacun des ix)ints sur lesquels la reine avoir des reproches à ee faire, il aborde les conseils : À ses goûts frivoles il voudrait tituer celui de la lecture et d'une société raisonnable. Il veut qu'elle évite les coni tions dont le scandale fait tout l'attrait, et jusqu'à la curiosité de connaître les avei et commérages de la cour. Qu'elle ménage les recommandations ; pour un favori oblige on dégoûte dix honnêtes gens. Qu'elle évite la familiarité en société et part rement avec les étrangers, trop facilement admis près d'elle. Enfin il la rappeUe tenue plus grave à l'église et conforme aux sentiments de piété qu'il ne doute pas n*ait conservés intérieurement.
dniront un changement favorable et solide dans l'esprit et la conduite de la reine. Dès & présent elle est décidée à cesser peu à peu de fréquenter la princesse de Guéménée, à s'abstenir du gros jeu, à s'occuper quelques heures de la journée cheï elle, enfin, ce qui est le plus essentiel, à être avec le roi plus assidûment que par le passé. Si l'empereur, ainsi qu'il s'y était pris les cinq ou six premiers jours, avait continué à employer les seuls moyens de persuasion, de raisonnement et de douceur, je présume qu'il aurait obtenu davantage; mais la fermeté de son caractère ne lui a pas permis l'usage constant de cette méthode patiente. Relativement à tout autre objet , j'ai exposé la pure et simple vérité à la fin de mon grand journal. On a généralement admiré, et à très-juste titre , la sagesse , la sagacité et la grande présence d'esprit de S. M. Tempereur. Les seuls moments qu'il ait donnés à ses plaisirs ont été ceux qu'il a passés au spectacle ; le reste des journées a été employé aux choses utiles et à bien voir tout ce qui méritait attention. S. M. a daigné me marquer beaucoup de confiance, mais encore plus de bonté. J'ai cru ne pouvoir la mériter en partie qu'en parlant toujours vrai, et c'est ce que j'ai observé rigoureusement. Je n'y ai mis d'autre mesure que celle d'attendre toujours l'ordre de parler. Selon mon faible jugement, l'empereur est parti d'ici avec une bonne idée des ressources et des moyens de cette monarchie, mais avec peu d'opinion de ceux qui la gouvernent. Il ne m'a pas paru que la nation lui ait déplu, mais il a repoussé un peu froidement les démonstrations d'hommage que lui feisait le public. Quant aux particuliers qui étaient à portée de l'approcher, ils ont tous été traités avec la plus grande afi'abilité ; enfin tout le monde a été content, et je n'ai pas entendu la moindre plainte ni critique après le départ de S. M.
Paris, lojuin. — Sacrée Majesté, Lors du départ de l'empereur, S. M.^ en m'ordonnant de lui envoyer au haras du roi le courrier qui était attendu, daigna ajouter positivement qu'elle me renvernût ce même courrier le 4 ou le 5 du mois, de façon que je me hâtai de rédiger en trois jours mon grand journal , qui aurait été écrit avec plus d'ordre et de méthode si j'avais pu prévoir que ce courrier, que je devais attendre le 4, n'arriverait que le 12 au soir. J'observe
cette circonstance pour implorer l'indulgence de V, M. sur mon trèshumble rapport , duquel je serai dans le cas de rectifier les défauts et les omissions à mesure que Y. M. daignera me les faire apercevoir.
La dernière fois que j'ai été à Versailles, j'ai trouvé la reine triste encore et fort attendrie sur le départ de son auguste frère. Elle m'a parlé d'un ton fort recueilli, sur ses projets de réforme de conduite ; depuis huit jours elle n'a fait en effet aucune promenade à Paris, et elle n'a point joué aux jeux de hasard. S. M. s'est montrée trèsoccupée du roi lorsqu'il se fit une petite blessure à la chasse, et il est visible que la reine, au moins dans ces premiers moments, réfléchit au point capital d'être plus attentive envers le roi et de se trouver plus fréquemment avec lui. D'ici à quelque temps on pourra juger avec plus de certitude des effets désirables que l'on ne fait encore qu'entrevoir ; à mesure qu'ils se réaliseront , je tâcherai particulièrement de fixer l'attention de la reine sur quelques objets politiques ; cela pourrait devenir essentiel au service de V. M., surtout depuis que le roi de Prusse paraît si occupé à manœuvrer à cette cour, et que d'ailleurs les affaires relatives à la Porte pourraient donner lieu à telles circonstances infiniment délicates, qui pourraient peut-être exiger de grands ménagements.
•J'avais soumis au jugement de l'empereur si, par bien des raisons que je déduisis, il ne conviendrait pas que lorsque S. M. écrirait aiL roi, elle voulût envoyer à la reine une copie de ses lettres, afim. qu'elle se trouvât informée de leur contenu. L'empereur a daign agréer cette idée ; il a écrit au roi de Brest, et a envoyé copie de lettre à la reine.
J'ignore d'ailleurs ce que cette lettre contenait, ainsi que cell qui était directement dirigée à la reine, mais je présume que S. m'en parlera à la première occasion.
Versailles, 16 juin. — Madame ma très-chère mère, Ma sépar-: tion de mon frère m'a donné une cruelle secousse ; j'ai souffert toi ce qui est possible, et je ne puis me consoler qu'en pensant qu'il partagé ma peine ; toute la famille d'ici en a été touchée et attendrie Mon frère a eu une conduite si parfaite avec tout le monde qu';
emporte les regrets et l'adoiiration de tous les états ; on ne l'oubliera jamais. Pour moi je serais bien injuste si ma douleur et le vide que j'éprouve ne me laissaient que des regrets. Rien ne peut payer le bonheur dont j'ai joui et les marques d'amitié qu'il m'a données. J'étais bien sûre qu'il ne voulait que mon bonheur, et tous ses conseils en sont la preuve ; je ne les oublierai pas. D ne lui a manqué que le temps nécessaire pour connaître plus particulièrement les gens avec qui j'ai à vivre.
Je me suis mise à la discrétion du peintre , pour autant qu'il voudra, et dans l'attitude qu'il voudra. Je donnerais tout au monde pour qu'il pût réussir et satisfaire ma chère maman ; quand je ne devrais pas tout faire pour la contenter, qui pourrait résister à la ten- - dresse avec laquelle elle s'occupe de ma figure?
Le beau temps a commencé le jour que mon frère est parti : s'ctant bien porté ici, j'espère i)Our la suite du voyage. Je ne crains que pour son courage, qui lui fait prendre plus de fatigue qu'un homme n'en peut porter. Les grandes chaleurs ne doivent naturellement commencer qu'après le temps où il sera sorti des provinces méridionales.
On croit la comtesse d'Artois encore grosse. C'est un coup d'œi assez désagréable pour moi après i)lus de sept ans de mariage ; il y a.xirait pourtant de l'nijustice à en montrer de l'humeur. Je ne suis pas sans espérance, mon frère pourra dire à ma chère maman ce «jui en est. Le roi a causé avec lui sur ce chapitre avec sincérité et confiance.
Je suis bien charmée que la maladie du prince Albert (1) n'a i)as en des suites. Ma chère maman me permettra-t-elle une petite représentation ? Elle a la bonté de me rassurer sur les ménagements dont elle a besoin. Je désirerais beaucoup qu'elle diminuât de son travail et de ses jeûnes ; pour le mouvement et la dissipation elle ne peut HLue lui être salutaire. Comment ma chère maman peut-elle craindre d'être à charge? Tout ce qui a le bonheur d'approcher d'elle, aura toujours de la joie de ce qui lui sera utile ou commode ; j'en répon- 4^18 bien.
Je reçois dans l'instant une lettre de mon frère, de Brest ; il m'en paraît fort content. Conmie le courrier doit i)artir tout de suite, ma
(^ Le prince Albert de Soze-Teschen.
86 MARIEANTOINETTE A MARIE-THÉRÈSE.
chère maman me permettra de me borner, à l'assurer de ma tendresse respectueuse.
Schlûsshqf, le 29 juin. — Madame ma chère fille, Je dois prévenir d'écrire un jour plus tôt, pour que le courrier parte le 1*'. J'ai à répondre sur deux de vos chères et intéressantes lettres, du 14 et 16. J'ai prévu la secousse que cela vous aura causée, et j'en étais biçn en peine : effectivement on mande que vos nerfs s'en sont ressentis. J'espère que cela n'aura eu des suites , puisque vous ne me mandez rien et Mercy non plus. Il est bien flatteur et consolant pour moi l'approbation générale que ce cher fils s'est attirée. J'avais un peu peur que sa rigide philosophie et simplicité ne plairaient pas et que lui ne trouverait non plus cette nation à son gré ; mais j'ai la consolation de voir le contraire. C'est tout ce que j'aurais pu souhaiter, me voilà contente ; mais ce qui met le comble, c'est ce que vous me dites de l'amitié et de la confiance mutuelle des deux beaux-frères. Dieu donne que cela soit pour tout leur règne, pour le bien des États et de nos familles, que je regarde depuis longtemps comme la même! Vous pouvez le plus contribuer à cet heureux commencement, en suivant les conseils de votre frère, desquels vous me paraissez si contente et convaincue ; et tout ce que vous me dites là dessus et sur les papiers qu'il vous a laissés m'a touchée jusqu'aux larmes. Conservez exactement cette bonne volonté; ne la laissez pas tarir. L'empereur a été touché de vous goûter ; il trouvait une grande douceur dans votre conversation et amitié. Je ne le trahis pas en mettant ses propres paroles, que je ne pourrais jamais rendre si bien : « J'ai quitté Versailles avec peine, attache vraiment à ma sœur; jai trouve une espèce de douceur de vie à laquelle j'avais renonce , mais dont je vois que le goût ne m'avait pas quitté. Elle est aimable et charmante; j'ai passé des heures et des heures avec elle, sans m' apercevoir comment elles s'écoulaient. Sa sensibilité au départ était grande^ sa contenance bonne; il m'a fallu toute ma force pour trouver des jambes pour m'en aller. »
Jugez combien ce récit a de consolant et de touchant pour une mère qui aime si tendrement ses enfants. J'en attends les plus heureuses suites, et même pour votre état de mariage, sur lequel on me
laisse espérance : mais on remet le tout au retour, où on pourra me parler. J'avoue, cela me donne un peu d'humeur, car il s'agit pour vous du tout au tout, d'avoir de la succession ; et je trouve très-bien votre façon de penser sur la grossesse de votre belle-sœur. Pardonnez-moi mon importunité pour votre portrait en grand, Mercy reçoit aujourd'hui les mesures pour cela ; le premier sera pour mon cabinet , pour y être avec celui du roi , mais ce grand sera pour une salle où toute la famille est en grand ; et cette charmante reine ne devrait pas s'y trouver? Sa mère seule devrait en être privée de cette chère fille ? Je voudrais avoir votre figure et habillement de cour, si le visage même ne sera pas si ressemblant. Pour ne vous trop incommoder, il me suffit que j'aie la figure et le maintien, que je ne connais pas et dont tout le monde est si content. Ayant perdu ma chère fille bien petite et enfant, ce désir de la connaître comme elle s'est formée doit excuser mon importunité , venant d'un fond de tendresse maternelle bien vive.
L'empereur a été très-content de la nation , et c'est ce qui augmente mon contentement. Il est revenu de bien des préjugés qu'on lui a donnés contre ; mais il n'est occupé que des regrets d'avoir dû vous quitter, et content de l'amitié et confiance du roi. Tout ce que TOUS m'en dites, du roi, met le comble, des soins et tendresse qu'il vous a montrées dans cette occasion , que vous avez bien raison de dire de ne l'oublier jamais. Continuez à mettre en exécution les consefls de votre ami et frère, et vous en verrez en peu de temps l'eflfet, et votre bonheur constaté en sera la suite. Je vous embrasse tendreluent et avec consolation , et suis toujours pour la vie
Schonbrunn, 30 juin. — Comte de Mercy, J'ai reçu par le courrier Neumann arrivé ici le 22 le journal que vous avez formé sur ce qui s'est passé à Paris pendant le séjour que l'empereur y a &it. Je suis contente , on ne saurait plus , de l'exactitude et de la précision que vous avez employée à rédiger ce journal , en le couchant surtout de votre propre main dans un temps où votre santé ne .paraît pas encore tout à fait affermie. [M'étant informée auprès des courriers comme vous vous portez , ils vous trouvent encore déficit, ce qui m'inquiète. Je vous recommande d'avoir bien soin de
votre santé ; c'est le plus grand service que vous me pouvez rendre.]
La conduite que vous avez tenue vis-à-vis de Fempereur est parfaitement analogue aux principes de probité et de prudence qui caractérisent toutes vos actions ; aussi avez-vous rencontré toute son ai)probation. Vous ne sauriez douter de la mienne, connaissant la justice que je rends à votre zèle et à vos talents.
Je ne saurais qu'être flattée des marques de respect, d'admiration et d'affection dont l'empereur a été comblé en France ; mais ces marques étant souvent passagères , il faut attendre quel en sera l'effet dans la suite, et surtout si les remontrances de l'empereur opéreront un changement décisif dans la conduite de la reine. Pour les points qu'il lui a remis, je suis de votre avis qu'il aurait peut-être mieux valu de ne pas y entrer avec tant de détail, pour être plus sûr du secret sur un objet aussi délicat. [Je crains ni les paroles ni les écrits feront effet.]
Le roi de Prusse ne laissera sûrement pas de faire à la France les insinuations les plus odieuses contre nos vues sur la succession de Bavière (1) et contre nos projets de conquête sur la Porte en cas d'une nouvelle guerre avec la Russie. Il paraît par la correspondance de Goltz que le roi de Prusse s'en est procuré quelques notions, ou du moins qu'il en soupçonne quelque chose. Si l'idée d'établir notrp commerce sur la mer Noire prenait aussi consistance , il vous faudra employer toute votre dextérité pour ne pas laisser revivre l'ancienne jalousie de la France contre les vues d'agrandissement de ma maison.
Quoiqu'on dise que ces mesures ne soient dictées que par la nécessité d'être préparé à tout événement, l'exemple du démembrement de la Pologne ne me fait craindre que trop d'être entraînée contre mon gré et sentiment dans des démarches dont on ne saurait l>révoir les suites [mais dont je me défendrai autant que je pourrai].
[Je ne peux que vous répéter encore une fois toute ma satisfaction du séjour de l'empereur. Je vous la dois par vos soins d'avoir mis au fait l'empereur et par votre sage conduite et conseils , mais je ne sau-
(1) La grande queption de la succession de Bavière ne s'ouvrit réellement qu'au commencement de 1778, l'électeur Maximilien-Joeeph étant mort le 80 décembre précédent; mais on voit que la cour de A'iennc méditait à l'avance de ce côté comme à l'Orient ses projets d'agrandissements. On verra que ces projets venaient de Joseph II plus que de Marie- Thérèse.
rais vous marquer assez combien j'étais touchée du journal exact tout de votre main. «Ten ai senti tout le prix, marque bien convaincante de votre attachement et attention pour moi.]
Paris, 1" juillet. — Sacrée Majesté, Quoiqu'il n'existe aucun motif d'affaires qui exige l'expédition d'un courrier, je prends le parti de renvoyer le présent dans la crainte que V. M. n'apprenne par la voix publique que la reine a eu vendredi 27 juin un accès de fièvre assez vif. S. M. se disposait à aller à Saint-Hubert lorsqu'il lui prit un frisson suivi de trois heures de grande chaleur et de transpiration; cependant, à neuf heures du soir, tout l'accès était passé, et la reine se trouva bien la journée suivante du samedi. Elle daigna me mander elle-même, mais le soir fort tard , son indisposition de la veille. Je me rendis le lendemain & Versailles ; la journée se passa sans Tetour d'accès et sans autres symptômes que le pouls un peu serré et un très-léger mal de tête. Je restai longtemps chez la reine, qui daigna s'entretenir avec moi. S. M. a été purgée hier; j'irai ce soir prendre ses lettres , et à la suite de ce présent et très-humble rapport, je serai en état de rendre compte à V. M. de ce qui se sera passé dans la journée. Si, comme je l'espère et comme Ta prévni le médecin Lassone, elle ne produit aucun ressentiment de fièvre, ce sera la marque certaine que cette petite indisposition est entièrement terminée.
Depuis le départ du dernier courrier j'ai eu plusieurs audiences de la reine, et, de sou propre mouvement, elle m'a toujours parlé de ses projets de conduite, desquels elle paraît en eflfet plus sérieusement occupée que par le passé. Voici les faits réels qui en sont résultés depuis peu.
Dans tout le mois passé la reine n'est venue que trois fois au spectacle à Paris ; elle a accompagné le roi à plusieurs de ses chasses et régulièrement aux voyages de Saint-Hubert. Il n'a plus été question de jeux de hasard dans des endroits tiers;. la princesse de Gué- :inénée est journellement plus délaissée et elle en conçt)it un dépit <iu'elle tâche d'inspirer à toute sa famille. La reine a presque jour- :nellement passé une heure et plus seule dans ses cabinets , où elle «'est occupée de lectures , mais quant à ce dernier article, il tournera
9r> MERCY A MARIE-THERESE.
plus à profit au retour de Tabbé de Vennood, qui a fait une absence de trois semaines pour des arrangements d'affaires relatives à son abliaye. On remarque que la reine , sans être moins affable, met plus de dignité aux témoignages de ses bontés, et qu'elle en marque plus que ci-devant aux personnes d*àge et de rang. Ce changement fait une impression très-avantageuse dans Paris ; cependant j'avouerai, avec la vérité qui doit toujours guider mon zèle , qu'avant d'oser compter sur la solidité de ces heureux indices, il âiut qu'ils se soutiennent pendant quelque temps contre la séduction perpétuelle qui s'oppose à leurs effets. Tant que je verrai les choses en si bon train, je crois devoir être sobre dans mes représentations, pour ne pas troubler le propre mouvement de la reine, qui tient beaucoup à l'idée de ne se déterminer que par ses réflexions et volontés personnelles. H est certain qu'elle a été très-frappée de la force des avis de son auguste frère, mais elle ne conviendra jamais de s'être décidée d'après ces mêmes avis. Dans une de mes audiences , la reine a voulu que je l'informasse plus particulièrement des objets politiques , . et elle a fort bien écouté et compris les détails que je lui ai exposés, nommément sur les affaires relatives à la Turquie, en démontrant que cet objet, si majeur, n'était ni assez bien vu ni assez senti par le ministère français. J'ai observé vaguement que ce même objet pouvait faire naître des circonstances infiniment délicates, et dans lesquelles la reine devait se mettre en mesure d'intervenir au besoin pour le maintien du vrai intérêt des deux cours et de leur bonne intelligence^ Je me suis attaché particulièrement à tenir l'esprit de la reine dans^ toute la défiance qu'exigent les manœuvres insidieuses du roi d^- Prusse, et je suis assuré que ce que j'ai dit à cet égard produi son effet.
S. M. Tempereur a écrit de Brest au roi et à la reine, et de cliefort à la reine seulement. Ijc roi lui a répondu sur-le-champ, e S. M. I. a daigné me marquer qu'elle avait été contente de la tour nure de cette réponse. Tous les détails qui arrivent ici de la sui du voyage de ce monarque sont remplis d'éloges et d'admiration ^ on est surpris qu'en jae refusant à tout amusement, l'empereur n^ s'occupe que du soin d'acquérir des connaissances et qu'il s'y donn^une peine infatigable. Son affabilité produit le plus grand effet y et ce qui y ajoute encore, c'est le contraste de la façon dont Monsieur et M. le comte d'Artois ont voyagé. L'empereur a mandé à
la reine combien il était surpris et scandalisé de la méthode de voyager de ces deux princes, qui ont fort mal réussi dans les provinces (1). S. M. I., en abrégeant sa tournée, a évité de passer à Chanteloup ; cette circonstance a causé une grande satisfaction au comte de Manrepas et à tout le ministère d'ici. En revanche le parti Choiseul est vivement mortifié (2) ; j'en ai vu la reine un peu émue ; mais je suis parvenu à la persuader des bonnes raisons qu'il y avait il dire sur cet article. Le retour de M. le comte d'Artois n'a encore produit aucune dissipation, ni de ces parties bruyantes auxquelles la reine était entraînée. Il n'y a eu que la répétition d'une fête donnée & Trianon & l'empereur. Par le dernier courrier, j'ai rendu compte Ijrièvement à S. M. de l'état des choses telles qu'elles se trouvent ici depuis son départ. J'observerai que l'empereur, en écrivant au roi, ^ envoyé copie de sa lettre à la reine.
La reine s'est mise au lit cet après-midi par précaution , en attendant l'accès de fièvre, qui n'est point venu. S. M. n'a eu qu'un peu malaise, et son médecin assure que cette indisposition est finie. L'abbé de Vermond est de retour depuis ce matin.
( 1) Monsieur et le comte d'Artois voyageaient alors séparément, visitant les provinces de X'est et du sud. Les voyages se faisaient à grand appareil , avec une suite nombreuse. La ^iomtesse de la Marck en écrit ainsi au roi Gustave III : « Monsieur et M. le comte d'Artois '^iiennent de voyager, mais comme ces gens-là voyagent, avec une dépense affreuse, la dé» ^^-astation des postes et des provinces, et n'en rapportant qu'une graisse surprenante. Monsieur <^«t revenu gros comme un tonneau j pour M. le comte d'Artois, il y met bon ordre par la ^-ie ^^u*U mène. » H est vrai que la simplicité de Joseph II ne trouve pas plus grâce aux yeux de X^ comtesse de la Marck que le faste des princes français : k Nous avons eu ici l'empereur -, tout X.i« monde a couru après lui. Il a affichô la plus grande simplicité : la tête en tournait à tout *aris. On répétait les lieux communs qu'il disait avec une emphase à faire mourir de rire.... a dit à la reine quelques vérités qui n'ont pas germé. » Lettre à Gustave III, 7 août 1777. -archives d'Upsal.
(2; Le parti Choiseul avait compté sur la présence de Joseph II pour appuyer sa faveur
auprès de la reine et peut-être faire accepter au roi le retour de son chef aux affaires : il n'en
"^«t rien, cqmme on l'a vu, et ce fut une mortification sensible que de voir l'empereur traver-
^k«r la Tourainc sans s'arrêter à Ghanteloup, où de grands préparatifs avaient été faits pour
1 m recevoir. Dès les premiers jours après son arrivée, il avait été sollicité pour cette visite.
•• L'empereur, écrit le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, a rencontré la duchesse de
CSramont chez M"* de Brionne. Ce prince, demandant queUe était la province de France
^-a plus fertile, la duchesse dit que c'étaitla Touraine -, eUe ajouta : «Mon frère y a ime chau-
^**iière, il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait vous y recevoir. L'empereur garda le
silence et changea de conversation, m Dépêche du 24 avril 1777, Archives d'Upsal. On verra
T*ar la lettre de l'impératrice du 81 juiUet qu'eUe n'approuva point que l'empereur eût causé
^ne ri grande mortification à Choiseul.
Paris, \5 juillet, — Sacrée Majesté, Le peu du temps qui s'est passé depuis mon très-humble et dernier rapport ne donne pas lieu à rendre celui-ci fort détaillé ni intéressant. Ce que j'ai de plus essentiel à y exposer est que la reine continue à suivre un meilleur plan de conduite , et qu'elle ne s'est point encore trop écartée des résolutions réfléchies qu'elle semble avoir prises à cet égard. S. M. voit le roi plus souvent, et presque tous les jours après midi , ils passent une heure ou deux ensemble et seuls dans l'intérieur de leur appartement. Depuis le commencement du mois, la reine n'est venue qu'une fois au spectacle à Paris ; même ses promenades dans les environs de Versailles ont été moins fréquentes. La reine semble prendre plus de goût pour son château de Trianon , et quand elle va y passer les après-midi, elle n'y est suivie que par deux ou trois dames. S. M. a choisi l'histoire d'Angleterre pour l'objet de ses lectures , et elle y emploie fort régulièrement une heure et plus dans la journée. Elle n'a pas encore varié non plus dans la résolution sage de ne pas jouer hors de chez elle ; mais, quant à ce dernier article, il n'existe qu'un demi-bien, parce que le pharaon, qui se tient les soirs chez la reine, est trop considérable. Le duc de Fronsac et le marquis d'Ossun y ont une forte banque, à laquelle la reine s'est intéressée ; la semaine dernière S. M. avait gagné cinq cents louis ; M. le comte d'Artois en avait perdu dix-sept cents , Madame quatre cents et M'"" la comtesse d'Artois deux cent cinquante. Ce gros jea semble aller toujours en augmentant , et il est très-certain que le roi le supporte avec peine, quoiqu'il ne se permette pas de le témoigner à la reine.
Lorsque la reine fut menacée d'une fièvre tierce, j'en donnai avis sur-le-champ à l'abbé de Vermond , qui était à son abbaye ; je Texhortaîà revenir, et il se rendit à Versailles le P' du mois. Cet ecclésiastique est content des lectures de la reine ; elles donnent lieu à des conversations utiles, et qui sont quelquefois prolongées au delà de deux heures. Si cette habitude peut s'établir, il en résultera l'avantage essentiel d'accoutumer la reine à rester chez elle et à savoir s'y occuper de manière à éviter l'ennui. Je crains un peu que le prochain voyage à Compiègne ne fasse une diversion nuisible au nou-
veau régime de la reine. A la vérité ce voyage sera fort court; il doit avoir lieu le 28 ou le 30 de ce mois, et la cour revient à Versailles à la fin du mois prochain.
Dans l'attente du courrier mensuel, j'avais commencé ce présent et très-humble rapport, lorsque sur ces entrefaites, le mercredi 9, la reine, par un temps froid et humide, ayant voulu se promener à cheval , rentra peu de temps après avec un frisson qui fut suivi de mal de tête et de chaleur. Vendredi S. M. eut un second accès bien caractérisé, qui dura neuf heures, et qui marqua l'existence d'une fièvre tierce, dont cependant les symptômes n'ont rien d'inquiétant. Les accès n'ont point été violents ; à peine la reine était-elle un peu abattue ; son premier médecin Lassone ne craint aucune suite f&cheuse à cette indisposition ; à moins que la fièvre ne quitte d'elle-même , il ne veut pas la faire cesser avant le sixième accès. Dès le second il a été décidé qu'il n'y aura pas cette année de voyage à Compiègne. Quoique très-mortifié de la cause, je suis bien aise pour le service de la reine que le voyage susdit n'ait pas lieu. Il y en aura un à Choisy de six à huit jours, et quelques spectacles. J'avais suspendu d'écrire mon très-humble rapport pour attendre les suites de l'indisposition delà reine; elle n'a eu que la menace d'un troisième accès^ et le quatrième n'a pas eu lieu, de façon que le premier médecin Lassone est moralement assuré qu'il n'y aura plus de retour à cette légère maladie. Dans la persuasion que S. M. l'empereur pourrait encore être à Fribourg, la reine a désiré que le courrier y passât pour remettre nne lettre à son auguste frère.
Le courrier mensuel m'ayant remis le 10 les ordres de V. M. en date du 30 du mois passé , je ne tardai pas à aller présenter à la reine les lettres qui lui étaient adressées. Je présume que l'indisposition de cette auguste princesse l'aura forcée à abréger un peu sa réponse ; mais d'ailleurs je l'ai vue très-occupée et touchée de la lettre qu'elle avait reçue de V. M.
Je ne puis exprimer ce que me fait ressentir au fond de l'âme Textrême bonté que V. M. daigne me marquer, soit au sujet du journal que j'ai mis à ses pieds , soit relativement à ce qui regarde le dérangement de ma santé. Si quelque chose pouvait ajouter à mon 2èle, ce serait certainement le bonheur d'éprouver tant de clémence de la plus grande et de la meilleure des souveraines.
Paris, \b juillet, — Sacrée Majesté, Toute la famille des Choiseul et ses partisans ont été d'autant plus mortifiés de ne point recevoir S. M. l'empereur à Clianteloup qu'ils avaient mis beaucoup d'ostentation à la visite qu'ils espéraient de ce monarque. Frustrés dans cette attente, et fort piqués des propos que cela a occasionnés, ils ont fait parvenir leurs plaintes à la reine, et j'ai vu un moment que cette auguste princesse était disposée à les trouver fondées. Lorsqu'elle daigna m'en parler, je lui fis voir toute l'absurdité de ces mômes plaintes, puisque, dans le fait, l'empereur ne s'était dispensé d'aller à Clianteloup que par le motif d'abréger son voyage, et qu'il était très-déplacé, de la part d'un particulier, de prétendre que S. M. I. fît un détour pour la raisou unique de l'aller voir. J'observai qu'en pareil cas , si la reine paraissait approuver les prétentions des Choiseul, cela ferait le plus mauvais eff*et pour elle-même vis-à-vis de tout le public, et S. M. comprit si bien mes raisons à cet égard qu'elle n'hésita pas à en convenir. Il subsiste encore des nuances de ce retour d'aff*ection de la reine pour le duc de Choiseul , et je vois qu'il en a l'obligation à son ami le duc de Coigny ; cependant je ne prévois pas que la reine pût jamais se déterminer aux grands efforts et à la suite qui serait nécessaire pour faire rentrer le duc de Choiseul dans le ministère, et, sans rien précipiter sur cet objet, il y aura assez de moyens de ramener la reine aux idées justes et sages qu'elle avait adoptées sur l'ex-ministre en question. Il se présente même une circonstance dont je chercherai à tirer parti. Depuis peu de temps le surcroît de bonté et de confiance de la reine pour sa favorite la comtesse de Polignac a causé tant d'ombrage au duc de Coigny qu'il s'est déterminé à fronder là dite comtesse, et à chercher de la rendre suspecte à la reine. Cette favorite, soit par ses liaisons avec le comte de Maurepas, soit par les entours de sa famille, peut donner matière à des attaques assez fondées et par conséquent dangereuses. Elle est ennemie des Choiseul, et les regardera comme les principaux instigateurs de sa querelle avec le duc de Coigny, et, comme je prévois que ce dernier ne l'emportera pas sur sa concurrente, il est certain que celle-ci fera usage de son influence sur la reine pour la retenir dans tout ce qui pourrait être utile au duc de Choiseul.
Depuis que la reine a été menacée de la fièvre, le roi n'a plus passé les nuits chez elle ; mais il y va les après-midi ; malgré cela il est de la plus grande conséquence que la reine ne laisse pas prendre au roi l'habitude de faire lit à part. J'ai insinué là-dessus tout ce qu'il m'était permis de dire, et j'ai engagé le premier médecin Lassone, ainsi que l'abbé de Vermond, à parler sur cet article avec toute la force nécessaire à persuader la reine. S. M. a reçu une lettre de son auguste frère, du Languedoc; l'empereur écrit qu'ayant eu plus d'occasions de connaître l'archevêque de Toulouse dans son diocèse, S. M. avait pris de lui une haute idée, qu'elle regardait ce prélat comme un des sujets les plus capables au ministère, et qu'elle exhortait son auguste sœur à porter l'attention du roi sur le prélat en question (1). Cet avis a produit de l'efifet sur la reine, et elle a montré au roi la lettre de l'empereur. On ne saurait prévoir ce qui en arrivera dans la suite; mais, de tous les sujets qui, dans le ministère, pourraient le mieux convenir au bien du service de la reine , Farchevêque de Toulouse serait un de ceux sur lequel il y aurait le plus à compter.
Je dois revenir au contenu de la très-gracieuse lettre de V. M., et mettre de nouveau à ses pieds la très-profonde et respectueuse sensibilité avec laquelle j'éprouve des marques d'une clémence et dune bonté que je ne pourrai jamais mériter. Tout mon zèle est dû à V. M. ; mais je puis protester que mon très-respectueux attachement à sa sacrée personne rend ce même zèle nécessaire à ma propre tranquillité, et que les satisfactions de V. M. et le bonheur de la reine sont les objets qui peuvent le plus m'émouvoir et m'intéresser dans la vie.
Quoique, parmi cette nation légère, les idées soient rarement bien stables, je vois que celles que l'on a prises sur S. M. l'empereur ont une solidité peu commune dans ce pays-ci; tout Paris parle encore de ce monarque avec le même empressement et aflfectiou. Tandis que l'on ne dit pas un mot ni du voyage ni du retour des fils de France, on n'a cessé de s'occuper dans le public des détails du voyage de l'empereur ; on se plaît à composer mille histoires que je ne crois pas réelles , mais qui sont toutes à la louange de S. M. I. Ce que je vois de bien certain, par un nombre de lettres de gens
(i) Voir la note de la page 328 du terne I.
connus et sensés , c'est que l'empereur a observé partout le même système de simplicité, d'affabilité, d'attention aux choses utiles, donnant toujours des preuves de talents et de lumières qui attirent la plus juste admiration (1). S. M. a daigné m'écrire quelques lignes de Toulon ; elle paraît avoir trouvé singulières la forme et la pompe du voyage de Monsieur.
Quant à l'eflfet des bons avis donnés par l'empereur à la reine , V. M. a sous les yeux ce qui en est résulté jusqu'à présent. J'espère et me tiens même assuré qu'il restera des impressions utiles ; mais il faut plus de temps pour évaluer le degré et la solidité de ce bien , et je n'oserais me flatter qu'il ne survienne encore nombre d'incidents , auxquels il s'agira de remédier à mesure qu'ils se présenteront.
J'ai exposé dans mes dépêches d'office tout ce qui a trait aux manœuvres odieuses du roi de Prusse ; elles exigent ici de ma part la plus sérieuse attention. Je ne cesse de provoquer celle de la reine sur ce même objet ; dans .les conjonctures présentes et qui peuvent devenir bien critiques , il dépendrait de la reine de se mettre en mesure de rendre de grands services à son auguste maison , en coopérant au bien réel de la France. La grande affaire de la succession de Bavière, même celle d'un commerce à établir sur la mer Noire,
(i) Mercy n'exagère point ; tous les Mémoires du temps montrent qae Temperenr eut un plein succès en France ; il sut flatter habilement le sentiment national, et s'il fronda sur plus d'un point le gouremement et la cour, l'opinion publique aimait trop à faire de l'opposition pour n'y point applaudir. Sa^ simplicité sembla un trait digne d'admiration. Ce qu'Uy eut dans cette attitude d'habileté et de mise en scène, Joseph II lui-même nous le dira dans une lettre très-fine et spiritueUe à son frère Léopold, datée de Lyon, 11 juillet. « Vous ralet mieux que moi, lui écrit-il, mais je suis plus charlatan, et, dans ce pays-d, il faut l'être. Moi je le suis de raison, de modestie ; j'outre un peu là -dessus, en paraissant simple, naturel, réfléchi, même à l'excès. Voilà ce qui a excité un enthousiasme qui vraiment m'embarrasse. Dans tonte la tournée des provinces, je n'ai été à aucun spectacle, à aucun amusement ; j'ai tâché de me cacher au lieu de me faire voir. J'ai parlé dans chaque endroit aux gens les plus instruits, et cela pendant des heures, mais seulement à trois ou quatre par endroit; ceuxlà je les ai fait parler, je suis entré dans leur sens, je les ai satisfaits]; ils l'ont raconté, tout le monde aurait voulu m'entendre parler, et ne le pouvant, j'ai passé pour f un oracle sans l'être : caria rareté est une chose bien précieuse. Enfin demain je pars pour Gknève, et je quitte trèscontent ce royaume, mais sans regret, car j'en avais assez de mon rôle, et je crois que l'on . est assez content de moi. J'y ai vu et observé des choses fort intéressantes, et j'ai trouvé une bonne volonté de me parler des choses les plus secrètes qui m'a servi et étonné, mais dont je me garderai bien de découvrir les auteurs. » A. d'Ameth, Maria-Theruia und Joseph II, p. 148, H 9.
sont deux matières qui me paraissent pouvoir être traitées sans que, vis-à-vis de cette cour-ci , on tombe dans de trop grands embarras ; mais je ne prévois pas qu'il en fût de même s'il s'agissait du démembrement de l'empire turc, et ce tableau effrayant dans tous ses aspects est trop au-dessus de mes faibles vues pour que je me permette de calculer les suites qu'il pourrait entraîner.
Paris, \o juillet. — Étant hier avec la reine dans ses cabinets, elle me montra une lettre, datée du 3 et de Toulon, dans laquelle S. M. l'empereur s'explique avec une force et une énergie singulière sur le voyage de Monsieur et de M. le comte d'Artois dans les prorinces. S. M. mandait que le dernier de ces princes avait achevé de perdre de réputation par ses débauches , étourderies, et par son politesse ; que la reine se ferait le plus grand tort par la fréquenion si habituelle du prince susdit et par l'aflFection particulière qu'elle liiî témoignait. Une sorte de prévention favorable, que remi)ereur av^at prise d'abord pour le comte d'Artois , m'avait fait peine, et j'ai ét:^ charmé de voir que S. M. I. était revenue à une opinion vraie et j uste. Sur le chapitre de Monsieur, l'empereur observe que le voyage d^ ce prince n'a été qu'un étalage de faste et de moyens de se conci- \^^rr Taffection publique, aux dépens et détriment du roi. L'empereur ajoute : tt Pour moi qui aime le roi, et qui, au besoin, me battrais pour ^^, je n'ai pu voir tout cela sans indignation, et, à moins que M. de M^^iirepas ne soit une ponmie cuite, on ne conçoit pas qu'il souffre choses pareilles. »
Cette lettre, qui a été envoyée par la poste ordinaire, pourrait avoir
été ouverte. La reine a été très-frappée de son contenu ; elle a été
^^118 un autre sens infiniment touchée de la dernière lettre de
^^ M. (1). La reine me disait qu'elle y trouvait une expression de
^îité et de tendresse qui la ravissait. J'ai pris ce bon moment pour
^^présenter à la reine combien elle devait s'occuper à procurer du
^ûtentement à une auguste mère dont elle était tant aimée. Les dé-
^ails (Je ce discours ont attendri la reine jusqu'aux larmes.
•^^ -*^ lettre du 29 juin.
Schbnhrunn, 31 juillet, — Comte de Mercy, J'ai reçu votre lettre du 15 par le courrier la Montagne, arrivé ici le 25 de ce mois.
C'est avec bien du plaisir que je vous répète l'assurance de mon entière satisfaction sur la conduite que vous avez tenue pendant le séjour de l'empereur à Paris. Je suis très-persuadée qu'il doit en grande partie le succès qu'il y a eu aux notions intéressantes que vous lui avez fournies ; mais comme votre santé n'aura pas laissé de souffrir dans ce temps par des fatigues inévitables, il m'importe infiniment que vous tâchiez à présent de la bien rétablir. C'est le meilleur service que vous sauriez me rendre dans ce moment, votre conservation m'intéressant également pour le bien de mon service et pour le bonheur de ma fille. Je vois bien que les conseils de l'empereur n'ont pas opéré un changement aussi subit et parfait dans son train de vie qu'il aurait été à souhaiter. Je le supposais d'abord, ne sachant que trop combien elle est entière dans ses idées et fertile à trouver des moyens pour les exécuter, sans avoir jamais été trop docile à'se prêter à mes conseils. Je serais contente de la voir revenir peu à peu de ses habitudes et légèretés, surtout à l'égard des points essentiels, du nombre desquels est nommément son penchant pour le gros jeu, malgré la répugnance qu'elle connaîr au roi pour un divertissement ' aussi indécent que dangereux.
Je ne suis pas fâchée que le voyage de Compiègne a'manqué, et je crois bien que Maurepas en sera très-content. Je vous sais bien du gré des démarches que vous avez faites pour empêcher qu'à l'occasion de la maladie de ma fille le roi ne s'accoutumât à faire lit & part.
Je ne veux pas vous dissimuler que j'aurais mieux aimé que l'empereur eût été à Cliant^loup, seulement pour une ou deux heures, en passant , sans y dîner ni coucher . Après que la visite de Chanteloup a été annoncée avec une espèce de publicité, et que l'empereur y donné peut-être lui-même lieu, Choiseul doit être assez mortifié d s'en voir frustré. Ce n'est pourtant pas un homme à pousser à bout^ vu l'incertitude s'il ne pourrait rentrer tôt ou tard dans la carrière Je lui crois bien de la rancune. J'aurais été [plus] contente si l'em — pereur s'était dispensé de voir cette méprisable du Barry, et je suisr -
dans la joie de mon cœur qu'en passant par Genève il a évité de se trouver avec le malheureux Voltaire.
Je me doute que l'usage que ma fille a fait de la lettre de l'empereur, si avantageuse à l'archevêque de Toulouse , en la montrant au roi, pourra plutôt reculer qu'avancer les intérêts de ce prélat, en faisant naître des soupçons sur sa façon de penser.
J'aurais encore souhaité que l'empereur ne se fût pas expliqué, dans sa lettre à la reine, avec tant de franchise sur le voyage de Monsieur et du comte d'Artois, ou que du moins il n'eût pas mandé cette lettre par la poste, au risque d'être ouverte, comme il sera arrivé probablement.
La succession de la Bavière , le commerce sur la mer Noire et le partage de l'empire turc sont tous des objets qui exigent beaucoup de réflexion. Je ne vois pas encore assez clair dans la justice de nos titres pour pouvoir prétendre à une partie de la succession de la Bavière ; mais je suis toujours sûre que nombre de difficultés s'opposeront à nos vues. Si ensuite d'un concert avec les parties intéressées nous pourrions nous procurer, moyennant un échange d'Etats, un arrondissement avantageux à la monarchie, je crois que ce serait le parti le plus sûr et profitable à tirer de la succession de la Bavière. [Je ne me flatte pas de survivre à l'Electeur, qui pourrait être mon fils et se porte très-bien. ]
Pour le commerce sur la mer Noire , je me doute fort que jamais nous pourrions le soutenir vis-à-vis des Français , Anglais et même Russes. Apparemment tout finira au bout du compte par la ^erte des frais, comme il arrivera encore avec l'expédition de Bolts (1). Mais le partage de l'empire turc serait de toutes les entreprises la plus basardeuse et la plus dangereuse, par les suites qu'il y en aurait à craindre. Que gagnerions-nous en poussant nos conquêtes, même jusqu'aux portes de Constantinople ? Des provinces malsaines, sans culture , dépeuplées ou habitées par des Grecs perfides et mal inten-
(1) Guillaame de Bolts, Bayigateur, né en Hollande en 1740, fut d'abord employé par l'An* C^eterre dans ses établissements des Indes ; il entra ensuite au service de TAutriche, obtint le titre de lieatenant général, et fut chargé delà direction des établissements autrichiens dans In Indes orientales. Plusieurs comptoirs, destinés à servir principalement les intérêts du commerce des Pays-Bas autrichiens, furent fondés par lui sur les côtes de Coromandel et de ^*alabar,à Car-Nicobar et Rio de la Goa. Disgracié par l'empereur Joseph II, il mourut à Pa- ^ «a 1S0« dans la misèie.
tiennes seraient plutôt capables d'épuiser que d'augmenter les forces de la monarchie. De plus le crédit que ma maison était toujours si jalouse de se conserver par sa bonne foi serait perdu à jamais, et c'est toujours une perte irréparable. Ce serait un événement plus critique encore que le partage de la Pologne , [qui me tient toujours tant à cœur,] plus avantageux à mes voisins redoutables qu'à ma monarchie. Je ne cesse de regretter d'y avoir été entraînée , et, à moins d'une fatale combinaison inévitable des circonstances malheureuses, je suis bien éloignée de me prêter jamais au partage de l'empire turc [et j'espère que nos neveux même ne les verront hors de l'Europe].
Le roi de Pnisse compte beaucoup sur ses pourparlers avec Jaucourt (1). Il pense le charger de ses dépêches pour son ministre Goltz, ce qui nous ôtera le moyen d'en savoir le contenu. Je vous communique le rapport que Jaucourt fait sur le militaire prussien, dont il ne paraît pas enthousiasmé ; il est cependant à remarquer que Jaucourt l'a fait partir d'ici par la poste, peut-être dans la vue qu'on en prenne ici connaissance. Il affecte encore ici un langage assez indifférent sur ce qui regarde les arrangements prussiens , en y mêlant beaucoup de suffisance ; mais comme le roi de Prusse témoigne être très-satisfait du début de Jaucourt, celui-ci pourrait bien accommoder son langage plutôt au goût d'ici qu'à ses propres idées. Je crois encore remarquer que Vergennes s'énonce avec beaucoup de réserve sur le compte du roi de Prusse [je ne le crois pas net sur ce chapitre.]
Je suis bien aise que vous avez déjà connu le caractère de Scamafis (2) ; c'est un homme délié et qui s'est fait ici nombre d'amis et de partisans par le bon ton qu'il sait employer dans les compagnies [surtout amuser], qualité peu commune à nos gens. L'empereur et Kaunitz sont sensibles à le perdre et ne laisseront pas de le recom-
(1) Le marquis de Jaucourt, maréchal de camp, était alors chargé d'une mission diplt matique et militaire à Berlin, qu'il avait momentanément quitté pour une visite à Vienne, était en 1770 commandant en Bresse; Voltaire lui adressait, au mois de juin de cette anrn une lettre intéressante, dans laquelle il lui parle des articles du chevalier de Jaucourt V Encyclopédit ; ce sont donc deux personnages différents. On comprend que le rapport d parle Marie-Thérèse est une pièce interceptée.
(2) Le comte Ponte de Scamafis, ministre de Sardaigne h la cour d'Autriche, passait celle de France pour y remplacer le comte de Viri,* il y occupa le poste d'ambassadeur j qu'en 1788.
mander au mieux en France ; c'est un motif de plus à vous engager à veiller sur ses allures.
Breteuil est, depuis son retour, d'une santé chancelante et d'une humeur sombre; quel pourrait en être le sujet? Il a assez mauvaise mine ; il serait ficheux si l'assiette de son esprit ou corps venait à influer dans les affaires.
Paris j 15 CLOÛt. — Sacrée Majesté, Les menaces réitérées que la reine avait eues d'une fièvre tierce se trouvaient presque entièrement dissipées lors du départ du courrier de juillet, et depuis ce temps-là il n'est plus survenu de dérangement à la santé de cette aoguste princesse ; il a fallu cependant que la reine s'assujettît à un régime. Quelques indices d'obstructions à la rate et une tendance à engendrer des humeurs glaireuses ont décidé le premier médecin de 8. M. à lui prescrire l'usage de certaines pilules d'ipéoacuana et des bains. Cela n'a point mis d'obstacle aux promenades et amusements ordinaires de la reine. Depuis la fin de juillet jusqu'au 3 de ce mois, la cour a habité Choisy ; un nombre d'hommes et de femmes de Paris y ont été appelés successivement. H y a eu dans ce voyage beaucoup de divertissements, des spectacles, des promenades sur l'eau , et malheureusement beaucoup trop de jeux de hasard ; on a d'ailleurs infiniment remarqué et relevé l'affabilité de la reine, plus d'attention dans le choix des personnes admises à faire leur cour, plus de dignité et de mesure dans la manière de leur marquer des bontés, plus de soin à éviter des démonstrations de faveurs exclusives , propres à occasionner des tracasseries et jalousies , inconvénient qui n'a point eu lieu pendant ce voyage. Le jour du retour, la reine est venue à Paris par eau , suivie d'un nombre de jeunes dames. S. M. a été à la Comédie italienne, de là au Colisée, oti il y avait un monde énorme, et après y avoir vu des joutes sur l'eau et un feu d'artifice, elle est rentrée le soir à Versailles. Ce voyage à Choisy a si bien réussi qu'il est décidé qu'il y en aura incessamment un second, qui sera fixé d'un moment à l'autre.
Quelque absurde et déplacée que soit la comparaison , on s'en est permis une ici sur le voyage de l'empereur avec celui de Monsieur et de M. le comte d'Artois. Le public, en relevant à très-juste titre
la façon parfaite de se montrer de S. M. I., son affabilité , sa mani simple et son attention judicieuse à tous les objets utiles, en a { occasion, par les raisons contraires, de couvrir les deux fils France de blâme et de ridicule, et on ne s^est point gêné dans ] ris sur les propos à ce sujet. Ils m'ont servi de texte à exposer b des observations à la reine , en lui montrant dans la conduite Monsieur les mauvais effets d'une affectation de popularité mal tendue, et d'une manière de mendier les suffrages qui ne s'obti nent qu'à des titres solides et en faisant voir dans la tournure M. le comte d'Artois l'éloignement qu'inspirent l'indécence d les mœurs et l'esprit de hauteur et d'inattention. Je suis bien maintenant que la reine évalue le caractère de ce prince ainsi qut peu de fond qu'il y a à faire sur l'apparence d'attachement qu'il marquait. Malgré cela je ne crains que trop qu'avec toute conm sance de cause, la reine ne soit pas toujours en garde contre les convénients qu'entraîne la société du prince son beau-frère. Dep un mois la reine est encore restée sur quelques articles de condi dans les termes de réforme que S. M. l'empereur y avait opérés ; moments de retraite et de lecture subsistent, ainsi que le maint plus attentif et amical envers le roi. Les changements en mieux se remarquent le plus consistent dans le traitement accordé à chacun avec discernement, bonté et dignité ; il se joint à cela i diminution considérable dans les dissipations trop bruyantes , na une des plus dangereuses subsiste : ce sont les jeux de hasard, a quels la reine est attachée avec une passion dont elle conçoit é m^me le travers, ainsi qu'elle nous l'a plusieurs fois avoué, à l'a de Vermond et à moi. Cette auguste princesse semblait en den lieu se reprocher bien de bonne foi d'avoir manqué à ses eng« ments en allant un soir jouer chez la princesse de Guéménée, ce n'est arrivé qu'une sefUle fois depuis six semaines. Au reste le jeu a toujours augmenté chez la reine : elle y a gagné pendant i que temps ; mais la chance a tourné, et S. M. perd maintenant pour être fort gênée dans ses autres dépenses. Les dettes contn par l'achat des diamants se paient mal ; il n'y a plus de fonde les dons de bienfaisance, et le pire de tout c'est le mauvais exe le regret qu'il cause au roi, et l'effet fôcheux qu'il produit d public. Je ne cesse de représenter la nécessité de donner i plus d'attention aux choses sérieuses et de nature à établir
ment le crédit et la considération de la reine ; faute d'avoir négligé de questionner ou môme d'écouter, elle n'a été informée qu'après coup des changements qui se sont feits tout récemment dans le département des finances (1), et il en est arrivé de même par rapport à plusieurs charges et grâces notables qui ont été distribuées presque à l'insu de la reine. J'ai relevé les conséquences d'une conduite si indifférente ; il m'a paru que mes raisons étaient senties, et je les répéterai avec zèle dans toutes les occasions.
Le courrier mensuel m'ayant remis le 10 au matin les très-gracieux ordres de V. M. en date du 31 de juillet, je ne tardai pas à aller présenter à la reine les lettres qui lui étaient adressées. S. M. J*emi)ereur avait fait arrêter quelques moments le courrier à St-Polten (2) pour écrire par cette occasion à son auguste sœur. Je suis ^ j>^nétré au delà de toute expression de ce que V. M. daigne me arquer avec tant de bonté et de clémence sur l'état de ma santé, est considérablement rétablie depuis quelques semaines , et qui gêne plus en rien le zèle que j'apporterai dans tous les moments 4 ^^ ma vie à ce qui regarde le service de V. M. et celui de la reine. X^^ n'avais jamais osé espérer que les conseils donnés à cette auguste p:^* incesse auraient un effet aussi décidé et aussi prompt qu'il serait à A^^fiirer ; mais c'est toujours un grand point de gagné que celui d'avoir T«^"^?eillé en elle des réflexions qu'un peu d'expérience rendra plus sensi t)le8 et efficaces. Il ne s'agit dans cet intervalle que de sauver les i*=^<:onvénients passagers qui se présentent, et si celui du jeu ix)uvait ^'^^■re réformé, je ne serais pas infiniment en peine des autres.
-Paris, 15 aotH. — Sacrée Majesté, Le grand nombre de lettres
\^€j'ai vues écrites des provinces attestent toute l'admiration et le
^contentement que la présence de S. M. l'empereur y a occasionnés.
ï-«^ chefs et principaux employés ont mandé à leurs ministres res-
P^tifs qu'ils avaient été comblés de l'affabilité et des grâces de
^') Necker qui, depais le 22 juin 1776 , avait été adjoint, avec le titre de directeur du tré- *^'. 4 laboureau des Réauz, contrôleur général, lui succéda le 29 juin 1777, n'ayant cepen« yj "^t q,^ iç m^g ^g directeur général des finances, à cause de sa religion.
(/J ^^^ <^inkt Polten, ville de 1a Basse Autriche, sur la Fraisen.
la façon parfaite de se montrer de S. M. I., son affabilité , sa manière simple et son attention judicieuse à tous les objets utiles , en a pris occasion, par les raisons contraires, de couvrir les deux fils de France de blâme et de ridicule, et on ne s'est point gêné dans Paris sur les propos à ce sujet. Ils m'ont servi de texte à exposer bien des observations à la reine , en lui montrant dans la conduite de Monsieur les mauvais effets d'une affectation de popularité mal entendue, et d'une manière de mendier les suffrages qui ne s'obtiennent qu'à des titres solides et en faisant voir dans la tournure de M. le comte d'Artois l'éloignement qu'inspirent l'indécence dans les mœurs et l'esprit de hauteur et d'inattention. Je suis bien sûr maintenant que la reine évalue le caractère de ce prince ainsi que le peu de fond qu'il y a à faire sur l'apparence d'attachement qu'il lui marquait. Malgré cela je ne crains que trop qu'avec toute connaissance de cause, la reine ne soit pas toujours en garde contre les inconvénients qu'entraîne la société du prince son beau-frère. Depuis un mois la reine est encore restée sur quelques articles de conduite dans les termes de réforme que S. M. l'empereur y avait opérés ; les moments de retraite et de lecture subsistent, ainsi que le maintien plus attentif et amical envers le roi. Les changements en mieux qui se remarquent le plus consistent dans le traitement accordé à un chacun avec discernement, bonté et dignité ; il se joint à cela une diminution considérable dans les dissipations trop bruyantes , mais une des plus dangereuses subsiste : ce sont les jeux de hasard, auxquels la reine est attachée avec une passion dont elle conçoit ell même le travers, ainsi qu'elle nous l'a plusieurs fois avoué, à Fabb» m^^ de Vermond et à moi. Cette auguste princesse semblait en demie' -^sr lieu se reprocher bien de bonne foi d'avoir manqué à ses engag ments en allant un soir jouer chez la princesse de Guéménée, ce qi n'est arrivé qu'une sefUle fois depuis six semaines. Au reste le jeu a toujours augmenté chez la reine : elle y a gagné pendant que que temps ; mais la chance a tourné, et S. M. perd maintenant ass pour être fort gênée dans ses autres dépenses. Les dettes contracté' par l'achat des diamants se paient mal ; il n'y a plus de fonds po les dons de bienfaisance, et le pire de tout c'est le mauvais exempL le regret qu'il cause au roi, et l'effet fecheux qu'il produit dans public. Je ne cesse de représenter la nécessité de donner un plus d'attention aux choses sérieuses et de nature à établir aoli
ment le crédit et la considération de la reine ; faute d'avoir négligé de questionner ou même d'écouter, elle n'a été informée qu'après coup des changements qui se sont feits tout récemment dans le département des finances (1), et il en est arrivé de même par rapport à plusieurs charges et grâces notables qui ont été distribuées presque à rinsu de la reine. J'ai relevé les conséquences d'une conduite si indifférente ; il m'a paru que mes raisons étaient senties, et je les répéterai avec zèle dans toutes les occasions.
Le courrier mensuel m'ayant remis le 10 au matin les très-gracieux ordres de V. M. en date du 31 de juillet, je ne tardai pas à aller présenter à la reine les lettres qui lui étaient adressées. S. M. I'eiiii)ereur avait fait arrêter quelques moments le courrier à St-Polien (2) pour écrire par cette occasion & son auguste sœur. Je suis lénétré au delà de toute expression de ce que V. M. daigne me narqner avec tant de bonté et de clémence sur l'état de ma santé, ni est considérablement rétablie depuis quelques semaines, et qui e gêne plus en rien le zèle que j'apporterai dans tous les moments e ma vie à ce qui regarde le service de V. M. et celui de la reine, e n^avais jamais osé espérer que les conseils donnés à cette auguste xlncesse auraient un effet aussi décidé et aussi prompt qu'il serait à .^irer ; mais c'est toujours un grand point de gagné que celui d'avoir éveillé en elle des réflexions qu'un peu d'expérience rendra plus sen- £l)le8 et efficaces. Il ne s'agit dans cet intervalle que de sauver les Inconvénients passagers qui se présentent, et si celui du jeu pouvait -fcTe réformé, je ne serais pas infiniment en peine des autres.
PariSy 15 aofH. — Sacrée Majesté, Le grand nombre de lettres l^vie j'ai vues écrites des provinces attestent toute l'admiration et le contentement que la présence de S. M. l'empereur j a occasionnés. I^es chefs et principaux employés ont mandé à leurs ministres respectifs qu'ils avaient été comblés de l'affabilité et des grâces de
0) Necker qui, depuis le 22 juin 1776 , avait été adjoint, avec le titre de directeur du tré- **• * Taboureaudes Réanx, contrôleur général, lui succéda le 29 juin 1777, n'ayant ccpen- ^ ^ne le titre de directeur général des finances, à cause de sa religion. '^) C^ankt Polten, ville de la Basse Autriche, sur la Fraisen.
106 MERCT A MÂRIE-THÉRÈSE.
Ce qui me fait le plus de plaisir dans le parti que S. M. Tempereur a pris de ne point voir Voltaire, c'est que j'ai une sorte de certitude qu'il s'est décidé par réflexion que cette entrevue pourrait déplaire à V. M.
Je remets ici la pièce secrète que Y. M. a daigné me communiquer. Elle donne lieu à plusieurs remarques ; la première, qui paraît très-probable, et qui* n'a point échappé aux hautes lumières de y. M., est que le marquis de Jaucourt a écrit ses lettres dans la prévoyance qu'elles seraient lues à Vienne. On voit dans ces lettres toute la suffisance qui caractérise leur auteur, et qui ne tient que trop généralement à l'esprit de sa nation. La présomption d'avoir en peu de jours connu à fond un système étranger, et l'espèce d'audace de vouloir donner des conseils à ses supérieurs, dévoilent la tournure du marquis de Jaucourt, que je connais depuis longtemps ; mais il n'est pas impossible que le dit Jaucourt, pour se donnep un air d'importance, ne se soit laissé aller vis-à-vis du roi de Prusse au delà de ce qui pourrait lui avoir été permis ou enjoint. On ne peut se dissimuler, et je l'observe assez clairement, que depuis quelque temps le cabinet de Versailles a pris de l'ombrége sur les vues de celui de V. M. Le premier motif en a été d'abord les ouvertures faites relativement à la succession de Bavière. Heureusement que je m'abstins de communiquer (quoique j'y fusse autorisé ) la déduction des droits de V. M. sur cette succession, pièces desquelles on n'aurait pas manqué de faire ici l'usage le plus dangereux ; quoique j'apportasse une extrême précaution dans mon langage sur cet objet, je vis bien que le comte de Vergennes en était effarouché. Il survint ensuite les pourparlers sur la situation de la Porte Ottomane, et cet article ajouta ici une nouvelle nuance de soupçon. Je ne parlerai pas du projet de commerce par la mer Noire , parce qu'il n'a fait qu'une très-légère sensation sur le comte de Vergennes , qui suppose que ce commerce ne peut avoir un effet considérable ; mais, en résumant le total de ces circonstances, elles peuvent avoir fait naître l'idée d'un jeu politiqu vis-à-vis du roi de Prusse, non pas dans le dessein de se lier lui , mais uniquement pour donner au ministère de V. M. quelqu embarras qui puisse ralentir ou intercepter la conduite de ses vues Ce système du cabinet de Versailles , sans annoncer pour le momen rien de bien grave, exige cependant beaucoup d'attention; mais d' près ce que V. M. daigne me faire connaître de ses hautes intentions
sur les grands objets susdits, j'ose croire qu'avec les précautions nécessaires, en ne précipitant rien, et en épiant des circonstances favorables, il y aura moyen, en tant que cela regarde cette courci , de ménager les choses dans le sens le plus sûr et le plus utile que le dictera le bien du service de V. M. Après le départ de ce courrier, j'aurai une audience de la reine, et, suivant le degré d'attention que je lui trouverai, je me propose de préparer son esprit sur les matières très-intéressantes dont il s'agit. Il est encore difficile de les traiter vis-à-vis de cette auguste princesse ; mais en y allant fort doucement, en excitant sa curiosité, son intérêt personnel et sa gloire, j'espère de la porter peu à peu à s'occuper des grands objets et à y intervenir. Elle en a tous les moyens , et ce serait un avantage immense pour l'auguste maison si la reine réfléchissait sérieusement à ce qu'elle lui doit , et à ce qu'elle serait en état d'effectuer. J'ai connu le comte de Scamafis dès sa sortie du collège ; je fréquentais beaucoup ses parents à Turin , ce qui m'a mis dans le cas -d'être bien informé de ce qui le regarde. On pourrait facilement être *ompé aux apparences de simplicité et de bonhomie sous lesquelles le comte de Scamafis cache un grand fond d'adresse et de fausseté. U peut plaire par son esprit et ses connaissances ; mais nulle part il ^B, eu un ami, et c'est nommément ce qui lui est arrivé en Angle- *^rpe. La reine est très-bien informée de ces circonstances et je veil- ^^l'ai avec attention sur l'ambassadeur susdit.
Je ne connais aucun nouveau motif qui puisse affecter le baron de -Bi-eteuil, soit dans ses affaires de famille, soit relativement aux ^^tixngues qui pourraient le menacer. Les comtes de Maurepas et de ^^X'gennes ne l'aiment point ; mais ils le regardent comme un pro- ^^é de la reine, et n'oseraient songer à l'attaquer ni le déplacer. ■*-^xi8 cette position, et n'ayant rien à espérer du ministère, tout le Système du baron de Breteuil et tous ses moyens de parvenir con- ^^stent sans doute à s'assurer de plaire à Vienne, à n'y avoir que ^^s objets agréables à traiter, et à s'assurer, par les bontés et approbation de V. M., un appui d'autant plus solide et plus certain auprès ^^ la reine son unique protectrice. Il s'ensuit de là que si, comme ^* XI 'y a que trop d'apparence, le ministère français prend des om- "^^ges et se laisse aller à quelques démarches obliques vis-à-vis du ^^ de Prusse, Breteuil en sera très-embarrassé et fort affligé par apport à son intérêt personnel. Cette combinaison pourrait expli-
la façon parfaite de se montrer de S. M. I., son affabilité y sa manière simple et son attention judicieuse à tous les objets utiles , en a pris occasion, par les raisons contraires, de couvrir les deux fils de France de blâme et de ridicule, et on ne s'est point gêné dans Pbr ris sur les propos à ce sujet. Ils m'ont servi de texte à exposer bien des observations à la reine, en lui montrant dans la conduite de Monsieur les mauvais effets d'une affectation de popularité mal entendue , et d'une manière de mendier les suffrages qui ne s'obtiennent qu'à des titres solides et en faisant voir dans la tournure de M. le comte d'Artois l'éloignement qu'inspirent l'indécence dans les mœurs et l'esprit de hauteur et d'inattention. Je suis bien sûr maintenant que la reine évalue le caractère de ce prince ainsi que le peu de fond qu'il y a à faire sur l'apparence d'attachement qu'il lui marquait. Malgré cela je ne crains que trop qu'avec toute connaissance de cause, la reine ne soit pas toujours en garde contre les inconvénients qu'entraîne la société du prince son beau-frère. Depuis un mois la reine est encore restée sur quelques articles de conduite dans les termes de réforme que S. M. l'empereur j avait opérés ; les moments de retraite et de lecture subsistent, ainsi que le maintien plus attentif et amical envers le roi. Les changements en mieux qui se remarquent le plus consistent dans le traitement accordé à on chacun avec discernement, bonté et dignité ; il se joint à cela un< diminution considérable dans les dissipations trop bruyantes , mai une des plus dangereuses subsiste : ce sont les jeux de hasard, aus quels la reine est attachée avec une passion dont elle conçoit ell même le travers, ainsi qu'elle nous l'a plusieurs fois avoué, à l'ab de Vermond et à moi. Cette auguste princesse semblait en dem lieu se reprocher bien de bonne foi d'avoir manqué à ses enga^ ments en allant un soir jouer chez la princesse de Guéménée, ce n'est arrivé qu'une sefUle fois depuis six semaines. Au reste le f jeu a toujours augmenté chez la reine : elle y a gagné pendant q que temps ; mais la chance a tourné, et S. M. perd maintenant a pour être fort gênée dans ses autres dépenses. Les dettes contrat par l'achat des diamants se paient mal ; il n'y a plus de fonds les dons de bienfaisance, et le pire de tout c'est le mauvais exe] le regret qu'il cause au roi, et l'effet fâcheux qu'il produit ds public. Je ne cesse de représenter la nécessité de donner u plus d'attention aux choses sérieuses et de nature à établir i
ment le crédit et la considération de la reine ; faute d'avoir négligé de questionner ou même d'écouter, elle n'a été informée qu'après coup des changements qui se sont faits tout récemment dans le département des finances (1), et il en est arrivé de même par rapport à plusieurs charges et grâces notables qui ont été distribuées presque à l'insu de la reine. J'ai relevé les conséquences d'une conduite si indififérente ; il m'a paru que mes raisons étaient senties, et je les répéterai avec zèle dans toutes les occasions.
Le courrier mensuel m'ayant remis le 10 au matin les très-gracieux ordres de V. M. en date du 31 de juillet, je ne tardai pas à aller présenter à la reine les lettres qui lui étaient adressées. S. M. l'empereur avait fait arrêter quelques moments le courrier à St-Polten (2) pour écrire par cette occasion à son auguste sœur. Je suis , pénétré au delà de toute expression de ce que V. M. daigne me marquer avec tant de bonté et de clémence sur l'état de ma santé, qui est considérablement rétablie depuis quelques semaines , et qui ne gène plus en rien le zèle que j'apporterai dans tous les moments de ma vie à ce qui regarde le service de V. M. et celui de la reine. Je n'avais jamais osé espérer que les conseils donnés à cette auguste princesse auraient un effet aussi décidé et aussi prompt qu'il serait à désirer ; mais c'est toujours un grand point de gagné que celui d'avoir reveillé en elle des réflexions qu'un peu d'expérience rendra plus sensibles et efficaces. Il ne s'agit dans cet intervalle que de sauver les inconvénients passagers qui se présentent, et si celui du jeu pouvait être réformé, je ne serais pas infiniment en peine des autres.
^ariSy 15 avfH. — Sacrée Majesté, Le grand nombre de lettres V^^ j'ai vues écrites des provinces attestent toute l'admiration et le ^^ï^tentement que la présence de S. M. l'empereur y a occasionnés. ^^ chefs et principaux employés ont mandé à leurs ministres res- P^tifs qu'ils avaient été comblés de l'affabilité et des grâces de
^') Decker qui, depuis le 22 juin 1776 , avait été adjoint, avec le titre de directeur du tré- ^'* * Taboureaudea Réauz, contrôleur général, lui succéda le 29 juin 1777, n'ayant ccpen- ^ *^iie le titre de directeur général des finances, à cause de sa religion. ^^) fknktPolten, ville de 1a Basse Autriche, sur la Fraisen.
la façon parfaite de se montrer de S. M. I., son affabilité , sa manière simple et son attention judicieuse à tous les objets utiles , en a pris occasion, par les raisons contraires, de couvrir les deux fils de France de blâme et de ridicule, et on ne s'est point gêné dans Pbris sur les propos à ce sujet. Us m'ont servi de texte à exposer bien des observations à la reine, en lui montrant dans la conduite de Monsieur les mauvais effets d'une affectation de popularité mal entendue, et d'une manière de mendier les suffrages qui ne s'obtiennent qu'à des titres solides et en faisant voir dans la tournure de M. le comte d'Artois l'éloignement qu'inspirent l'indécence dans les mœurs et l'esprit de hauteur et d'inattention. Je suis bien sûr maintenant que la reine évalue le caractère de ce prince ainsi que le peu de fond qu'il y a à faire sur l'apparence d'attachement qu'il lui marquait. Malgré cela je ne crains que trop qu'avec toute connaissance de cause, la reine ne soit pas toujours en garde contre les i convénients qu'entraîne la société du prince son beau-frère. Depui un mois la reine est encore restée sur quelques articles de conduit dans les termes de réforme que S. M. l'empereur y avait opérés ; 1 moments de retraite et de lecture subsistent, ainsi que le maintie plus attentif et amical envers le roi. Les changements en mieux q se remarquent le plus consistent dans le traitement accordé à chacun avec discernement, bonté et dignité ; il se joint à cela diminution considérable dans les dissipations trop bruyantes , m une des plus dangereuses subsiste : ce sont les jeux de hasard, au^ quels la reine est attachée avec une passion dont elle conçoit elL même le travers, ainsi qu'elle nous l'a plusieurs fois avoué, à Tab de Vermond et à moi. Cette auguste princesse semblait en dem£>' lieu se reprocher bien de bonne foi d'avoir manqué à ses enga^ ments en allant un soir jouer chez la princesse de Guéménée, ce <!"' n'est arrivé qu'une sefule fois depuis six semaines. Au reste le jeu a toujours augmenté chez la reine : elle y a gagné pendant qu^l que temps ; mais la chance a tourné, et S. M. perd maintenant as»^^ pour être fort gênée dans ses autres dépenses. Les dettes contracté^* par Tachât des diamants se paient mal ; il n'y a plus de fonds po les dons de bienfaisance, et le pire de tout c'est le mauvais exemp le regret qu'il cause au roi, et l'effet fâcheux qu'il produit dans public. Je ne cesse de représenter la nécessité de donner un plus d'attention aux choses sérieuses et de nature & établir soli
sur les grands objets susdits, j'ose croire qu'avec les précautions nécessaires, en ne précipitant rien, et en épiant des circonstances favorables, il y aura moyen, en tant que cela regarde cette courci , de ménager les choses dans le sens le plus sûr et le plus utile que le dictera le bien du service de V. M. Après le départ de ce courrier, j'aurai une audience de la reine, et, suivant le degré d'attention que je lui trouverai, je me propose de préparer son esprit sur les matières très-intéressantes dont il s'agit. Il est encore difficile de les traiter vis-à-vis de cette auguste princesse ; mais en y allant fort doucement, en excitant sa curiosité, son intérêt personnel et sa gloire, j'espère de la jwrter peu à peu à s'occuper des grands objets et à y intervenir. Elle en a tous les moyens, et ce serait un avantage immense pour l'auguste maison si la reine réfléchissait sérieusement & c^ qu'elle lui doit , et à ce qu'elle serait en état d'effectuer.
J'ai connu le comte de Scamafis dès sa sortie du collège ; je fréquentais beaucoup ses parents à Turin , ce qui m'a mis dans le cas d'être bien informé de ce qui le regarde. On pourrait facilement être trompé aux apparences de simplicité et de bonhomie sous lesquelles le comte de Scamafis cache un grand fond d'adresse et de fausseté, n peut plaire par son esprit et ses connaissances ; mais nulle part il tt'a eu un ami , et c'est nommément ce qui lui est arrivé en Angleterre. La reine est très-bien informée de ces circonstances et je veillerai avec attention sur l'ambassadeur susdit.
Je ne connais aucun nouveau motif qui puisse affecter le baron de Breteuil, soit dans ses affaires de famille, soit relativement aux itrigues qui pourraient le menacer. Les comtes de Maurepas et de ergnenues ne l'aiment point ; mais ils le regardent comme un progé de la reine, et n'oseraient songer à l'attaquer ni le déplacer. BUIS cette position, et n'ayant rien à espérer du ministère, tout le st-èxne du baron de Breteuil et tous ses moyens de parvenir con- ^tent sans doute à s'assurer de plaire à Vienne, à n'y avoir que s objets agréables à traiter, et à s'assurer, par les bontés et approtîon de V. M., un appui d'autant plus solide et plus certain auprès
la reine son unique protectrice. Il s'ensuit de là que si, comme n'y a que trop d'apparence, le ministère français prend des om- ^gea et se laisse aller à quelques démarches obliques vis-à-vis du n de Prusse, Breteuil en sera très-embarrassé et fort affligé par ipport à son intérêt personnel. Cette combinaison pourrait expli-
la façon parfaite de se montrer de S. M. I.^ son affabilité , sa manière simple et son attention judicieuse à tous les objets utiles , en a pris occasion, par les raisons contraire^, de couvrir les deux fils de France de blâme et de ridicule , et on ne s'est point gêné dans Par ris sur les propos à ce sujet. Us m'ont servi de texte à exposer bien des observations à la reine , en lui montrant dans la conduite de Monsieur les mauvais effets d'une affectation de popularité mal entendue, et d'une manière de mendier les suffrages qui ne s'obtiennent qu'à des titres solides et en faisant voir dans la tournure de M. le comte d'Artois l'éloignement qu'inspirent l'indécence dans les mœurs et l'esprit de hauteur et d'inattention. Je suis bien sûr maintenant que la reine évalue le caractère de ce prince ainsi que le peu de fond qu'il 7 a à faire sur l'apparence d'attachement qu'il lui marquait. Malgré cela je ne crains que trop qu'avec toute connaissance de cause, la reine ne soit pas toujours en garde contre les inconvénients qu'entraîne la société du prince son beau-frère. Depuis un mois la reine est encore restée sur quelques articles de conduite dans les termes de réforme que S. M. l'empereur y avait opérés ; les moments de retraite et de lecture subsistent, ainsi que le maintien plus attentif et amical envers le roi. Les changements en mieux qui se remarquent le plus consistent dans le traitement accordé à on chacun avec discernement, bonté et dignité; il se joint à cela une diminution considérable dans les dissipations trop bruyantes , mais une des plus dangereuses subsiste : ce sont les jeux de hasard, auxquels la reine est attachée avec une passion dont elle conçoit ellemême le travers, ainsi qu'elle nous l'a plusieurs fois avoué, à l'abbé de Vermond et à moi. Cette auguste princesse semblait en dernier lieu se reprocher bien de bonne foi d'avoir manqué à ses engagements en allant un soir jouer chez la princesse de Guéménée , ce qui n'est arrivé qu'une sefule fois depuis six semaines. Au reste le gros jeu a toujours augmenté chez la reine : elle y a gagné pendant quelque temps ; mais la chance a tourné, et S. M. perd maintenant asses pour être fort gênée dans ses autres dépenses. Les dettes contractées par Tachât des diamants se paient mal ; il n'y a plus de fonds pour— les dons de bienfaisance, et le pire de tout c'est le mauvais exemple, — le regret qu'il cause au roi, et l'effet i&cheux qu'il produit dans 1^ public. Je ne cesse de représenter la nécessité de donner un peu^ plus d'attention aux choses sérieuses et de nature à établir solide*
de l'aveu de tout le monde ; c'est un honnête homme et un digne ecclésiastique qui ne sortait pas de son évêché. Il n'en est pas de même de l'autre place qu'il va avoir à donner ; nous touchons au moment où le cardinal de la Roche- Aymon va mourir et que le prince Louis aura sa place. Je ne cache pas & ma chère maman que cela me fait beaucoup de peine , et le roi lui-même n'en est pas bien aise ; il a été horriblement trompé sur cela. Voilà le malheur d'être bien jeune et de n'avoir personne de raisonnable pour se conduire. Ma chère maman me permet-elle de l'embrasser et de l'assurer de ma respectueuse tendresse?
P. S. L'abbé n'est pas ici dans ce moment ; je lui dirai les bontés de ma chère maman. Il en sera pénétré ; il les mérite bien , car c'est un bien digne homme et dont je suis fort contente.
Schonbrunn, 29 août. — Comte de Mercy, J'ai reçu par le courrier ^"eumann, arrivé ici le 24, votre lettre du 15. Il m'est agréable que Ja nation française continue à s'occuper de l'empereur ; mais il m'est bien plus agréable encore que, selon le rapport que le comte de Belg-îojoso vous a fait, l'empereur paraît avoir conçu une idée avantag'dise des grandes ressources de la France. Je souhaite que, pour Ta-fiermissement de l'union entre les deux monarchies, il persiste towjoars dans le même sentiment. [L'empereur n'ayant passé que pou de jours ici, je ne saurais encore dire comme il pense sur tout le total ; cela ne viendra dehors que peu à peu. Belgiojoso aurait pu se tromper.]
^ous vous rappellerez sans doute que je me suis d'abord doutée
^e Tefifet complet des conseils donnés par l'empereur à la reine. Tant
^^'elle ne corrigera pas sa légèreté et dissipation habituelles, on peut
^^lûpter peu sur im changement solide. Il n'y a pas de mal qu'elle
^^ l'essente du délabrement de ses finances, si ce revers contribue à
^^Prîmer son goût pour le gros jeu. Pour son état conjugal , on croit
^^ pouvoir bien espérer par les exemples qu'il y a des époux qui
^ ^^t eu de succès qu'à l'âge de trente ans. Je le souhaite à l'égard
^ 1*01, mais je n'en suis pas rassurée.
Ce n'est pas par égard pour moi que l'empereur n'a pas voulu voir
^Itaire. Il m'a dit lui-même d'avoir été iàché des arrangements
que Voltaire avait faits pour le recevoir, en envoyant même deux hommes à sa rencontre. Voltaire, dans une lettre an général Ck>lloredo, marqua ses regrets d'avoir été frustré de l'honneur de recevoir chez lui l'empereur par la fausse démarche de ces deux hommes à laquelle il affecta n'avoir pas eu part (1).
La succession de la Bavière et le partage des Etats Ottomans sont deux objets sur lesquels je pense bien différemment de ceux qui songent à en tirer parti pour faire des conquêtes, à moins qu'on ne puisse j parvenir par un parfait accord avec toutes les parties intéressées et sans la moindre violence. J'espère et souhaite de ne pas survivre à la mort de l'électeur de Bavière. Je suis très-contente que vous aviez différé de communiquer au ministère de France la déduction de nos droits sur la Bavière ; je crois que vous ferez bien d'en différer la communication aussi longtemps qu'il vous sera possible.
Je suis bien aise que vous êtes au fait du caractère de Scarnafis , et que vous l'avez fait connaître à la reine. Il a ici nombre de i)artisans ; il est même goûté par l'empereur et Kaunitz, car il a le don d'amuser et on n'aime à présent qu'à amuser et être amusé. [ Ce sont les grandes qualités pour plaire et faire sa fortune.]
[L'heureux accouchement de la reine de Naples d'un prince (2) est le sujet de ce courrier; je n'écris que quelques mots à la reine.J
XLIL — Marie-Thérèse a Marie-Antoinette.
Schônlrunn, 30 aoûL — Madame ma chère fille. Grâce à Dieu qu^ cette vilaine fièvre est finie ! Tout ce que vous me dites sur le Caris— bad est charmant, je vous en embrasse. Notre chère reine s'est bieic: conduite ; voilà un second gros garçon et qui porte le nom de Frai çois : attention charmante pour moi (3). J'attends à cette heure av(
(1 ) Pluflieurs lettres de Voltaire parlent de l'empereur à propos de son passage par €^€nèi Dans une première, du 27 juin, toute de flatterie, il affecte de se dire indigne de la ri^-^Ki impériale, sur laquelle il est évident, qu'il compte bien. Dans une antre, du 18 joiUet^ .^^ parle de deux habitants de Femej qui allèrent au-devant de l'empereur sur la route de ^ -^ nève pour lui indiquer le chemin de Femey; Joseph II parut choqué de cette 8ingulm.^B invitation, et continua sa route sans s'arrêter, même à Genève. Voltaire désavoue, bien ^b tendu, les deux émissaires maladroits. Quant à la lettre à CoUoredo, dont parle Marie ' rèse, elle ne s'est retrouvée ni en original, ni en copie aux Archives de Vienne.
(2) Ce prince, François-Janvier- Joseph, fut François I, roi des Deux-Siciles de 1826 à 1 (8) Ce nom était donné par la reine de Naples en souvenir de son père Tempereur F^ çois de Lorraine, époux de Marie-Thérèse.
empressement les estafettes qui me porteront journellement ces neuf premiers jours de ses nouvelles : pourvu qu'elle se ménage ! ses nerfs en ont besoin.
J'ai trouvé l'empereur un peu maigri ; il est parti après deux jours pour les camps. Il est revenu de Styrie et de Hongrie assez content des troupes. 11 est actuellement à Laxenbourg pour le camp de Minkendorf. Je le trouve bien; il est bien content du roi, surtout de sa chère et belle reine : s'il trouvait une femme pareille, il passerait d'abord aux troisièmes noces. Jugez combien je suis occupée de tout ceci, combien je dois être contente de tout ce qu'il me dit de vous. Il est enchanté des provinces et dé la marine et des troupes ; il n'a pas renoncé à revenir vous voir, et vous jugerez bien que je n'y mets point d'empêchement, et que j'en suis flattée. D'abord qu'il ne veut rester avec moi, je le souliaite auprès de la famille, en France, Naples ou Toscane. Je vous embrasse tendrement.
P. S. Les nouvelles de votre frère ne sont pas encore meilleures ; j'y ai envoyé un médecin pour savoir les choses au juste. Vous direz £t Vermond que l'empereur m'a confirmé toute son assiduité et zèle h» vous servir, que je connais depuis tout le temps que je le connais.
SduJnbrunUj 6 êeptembre. — Comte de Mercy-Argenteau, Je vous
adresse le porteur de la présente, Laveirand, dentiste de cour, qui
în.'a demandé la permission de faire une excursion en France. Comme
il est attaché à mon service, vous le traiterez sur ce pied, tout Fran-
ÇQ'îs qu'il est de naissance, et déciderez en conséquence s'il convient
l^i procurer le moyen de se mettre aux pieds de la reine ma fille.
-Q a demandé pour elle une lettre à l'empereur, qui la lui a refusée,
^^ lui faisant connaître en même temps qu'il ne sera pas bien vu
^^ la reine , parce que le dentiste du roi mettait à son compte d'a-
^^^ gâté la bouche de la reine, en lui arrachant trop de dents. La-
^^irand a pris feu, en menaçant de vouloir se venger du tort que
*^ dentiste du roi lui faisait. Je lui ai bien ordonné de modérer son
^^seutiment ; mais s'il ne s'en laissait pas moins emporter par la
^^^acité française, vous saurez au mieux lui imposer, ensuite des or-
'^^ que je vous donne à cet efiet, en vous assurant de ma constante
Section.
XLFV. — Marib-Antoinettb a Marie-Thérèse.
Versailks, 10 septembre. — Madame ma chère mère, La naissance du fils de la reine de Naples m'a fait ime joie que je ne puis dire ; j'aime certainement ma sœur de tout mon cœur. J'ai pris la plus grande part à tout ce qui lui est arrivé, mais j'avoue que ce nouveau né me fait encore plus de plaisir par Tespérance que j'ai d'avoir bientôt le même bonheur. Depuis la lettre que j'ai écrite à ma chère maman par le courrier du baron, j'ai eu un moment d'espérance d'être grosse ; elle s'est évanouie, înais j'ai grande confiance qu'elle reviendra bientôt. L'état de Ferdinand m'inquiète; de si loin je ne puis raisonner, mais il me semble que, dans l'état où il est, l'air natal devrait lui faire du bien , et je désire fort qu'il passe son hiver & Vienne.
Je ne suis point étonnée que ma chère maman ait trouvé l'empereur maigri ; il s'est donné un terrible mouvement depuis quatre mois. J'espère que sa santé n'en est point altérée, et que le repos le remettra dans son état ordinaire. Qu'il me conserve sa bonne volonté, qu'il revienne une fois nous voir : il fera encore plus de plaisir à tout le monde, actuellement qu'on le connaît, et pour moi, il sait bien que je serais parfaitement heureuse de ce retour.
Il fait le plus beau temps du monde ici ; nous partons cet aprèsdîner pour Choisy jusqu'au 16. Il n'y aura pas beaucoup de monde, car le roi compte y chasser tous les jours. Je m'empresse & finir ma lettre, pour ne pas retarder le courrier. Ma chère maman permet-elle que je l'embrasse bien tendrement?
P. S. L'abbé se met à vos pieds ; il est bien pénétré de vos bontés.
Paris, 12 septembre. — Sacrée Majesté, Le courrier dépêché Madrid m'a remis le 5 de ce mois les ordres de V. M. en date d 29 août. Les deux lettres adressées à la reine lui furent présentée le môme jour, et, après avoir écrit à l'ambassadeur comte de Kai nitz-Guestemberg ce qu'il y avait de plus intéressant & lui mand de ce pays-ci, j'ai fait repartir le courrier le lendemain 6 de mois.
t et la considération de la reine ; faute d'avoir négligé sr ou môme d'écouter, elle n'a été informée qu'après igements qui se sont &its tout récemment dans le dés finances (1), et il en est arrivé de même par rapport larges et grâces notables qui ont été distribuées presque k reine. J'ai relevé les conséquences d'une conduite si il m'a paru que mes raisons étaient senties, et je les 5 zèle dans toutes les occasions.
r mensuel m'ayant remis le 10 au matin les très-graie V. M. en date du 31 de juillet, je ne tardai pas à T à la reine les lettres qui lui étaient adressées. S. M. ait fait arrêter quelques moments le courrier à St-Polécrire par cette occasion à son auguste sœur. Je suis îlà de toute expression de ce que V. M. daigne me tant de bonté et de clémence sur l'état de ma santé, lérablement rétablie depuis quelques semaines, et qui en rien le zèle que j'apporterai dans tous les moments îe qui regarde le service de V. M. et celui de la reine, lais osé espérer que les conseils donnés à cette auguste iient un eftet aussi décidé et aussi prompt qu'il serait à c'est toujours un grand point de gagné que celui d'avoir î des réflexions qu'un peu d'expérience rendra plus senices. Il ne s'agit dans cet intervalle que de sauver les passagers qui se présentent, et si celui du jeu pouvait je ne serais pas infiniment en peine des autres.
zoût, — Sacrée Majesté, Le grand nombre de lettres écrites des provinces attestent toute l'admiration et le ^ue la j)résence de S. M. l'empereur y a occasionnés. »jrincipaux employés ont mandé à leurs ministres res- «vaieut été comblés de l'affabilité et des grâces de
le 22 juin 1776 , avait été adjoint, avec le titre de directeur dutréux, contrôleur général, lui succéda le 29 juin 1777, n'ayant cepenur général des finances, à cause de sa religion, de la Basse Autriche, sur la Fraisen.
la façon parfaite de se montrer de S. M. I., son affabilité , sa manière simple et son attention judicieuse à tous les objets utiles , en a pris occasion, par les raisons contraires, de couvrir les deux fils de France de blâme et de ridicule, et on ne s'est point gêné dans Paris sur les propos à ce sujet. Ils m'ont servi de texte à exposer bien des observations à la reine , en lui montrant dans la conduite de Monsieur les mauvais effets d'une affectation de popularité mal entendue, et d'une manière de mendier les suffrages qui ne s'obtiennent qu'à des titres solides et en faisant voir dans la tournure de M. le comte d'Artois l'éloignement qu'inspirent l'indécence dans les mœurs et l'esprit de hauteur et d'inattention. Je suis bien sûr maintenant que la reine évalue le caractère de ce prince ainsi que le peu de fond qu'il y a à faire sur l'apparence d'attachement qu'il lui marquait. Malgré cela je ne crains que trop qu'avec toute connaissance de cause, la reine ne soit pas toujours en garde contre les inconvénients qu'entraîne la société du prince son beau-frère. Depuis un mois la reine est encore restée sur quelques articles de conduite dans les termes de réforme que S. M. l'empereur y avait opérés ; les moments de retraite et de lecture subsistent , ainsi que le maintien plus attentif et amical envers le roi. Les changements en mieux qui se remarquent le plus consistent dans le traitement accordé à un chacun avec discernement, bonté et dignité; il se joint à cela une diminution considérable dans les dissipations trop bruyantes , mais une des plus dangereuses subsiste : ce sont les jeux de hasard, auxquels la reine est attachée avec une passion dont elle conçoit ellem(!me le travers, ainsi qu'elle nous l'a plusieurs fois avoué, à Tabbé de Vermond et à moi. Cette auguste princesse semblait en dernier lieu se reprocher bien de bonne foi d'avoir manqué à ses engagements en allant un soir jouer chez la princesse de Guéménée , ce qui n'est arrivé qu'une sefule fois depuis six semaines. Au reste le gros jeu a toujours augmenté chez la reine : elle y a gagné pendant quelque temps ; mais la chance a tourné, et S. M. perd maintenant assez pour être fort gênée dans ses autres dépenses. Les dettes contractées — par l'achat des diamants se paient mal ; il n'y a plus de fonds pour^ les dons de bienfaisance, et le pire de tout c'est le mauvais exemple^* le regret qu'il cause au roi, et l'effet fâcheux qu'il produit dans le? public. Je ne cesse de représenter la nécessité de donner im pe» plus d'attention aux choses sérieuses et de nature à établir solide-
dans cette dernière occasion, le comte et la comtesse de Maurepas ont été invités par la reine, et cette faveur exclusive a eu de quoi les flatter infiniment. La princesse de Lamballe, qui est revenue depuis quinze jours des eaux de Plombières , a été reçue par la reine arec beaucoup de démonstrations de bonté ; mais cet accueil n'est qu'une forme de bienséance qui devient déplus en plus embarrassante et gênante. La reine cherche quelquefois à se tromper elle-même à cet égard; mais comme elle nous permet toujours, àVabbé de Vermond et à moi, de lui exposer sans détour nos réflexions et nos remarques, S. M. finit par convenir de bonne foi que nous ne nous méprenons guère sur le vrai état de ses aff'ections.
La cour est à Choisy depuis mercredi et y restera sept jours ; il y aura quelques spectacles et sans doute beaucoup trop de jeu.
Le courrier mensuel arrivé ici le 10 au matin m'a remis les lettres adressées à la reine, et elles sont parvenues à cette auguste princesse dans la même matinée.
Quoiqu'il paraisse de nouveau décidé qu'il y aura un voyage à Fontainebleau, j'ai représenté à la reine que si, d'ici à ce tempslà, il survenait des soupçons de grossesse, ce serait une imprudence impardonnable que de hasarder ce voyage, et S. M. en est convenue.
Paris j 12 septembre. — Le mardi 2 de ce mois, étant chez la reine, je la trouvai tout occupée de la joie que lui causait l'idée de la possibilité d'une grossesse. Je pris ce moment favorable pour faire Ua reine une récapitulation générale des remontrances que j'ai été si souvent dans le cas de lui exposer. J'observai que maintenant l'époque était enfin arrivée où, par devoir de religion, d'utilité et de gloire, la reine se trouvait indispensablement obligée à oublier tous les systèmes de frivolité pour en adopter un qui ftlt propre à la consistance qu'elle allait prendre comme mère et reine, et je déduisis Mnplement tout ce qu'il y avait à dire sur cette importante matière. Je dois cette justice à la reine que non-seulement elle convint de mes raisons, mais qu'elle me rappela elle-même les engagements qu'elle avait souvent daigné prendre vis-à-vis de moi, de prendre
des résolutions raisonnables et fermes quand l'état de son mariage
serait entièrement constaté. Il paraît indispensable de s'occuper d'avance de toutes les précautions qu'exigera l'état futur de la reine. La première de toutes ces précautions est celle de renoncer aux promenades à cheval, même à une façon trop précipitée d'aller en voiture , soit pour éviter des secousses violentes , soit pour ne point être exposée à des frayeurs par la chute des hommes à cheval et autres pareils accidents qui ne sont ici que trop communs, au train ordinaire où la cour est accoutumée d'aller. La reine est prévenue sur ces points et en a compris la nécessité; cependant, si V. M. daignait interposer ses avis, ils auraient plus d'autorité et d'effet à maintenir l'ordre que la prudence exige en pareille conjoncture.
La très-gracieuse lettre de V. M. du 29 août ne me fournit point de matière à des observations ultérieures, et je me bornerai à remarquer que la reine a été très-frappée , touchée et attendrie du ton de bonté que V. M. a pris en lui parlant des inconvénients du jeu , et en l'exhortant à renoncer à ce dangereux amusement , qui dans le fait cause à la reine un tort inimaginable. S. M. l'empereur a écrit sur le même objet , mais d'une manière vive et sévère et qui par cette rai- son n'a point produit d'effet. Je prévois que l'empereur va être très- — mécontent de la reine ; elle devait réponse à six lettres de son au — guste frère ; ces lettres étaient des récapitulations fort détaillées d( tous les points les plus essentiels d'une conduite raisonnable à ol server. La reine tranche sur tout cela, et n'y répond que par des échap-^ patoires qui auraient presque l'air de la plaisanterie. J'ai hasard^-J d'en exposer mon avis, en faisant sentir que la reine manquait de rôle et même de procédé envers son auguste frère. J'ai prédit que, sur ce pied, la correspondance deviendrait insensiblement d'i tiédeur qui dégénérerait en indifférence, et que la reine aurait le r^i» : mords d'y avoir donné lieu. Ce que je vois de plus satisfaisant, c'ec^^ que les avis de V. M., quand même ils ne sont pas suivis , sont jours au moins sincèrement respectés , et il semble quelquefois qi la reine éprouve un vrai chagrin d'être comme entraînée hors d'el] même, et induite à des actions qui peuvent déplaire et faire de peine à son auguste mère. Il n'y a que V. M. seule qui produz: cet effet sur le cœur de la reine, et j'ai sans cesse occasion de ~~ connaître cette vérité.
Schonbrunnj 1"' octobre. — Comte de Mercy-Argenteau, J'ai reçu votre lettre du 12 du passé par le courrier Wolf, arrivé ici le 24 du même mois.
Le changement arrivé dans la situation de ma fille à Tégard de son état de mariage est un événement qui m'intéresse infiniment ; mais c'est l'efi^et seul qui peut me rassurer en plein. Je conviens que ma fille doit s'assujettir à beaucoup de ménagements j dès qu'il y aura qnelqu'indice réel de grossesse ; mais je ne voudrais pas qu'on pouss&t à cet égard la délicatesse trop loin, en retranchant toute sorte de promenades & cheval et en voiture, ou de voyages de plaisir, sans que les circonstances le rendent indispensable. On s'exposerait d'ailleurs à la critique par des précautions trop multipliées et réitérées, dont l'efiet ferait voir l'inutilité ; mais si jamais ma fille devenait grosse, je vous avoue que je crains beaucoup et pour la mère et pour l'enfant, avant et après les couches. Les crimes les plus atroces ne coûtent guères dans un pays où l'irréligion est poussée jusqu'au dernier excès. Ajoutez-y encore l'intrigue piémontaise, qui gagne de plus en plus en France. Je serais bien aise de pouvoir mettre dans le cas d'une grossesse une personne affidée à côté de ma fille [et surtout auprès de l'enfant] ; mais, comme je n'en vois guère la possibilité, il faut s'en remettre à la Providence pour se tranquilliser au mieux sur les tristes exemples que l'histoire de France fournit des horreurs de cette espèce.
Je n'ai pas vu la lettre de ma fille à l'empereur, quoique je lui aie communiqué la mienne. Comme je vous ai envoyé par le courrier précédent la copie de ma lettre à ma fille , vous trouverez dans sa réponse une nouvelle preuve combien elle aime à éluder tout bon <^vis , ne disant un seul mot sur ce que je lui ai mandé nommément pw rapport au gros jeu. La confiance dont elle continue à traiter le comte d'Artois et M™' de Polignac fait encore voir son penchant à se laisser entraîner par ses goûts , même aux dépens de ses intérêts essentiels.
Schôiibrunnj 3 octobre. — Madame ma chère fille, Je suis enchantée de ce que vous me dites pour votre frère Ferdinand. Voilà encore ma chère Antoinette que j'y reconnais. Il sera ici le 28 ; le mal n'est pas si pressant, mais j'avoue que je ne suis pas tranquille ; mais je vous en informerai exactement. Le fils de notre chère reine de Naples m'a fait grand plaisir ; je n'ose me laisser aller à cette idée, si j'en voyais un de vous ; mais que notre chère Charlotte se trouve dans ime terrible situation qui pourrait achever à la perdre de santé , car sans cela elle souffre des nerfs , sa trop grande vivacité et sensibilité l'assomment , mais cette fois-ci il y a de quoi. Cinq petits enfants ( elle trois semaines en couches) doivent fuir de Naples pour sauver le roi, qui n'a pas eu cette cruelle maladie dont vient de mourir dans sa maison le firère. Elle veut faire inoculer ses trois aînés ; j'avoue, le moment présent ne me paraît pas le plus convenable; je crains infiniment pour le roi ; s'il la prend, il est mort, ayant le sang trèséchauffé, et cette cruelle maladie n'est que trop dangereuse dans la maison de Bourbon.
L'empereur est enfin arrivé de ses étemels camps en bonne santé, et moi j'embrasse tendrement ma chère petite femme que j'aime bien.
Fontainebleau, 17 octobre. — Sacrée Majesté, Les apprêts du voyage de la cour étaient re stés suspendus pendant le mois passé, parce que le roi avait déclaré qu'il ne sortirait point de Versailles- s'il survenait la moindre apparence que la reine pût être enceinte; mais le l"de ce mois, des indices certains annoncèrent qu'il n'y avait nul S)Tnptôme possible de grossesse d'ici à cinq semaines. Conséquemment la cour partit pour Choisy le 3, et le 9 pour Fontainebleau. Ce qui, dans cet intervalle, s'est passé de relatif à la reine ne me fournit point de matière à exposer aujourd'hui à V. M. de longs détails , encore moins de circonstances bien satisfaisantes. Depuis le temps où la reine a senti la nécessité de renoncer à l'exercice du cheval et aux promenades trop fréquentes, S. M. n'a imaginé d'autre dédommagement à ce sa-
crifice que celui de se livrer davantage à son goût pour les jeux de hasard^ et il n'est dans ce moment que trop vrai que ce dangereux amusement forme presque l'objet unique de ses occupations; Le t€mps de la journée qui ne peut pas être employé à jouer est destiné à délibérer sur les arrangements du jeu de la soirée. Les incidents qui surviennent font souvent naître des difficultés. Les usages de ce pays-ci n'admettent pas que des gens de qualité tiennent la banque au pharaon. Le duc de Fronsac et le marquis d'Ossun^ en vue de plaire à la reine, s'étaient déterminés à tenir cette banque ; quelques contestations indécentes les ont obligés à se retirer. Le comte de Merle les a remplacés , mais comme il n'est point assez riche pour s'exposer seul aux événements d'un jeu qui, par son énormité, pourrait le ruiner dans une soirée, il a fallu songer à se procurer des associés. La reine est intervenue pour en faciliter les moyens ; S. M. s'intéresse quelquefois dans la banque, contre laquelle elle joue. M. le comte d'Artois en use de même, et par ces sortes d'expédients on parvient à soutenir à la cour un jeu qui n'a plus de bornes et qui grossit journellement. Plusieurs personnes de la cour s'y dérangent, cela donne de l'inquiétude dans les fisanilles et excite beaucoup de scandale et de murmure dans le public de Paris. Depuis quelque temps la reine prend so in de cacher l'état de son jeu , mais il m'est démontré qu'elle perd presque journellement. Ce qui est bien plus ficheux encore, c'est qu'il s'introduit à la cour un mélange de persomies qui, par le moyen du jeu, se procurent avec la plus grande facilité un accès auprès de la reine, et savent s'en prévaloir pour extorquer des grâces. Depuis deux mois, S. M. a beaucoup exigé des ministres , surtout de celui de la finance et de la guerre : elle a fait donner im nombre d'emplois dans les fermes, et il y a eu de grandes réclamations de la part de gens qui prétendent avoir essuyé des injustices par un effet des volontés de la reine. Je ne laisse rien ignorer à S. M. de ce qui parvient à ma connaissance sur pareilles matières. Mes représentations sont toujours reçues avec grâce et bonté ; mais elles ont, surtout depuis quelque temps, bien peu de succès, et il n'y a plus même de possibilité de les renouveler sur l'article essentiel, qui est celui du jeu, parce que la reine marque alors par sa contenance ou par son silence qu'il est inutile de lui parler de cet objet. S. M. convient cependant presque de toutes les vérités que je lui expose, ainsi que de leurs conséquences nécessaires. Je lui ai fait observer
entre autres que pour peu que la forme présente de Versailles continuât, il n'y aurait bientôt plus de cour, et j'en démontrai les raisons,* qui proviennent en grande partie de cette méthode de société isolée que la reine a voulu se former, et qui est inadmissible avec la représentation que doit avoir une grande princesse. En excitant làdessus les réflexions de la reine, il en est résulté quelque bien pour le séjour à Choisy ; la principale noblesse de Paris y a été successivement appelée et très-bien traitée. On s'est infiniment loué des bontés de la reine ; il n'y a eu d'inconvénient que celui de la continuation d'un jeu énorme de pharaon. S. M. a daigné me dire que, pendant ce présent séjour à Fontainebleau, elle voulait rétablir les choses sur un meilleur pied, que son intention était de tenir cercle tous les soirs où il n'y aura point de spectacle, de dîner régulièrement en public ^ et de fixer des jours réglés dans la semaine pour souper seule avec le roi en demi-public. Je désire plus que je n'espère l'exécution de ce plan, parce que je vois toutes les causes prochaines qui aboutiront à le déranger. M. le comte d'Artois est revenu entre autres à Tidée de rétablir les courses des chevaux , et on veut qu'elles aient lieu avec plus d'apprêt que l'année précédente. On attend un nombre d'Anglais , lesquels , s'ils ressemblent à ceux que l'on a vus ici l'automne dernier, formeront certainement un assemblage peu propre à paraître à une cour. En total, le premier aspect de ce séjour annonce beaucoup de bruit et de dissipation. L'abbé de Vermond en a été efirayé, et a supplié la reine de le dispenser de ce voyage ; il est allé passer le mois d'octobre en Champagne, chez le frère de l'archevêque de Toulouse, et il ne reviendra qu'au retour de la cour à Versailles. J'ai fort inutilement insisté pour retenir cet abbé, qui par son éloignement me prive d'un secours bien essentiel dans tout ce qui. a trait au service de la reine. Je redoublerai d'efforts et de zèle pour tâcher d'y suppléer.
Les détails bien circonstanciés que je mettrai aux pieds de V. M. par le courrier prochain exposeront ce qui aura été possible d'effectuer à cet égard. Ainsi que j'en ai rendu compte dans le temps , la reine semblait avoir repris l'habitude de donner quelques moments de la journée à la retraite et aux occupations utiles. Depuis trois semaines, cette sage résolution est restée sans effets, les lectures ont cessé , le goût pour la musique a presque totalement disparu. Cela est remplacé par des cpnversations plus longues et certainement
très-oiseuses avec la principale favorite , la comtesse de Polignac. Le courrier mensuel, arrivé le 12, m'ayant remis les ordres de y. M. en date du l"de ce mois, je ne pris que le temps nécessaire aux apprêts de mon voyage, et vins ici présenter à la reine les lettres qui lui étaient adressées. S. M. daigna me dire qu'elle me verrait journellement et aurait tout le temps de me parler de tout ce qui peut l'intéresser, mais pour cette première fois elle ne me fit mention que des détails d'amusement qui devaient remplir le temps du séjour à Fontainebleau. J'eus lieu de renouveler sur ce chapitre quelques remarques qui furent écoutées avec la bonté ordinaire. La reine me marqua assez d'indifférence sur les -courses de chevaux , ajoutant qu elle n'avait point été à la première, qui s'était faite la veille, ayant préféré de rester avec le roi qui ce jour-là s'était trouvé un peu enihumé. S. M. me parla aussi du nombre d'étrangers anglais qui sont arrivés ici , et elle me parut disposée à leur marquer moins de bontés que n'en ont éprouvé ceux qui étaient venus & Fontainebleau l'année précédente.
Fontainebleau, 17 octobre. — Mon très-humble rapport ostensible ne met sous les yeux de V. M. qu'une très-légère esquisse des inconvénients qui se manifestent ici depuis quelques semaines, et sur l'objet desquels j'ai à exposer quelques remarques qui ne peuvent être que pour V. M. seule.
Je ne reviens point de mon étonnement sur la courte durée des impiessions faites par S. M. l'empereur sur l'esprit de la reine, et, après avoir vu cette auguste princesse pendant deux mois bien pénétrée des vérités utiles qui lui avaient été représentées, il est inconcevable que toutes choses reviennent à un état réellement pire qu'il û'était avant le voyage de l'empereur dans ce pays-ci. J'ai lieu de croire que le règlement écrit par S. M. a été supprimé et jeté au feu. Ce qui m'afflige encore davantage, c'est de voir que la reine, contre son caractère naturel, ne se fait ni peine ni scrupule de manquer aux paroles données à son auguste frère , et que même elle est si indifférente sur ce que peut en penser ce monarque, qu'elle ne cherche ni à pallier ses torts , ni à observer au moins le ménagement de répondre au contenu des lettres de l'empereur. Il en a été de même par rap-
port à la dernière lettre de V. M. sur Tarticle du jeu, et je me suis permis de dire sur cette omission mon sentiment avec la dernière énergie. J'ai vu la reine très-touchée de la joie que V. M. a marquée sur rétat de son mariage ; la reine s'en exprima en disant qu'il fiJlait convenir « qu'elle avait une mère bien tendre et de laquelle elle « était bien aimée ». Je répondis que cette vérité rendait les torts de la reine d'autant plus graves , et que les vrais serviteurs de S. M. en étaient consternés par la réflexion que leur zèle deviendrait inutile et sans effet dès lors que les exhortations d'une mère auguste perdaient leur force. L'abbé de Vermond a pris ce texte pour demander à être dispensé du voyage à Fontainebleau , et il a eu à ce sujet deux conversations fort vives, quoique très-respectueuses. H a exposé à la reine que, depuis deux mois, elle manquait essentiellement à son auguste famille , qu'elle faisait à ses favorites des confidences dangereuses et qui devaient aboutir à compromettre les serviteurs zélés et honnêtes qui lui parlaient avec vérité. La reine a cherché à s'excuser vis-à-vis de Tabbé, et redoublant de grâce et de bonté , elle voulut l'engager à changer de résolution ; mais il persista avec fermeté, en disant qu'au milieu de tout le bruit qui se préparait pour Fontainebleau, il y serait plus inutile qu'ailleurs. La reine lui fit promettre au moins de se trouver à Versailles au retour de la cour, et il s'y est engagé. J'ai de plus exigé sa parole, et il me l'a donnée, que dans le cas d'une grossesse il continuera son service assidu comme par le passé. Quant à ma position vis-à-vis de la reine, elle est extraordinaire en ce que S. M., en me marquant une entière confiance , en ne se rebutant jamais des choses quelquefois un pea fortes que j'ose lui dire, n'en est pas plus déterminée par les flexions que je lui expose et sur l'utilité desquelles elle n'hésite j mais de convenir. Elle sait et voit que je lui suis entièrement dévouéj- -s et en cela elle daigne bien me rendre justice, mais elle croit eina même temps que mon attachement est tel que je ne pourrais jamaiar— prendre sur moi d^ rendre compte à V. M. des points de conduit^-: de cette auguste princesse, et cette idée, qui a toujours heureuseme kubsieté, me soutient auprès de la reine dans un état de crédit n'aboutît cependant qu'à jwuvoir lui dire la vérité sans la détermin à en suivre les conseils. Je dois toujours revenir à l'espoir d'un temp^3 de grossesse, et de l'eff'et moral que cette circonstance produira doute sur la reine ; jusqu'à cette époque, il n'y a que des inconv
uients à diminuer, et peu de bien solide à faire. Je ne puis encore prévoir si l'excessive dissipation de ce séjour me permettra de saisir beaucoup de moments à parler à la reine ; je n'en laisserai échapper aucun et tirerai le meilleur parti possible des circonstances.
La faveur de la comtesse de Polignac et celle dont jouit le duc de Coigny produit journellement des effets plus fîtcheux ; ces deux personnages extorquent de la reine des grâces qui occasionnent des plaintes continuelles dans le public. On voit les protégés du duc de Coigny enlever les places de finance, et les créatures de la comtesse de Polignac recevoir sans cesse des grâces pécuniaires au préjudice de ceux qui seraient en droit de les obtenir avec justice. Aucun ministre n'ose résister aux volontés de la reine, et ils s'excusent sur S. M. de toutes les plaintes et des reproches qu'on leur adresse.
Kelativement à l'article si essentiel de se rapprocher du roi et de le tenir en habitude de confiance , la reine a beaucoup d'omissions h se reprocher dans ces derniers temps. Je ne cesse d'insister sur la nécessité de ne jamais faire lit à part, et j'ai représenté fortement les raisons de convenance, et même de décence, qui prescrivent l'observance de cette règle. La reine en conçoit l'importance, et s'y prêterait si les veilles que lui occasionne le jeu n'y mettaient obstacle, et c'est une des plus fortes raisons qui m'affligent sur les effets de cette dangereuse passion.
Sans penchant ni estime personnelle pour M. le comte d'Artois, la reine préfère la société de ce prince par les rapports de leurs amusements communs, et tout ce que j'ai pu obtenir, c'est que Monsieur ftt traité un peu plus politiquement et moins rebuté qu'il ne l'a été ci-devant par la reine.
Tout ceci était écrit avant l'arrivée du courrier mensuel ; mais je dois revenir encore sur ces mêmes articles, parce que V. M. daigne en faire mention dans sa très-gracieuse lettre.
J'observerai d'abord que c'est un échappatoire de la reine lorsqu'elle dit dans sa lettre « que le roi n'a pas de goût de coucher à «deux». Il m'est bien démontré qu'il n'y a jamais eu de répugnance, et qu'il n'a interrompu cette habitude qu'à cause des veillées de la reine au jeu. Il se couche de bonne heure pour se lever matin ; il ne sait jamais quand la reine se retirera, il ne veut point la gêner : voilà la vraie raison qui établit le lit à part, ce qui, vu la tournure du roi et celle de ce pays-ci, est un inconvénient très-majeur pour la reine.
Les remarques que V. M. daigne faire sur le genre de régime convenable dans le cas d'une grossesse sont analogues à ce que pense la reine à ce sujet, et comme certainement personne n'est en mesure de prendre assez d'autorité pour la gêner, je crois qu'il y aurait plutôt à craindre le trop peu que le trop de ménagement. Mais l'état de grossesse une fois établi , et sauf quelque accident auquel la reine pourrait donner lieu par imprudence, V. M. doit être parfaitement tranquille sur ce que, d'après quelques exemples d'horreurs arrivés en France, il y aurait à prévoir et à craindre de la part des perfides et des scélérats. J'avouerai à V. M. que, depuis quelque temps, je me suis fort occupé de cette matière, et que j'ai renouvelé bien scrupuleusement l'examen et les combinaisons qu'il y a à faire sur le local et les individus de Versailles. La cour est certainement remplie de mauvais sujets ; mais dans ce moment ils ne sont pas d'une tournure qui les rende propres aux atrocités d'un certain genre ; d'ailleurs, pour conmiettre des grands crimes , il faut des scélérats courageux , et il n'y a ici que de bas intrigants. H faut aussi des moyens, et il m'est démontré que ces moyens deviendraient impraticables vis-à-vis de la personne de la reine. V. M. daignera observer que je parle ici de la reine seule , car relativement à l'enfant qu'elle aurait , les degrés de sécurité pourraient n'être pas tout à fait les mêmes ; mais la reine est entourée de gens sûrs : son premier médecin, qui est d'une vertu reconnue, ne la perdrait point de vue, non plus que l'abbé de Vermond, qui m'en a donné sa parole, le cas susdit arrivant. Les femmes de la reine, tout son service intérieur et celui de sa bouche ne présentent aucune personne suspecte , et dans une conjoncture si intéressante on redoublerait d'attention , de soins et de mesures ; enfin j*y mettrais pour ma part tout ce que le zèle le plus ardent peut imaginer pour le bien de la chose, et pour prévoir et prévenir tout accident possible.
La reine, pour cette fois, ne m'a rien dit du contenu de ses lettres ; je crains fort qu'elle n'y évite encore de répondre sur l'article du jeu. Sa dernière lettre à S. M. l'empereur n'était que de quelques lignes, et conçue même dans une tournure de négligence qui doit avoir déplu à S. M. I.
Fontainebleau, octobre. — Madame ma très-chère mère^ J'ai relu & plusieurs fois, et toujours avec le même attendrissement, la lettre que ma chère maman a bien voulu m'écrire. H est impossible d'y mettre plus d'intérêt et de bonté qu'elle n'y met; mais j'ose dire qu'il est impossible en même temps d'en sentir plus vivement tout le prix que je le fais. Nous sommes à Fontainebleau depuis huit jours, le roi est enrhumé depuis ce temps-là, cela ne l'empêche pourtant pas de sortir. J'ai profité de ce moment pour prendre pendant huit ou dix jours des bains , dont j'avais absolument besoin , étant très-échauffée. Pour ce qui est des veilles, je n'en fais presque plus, et tout l'été je suis très-peu sortie de chez moi, tant pour ma santé que commen- (;ant à savoir m'occuper un peu mieux chez moi que par le passé. Je lis, je travaille, j'ai deux maîtres de musique, l'un de chant, l'autre de harpe; j'ai repris un peu le dessin, tout cela m'occupe et m'amuse. Voici le moment de la plus grande dissipation, qui est le voyage de Fontainebleau ; mais j'ose assurer à ma chère maman que cela changera fort peu de chose à mon train de vie ordinaire. Pour le jeu, il y a déjà plus de deux mois que je ne joue que chez moi (1), où cela est absolument nécessaire une ou deux fois par semaine , et si ma chère maman voyait les choses elle-même, elle verrait que cela ne se peut pas autrement. Au reste je ne vais plus jouer nulle part, et si je sors, je ne joue qu'au billard, et pas au jeu d'hasard.
Je dirai à Lassone que ma chère maman a la bonté d'être coutente de lui ; il s'empressera sûrement de lui écrire, ou à Stôrk, pour lui mander de mes nouvelles, puisqu'elle a la bonté de s'en occuper. Je monte fort peu à cheval, et depuis trois mois je crois que j'y ai monté tout au plus quatre fois , surtout à cette heure. Je suis enchantée que Perdmand soit décidé d'aller à Vienne, car j'avoue à ma chère maman que j'en étais bien inquiète : mais il faut espérer que l'air natal et le bonheur de se retrouver au milieu de toute sa famille le remet-
(1) On a pa voir par les rapports précédents de Mercy, notamment celui du 12 septem* ^^ ( pièce XLV }, que le témoignage que se donne ici la reine est loin d*être sincère, et qae les habitudes de jeu chez la princesse de Guéménée ayaient repris depuis le mois d'août.
tra bientôt en bonne santé. J'ai reçu une lettre de cette pauvre reine de Naples ; elle s'est trouvée dans une position bien afifreuse pendant ses couches. Elle me mande le projet qu'elle a de faire inoculer ses enfants ; je désire bien vivement qu'il réussisse , mais je crains bien que toutes ces inquiétudes multipliées ne finissent par lui faire tort à sa santé. Je suis charmée que l'empereur soit enfin revenu de toutes ses courses en bonne santé. Il m'a écrit; il me parait qu'il n'est pas trop content des Français que nous lui avons envoyés cette année, mais voilà le malheur de tous les pays : ce ne sont^ jamais les gens aimables ni d'esprit qui voyagent. Mais je m'aperçois que j'abuse de la bonté de ma chère maman, en l'ennuyant par* cette longue lettre. Permet-elle donc que je finisse par l'embrassertendrement et l'assurer que personne au monde ne lui est plus ten — drement et plus respectueusement attachée et ne désire plus vivement de continuer à mériter ses bontés que moi ?
LU. — Marie-Thérî:se a Mercy.
Vienne, 3 novembre, — Comte de Mercy, J'ai reçu votre lettre du 17 par le courrier Riedel, arrivé ici le 28 du passé. Sans entrer dans le détail des faits que vous me marquez relativement à ma fille, tout annonce qu'elle est décidée à se laisser aller à ses caprices et goûts. Cette conduite répond à son caractère, je le connais à fond, et vous devez convenir par tout ce que je vous ai fait connaître tant de fois que jamais je ne me suis trompée sur ce chapitre. Elle est d'ailleurs très-adroite à pallier ses actions ; vous en trouverez des traits frappants dans sa dernière lettre, surtout par rapport au jeu et à la coutume du roi de faire lit à part. Je ne trouve pas à proi)os de retourner d'abord à la charge après lui avoir écrit clairement sur ces deux points par le courrier précédent.
Je sens très-bien tout l'embarras de votre situation vis-à-vis de s
ma fille par son peu d'attention de vous prouver par l'eff'et la con
fiance qu'elle affecte de vous témoigner. Je n'en rends pas moins d( justice à votre zèle , convaincue comme je suis combien vos conseilî sont nécessaires à ma fille pour la garantir du moins des plus grand^as inconvénients, tandis que vous ne pouvez la porter au bien que vou»-— J souhaitez.
Je ne suis pas surprise du parti que l'abbé Vermond a pris de 6^ -
soustraire au séjour tumultueux de Fontainebleau. Je me contente de la promesse qu'il vous a faite de retourner à la cour ; mais je ne cesse de craindre qu'il ne la quitte un jour tout de bon ; ce serait * mie perte irréparable dont vous ne manqueriez pas de sentir les conséquences.
En cas de grossesse de ma fille, je crains plus pour l'enfant que pour la mère ; il faudra alors employer toutes les précautions humainement possibles et remettre le reste à la Providence. Comme dans ce cas ma fille devra abandonner plusieurs de ses divertissements actuels , je crains qu'elle ne cherchât à y suppléer par le jeu, au risque d'en multiplier les inconvénients, qui lui font déjà tant de tort. J'ai appris que M. de Saint-Priest pense faire substituer à sa place à Constantinople le comte d'Adhémar, et se mettre sur les rangs d'occuper l'ambassade ici, lorsque le baron de Breteuil sera rappelé. Je ne trouve rien à redire à la personne de M. de Saint-Priest (1), mais si son épouse devait venir avec lui, ce serait un embarras bien grand par l'impossibilité de faire paraître M™® de Saint-Priest, vu sa naissance obscure, à la cour et parmi la noblesse, comme il convient, n faudrait donc que dans ce cas M. de Saint-Priest se décidât à laisser en France son épouse.
C'est en efi'et du roi de Pologne (2) que le prince de Rohan a obtenu la nomination au cardinalat ; le protégé vaut bien le protecteur. Ma fille fera bien de montrer moins de prédilection pour les Anglais; je sais qu'on en a été piqué en France. La politique devrait même l'engager à mieux traiter le comte de Provence , sans se laisser emporter par son goût pour les frivolités et étourderies du comte d'Artois.
LUI. — Marie-Thérèse a Marie-Antoinette.
Vienne, 5 novembre. — Madame ma chère fille. L'arrivée de Ferdinand a retardé pour ce peu de jours l'expédition du courrier qui devait, selon l'avis de Mercy, ne pas venir les derniers jours de Fontainebleau , et comme vous ne serez de retour que le 8, il arrive en-
(I)Le comte de Saint-Priest avait remplacé en 1768 le comte de Vergennea à Constanti- Qople ; il j avait éponflé la fille du comte de Ludolff, ministre de Naples près de la Porte. (2) Stanislas Auguste Poniatowski.
core à temps , et j'avoue, je serais charmée de vous savoir hors tout ce train et un peu plus en repos. Le temps vous favorise , il fait beau et chaud comme en septembre. J'étais bien enchantée de votre dernière lettre; vous entrez en matière et détails, et rien ne peut m' ennuyer de ce qui vient de vous. Le moindre sujet est pour moi un objet des plus importants, vous aimant si tendrement, n'étant occupée que de votre bien-être. Je suis bien aise que vous continuez la musique, l'ouvrage et surtout la lecture, d'autant plus que le roi n'est pas enclin à tous ces bruyants plaisirs qui n'ont qu'un certain temps , finissent par eux-mêmes , et laissent un grand vide et souvent encore des inconvénients. Si je n'en connaissais tout le mal , pourquoi voudrais-je vous en priver? J'y contribuerais plutôt et de tout mon cœur. Le jeu est sûrement un des plus mauvais, cela attire mauvaise compagnie et propos. Du temps du feu roi on a joué aussi, mais le landsknecht, le cavagniol et le visque ou autre jeu de commerce, mais le pharaon attire trop. Je le sais par expérience, et on ne s'en débarrasse que tout d'un coup ; il ne faut capituler vis-àvis de soi-même, ni vers les autres, ces derniers trouvant trop d'uti- lité de duper, car ce jeu n'est que cela. Je trouve très-prudent que^ vous ne vous fatiguiez à cheval, mais je serais fâchée si vous l'aban — donniez entièrement; vous vous en acquittez si bien, et cela voueapproche toiijours du roi, qui a ce seul amusement. Je vous sui
obligée de ce que vous me dites de votre santé et de Lassone. J'<= le cœur bien léger sur ce point, vous sachant en si bonnes mains.
Grâce h Dieu I votre sœur, la reine, est hors de ses grandes inqui tudes et ses enfants sont remis. J'ai reçu hier soir un courrier q j'ai envoyé exprès pour voir au conmiencement le roi, la reine et L deux petits, et après, avant de partir, les inoculés. Il m'a .porté L plus consolantes nouvelles , et que votre sœur est bien remise. E craint le retour à Naples , où la petite vérole fait grand ravage. J voue, à sa place j'en serais aussi très-affectée; tous les rois ne p sent pas comme le vôtre.
Vous recevrez vous-même une lettre de Ferdinand, que je luL remise. Il a été enchanté , vous connaissez son cœur ; il est bien pable de sentir, mais sa santé m'inquiète beaucoup, il a maigri rieusement et est si maigre que Léopold l'était, mais il a beauco"**! plus mauvais visage et des tirements de nerfs et indigestions à moment. J'avoue, j'en suis très en peine; on veut me rassurer,
ne saurais Tétre^ si je ne vois bientôt un grand changement. C^est en moi, ma chère fille qui vous sèque (1) avec cette longue épître. \ n'ai pas de meilleurs moments que ceux que je crois passer avec es chers enfants. En vous embrassant tendrement^ je suis toute vous.
Ckoisy, 18 nocembre. — Madame ma très-chère mère, Le courrier l'arrivé ici, et pour ne pas le retarder, je profite un peu de la perission qu'elle m'a donnée pour la brièveté de ma lettre. Quoique j'aie fort bien pa^sé mon temps à Fontainebleau, je ne is pas fïk;hée que le voyage soit fini.
Le pharaon avait véritablement de l'inconvénient à Fontainebleau ff la foule : mais à Versailles il n'en sera pas de même , et je vais ire des arrangements pour qu'il n'y ait rien à redire au jeu de la mr. Ferdinand m'a mandé qu'il était très-bien; j'avoue que je n'en lis pas rassurée, surtout d'après ce que me mande ma chère maman. B n'ai point d'expression pour remercier ma chère maman et de la i>iité de son souvenir et de la manière dont elle me la marque oor mon jour de naissance; je n'avais pas besoin de cette nouvelle fenve pour sentir que je ne pourrai jamais lui témoigner la re- >iuiaissance et la respectueuse tendresse que je lui ai vouée pour tvie.
Paris, 19 nocemlyre. — Sacrée majesté, Pendant le séjour de la Htt à Fontainebleau, il ne s'est presque pas passé de journée oîi je ïkîe eu occasion de voir la reine et de lui parler, mais pour éviter ^ répétitions trop fréquentes, et pour t&cher en môme temps de ^ttre un peu d'ordre dans l'exposé d'un nombre de conversations ^dquefois intéressantes, souvent frivoles, et toujours fort variées ^ leurs objets, je crois devoir commencer par citer le texte que ^ établi dans une de mes- premières audiences, et duquel je ne me Î8 jamais écarté dans les suivantes, en appuyant plus ou moins
l) CTest-à-dire qui toub toarmente. Voir notre introdaction, tome I, pftge X, note. III. »
sur l'importance de la matière selon les dispositions du moment ou moins favorables.
Le surlendemain du départ du courrier d'octobre, m'étant i de bonne heure chez la reine, elle daigna me faire voir des cab à l'entresol, nouvellement joints à ses appartements, et où 1< tistes en différents genres ont épuisé tout ce que la magnificen< recherche et le goût peuvent produire de plus curieux (1) et de agréable. J'observai qu'il m'était de bon augure de voir que eût ménagé à la reine un lieu de retraite aussi charmant, et di elle serait sans doute portée à user, en se dérobant quelquefo bruit et aux dissipations, pour se livrer à des occupations util aux réflexions qu'exigent les circonstances nouvelles et si înt santés dans lesquelles S. M. se trouve maintenant. Ce préau me conduisit tout naturellement à parler du roi ; je représenta les dispositions physiques et morales de ce prince s'étant enfin nifestées d'une manière si désirable et si longtemps attendu reine se voyait parvenue à l'époque qui va décider et fixer pou mais les destins de son mariage, que tout dépendait du soin que { prendrait de mettre à profit un moment si précieux , que le roij son caractère propre, et par l'effet d'une disposition héréditaire sa famille, deviendrait à coup sûr un homme d'habitude , que i rellement vertueux et tranquille, les passions n'auraient point de sur lui s'il trouve dans l'état du mariage cette paix et cette fél qu'il procure, lorsque des époux savent se rendre réciproquemen cessaires l'un à l'autre par des rapports de goût, d'affection € confiance ; que le vrai moyen d'établir solidement une telle po8 serait que la reine (au moins pendant un certain temps) ne qi presque jamais le roi ni de jour, ni de nuit, qu'elle ne s'occup&t quement que des moyens de lui plaire , de l'amuser et de l'intére que, pour peu que la reine s'écartât de ce système, il pouvait e sulter de grands malheurs, puisque le roi souvent seul, aband à lui-même, ennuyé du travail, et ne trouvant point dans son auj
(1) On pent tonjours admirer à Fontainebleaa Télégance de ces appartements de ' Antoinette. Le plafond de la chambre à concher date de Louis XIII ; mais toat le de la décoration fut exécuté pour Marie- Antoinette sous la direction de Tarchiteoto seau ; les peintures du boudoir et du salon de musique ou salon du jeu de la reine w Barthélémy, élève de Boucher. Un escalier dérobé conduit dans un petit cabinet déoon le goût oriental, qu'on appelait le boudoir turc.
épouse les ressources qu'il doit s'en promettre , pourrait alors se livrer à des goiUs de galanterie semblables à ceux de ses aïeux, et que la perversité et l'intrigue ne seraient que trop promptes & favoriser; que si cela arrivait, alors tout serait perdu, et qu'il ne resterait à la reine que les regrets de n'avoir pas profité du temps où il dépendait d'elle de se rendre maîtresse absolue du cœur de son époux et du pouvoir souverain. Je fis voir en même temps combien la route que la reine avait à suivre était facile, puisqu'il ne s'agissait pas même à beaucoup près du sacrifice entier de ses amusements, mais seulement de les régler en évitant quelques écueils que j'indiquai. J'observai de plus que cette méthode raisonnable était la seule qui pût rendre les plaisirs vraiment agréables, tandis qu'une dissipation mal ordonnée et sans bornes rendait tous les amusements insipides ; que, pour se convaincre de cette vérité, la reine n'avait qu'à se consulter elle-même, et qu'elle conviendrait qu'en cherchant toujours les plaisirs, elle ne rencontrait la plupart du temps que de l'ennui, ce que je prouvai à S. M. par les aveux qu'elle a daigné me faire en différents temps. Tout ce que je pus dire sur ce chapitre ne produisit pas grand efi'et dans le moment oii je parlais ; je fus cependant écouté avec patience et sans apparence de dégoût. La reine me fit quelques objections très-vagues, je n'y répliquai qu'en la suppliant de me pennettre de revenir souvent sur les mêmes matières, que je croyais démontrées jusqu'à l'évidence.
La tenue de la cour a été cette année à peu près la même que dans les voyages des années précédentes; cependant, en suivant les mêmes usages pour le fond, ils ont éprouvé dans leurs formes des changements qui les ont fort dénaturés. Le jeu de la reine a eu lieu trois fois la semaine, les dimanches, les mercredis et samedis ; c'étaient ci-devant des occasions de représentation et d'étiquette, l'on jouait alors au cavagnol ou au lansquenet ; mais cette année ce même jeu ayant été converti en un i)haraon très-cher, où il était libre à un chacun de jouer assis ou debout, sans exception de personnes ni de ïangs. Il s'ensuivait que l'on n'apercevait plus la moindre apparence de cour dans ces moments-là, et que l'on n'y voyait qu'une confusion peu décente. En revenant à mes principes de combiner au moins les amusements avec une sorte de dignité, j'ai souvent représenté à la reine, que puisqu'elle jouait tous les soirs après souper au pharaon chez la princesse de Guéménée, ce serait une bien petite
privation pour S. M. de laisser subsister le jeu de la cour sur l'ancien pied de représentation , que d'ailleurs le gouvernement ayant reconnu le danger des jeux de hasard et cherchant à en arrêter les progrès^ il était inouï et scandaleux que ces mêmes jeux fussent établis chez la reine précisément pour remplir des moments consacrés à l'étiquette (1). La seule réponse que j'aie obtenue à cette remarque, a été « la crainte de s'ennuyer (2). »
Avant le voyage, la reine paraissait décidée à tenir la cour sur un pied tout différent, et à lui rendre la forme brillante et convenable qu'elle a toujours eue à Fontainebleau dans les temps précédents ; mais aucun point de ce projet ne s'est effectué. Les autres années, la reine soupait chaque semaine une ou deux fois en demi-public avec le roi, il n'y avait que les entrées de la chambre qui y fussent admises , ce qui formait un cercle des personnes les plus considérables de ce pays-ci sans aucun mélange. Ces occasions étaient entre autres très-précieuses pour moi, parce que le roi avait la bonté de me parler pendant presque tout le temps oîi il restait à table, ce qui devenait un des seuls moyens de conversation possibles avec ce monarque- Cette année il n'y a pas eu un seul de ces soupers ; ceux des cabinets avaient été suspendus pendant quelque temps, mais ils ont repris le 21 octobre, et ont continué tous les mardis et jeudis. H y aurait eu beaucoup à redire sur le choix des personnes appelées à ces soupers; les jeunes gens, et particulièrement ceux qui aiment le gros jeu, ont eu une préférence marquée. D'ailleurs, hors les charges de cour en hommes et en fenmies , et une grande affluence de jeunes gens et d'Anglais, il est venu cette année de Paris moins de personnes de marque qu'à aucun des voyages précédents.
(1 ) Le publie ne manquait pas de relever ce scandale. « On a joué un jeu d'enfer 4 Fontainebleau : le duc de Chartres en est pour 30,000 louis, » écrit Métra, Correspondance secrètCf tome V, page 278. — Ce passage se retrouve textuellement dans la Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, etc., publiée par M. de Lescure, tome I, page 116.
(2) n est intéressant pour le caractère de Marie-Antoinette de voir le jugement que portait Joseph II sur cette passion du jeu qui semblait la posséder. H écrivait à Mercy : a Je suis vraiment fâché que nos raisonnements, surtout pour la fureur du jeu, aient si peu fait d'efEet sur l'esprit de la reine. Les alentours, sa dissipation, son besoin de plaisir et celui de trouver ceux qui lui en procurent contents et de bonne humeur, sont la seule cause de ses désordres , car au fond ma sœur n'aime pas le jeu. >• Lettre du 2 novembre 1777. — Le 2 décembre, il écrivait encore : » Je fais à ma sœur par ce courrier le tableau, en court, de ce que les Anglais 4 Vienne disent du séjour de Fontainebleau, qalls J comparent pour le jeu à Spa. » Correspondance inédite de Joseph II. Archives de Vienne. ^
Il n'y a point eu de jours constamment fixés pour les chasses, et on s'est réglé à cet égard sur le temps qu'il faisait, et qui a été plus froid et plus rude qu'il ne l'est communément dans cette saison. La reine a presque toujours accompagné le roi à ces chasses , il s'y est trouvé moins de cohue, et cet objet d'amusement a eu cette année une forme beaucoup plus convenable. Jusqu'au 25 du mois dernier, la reine a voulu chasser à cheval ; mais, sur les représentations de son premier médecin, elle a suspendu de nouveau cet exercice trop violent, et s'est engagée de s'en priver dans tous les temps où il y aurait à soupçonner qu'il pût devenir dangereux.
Le répertoire ci-joint expose le nombre des spectacles ainsi que les jours où ils ont été représentés à la cour ; la reine s'y est toujours rendue en petite loge suivie de celles de ses dames qu'elle affectionne le plus, et au nombre desquelles se trouvaient régulièrement la princesse de Lamballe et la comtesse de Polignac. Monsieur et Madame, M"° la comtesse d'Artois et Mesdames de France se rendaient dans les deux grandes loges de représentation. Le roi, qui ne venait point régulièrement au spectacle, ou qui souvent n'y arrivait qu'à la fin, allait dans la petite loge de la reine. S. M. a été quatre ou cinq fois au théâtre de la ville, où une troupe de province jouait la comédie française; ce spectacle qui se donnait tous les jours, quoique très-médiocre, a été fort fréquenté, par la seule raison que la reiûe avait daigné l'honorer de sa présence.
On a eu lieu de remarquer que le goût de la reine pour les courses de chevaux était considérablement diminué, et que S. M. ne s'y rendait que par complaisance pour M. le comte d'Artois, qui faisait de ce jeu un des objets essentiels de ses occupations. Toujours malheureux dans ses paris, il les a perdus presque tous, et la manière turbulente avec laquelle il en marquait son chagrin excitait parmi les spectateurs beaucoup de scandale et de propos. Au reste, les apprêts et la forme de ces courses ont été les mômes que l'année dernière : elles étaient précédées d'un grand déjeuner où une foule de gens mal vêtus se trouvent pêle-mêle beaucoup trop rapprochés de la reine et des deux princesses ses belles-sœurs.
Après avoir exposé sommairement les différents articles d'amusements publics que la cour s'est procurés à Fontainebleau, je dois mettre sous les yeux de V. M. ce qu'il y a de plus particulier dans la distribution et l'emploi des journées de la reine. Elle se levait
entre dix et onze heures. Tontes les fois que je me présentais dans l'antichambre à ce moment-là, S. M. me faisait entrer chez elle et daignait s'entretenir avec moi, quelquefois assez longtemps. Le roi venait voir la reine et ne restait pas au delà d'un quart d'heure. Monsieur et M. le comte d'Artois arrivaient successivement ; le premier ne s'arrêtait pas longtemps, mais la visite du second était plus longue. La reine sortait ensuite en déshabillé, elle prenait souvent son déjeuner chez la comtesse de Polignac avant d'aller voir ou Madame, ou M"** la comtesse d'Artois, ou Mesdames de France. La toilette commençait après. S. M. allait à la messe ; au retour de l'église elle dînait dans ses appartements avec le roi, hors les jours de chasse où il n'y avait point de dîner. Ces repas ne duraient guère plus d'une demi-heure; quelque prince ou princesse de la famille royale survenait. Après ime autre demi-heure de conversation, le roi rentrait chez lui, et la reine restait seule ; alors S. M. se rendait quelquefois, quoique rarement , chez la princesse de Lamballe, mais plus souvent et presque habituellement chez la comtesse de Polignac, qui avait son logement au château fort près des appartements de la reine. Les séances chez cette comtesse étaient fort longues et ne finissaient que pour aller au spectacle ou au jeu, jusqu'à l'heure du souper, qui avait lieu chez Madame ou chez M""" la comtesse^s d'Artois ou dans les cabinets , mais jamais chez la reine, à l'exception du dimanche, oîi le grand couvert se tenait chez S. M. Après leia souper, la reine allait jouer chez la princesse de Guéménée et y veil— lait plus ou moins tard, quelquefois jusqu'à deux heures après mi nuit. Cette distribution habituelle des journées ne variait que po les heures employées à la chasse, ou aux courses de chevaux, ou quelques promenades à cheval ou en voiture ; mais le plus grand mi était que, dans cette même distribution, il n'y entrait aucun mome qui fût employé à des occupations sérieuses ou à des entretiens ticuliers avec le roi. Malgré cette dissipation non interrompue beaucoup plus forte que je ne l'ai vue dans aucim des voyages p cédents, la reine ne s'est point agréablement amusée, et elle a d gné me l'avouer. Elle a éprouvé une contrariété si suivie au jeu y perdant journellement qu'il y aurait eu lieu à en être entièrem dégoûtée. M. le comte d'Artois a trouvé plus de variété dans chances de la fortune, ses journées décidaient souvent de deux, trois mille louis de perte ou de gain ; il avait d'abord débuté par
gner en peu de séances près de cinquante mille écus, mais la fin du voyage lui a été moins favorable , et ceux qui ont le maniement de ses affaires sont toujours dans la crainte des embarras momentanés où peuvent les jeter les passions désordonnées et les dépenses de ce jeune prince. Il n'a à cet égard ni bornes ni mesure ; dans le moment présent, où il faisait travailler aux réparations du château de Saint- Germain que le roi lui a donné, il lui est venu en idée de rétablir également une grande maison de campagne qu'il a achetée dans la forêt de Saint-Germain et qui se nomme Maisons (1). Ces deux entreprises formées à la fois, et dont l'une des deux est manifestement inutile par la proximité des lieux, exigent une dépense de cinq millions pour les finir. Par-dessus cela, peu dejours avant le départ pour Fontainebleau, M. le comte d'Artois imagina de faire raser une petite maison qu'il a dans le bois de Boulogne et que l'on nomme Bagatelle (2), et de faire rebâtir de fond en comble, arranger et meubler cette même maison sur des plans nouveaux, pour y donner une fête à la reine quand la cour quittera Choisy pour rentrer à Versailles. U parut d'abord absurde à tout le monde de vouloir tenter et achever une pareille entreprise en six ou sept semaines ; c'est cependant ce qui a été exécuté au moyen de neuf cents ouvriers de tout genre, qui ont été employés jour et nuit à ce travail. La circonstance la plus inouïe est que, comme les matériaux manquaient, surtout en pierres de taille, en chaux et en plâtre, et qu'on ne voulait pas perdre de temps à les chercher, M. le comte d'Artois donna ordre que des patrouilles du régiment des gardes suisses allassent à la découverte sur les grands chemins, pour y saisir toutes les voitures qu'elles rencontreraient chargées de pareils matériaux susdits. On payait sur-le-champ la valeur de ces matériaux ; mais, comme cette denrée se trouvait déjà vendue à des particuliers, il résultait de cette
(1) Le château de Maisons, sur la rive gauche de la Seine et sur la lisière de la forêt <le Saint-Oermain, fut bâti par Mansard au XVII* siècle; il appartenait au président de Maisons lorsque Voltaire, qui y travaillait à la Ilenriade^ faillit y mourir de la petite vérole. On nit que ce château existe encore, et a pris le nom de Maisons-Laffitte depuis qu'il a appartenu au célèbre banquier. Dans le parc, dépecé en petits lots, un grand nombre de ▼Olu ont été bâties.
(2) Enclavé dans le bois de Boulogne, Bagatelle n'était qu'un pavillon. H avait appartena 4 M"* de Charolais, de la maison de Coudé, jusqu'en 1768. Ce petit château existe encore : il fut acheté en dernier lieu par lord Hertford, qui l'a légué en 1872 à sir Ri cbud Wallace.
méthode une sorte de violence qui a révolté le public. On ne conçoil pas que le roi tolère de semblables légèretés, et mallieurensemeni on ajoute la supposition qu'elles ne seraient point souffertes saas If protection que leur accorde la reine. S. M. daigne souvent m^assurei qu'elle est bien éloignée d'approuver les imprudences du prince soi beau-frère , mais qu'elle n'a aucun moyen d'arrêter son inconduite La reine dit très-vrai quant au premier point, et j'en ai eu bien de preuves ; mais quant au second point, le grand moyen d'empéchei les désordres de M. le comte d'Artois serait de se refuser aux parties de plaisir qui en sont l'objet.
Pendant tout le séjour à Fontainebleau, je n'ai eu aucune remarque essentielle à faire sur l'intérieur de la famOle royale. Il y a régné assez de tranquillité et d'union, sans qu'il soit survenu des froideun ou des tracasseries ; Mesdames de France y ont mené une vie trèsretirée , elles n'allaient que rarement au spectacle ainsi qu'aux chasses, jamais au grand couvert ni au jeu de la reine ; elles ne voyaient S. M. qu'à des heures particulières; mais elles sont restées aussi tranquilles en propos qu'en actions. Monsieur et Madame, M. le comte et M"' la comtesse d'Artois et M"*' Elisabeth allaient assez régulièrement le dimanche en public au lever de la reine et suivaient S. M. è la messe ; c'était un moment où la cour était bien tenue ; il n'en était paj9 de même le soir.
Dans une de mes dernières audiences, S. M. me permit de le: faire le résumé de son voyage, et elle daigna convenir qu'elle n'es avait tiré aucun parti réel ni du côté des objets vraiment utiles, ni (■ côté des moyens de s'amuser agréablement, et que la somme de 1' nui avait surpassé celle du plaisir. Je pris la liberté d'assurer qu^ en arriverait de même partout et en toute occasion aussi longtem*^ que la reine exclurait de son système toute occupation solide, puis^" la parfaite oisiveté était un poison si dangereux à l'esprit et à 1' qu'il finissait par répandre du dégoût sur tous les agréments de la humaine.
Vers la fin du mois d'octobre, je fus attaqué d'un gros rhume me retint cinq jours dans ma chambre; aussitôt que la fièvre m' quitté, j'essayai de sortir pour aller chez la reine ; cela me réu^* assez mal, et je fus menacé d'indispositions plus graves qui m'ofc> gèrent à revenir à Paris quelques jours plus tôt que je ne me 1^ tais proposé, c'est-à-dire huit jours avant la fin du voyage, terr"^
d'ailleurs auquel tous les ministres étrangers quittent la cour. Le courrier mensuel étant arrivé dans la nuit du 14 au 15, et la cour partant ce même jour de Fontainebleau pour Choisy, je prévis qu'il serait impossible que j^* eusse audience de la reine, et je pris le parti de lui écrire en envoyant les lettres à Choisy. S. M. est venue dimanche à l'Opéra, et elle est rentrée à Versailles lundi matin. L'abbé de Vermond s'y est trouvé et a repris son service ordinaire. Les dernières journées du séjour à Fontainebleau ont été plus bruyantes qu'aucun autre moment du voyage. Il y a eu une dernière course de chevaux qui a été suivie d'une course de plusieurs ânes ; cette parodie n'a pas eu le succès que l'on s'en était promis (1). La reine a été à des bals masqués qui se sont donnés au théâtre de la ville et qui n'ont eu de remarquable que l'abondance de mauvaise compagnie qui s'y trouvait. Enfin, après tant de dissipation, il est à espérer que le séjour à Versailles va reprendre une forme plus tranquille et plus recueillie. Je m'y rendrai immédiatement après le départ du courrier, et me concerterai avec l'abbé de Vermond sur ce qu'il y aura de mieux & faire pour le service de la reine.
LVL — Mercy a Marie-Thi^rèse.
Paris, 19 novembre. — Mon très-humble rapport ostensible contenant quelques articles dont l'éclaircissement m'a paru devoir être réservé à V. M. seule , je vais l'exposer dans ce rapport séparé, et je commencerai par observer que mes représentations sur la nécessité d'être autant que possible avec le roi, de l'amuser et de l'intéresser, ne produisent pas l'effet désirable sur la reine , parce qu'elle se fonne une trop mince idée du caractère et des facultés morales de son ^poux. Elle le croit trop apathique et timide pour supposer qu'il puisse jamais se livrer aux désordres de la galanterie. La reine en est si persuadée qu'il lui est arrivé de dire & quelques gens de ses entours qu'elle ne serait ni en peine ni bien fâchée que le roi prît quelque iuclination momentanée et passagère, attendu qu'il pourrait acquérir
(1) On lit pourtant dans la Correspondance de Métra : « La course des ânes a eu lien et nous a beaucoup plus amusés que ceUe des chevaux. Le paysan propriétaire de Tâne vietorienz, et qui Ta monté, a reçn cent écus en argent et un chardon d'or. » Tome V, page Î62.
par là plus de ressort et d'énergie. J'ai fortement représenté à la reine qu'il n'y avait point à badiner sur ce chapitre, et 'qu'il était même infiniment dangereux de se permettre d'en parler avec cette sorte d'indifférence, qui deviendrait infiniment choquante pour le roi s'il s'en apercevait, indépendamment des gloses et du mauvais usage que pourraient en faire ceux auxquels s'adressent de semblables propos. Je suis au moins parvenu à persuader la reine de cette vérité, et depuis ce temps elle n'a plus rien dit sur cette matière qui eût apparence de légèreté , mais elle n'en persiste pas moins dans ses opinions sur la faiblesse du caractère du roi, et elle lui en attribue beaucoup plus qu'il n'en a en effet. Les conséquences que la reine tire de ce jugement sont qu'ayant pris un ascendant décidé sur son époux, elle aura toujours les moyens de le maîtriser, qu'ainsi il ne ^i^^c reste plus rien ni à faire ni à désirer à cet égard, que le roi étant;::#^^fl3t peu sensible aux attentions , ce serait se gêner gratuitement que de^^e lui en marquer, et que, pouvant le gouverner par la crainte, cel méthode est aussi sûre, plus courte et plus conmiode que ne le serai' celle des soins et des égards. Cette importante matière a été l'objet de deux de mes audiences à Fontainebleau ; j'ai fait voir à la rein, combien elle était en erreur dans la façon de juger le roi, et encoi plus dans les conséquences qu'elle tirait de ce jugement, car, en mettant même qu'il fût bien fondé dans tous les points, je démoi trai que la reine ne parviendrait jamais à maintenir un ascenda^^znt solide sur l'esprit de son époux en continuant le système qu'elle a
suivi jusqu'à présent , puisque le plus puissant ou au moins le pi os
durable des moyens lui manquerait toujours, savoir la supériorité de connaissances et de lumières propre à se rendre nécessaire et à sczzdulager les embarras que le jeune monarque doit rencontrer joumeL dément dans le maniement des affaires. L'histoire de ce pays-ci rsme fournissait bien des exemples à citer pour démontrer jusqu'à TStidence que, de tous les moyens de crédit, le plus réel et le plus dcaJ»ble est celui qui tient aux affaires. Je jugeai par les réponses de 1» reine qu'elle avait été assez frappée de mon raisonnement. EUe xne parla des embarras qu'elle trouverait à s'instruire ; je répondis qn^ rien n'était plus facile à S. M., que, faisant venir habituellem^ût chez elle les ministres pour leur recommander ses protégés , si , au. lieu de congédier ces mêmes ministres dans l'espace d'une minute i elle prolongeait la conversation par des questions sur l'état de leur*
d<5partements, il n'était aucun d'eux qui ne fût très-empressé de cherctier à se faire valoir auprès de la reine, en lui exposant toutes les xiotions les plus étendues, et que, par cette méthode ni ennuyeuse ni p^Snible , S. M. se trouverait en peu de temps assez au fait de toutes choses pour pouvoir en causer avec le roi, et pour influer dans tout que l'administration a de plus important. Ceci n'était dans le fond 'une répétition de ce que j'ai si souvent exposé à la reine ; mais le u d'attention qu'elle donne aux objets sérieux établit la nécessité dj& lui répéter souvent les mômes remarques. Alors il arrive quelquefois qu'elle s'approprie certaines idées , en oubliant qu'on lui en a pa.Tlé, et c'est ce qui m'est arrivé encore dans ce dernier voyage, nommément sur le chapitre du roi de Prusse, la reine m'ayant dit m:i jour sur la politique et les intrigues de ce prince tout ce que depxxîs assez longtemps je me suis occupé à insinuer à cette auguste Pï^îneesse sur la matière susdite.
Helativement au jeu, je ne puis assez répéter combien les progrès de cette dangereuse passion font journellement plus de tort à la reine, ^t:- c'est le seul article sur lequel elle n'admet aucunes représenta- '^ions. Le 25 d'octobre, S. M. avait perdu jusqu'au dernier écu ; le lendemain elle ordonna à son trésorier de lui apporter l'argent du mois de novembre, qui fut encore absorbé peu de jours après, indépendamït^ent d'une dette de cinq cents louis qui n'est point encore payée. A\x conmiencement du voyage de Fontainebleau, les banquiers avaient Retiré leur première mise et se trouvaient en gain de cent mille écus. I^ar quelques propos qui échappent de temps en temps au roi, et plus encore par sa contenance quand il arrive au jeu de la reine , il est ^isé de remarquer combien il se déplaît à voir un pareil abus enraciné à la cour. Le plus fecheux de ses effets consiste en ce qu'il tient ^a reine dans l'habitude des veillées , et qu'aussi longtemps que cela durera, le roi ne prendra jamais l'habitude de passer constamment l^ nuits avec son auguste épouse. Je me suis fort récrié contre les dangers d'une pareille tiédeur ; elle provient incontestablement de la difficulté que le roi trouve à saisir des moments où il pourrait être seul avec la reine. En effet pendant tout le voyage , hors quelques \^\ "^s^utfi de la matinée , tout le reste du temps était employé à une "^^^pation continuelle.
^on très-humble rapport ostensible ne fait qu'une légère mention ^® usités de la reine chez la comtesse de Polignac ; mais je dois
observer ici que, de tous les inconvénients, celui qu'occasionne cette favorite est sans contredit un des plus f&cheux. H m'est presque démontré que la reine ne lui cache plus aucune de ses pensées. Je soupçonne que cette comtesse a connaissance au moins d'une partie des lettres de V. M., et qu'elle est consultée sur les réponses qui y sont faites. D'ailleurs, informée de tout ce que l'on dit à la reine, cette favorite peut compromettre les serviteurs zélés de S. M., et cela porte directement sur l'abbé de Vermond et sur moi ; c'est aussi le motif essentiel qui porte l'abbé à des projets de retraite. Je n'ai dissimulé à la reine ni mes remarques ni mes réflexions à ce sujet. S. M., sans avouer ni nier l'étendue de sa confiance dans la comtesse de Polignac, s'est bornée à m'assurer qu'elle ne me nommait jamais. J'ob- servai que cette réserve était très-insuffisante, puisque rien n'étaito plus facile que de me deviner à la nature et tournure des choses quc^ je suis presque seul en mesure de dire & la reine ; que, comme parti— u culier, il m'importerait fort peu d'être compromis, mais que, comm^^ j ambassadeur de V. M., j'ai des ménagements à garder, et cela d' tant plus qu'il m'est évident que la comtesse de Polignac, entîè ment livrée au comte de Maurepas, ne lui laisse pas ignorer la moicra dre circonstance de ce qu'elle apprend de la reine. S. M. parut née d'un pareil soupçon, et voulut me prouver qu'il était faux, en disant que sa favorite connaissait très-bien le comte de Maurep et n'en faisait pas grand cas. Inutilement j'ai cherché à combattii^i) cette erreur, et je vois que la comtesse de Polignac se rend suspec^fe de jouer entre la reine et le ministre un rôle de fausseté qui p^cf avoir de ftcheuses conséquences.
La reine ne m'a point parlé de l'abbé de Vermond, et je m'étaà bien attendu à ce silence. S. M. connaît trop bien l'unité de principe et de langage qui existe entre cet ecclésiastique et moi. Par cette même raison, il eût été nuisible que je parlasse le premier sur cet article ; mais je sais que la reine a marqué plusieurs fois au médecm Ijassone un vrai embarras et regret de l'absence de l'abbé. Il est très-sûr que la reine lui conserve la plus entière confiance, maw il n'en a pas plus de moyens de persuader.
De toutes les idées que l'on cherche sans cesse à insinuer à 1* reine, il en est, je crois, fort peu dont je n'aie eu connaissance, «t il n'en est presque aucune que je n'aie trouvée ou inutile ou nuisible ou absurde. En cherchant à les détruire, je me trouve toigoTi^
obUgé de contrarier vis-à-vis de S. M. tout ce qu'on lui dit dans la journée, et je m'étonne moi-même que ce pénible office n'ait pas altéré la confiance et les bontés qu'elle daigne me marquer constamment ; c'est ce qui anime mon zèle et mon très-profond attachement pour cette auguste princesse. On lui avait persuadé en dernier lieu de demander au roi la propriété du château et domaine de Meudon. La reine avait vivement saisi ce projet et en était très-engouée. Aussitôt que j'en fus instruit, je ne tardai pas à découvrir le motif de cette insinuation ; elle partait d'une intrigue du sieur de Champcenetz, gouverneur de ce château (1). H avait appris que l'intendant des bâtiments proposait au roi de faire démolir Meudon, déjà à demi ruiné et entièrement inutile. Sur cela on crut que le seul moyen de sauver cet ancien château serait de le faire passer à la reine. En informant S. M. de cette menée, je lui fis voir combien il serait absurde qu'elle demandât cette maison royale , qui coûte quarante mille livres d'entretien annuel , et qui exigerait pour la rendre habitable plus de quinze cent mille livres en réparations. La reine m'a paru persuadée sur ce point, et j'espère qu'il n'en sera plus question.
Quoique dans le fond la reine n'ait jusqu'à présent rien perdu de Bon ascendant sur l'esprit du roi, et qu'elle soit parfaitement en mesure d'obtenir et d'eflfectuer tout ce qu'elle veut, cependant l'usage qu'elle fait de ce crédit, les objets minutieux auxquels elle l'emploie, le peu de suite qu'elle met dans tout ce qui n'est pas frivole, tout cela accoutume les ministres à craindre moins la reine et à se persuader que, pourvu qu'ils ménagent les favoris et favorites, ils n'ont nen à craindre de la part de S. M. Il résulte de là un double mal , d'abord celui d'augmenter le crédit des alentours , qui en abusent, et celui de diminuer la considération de la reine. Je lui ai exposé cette leinarque, en l'appuyant de quelques preuves ; j'ai fait voir aussi que cette vérité conmiençait à être assez généralement aperçue, qu'en conséquence le public se permettait plus de légèretés et de critiques -rm ^la reine qu'il ne s'en était jamais permis ci-devant, que dans ce trtfl ^5^^ cela tirait à des conséquences plus graves qu'elles ne le se-- ^eut peufc-être ailleurs , puisque la nation française, par un effet de il ^ Pétulance naturelle, a besoin d'être contenue par un peu de crainte,
'v I« inarquig de Champcenetz était gouverneur de Meudon et Bellevue. C'était le père ^'^'^'^iciite et poëte chansonnier.
sans laquelle elle oublie quelquefois le respect qu'elle doit à ses souverains. La reine conçoit très-bien ces vérités ; mais elle voudrait en combiner la pratique avec un système de dissipation qui est trop général. C'est toujours & l'événement d'une grossesse que je rapjx)rte l'espoir d'un changement heureux à cet égard, et ce sera alors que la reine sera ramenée d'elle-même à des idées qui jusqu'à présent ne lui sont pas présentées avec tout le succès désirable.
Sur le contenu de la très-gracieuse lettre de V. M. j'observerai que celle de la reine écrite de Fontainebleau manque pour cette fois de la bonne foi et franchise que j'ai toujours trouvées dans le caractère de cette auguste princesse , et dans le fait elle n'a rien rempli de ce qu'elle a mandé à V. M. Le roi était retourné passer la nuit chez la reine le 2 de ce mois ; le 3 la reine alla jouer et veiller une partie de la nuit chez la princesse de Lamballe , et S. M. passa la nuit du 4 au bal du théâtre de la ville , de façon que le lit à part recommença, le lendemain du jour où il avait cessé. Il est vraiment déplorable que la reine mette si peu d'attention à un point aussi important, et ce qui ajoute au mal, c'est que le roi, par complaisance et par faiblesse, quoique contre son gré , semble applaudir &*toutes les dissipations de la reine, et est presque le premier à les provoquer. La bonté infinie avec laquelle V. M. daigne envisager mon zèle le soutient et l'encourage ; il ne me laissera certainement rien omettre de ce qui peut devenir utile au service de la reine ; mais, vu la difficulté des moyens , il n'est presque possible que de pallier les inconvénients , sans parvenir à les écarter, au moins pour la majeure partie.
Il est plus que vraisemblable que le comte de Saint-Priest ne réussira pas dans son projet d'obtenir l'ambassade de Vienne, et si j'y voyais de l'apparence, je préviendrais sur l'article de sa femme, ainsi que V. M. daigne me l'ordonner.
J'ai inséré dans ma dépêche d'office ce qui a trait au coadjut^ur prince de Rohan. Je prévois que de longtemps il ne sera pas en mesure déjouer à la cour un rôle bien important ; mais je l'observerai de près, et, la reine persistant dans son éloignement pour ce prélat, il y aura peu à craindre de l'effet de ses intrigues.
Vienne^ 5 décembre, — Comte de Mercy, J'ai reçu vos deux rapports, l'ostensible et le réservé, du 19 du passé, par le courrier Zinner, arrivé le 1*' de ce mois.
Par l'un et l'autre de ces deux rapports je suis de plus en plus oonfirmée dans le sentiment que j'avais toujours du caractère de ma £lle. Comme elle n'est guère susceptible de réflexion , la conviction ne saurait non plus opérer sur son esprit, quelque docile qu'elle paraît être à vos remontrances , qui sont d'abord effacées par son goût clémesuré pour les dissipations et frivolités. Il n'y a peut-être que quelque revers sensible qui l'engageât à changer de conduite , mais xi^ 'est-il pas à craindre que ce changement n'arrive trop tard pour x-^parer les torts que ma fille continue à se faire par sa conduite inc^onséquente ? Sans lui faire dans ce moment de nouveaux reproches, me contenterai à lui faire comprendre ma tendresse maternelle, i m'anime toujours à lui donner des bons conseils et à l'engager «e prêter aux vôtres et à ceux de l'abbé de Vennond. [L'empereur compte la sermonner, mais il ne me communique ni î8 lettres ni ses réponses. Je ne saurais rien assurer, ]
Vienne^ 5 décembre. — Madame ma chère fille. Tous les courriers
V attends des nouvelles consolantes, mais elles tardent trop. Je sou-
ï^aite un temps abominable , pour que le roi ne chasse pas tant et se
fatigue, et que la reine ne joue pas les soirs, et bien avant dans la
ïi^it Cela est mal pour votre santé et beauté , très-mauvais vous sé-
P*^t du roi et très-mauvais pour le présent et l'avenir. Vous ne
^teg pas votre devoir de vous ranger selon votre époux. S'il est
^''^bon, cela ne vous excuse pas et rend vos torts plus grands, et
^tre avenir me fait trembler. Ne vous faites point d'illusion , ce jeu
*^e après soi très-mauvaises compagnie et actions dans tous les
P^ys du monde. Cela est reconnu. Il attache trop par l'envie de ga-
^% et on est toujours la dupe ; calcul fait, on ne peut gagner à la
^SUe, si on joue honnêtement. Ainsi, ma chère fille, je vous prie :
^^t de capitulation , il faut s'arracher tout d'un coup de cette pas-
sion. Personne ne peut mieux vous en conseiller que moi, qui étais dans le même cas. Si je n'obtiens rien sur vous, je recourrai un jour au roi même , pour vous sauver de plus grands inconvénients. J'en connais trop les conséquences , et vous perdez beaucoup dans le public, mais surtout chez l'étranger, ce qui m'est bien sensible, vous aimant si tendrement.
Votre frère (1) vous marquera une idée qu'il a de retourner par la France. C'est une idée bien creuse, car sa santé ne permettrait pas, conmie elle est à cette heure , d'y penser, et il y a encore bien d'autres réflexions, si cela vous conviendrait , et à quel temps, ( ayant sa femme avec) comment on le traiterait. Rien n'est encore décidé, au contraire ; mais je n'ai pas voulu le refuser entièrement, lui laisser ce plaisir en attendant , dont il se fait un grand ajuste titre. Je vous embrasse.
Versailles j 19 décembre. — Madame ma très-chère mère. Je ne veux pas ennuyer ma chère maman sur tous les contes et exagérations qu'il me paraît qu'on a portés à Vienne sur mon jeu ; je ne joue qu'au jeu public et d'étiquette de la cour, et, à conmiencer de cette semaine jusqu'à la fin du carnaval, il n'y aura jeu que deux fois la semaine.
Les bals ont commencé cette semaine ; comme j'étais très-enrhumée et que je commençais à avoir la colique, j'ai été au bal, mais je n'y ai fait que marcher.
Le duc de Bragance (2) est arrivé depuis huit jours ; je ne Tai pas encore vu ; j'en ai grande impatience pour parler avec lui de tout ce qui m'est cher de mon pays. Que j'aurais de joie de voir mon frère et ma belle-sœur ici 1 Pour les logements il n'y aurait pas d'embarras ; surtout venant au printemps ou au commencement de Tété, ils seraient fort bien dans ma maison de Trianon , et à Paris Mercy a une maison capable à les recevoir. Je crois bien qu'il y aurait plus
(1) Le grand-duc Ferdinand.
(2) Jean de Bragance, duc de Lafoens, né en 1719, servit pendant la gaerre de Bept ans comme volontaire dans Tarmée antrichienne. Après de lointains et divers voyages, il revînt habiter Lisbonne et y fat le fondateur de PAcadémie portugaise des sciences. H moumt en
embarras poar Tétiqnette j mais cela ne me parait pas impossible arranger d'avance ; j'en raisonnerai avec Mercy quand il viendra, s plus pressé et essentiel c'est la santé de mon frère ^ dont je suis fojours inquiète ; s'il pouvait être une fois en bonne convalescence, ' croîs que l'air de France pourrait lui faire du bien.
Ma chère maman voudra-t-elle agréer mes compliments et mes œux pour la nouvelle année ? Sa santé et sa satisfaction, c'est ce ue je désire le plus au monde ; que ne puis-je y contribuer comme
voudrais !
22 décembre. — Sacrée Majesté, Depuis le retour de la cour à
rsailles, tout y est rentré dans l'ordre accoutumé, et j'ai aujour-
luî peu d'objets essentiels à exposer sur ce qui concerne la reine.
L premier moment de son arrivée, S. M. pensa d'abord à l'abbé de
îTmond et le fit chercher. Cet ecclésiastique resta trois heiu*es dans
^ cabinets de la reine ; elle le traita avec une bonté extraordinaire,
i confia dans le plus grand détail jusqu'aux moindres particularités
' ce qui s'était passé pendant le séjour à Fontainebleau, et à cela
reine joignit, à plusieurs reprises, les témoignages de la satisfac-
^^ qu'elle avait de revoir l'abbé. Je m'étais bien concerté avec lui
Df tout ce qu'il y avait à dire à la reine ; mais, dans cette première
•ïice, l'abbé n'eut que le temps d'écouter sans qu'on lui laissât ce-
^ de parler. Le lendemain et surlendemain il eut des entretiens à
^ près aussi longs et dans lesquels il exposa à la reine toutes ses
'^^ons ; elles étaient parfaitement analogues à celles que j'avais
1 Occasion de rappeler à Fontainebleau. Leur objet sommaire ten-
•^t éprouver la nécessité indispensable de changer de système, et
® substituer quelque point de vue raisonnable et utile à la manière
•^cuge et frivole dont la reine emploie tout son temps. L'abbé de
^ond fit entre autres de fortes remontrances sur l'article des
^ de hasard ; il rendit compte des effets que ce scandale produi-
^t dans le public de Paris et de tout le blâme qui en retombait
"^ue uniquement sur la reine. A mon premier voyage à Versailles,
trouvai S. M. un peu frappée de ce qui lui avait été dit ; je repris
^ matière et obtins quelques petits changements qui diminuent
^al sans le faire cesser toutâ fait. La reine décida en premier m. 10
lieu que chez elle le pharaon serait borné, et que la mise au jeu ne pourrait pas excéder dix louis sur une carte. Toutes les femmes et une partie des joueurs se tiennent beaucoup au-dessous de ce taux ; ainsi la règle en question ne regarde que quelques gros joueurs quMl était essentiel d'écarter. En second lieu S. M. a déclaré que ceux qui ne seront point assis à sa table du jeu ne pourront mettre des cartes ni faire jouer leur argent, ce qui obvie au très-grand inconvénient de voir prendre part au jeu de la reine des gens qui n'étaient point faits pour y être admis. Ce nouveau règlement est observé depuis trois semaines ; mais, comme il gêne fort la manière de jouer de M. le comte d'Artois, il est toujours à craindre que Ton en revienne aux anciens abus. Cependant il me reste l'espoir que le jeu pourrait bien dans peu finir tout à fait fauté de banquiers. Ceux qui remplissaient cet office à Fontainebleau se sont retirés ; avec beaucoup de peine, il ne s'est trouvé pour les remplacer qu'un officier des gardes du corps nommé de Chalabre, et jusqu'à présent ce dernier n'a pu encore se procurer un croupier. Il a représenté que , sans ce secours, il lui serait impossible de continuer à la longue de tailler à une table très-grande, où un homme seul ne peut tenir les cartes et inspecter le jeu. Malgré l'empressement de plaire à la reine, per* sonne ne se présente dans cette occasion ; l'idée nationale sur le métier de banquier au pharaon a prévialu sur toute autre considération. Ceux qui taillaient auparavant s'excusaient sous le prétexte qu'étant admis aux soupers des cabinets, et en quelque façon dans la société la plus particulière de la cour, ils ne pouvaient se refuser à rien de ce qui contribuait aux amusements de la reine et de la famille royale. J'avais représenté dans le temps qu'au nombre des joueurs susdits il y en avait qui n'étaient point d'espèce à être admis aux soupers des cabinets , et que cette faveur ne devait pas gagner l'apparence de devenir une récompense du jeu. Les inconvénients que j'avais prévus n'ont pas tardé & se manifester ; mais ce sera toigours im grand bien r éel s'il en résulte des obstacles à la continuation des jeux de hasard.
Depuis trois semaines la reine a éprouvé à deux reprises différentes des moments de malaise, mais ces légères indispositions n'ont point duré vingt-quatre heures et n'étaient que des menaces de rhume qui n'ont point eu de suite. S. M. est venue en ville une ou deux fois la semaine, pour voir l'opéra ou la comédie. Quoique les
pectacles aient recommencé à Versailles aH petit théâtre de la cour, !l ilfl se donnent les mardis , jeudis et samedis, les bals chez la eîne ont également recommencé le 17, et auront lieu tous les merredis. S. M. était dans une sorte d'indécision sur la reprise de cet oartsementy qui commence à lui devenir assez indifférent. La reine 'a du goût que pour les bals masqués , elle se propose de venir sou* snt à ceux de TOpéra, et je crains Texécution de ce projet, ne fût* s que par la seule raison des risques que court la santé de la reine L allant de nuit de YersaiUes à Paris, dans une saison qui exige des -écantions, lesquelles deviennent d'autant plus indispensables que , possibilité momentanée d'une grossesse subsiste et entretient les as flatteuses espérances à cet égard.
n n'est d'ailleurs rien survenu de remarquable depuis un mois ans les habitudes ordinaires de la reine; ses liaisons avec M. le Kmte d'Artois sont à peu près les mêmes, ainsi que les préférences "s les bontés qu'elle daigne marquer à sa favorite la comtesse de PognsiC. Les lectures ou autres pareilles occupations sérieuses conauent à être fort négligées ; mais la reine donne im peu plus de oin et de temps à saisir dans la journée les occasions d'être avec le oi« ï^Uc marque aussi plus d'égards à M"^^' ses tantes , et il en redite plus d'harmonie et de liaison dans l'intérieur de la famille ^jrale.
Mardi 16 , à mon retour de Versailles , je trouvai ici le courrier Eoensuel qui me remit les ordres de Y. M. en date du 5 de ce mois. ILi^abbé de Vermdnd était venu passer deux jours en ville et retouri^t ce même soir à la cour. Je lui remis les lettres adressées à la r«Me, et ce ne sera qu'après le départ du courrier que S. M., selon Boo usage ordinaire, daignera s'entretenir avec moi sur le contenu de ces mêmes lettres.
Xa reine n'a presque pas dansé à son premier bal , par ménagenaent et réflexion sur l'état où il est à espérer qu'elle peut se trou- ^^^ d'un moment & l'autre. La reine est maintenant fort en garde filtre toute imprudence relativement à cet important article, et elle prévient même les représentations qu'on aurait à lui faire à cet
•*-^ duc de Bragance, qui est ici depuis quelques jours, n'a pas en- ^'^ été présenté à la cour. La reine se propose de lui marquer une ^ïité distinguée.
148 M£RGY A MARIE-THÉRÈSE.
PariSy 22 décembre. — Je vois maintenant la reine fortement occupée du désir et de l'espoir d'une grossesse ; la persuasion d'une possibilité certaine fixe davantage ses idées^ et je t&che de profiter de cette heureuse conjoncture pour faire voir qu'enfin le moment est arrivé où la reine doit indispensablement réformer son système moral d'une manière convenable à sa position physique, en se livrant aux réflexions que comporte l'état d'une grande princesse, reine et mère de famille, et en ne s'occupant des frivolités qu'autant qu'elles doivent servir à une dissipation modérée et raisonnable. La reine m'écoute avec un peu plus d'attention, parce que sa propre expérience lui prouve que j'ai prédit des vérités qui commencent à se faire sentir. La reine a daigné m'avouer depuis peu que son goût pour le jeu diminuait, que les bals, les spectacles lui devenaient assez indifilSrents , et que souvent elle était embarrassée de trouver des moyens qui la garantissent de l'ennui. J'ai fait observer que tout cela était une conséquence nécessaire de l'abus des amusements, que la reine, avait à cet égard épuisé toutes ses ressources, qu'il fallait en venir à se procurer des occupations attachantes par leur utilité réelle, parce qu'au défaut de cette méthode il était inévitable de tomber dans un dégoût général, qui répandait un ennui le plus fSSk^heux sur le reste de la vie.
D'après l'ordre que m'annonce le baron de Pichler de rendre à V. M. un compte séparé sur le projet du voyage de S.A. R. Mgr l'archiduc Ferdinand dans ce pays-ci, j'observerai d'abord que la reine n'a vu dans ce projet que la joie d'embrasser son auguste frère, et le plaisir de faire connaissance avec M"® l'archiduchesse. Le premier de ces mouvements a été dicté par un vrai sentiment, et le second par la curiosité. Je fis voir à la reine que la présence de Mgr Tarichiduc ne causerait certainement ni difficultés ni embarras, mais qu'il n'en était pas de même à l'égard de M"*' l'archiduchesse. J'observai que les formes d'incognito si faciles à garder par un prince , deviennent presque impraticiibles pour une princesse. De là je déduisis mes remarques sur la tournure personnelle des deux princesses piémon taises, de leurs époux, de Mesdames de France, et j'en conclus des difficultés assez graves de placer, sans blesser les con-
venances , une archiduchesse vis-à-vis de tous ces, personnages. Je n'oubliai pas les princesses du sang, leurs prétentions, leur jalousie entr'elles, laquelle serait plus excitée encore par la présence d'une nièce de la princesse de Conti. Je rappelai les incongruités qu'avait éprouvées ici la princesse des Deux-Ponts, princesse de Saxe, et quoique, ni de près ni de loin, il n'y eût de comparaison à faire de ladite princesse à une archiduchesse, j'ajoutai que l'on connaissait assez l'absurdité des princes et princesses du sang dans leurs étiquettes pour se tenir assuré qu'ils ne feraient pas les exceptions et différences que le cas prescrirait, et qu'ils avaient déjà fait preuve de leur ineptie à cet égard lors du voyage de Mgr l'archiduc Maximilien. La reine , quoique frappée de mes remarques , me dit que je pourrais chercher des moyens avec le comte de Maurepas et aplanir ces difficultés. Je répondis qu'elles n'étaient pas du ressort d'une aimple négociation avec le ministre , et que, dans un pays où les princes du sang ont chacun leur parti dans la noblesse , et où les objets de cette nature tournent ordinairement en tracasseries, il n'y a que la voix souveraine qui puisse en imposer ; à quoi j'ajoutai que la reine ne s'était malheureusement pas encore mise en mesure de faire entendre cette voix. Entre temps si le voyage susdit s'effectue , il ne sera rien omis de ce qui pourra convenir à sa meilleure réussite possible et à l'exécution précise des ordres de V. M.
La reine ne m'a rien dit encore du contenu de la lettre de S. M. l'empereur, mais je ne tarderai pas à en être informé. J'ai vu que la reine était embarrassée de l'article de la lettre où V. M. annonce qu'elle pourrait un jour s'adresser au roi lui-même pour faire cesser ks jeux de hasard. Après le départ du courrier, j'irai renouveler à la reine mes très-humbles instances pour qu'elle veuille bien se ménager sur l'article des bals, et particulièrement sur les promenades au 1^ de l'Opéra. Des voyages nocturnes dans cette saison rigoureuse peuvent avoir les effets les plus làcheux, et, dans l'état actuel des ^koses, la reine ne peut savoir d'un jour à l'autre le degré du risque qu'elle aurait à courir si elle se permettait la moindre imprudence, ''avouerai à V. M. que cette réflexion me fait toujours trembler, et ^ la grande vivacité de la reine et le penchant qui l'entraîne vers tout ce qui est objet d'amusement , je crois qu'il serait de la derrière importance qu'elle fût autant que possible retenue par les exhortations et les avis les plus sérieux et les plus répétés.
Vienne, ^janvier. — Comte de Mercy-Argcnteau, J'ai reçu par 1< courrier Morenheim , arrivé ici le !•' de Tan, votre lettre du 22 di passé. Je ne saurais me rassurer sur les apparences de grossesse ^ dont ma fille pourrait se flatter de temps en temps que lorsqu'ell aura mis un enfant au monde ; entre temps il serait toujours borqu'elle prît des ménagements convenables, vu l'état où elle pourraPse trouver & la fin. Cet événement serait plus consolant encore s' influait dans le changement de son train de vie ; mais, pour mN convaincre, il me faudra toujours des preuves réelles. Je ne suis satisfaite des modifications que ma fille pense mettre dans la coni nuation du gros jeu ; pour déraciner un abus auquel elle tient fort, il faut couper tout court. Je suis trôs-contente de Lassone et sa lettre.
Ce n'était qu'une idée creuse , que j'avais d'abord formée, de fi passer par les Pays-Bas et par la France mon fils Ferdinand, à retour en Italie, ayant surtout aperçu qu'il aurait été flatté de t Bruxelles et Paris. J'entre dans les observations que vous faites les difficultés dont ce voyage ne laisserait pas d'être accom] et je ne vous ferai point paraître vis-àrvis de ma fille en ce qui a r port à cet objet.
L'électeur de Bavière vient de mourir ; événement bien fataL ^t
auquel j'ai toujours souhaité de ne pas survivre (1). Le roi dePrŒ-^^^*^
(1) L'électeur de Bavière, Mazimilien-Joseph, mourut le 80 décembre 1777 ; il ne point d'héritier direct. Son successeur devait être rélecteur palatin, Charles -Théodoie F pendant plusieurs princes allemands élevaient des prétentions sur diverses parties de V^ torat de Bavière : les plus importantes étaient celles de l'Autriche, qui faisait rtâfAr droits remontant au quinzième siècle sur plusieurs districts. Dis avant la mort de lien-Joseph, le cabinet de Vienne avait songé & assurer ces droits par une oonTentkm
des
ne laissera sûrement pas de s'opposer à nos vues d'agrandissement, et de lâcher de nous enlever la France, où il a nombre de partisans, et où il ne cesse pas de nous rendre suspects et de se faire valoir. L'électrice douairière de Saxe^ aussi intrigante que violente, voudra encore poursuivre ses prétentions sur les biens allodiaux de la Bavière (1), et, pour y réussir, ne sera apparemment pas éloignée de se jeter dans le parti de nos ennemis. Rien ne saurait être plus heureux que de prévenir une gaerre sanglante par un accommodems amical avec la cour Palatine, de concert avec nos alliés. «Te serais inconsolable de voir écrouler notre système vis-àrvis de la France, par des troubles occasionnés par les différends sur la succession de Bavière.
Vienne, 5 janvier, — Madame ma chère fille. L'idée seulement qu'un courrier puisse me porter la nouvelle d'une grossesse me met kors de moi, de consolation et d'impatience ; à soixai^te ans on n'a guère plus à attendre, et ma tendresse pour vous et pour le roi même me fait radoter. Que je crains cet éternel carnaval , qu'il ne mette encore des entraves nouvelles ! Ne dois-je pas déclarer la guerre à toutes ces continuelles dissipations, qui nous privent d'un point A essentiel, et qui tirent après soi tant de propos si peu convenables pour ma chère reine. Les bals chez vous sont convenables, et on doit se dissiper et les autres, mais ceux de l'Opéra ne le sont point
avee Charles-Théodore. Celui-ci, content de s'assurer la tranquille possession du reste, contt&tait à abandonner les districts réclamés ; cette négociation n'était pas encore achevée «XBqoela mort de Télecteur vint en presser la conclusion; la convention fut signée le 8 jan- ^JM: 1778, et sur-le-champ les troupss autrichiennes prirent possession des districts cédés. ^001 Terrons s'accuser de plus en plus, dans les lettres suivantes, les vues diverses de Jo- Kph II et Marie-Thérèse dans cette affaire. L'empereur n'y voyait qu'un <c arrondissement pwir U monarchie d'un prix inappréciable » et se flattait que « ce coup pourrait réussir *^ gaerre » (Lettres à Léopold du 5 et du 12 janvier). Pour Marie-Thérèse, elle doutait de tt solidité des droits qu'on voulait faire valoir, souhaitait éviter au moins les moyens violents, Ci craignait par-dessus tout une nouvelle guerre avec la Prusse et la rupture de l'alliance "* 1» France. Voir notre Introduction, page XX XVI.
(i) L'électeur de Saxe réclama en effet du chef de sa mère, Marie-Antoinette de Bavière , ^ bieiii allodiaux montant à quarante-sept millions de florins. U s'allia au roi de Prusse *t, dtts ht courte guerre qui suivit , lui fournit vingt-deux mille hommes ; la paix de Tescbeii léduisit ses droits à six millions de florins.
du tout. Vous avez déjà éprouvé Tannée passée les inconvénients : ils m'ont causé de cruels chagrins'; mais cette année , où nous avons de si grandes espérances que d'un jour à l'autre vous pourriez . être enceinte, il serait impardonnable de vous exposer, d'aller à la nuit pour cette raison et saison à Paris, où jamais reine de France ne s'est produite, laissant le roi seul à Versailles. Votre santé doit en souffrir ; elle ne vous appartient à vous seule , il faut la ménager pour nous et pour l'État. Ma chère fille 1 je vous conjure, tirez-moi de cette inquiétude et conservez-vous. Je mérite par ma tendresse un peu de condescendance et consolation.
Nous venons d'apprendre la mort de l'électeur de Bavière; j'en suis bien fâchée ; Mercy est informé tout au long pour vous en informer, et je vous prie de l'écouter avec attention. Il s'agit du repos de l'Europe, de l'amitié du roi, qui m'est doublement chère pour le tendre lien qui unit nos intérêts politiques, qui doivent être à jamais indissolubles, et nos neveux même doivent en ressentir les eflfets. Dans l'instant on m'annonce l'heureuse délivrance de la grande-duchesse (1), d'un prince. J'en sens la joie et la partage sincèrement; mais je n'ai pu l'entendre sans faire des vœux que , dans cette année le bon Dieu m'accorde de ma chère reine la même consolation. J'avoue, je raffole de cette idée, et tout ce qui peut la retarder m'es odieux.
L'idée de Spa pour votre frère (2) n'a plus lieu; vous vous sou viendrez que j'ai taxé le désir de ce voyage creux ; il n'aura plus lie et ils retourneront tout droit chez eux. Je ne le trouve pas mieux d'autres le trouvent, je souhaite de me tromper ; mais il ne perd p l'idée d'en profiter une autre fois.
Mercy m'a envoyé une mesure pour un tableau que vous sou teriez avoir pour Trianon ; c'est l'opéra joué aux noces de l'empereu Je me fais le plus grand plaisir du monde de vous servir ; mais il faut une explication : il y en a deux, l'un l'opéra, l'autre le ballet cette petite reine était avec ses deux frères. Je crois que vous va driez avoir ce dernier ou peut-être tous les deux (3). Vous ser
(1) De Toscane.
(2) L'archidac Ferdinand.
(8) Ces deux charmants tableaux furent envoyés en effet à la reine, et ornèrent deux
neaux d'nn des salons de Trianon. Ils y ont été replacés dernièrement, d'après les indi* tions mêmes qai se trouvent dans cette lettre et les suivantes ; ils étaient précédemment
serrie ; mais dans ce cas il me faudra encore une mesure pour le second tableau 9 savoir de quel côté le jour vient, si cela doit être un cadre ou servir de tapisserie , attachée à la muraille. Je tâcherai que vous serez servie avant huit ans que j'attends, moi, votre portrait avec tant d'empressement; mais je ne les lâcherai pas avant de receToir ce cher et tant désiré portrait de votre part. C'est être vindicative ; mais la paix se fera facilement en voyant vos traits. Je vous embrasse.
Versailles, 15 janvier. — Madame ma très-chère mère, Mercy, qui est malade , m'a déjà fait parvenir en partie ce qui concerne la Bavière. Je vois avec grand plaisir que tout se passe amiablement , et que Talliance et l'amitié entre les deux familles ne seront pas affaiblies. Au premier moment de la mort de l'électeur, j'ai été saisie d'un mouvement d'inquiétude. J'ai été bien heureuse, car j'en ai été délivrée bien promptement ; il me fallait cela, car je sens que l'idée seule de brouillerie ferait le malheur de ma vie.
Tous les bals sont commencés partout ; je danse bien modérément i ceux de Versailles, et pour ceux de Paris, je n'y ai pas été.
Ma chère maman me confond par sa bonté pour les tableaux ; je
saurais jamais osé les demander, quoiqu'ils me feront le plus grand
plaisir du monde. Elle me met dans le plus grand embarras en
^'exposant à lui faire croire qu'il n'y a que mon, intérêt qui fait
avancer ces portraits , commencés et manques par tant de peintres.
we n'enverrai pas par ce courrier les mesures à ma chère maman ,
parce que le concierge de Trianon, o(i je compte placer les tableaux ,
^t absent. Je suis désolée que Ferdinand ne puisse pas venir; je
tétais déjà fait un si grand plaisir de le voir et de nous rappeler la
tendresse avec laquelle nous avons vécu dans notre enfance!
J'espérais faire partir avec cette lettre une boîte porcelaine que
J 41 jugée pouvoir servir à ma chère maman à ses petits dîners. Le
paquet est trop fragile pour aller par le courrier. Je supplie ma chère
ansée de VenaUlea, dans la galerie du second étage ; on ignorait qu'ils avaient été faits pour ie petit Trianon. Us représentent , Tnn une scène d'opéra, l'autre une scène de ballet, jouées ptr les jennes archidocs et archiduchesses pendant les fêtes données pour les noces do /owph IL
154 MARIE-ANTOINETTE A MAKIE-THÉRÈSB,
maman de vouloir bien l'agréer, avec cette bonté que je désire tant mériter et conserverjusqu'au dernier jour de ma vie.
Paris, 17 janvier. — Sacrée Majesté, Pendant ces derniers temps, les plus rudes de la saison présente, la reine est peu sortie de Versailles; S. M. a éprouvé quelques légères indispositions, qui n'ont été que momentanées, mais qui cependant exigeaient un peu de précaution pour en arrêter les progrès. Ces petites incommodités de la reine sont toujours des commencements de rhume qui finissent dans les vingt-quatre heures, mais qui reparaissent à la moindre occasioti , et qui indiquent une disposition à ce genre d'affection de poitrine. Les bals chez la reine ont eu lieu une fois la semaine; mais cette auguste princesse n'y a presque pas dansé, par ménagement et réflexion sur les circonstances possibles où cet exercice deviendrait dangereux. Quoique Madame n'ait aucun motif à prendre de semblables précautions , elle a cependant quitté la danse, pour laquelle elle a toujours eu aussi peu de goût que de moyens de s'en acquitter agréablement. En total, jusqu'à présent, les bals à la cour sont cette année trèsfroids et fort peu nombreux. La reine en paraît quelquefois un peu surprise et choquée ; mais il lui avait été représenté depuis bien longtemps ce qui devait en arriver à cet égard, dès lors qu'il s'établirait à Versailles une sorte de société qui , en s'appropriant tous les agréments de la cour, en excluerait le reste de la grande noblesse, et la mettrait dans le cas de se refuser à tout ce qui lui paraîtrait purement gênant. Les prédictions de ce genre ne se sont malheureusement que trop vérifiées ; jamais Versailles n'a été si désert ; même au jour de l'an, qui est l'occasion la plus marquée, il n'y avait pas cette année à la cour la moitié du monde que Ton était accoutumé à y voir autrefois. .
Le jeu subsiste jusqu'à ce jour sur le même pied, et a lieu deux on trois fois la semaine chez la reine, le reste du temps chez la princesse de Quéménée, et quelquefois chez la princesse de Lamballe. L'ordre plus décent établi à ce jeu s'est soutenu particulièrement chez la reine ; mais S. M. s'est considérablement écartée du projet de réduire le jeu à un taux plus modéré ; tout au contraire le mal a. empiré de ce côté-là, même par le propre exemple de la reine, qui
s'est ennnjée de cette modération. S. M. joue maintenant un jeu plus considérable qu'elle n'avait fait ci-devant ; \m des derniers jours de décembre, elle perdit trois cents louis dans la soirée ; le roi les paya le lendemain, et il se charge très-souvent d'acquitter pareilles dettes, auxquelles la reine ne pourrait pas suffire sans secours. Quelquefois cependant la fortune lui devient moins contraire, et il est des soirées oh la reine gagne quatre et cinq cents louis, ce qui nommément est arrivé ces jours derniers. Malgré cela, il n'en est pas moins vrai que cet amusement ruineux dérange les finances de la reine, au point qu'elle est obligée de se refuser aux actes de bienfaisance que lui dicteraient sa grandeur d'âme et sa générosité naturelle. Il n'y a plus de fonds maintenant pour ces sortes d'emplois , et cela est remarqué dans le public d'une manière désavantageuse.
Indépendamment des deux spectacles par semaine qui se donnent ï la cour, la reine va souvent à la Comédie de la ville de Versailles. On a bâti à cet effet une salle vaste et commode où l'on peut se rendre du château par un corridor de communication. La reine, les princes et princesses royales ont retenu des loges à ce théâtre^ oh le spectacle, aux frais d'un entrepreneur, est des plus médiocres. Comme la reine s'y rend sans aucune cérémonie, elle permet à quelques permîmes, qu'elle affectionne le plus, de venir lui faire leur cour dans w loge, et cette grâce a été plus expressément accordée au comte Va^ lentin Esterhazy, qui en jouit même aux différents théâtres de Paris îîiand la reine y vient. Cette distinction , qui n'était pas dans les liages de ce pays-ci , et qui était une prérogative exclusive pour les diarges de cour, a excité de la jalousie contre le comte Esterhazy, et înelque surprise parmi cet ordre du public qui fréquente ici habituellement les théâtres.
La reine a un peu repris la musique depuis cet hiver ; ce n'est pas cependant avec le même goût que par J e passé, mais plutôt pour tâ- ^er de suppléer au défaut d'autres moyens d'employer le temps. iWi ces moyens, ceux de la lecture ou d'autres occupations sérieoses et utiles n'ont point encore repris faveur et restent constamment fort négligés. Cependant il y a eu à cela quelque compensation ^ des entretiens de plusieurs heures par jour que la reine a eus tvftc l'abbé de Vermond, qui ne s'est absenté que très-peu de VerwûUes. Je dois aussi ajouter la remarque très-essentielle que la reine Wûtiiue à se conduire très-bien avec le roi, qui de son côté per-
siste à vivre maritalement dans le sens le plus exact et le plus réel.
La reine éprouve souvent des petits embarras à maintenir une apparence d'harmonie entre la princesse de Lamballe et la comtesse de Polignac. A mesure que la faveur de cette dernière augmente, celle de la surintendante déchoit, de telle manière qu'elle est enfin devenue un vrai objet de dégoût et d'ennui pour la reine. Cîomme cependant il convient de ne pas manifester trop ouvertement ce changement, la reine se gêne et passe de temps en temps avec la princesse de Lamballe des heures qui coûtent infiniment à S. M. D'ailleurs il n'y a pas eu parmi les alentours de la reine, depuis un mois, des tra> casseries de quelque importance, et entre la famille royale tout se maintient en assez bonne intelligence. M. le comte d'Artois reste dans ces mêmes errements de conduite et éprouve malheureusement toujours un peu trop d'indulgence de la part de la reine ; cependant S. M. lui permet un peu moins de licence, et c'est tout ce que Ton tk pu obtenir jusqu'à présent.
Le courrier mensuel arrivé le 12 m'a remis les ordres de V. Men date du 4 ; depuis le 5 j'étais retenu dans ma chambre par uic très-gros rhume , qui se convertit ensuite en un rhumatisme violent et douloureux avec une extinction de voix totale. Hors d'état de sortir, bien moins encore d'aller à Versailles , j'eus recours à l'abbé d- Vermond, qui était venu passer vingt-quatre heures à Paris ; il en r^ partit sur-le-champ pour aller porter à la reine les lettres qui 1^ étaient adressées. Quoiqu'encore assez mal rétabli de mon indisp^a sition, je me propose demain, ou le surlendemain, d'aller faire ik^ cour à S. M., et j'insisterai avec force pour obtenir qu'elle renoik^ • cet hiver aux bals de TOpéra. Depuis plusieurs jours que la terre ^2 couverte de neige, la reine n'a été, de ma connaissance, qu'une fSc en traîneau et s'est bornée aune promenade très-courte. M. le concx d'Artois avait arrangé plusieurs parties de ce genre, et il est venu 1 exécuter sur les boulevards et dans les rues de Paris. Cela ne s"*^ point fait sans que la reine ait été fortement sollicitée d'y assis't^^ et j'ai appris avec grand plaisir que S. M. s'y était refusée, petite privation a produit un bon effet parmi le public de Paris , en raison de son éloignement pour M. le comte d'Artois, voit j ours avec peine et critique les occasions où ce prince se trouve suite de la reine.
Paris j n janvier. — V. M. ayant daigné me marquer qu'elle ignorait le contenu de la lettre que S. M. l'empereur a écrite à la reine par le courrier de décembre, je crois devoir commencer par rendre compte de la substance de cette lettre, qui était d'une seule page, mais d'un style très-énergique et sévère. S. M. I. mandait que, d'a^ près le récit de quelques étrangers anglais, le jeu de la reine à Fontainebleau avait ressemblé à celui d'un tripot ; que l'on n'y avait vu qu'une confusion et un mélange indécent de personnes ; que M. le comte d'Artois et le duc de Chartres s'y étaient distingués tous les jours par quelques nouvelles impertinences , et qu'on y avait remarqué avec scandale les friponneries au jeu de la part de quelques ^mmes ; sur quoi S. M. I. dit à la reine qu'il n'usera pas ses yeux ik écrire sur cette matière, ainsi qu'il avait inutilement usé ses poumons à en parler ; qu'il souhaite & la reine toute sorte de bonheur is la continuation de son système de vie. La lettre finit cependant quelques expressions de tendresse et d'amitié. La réponse de la a été très-douce. Elle dit qu'elle n'a ouï parler d'aucune fri- , I>orànerie au jeu de la part des femmes ; que le duc de Chartres n'a jcixxiais joué au pharaon de la reine, que par là l'empereur peut voir fausseté des rapports qu'on lui fait. La reine se récrie sur la fatrop rigide avec laquelle son auguste frère envisage les objets. ^lle marque un vif désir d'avoir son estime et son amitié. La lettre ^^t terminée par des' témoignages de tendresse (1). J'ai à observer -*^*<ie8sus que la réponse de la reine ne se fonde que sur un échap- X^^toire, qui consiste à dire que le duc de Chartres n'a pas joué , ce
(^) Kercy eut communication de la lettre de la reine, datée da 20 décembre 1777, par Jo- II,qm loi écrivait le 5 janvier 1778 : « Je souhaite plus que je n'espère que la fureur du ^ tons les inoonvémente qui en sont la suite viennent à s'éteindre ; ma sœur m'a écrit la ici- jointe. » La lettre de Marie- Antoinette s'est retrouvée effectivement dans le fonds des ^P'^en de Mercy, et eUe est imprimée dans le volume Marie- Antoinette , Joêeph II und Leopold P^^Ué par A. d'Ameth, Leipzig, 1866, page 19. En voici un passage : k On serait bien surpris ^^ ^ voir nommer le duc de Chartres comme mauvais joueur ; il n'a pas joué nne seule fois . ^oyage chez moL Pour le comte d'Artois, je sais les propos qu'on lui a fait tenir : ils étaient ^^ ^^^«urdes qu'ils sont tombés d'eux-mêmes... Des friponneries de femmes je n'en ai vu, ni I ^^Hdn parler. La mauvaise compagnie, il y en a toujours eu un peu au jeu de la cour, p^T^^^^'oi^ j^'u^ ^ 1a table ronde , parce que c'est l'usage en France de laisser entrer tout le
158 MEBGT A MABIE-THÉRÈSE.
qui est vrai, mais ce prince était intéressé au jeu des autres j et sa <x)ntenance bruyante méritait bien Tépithëte que lui donne S. M. Tempereur. Quant à la façon peu exacte déjouer de la part de quelques femmes, la reine ne pouvait ignorer qu'il 7 eût des soupçons et des plaintes à cet égard.
Le plus grand mal que me &sse éprouver souvent ma misérable santé 9 c'est d'en supporter les effets dans des moments où je voudrais donner le plus d'activité à mon zèle. Je ne crains pas que rien soit omis dans la partie politique de mes devoirs ; mais, quand je ne puis parler à la reine, je reste dans l'inquiétude sur tout ce qui tient à la conduite momentanée de cette auguste princesse, et mes craintes ne sont que trop souvent justifiées.
J'étais tombé malade lorsque l'on reçut ici la nouvelle de la mort de l'électeur de Bavière. Cet événement excita d'abord un cri général de guerre, et les étourdis de Paris songeaient déjà à former leurs équipages. Quelque ridicules et absurdes que fussent ces propos, la reine en parut frappée, et, pour soulager ses inquiétudes, elle écrivit à la comtesse Jules de Polignac qu'elle craignait bien en effet que, dans l'occasion présente, son frère (l'empereur) « ne fît des siennes » (1). Ce sont les termes qui, dans les vingt-quatre heures, me ftirent rapportés par des voies au moyen desquelles rien ne peut m'échapper. Cet avis me fit beaucoup de peine, et je me hâtai d'éerire à la reine en lui représentant toutes les conséquences d'un propos de cette nature, puisque, s'il était connu des ministres français , ils ne manqueraient pas d'en conclure que la reine, loin d'adopter les vues de son auguste maison et de les soutenir, les craint au contraire et les désapprouve. Je fis voir que par là la reine manquait à V. M,, à son auguste frère et à elle-même , et qu'elle s'ôtait les moyens d'employer son crédit au maintien de l'union des deux cours. A la
(1) Harie- Antoinette ne se trompait pas en supposant que son frère accueillerait avec ^eur les ouvertures que lui offrait la mort de Télecteur de Bayière. Joseph II disait à Mercy dans cette même lettre du 6 janvier que nous avons déjà citée : et La mort de réleoteur de Bavière nous donne beaucoup d'occupation ; c'est une de ces époques qui ne viennent que •dans des siècles et qu'il ne faut point négliger. Le prince de Kauniti vous marquera saiM •doute nos arrangements préalables; un corps de 12,000 hommes va au plus tôt être mis ea marche pour se mettre en possession de ce que nous appelons la Basse-Bavière, et je croia que nous nous arrangerons même là-dessus avec l'électeur palatin. Gela ne plaira pas trop là où vous êtes, mais je ne vois pas ce qu'on y pourra trouver à redire, et les circonstances avec les Anglais y paraissent très-favorables. »
«ption da courrier, j'écrivis de nouveau à la reine, en la suppliant Youloir bien tenir le langage que je lui suggérais, soît vis-à-vis du y soit vis-à-vis de ses ministres , dans les cas où, en sa présence , lerait fait mention de la succession de Bavière. Je prévois que la ne se bornera peut-être à mander à Y. M. qu'elle se réserve de parayee moi sur Tobjet susdit; mais, comme cette auguste princesse ; prévenue, je suis maintenant certain que, dans Toccasion, elle ^era ses propos d'après les intentions de V. M. Tai des preuves constantes que la reine, au fond de son cœur, est m fortement et vivement attachée à tout ce qui intéresse son auste maison , et qu'elle désirerait d'j coopérer ; mais elle ne comle pas toujours ce désir avec les moyens de le remplir, et, par attention et séduction de ses entours, elle agit quelquefois contre 1 sentiment. Je dois en citer ici un exemple très-frappant. J'ai idu compte dans le temps à Y. M. de l'idée très-juste que, d'elleme , la reine s'était formée du danger qu'il y aurait pour le bien Talliance si le duc de Cboiseul rentrait un jour dans le ministère. pendant la reine, tout récemment, fbisant la conversation avec le ^ voulut démontrer que les ministres français actuels étaient faiis et ineptes, que tout allait mal dans leurs départements, et qu'il r avait que le duc de Choiseul qui fût propre à remonter les resrts du gouvernement. Cela fut dit cependant avec précipitation et 18 suite ; le roi ne répondit rien et la conversation finit. Cette sor- '• n'était que l'effet de quelques propos tenus à la reine par les rtisans du duc de Choiseul, et la reine répétait ces propos par inatttîon et sans un projet déterminé.
liOrsque mon très-humble rapport était écrit jusqu'ici, la reine a fait demander si je croyais qu'avant de m'avoir parlé elle dût xe mention à V. M. de l'affaire de Bavière , et que^ dans ce cas Qsse à suggérer la phrase. Je répondis que la reine ne pouvait se speuser de faire mention de cet article dans sa lettre, et que la preère phrase pourrait être : « Mercy, qui est malade, m'a déjà fait parvenir en partie ce qui concerne l'affaire de Bavière (1) » ; qu'enite il serait convenable que la reine ajoutât quelques réflexions et pressions qui marquassent l'intérêt qu'elle doit prendre à un objet
l]On a pu voir que la lettre de la reine da 15 janvier commence en effet par les mots iqnésicL
si majeur et si essentiel à son auguste maison. J'ignore ce que la reine aura écrit en conséquence de mon avis ; mais elle me témoigne être contente de la tournure que prenaient à Versailles les idées et les propos sur cette importante matière. Malgré ce que la reine croit voir à cet égard, il n'est cependant pas douteux que les mesures prises par V. M. dans la circonstance dont il s'agit ne sont pas vues ici de trop bon œil ; mais la France a tant de motifs qui la nécessitent à être prudente et sage qu'il n'y a pas à prévoir qu'elle puisse se livrer à de grands écarts. Peut-être que la conjoncture donnera ici tm peu plus de jeu aux machinations du roi de Prusse et à quelques petites intrigues avec la cour palatine ; mais il y aura moyen de parer à ces mouvements & mesure qu'ils seront aperçus.
La reine a retenu un service de porcelaine en dessins de Japon ; elle se propose de l'envoyer sur-le-champ à V. M. par les voitures publiques , le volume étant trop grand pour que les courriers puissent en être chargés. Ce service est d'un goût particulier et n'a été taxé à la manufacture de Sève qu'à trois mille et six cents livres (1).
Je me suis trop hâté en annonçant que la reine n'irait point en traîneau à Paris. S. M. y a été le 12 , accompagnée de Madame et d'une suite nombreuse, mais en très-bon ordre et en plein jour; les traîneaux n'ont passé que sur les boulevards , et point dans les rues. S. M. avait dîné au Temple, chez M. le comte d'Artois.
Vienne, ^l janvier. — Comte de Mercy- Argenteau, J'ai reçu votre lettre du 17 par le courrier Tamoczy, arrivé ici le 28. Par tout ce que vous me marquez sur la continuation du gros jeu, sur les distinctions accordées au comte Esterhazy, sur les tracasseries entre la princesse de Lamballe et M™* de Polignac , sur la faveur toujours prépondérante de la dernière , sur la préférence dont jouit le comte d'Artois ,
(1) Voir BUT les expositions que faisait tous les ans, à Noël, la manafacture, la note 8, page 543, de notre deuxième yolumo. — On disait également au XVIII* siècle Sève ou Sèvres. — On sait que la manufacture de Sèvres avait pour rivale celle de Saxe ; aussi trouTet-on aux Archives de Dresde, dans la correspondance entre Tenvoyé saxon à Paris, H. de Schœnfeld, et le ministre des affaires étrangères M. de Stutterheim, comme annexes à la dépêche en date du 27 octobre 1780, trois curieux mémoires relatifs à l'état de la manafacttire française.
lur les propos indiscrets tenus par ma fille au roi pour faire rentrer e duc de Choiseul dans le ministère^ etc., je ne vois que trop les mau- 'ais effets de sa légèreté et de son obstination à tenir à ses goûts et olontés. Je ne compte plus de pouvoir la détourner du gros jeu par les remontrances ; aussi me dispensé-je de les reprendre sur cet artile. Il n'est moyen d'extirper cet abus que de le couper tout court.
Ce que ma fille marque à l'empereur sur le duc de Chartres est me nouvelle preuve de son adresse à chercher et trouver des échappatoires, n serait plus intéressant sans doute, et dans ce moment où la ttort de l'électeur de Bavière amène une crise violente, plus nécesaire que jamais , que ma fille fît bon usage de son ascendant sur le "oi; mais comment peut-on s'en flatter tant qu'elle est enfoncée dans les l^èretés et dissipations habituelles ?
J'ai été bien frappée de la nouvelle de votre indisposition dans le loment où votre activité est tant nécessaire à mes intérêts et au bien e ma fille. Le maintien du système actuel m'intéresse à présent plus ae jamais, et je serais inconsolable si l'affaire de la succession de «ftirière allait interrompre mon union avec la France. Je vous com- Limiqne ci-joint mon plan sur la façon de s'y prendre [dans le prelier moment de la mort de l'Électeur] sans faire marcher d*abord les troupes (1). On n'a pas voulu suivre ce plan, et je me suis déchargée par conséquent de l'exécution d'un autre sur l'empereur et 8^ le prince de Kaunitz. Sans entrer donc dans quelque détail, je vous renvoie aux dépêches du ministre, en vous recommandant seulement d'employer toutes vos lumières, toute votre activité et tout ^^fre crédit pour le soutien de mon alliance avec la France.
ie l" février. — Madame ma chère fille, La maladie de Mercy ne levait venir plus mal & propos ; c'est dans ce moment-ci où j'ai be- ^^ de toute son activité et de tous vos sentiments pour moi, votre '''^^U et patrie, et je compte entièrement sur les représentations diflerentçg qu'il sera peut-être obligé de vous faire sur différents objets
}J ^oir dans Maria Theresia und Jimejth Ily par M. A. d'Araeth, tome II, page 170, la . Par laquelle rimpératrice engage Joseph II à employer tout au moins d'abord les ^plomatiques dans Taffaire de Bavière, au lieu de recourir tout de suite aux armes. lll. Il
162 MARIE-THÉRÈSE A MARIEANTOINETTE.
majeurs^ sur les insinuations qu^on fera de tonte part de nos dange* renses vues, surtout de la part du roi de Prusse, qui n'est pas délicat sur ces assertions , et souhaitant depuis longtemps de se rappro* cher de la France, sachant très-bien que nous deux ne pouvons, exister ensemble ; cela ferait un changement dans notre alliance, ce qui me donnerait la mort, vous aimant si tendrement, et j'étais touchée bien vivement de l'alarme que vous avez prise ; ce qui me rassure sur votre sujet et me fait en attendre tout le bon succès. Le roi de Prusse ne craint que vous, et j'avoue , cela me fait grand plaisir et doublement pour vous et pour nous. Notre alliance, la seule natu-^ relie et utile à nos pays , et serrée par des liens si tendres et par notre façon de penser, si nécessaire pour la religion et le bien de milliers de personnes et leur fortune, m'est très à cœur, et j'espère que,, par tout ce que Mercy vous pourra insinuer, avec le temps vous en connaîtrez l'utilité et le bien.
J'attends avec toute l'impatience les mesures pour les tableaux à vous envoyer. J'en suis très-occupée , de même de la boîte de porcelaine que vous m'envoyez. Nous avons un temps charmant, mais beaucoup de malades. Notre carnaval va son train , et comme votre frère paraît se remettre, je compte le renvoyer le carême à Milan, s'il n'arrive rien qui devrait faire changer. Je vous embrasse, ma chère fille ; que je ne puis-je prononcer bientôt : ma chère maman l On prie ici de tous côtés pour vous. Je suis toujours toute à vous.
Versailles j \^ février. — Madame ma très-chère mère, J'attends^ Mercy demain avec grande impatience. Il m'est trop essentiel de raisonner avec lui et de m'instruire pour dissiper les nuages qu'on pourrait donner au roi dans des mouvements comme ceux-ci , et le mettre plus que jamais en garde contre les insinuations perfides du roi de Prusse, qui certainement ne s'oublie pas ; voilà déjà cinq courriers de sa part depuis un mois.
Mes sœurs me parlent d'un peintre français qui est à Vienne, nommé Rosceline (1); il a eu grande réputation ici, quoique quel-
(1) Le peintre Alexandre Roslin n'était pas Français, mais Suédois; né à Malmo en 1720, il quitta de bonne heure sa patrie ; après plosieurs séjours en Allemagne et en Italie, il vint en
qoes-nns trouvent que son talent n'était pas pour les lessemblances; peut-être c'étaient ses envieux. Il paraît qu'il réussit fort bien à Vienne 9 et on désirerait fort que ma chère maman eût la complai-^ sance de se faire peindre par lui. S'il y réussissait , je serais bien sa plus ardente panégyriste ici, et j'espérerais que ma chère maman, qui a tant de bontés pour moi., aurait encore celle de m'en donner une copie.
Nos affaires avec l'Angleterre se brouillent beaucoup ; ils ont attaqué plusieurs de nos vaisseaux, et enfin on ne croit plus devoir cacher des dispositions qu'on fait ici pour repousser leurs insultes ; on arme à force des vaisseaux et on vient de faire marcher de l'artillerie et des troupes en Bretagne. Peut-être nos préparatifs les rendront plus sages ; il n'en est pas encore sûr que nous ayons une gaerre suivie.
Je viens de voir Mercy : d'après tout ce qu'il m'a dit et ce que je vois de mon côté, j'espère que les petits nuages qu'on a voulu répandre seront bientôt dissipés et ne causeront aucune altération dans l'alliance et la bonne amitié si utile pour l'Europe , et à laquelle personne ne peut s'intéresser plus de toute manière que moi.
C'est une bien bonne nouvelle pour moi que la meilleure santé de Ferdinand; je souhaite bien qu'elle se soutienne ; mais à moins que le temps ne soit bien beau , le carême me paraît bien tôt pour son départ. Je finis en renouvelant à ma chère maman mon respect et la tendresse de mon attachement qui ne finira qu'avec ma vie.
18 Jcvrier. — Sacrée Majesté, J'ai rendu compte sommairement, par ma dépêche d'oflSce du 30 dupasse, de quelques audiences qu'immédiatement après le départ du courrier de janvier j'avais eues chez la reine , et des informations que je m'étais mis en devoir de donner
France en 1762, fut nommé membre de r Académie de peinture, et obtint un logement au Louvre. Une quitta la France que pour quelques voyages dans les cours étrangères et dans sa patrie. Sa vogue était telle qu'il n'était guère de princes en Europe qui ne voulût avoir un portrait de sa main. Le seul portrait roturier, comme on disait alors, qu'il daigna faire fut celui de Linné. Son beau portrait de Marie- Antoinette , en costume royal, qui est au musée de Ver- •ailks, est bien connu parla gravure. Roslin avait épousé Marie-Suzanne Glroost, habile peintre de portraits, qui fut aussi admise parmi les membres de l'Académie de peinture.
164 MEBCY A MARIE-THÉRÈSE.
à cette auguste princesse sur tous les objets essentiels du moment. Je n'ai à cet égard d'autre remarque à ajouter si ce n'est que la reine , qui jusqu'au moment présent avait toujours marqué une grande répugnance à penser aux affaires d'État, s'est fort occupée de celle-ci et y a pris un intérêt proportionné à la crainte que je lui ai vue constamment de tout ce qui pourrait tendre à diminuer l'intimité et l'harmonie qui subsistent entre son auguste maison et la France. Dans le cas présent, j'avais soigneusement informé la reine des raisons qui viennent à l'appui des droits de V. M. sur la succession de Bavière, et je m'étais particulièrement attaché à faire voir les principes et les conséquences des obstacles odieux que le roi de Prusse avait tant à cœur d'élever contre les droits susdits. J'aurais fort désiré que la reine fît vis-à-vis du roi un usage un peu détaillé de pareilles notions, et qu'elle donnât par là une preuve de capacité à connaître et à raisonner d'affaires sérieuses. C'est ce que je n'ai encore obtenu qu'imparfaitement ; mais il en est cependant résulté plus qu'en aucune autre circonstance que la reine s'est occupée avec suite d'un objet majeur, et que le degré d'attention et de zèle qu'elle y a mis a suspendu dans bien des moments le courant des dissipations habituelles. S. M. est venue trois fois au bal de l'Opéra et y est restée jusqu'après quatre heures du matin. La saison étant fort mauvaise, il était à craindre que la santé de la reine né souffrît de ces promenades nocturnes ; elle ne s'en est cependant pas ressentie, mais le danger subsiste plus encore pour la fin de ce carnaval , et ne pouvant rien obtenir du côté de pareilles privations, je me borne à supplier la reine d'abréger pour le moins autant que possible les veillées, et de ne négliger aucune des précautions nécessaires pour se garantir des impressions du froid , soit pendant la route de Versailles à Paris, soit au moment de la sortie de la salle du bal, oix il fait toujours une chaleur excessive.
Depuis le conmienceraent du mois , les bals à la cour ont été plus suivis ; les femmes de Paris s'y sont rendues en assez grand nombre, et les bontés que la reine leur a marquées ont remis un peu plus d'empressement et de soin dans la recherche des occasions de lui faire la cour. Vers la fin de ce mois, il y aura des mascarades en quadrilles ; elles exécuteront des contre-danses adaptées aux différents genres des masques. Ces ballets, qui exigent de longues et fréquentes répétitions, ont cela d'avantageux qu'en retenant la reine
occupée à Versailles, elle sera moins dans le cas de multiplier ses promenades en ville. La princesse de Guéménée a commencé & donner chez elle un bal par semaine : les deux premiers ont été si dé^ serts que la reine s'y est ennuyée et a cru qu'ils ne pourraient pas se soutenir. Le jeu leur a cependant procuré un peu plus de vogue, et j attire assez de monde pour que cela fasse cohue dans un appartement qui n'est ni disposé ni assez vaste pour de pareilles fêtes. Ceux qui s'intéressent à la princesse de Lamballe ont tâché de lui persuader de donner des bals chez elle , et de ne point abandonner à d'autres femmes de la cour ce moyen de plaire à la reine et d'être honorée de sa présence. Personne n'y avait autant de droit que la Borintendante ; mais cette dernière, qui n'a jamais su calculer ce que les convenances et même le devoir exigeaient de sa position , n'a vu dans l'établissement des bals que de Tembarras et de la dépense , et a cherché à éviter l'un et l'autre. Ce ne sont cependant pas ces sortes de négligences qui ont réduit la princesse de Lamballe dans le discrédit où elle se trouve; elle se l'est attiré beaucoup plus par les importunités ennuyeuses de sa jalousie , et par un nombre de petites marques bien caractérisées du peu d'attachement dont elle est capable envers son auguste bienfaitrice. La bonté naturelle de la reine la porte à se dissimuler encore une partie de ce qui en est & cet égard ; mais S. M. ne peut s'empêcher d'être intérieurement très-dégoûtée de sa surintendante, et de regretter journellement de l'avoir mise dans une place à laquelle elle est si peu propre. Tout cela tourne au profit de la comtesse de Polignac , qui en devient d'autant plus chère à la reine, et qui reste seule maintenant en possession de la faveur qu'elle partageait ci-devant avec une rivale. La conduite apparente de cette comtesse est combinée de manière à captiver la reine de plus en plus ; et, sans pouvoir y remédier, je vois à regret que les inconvénients de cette faveur augmentent et peuvent avoir des conséquences sérieuses. Quoique cette comtesse de Polignac soit parente et obligée du comte de Maurepas , il est évident que, depuis quelque temps, elle se laisse investir par le parti des Choiseul. J'ai été souvent étonné des variations que j'apercevais dans l'esprit de la reine sur le compte du duc de Choiseul , et il m'est démontré maintenant que c'est en grande partie l'ouvrage de la comtesse de Polignac. Cette matière d'intrigue ne peut se conduire sans de grands apprêts de fausseté et sans un projet de compromettre la reine. Je n'ai là-
dessus dissimulé aucune de mes réflexions à S. M. ; Tabbé de Vermond 7 a joint les siennes y et cela n^a pas empêché que, dans ces derniers temps, la reine n^ait parlé plusieurs fois au roi du due de Choiseul avec autant d'éloges que de dénigrement pour le ministère actuel. Tous les Choiseul prononcent assez ouvertement que, dans le cas d'une guerre avec l'Angleterre, le fardeau des affaires deviendrait trop pesant pour que le comte de Maurepas puisse le supporter, qn'ar lors il faudra nécessairement avoir recours à un honmie de tête, et que le duc de Choiseul serait le personnage convenable. Ces idées insinuées à la reine pour qu'elle les répète au roi ne sont point ignorées du public, et y excitent des mouvements et des propos déplacés. Quelles que soient, au reste, les marques d'affection que la reine donne de temps en temps pour le duc de Choiseul , il paraît certain qu'elle ne fera jamais d'assez grands efforts pour vaincre la répugnance personnelle du roi envers le duc susdit, et en faisant cette remarque à la reine, je lui ai observé que, contre son propre jugement, par une affiche de protection trop marquée. S. M. faisait croire au public qu'elle voulait (elle a souvent daigné me le dire ellemême) ce qu'elle regarderait comme un mal, savoir la rentrée du duc de Choiseul dans le ministère.
Le jeu de hasard a été depuis un mois moins vif et moins fréquent ; il 7 a quelque apparence que ce goût se ralentit. La reine continue à avoir plus d'attention dans sa manière d'être avec le roi ; le point essentiel du mariage reste toujours dans les termes propres à donner les plus grandes espérances ; elles se trouvent cependant un peu croisées par la vie moins régulière et par les veillées qu'occasionne le carnaval ; il n'a cependant mis que des intervalles de vingtquatre heures dans l'habitude suivie que le roi a reprise d'aller passer les nuits chez la reine.
Depuis le moment où M"* la comtesse d'Artois a été en couche, toute la famille royale s'est plus habituellement rassemblée chez cette princesse. La reine lui a marqué les bontés et les soins les plus suivis ; la bonne intelligence qui règne depuis quelque temps dans la famille n'a pas été interrompue ; la reine a mis un peu plus de liant dans sa manière d'être vis-à-vis de Monsieur, et, au défaut d'une plus grande cordialité, tout se passe au moins sans aigreur ni tracasseries.
J'étais allé à Versailles le mercredi 1 1 , et dans la nuit le courrier
18 FBVBIER 1778. 167
mensuel m^apporta les très-gracieux ordres de Y. M. en date du 31 de janvier. Uabbé de Vermond se trouvant en ville, je le priai <l'aller porter à la reine les lettres qui lui étaient adressées, ne pouvant m* en acquitter moi-même à cause d'un accès de fièvre rhumatiqne assez violent qui m'avait repris ce jour-là. Il ne m'empêcha <!ependant pas de me rendre à Versailles le samedi 14. Mon audience <jiez la reine fut longue et très-intéressante ; mais j'en supprime ici les détails , parce qu'ils sont déduits dans ma dépêche d'office qui «era mise sous les yeux de Y. M. (1). A la manière dont la reine s'est montrée relativement aux conjonctures présentes, il ne me reste «aeun doute sur le degré d'attention qu'elle y donnera, et je suivrai 4e bien près tout ce qui me paraîtra propre à entretenir ou exciter cette attention. Il me tarde bien à cet effet que le carnaval finisse, et que toutes les occasions de dissipation qu'il procure soient remplacées par des moments plus calmes.
Paris j 18 /évrier. — Dans les conjonctures actuelles et très-inté-
l'essantes, j'ai été en même déjuger avec plus de précision du degré ^'attachement que la reine conserve pour son auguste famille, et je
-^ois rendre à cet égard les témoignages les plus positifs et les plus satisfaisants. J'ai même vu avec joie que l'intérêt que la reine met
-^ux affaires présentes a pour principal motif sa tendresse pour T. M., et une vraie inquiétude sur tout ce qui pourrait lui être désagréable. Rien n'est mieux démontré que ce sentiment intérieur de
la reine; mais, quoiqu'elle en soit pénétrée, il reste toujours la diffi- <nilté d'accorder les intentions avec les moyens propres à leur donner toute l'efficacité dont elles seraient susceptibles , et c'est sur ce chapitre que je suis entré dans les plus grands détails vis-à-vis de la reine, en tirant toujours des faits présents la preuve de ce que je lui exposais. J'observai à S. M. que , quoique vivement frappée d'un objet, elle n'a pas la patience d'en examiner et bien connaître le fond, encore moins d'en raisonner par principe. La reine est véritablement courroucée contre le roi de Prusse et contre son ministre à cette cour.
(1) Le rapport secret suivant donne assez de détails sur cette audience pour que nous na iulysioDS point la dépêche d'office, qui n'offrirait qu'un moindre intérêt.
168 MËRCT A MABIE-THÉRÈSE.
Elle en parle an roi avec vivacité y mais dans des termes qui ne marquent qu'une indignation générale et point assez motivée ; an lieu que ce serait le cas de rappeler les exemples de la politique perfide et de la mauvaise foi pmssienne , ainsi que les occasions où hu, France en a éprouvé les efiets, d'où il suit la conclusion naturelle des raisons qu'elle a de s'en méfier. La reine, en parlant vaguement: de son grand désir du maintien de l'union entre les deux cours , ne devrait point omettre de citer l'avantage immense que, dans la conjoncture présente vis-à-vis de l'Angleterre (1), la France retire de son alliance avec l'auguste maison d'Autriche, par le moyen qu'elle procure à cette cour-ci de ne penser qu'à ses forces maritimes et d'être en toute sécurité du côté du continent. De pareilles réfiexions accoutumeraient et forceraient même le roi à raisonner avec la reine sur les grands objets. Je ne cesse d'insister sur l'usage de cette méthode, et, dans ma dernière audience, la reine m'a fait espérer qu'elle l'adopterait. D'après cet exposé, je dois soumettre aux hautes lumières de V. M. s'il ne serait pas utile que , dans une de ses lettres, elle parût informée et satisfaite du zèle que la reine a marqué dans les conjonctures présentes, en ajoutant que V. M. désirerait que la reine entrât un peu plus en détail vis-à-vis du roi sur les principes et l'utilité réciproque de l'alliance qui unit les deux cours.
Tout ceci était écrit avant le voyage que j'ai fait le 14 à Versailles, où j'eus lieu de voir que mes remontrances n'avaient pas été sans efi'et. Je trouvai la reine plus agitée, plus inquiète que je ne l'avais vue encore dans aucune circonstance. Quoique le détail de . mon audience soit déduit dans ma dépêche d'office, il est des particularités que j'ai cru devoir réserver pour V. M. seule : elle daignera interpréter le motif qui m'y a déterminé. La reine ayant parlé à son époux assez vivement sur l'affaire de la Bavière, sur les manœuvres du roi de Prusse, et sur le danger d'un refroidissement dans l'ai- liance, le roi répondit : « C'est l'ambition de vos parents qui va tout J tt bouleverser ; ils ont commencé par la Pologne, maintenant la Ba — « vière fait le second tome ; j'en suis fâché par rapport à vous »— — a Mais, répartit la rieine , vous ne pouvez pas nier. Mon— -i
(1) Après de nombreux encouragements donnés aux colonies anglaises d'Amérique, léToW^ tées contre la mère pAtrie, la France se décidait à prendre ouvertement leur parti et »^ préparait à une guerre maritime contre l'Angleterre.
« sieur, que vous étiez informé et d'accord sur cette afiaire de Ba-
« vière. — J'étais si peu d'accord, répliqua le roi, que Ton vient
«.de donner ordre aux ministres français de faire connaître, dans
« les cours où ils se trouvent, que ce démembrement de la Bavière
« se feit contre notre gré, et que nous le désapprouvons. » Je n'ai
pas cru devoir dire dans ma dépêche que je tenais cette dernière
circonstance de la reine, et il m'a paru que V. M. seule devait en
être informée.
J'en reviens maintenant au contenu de sa très-gracieuse lettre, et en remettant ici le plan que V. M. a daigné me confier, j'observerai d'abord que le moment présent devient en eflfet une crise des plus délicates et des plus sérieuses relativement à l'alliance ; mais il paraît également démontré que, dans la prévoyance d'une guerre presque inévitable avec l'Angleterre, la France ne peut perdre de vue le grand intérêt qu'elle a de maintenir son union avec V. M., et cette circonstance procure des moyens de dissiper peu à peu le refroidissement et l'espèce de contraste dans lequel les deux cours devaient inévitablement se trouver à l'époque de la succession de Bavière. Ce sont les hautes lumières de V. M. et ses intentions qui donneront à ces moyens conciliants toute l'efficacité désirable. Jusqu'à ces der- 'niers temps, je n'avais jamais eu lieu de remarquer des intentions suspectes dans les ministres français actuels ; mais ils sont conmie étourdis de l'évéuement qui les occupe, et surtout de la promptitude des mesures prises et effectuées en Bavière, de manière que ces mêmes ministres, médiocrement éclairés d'ailleurs, pourraient par inadvertance et par de fausses combinaisons se laisser entraîner à des démarches, lesquelles, sans rompre immédiatement l'alliance, tendraient insensiblement à en afiaiblir les nœuds. Ce sont sans -Contredit les manœuvres du roi de Prusse qui pourraient le plus induire dans de si âcheuses erreurs. Le plan que, sous le bon plaisir de V. M., je me suis proposé de suivre pour tâcher d'écarter de pareils inconvénients, consiste à tenir ici un langage de confiance, de modération et de franchise, qui, en montrant tout le désir de V. M. pour le maintien de l'union, fasse sentir en même temps que ce désir tient pour le moins autant à un sentiment personnel de V. M. qu'à la raison d'Etat. Cette vérité pourra être appuyée par des insinuations convaincantes du grand intérêt que la France a actuellement de profiter du moment unique et propre à abaisser l'Angleterre, ce qui devien-
drait impossible si cette dernière puissance pouvait se rapprocher de Tauguste maison d* Autriche. De telles remarques, en leur ôtant jusqu'à la moindre ombre de menace, doivent mériter ici toute attention. J'ai insinué à la reine toutes les nuances que , suivant les occasions, elle pourrait donner à son langage , soit vis-à-vis du roi, soit vis-à-vis de ses ministres. J'ose enfin me flatter que la grande importance de l'objet fixera mieux l'attention et les démarches de cette auguste princesse ; mais cette même attention aura toujours un besoin indispensable d'être alimentée par quelques avis directs de y. M. Une ligne, une seule phrase des lettres de Y. M. frappe la reine et la détermine plus que ne pourraient le faire deux heures de mes raisonnements politiques. J'en ai une preuve bien récente dans la grande et vive impression qu'a produite sur la reine ce passage de la lettre où Y. M., parlant du roi de Prusse, s'exprime ainsi : <c Nous a deux ne pouvons exister ensemble, cela ferait un changement « dans notre alliance , ce qui me donnerait la mort. » J'ai vu la reine pftlir en me lisant cet article , et c'est par cette secousse qu'elle a été mise dans le mouvement et l'inquiétude oh je la trouvai. Par une suite de la confiance qu'elle accorde à l'abbé de Yermond, elle ne lui a pas caché l'objet de ses peines, et cela m'a obligé de donner au dit abbé sur cette matière quelques explications que j'ai tenues dans de justes mesures , et pour autant qu'elles étaient applicables à la position et aux convenances personnelles de la reine. J'ai eu lieu dans cette occasion, ainsi qu'en toute autre, d'être parfaitement content de la manière dont l'abbé s'est prêté à tout ce que je pouvais attendre de lui, et, dans ces circonstances, il est venu utUement à l'appui de ce que j'ai suggéré. Il n'échappera certainement rien à mon zèle de tout ce qu'il sera possible d'entreprendre pour remplir les hautes inr tentions de Y. M., et j'y mettrai tous les soins et l'activité qu'exigent mes devoirs autant que mon désir ardent de lui obéir.
Vienne, 19 février . — Madame ma chère fille. C'est à cinq du matin et bien à la hâte, le courrier étant à ma porte, que je vo écris. Je n'étais pas prévenue de son départ, et on presse son dép pour obvier aux plus noires et malicieuses insinuations du roi d Prusse, espérant, si le roi est au fait, qu'il ne se laissera pas e
19 FÉVBIER 1778. 171
tnfner par des méchants, comptant sur sa justice et sa tendresse pour sa chère petite femme. Je n'entre dans aucun détail, l'empereur et Mercy s'en sont chargés ; mais je n'ai qu'à ajouter que peutêtre jamais il n'y avait une occasion plus importante à tenir fermement ensemble, et que le système en dépend. Jugez combien j'en sois affectée I L'intérêt de nos deux maisons , mais surtout celui de nos États et de l'Europe même en dépend. Qu'on ne se précipite en rien et qu'on tâche de gagner du temps pour éviter l'éclat d'une gaerre qui, une fois commencée, pourra durer et avoir des suites malheureuses pour nous tous. Jugez de ma peine en particulier : Tempereur et votre frère (1) et le prince Albert y seraient les premiers acteurs : l'idée seule me fait presque succomber; mais je ne saurais l'empêcher, et si je n'y succombe , mes jours seraient pires que la mort. Je vous embrasse.
Vienne j 3 mars. — Comte de Mercy-Argenteau, J'ai reçu votre
lettre du 18 du passé par le courrier Derike, arrivé ici le dernier du
xaême mois. Vous savez combien il me coûte d'entrer dans les af-
'Saires de Bavière, entièrement contraires à ma façon de penser. Je
'^ous renvoie donc tout à fait aux dépêches que vous allez recevoir
'^mr le canal ordinaire ; je vous recommande seulement d'employer
^•out votre zèle et toute votre dextérité pour le maintien de mon al-
^iimce avec la France, ébranlée déjà par les insinuations insidieuses
du roi de Prusse et par nos propres démarches dans les affaires de
Bavière. Le renversement de cette alliance mettrait le comble à ma
malheureuse carrière (2).
Ce qui m'occupe le plus dans ces circonstances critiques est la situation de ma fille. Je suis persuadée de son attachement à sa famille et de sa bonne volonté d'en donner des preuves, autant que sa légèreté lui permet de faire des réflexions sérieuses, mais il faut qu'elle agisse sans vivacité, avec beaucoup de prudence et d'adresse, pour ne pas se rendre importune et même suspecte au roi. Plus d'un ministre français, si jamais ils s'en apercevaient , ne laisseraient pas d'en
(1) L'archiduc Maximilien.
(2) Voir, sur toute cette afEaire de Bavière, notre Introduction.
profiter pour afifaiblir son crédit et rendre nulle son influence dans les affaires.
- La façon dont le roi s'expliquait avec ma fille sur nos vues a ambitieuses » fournit déjà matière & bien des réflexions. J'ai toute ma confiance dans vos lumières et dans votre zèle pour mes intérêts et pour le bien de ma fille. J'y compte dans cette occasion, la plus importante qu'il y en ait jamais eu, et je vous reconmiande dans cet instant plus encore la situation de ma fille que même nos affaires.
J'approuve l'ouverture circonspecte que vous avez faite à l'abbé
Vermond de la situation présente des affaires, pour régler en consé ^
quence son langage lorsque la reine entre avec lui en matière.
Pour les divertissements du carnaval, il faut se consoler qu'ils sonl^^^t finis, n'étant guère possible d'arrêter ma fille dans ses goûts. J^b»» ~e suis d'ailleurs bien aise qu'elle traite mieux à présent Monsieuc^Krr, mais je vois avec peine les progrès que M"® Polignac fait toujour— =xs' dans sa confiance , surtout après qu'il y a des indices qu'elle s'e^^v^ laissée gagner par le parti des Choiseul. La rentrée du duc de Cho — iseul dans le ministère pourrait nous faire bien du tort dans ce tem] orageux, son esprit remuant étant aussi bien connu que son tère vindicatif, qui n'aura pas laissé d'être échauffé par notre élcz^ignement, qu'il n'ignorera pas probablement, de contribuer à son L-mifluence dans les afiaires [et je crois qu'il ne serait pas de trop de le ménager toujours, et un peu plus du passé. Aiguillon serait bien à craindre, et alors je compterais sur le changement du systènx. comme je ne doute nullement que la guerre se fera ; jugez de situation I Nous avons reçu déjà une bonne humiliation du duc Deux-Ponts ; voilà les suites malheureuses I La bonne foi et confiai:^^^ valent plus que 200,000 hommes. Le premier système vous rend hooreux et les autres , et le second fait le contraire ; même en réussît" sant , on ne possède rien en repos (1).]
[Je vous recommande cette demande de M"*® de Stein ; je n'ai p^ la refuser comme une de mes plus anciennes connaissances , nx^^ vous ne la recommanderez autrement que de coutume. ]
(1) Pichlér écrivait à Mercy par'oe même courrier : <c S. M. est vivement affectée de^ ^P* parences trop réelles d'une guerre prochaine avec le roi de Prusse. Elle est très-inquiète ^•^ la durée de notre alliance avec la France, dont Tinterruption Taccablerait de douleur, et J^*^ sait queUes en seraient les suites. Pendant trente-quatre ans de service dans le cabineti M *^ vu en peu d'occasions S. M. tant agitée et alarmée qu'elle l'est à cette heure. »
Vienne, 6 mars. — Madame ma chère fille, La vôtre du 13 m'a jsolée sur ce que vous me dites d'obligeant et tendre sur nos af- "es en Bavière, qui me tiennent bien à cœur et dont je ne saurais !ore rien vous dire, me remettant entièrement & ce que Mercy vous dira ; de même sur ce que les ministres du roi ont dû dire dans cours sur ce sujet. Ce n'est pas comme une plainte ou reproche ; Iheoreusement toute cette affaire n'a pas été préparée ni prévue ez : mais il nous importe à tous deux qu'on nous croie liés de om que rien de louche ne paraisse. Il n'y a sans cela que trop de. "veillants qui, ne trouvant pas leur intérêt dans nos liaisons , promt de chaque petite circonstance pour animer et confondre. Bien «t donc de trop pour écarter soigneusement toute ombre de difféace ou refroidissement. J'aime trop le roi pour le vouloir entraîner ns quelque chose contraire à ses intérêts ou à sa gloire ; je sacriîais plutôt la mienne; mais si nous voulons faire le bien, il le itfidre conjointement, : sans cela rien ne se fera dQ solide. tTû une bonne fluxion aux dents et à la tête , même aux yeux, is pas la moindre fièvre ; cela incommode surtout pour écrire. Voilà cplication pour les deux tableaux que vous souhaitez, auxquels on v-aiUe déjà, mais ils ne pourront se finir que dans un an : si vous Êtes contente, vous me le marquerez, qu'on puisse continuer. Pour sseline , il n'y a pas moyen de se faire peindre. La Marie a eu la ^plaisance de se faire peindre pour son mari ; elle a eu quatre sesc^8, chacune de trois heures, et cela n'est pas encore fini ; on n'ose remuer ni faire la moindre chose pendant ce temps. Je ne trou- "ais guère douze heures à perdre dans une semaine, car les trois Hières sessions se doivent faire de suite, et je plaindrais cet hae homme de s'appliquer à faire quelque chose de si vilain qu'une ime de soixante ans : surtout moi qui suis extrêmement tombée de ire et de visage ; mais mon cœur, ma tendresse sont toujours les mê- 8 et ne changeront qu'avec ma fin. En vous embrassant tendrement.
tienne, 14 mars. — Madame ma chère fille, Le courrier nous est Qnu hier du 2 , et nous a un peu rassurées sur les intentions du
péra, s'y prit de paroles avec la duchesse de Bourbon, qu'il avait très-bien reconnue. On ignore les propos qu'ils se tinrent; la princesse ayant voulu soulever la barbe du masque de M. le comte d'Artois, celui-ci entra dans une telle colère qu'il appliqua un grand coup de poing à la princesse, et lui froissa le masque sur le visage. Monsieur^ étant survenu, chercha à apaiser la querelle, de laquelle en effet on n'eut aucune connaisance jusqu'à ce que, peu de jours après, M. le comte d'Artois parlât le premier de ce qui s'était passé, et en fit des plaisanteries. La duchesse de Bourbon en ayant été informée , prit le parti , en plein cercle chez elle , de publier de son côté cette aventure, en disant que, quoique M. le comte d'Artois fiit frère du roi, il n'en était pas moins un insolent. Dès ce moment les princes du sang s'ameutèrent ; le prince de Condé alla porter des plaintes au roi, qui les reçut d'abord assez froidement. Le duc de Bourbon , quoique vivant mal avec sa femme, se tint personnellement insulté, et fit connaître qu'il s'attendait de la part de M. le comte d'Artois à une satisfaction l'épée à la main. Le public de Paris fut en grande rumeur sur ce fait étrange, et en rejeta tout le blâme sur M. le comte d'Artois ; enfin, le jeudi 12,. il fut arrangé que M. le prince de Condé, le duc et la duchesse de Bourbon se trouveraient le soir au débotté du roi, qui les ferait appeler dans son cabinet, et dirait un mot à la duchesse de Bourbon relativement aux propos qu'elle avait tenus sur M. le comte d'Artois, qu'elle les désavouerait, , que M. le comte d'Ai'tois arriverait et lui dirait des choses honnêtes, et qu'alors le roi défendrait & M. le comte d'Artois et ai duc de Bourbon tous propos ultérieurs sur cette affaire, avec menaci de punition pour le contrevenant. Cette pacification, qui avait fixée au 12, n'eut lieu que le 14 au matin; tout se passa en présence» du roi ainsi qu'il a été exposé ci-dessus. S. M. prononça ses ordres -j après quoi le prince de Condé sortit du cabinet. Sa belle-fille voulai -î le suivre ; mais le duc de Bourbon l'arrêta, et se retournant vers 1» -J roi, dit*: à Sire... » Le roi l'interrompit en disant : « Je ne veuzL— plus rien entendre » , et S. M. passa dans une autre pièce. Cett:^^ contenance du duc de Bourbon donnant à connaître qu'il n'étaE:point disposé'à obéir purement et simplement, les propos recommei cèrent à Paris avec une chaleur incroyable contre M, le comte d'Ai tois, qui dans le fait n'avait pas dit, ainsi que l'on en était conveni des choses honnêtes à la duchesse de Bourbon en présence du r<
siiTemmée que, mon frère et M. le duc de Bourbon s'étant renés lundi au bois de Boulogne y ils ont mis Fépée à la main. On séparés après quatre ou cinq minutes et qu'on a cru qu'un des a été blessé. Grâce à Dieu, il ne leur est rien arrivé ni à Tunni .tre et ils se portent fort bien tous deux. Mon frère a été de là If' la duchesse de Bourbon, à qui il a fait des excuses pour aire du bal ; les propos qu'on tenait l'en avaient empêché jus- Su M"® la duchesse de Bourbon était venue trois jours avant nder pardon au roi et lui désavouer les propos qu'on lui impu- If . le duc de Bourbon a eu au bois de Boulogne le ton et les dés les plus honnêtes et les plus respectueux pour le frère du roi ; it le public est très-content de l'un et de l'autre. Le roi les a , l'un à Chantilly, l'autre à Choisy ; mais j'espère qu'ils n'y rest que huit jours.
ne savais pas que Eosceline fût si indiscret pour la longueur B séances; j'aurais eu garde de le proposer à ma chère maman, suis bien touchée de la bonté de ma chère maman pour les ta- I. La mesure est parfaite : ils augmenteront bien le plaisir que uand je suis à Trianon. Ma chère mère me permet-elle de l'em- BT de toute mon ftme?'
riêy 20 mars. — Sacrée Majesté , La dissipation outrée du carm'en a fait attendre la fin avec d'autant plus d'impatience i craignais que la santé de la reine ne résistât pas au courant itigues auxquelles elle s'est livrée, particulièrement pendant la ire semaine. Le mercredi 25 février il y eut bal à la cour, et il ma dans le salon du grand appartement de Versailles, à cause uadrilles en masque qui devaient paraître ce jour-là ; elles reliaient des Indiens et Indiennes ; l'élégance des habits et laion avec laquelle les ballets furent exécutés rendirent cette •ès-brillante et agréable. La reine y parut avec ses grâces ordi- , et marqua beaucoup de bontés aux femmes de Paris qui t venues lui faire leur cour. Jeudi 26, le duc d'Orléans donna eine un bal masqué au Palais-Royal ; S. M. y arriva après mif resta jusqu'à cinq heures du matin, et passa ensuite dans une i'où elle vit le bal de l'Opéra jusqu'à sept heures. Le samedi il
y eut chez la princesse de Guéménée un bal qui fut prolongé bien avant dans la nuit. Le dimanche la reine vint au bal masqué de TOpéra, et y resta jusqu'à six heures du matin. Le lundi fut un jour de repos, et le mardi gras S. M. revint au bal de TOpéra, où elle resta jusqu'à sept heures du matin. Dans ces occasions la reine a toujours été accompagnée de Monsieur ou de Madame ; M. le comte d'Artois n'a manqué aucun de ces bals, et il s'y est conduit de sa manière ordinaire, se mêlant beaucoup avec la plus mauvaise compagnie. Relativement à la reine, il n'est survenu dans ces diflTérentes conjonctures aucune particularité qui méritât d'être citée; S. M. se promenait dans le bal donnant le bras à Monsieur et à une dame du palais ; elle était suivie à vue par un officier des gardes du corps, et elle daignait s'entretenir avec les personnes connues qu'elle rencontrait. Ce qu'il y a eu de mieux dans cette distribution d'amusements, c'est que les jeux de hasard ont été entiëremetit suspendus et oubliés ; quoiqu'il y eût au bal du Palais-Royal un très-gros pharaon, la reine n'y joua pas, et si cette réforme peut se soutenir pendant le carême, il s'ensuivra peut-être l'abandon total de cette dangereuse habitude.
Autant que des circonstances aussi bruyantes pouvaient le per^« mettre, je n'ai laissé échapper aucune occasion d'entretenir la rein des objets importants qui devraient de préférence fixer toute son attention, et ma dépêche d'ofiice du 6, ainsi que celle d'aujourd'hui, exposent ce qu'il a été possible d'eflTectuer à cet égard (1). J'évite par conséquent de répéter ici des détails qui ont été mis sous 1 yeux de V. M., et je me bornerai à observer que, dans les momen les plus dissipés, j'ai toujours trouvé la reine vivement occupée et ii
téressée de ce qui tient aux vues et aux convenances de son angus maison, et au maintien de l'union entre les deux cours. J'ai eu li très-souvent de représenter qu'en voulant les choses, il faut de tou^ nécessité en vouloir aussi les moyens , et c'est de ce côté-là que Teine ne remplit pas toujours ce qui serait désirable. Elle a u: grande facilité à concevoir les affaires sérieuses et à bien juger dL gens qui les traitent. Si la reine savait également évaluer la po
(1) Dans ces diverses dépêches, Mercy expose ses conversations avec la reine sur Y, de Bavière, ses efforts pour lui faire comprendre les divers points en litige, et ce qu^elle ^ dire au roi pour ne point s'en tenir à de vagues généralités. <E Pour contenir le roi Prusse, il faut, dit-il, lui déclarer nettement que la France accomplira toutes les clanseiB' traité d*alliance. »
de son crédit, et qu'elle voulût mettre uu peu de méthode et de suite à ses démarches, rien ne résisterait ici à son influence, et tous les ministres seraient à ses pieds.
Il n'est d'ailleurs rien survenu de remarquable depuis un mois , Boit dans l'intérieur de la famille royale, soit parmi les alentours les plus rapprochés de la reine. Ces derniers restent à peu près dans les mêmes mesures de faveur et de crédit : il en résulte toujours beaucoup de demandes déplacées ; mais cela ne regarde que des petits objets, et depuis assez longtemps il n'y a pas eu d'intrigue de quelque conséquence. Il s'en forme une maintenant que je désirerais pouvoir dérouter, parce que j'en crois le succès nuisible au service de la reine. On sollicite vivement S. M. de nommer dame du palais surnuméraire la princesse d'Hénin , femme d'un des capitaines des gardes de M. le comte d'Artois. Le mari non plus que l'épouse ne jouissent pas, à beaucoup près, d'une certaine considération personnelle (1), et cet arrangement, s'il a lieu, excitera des rumeurs et des mécontentements.
Les amusements de la saison ont occasionné des veillées si fréquentes et si peu compatibles avec le train de vie ordinaire du roi qu'il en est résulté un dérangement total dans son habitude d'aller passer régulièrement les nuits chez la reine ; il est à espérer que cela se réparera dans les temps actuels plus tranquilles. Pendant le carnaval la reine a souvent offert au roi de lui sacrifier des bals , des spectacles, et de passer les soirées avec lui ; il n'a pas voulu y consentir, et a toujours été attentif à exciter lui-même la reine aux choses qu'il jugeait pouvoir lui être agréables ; cette réciprocité d'attentions et d'égards mutuels est maintenant mieux établie que jamais, et il règne entre les deux augustes époux une aisance, une amitié, de laquelle la reine tirerait tous les avantages imaginables, »î cette auguste princesse fixait plus décidément son système vers le» objets solides et utiles.
Pendant que j'écrivais mon très-hmnble rapport, je viens d'être informé d'un fait qui est resté plusieurs jours fort secret, et qui n'a éolaté qu'à la fin de la semaine dernière.
Xa nuit du mardi gras, M. le comte d'Artois, étant au bal de TO-
^') X-e prince d'Hénin occupait une grande place dans la chronique scandaleuse ; jouant sur ^ ^om, on rappelait le nain dts princes,
péra, s'y prit de paroles avec la duchesse de Bourbon ^ qu^il avait très-bien reconnue. On ignore les propos qu'ils se tinrent; la princesse ayant voulu soulever la barbe du masque de M. le comte d'Artois, celui-ci entra dans une telle colère qu'il appliqua un grand coup de poing à la princesse, et lui froissa le masque sur le visage. Monsieur, étant survenu, chercha à apaiser la querelle, de laquelle en effet on n'eut aucune connaisance jusqu'à ce que, peu de jours après, M. le comte d'Artois parlât le premier de ce qui s'était passé, et en fît des plaisanteries. La duchesse de Bourbon en ayant été informée , prit le parti , en plein cercle chez elle , de publier de son côté cette aventure, en disant que, quoique M. le comte d'Artois fût frère du roi, il n'en était pas moins un insolent. Dès ce moment les princes du sang s'ameutèrent ; le prince de Condé alla porter des plaintes au roi, qui les reçut d'abord assez froidement. Le duc de Bourbon , quoique vivant mal avec sa femme, se tint personnellement insulté, et fit connaître qu'il s'attendait de la part de M, le comte d'Artois à une satisfaction l'épée à la main. Le public de Paris fut en grande sur ce fait étrange, et en rejeta tout le blâme sur M. le comte d'Ar tois ; enfin, le jeudi 12,. il fut arrangé que M. le prince de Condé, 1^ JBe duc et la duchesse de Bourbon se trouveraient le soir au dé— botté du roi, qui les ferait appeler dans son cabinet, et dirait mot à la duchesse de Bourbon relativement aux propos qu'ell avait tenus sur M. le comte d'Artois, qu'elle les désavouerai que M. le comte d'Artois arriverait et lui dirait des choses ho nétes, et qu'alors le roi défendrait à M. le comte d'Artois et duc de Bourbon tous propos ultérieurs sur cette affaire, avec menacn^s de punition pour le contrevenant. Cette pacification, qui avait é fixée au 12, n'eut lieu que le 14 au matin; tout se passa en présen du roi ainsi qu'il a été exposé ci-dessus. S. M. prononça ses ordre après quoi le prince de Condé sortit du cabinet. Sa belle-fille voul le suivre ; mais le duc de Bourbon l'arrêta, et se retournant vers roi, dit': à Sire... » Le roi l'interrompit en disant : « Je ne ve plus rien entendre » , et S. M. passa dans une autre pièce. Ce contenance du duc de Bourbon donnant & connaître qu'il n'é point disposé'à obéir purement et simplement, les propos recomme^"' cèrent à Paris avec une chaleur incroyable contre M. le comte d' tois, qui dans le fait n'avait pas dit, ainsi que l'on en était conve des choses honnêtes à la duchesse de Bourbon en présence du
l>an8 cet état des choses, si mal conduites de toute façon, on prévit <jue les moyens extrêmes devenaient inévitables, et il s'ensuivit que if. le comte d'Artois se rendit le 16 au matin dans le bois de Boulogne, où il rencontra le duc de Bourbon. Ils mirent l'épée à la main ; au premier instant, M. le comte d'Artois ayant reçu une légère égratignure au bras, le chevalier de Crussol, son capitaine des gardes, s'avança, et déclarant qu'il devait répondre de la personne du prince, il s'opposerait à ce que le combat allât plus loin. Le duc de Bourbon n'hésita pas à dire qu'il était satisfait ; les deux princes s'embrassèrent, et M. le comte d'Artois alla le même jour faire des excuses honnêtes à la duchesse de Bourbon. Cette princesse s'étant rendue le soir au Théâtre français, y fiit reçue avec des acclamations extraordinaires, ainsi que son époux. On jouait une tragédie nouvelle de Voltaire ; la reine y vint et ne reçut pas de la part du public des hommages aussi marqués que de coutume. M. le comte d'Artois fut très-froidement accueilli. Il est de toute vérité que la reine ne s'était mêlée ni du fond ni des négociations de la querelle susdite ; mais le public n'a pu encore se persuader de cette sage impartialité de la reine (1). Quoique la rencontre au bois de Boulogne ne se fût certainement pas faite à l'insu du roi , il exila le lendemain M. le comte d'Artois à Choisy et le duc de Bourbon à Chantilly; onpr(''siime que cet exil durera huit jours.
Le courrier mensuel étant arrivé le 16, je me rendis le 17 à Versailles et y présentai & la reine les lettres qui lui étaient adressées. La reine m' ayant ensuite parlé de l'aventure de M. le comte d'Artois, j'eus lieu de répéter bien des vérités utiles et qui me parurent être senties.
PariSj 20 mars. — Sacrée Majesté, Je ne dois point dissimuler à V, M. que , malgré les représentations les plus instantes, et presque journalières , je n'ai pas pu à beaucoup près obtenir de la reine des démarches aussi précises et aussi suivies que l'auraient exigé les cir-
(1) Le récit de cette aventure se trouve dans tous les Mémoires du temps, très-couforme à celui qu'on vient de lire. D'après Bésenval cependant, la reine serait inter\enue un peu pluB que ne le dii Mercy, mais seulement pour empêcher le duel, et ensuite pour amener la réconciliation entre les deux princes.
180 MERCY A MARIE-THÉBÈSE.
constances présentes , et quoique cette auguste princesse y prenne l'intérêt le plus vif et le plus décidé , il rest^ toujours le grand obstacle de la dissipation et du défaut d'habitude de réfléchir sur les objets sérieux. La reine est très-bien informée des affaires présentes, elle en a écouté patiemment tous les détails et les a compris ; j'aurais désiré que S. M. en fit des objets de conversation avec le roi, et qu'elle y mît la méthode nécessaire à faire preuve de capacité en pareilles matières. Il en serait résulté de grands effets pour le présent et môme pour l'avenir ; le crédit de la reine n'aura jamais une base assez solide tant qu'il ne se trouvera fondé que sur la simple complaisance du roi. Quoique les ministres craignent la reine , ils sentent tous les moyens qu'ils ont d'éluder ses volonté» par le peu de force et de suite qu'elle y met. Je ne cesse de renouveler mes représentations sur ce point capital, et l'abbé de Vermond y joint les siennes ; elles ont été dans ces derniers temps plus vives et plus instantes , au point môme que l'abbé était revenu à Paris fort dégoûté du peu de succès de ses remontrances. Il est resté dix jours de suite en ville , et a fait quelque résistance aux ordres réitérés que la reine lui envoyait de retourner à Versailles. Il s'y est rendu enfin, et a été reçu avec plus de marques de bonté et de confiance que de coutume. Je tache autant qu'il est possible de retenir cet ecclésiastique dans l'assiduité de son service, qui ne pourrait ôtre suppléé par personne ; mais il est des moments oii j'ai beaucoup de peine à y réussir.
La dissipation et les veillées immodérées du carnaval ont fait le plus grand tort aux espérances d'une prochaine grossesse ; je vois môme avec autant d'étonnement que de chagrin que la reine est retombée dans une sorte d'oubli ou d'indifférence sur cet article si important , et je crois qu'il sera indispensablement nécessaire que V. M. daigne réveiller l'attention de son auguste fille à cet égard.
J'ai rendu compte dans mes très-humbles rapports précédents des progrès que les intrigues du parti de Choiseul avaient faits auprès de la reine ; mais S. M. en a compris les conséquences , et elle paraît maintenant revenue à ses premiers principes. A l'occasion de ce qui s'est passé relativement à la succession de Bavière , le duc de Choiseul a fait beaucoup de bruit et s'est montré très-zélé partisan de l'alliance : il a ameuté ses amis pour fronder l'accès que l'on paraissait donner ici aux insinuations prussiennes; mais ce zèle du duc
lenir beaucoup au désir de jeter du discrédit et du blâme sur la lite des ministres actuels , et j'ai supplié la reine de ne pas trop Ter à Tappât de pareilles démonstrations, urrivée du poëte Voltaire a fait commettre ici les plus grandes T'agances dans la forme des hommages qu'on a voulu rendre & igereux bel esprit. On aurait désiré qu'il fût appelé à Versailles il y reçût un accueil distingué. La reine a été vivement sollit cet effet ; mais S. M. s'y est refusée très-nettement, et a déju'elle ne voulait en aucune façon d'un homme dont la morale occasionné tant de troubles et d'inconvénients (1). lois maintenant reprendre le contenu des très-gracieux ordres , M., et j'observerai d'abord que la secousse critique portée & nce par les affaires de Bavière semble se calmer de manière & r toute probabilité de la dissiper entièrement. Il est clair que d'abord été étourdi ici par l'événement , et que l'on avait un erdu la tête. Je crois voir que mes remontrances là-dessus prenle jour en jour davantage ; je tâche de prendre toujours le ton iant et celui des vérités fortes, mais énoncées avec une confiance le, où il n'y entre ni aigreur ni reproche. H est évident encore roi de Prusse est démasqué , et que ses intrigues perdent peu leur effet. Il suit de là qu'à moins de nouveaux incidents que e peut prévoir, l'alliance reprendra sa consistance première. dant je ne puis dissimuler à V. M. que , s'il s'agissait de dejr des secours réels à la France dans la conjoncture où elle ive , il serait fort difficile de lui faire remplir à cet égard toute lue des engagements contractés par les traités, et ce ne serait îu à peu qu'il y aurait peut>-etre moyen d'y parvenir. Si la reine it un peu plus de suite à ses démarches et à l'emploi de son ir, tout réussirait ici presque sans obstacle ; mais je suis bien 'obtenir une conduite si désirable , et V. M. ne doit nullement re que son auguste fille se mêle des affaires d'Etat de manière /oir se compromettre : je ne suis embarrassé que du trop peu 3n qu'elle se donne à cet égard.
>at le monde sait de quel enthouBiasme Paria fat saifli lora de rarrivée de Voltaire ; ee séparant complètement de Topinion , n'y prit ancone part. La reine , si on en isieuTB récits du temps, eût touIu qu'on lui fît quelques politesses ; le roi s'y opposa •ment.
Avant que les ordres de V. M. me fussent parvenus, j'avais réfléchi sur l'utilité dont il pourrait être de ménager un peu le duc de Choiseul, et j'ai conmiencé à me conduire en conséquence, évitant bien strictement tout ce qui pourrait donner le moindre ombrage aux ministres actuels. Le duc m'a donné beau jeu par les avances qu'il m'a faites, et je me trouverais en bonne mesure vis-à-vis de lui s'il revenait en place , ce qui n'est pas à prévoir.
J'ai toujours prévu avec chagrin combien V. M. serait affectée des apparences d'une guerre possible, et j'en prends occasion de répéter sans cesse à la reine qu'elle aurait im reprckîhe étemel à se faire si, par négligence , elle perdait un seul des moyens qui sont à sa portée de concourir aux satisfactions et au repos de son auguste mère. Ce motif est certainement le plus puissant qui puisse être employé auprès de la reine, et, dans ma dernière audience, elle a été vivement émue par les raisonnements que je lui ai faits, et qui tendraient & prouver que l'événement d'une guerre dépendait en grande partie du langage que cette cour-ci tiendrait au roi de Prusse, et que, comme la reine avait toute facilité et moyen de déterminer ce langage, elle serait dans le fond de son âme grandement responsable de ce qui arriverait. En effet si , comme je l'espère , on peut obtenir ici que l'on parle ferme au roi de Prusse, ce sera un moyen efficace de le contenir.
La reine s'est prêtée avec empressement à faire valoir la protection que V. M. daigne accorder à la baronne de Stein , et il n'est pas douteux que cette dame obtiendra sa demande.
20 mars, — Sacrée Majesté , Je sais que la reine mande à V. M» « que le roi a fait dire au baron de Goltz qu'il ne voulait pas se mê- « 1er des affaires de son inaître » . Je dois soumettre aux hautes lumières de V. M. si ce ne serait pas le cas de faire connaître & la reine que ce propos de son auguste époux , quoique dicté par de bonnes intentions, n'est cependant pas suffisant et ne remplit point l'objet essentiel, qui est d'en imposer au roi de Prusse , en lui faisant déclarer que le roi , en ne se mêlant point de ses affaires, se propose bien, en cas de besoin, de se mêler de celles de V. M. dans le sens qui convient à un bon et fidèle allié.
25 mars. — Sacrée Majesté, Ma dépêche d'office (1) expose à T. M. ce qu'il a été possible d'effectuer pour le moment en conséquence des ordres qui me sont parvenus et qui ne se trouvent pas encore à beaucoup près remplis avec le succès désirable. J'ai cru qu'il était temps que la reine se montrât d'une manière un peu plus décidée ; elle s'est réservée de rendre compte elle-même à V. M. de l'effet qu'aura produit le langage que cette auguste princesse doit avoir tenu hier aux comtes de Maurepas et de Vergennes. H faudra bien que ces ministres s'expliquent vis-à-vis de la reine, et l'on verra plus clairement leurs idées. Quant à ce qui regarde la sûreté des Pays- Bas, on s'est déjà, expliqué ici d'une manière satisfaisante , ainsi que V. M. aura daigné l'observer dans ma dépêche d'office du 20 de ce mois. Je vais tenter tous les moyens pour que l'on tienne un langage ferme au roi de Prusse. Ce premier objet paraît le plus pressant, et j'ose espérer que peu à peu l'on fera ici en tout ou en partie ce qu'exigent les devoirs de l'alliance.
Ce 25 mars, — Madame ma très-chère mère. J'espère que, par ce Courrier, Mercy ne donnera encore que des nouvelles rassurantes à ma obère maman. Pour le roi personnellement , il est bien attaché à l'alliance, et autant que je puisse le désirer ; mais pour un moment ^ussi intéressant je n'ai pas cru devoir me borner à en parler au roi. J'ai vu MM. de Maurepas et de Vergennes ; ils m'ont fort bien répondu sur l'alliance , et m'y paraissent véritablement attachés ; mai» ils ont tant de peur d'une guerre de terre que , quand je les ai poussés jusqu'au point où le roi de Prusse aurait commencé les hostilités, je n'en ai pu avoir de réponse bien nette.
Ma chère maman ne me parle point de sa fluxion ni de sa santé ; j'ai grand besoin d'en être rassurée, surtout dans ces moments-ci, oh elle est si tourmentée. Je partage bien sa peine ; elle serait moin-
(1) Cette dépêche ne contient rien que des répétitions de ce qui se trouve dans les lettres de la reine du 18 et du 25 mars.
dre pour moi si je pouvais réussir à lui donner quelques consolations et à lui prouver mon respect et toute ma tendresse.
Vienne, 2 atril. — Comte de Mercy- Argenteau , J'ai reçu votre lettre da 20 du passé par le courrier Zinner, arrivé ici le dernier du même mois. Si les nouvelles dont ce courrier était porteur sont moins désagréables , il faut voir à présent quelles seront celles qui arriveront par le courrier qu'on attend dans quelques jours , et qui pourront bien être plus décisives. Au reste ma fille se ressemble toujours : emportée par ses dissipations, elle n'est guères capable de suivre avec réflexion des objets majeurs. Il faut se contenter de ce qu'à force de remontrances on lui arrache. Je crains qu'à la longue rebuté, l'abbé de Vermond ne quitte tout de bon la cour, sans plus y retourner ; ce serait une perte irréparable. [ Qu'il se soutienne seument jusqu'à la paix.]
Je me doute, sans le savoir, parce que je ne vois pas les lettres de l'empereur, si dans le premier éclat des différends sur la succession de Bavière il n'ait pas écrit à la reine dans un sens désavantageux au baron de Breteuil. En effet ce ministre a d'abord mis un peu trop de chaleur dans ses propos ; mais il en est revenu et se conduit très-bien à présent, ayant même enduré, malgré la vivacité qu'où lui connaît, le langage, quelquefois fort, qu'on lui a tenu. Son disciple à Ratisbonne , le marquis de Bombelles(l), est- de môme fort raisonnable; mais le sieur Marbois (2) à Munich, qui en tout temps a fait voir des sentiments contraires à nos intérêts, est d'un carac-
(1) Le marqais de Bombelles, qui avait servi dans Tannée avant d'entrer dans la diplomatie, épousa en 1777 M*>« de Mackau, fille de la sous-gouvernante de Hb^<! Elisabeth. La correspondance entre M"» Elisabeth et M"* de BombeUes fait connaître l'intime et sincère amitié qui existait entre elles. Pendant la révolution le marquis de Bombelles fut chargé de diverses missions secrètes, du roi et des princes, près des puissances étrangères. Plus tard les regrets qu'il éprouva de la mort de sa femme le déterminèrent à entrer dans les ordres. 3ou£ la restauration il fut évêque d'Amiens.
(2) Le comte de Barbé -Marbois fut secrétaire de légation & Ratisbonne et à Dresde, puia chargé d'affaires en Bavière, ensuite consul général aux États-Unis et intendant à Saint-Dominique;il revint en France en 1790, et y vécut oublié pendant la révolution. Une carrière brillante recommença pour lui sous l'empire ,* il fut ministre des finances, puis président de la chambre des comptes , fonction qu'il conserva sous la Restauration et sous la monarchie de juillet. U mourut en 1837, figé de 92 ans.
tère bien différent lié, avec tous ceux qui nous sont opposés : ils se
rassemblent régulièrement, sous le nom de confédérés du roi de Prusse,
chez la duchesse douairière Clémentine de Bavière (1). Dans cette
assemblée on déclame avec ftireur contre nous et nos procédés. Mar-
bois ne laisse pas de s'y distinguer. Entre autres ayant pris au jeu
les jetons de son voisin, qui s'en est plaint, il répliqua que le droit
du plus fort et de convenance étant le système d'aujourd'hui des
grandes puissances, il voulait encore en qualité de petite puissance
s'emparer sur leur exemple de ce qui était h sa convenance. Je veux
lien vous communiquer ces notions sur ces trois personnages , pour
ea faire, si vous le trouviez à propos, tel usage que votre expérience
et prudence vous dicteront.
^ous sauriez mieux imaginer que je ne saurais expliquer combien e souhaite que la crise actuelle soit bientôt dissipée sans altérer ion alliance avec la France. Je vois bien que, dans ce moment, on ne Efc-Txrait guères compter sur le secours de cette puissance *, peut-être oxirra-t-on l'y engager peu à peu , et s'assurer, pour le présent du >oins, de son concours à la conservation des Pays-Bas. C'est un ob- ^"t des plus importants , sur lequel je me remets à toute votre liabi- -t^ , dont vous m'avez donné tant de preuves , surtout dans les con- ^xxctures présentes , plus intéressantes que toutes les passées. Sans être sûre de la façon de penser du duc de Choiseul sur les afde Bavière, je suis bien aise que vous ayez prévenu mon idée 3e ménager, sans vous compromettre vis-à-vis du ministère. Quelpeu qu'il y a d'apparence de le voir prendre de l'influence dans affaires, le cas ne paraît pourtant pas tout à fait impossible ; il donc toujours bon de ne pas effaroucher un esprit aussi bouil-
Tienne, 6 avril. — Madame ma chère fille. Les vôtres du 18 et ^^ 25 de l'autre mois me sont arrivées le dernier du même mois. Je ^^ri8 suis tendrement obligée de l'intérêt que vous prenez à ma si- '^^tion. Jamais occasion n*'a été plus importante, et, sans entraîner
^v 1> ) La princesse palatine de Sultzbach, veuve de Clément- François-de Paule, duc de Ba-
OU exposer les convenances de la France, le roi peut nous être d plus grand secours, en marquant avec fermeté l'amitié qu'il nous pori et à notre alliance. Malheureusement les propos tenus par plusieui ministres du roi dans les cours ont fait croire le contraire. Je suis la veille du départ de l'empereur : jugez si je puis être occupée d'ai tre chose. J'attends le courrier que Mercy nous promet aveé la de nière impatience.
Versailles, 19 avril, — Madame ma chère mère. Mon premier mo vement, et que je me repens de n'avoir pas suivi, il y a huit jouj c'était d'écrire mes espérances à ma chère maman. J'ai été arrêt par la crainte de causer trop de chagrin si mes grandes espérano< venaient à s'évanouir ; elles ne sont pas encore entièrement assurée et je n'y compterai entièrement que dans les premiers jours du moi prochain : époque de la seconde révolution. En attendant je croi avoir de bonnes raisons pour y prendre confiance : du reste je m porte à merveille, mon appétit et mon sommeil sont augmentés. J dois aussi prévenir les alarmes et inquiétudes de ma chère mamao en lui rendant un compte fidèle et bien vrai de ma manière de vivr Depuis le commencement de mes espérances, j'ai interrompu toul espèce de course en voiture et me suis bornée à de petites prom< nades à pied. On m'assure que quand la seconde révolution sera pa sée , il sera plus salutaire d'être moins renfermée. Ma chère mamf peut compter que je serai bien modérée et attentive sur tous mmouvements.
Mercy m'apporte mes lettres : c'est déjà une grande inquiétuc de moins pour le retard de ce courrier ; mais la lettre de l'emperei et son départ me donnent bien d'autres alarmes. Après avoir caoi avec Mercy sur le mauvais état des affaires , j'ai fait venir MM. c Maurepas et de Vergennes. Je leur ai parlé un peu fortement, et, crois leur avoir fait impression , surtout au dernier. Je n'ai pas él trop contente des raisonnements de ces messieurs , qui ne cherchei qu'à biaiser et à y accoutumer le roi. Je compte leur parler encore peut-être même en présence du roi. Il est cruel, dans une affaû aussi importante, d'avoir affaire à des gens qui ne sont pas vrais.
La reine de Naples m'a écrit pour m'annoncer l'inoculation d
: je suis ravie qu'il ait pris ces précautions contre cette affreuse xnaladie. Je viens de lui répondre et lui ai fait part de mes espérances ; je suis persuadée qu'elle prendra part à ma joie.
Mercy m'a remis un éventail et un portefeuille qui sont charmants et me seront bien précieux, venant de ma chère maman.
J'ai oublié de dire qu'on m'a obligée de ne pas faire la cérémonie de la Cène , à cause de la fatigue qui est assez grande ici. J'ai eu soin que les pauvres eussent tout ce qu'ils ont d'ordinaire. J'ai été à tous les offices de la semaine, excepté que j'ai été dans une tribune aix lieu d'aller avec le roi , à cause du grand habit. Hier, en revenant des ténèbres, j'ai un peu vomi, ce qui augmente mes espérances. Je serais trop heureuse si les affaires pouvaient s'arranger et me délivrer des alarmes et des plus grands malheurs que je puisse éprouver". Je n'y puis penser sans frémir, surtout pour ma chère maman , <lixî a le cœur si bon, si sensible, et qui mérite si bien d'être heureuse, ^près avoir fait le bonheur de tout le monde. Permet-elle que je l'etnbrasse tendrement?
-faris, 20 avril. — Sacrée Majesté, Je n'exposerai aujourd'hui à ^ - M. d'autres détails relatifs à la reine que ceux qui ont rapport à ^ oirconstance heureuse où semble se trouver cette auguste princesse, ^t^ dont tout le public d'ici s'occupe avec le plus vif intérêt.
lia révolution mensuelle, qui devait revenir le 25 ou le 26 de mars, ^^yant point paru, la reine daigna, le dernier du même mois, me P^fler de ses doutes et de ses espérances. Elles étaient alors bien *^îbles encore ; S. M. éprouvait même un malaise et des petites dou- Aevirs d'entrailles qui diminuaient de beaucoup les apparences favo- ^l^les. Dès ce moment je fis les plus fortes représentations sur les Précautions indispensables à prendre, et la reine m'assura qu'elle ^ ^n omettrait aucune, et que toute promenade serait suspendue pen- ^^Ut plusieurs jours. S. M. mit en question s'il convenait de dépêcher un courrier & Vienne ; mais elle réfléchit en même temps que, P^Ur se décider à cet égard, il fallait prendre l'avis de son premier Médecin Lassone.. Celui-ci fit des objections fondées sur le danger de ^otiner à V. M. des espérances trop précoces , qui se changeraient ^^ regrets si malheureusement elles venaient à s'évanouir. Lassone
188 MERCY A ^lARIE-THERESE.
ajouta qu'il était nécessaire d'attendre au moins quinze ou vingt jours avant de pouvoir annoncer quelque chose un peu probable. H se trouva aussi que la reine s'était trompée dans son premier calcul, et que le retard ne devait être compté que depuis le V ou le 2 ou même le 3 de ce mois , la révolution précédente ayant eu lieu le 3 de mars. Dans les premiers temps d'une conjoncture si intéressante, j'ai cru devoir me rendre plus souvent à Versailles , et l'abbé de Vermond , qui s'en était absenté pendant quelques jours , y est retoiuné à demeure. Nous ne pouvons, lui et moi, que nous louer infiniment du régime sage que la reine s'est prescrit , et de la régularité avec laquelle elle l'observe jusqu'à présent. J'ai insisté pour qu'elle prît visà-vis de V. M. l'engagement de renoncer aux promenades à Paris , et la reine a daigné m'assurer que cette promesse se trouverait insérée dans sa lettre d'aujourd'hui. J'ai demandé également que le premier médecin Lassone mît par écrit un détail circonstancié et raisonné qui se trouvera joint à ce présent et très-humble rapport , à moins que la reine ne se charge elle-même de l'adresser à V. M. Cependant , jusqu'à ce que le terme de la seconde révolution soit pa^sé, on ne pourra que rester entre la crainte et l'espérance. Jamais il n'en a existé encore de si fondée ; le roi en est dans le plus grand enchantement. Les démonstrations de Monsieur et de Madame sont décentes et honnêtes , ainsi que celles de M. le comte et de M"* la comtesse d'Artois. Il serait inutile de présumer du degré de sincérité qu'on peut leur attribuer ; mais la joie et les vœux de tout Paris ne sont nullement équivoques, et j'en observe journellement les témoignages les plus marqués.
Le courrier mensuel m'ayant remis le 16 au soir les ordres de V. M. en date du 2 , je me rendis le lendemain de grand matin à Versailles et y présentai à la reine les lettres qui lui étaient adressées. Cette auguste princesse me donna dans cette même matinée deux longues audiences , Tune avant et l'autre après avoir parlé aux comtes de Maurepas et de Vergennes ainsi qu'au roi des affaires présentes, mais comme cet article se trouve déduit dans ma dépêche d'oflS ce (1),
(1) Dans la dépêche d'office, du 20 avril, se trouve en effet le récit d'une conversation politique que la reine eut avec les deux ministres M.iurepas et Vergennes. Après des protesta* tions de fidélité à l'alliance, ils objectèrent, contre toute démarche pouvant entraîner la France dans une guerre continentale, l'état déplorable des finances. La reine répondit qu'on ne demandait à la France que de tenir ses engagements, et que son honneur lui en faisait une
je m'abstiendrai ici d'eu faire une mention ultérieure. Ce jour-là les indices favorables étaient augmentés , la reine avait ressenti quelqaes maux de cœur ; depuis ce moment, n'ayant pu quitter mon bureau pour la rédaction de mes dépêches, j'ai supplié la reine de marquer scrupuleusement dans sa lettre à V. M. les moindres petits sjrmptômes des deux dernières journées, et l'instant après le départ du courrier je me rendrai à Versailles.
Depuis quinze jours la reine ne sort que pour se promener quelques moments à pied , soit sur les terrasses du parc , soit dans les appartements du château. S. M. a quitté le jeu du billard ; ses amusements se réduisent à la musique et à des conversations plus longues et plus fréquentes avec les personnes qui jouissent d'un accès habituel auprès d'elle. Les jeux de hasard ont lieu très-rarement, et la réforme dans ce point paraît s'établir d'une manière décidée. S. M. a fait ses pâques le lundi 13, et elle a assisté aux offices de la semaine sainte aussi régulièrement et aussi longtemps que son médecin a cru pouvoir y consentir, vu le temps froid et malsain qui est sun'enu dans ces dernières journées.
Paris, 20 avril. — Je supplie V. M. de daigner pardonner au défaut de précision et d'ordre qui pourrait se trouver dans mes trèshumbles rapports d'aujourd'hui , et qui est occasionné en partie par les courses plus fréquentes que j'ai été obligé de faire , ainsi que par le mélange de joie, d'espoir et d'inquiétude qui m'agite.
^oi« Elle ajoata qu'eUc craignait que le roi de Prusse ne se flattât encore de la neutralité ^U France, car on ne lui avait point parlé nottemeat. Le3 ministres répondirent que l'incertitude où on tenait le roi de Prusse lui laissait toute la crainte de l'événement ; mais la ^e n'accepta pas cette explication , persistant à dire qu'une déclaration nette eût été plus conforme à l'honneur et à la dignité du roi, et que cette conduite pourrait seule prévenir la guerre : tout, sans cela, restait en fermentation et les Pays-Bas autrichiens eux-mêmes pou- ^ient être menacés. Les ministres, se récriant alors, déclarèrent que, dans ce dernier cas, la France interviendrait. — La reine reprit cette conversation avecle roi, qui protesta vivement ^ ton attachement à l'alliance. La reine lui demandant alors d'obliger ses ministres à une conduite plus conforme à ce sentiment , il répondit qu'on avait résolu en conseil que la part de la Bavière réclamée par l'Autriche, aussi bien que ses nouvelles acquisitions en Pok)gne, ne pouvaient être comprises dans les possessions garanties par le traité d'alliance . laaifl que, quant aux Pays-Bas autrichiens, si la Prusse les attaquait, la France les défendrait.
La position présente de la reine est d'une si grande importance sous tous les rapports qu'elle absorbe entièrement toutes mes idées sur les différentes combinaisons que me prescrivent mes devoirs. Je serais bien plus tranquille si, dans les circonstances actuelles, je pouvais m'établir à demeure à Versailles ; mais cet arrangement n'étant pas praticable, je me propose au moins, sous le bon plaisir de V. M., de me tenir la plupart du temps à une distance plus rapprochée de la cour, afin que, moins observé et sans bruit, je puisse me rendre deux ou trois fois la semaine auprès de la reine , et veiller à tout ce qui peut survenir journellement. Le premier médecin Lassone et l'abbé de Vermond deviennent plus nécessaires que jamais , et je suis assuré de leur zèle comme du mien propre. H y a à compter également sur l'honnêteté et fidélité des deux premières femmes de chambre. Le reste du service est un composé de gens qui , sans être suspects , ne méritent pas une égale confiance , mais je les observerai de si près que j'ose me flatter de prévoir et prévenir toute négligence nuisible. Je ne crains , d'ailleurs , aucime manœuvre dangereuse de quelque part que ce soit ; la tournure actuelle de Versailles doit rassurer à cet égard , et j'ose supplier très-hmnblement V. M. de ne concevoir aucune inquiétude de ce genre.
Je reviens au contenu de la très-gracieuse lettre de V. M. et j'observerai d'abord qu'il n'y a pas le moindre doute que l'on ne soit ici aussi persuadé de l'utilité réciproque de l'alliance que résolu & la maintenir ; mais le dérangement des finances , bien plus encore l'ignorance et la pusillanimité du comte de Maurepas m'ont fait prévoir la conduite pitoyable du ministère français, et je l'annonçai à V. M. dans un de mes rapports précédents. Malgré cela j'espère qu'il y aura moyen de rectifier peu à peu bien des choses , surtout si la reine met la suite nécessaire aux démarches qu'elle vient de faire et qui sont exposées dans ma dépêche d'office. Pour cette fois, j'ai la très-grande satisfaction de pouvoir assurer V. M. que la reine a mis dans sa contenance et son langage toute la chaleur et, en même temps, toute la pnidence qui convenait à l'objet. Elle s'est mise en mesure d'amener le roi à son sentiment, et de l'opposer en quelque façon à ses propres ministres. Il en résulte déjà un grand point de gagné en ce que , relativement à la sûreté des Pays-Bas , on s'est déjà expliqué vis-à-vis de moi de manière à ne pouvoir plus reculer s'il survient du danger de ce côté-là. Je me flatte bien que ce ne sera
pas le seul parti qu'il y aura à tirer ; mais, avec des gens tels que sont les ministres français actuels, il faut nécessairement s'y pren* dre avec un peu de méthode et de patience pour les ramener peu à peu dans la voie raisonnable. Entretemps je crois qu'il serait trèsutile si V. M. daignait marquer à la reine que j'ai rendu un compte très-détaillé des bonnes démarches que cette auguste princesse vient de faire, en témoignant le degré de satisfaction que V. M. y aura attaché ; la reine en sera plus encouragée, et j'aurai plus de moyens de la porter à ce que les circonstances exigent par la suite.
Quant à l'abbé de Vermond, je le tiendrai encore assez longtemps Wlans l'assiduité de son service pour pouvoir me promettre toute cîoopération de sa part dans les époques intéressantes du moment.
La reine daigne me communiquer la plupart des lettres de S. M.
l'empereur. La dernière était d'une tournure excellente; c'était le
liuigage de l'amitié la plus tendre, d'une grande fermeté sur les
^Ténements qui se préparent. Il y avait entre autres cette phrase qui
II 'avait point le ton de reproche : « Puisque vous ne voulez pas em-
*< pécher la guerre, nous nous battrons en braves gens, et dans
<< toutes les circonstances, ma chère sœur, vous n'aurez point à rou-
« giv d'un frère qui méritera toujours votre estime. » La reine a été
émue par cette lettre jusqu'aux larmes , et j'ai vu que sa première
Inflexion portait sur V. M., parce qu'elle me répéta i)lusieurs fois :
*< Que je suis inquiète par rapport à ma mère ! »
Je n'ai point connaissance que S. M. l'empereur se soit plaint du
^aron de Breteuil; la pétulance naturelle de cet ambassadeur m'a
feit craindre quelques écarts de sa part dans les moments présents ;
^ais je lui ai toujours vu tant d'attachement à l'alliance, et il lui
^t si essentiel de conserver la protection de la reine, que ces deux
^otife doivent le tenir en règle. Quant k ce petit misérable subal-
^nie de Marbois et autres pareils, je trouverai moyen, sans rien
^^^^ïtipromettre, de leur faire réprimer les propos indécents qu'ils tien-
^^Ut, et auxquels le premier commis Gérard pouvait contribuer beau-
^^P ; c'est un grand bien que cet homme soit maintenant hors du
P^te qu'il occupait (1).
(i) Voirlai^^ote de la page 281, tome I*'. Gérard, premier commis aux Affaires étrangères , ^ ^UToyécn 1778 comme ministre près des États Unis d'Amérique, que la France venait *^ôconnaître.
Le duc de Choiseul a demandé et obtenu une audience auprès de la reine pour la féliciter sur sa grossesse. Cet ex-ministre a parlé fortement à S. M. sur les aflfaires présentes , et a tenu réellement un langage très-utile sur la conduite qu'il convient à la reine de tenir. Il entrait peut-être dans les propos du duc de Choiseul plus de projet de fronder le ministère actuel qu'un vrai zèle pour le bien de la chose. J'ai supplié la reine de ne point trop se livrer ; de mon côté je continue à tenir vis-à-vis du duc en question la même conduite de ménagement , avec la réserve et les précautions nécessaires.
La f cine a reçu avec sensibilité et très-grand plaisir les deux présents de V. M. : un portefeuille et un éventail dont l'ouvrage a été trouvé charmant et du meilleur goût.
Schvnbninn, 2 mai, — Madame ma chère fille, Le courrier du 19 de l'autre mois m'a bien porté des consolations dont j'avais bien besoin dans les circonstances présentes ; l'effet en a suivi de m'être établie ici à Schônbrunn ; j'avais de la diflîculté à me transporter, étant si accablée. Vous m'annoncez une grande , ime non attendue nouvelle ; que Dieu en soit loué, et que ma très-chère Antoinette soit affermie dans sa situation brillante, en donnant des héritiers à la France ! Aucune précaution n'est de trop ; je suis enchantée que vous ne courez la nuit à Paris , que vous avez môme laissé le jeu de billard. Je vois par là que vous n'omettez rien et sacrifiez vos amusements les moins dangereux : mais je vous prie, ma chère fille , que les deux mois ne sont pas suffisants ; il faut treize semaines complètes , surtout à une première grossesse, pour être sûre. Continuez donc ces cinq semaines de plus ces mêmes ménagements. Je suis d'avis qu'en avançant plus et en sentant votre enfant, vous ne restiez trop assise ou couchée sur des chaises longues, hors un accident, dont Dieu nous préserve! Alors vous suivrez aveuglément les avis de Lassoue , qui s'est acquis à juste titre ma confiance. J'espère que le choix de l'accoucheur sera fait par lui ; que ce soit un homme expert et chrétien. Je ne voudrais pas celui de votre belle-sœur, et que les intrigues de cour ( d'hommes et de femmes ) n'y entrent pour rien ; chacun veut s'introduire et placer une créature. Je me suis toujours très-bien trouvée de laisser faire le choix à ceux qui connaissent le
mieux leur savoir et qui peuvent en répondre ; toutes les autres recommandations en fait de savoir sont suspectes, et, pour tenir Tordre et la tranquillité, il faut se tenir à un seul , par qui tout doit passer, et croire que leur fortune en dépend.
Si vous voyiez la joie qui est ici sur cette grande nouvelle 1 A Paris on ne peut en avoir davantage. On pourra y faire plus de démonstrations que nos bons Allemands, mais dans le fond nous leur gagnons. La nouvelle avait transpiré cinq ou six jours avant le courrier, et je vous suis bien obligée des regrets que vous me montrez de ne pas m*en avoir écrit plus tôt. Cela marque votre attachement et en môme temps votre attention à ne vouloir me causer de la joie en vain. Je vous prie pourtant une autre fois, si quelque chose vous touche, de ne me pas ménager. Tout m'est infiniment à cœur, je ne me livre pas trop vite à la joie et je suis accoutumée aux chagrins depuis trente-six ans ; cela est devenu une seconde nature ; un instant donc de plaisir est pour moi un grand bien. Mais que ne dois-je pas vous Biarquer, ma chère fille, sur ce que vous me mandez, mais encore plus le fidèle Mercy, combien vous avez employé tous vos soins et agréments ! Les ministres en Bavière et à Eatisbonne parlent déjà iîflféremment, et j'ose vous assurer, si on n'avait gâté les choses dès e conmaencement, jamais elles seraient à ce point comme elles ont, que jamais guerre serait arrivée , et que nous n'aurions jamais busé de l'alliance : qu'aucun agrandissement , mais plus de solidité ans notre situation était et sera toujours notre but. Jugez combien >xxt ce renversement doit me peiner, mais surtout le danger où se :x>iive ce cher fils l'empereur, qui non-seulement s'exposera plus «.'lin autre , mais qui par la force du travail et des fatigues ne se Loxine pas de repos et doit succomber à la longue.
Je me suis toujours fiattée qu'il n'y avait pas de mauvaise volonté cliez vous , mais faiblesse et prévention sur nos projets et des anciennes rivalités, qui devraient bien ne plus exister pour notre bontctir conmiun et de l'Europe même. Mais j'ai vu à mon grand regret combien, dans le gros de la nation, cela est imprimé par l'exécution "^ ordres , avec précipitation et emphase, qu'on a employés à toutes ^ cours, qui ont rendu notre ennemi si hardi et ont prévenu et in- "^dé tout le monde. Ils reviendront, mais trop tard pour nous et le ^^ public , si nous ne pouvons conjurer encore la guerre. Mercy ^^ti8 en parlera plus en détail. Ce n'est pas que nous ayons à crain-
lU. 13
194 MARIETHÉRÈSP A MARIE-ANTOINETTE.
dre plus que les autres fois; jamais notre armée était si forte , ne manquant de rien, de la meilleure volonté, brûlant d'envie de se mesurer avec la prussienne. Les apparences n'ont jamais été telles que cette fois-ci ; la présence de l'empereur, tout est favorable, mais le sort dès armes est très-variable et incertain. Mais rien que le sort de tant de malheureux qu'on fait nous fait souhaiter de terminer les choses amiablement, mais convenablement : reste à différer encore à un autre temps à changer nos positions , qui ne peuvent subsister ainsi à la longue, et nous rendront toujours flottants et & charge à nos amis mômes, hors qu'on se lie étroitement, qu'on parle le même langage et on agisse de même , ce qui est plus à souhaiter qu'à espérer.
Je suis assez contente des nouvelles de Bohême ; tous se portent bien, nonobstant les fatigues continuelles, par les plus mauvais chemins et temps. Je suis bien contente des ménagements que vous avez pris pour le grand habit, la Cène, et même jusqu'aux maux de cœur que vous aviez, et espère bien de la continuation. Je vous prie de n'en pas être si occupée ; cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter, mais il faut tâcher tant qu'on peut de se tranquilliser là-dessus. Tout le monde s'intéresse pour vous , tout le monde prie ; mais en cas que nos espérances ne se soutiennent , il n'y a rien de perdu, H suffit que la possibilité y soit, et Dieu vous accordera sa bénédiction et à ce sage et vertueux roi, mon cher fils. Je vous embrasse.
La joie de la reine de Naples sera extrême ; je parie qu'elle en pleure de tendresse.
Schonhncnn, 2 mai, — Comte de Mercy- Argenteau, J'ai reçu votre lettre du 20 du passé par le courrier Gergowitz, arrivé ici le 29 du même mois. Toute flatteuse qu'est la nouvelle de l'apparence d'une grossesse de ma fille, je vous avoue que je suis presque tentée de m'en douter jusqu'au moment qu'elle aura mis au monde l'enfant dont on la suppose enceinte ; tant je suis devenue incrédule sur ce chapitre, après que je vois mes espérances frustrées depuis si longtemps ; mais vous ne m'en obligerez pas moins par les nouvelles que vous continuerez à me donner sur un objet dont le succès me comblerait d'une joie sans égale. Je ne saurais dire ce que l'empereur ait
écrit à sa sœur sur le compte du baron Breteuil ; mais sûrement ce n'était pas à son avantage, parce que ma fille a répondu à Tempereur qu'elle s'était gardée de montrer sa lettre au roi, pour ne pas faire du tort au baron.
Je suis encore persuadée que l'envie de fronder le ministère a le plus engagé le duc de Choiseul à parler à ma fille sur les affaires de Bavière dans le ton que vous me marquez ; mais, sans faire fond sur son caractère, c'est toujours un sujet à ménager d'une certaine façon et avec circonspection.
Je n'entre point dans les affaires d'aujourd'hui. Vous savez le parti que je me suis proposé de suivre à cet égard ; je trouve que c'est le meilleur, lorsqu'on doit être convaincu de ne pouvoir faire rien de bon.
[Je serais bien plus inquiète, si je ne vous savais avec ma fille, sur la suite de sa grossesse et avenir de son enfant. J'espère , le choix d'une gouvernante et sous-gouvernante se fera avec toutes les précautions, et point de la clique piémontaise, que je crains beaucoup; au reste je vous renvoie aux dépêches de la chancellerie. ]
Paris, 5 mai. — Sacrée Majesté, L'époque du 3 de ce mois Xi'ayant rien produit de contraire aux espérances de grossesse de la ï^eine, elle peut maintenant être regardée comme certaine, et je crois devoir exi)édier un exprès pour faire parvenir cette heureuse nouvelle ^ V. M. La reine entrera sans doute dans les détails les plus précis ^ur son état et sur sa santé, qui ne laisse rien à désirer. Cette auguste princesse observe le régime le plus exact ; elle suit en tout les ^vis de son premier médecin ; aucune précaution n'est négligée, quelques promenades à pied dans le parc de Versailles ou dans l'intérieur du château sont le seul exercice que la reine se permet ; elle remplit «es journées par des petites occupations ou amusements qui consistent dans la conversation, la musique et un peu de jeu.
Le roi, qui est au comble de sa joie, voit la reine plus souvent et plus longtemps ; il en est résulté entre ces deux augustes époux des entretiens fort intéressants sur les affaires présentes, et j'expose dans ma dépêche d'office tout ce qui est survenu à cet égard. La reine s'est vivement occupée de ces matières importantes ; elle m'a fait venir plu-
sieurs fois pour que je l'iiiformasse des circonstances qui y ont rapport (1). Elle lésa saisis avec discernement, et amis beaucoup d'ordre et de mesure dans ses conversations avec le roi et ses ministres. J'ai lieu d'en espérer de bons effets, sans qu'il puisse en résulter aucun inconvénient.
Toute la famille royale, mais particulièrement Mesdames de France marquent les attentions les plus empressées à la reine, et le public de Versailles, de même que celui de Paris, témoigne la joie la plus expressive de voir remplie une attente qui fixait depuis si longtemps les vœux de la France.
Paris, 5 mai, — L'état de grossesse de la reine lui donne maintenant une consistance si supérieure à celle qu'elle a eue par le passé qu'il en résulterait ici en tout sens les changements les plus avantageux si cette auguste princesse savait bien évaluer sa position, ainsi que tout le parti qu'elle peut en tirer, eu égard à la portée d'esprit et de caractère du roi et à la tournure de ses ministres actuels. Je fais tout ce qu'il m'est possible pour éclairer les idées de la reine à cet égard et pour lui indiquer la juste mesure des démarches qui peuvent être tentées de sa part sans le moindre inconvénient. Le plus grand embarras consiste en ce que la reine ayant trop tardé & s'occuper des affaires sérieuses , elle n'en a point l'habitude. Elle a de la peine à interpréter le langage des ministres, qui se sauvent par de grands mots, dont elle n'aperçoit pas toujours le peu de valeur. Il suit de là que la reine entre en méfiance d'elle-même et qu'elle hésite , surtout dans l'opinion qu'elle devrait avoir de son crédit. C'est l'article sur lequel il est infiniment essentiel de l'encourager, et je dois soumettre aux hautes lumières de V. M. ce qu'elle pourrait juger à propos de dire à cet égard à son auguste fille.
J'ai tâché de bien prémunir contre les surprises que pourraient
(1) Dans ses conversations avec la reine, Mercy lai expose que plosla France, engagée dans une guerre maritime avec l'Angleterre, a lieu de redouter ime guerre sur le continent, pla«i elle doit parler ferme à la Prusse, qui sera intimidée en présence d'une alliance indissoluble de la France et de TAutriche et n'osera bouger. La reine demande à Mercy de loi donner dans une note écrite les raisons à faire valoir ; pour ne point compromettre Mercy, eUe recopie cette note de sa main et en brûle la minute. Dépêche d'office du 6 mai.
employer les comtes de Maurepas et de Vergennes dans ce qu'ils proposeront à la reine d'écrire à V. M, Je ne serai informé qu'après coup de ce qui en sera arrivé ; mais il sera toujours facile de redresser les petites erreurs qui se seraient commises à cette occasion. Les comtes de Maurepas et de Vergennes me cachaient leur marche avec beaucoup de fausseté et de mauvaise foi ; quoique je m'en doutasse, je n'ai pu en être bien éclairci que par la conmiunication tant différée de la dépêche indécente écrite le 30 de mars au baron de Breteuil (1). Les deux ministres ont enfin dû revenir sur leurs pas en écrivant la seconde dépêche du 26 avril, et qui est l'effet de la peur que leur, a faite la reine. Il reste encore beaucoup à rectifier, mais entretemps l'ordre immédiat que V. M. avait daigné me donner est rempli dans ce qui regarde la sûreté des Pays-Bas , objet auquel on se trouve maintenant engagé ici d'une manière à ne pouvoir plus s'en dédire.
Dans le moment où je m'y attendais le moins, je viens de tomber dans un assez grand embarras par rapport à l'abbé de Vermond qui, eans m'en prévenir, écrivit la semaine passée à la reine une lettre bien xnotivée, où il représentait que, n'étant personnellement point assez connu ni du roi ni de ses ministres, il pourrait leur devenir suspect dans les circonstances présentes, que l'on savait son attachement trèslespectueux et décidé pour la cour impériale , où V. M. avait daigné le combler de tant de grâces, que par cette raison il ne pourrait pas échapper au soupçon d'influer dans toutes les démarches de la reine, soit vis-à-vis du roi, soit vis-àrvis de ses ministres, en matière d'affaires, et qu'il était aisé déjuger des conséquences qui résulteraient de pareils soupçons ; que, dans la nécessité de les éviter, l'abbé croyait devoir se tenir plus à l'écart et commencer par
(1) Cette dépêche n'est point aux Archives de Vienne , parce que le baron de Breteuil la lut an prince de Eannitz et refusa de lui en laisser copie ; on trouve seulement aux Archives une note rédigée de mémoire par Kaunitz, dans laquelle il est dit que la France décline : !• la réclamation du casus fœderhy se fondant sur ce que la garantie des États de la maison d* Autriche énoncée dans le traité de Versailles ne peut comprendre que les Etats qu'elle possédait alors et non des acquisitions nouvelles ; 2° la réclamation de la garantie da traité de Westphalie, parce que l'Autriche elle-même, s'étant écartée du traité, a donné lieu aux protestations des puissances allemandes, qui la menacent d'une guerre. Kaunitz, dans cette même note, combat les raisons sur lesquelles s'appuie le cabinet de Versailles pour ce double refus. Dans sa dépêche d'office du 6 mai, Mercy ajoute que Maurepas lui-même lui dit « que cette dépêche ne valait rien , qu'elle était dure et mauvaise »».
s'absenter quelque temps. U revint en effet à Paris, et ce ne fut que le surlendemain que la reine me communiqua la lettre en question, en me chargeant de tenter l'impossible pour détourner l'abbé de ses idées de retraite. Je m'en occupai infructueusement pendant deux jours ; je vis que les principaux obstacles tenaient à la persuasion ob est l'abbé de Vermond que la reine n'a de confiance en lui que pour lui parler de tout ce qu'elle sait et de ce qu'elle pense , mais nullement pour suivre les bons conseils qu'il ne cesse de donner à cette auguste princesse, que d'ailleurs cette confiance, partagée avec des favorites, pouvait donner lieu aux plus grands inconvénients, et compromettre l'abbé de la manière la plus, dangereuse. Je le trouvai ulcéré de ce que le roi ne lui a jamais adressé une parole, quoiqu'il le voie continuellement chez la reine , d'où l'abbé concluait que son aspect répugnait au roi, sans que la reine eût jamais pensé à le faire changer à cet égard. Tout ce que je pouvais dire à l'abbé de Vermond ne l'empêcha pas de partir pour son abbaye (1). Je reçus deux jours après un billet de la reine , par lequel elle m'ordonnait d'une manière très-pressante de faire revenir l'abbé à Versailles. Je lui dépêchai sur-le-champ un exprès, en lui écrivant de la façon la plus énergique ; il se rendit enfin et, depuis trois jours, il est auprès de la reine. J'ai représenté à S. M. que, pour se conserver un serviteur aussi utile, il fallait absolument qu'elle s'occupât des moyens de le tranquilliser sur la façon de penser du roi, en déterminant ce monarque à lui donner quelque signe de bonté. Je ne sais ce qui en résultera ; mais, dans les circonstances présentes, la retraite de cet abbé serait infiniment f&cheuse et nuisible au service de la reine. Cette auguste princesse ne s'attend pas que je rends compte à V. M. des faits dont il est question, et elle me saurait sans doute mauvais gré si elle se doutait que j'en eusse fait mention.
Versailles, 5 mai. — Madame ma très-chère mère. J'avais été véritablement outrée de cette dépêche si malhonnête qu'on a cachée à
(1) L'abbaye de Tiron, de la congrégation de Saint-Maur, située dans le Perche, à une liew de Nogent-le*Rotrou , avait été donnée en 1771 à l'abbé de Vermond. Elle 12,000 livres.
JkTercy, et que nous n'avons pu prévoir, ni y parer. J'en ai témoigné mon mécontentement aussitôt que je l'ai su. Il est inouï le talent qu'ont les ministres d'ici pour noyer les affaires dans un déluge de mots. ^Néanmoins, d'après tout ce que m'avait dit Mercy, et les réflexions que je ne puis m'empècher de faire à chaque instant sur l'affaire la plos importante de ma vie, je les ai tant pressés qu'ils ont été obligés de changer un peu de ton. Ils sont assez convenus de leur tort pour cette vilaine dépêche. Le roi m'a montré celle qui est partie il y a hait jours (1). Je n'entends pas assez les affaires pour en juger ; mais Mercy, qui ne me paraît pas trop content du fond, l'est beaucoup plus du style et de la tournure de celle-ci. Je croyais que les ministres reviendraient me parler à l'occasion des nouveaux courriers qu'ils ont reçus du roi de Prusse ; ils ne sont pas encore venus ; je crois mieux faire d'attendre, pour leur parler, que le courrier de ma chère maman soit arrivé. U me semble par toutes les lettres qu'il y a encore espérance de n'avoir point de guerre. Quel bonheur si nos sLlormes étaient vaines !
Ma santé et mes espérances continuent toujours à être bonnes, et on les croit si sûres que l'on commence à nommer la maison d'Elisa- T3eth, dont l'éducation ne pourrait se continuer avec celle de mes en- ^^ffants.
Le roi me charge de ses lettres pour ma chère maman et mon frère.
Permet-elle que je l'embrasse? Je n'ose pas encore lui demander ses
"fcontés pour son futur petit-enfant ; mais je me promets bien que les
premiers mots qu'il apprendra seront pour la plus grande souveraine
«t la plus tendre des mères.
Versailles, 16 mai. — Madame ma très-chère mère, Que je serais heureuse d'imaginer que les bontés que ma chère maman a pour
(1) Cette dépêche, datée du 26 avril, et qui, comme celle du 80 mars, ne fut que lue au prince de Kaunitz, est plus amicale que la précédente. EUe annonce que le cabinet de Versailles est intervenu auprès du roi de Prusse pour l'engager à entrer dans les arrangements que propose l'impératrice en vue de prévenir la guerre. En rendant compte à Mercy de cette dëpftche , Kaunitz ajoute : « Je regrette qu'U n'y ait rien en sur la reconnaissance du cmuê Mtrù et de la garantie du traité de Westphalie ; mais, dans les circonstances actueUes, il fsut se contenter de ce que fait la France, en l'animant, en cas d'une rupture définitive avec la Prusse, à rester fidèle à ses devoirs d'alliée. » Archives de Vienne.
moi lui donnent dans ce moment-ci un peu de consolation 1 Je continue toujours à me porter à merveille, à quelques étouffejnents près, qui sont inévitables. J'ai vu ce matin mon accoucheur ( c'est Vermond , un frère de l'abbé) ; c'est moi-même qui me suis senti plus de confiance en lui qu'en tout autre : d'ailleurs c'est le meilleur d'à présent, et Lassone l'a beaucoup approuvé. Il a été fort content ; il m'a permis de faire des petites promenades en voiture , pourvu que je n'aille pas trop vite. Selon son calcul et le mien, j'entre dans le troisième mois ; je commence déjà à grossir visiblement, surtout des hanches. J'ai été si longtemps sans oser me flatter du bonheur d'ôtre jamais grosse que je le sens bien plus vivement à cette heure, et qu'il y a des moments encore où je crois que tout cela n'est qu'un songe; mais ce songe se prolonge pourtant, et je crois qu'il n'y a plus de doute à avoir.
Je suis bien touchée de la joie que ma chère maman veut bien me dire qui règne dans Vienne sur ma grossesse ; s'il était possible, cela me ferait encore mieux aimer ma patrie. J'ai vu hier matin Caironi (1); je l'ai chargé de bien dire à toutes les personnes qui veulent bien s'intéresser à moi qu'il m'a vue lui-même et très-bien portante. J'oubliais de dire à ma chère maman qu'à ma seconde révolution j'ai demandé au roi 500 louis, ce qui fait 12,000 francs, que j'ai cru à propos d'envoyer à Paris pour les pauvres qui sont retenus en prison pour dettes des mois qu'ils doivent aux nourrices, et 4,000 francs ici à Versailles, aussi pour les pauvres. C'était une manière de faire une charité en même temps que de constater mon état aux yeux de tout le peuple. Je connais trop le bon cœur de ma chère maman pour ne pas espérer qu'elle m'approuvera.
Que ma chère maman est bonne de vouloir me montrer son contentement sur la manière de me conduire dans toutes les affaires à cette heure I Hélas ! il n'y a pas de gré à m'en avoir : c'est mon cœur seul qui agit dans tout ceci. Je m'affiige seulement de ne pas pouvoir entrer moi-même dans l'esprit de tous ces ministres , pour leur faire comprendre combien tout ce qu'on a fait et demandé à Vienne est juste et raisonnable : mais malheureusement il n'y a pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, et au reste ils ont tant de mots et de phrases qui ne signifient rien qu'ils sont déjà étourdis
(1) Le courrier de cabinet, qui retournait à Vienne chargé des dépêches.
arant que de dire une chose raisonnable. J*aserai d^un moyen , c^est de leur parler à tons deux devant le roi , pour obtenir du moins qu'ils tiennent un langage convenable dans ce moment-ci au roi de Prusse ; et en vérité c'est pour l'utilité et la gloire même du roi que je le désire, car il ne peut que gagner à soutenir des alliés qui lui doivent être si chers de toute manière. Au reste il se conduit par- &itement envers moi, vu mon état, et y a beaucoup d'attentions. J'avoue à ma chère maman que mon cœur serait déchiré de l'idée ga'elle a pu le soupçonner un instant sur ce qui se passe : non, c'est IsL faiblesse affireuse de ses ministres , et la grande méfiance qu'il a en lui-même qui fait tout le mal, et je suis sûre que, si jamais il ne j>T"cnd conseil que de lui-même, on verra son honnêteté, la justesse et: le tact qu'il a et qu'on est assurément bien loin de juger à prés^xit. Nous allons demain passer trois semaines à Marly : ce sera une cx^oasion de me promener beaucoup et de me distraire; il y aura l>^^aucoup de monde. Ma chère maman me permet-elle de l'embrasser t^ïndrement?
^hanirunuj 17 mai. — Madame ma chère fille, La consolation 9.^^^ me procure votre grossesse, annoncée même par le roi (1) et par deux lettres du 4 et du 5, me comble de consolation. Je ne peux ez remercier Dieu de m'avoir accordé encore cette grâce de vous r, ma chère fille, plus solidement établie pour l'avenir. Tous mes dans ma famille sont donc accomplis, je puis fermer mes yeux ^^"^iUquillement. J'avoue , votre situation me tenait plus à cœur que J^ n'ai fait semblant , vous aimant si tendrement , et cette satisfactton vient bien à temps pour me soutenir -dans ma cruelle situation. ^e^Tcj nous mande de quelle façon obligeante et tendre vous vous ^tes employée pour votre famille et patrie. Les suites feront voir
(1) Louis XVI avait écrit à l'impératrice le 4 mai précédent : « Madame ma sœur et belle-
c'est avec le plus grand plaisir que j'apprends à V. M. Theoreux événement qui m'ar-
^^ :1a reine vient d» passer le second terme de sa grossesse, et je n'ai plus lieu de douter
^^ *île le Boit. Je connais trop bien la tendresse que V. M. a pour sa fille, et l'intérêt qu'elle
'^^^^à tout ce qui me regarde, pour douter de la part qu'elle met à notre bonheur. La-
^^^ le porte fort bien jusqu'à présent; et j'espère qu'au mois de décembre j'aurai le
^J^*^ de loi annoncer la naissance d'un petit-fils. Je prie V. M. d'être bien persuadée de
^▼e amitié aveclaqueUe je sois, madame ma sœur et belle-mère, etc. » Archives de Vienne.
que l'intérêt et la considération même de la France l'exigeaient , si ou avait tenu au commencement le même langage^ dont nous sentons déjà les meilleurs effets ^ je suis bien sûre que tout se sera calmé sans ces terribles aspects qui nous menacent^ et une fois coi mencés ne finiront si aisément^ et je souhaite pour l'humanité qu' puisse encore s'arranger. La France n'a jamais à craindre que no^^i^ la voulons commettre, entraîner ou diminuer son influence. Nos ixitérêts sont trop intimement liés de cœur et de famille pour n'entrer sincèrement dans ses vues quelconques , hors une liaison avec le roi de Prusse. Je vous avoue, cela nous a séparés de l'alliance avec l'Angleterre , et je serais bien fâchée si cela devait en être un jour de même. Il y a longtemps que nous voyons un patelinage politique, beaucoup de secret, des complaisances réciproques ; la conduite dans cette occasion a malheureusement dû augmenter ces doutes. Le roi (1) se vante de temps en temps d'être très-bien avec vos ministres ; il prétend même de leur avoir communiqué la correspondance secrète entre l'empereur et lui. C'est encore un trait de sa façon; les deux princes sont convenus & leur entrevue à Neustadt de s'écrire quand il s'agira des occasions importantes ; l'empereur s'est prêté à mes instances de tenter cette voie pour conjurer l'orage qui était prêt à éclater. Vous pouvez bien croire qu'il a coûté à votre frère de s'y prêter ; il l'a fait de bonne grâce, et en a reçu la réponse la plus impertinente qu'on puisse voir (2) et qui était nullement con- séquente au cas présent, mais qui lui convenait pour dire toutes « ces sottises à l'empereur. Vous serez enchantée de la réponse d votre frère. Le courrier lui porta en chemin cette belle érudition r sur-le-champ il a fait la réponse et renvoyé dans une heure de tem le même courrier. La promptitude de cette réponse et le peu d'eni=barras qui s'y trouvait, la leçon qu'il lui faisait en lui démontrant; qu'il était nullement au fait de la question, même la fin de la lettre ont fait changer le ton et ont arrêté jusqu'à cette heiure heureusement le commencement de la guerre. Mercy aura le bonheur de vous communiquer les lettres et notre situation présente. Depuis que vous voulez entrer avec tant de tendresse que de zèle dans nos intérêts et
( 1) Le roi de Prusse.
(2) Cette lettre de Joseph II et la réponse de Frédéric se trouvent dans les Œuvrtê po&Am^ mes de Frédéric II, édition de Berlin , tome V, page 298, citée par Schoell, tome XLX, page 282.
sîtoation, je trouve nécessaire de vous mettre au fait de plus en plus, ^î'ous n'aurions jamais été les premiers à faire usage d'un secret convenu entre deux princes ; mais en ayant fait usage , à ce qu'il se vante, vis-à-vis de vous, de la Russie, Saxe, etc., nous ne sommes plus tenus non plus, et ne croyons pas d'être honteux des avances que nous avons faites pour changer la situation présente ou faire tzraîner au moins la chose.
Vous voyez par ce trait quel compte on peut faire sur lui et sa pa-
x^le. La France l'a éprouvé en bien des occasions , et aucun prince en
orope n'est échappé à ses perfidies ; et c'est celui qui veut s'ériger
n dictateur et protecteur de toute l'Allemagne I et tous les grands
rinces ne tiennent pas ensemble pour empêcher un malheur pareil,
^^[ui tombera un peu plus tôt ou plus tard sur tous ! Depuis trente-sept
^sns il tait le malheur de l'Europe par son despotisme, violences, etc.
IKn bannissant tous les principes de droiture et vérité reconnus, il se
joue de tout traité et alliance. Nous qui sommes les plus exposés, on
:kious laisse. Nous nous tirerons peut-être encore cette fois-ci , tant
Toien que mal; mais je ne parle pas pour l'Autriche, c'est la cause de
"tous les princes. L'avenir n'est pas riant. Je ne vivrai plus ; mais
xies chers enfants et petits-enfants , notre sainte religion , nos bons
Iteuples ne s'en ressentiront que trop. Nous nous ressentons déjà
il'an despotisme qui n'agit que selon ses convenances, sans principes
et avec force. Si on lui laisse gagner du terrain, quelle perspective
pour ceux qui nous remplaceront I Cela ira toujours en augmentant.
Je voudrais au prix de mes jours rendre nos enfants plus heureux,
plus tranquilles que nous, surtout depuis que j'ai l'espérance de voir
Qû dauphin, mon petit-fils.
Pardonnez cette longue tirade : c'est une mère tendre qui s'épanche ^vec sa chère fille, non de souveraine à souveraine. J'ai laissé aller mon cœur sans trop réfléchir, et ces moments m'ont été bien doux , ^yant le cœur très-serré ; en vous embrassant tendrement, ma chère petite maman et votre enfant. Adieu.
XXXin. — Mercy a Maiue-Thérèsk.
Paris, 18 mai. — Sacrée Majesté, Depuis mon très-humble rapport du 5 de ce mois il n'est rien survenu de relatif à la reine îui puisse mériter l'attention de V. M. J'en excepte les démarches
de cette auguste princesse en matière d'affaires ; mais comme ces détails se trouvent très-amplement consignés dans ma dépêche d'of- fice, je croifiL devoir omettre de les répéter ici.
La santé de la reine est aussi bonne qu'il est possible de le désirer ^ elle n'éprouve presque aucune des incommodités si communes dan^ les commencements d'une grossesse. Le changement nécessaire dai^ le régime de vie, la cessation totale du grand exercice auquel Aj^ reine s'est habituée ne produit aucun effet nuisible ; S. M. se prow mène une heure à pied pendant la journée ; elle est le reste du temps assise dans ses cabinets, où elle s'occupe à quelques petits ouvragei^ soit à l'aiguille, soit à tresser des bourses. Les personnes qu'elle ttfectionne le plus sont admises à venir faire la conversation arec S. M. ; c'est toujours la comtesse de Polignac qui jouit le plus sonvent et le plus longuement de cette faveur. Les moments qui se passent avec le roi seul, ensuite avec la famille royale rassemblée, lemplissent le reste des journées, et la reine s'est d'abord accoutumée k cette nouvelle forme sans qu'elle paraisse en éprouver le moindie ennui.
Le courrier arrivé dans la nuit du 8 au 9 m'ayant remis les ordres de V. M. en date du 2, je me rendis sur-le-champ à Versailles et y présentai les lettres adressées à la reine. Elle fit d'abord lecture de celle de V. M. et elle daigna ensuite s'entretenir avec moi près d'une heure sur les tournures à donner aux démarches qu'dte se proposait de faire. L'attention que la reine met aux conjonctme» présentes, le grand et vif intérêt qu'elle y prend, sont devenus poaï elle un objet d'occupation très-utile et qui fixe son esprit à la rfr* flexion. Cette auguste princesse a une facilité singulière à comprendra les affaires ; mais le défaut d'habitude d'en parler lui donne une id6^ fiance d'elle-même que je tâche de vaincre par toute sorte de moyen»*
Pendant tout le séjour de Marly je me tiendrai à portée de &ii^ assidûment ma cour à la reine. J'ai déjà pris à cet égard des mesura qui m'en procureront la facilité sans que cela donne trop dans la vue. Je me suis d'ailleurs arrangé une correspondance joumalièie avec le premier médecin Lassone^ de manière qu'il ne peut survemr le moindre incident dont je ne sois averti sur l'heure. Mon zèle Bft me laissera rien oublier ni omettre dans une circonstance aussi im» portante , et qui n'annonce à Y. M. que des satisfactions, sans aucun motif d'inquiétude.
XXXrV. — Marie-Antoinette a Marie-Thérèse.
Marhf, 29 Tnai. — Madame ma très-chère mère, Toutes les bontés et la joie que ma chère maman me marque sur mon état présent me comblent de reconnaissance , et me le rendent encore plus précieux , s'il est possible. Je continue toujours à me porter à merveille et n'ai pas la moindre incommodité. Nous sommes àHarly depuis dix jours. C'est un lieu charmant ; j'en profite beaucoup pour me promener à pied, surtout le matin. Cela me fait grand bien et ne me fatigue pas trop, quoique je grossisse étonnamment, ne me serrant point du tout, que ce qu'il faut pour me soutenir. J'ai vu Mercy ces jours derniers ; il m'a montré les articles que e roi de Prusse avait envoyés à mon frère. Je crois qu'il est imposîble de rien voir de plus absurde que ses propositions ; enfin elles 5 sont au point qu'il m'a paru qu'on les trouvait même telles ici ; au ioins pour le roi j'en réponds. Je n'ai pas pu voir les ministres ; ï- de Vergennes n'est pas venu ici, il est malade : ce sera donc pour otre retour à Versailles.
J'avais déjà vu la correspondance du roi de Prusse avec mon frère. 1 est bien abominable à ce premier de l'avoir envoyée ici , d'autant Ans qu'en vérité il n'a pas de quoi s'en vanter. Son imprudence, sa inanvaise foi et son esprit aigri paraissent à chaque ligne. J'ai été enchantée des réponses de mon frère; il est impossible d'y mettre plus de grâce , de modération et de force en même temps. Je m'en ^^ dire quelque chose de bien vain , mais je crois qu'il n'y a au lûonde que l'empereur et surtout le fils de ma chère maman, qui a ^ bonheur de la voir tous les jours, qui puisse écrire de cette manière. Je ne puis dire à ma chère maman combien je suis touchée de sa fcttre ; la confiance qu'elle m'y marque me pénètre. 0 Dieu I que je ^cirais pouvoir donner tout mon sang pour qu'elle soit heureuse ^ qu'elle jouisse de tout le bonheur et tranquillité qu'elle mérite autant 1 Ce ne sera jamais la faute de ses enfants toujours ; je juge de Jeore cœurs par le mien ; il faudrait être bien ingrat pour ne pas sacrifier tout pour une mère aussi tendre que la nôtre. Voilà au moins ma manière de penser et celle d'eux tous , j'en suis sûre. Mais je sens que je m'attendris^ je ne peux continuer. Ma chère maman me oermet-elle de l'embrasser tendrement?
Paris, 29 mai. — J'ai eu avec la reîne de très-longs entretiens sur tout ce qui a rapport à son état actuel , et les mesures parfiûte ment sages et raisonnables de cette auguste princesse doivent éloi gner de V. M. toute idée inquiétante. Le choix d'un accoucheur es déjà fait : ce sera le frère de l'abbé de Vermond, qui, dans l'art de accouchements, passe pour le plus habile sujet que l'on connaisse i Paris. Le service le plus rapproché de la reine est rempli par de gens de toute sûreté ; le premier médecin Lassone est d'un zèle e honnêteté reconnue. Je me suis expliqué avec lui sur les moindre objets de prévoyance, et j'ose répondre & V. M. que, d'après laoon naissance que j'ai du local, des individus et des mesures prises, i n'y a pas l'ombre de doute à avoir sur la parfaite sûreté où se trour la personne de la reine ; de manière que, hors les accidents de pu hasard et qui ne sont nullement à supposer, rien ne peut surveni de fâcheux. Au reste le plus grand , le plus important de mes de voirs est de veiller à ce qui intéresse la tranquillité de V. M., et j'o serai occupé dans tous les instants de la journée.
J'ai le regret de me voir privé en partie des secours de l'abbé d Vermond. Effrayé de l'idée de devenir suspect au roi et à ses bel nistres , un peu dégoûté d'ailleurs de ne pas opérer tout le bien q« comportait son service, il n'a pas été possible de le fixer constac ment à demeure à la cour. La reine s'est prêtée à lui donner plus ^ liberté ; mais elle a exigé qu'il se rendît à ses ordres toutes fois quantes elle le ferait appeler. L'abbé s'est soumis à cette décision ; se tient à Paris ou dans les environs , et je tâcherai de faire en saT< qu'au moins une fois la semaine il se trouve auprès de. la reine.
D'après les usages établis à cette cour, la gouvernante des enfanb de France s'emparera, par le droit de sa charge, de la première éducation des enfants de la reine. C'est la princesse de Guéménëe q\i remplit la charge susdite , et il y aurait beaucoup à remarquer su le compte de cette dame (1). Elle a pareillement le droit de choi»
(1) La princesse de Guéménée était fille du maréchal de Soubise. Elle rlTait sépaiée son mari, dont la somptueuse prodigalité devait aboutir à cette grande faillite qui fxA i des scandales précurseurs de la révolution. La princesse de Guéménée passait pour être in mement liée avec le duc de Coigny.
sous-gouvernantes et tout le service ; mais je vois la reine décidée à se faire rendre compte de ces choix , et à se réserver de les admettre ou de les rejeter au besoin. J'ai représenté à S. M. toute l'importance dont il était qu'elle mît beaucoup de fermeté dans cette résolution. Si le ciel accorde la naissance d'un dauphin^ la reine s'est Mi donner la i)arole du roi que d'ici à cinq ans il ne sera rien décidé sur le choix d'un gouverneur. J'ai insinué cette idée, que je crois si importante qu'elle peut décider du sort de l'éducation du prince à naître. Dans le moment actuel il est certain que le choix d'un gou- Temeur aurait été mal fait ; il y a déjà un nombre de postulants, et les fevoris et favorites de la reine auraient pu induire dans de grandes erreurs ; en gagnant du temps S. M. s'éclairera davantage , et il y aura moyen de lui faire connaître les sujets. Toute ma crainte est que la reine ne persiste pas à différer pendant les cinq années le choix en question ; je tâcherai de la maintenir dans cette décision si nécessaire.
Pendant le voyage de la cour, je resterai établi à une petite lieue de Marly oîi , dans les matinées , la reine m'a permis de lui aller faire ma cour trois ou quatre jours de la semaine. Le motif d'aller parler d'afi'aires aux ministres rendra plus plausible une partie de mes apparitions , et je chercherai à les employer utilement pour le service de la reine.
V. M. daignera observer, dans ma dépêche d'office, la conduite que la reine a tenue relativement aux grandes affaires présentes. Cette auguste princesse est réellement parvenue à en imposer aux ministres, qui se sont si pitoyablement conduits dans le principe qu'ils u savent plus comment revenir sur leurs pas. La reine a un peu trop tardé à intervenir : elle daigne en convenir vis-à-vis de moi , et désirerait maintenant de pouvoir réparer les moments perdus , ce qui est d'une très-grande difficulté en matière d'affaires politiques. Le prince de Starhemberg vient de me communiquer la correspondance de 8. M. l'empereur avec le roi de Prusse, et j'insiste pour que la feine fasse sentir la nécessité de saisir ici la seule occasion qui reste Ma France de réparer ses torts, en donnant au moins quelque marque d'attachement et de zèle à son alliée.
Je n'ai rien de bien essentiel à observer aujourd'hui sur l'intérieur de la famille royale. H est certain que les deux princesses piémon- Wses, surtout Madame, voient pour elles dans la grossesse de la
reine matière à bicD des réflexions ; cependant les princesses susdites obsen'ent dans leur extérieur toutes les apparences les plus convenables. Elles n'ont point ici un parti qui puisse mériter attention , ni qui ait des moyens de se rendre utile. Monsieur reste dans sa tournure ordinaire, à laquelle bien des gens supposent de la dissimulation et de la fausseté (1). En supposant qu'il y a en effet un peu de l'un et de l'autre, il me paraît cependant démontré que le fond du caractère de Monsieur n'est qu'apathique et faible. 11 ne s'occupe que de ses petites économies , et je ne vois aucun de ses entours qui soit en état de lui inspirer de plus grandes idées. Quant à celles de M. le comte d'Artois , elles ne portent que sur les objets les plus frivoles que peut produire une dissipation effrénée. La reine est considérablement revenue sur le chapitre de ce prince , et je crois qu'il perdra tout son crédit, qui ne tenait qu'aux moyens de provoquer des amusements , des courses , des promenades dont la reine ne peut plus profiter dans son état de grossesse.
Mesdames de France, qui ont pour le roi toute l'amitié que leur caractère comporte, semblent prendre une part sincère à l'état de la reine, et le lui témoignent d'une manière très-attentive et honnête.
La princesse de Lamballe a toujours perdu de plus en plus dans l'esprit de la reine, et il est heureux que S. M. ait enfin ouvert les yeux sur sa surintendante , qui joint à fort peu d'esprit plusieurs défauts essentiels dont elle n'avait pas été soupçonnée jusqu'à présent. Le médecin Lassone vient de m'envoyer le petit détail que je lui avais demandé ; je le mets aux pieds de Y. M.
XXXVL — Marie-Thérèse a Mercy.
Schonbrunn^ 31 mai. — Comte de Mercy- Argenteau, J'ai reçu votre lettre du 18 par le courrier Caironi, arrivé ici le 23 de ce mois. Ce que vous continuez à me mander sur l'état actuel de la reine ,
(1) Le comte de Provence écrivait au roi Gustave m, le 5 octobre 1778, à propos de la grossesse de la reine : « Vous avez sn le changement survenu dans ma fortune.... Je me suis rendu maître de moi à l'extérieur fort vite, et j'ai toujours tenu la même conduite qu'avant, sans témoigner de joie, ce qui aurait passé pour fausseté, et ce qui l'aurait été, car franchement et vous pouvez aisément le croire, je n'en ressentais pas du tout, — ni de tristesse, qu'on au» rait pu attribuer à de la faiblesse d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre ; il se soulève encore quelquefois. « A. GefEroy, Guitare III et la cour de France, tome 1*', page 294.
:ina fille, m'est bien consolant. Si elle continue, comme j'espère, à se ménager avec autant de soin comme jusqu'ici , et à être docile aux avis de Lassone (1), je suis tranquille sur les suites de sa grossesse , en remettant le reste à la Providence. Par tous les soins que vous vous donnez à cette occasion , je ne suis que trop convaincue combien vous êtes attaché non-seulement aux intérêts de mon service , mais encore à ceux qui sont personnels à ma fille. Je suis seulement peinée de l'idée de retraite de l'abbé de Vermond ; peut-être ma fille ne pensera-t-elle pas de même , en le regardant quelquefois comme un surveillant incommode ; mais il m'importe infiniment de fidre retenir auprès de ma fille cet honnête homme, zélé et fidèle. Je suis bien aise du choix qu'on a fait de son frère pour être l'accoucheur, le croyant animé des mêmes sentimens de l'abbé.
Si la princesse de Guéménée, par les droits de sa charge, doit s'emparer de la première éducation des enfants de ma fille , elle fera bien de mettre beaucoup d'attention et de fermeté dans l'examen des arrangements que cette dame voudra faire. Si ma fille mettait au monde un dauphin, le choix de son gouverneur serait encore de la dernière conséquence. Je crois que ma fille a très-bien fait de se faire donner la parole du roi, de ne rien décider sur ce choix d'ici à cinq ans, pour couper à toutes les intrigues qu'il y a à craindre dans ce moment, pour remplir ce poste par un sujet convenable. [ Ma fille et moi nous devons encore cette prévoyance. J
Pour les afiaires politiques, je me remets aux dépêches que vous allez recevoir par la chancellerie d'État. Je vous répète seulement que j'ai toute ma confiance en vous, pour ce qui regarde la conduite à tenir dans ces circonstances critiques par ma fille , sans négliger les intérêts de sa maison et sans s'avancer trop au risque d'indisposer le roi.
[ L'arrivée de M. de Lee (2), sans en être prévenue par vous, a eu
(1) ICarie-Thérèse avait envoyé le billet suivant pour qu'il fût communiqué à Lassone : « Schbnhrunnj 14 nm». — Ayant plus d'une preuve des sentiments et du zèle du sieur Las-
KKie^ilest juste que je témoigne toute la confiance que j'ai en lui dans l'état actuel où se trouve ma fiUe. Je me repose sur ses soins et je m'en promets tout le meilleur effet, dont je loi aurai bien du gré. »
(2) Arthur Lee avait été envoyé en France par les Etats-Unis, aussitôt après la déclaration d'indépendance, avec Franklin et Silcas Dean, pour conclure une alliance. Arthur Lee parcourut les cours d'Europe, cherchant des adhésions à sa cause.
des mauvaises suites, et je craius que Breteuil en rendra un compte empoisonné, étant piqué. Il a voulu le présenter partout en triomphe ; feon nom est connu par tous les papiers publics et son séjour à Berlin tout l'hiver. Il ne nous convient pas dans ce moment-ci de reconnaître cette indépendance à la suite de la France. Si on Taorait traité amicablement (1), mais de vouloir nous engager comme par surprise ne nous convient pas, et surtout dans ce moment-ci, où nous n'avons pas à nous en louer. Les choses sont allées un peu trop loin ; vous connaissez notre public ici : cela est devenu un objet de parti, où l'impolitesse même a paru. J'en suis f{U;hée , mais je ne pouvais me le faire présenter par l'ambassadeur, même comme simple voyageur. ]
Schônbrunn, V^ juin. — Madame ma chère fille. Celle-ci viendra bien près au 13 de ce mois : jour qui m'est si cher et qui m'intéresse plus que jamais. Le Saint sera tourmenté pour vous. Vous ne sauriez croire comme tout le monde est occupé de vous ; on ne pourrait l'être plus si l'empereur était marié. Quel plaisir d'être aimée , mais encore plus de le mériter ; c'est la seule récompense de nous autres î Dieu vous conserve et votre cher enfant, et vous donne un fils, sinon une fille qui vous ressemble en tout, et vous donne les mêmes consolations que vous me procurez 1 Je suis extrêmement contente du choix de l'accoucheur ; son nom me prévient pour lui et m^est d'un bon augure, mais surtout l'approbation de Lassone, qui a ajuste titre toute ma confiance , et je suis bien rassurée de vous voir en si bonnes mains, et que vous vous prêtiez si bonnement à toutes ses ordonnances. Il n'y a rien de trop , surtout à une première grossesse.
Le choix des gens qui auront à soigner ce précieux enfant est un autre objet de votre attention et de mes inquiétudes. A force de soins on peut faire bien du mal, et je voudrais que les femmes n'eussent rien à ordonner, mais à suivre les ordonnances du médecin , comme chez nous, et dont je me suis si bien trouvée. Je ne crains que les cabales et recommandations, et auprès des enfants, surtout la première
(1) Marie-Thérèse veut dire éTidemment : Si encore, du côté de la France, on avait engagé cette affaire amicalement, nous aurions pu faire quelques concessions ; mais.»
Hunée y tout dépend des soins qu'on eu a : je dis des soins raisonnables et selon la nature , à ne les pas serrer dans leurs langes y de ne les pas tenir trop chauds j de ne pas les surcharger de bouillies ou mangeailles y et surtout une bonne et saine nourrice , ce qui est sujet à caution à Paris ; et des gens de campagne c'est à 'peu près la même chose y tu la corruption des mœurs.
Je suis enchantée de Taumône que vous avez demandée au roi ; je suis enchantée de même y comme vous m'écrivez y des sentiments du roi pour nous , et de la vivacité dont vous vous exprimez , ce qui marque si bien combien vous êtes attachée à lui et à nous. Notre situation est encore la même ; Mercy vous mettra au fait de tout ce qui est passé depuis. On a commencé à se parler, et vous trouverez encore que le roi de Prusse ne s'est pas démenti ou oublié , même à cette occasion , et c'est à celui-ci qu'on prête l'oreille, qui veut faire une alliance entre la France, la Russie et lui , pour obvier à tous les inconvénients pour l'avenir et nous tenir tête ; comptant, si la paix se fait ( ce que je souhaite bien ardemment toujours et dont je ne puis assez vous recommander d'y coopérer), qu'elle ne subsistera pas longtemps, et pour nous retenir ou écraser, il flatte vous autres de se lier ensemble. U fait toutes les cajoleries et avances possibles, on c^onnalt cela, quand il veut venir à son but ; mais y étant, il oublie ti^out et fait même tout le contraire, ne tenant jamais sa parole. La ICrance en a fait quelque expérience et tous les princes de l'Europe, liors la Russie qu'il craint. Qu'on ne se flatte pas sur cette dernière : ^Ue suit les mêmes maximes que le roi, et le successeur est plus prussien que son soi-disant père l'était, et sa mère qui en est un ;2)eu revenue, mais jamais autant pour rien espérer contre le roi de nVnsse , pas même des ostentations : très-généreuse en belles paroles ^ui ne disent rien , ou selon la foi grecque : grœcafdea.
Yoilà les deux puissances qu'on veut substituer à nous, bons et lionnôtes Allemands. î^ous avons les mêmes intérêts de famille et ^'État : nous nous concerterons mieux à l'avenir si on voulait entreprendre un changement. L'acquisition malheureuse de la Gallicie nous a un peu induits, l'ayant faite si facilement ; mais celle-ci nous donne une bonne leçon et nous ne reviendrons plus si facilement. Les frais immenses , les inquiétudes , la perte de confiance partout sont des objets pas petits pour ne pas faire longtemps un triste souvenir du pas précipité qu'on a fait. L'abandon de nos amis y entre
aussi un peu, mais nos cœurs les excusent, si on ne nous en fait jamais souvenir à l'avenir.-La faiblesse et mauvaise volonté des ministres et de la plupart de la nation, qui ne s^est que trop manifestée, ne sera pas mise en compte et même oubliée ; comptant entièrement sur le cœur du roi et de son aimable reine, et sur notre intime tendresse pour eux, qui nous fait regarder leur gloire et intérêt conmie le nôtre. Ils peuvent compter que jamais nous les induirons en quelque occar sion qui puisse seulement les embarrasser. Nous leur sommes utiles qu'ils puissent jeter toute leur attention à la marine , leurs colonies et conmierce , dont nous ne serons jamais jalo^x ; mais il faut aussi un peu de retour, et nous laisser jouir aussi du bonheur de cette union qui seule, bien constatée, peut remettre pour toujours le calme à l'Europe.
n serait bien malheureux que ce repos dépendît de deux puissances si connues dans leurs maximes et principes , même en gouvernant leurs propres sujets ; et notre sainte religion recevrait le dernier coup , et les mœurs et la bonne foi devraient alors se chercher chez les barbares. Après ce tableau, qui n'est pas outré, jugez quelle douleur pour moi si je voyais la France avec, ou même nous autres ; car je dois avouer qu'à la longue nous devrions pour notre propre sûreté , ou pour avoir aussi une part au gâteau , nous mettre de la partie. Il ne serait pas si difficile de les détacher en leur faisant entrevoir plus de convenance, conmie cela s'est pratiqué dans . la guerre de 1741.
Ma chère fille , rien n'est de trop dit dans ce que je vous marque..» Il est encore temps de mettre ordre à tout et de se bien concerter rmais cette occasion manquée, il n'en sera plus. Profitez de ma vieill9» tête grise pour recevoir mes plus tendres conseils pour le bien-étrH^ de nos royaumes, familles, et de mes chers enfants que j'aime et ei brasse tendrement.
Versailles, 12 juin. — Madame ma très-chère mère. Je ne po jamais lui marquer ma reconnaissance pour toutes les bontés et tendresse qu'elle me témoigne, mais je les sens bien, et mon en est pénétrée, comme venant d'une mère incomparable.
Ma chère maman ne sera peut-être pas entièrement contente de
ï'éponse qu*on a faite à M. de Goltz. C'est bien le cas de dire que l'on tire d'une mauvaise paye ce qu'on peut, car nos ministres ne se conduisent guère bien, et dans ce moment je n'ai pu m'empêcher d^'en parler au roi. Voici le fait , ma chère maman me jugera. On m'a non-seulement gardé le secret après la décision arrêtée, mais même depuis qu'on l'avait communiquée à Mercy, et c'est par lui que j'^en ai été informée. Je n'ai pu cacher au roi la peine que me faisait son silence ; je lui ai même dit que je serais honteuse d'avouer 2k ma chère maman la manière dont il me traitait pour une affaire Siussi intéressante pour moi, et dont je lui ai parlé si souvent. J'ai été désarmée par le ton qu'il a pris. H m'a dit : «Vous voyez que j'ai tant de torts que je n'ai pas un mot à vous répondre. » En effet il était bien excusable , car pendant tout le voyage de Marly il a été "bien tracassé par les intrigues de M. le prince de Coudé , qui voulait avoir le conunandement des troupes , et par celles du maréchal de Sroglie, qui, se croyant nécessaire, voulait s'arroger l'autorité du roi pour nonmier à sou gré tous les officiers qui serviront sous lui. Heureusement ils ont été tous déjoués , et le roi seul a tenu bon. «J'ai cru devoir prier le roi de parler à ses ministres sur la malhonnêteté de leur silence à mon égard : il me paraît essentiel qu'ils ne s'y accoutument pas.
Mercy sort de chez moi : il m'a montré lesnouvelles propositions ^u roi de Prusse. Elles me paraissent , quoiqu'il y ait changé quelques mots, aussi absurdes que les autres. C'est absolument vouloir jeter de la poudre aux yeux.
Je me porte très-bien , et le voyage de Marly, où il faisait le plus l)eau temps du monde , m'a fait grand bien. Je logeais en bas : cela &it que je me promenais à toutes les heures du jour, surtout le matin à neuf ou dix heures. Je grossis beaucoup; j'ai eu l'enfance de me mesurer, j'ai déjà augmenté de quatre pouces et demi. Ma chère maman est bien bonne de vouloir s'inquiéter pour ce petit enfant futur; j'ose l'assurer que j'en aurai le plus grand soin. A la manière dont on les élève à celte heure, ils sont bien moins gênés ; on ne les emmaillote pas , ils sont toujours dans une barcelonnette ou sur les bras , et du moment qu'ils peuvent être à l'air, on les y accoutume petit ^ petit , et ils finissent par y être presque toujours. Je crois que c'est la manière la plus saine et la meilleure de les élever. Le mien logera en bas, avec une petite grille qui le séparera du reste de la
terrasse, ce qui même pourra lui apprendre plus tôt à marcher que sur les parquets. La reine de Naples m'a écrit sur ma grossesse ; j'ai été bien touchée de sa lettre, je compte lui répondre ces jours. Ma chère maman me permet-elle de l'embrasser et de l'assurer qu'il est impossible de l'aimer plus tendrement que moi ?
17 juin. — Sacrée Majesté, Les détails particuliers sur ce qui concerne la reine offrent moins de matière , en raison de la vie plus sédentaire à laquelle cette auguste princesse se trouve assujettie par on état de grossesse, et je dois me borner à mettre aujourd'hui sous les yeux de V. M. le peu de circonstances relatives au dernier voyage de la cour à Marly. Ce séjour a été très-agréable à la reine, et elle l'a quitté avec regret , quoique les amusements n'y fussent ni bruyants ni fort variés. La beauté et commodité des promenades y étaient une ressource essentielle pour la reine ; elle en profitait le matin immédiatement après son lever ; cet exercice modéré , fait câ-.t aux heures les plus salubres de la journée, devenait très-utile à sa o^g santé. Après la promenade, S. M. employait le reste de la matinée à ^^ ^ faire des visites aux princesses de la famille royale ; après la toilette ^:le et la messe, on se réunissait pour le dîner; depuis quatre heures jus- — ^9qu'à six la reine restait dans ses appartements, où elle s'occupait de ^^ JEle quelques petits ouvrages en faisant la conversation avec la comtesse^^^^se de Polignac. Une seconde promenade à pied dans le parc précédait#^^^t ordinairement l'heure de l'assemblée, au salon , oh l'on jouait avanlt^^fant et après souper à différents jeux , même à ceux de hasard. A la vé-^^ mérité il n'y a point eu de gros jeu , mais cet amusement a eu l'incon-^^canivénient d'entraîner quelquefois la reine à des veillées trop longuet ^^ies et contre lesquelles son premier médecin s'est fort récrié. A l'excep^i^tf" tion de ce seul point de régime, dont la reine s'est un peu écartée -i^<î, il n'y a eu aucune représentation à lui faire sur les ménagementJI" -^b qu'exige son état. Je me suis mis souvent à portée de faire ma cois.^^ w à S. M. ; je choisissais à cet effet l'heure de son lever ; les objets i^^( conversation avaient trait principalement aux affaires politiques, ^^ ^' j'expose dans ma dépêche d'office ce qui s'est dit de plus essentiel -' cet égard. Quant aux autres matières d'entretien, elles portaient sur qu'il y a de plus intéressant à méditer et à prévoir dans le cou
le la grossesse de la reine, et sur les précautions dont il faut dès àpré- :^eiit s'occuper pour tout ce qui regarde l'enfant royal , auquel cette -^aguste princesse donnera le jour. Un chapitre aussi important m'a donné lieu à beaucoup de remarques.
L'abbé de Vermond ne s'est point montré à Marly ; au retour de la cour & Versailles, j'ai en quelque façon forcé cet ecclésiastique à s'y rendre ; il y est resté trois jours et y a éprouvé de la part de la reine toute sorte de marques de bonté et de confiance. Pourvu que ces petits voyages de l'abbé se multiplient, j'en tirerai bien parti; mais je ne puis compter de sa part sur un service aussi suivi et utile que l'était celui qu'il a rendu par le passé , et qui serait plus nécessaire que jamais dans les circonstances présentes. Depuis quelques semaines il n'y a point en à la cour d'intrigues dans lesquelles la reine se soit trouvée compromise ; ses alentours doivent m'étre si aspects que j'y veille de très-près, et je vois que, dans ces derniers temips, les favoris et favorites ont mis plus de mesure , plus de circonspection dans leur marche. La princesse de Lamballe a achevé de perdre le peu de crédit qui lui restait en tenant la conduite la plus déplacée et qui marquait de l'humeur : elle s'est absentée pour a^ller faire une course en Hollande avec la duchesse de Chartres , et on a été choqué de voir que la surintendante s'absentât de son service dans un commencement de grossesse de la reine.
Le courrier mensuel étant arrivé le 11 au matin, je pris la litierté d'écrire à la reine en lui envoyant sur-le-champ les lettres qui Ini étaient adressées, et le lendemain je me rendis à Versailles pour ï'ecevoir les ordres de S. M. ainsi que pour lui rendre compte des ciemières nouvelles qui me sont parvenues.
Paris, n juin. — Sans altérer la vérité des faits dans mon trèsliumble rapport ostensible , j'ai cru devoir réserver pour mon rapport secret quelques nuances dont il est essentiel que V. M. soit informée.
Le voyage de Marly a eu cela de fâcheux pour la reine que les bontés de cette auguste princesse, trop exclusivement marquées à un petit nombre de favoris et favorites , ont excité de la jalousie et des d^oûts parmi les gens de la cour, et ont empoché ceux de la ville de se montrer devant leur souveraine. Les circonstances exigent
plus que jamais que la reine , pour me servir du terme impropre de ce pays-ci, songe à se former un grand parti dans la nation , et c'est & quoi S. M. ne veut avoir aucun égard , rapportant tout & des idées de société particulière , qui ne sont nullement admissibles dans la position d'une grande princesse , qui doit s'attirer tous les cœurs et les hommages.
Quoiqu'il n'y ait pas eu à Marly de grands objets de dissipation ^ soit que la reine fût impatientée contre les ministres, soit qu'elle fût ennuyée de leur langage d'affaires, j'ai vu retomber cette auguste princesse dans une inaction de laquelle toutes mes remontrances n'ont pu la tirer pendant plusieurs jours. Je n'ai cessé de représenter à S. M. qu'il résulterait im tort infini à sa gloire de la moindre apparence d'inconséquence ou de tiédeur dans des affaires aussi importantes à son auguste maison , et auxquelles elle a montré prendre le plus vif intérêt. Sur ces entrefaites le roi et son ministère se sont décidés à s'expliquer envers le roi de Prusse dans le sens qui a été mis sous les yeux de V. M. La reine n'avait eu aucune connaissance de cette délibération , et on ne lui en avait pas seulement communiqué le résultat. Je me récriai avec la plus grande force contre une pareille omission envers la reine ; je lui fis voir à quel point c'était lui manquer, et j'ajoutai que, si elle passait de pareilles licences, il ne serait plus possible qu'elle maintînt son influence et son crédit La reine fiit frappée de mes remarques et se décida à parler au roi, qui en fut si déconcerté qu'il n'hésita pas à faire les plus grandes excuses à son auguste épouse et à l'assurer qu'il reprocherait à ses ministres de lui avoir laissé partager avec eux une faute dont il était au repentir (1). Malgré cela j'observai à la reine que, pour avoir manqué un moment précieux, il s'ensuivait que cette cour-ci tenait au roi de Prusse un langage insuffisant, et auquel la reine aurait pu faire mettre l'énergie convenable si elle s'y était prise à temps. Cette auguste princesse s'est trouvée embarrassée sur la manière de parler de tout ceci dans sa lettre à V. M. M'ayant consulté là-dessus , j'ai répondu que je ne savais d'autre moyen que celui d'avouer & V. M. avec franchise tout ce qui s'était passé. Je détaillai les motifs de cet avis , et la reine daigna me dire qu'elle se déterminerait à le suivre. Je lui représentai en même temps les moyens de réparer dans la con-
(1) Voir la lettre delà reine du 12 juillet.
oncture du moment toutes les omissions passées , et j'espère que L M. s'y prêtera avec suite et chaleur. Cela peut s'effectuer sans le loindre inconvénient ni danger pour la reine , vu la position où elle it vis-à-vis du roi, qui, par inclination et par caractère, serait toujours orté à céder à son augusie épouse , si elle avait pris à temps l'haitade de se prévaloir de cet immense avantage. Quant aux ministres ctaels, il n'en est certainement aucun qui os&t contraster avec la aine ; mais, faute de bien juger de ses propres forces, elle s'en défie a delà de toute mesure , et c'est ce qui met dans ses démarches une acertitude dont le faible comte de Maurepas profite pour suivre sa méthode ordinaire dans le maniement des affaires.
Belativement à ce que contient la très-gracieuse lettre de V. M. MT l'Anglais nonmié Lee (1), V. M. daignera voir, par ma dépêche l'^office, que la conduite du baron de Breteuil a été pleinement déla-vouée par le comte de Vergennes , qui m'a assuré n'avoir aucunement été informé du fait en question par l'ambassadeur susdit. Y. M. daignera me permettre d'observer très-humblement que j'avais depuis longtemps prévenu sur le voyage de cet émissaire américain à Vienne. Le 17 janvier j'envoyai au chancelier de cour et d'Etat la copie du billet que m'avait écrit ledit émissaire pour me demander ^ entretien , et j'y joignis ma réponse. Le 30 du même mois je rendis compte de l'entretien en question, où je fis sentir audit Lee que 8on voyage à Vienne ne paraissait nullement convenable, ne lui car *^t pas la réquisition faite à V. M. par la cour de Londres au su- J^t des insurgents américains. Je fis également mention de tout ce î'ïft j'avais dit au comte de Vergennes à cet égard. Dans ma dépêche ^ 6 de mars je m'y explique dans les termes suivants : « So eben ^^Wte ich von dem bewussten M. Lee ein Billet , in welchem er mir ^^sen gibt dass er am ktinftigen Dinstag seine Reise nach Wien ^utreten gedenkt (2). »
Mon très-humble rapport était écrit jusqu'ici lorsque je fis une ^'^^e à Versailles. La reine daigna m'y communiquer en entier la mettre de V. M. (3), et elle aurait désiré la montrer au roi. J'obser-
^') Voir la note de la page 209.
^7' * Je reçois en ce moment dudit M. Lee un billet, par lequel il me fait savoir qu'il a le ^ <le partir pour Vienne mardi prochain. >• **^ X41 lettre du !•' juin, pièce XXVII.
vai que cela était impossible par rapport à quelques phrases où Y. M. s'explique en toute confiance sur l'acquisition de la Gallicie et sur la connexion de cet événement avec celui des affaires présentes de Bavière. La reine remarquant que le roi a pour V. M.* un très-grand fond de respect et de vénération, il pourrait être infiniment utile, dans les circonstances actuelles, de lui faire voir de temps à antre Topinion personnelle de V. M. sur la tournure des affaires, particulièrement sur le caractère , les manœuvres du roi de Prusse, et tous les incidents qui y ont rapport ; d'après le désir de la reine il était de mon zèle et de mon devoir d'exposer cette remarque à V. M. et d'en soumettre le jugement à ses hautes lumières.
Depuis le dernier voyage de l'abbé de Vermond à Versailles, je «rois l'avoir amené au point de l'y faire retourner plus souvent, et surtout dans les cas où je verrais que son service pourrait être d'une utilité marquée.
Sclionbrunn, SO Juin. — Comte de Mercy-Argenteau, J'ai reçu votre lettre du 17 par le courrier Derike, arrivé le 26. Je suis contente que le séjour de Marly s'est passé sans quelque inconvénient plus marqué ; il aurait été à souhaiter que ma fille n'y eût pas restreint la société à un petit nombre de favoris et favorites, et que le jeu n'eût pas occasionné des veillées trop longues. Plus que ma fille avancera dans sa grossesse, plus je crains qu'elle ne cherche à se dédommager par le jeu des autres divertissements , incompatibles avec son état actuel.
Vous sentez trop bien le vide que l'abbé Vermond laisse à la cour par son absence pour ne pas tâcher de l'engager à y reparaître le plus souvent. Il me revient qu'il doit s'être brouillé avec la princesse de Lamballe , et que c'est le motif de son éloignement de la cour ; je voudrais savoir ce qui en est (1).
Quelque contente que je suis de la chaleur dont ma fille commence
(1) On peut lire effectivement dans la Correspondance secrète de Métra, tome VI, page 802, le récit des bruits qui circulaient. On parlait d*une prétendue disgrâce de Tabbé de Vermond, motivée par des lettres de lui à l'impératrice Marie-Thérèse, surprises et communiquées an roi. La princesse de Lamballe eût été activement mêlée à cette intrigue, quiTeût débarrassée d'un rival dans la faveur de la reine. On trouvera la réponse de Mercj dans la pièce XLYI.
i soutenir les intérêts de sa maison , je ne saurais cependant m'em-
pécher de vous répéter que je souhaite qu'elle agisse avec beaucoup
de circonspection , pour ne pas se compromettre gratuitement , sans
opérer quelque bien essentiel. Je m'en repose sur votre expérience et
prudence à toute épreuve.
Comme depuis longtemps le prince de Kaunitz a été informé du projet de Lee de se rendre ici , il me paraît qu'on aurait bien fait de prendre d'avance des mesures pour en détourner l'exécution , et éviune démarche qui a fait du bruit, et ne laissera peut-être pas de re quelque sensation.
Je penserai sur l'idée de faire montrer mes lettres quelquefois par fille au roi ; c'est un objet délicat [ et incommode pour moi. Je la.Î8Berai à votre jugement , ayant toujours les copies, de lui conseilloT, si elle vous en parle, ce que vous trouverez le mieux].
Versailles, 1 juillet. — Madame ma très-chère mère. J'apprends ^^ns l'instant que le courrier qui est ici doit partir dans le soir. Quoique je n'aie qu'un moment, je ne veux pourtant pas le laisser P^i^r sans remercier ma chère maman de sa dernière lettre et de la Prédiction qu'elle m'a envoyée. Je désire fort qu'elle s'ensuive, mais J^ n'y ai pas grande foi, croyant qu'elle s'est déjà trompée sur le *^iïîp9, ne comptant guère accoucher avant le 15. Du reste je me porte ^ xnerveille. J'ai été saignée il y a quinze jours , ce qui m'a fait •^^aucoup de bien. Il n'y a que les grandes chaleurs qu'il fait depuis "Viclques jours qui m'incommodent beaucoup ; mais il pleut aujourd'hui , ce qui me fait espérer que j'étoufferai moins. Le courrier va 'Partir ; ma chère maman me permet-elle de l'embrasser ? Le courrier ^u mois va arriver, je me réserve de lui écrire pljis en détail par lui.
XLIIL — ]VL^rie-Thérï:8e a Mercy (1).
Ce 7 (juillet). — Nous voilà en guerre; c'est ce que je craignais ^^puis janvier, et quelle guerre ! où il n'y a rien à gagner et tout à perdre. Le roi est entré en force à Nachod (2) ; il va nous entourer
[ï) Pièce eutièrement autographe.
(2) La petite rflle de Nachod est située dans la Bohême orientale, & 8 kil. environ de la
de tout côté, étant plus fort de 40,000 hommes que nous; vous pouvez juger combien j'en suis affectée ! Dieu nous préserve que cette guerre finisse comme j'ai prévu son conamencement ! Il est sûr que la France nous a bien fait du tort avec sa cachotterie avec le roL . Nous avions bien des torts aussi vis-à-vis d'elle, mais pas tant que&i cette indifférence choquante qu'elle nous marque. Je n'ose trop insister auprès de la reine, crainte de la commettre ou attendrir. You:^ verrez si cette lettre convient, alors vous la lui présenterez J il hl^ manquerait de devoir craindre aussi pour elle comme pour sa sœi^ la Marie, pour l'empereur, mon fils et gendre. J'avoue que ma sitoi^, tion est plus qu'accablante. Je suis, etc. P. S. Picliler ne savait rien de ce courrier.
Saîis date. — Je me remets entièrefnent à ce que vous recevre* par la chancellerie. Voilà que trop vérifiés les malheurs prévus delà marche en Bavière. Dieu nous préserve de ceux qui sont à prévoir encore ! Notre situation est très-critique et exige un prompt remède. Je vous recommande de n'oublier entièrement la sûreté des Pays- Bas, en cas de besoin. Si nous retirons, comme je le crains, le peu de troupes que nous y avons, il importe autant qu'à nous à la France de ne les exposer aux incursions, ou à une perte même, sans en £tr^ d'accord. Jugez de ma situation ; je ne sais comme j'existe; il n'y* que la religion seule qui me soutient, mais à la longue je ne sanraia le supporter.
Le \^ juillet. — Madame ma très-chère mère, H m'est impossible d'exprimer à ma chère maman l'attendrissement et l'inquiétude où
frontière de Prusse, sur la grande route qui mène de Glatz en Prusse à Koniggiâtt «D Bohême. C'est par là que Frédéric II entra en Bohême en 1778 et par là anasique les Pm** siens y entrèrent en 1866. — Plus connu que la ville est le magnifique château de Kscboài donné pendant la guerre de Trente ans par l'empereur Ferdinand II an prince OctaTÎo Pic* colomini. En 1792 le château de Nachod fut acheté, avec les terres qui en dépendent, ptrU duc Pierre de Courlande pour la somme de 1,200,000 florins; sa fille, la duchesse de SagaiL en hérita après lui \ aujourd'hui il appartient au prince Guillaume de Schanmboarg-Iipps. ( 1) Pièce entièrement autographe, et très-probablement du 7 jmUet 1778. Voir la pîÂoe précédente.
je suis dons ce moment de malheur ; mais mon plus grand tourment es^ la sensibilité et le cœur de ma chère maman. Je les connais et je sens ce qu'elle doit souffrir ; jusqu'à son courage même, tout me fait trembler pour elle. Dieu! que ne puis-je voler auprès d'elle I Je la reg^Liderais^ je la verrais , je pourrais , pour ainsi dire , partager ses peines, mêler mes larmes aux siennes! Qu'elle me pardonne ces exp-ressions, mais elles partent d'un cœur pénétré de douleur ; pourtant j'^aide grandes espérances! Non, Dieu ne laissera pas triompher un komme aussi injuste ! La présence de l'empereur, les deux généraux lui conmmndent, et surtout le cœur de tous les Autrichiens me donnent grande confiance. J'ai eu ce matin une ^cène bien touchante wec le roi. Ma chère maman sait que jamais je n'ai attribué à son cceuT tout ce qui se passait, mais à son extrême faiblesse et au peu de confiance qu'il avait en lui-même. Aujourd'hui donc il est venu chez moi ; il m'a trouvée si triste et alarmée qu'il en a été touché jiisqu'aux larmes. J'avoue que j'en étais bien contente; cela me ptouve toute son amitié pour moi, et j'espère qu'enfin il prendra son P^ de lui-même pour se conduire en vrai et bon allié. J'ai vu aussi M. de Maurepas depuis l'arrivée du courrier : je lui ai fait sentir ^ute l'indécence de la conduite de M. de Goltz dans ce pays-ci, et ciifin je l'ai persuadé d'envoyer la déclaration qu'on a faite ici, il ^^ y a un mois, au chargé d'affaires qui est à Berlin , pour qu'il la Contre pleine et entière au roi de Prusse, telle qu'on l'avait mandée ^ Vienne et qu'elle devait être.
Ha chère maman est trop bonne de s'inquiéter encore de ma santé. Elle est très-bonne, et j'ose dire que dans ce moment-ci elle ne ^nt absolument qu'à la sienne propre. Je la supplie donc de se mé- ^^er, ne fbt-ce que par bonté pour ses enfants, à qui elle est si ^hie, et de se persuader que, même pour le bien des affaires, sa **nté, s'il est possible , est plus précieuse que jamais. Permet-elle V^eje l'embrasse tendrement ? Que je crains mais désire en même temps l'arrivée d'un nouveau courrier !
Paris, 17 juillet. — Sacrée Migesté, Depuis la date de mon dernier et très-humble rapport du 17 de juin , il n'est rien survenu de remarquable relativement à l'état de la reine, si ce n'est la pie-
220 MARIE THÉRÈSE A MERCT.
de tout côté, étant plus fort de 40,000 hommes que nom; ^ pouvez juger combien j'en suis affectée ! Dieu nous préserve qae« guerre finisse comme j'ai prévu son conmiencement ! H est 8ftr( la France nous a bien fait du tort avec sa cachotterie avec le Nous avions bien des torts aussi vis-à-vis d'elle, mais pas tint cette indifférence choquante qu'elle nous marque. Je n'ose tn| sister auprès de la reine, crainte de la commettre ou attendrir.! verrez si cette lettre convient, alors vous la lui présentereiT 3 manquerait de devoir craindre aussi pour elle comme pour sa l la Marie, pour l'empereur, mon fils et gendre. J^avoue que mta tion est plus qu'accablante. Je suis, etc. P. S. Pichler ne savait rien de ce courrier.
Sam date. — Je me remets entièrement à ce que vous née par la chancellerie. Voilà que trop vérifiés les malheurs prévnii marche en Bavière. Dieu nous préserve de ceux qui sont à jfà encore I Notre situation est très-critique et exige un prompt tm Je vous recommande de n'oublier entièrement la sûreté des I Bas, en cas de besoin. Si nous retirons, comme je le crains, k de troupes que nous y avons, il importe autant qu*à nous à la A de ne les exposer aux incursions, ou à une perte même, sans ei d'accord. Jugez de ma situation ; je ne sais comme j'existe; ili que la religion seule qui me soutient, mais à la longue je ne M le supporter.
Le \o juillet. — Madame ma très-chère mère, Il m^est impoi d'exprimer à ma chère maman l'attendrissement et rinquiétod
frontière de Pnuse, sur la grande route qui mène de Glats en Pnuae à IPfnfgr* Bohême. (Test par là que Frédéric II entra en Bohême en 1778 et par là moMiqMlM Biens y entrèrent en 1866. — Plus connu que la ville est le magnifique chAteMi dt Si donné pendant la guerre de Trente ans par l'empereur Ferdinand H an jyrinoe Oetevli colomini. En 1792 le chftteau de Nachod fut acheté, avec lea terret qui en dépeaM^l duc Pierre de Courlande pour la somme de lj200,(M)0 florins; sa fiUe, 1i duchcii fc ^ en hérita après lui ] aujourd'hui il appartient au prince GniUanme de fiehanmboHfl ( 1) Pièce entièrement autographe, et très-probablement da 7 jvfllet 1778. Toirh précédente.
^ sm dans ce moment de malheur ; mais mon plus grand tourment M la sensibilité et le cœur de ma chère maman. Je les connais et je Mf oe qu'elle doit souffrir ; jusqu*à son courage même, tout me fait RMihler pour elle. Dieu! que ne puis-je voler auprès d'elle! Je la repdenis, je la verrais, je pourrais, pour ainsi dire, partager ses jfaeB, mêler mes larmes aux siennes! Qu'elle me pardonne ces ex- Hrions, mais elles partent d'un cœur pénétré de douleur ; pourtant jide grandes espérances! Non, Dieu ne laissera pas triompher un Ime aussi injuste ! La présence de l'empereur, les deux généraux I oommandent, et surtout le cœur de tous les Autrichiens me don- ■t grande confiance. J'ai eu ce matin une scène bien touchante 06 k roi. Ma chère maman sait que jamais je n'ai attribué à son jnr tout ce qui se passait, mais à son extrême faiblesse et au peu I confiance qu'il avait en lui-même. Aujourd'hui donc il est venu la moi ; il m'a trouvée si triste et alarmée qu'il en a été touché larmes. J'avoue que j'en étais bien contente; cela me toute son amitié pour moi, et j'espère qu'enfin il prendra son de lui-même pour se conduire en vrai et bon allié. J'ai vu aussi Maurepas depuis l'arrivée du courrier : je lui ai fait sentir rindécence de la conduite de M. de Goltz dans ce pays-ci, et je l'ai persuadé d'envoyer la déclaration qu'on a faite ici, il . un mois, au chargé d'affaires qui est à Berlin , pour qu'il la pleine et entière au roi de Prusse, telle qu'on l'avait mandée e et qu'elle devait être.
chère maman est trop bonne de s'inquiéter encore de ma santé. eat très-bonne, et j'ose dire que dans ce moment-ci elle ne absolument qu'à la sienne propre. Je la supplie donc de se mé- , ne fdt-ce que par bonté pour ses enfants , à qui elle est si ii et de se persuader que, même pour le bien des affaires, sa s'il est possible, est plus précieuse que jamais. Permet-elle ije Tembrasse tendrement ? Que je crains mais désire en même l'arrivée d'un nouveau courrier !
PigriSj 17 Juillet. — Sacrée Majesté, Depuis la date de mon der- ^et très-homble rapport du 17 de juin, il n'est rien survenu de larqnable relativement à l'état de la reine, si ce n'est la pie-
IfAIUE-THÂRËSB A HEBCT.
de tout cOté, étant pliia fort de 40,000 hommes qi pouvezjuger combien j'en sais affectée I Dien sons pti guerre finisse comme j'ai prévu son commencement! la France nous a bien fait da tort avec sa cachottc Nous avions bien des torts aussi vis-èt-via d'elle, ma cette indifférence choqnante qu'elle uotiB marqne. J sister auprès de la reine, crainte de la commettre on yerrez si cette lettre convient, alors vons la Ini |^ manquerait de devoir craindre aussi pour elle oomn la Marie, pour l'empereur, mon fils et gendre. J'avon tion est pins qu'accablante. Je sais, etc. P. S. Picliler ne savait rien de ce courrier.