‹ Marie-AntoinetteChapitre 5 sur 30 · III · texte numérisé non relu

III

ce qui concernait la reine, et je tâchai de prévoir et de prévenir sur toutes les différentes tournures que pourrait prendre la première entrevue.

Le 19 l'empereur partit à huit heures et un quart, suivi du comte Belgiojoso (1). Il arriva à Versailles à neuf heures et demie ; ainsi que je l'avais arrangé d'avance, l'abbé de Vermond se trouva à la portière du carrosse : il conduisit l'empereur, seul, par un escalier dérobé, jusque dans les cabinets de la reine, sans passer par aucune des antichambres, qui étaient remplies de monde. Tous les curieux furent éconduits, et pas une âme ne vit passer . l'empereur. Le premier moment entre lui et la reine fut des plus touchants ; ils s'embrassèrent et restèrent longtemps dans l'attendrissement et le silence. Us passèrent dans un arrière-cabinet, où ils restèrent près de deux heures seuls. Ce fut alors que leurs cœurs s'épanouirent ; celui de la reine était vivement agité ; il le devint plus encore par deux proposi que lui tint l'empereur, en marquant toute sa satisfaction de la retrouver telle qu'il la voyait. H ajouta que, si elle n'était point sa sœur et qu'il pût être uni à elle, il ne balancerait point â se remarier pour se donner ime compagne aussi charmante. Le second propos fiit de dire à la reine que, si elle devenait veuve sans avoir d'enfants, il désirerait qu'elle revînt vivre auprès de V. M. et de lui. Les deux propos susdits touchèrent la reine au point que, dès ce moment, elle se sentit entraînée à ouvrir son âme à l'empereur, et à lui parler sans détour des points les plus essentiels à sa position. Elle parla d'abord des conjonctures relatives à l'intimité matrimoniale, et V. M. apprendra par S. M. l'empereur que cet article est éclairci autant que possible, même d'une manière satisfaisante. La reine, parla ensuite de ses habitudes, de ses dissipations, de son goût pour le jeu, de ses sociétés, des favorites, seul article sur lequel la reine ne s'expliqua pas avec la même franchise qu'elle avait apportée sur tous les autres points. L'empereur, qui s'était d'abord proposé de réserver ses avis pour un autre

(1) Le comte Louis-Charles de Belgiojoso était fils d'Antoine de Belgiojoso, créé prince de l'empire en 1769. B fut ministre d'Autriche à Stockholm en 1764 et ambassadeur à Londres en 1770. Joseph II désira l'aroir à sa suite à Paris, pour fnire sa connaissance. Il succéda en 1788 au prince de Starhemberg comme ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas autrichiens, charge importante qui donnait le gouremement effectif du pays, qu'il abandonna en 1787 à la suite des troubles survenus en cette année. H mourut à Vienne en 1802. (Voir la ^tographie nationale de Belgique article de M. Gachard, tome II, pages 118-124.)

temps , ne put éviter roccasion inattendue qui se présentait d'entrer en matière; mais il s'en acquitta avec une circonspection et une douceur qui rendirent de plus en plus la reine confiante et tranquille. L'empereur se borna pour cette fois à quelques observations sur l'importance des objets, et il demanda du temps pour les méditer. La reine le conduisit chez le roi, les deux monarques s'embrassèrent ; le roi tint quelques propos qui marquaient un vrai désir de paraître cordial et honnête ; l'empereur remarqua l'intention et s'en contenta ; avec son esprit et sa bonne grâce il sut, dès le premier moment, mettre le roi à son aise. La reine mena ensuite son auguste frère chez les princes et princesses ; ces visites se passèrent sur le même ton d'aisance. L'empereur alla ensuite chez le comte de Maurepas et chez le comte de Vergennes ; S. M. dit à ces deux ministres des choses si obligeantes et si bien adaptées à leur personnel, à leur position et à leur tournure, qu'ils furent l'un et l'autre captés au premier abord, mais particulièrement le comte de Maurepas, qui dans la même journée répéta à des gens de sa confiance, et avec une satisfaction extraordinaire, tout ce que l'empereur lui avait dit de gracieux.

S. M. dîna chez- la reine avec le roi ; la conversation dura longtemps après le dîner, mais elle ne porta que sur des objets généraux. L'empereur passa chez les autres ministres, il trouva le contrôleur général, M. de Sartine et le prince de Montbarey. S. M. revint le soir à Paris et daigna me faire le récit de ce qui s'était passé dans la journée ; elle m'ordonna de lui exposer mes remarques, et je m'en acquittai sur une quantité d'objets : P sur ceux qui ont trait à la façon de voir et de juger de ce pays-ci et surtout du langage que l'on y tient, et qui quelquefois pourrait facilement induire en erreur; 2° sur la mesure que je croyais utile à garder vis-èi-vis de la reine d'après la connaissance que j'ai de son caractère ; 3° sur le personnel du roi, des princes ses frères et des princesses, enfin sur les ministres, leur génie, leur influence et leurs entours.

Le 20, l'empereur passa cette journée ainsi que l'a indiqué dans le temps le journal envoyé, auquel, pour éviter trop de répétitions et de longueurs, je me référerai toujours quand il ne s'agira que des visites et courses matérielles dans Paris. S. M. daigna s'entretenir fort longtemps avec moi le matin et le soir.

Le 21 l'empereur alla à Versailles; il passa quelques moments chez la reine, fit des visites chez plusieurs dames et revint dîner

chez la reine avec le roi. Après midi, la conversation dura plus de deux heures ; le discours porta sur une grande variété d'objets, même sur des matières d'Etat. L'empereur trouva que le roi n'était pas absolument dépourvu de connaissances, qu'il paraissait tenir à ses idées plus par obstination que par conviction de raisonnement, qu'il semblait porté à vouloir le bien. L'empereur fit encore quelques visites, entre autres chez la comtesse deMaurepas. S. M. revint chez la reine et, après le concert, alla souper avec elle chez Madame. Le souper fut plus que gai, c'est-à-dire de la part du roi et des deux princes ses frères. Ils se mirent tellement à leur aise qu'au lever de table ils s'amusèrent à des enfantillages, à courir dans la chambre, à se jeter sur les sophas, au point que la reine et les princesses en furent embarrassées à cause de la présence de l'empereur qui, sans paraître faire attention à ces incongruités, continuait la conversation avec les princesses. Madame, dans un mouvement d'impatience, appela son époux et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vu si enfant. Tout cela se termina cependant de bonne grâce, sans que l'empereur eût laissé remarquer la surprise que lui avait causé un si étrange spectacle. S. M. se retira ensuite dans son hôtel garni, n'ayant jamais voulu accepter d'autre logement. La reine lui avait proposé un petit appartement en entresol de ses cabinets ; l'empereur en reçut une clef, mais il déclara qu'il ne ferait usage de cet appartement que pour s'y reposer dans quelques mom.ents de la journée.

Le 22 la reine conduisit son auguste frère à Trianon ; ils y dînèrent ensemble sans autre suite que celle de la comtesse de Mailly, dame d'atours, et de la duchesse de Duras, dame du palais. Après le dîner, l'empereur et la reine se promenèrent seuls dans les jardins, où ils eurent une longue conversation. Le monarque reprit les objets essentiels relatifs à la reine et dont elle lui avait parlé elle-même. Il développa ses réflexions, fit un tableau frappant de la position de la reine, des écueils qui l'environnaient, de la facilité avec laquelle elle s'y laissait ejitraîner par l'appât trompeur des dissipations ; il en présenta les conséquences infaillibles et effrayantes pour l'avenir. Dans ce chapitre forent compris les articles de la négligence envers le roi, des sociétés de la reine, de l'abandon de toute occupation sérieuse, et de la passion pour le jeu. L'empereur, prenant le ton de l'intérêt et de la sensibilité, mit une mesure si juste à ses remontrances qu'elles n'effarouchèrent aucunement la reine. Cette princesse lui fit

des aveux plus étendus sur le roi, sur ses entoura ; elle convint des raisons de l'empereur, en mettant cette restriction « qu'il viendrait un temps où elle suivrait de si bons avis ». La princesse de Lamballe avait fort déplu à l'empereur ; la reine convint que, par engouement, elle s'était trompée sur cette favorite et qu'elle était au repentir de l'avoir mise à la place qu'elle occupe. En revanche la reine vit avec plaisir que son auguste frère avait pris assez bonne opinion du duc de Coigny.

Pendant ma maladie, la reine m'avait comblé de grâce en envoyant tous les jours savoir de mes nouvelles, et s'exprimant à Versailles sur mon compte avec une bonté infinie ; au premier moment, elle s'en était exprimée ainsi vis-à-vis de l'empereur, et S. M. avait daigné me le dire. Ce môme jour 22, la reine m'avait envoyé le matin l'abbé de Vermond ; elle me fit proposer quelques doutes, elle craignait qu'en laissant l'empereur seul avec le roi, S. M. n'établît des maximes trop rigides et de nature à écarter l'influence de la reine dans des matières de reconmiandations, de protection et d'afi'aires. Je chargeai l'abbé de faire voir à la reine combien elle jugeait mal les intentions de l'empereur, qui, dans ses entretiens particuliers avec le roi, coopérerait très-efficacement à tout ce qui pourrait établir le plus solidement le crédit de la reine ; qu'elle devait par conséquent s'occuper des moyens de procurer à son auguste frère le plus d'occasions possible de se lier intimement avec le roi, de lui parler seul et de lui insinuer des principes qui ne pouvaient tendre qu'au plus grand avantage de la reine. S. M. se persuada cette vérité, et depuis ce moment favorisa les entrevues particulières de l'empereur avec le roi.

Le 23 au matin, l'empereur daigna me communiquer tout ce que je viens d'exposer ci-dessus. Je rendis compte à S. M. de mon entretien avec, l'abbé de Vermond ; elle vit dans la journée quelques objets matériels, alla au spectacle et fit quelques visites.

Le 24 l'abbé de Vermond devait encore revenir en ville dans cette matinée ; je proposai à l'empereur de le voir et S. M. se trouva chez moi quand l'abbé y arriva. Je provoquai une conversation intéressante sur le chapitre de la reine ; l'abbé parla avec beaucoup de zèle et de franchise, il fit des remarques très-utiles sur les moyens propres h, émouvoir la reine. L'empereur traita l'abbé avec beaucoup de bonté et fat fort content de lui. S. M. employa le reste de la journée ains que l'a annoncé le journal hebdomadaire.

Le 25 l'empereur vint ^e trouver de grand matin ; il me communiqua la lettre qu'il écrivait à V. M. (1) et daigna me dire qu'il se proposait d'en faire lecture à la reine. J'observai que cette marque de franchise et de confiance ne pouvait produire qu'un très-bon effet. S. M. I. partit pour Versailles et y resta deux heures, exécuta son projet, et, quoique la reine fïlt un peu embarrassée de quelques phrases de la lettre qui lui était communiquée, cependant elle fut touchée de cette confiance et en parut infiniment contente. Elle convint avec l'empereur de se retrouver le soir à l'Opéra à Paris ; le monarque se rendit dans la loge de la reine : il voulait s'y tenir caché ; mais, le public marquant un extrême empressement de le voir, la reine prit son auguste frère par le bras et l'attira sur le devant de la loge ; alors tout le théâtre retentit d'acclamations et de battements de mains qui interrompirent le spectacle pendant plusieurs minutes (2). Partout où l'empereur paraît, il est accueilli par les démonstrations les plus vives, son hôtel est toujours entouré d'une foule de peuple qui est enchanté de son air de bonté et d'affabilité. S. M. tâche toujours de car cher sa marche, mais on la devine et il y a toujours une grande affluence sur ses pas.

Le 26 l'empereur alla voir une course de chevaux que donnait M. le comte d'Artois et à laquelle la reine et les princesses étaient présentes. Il y eut un grand déjeuner et cela se passa comme de coutume ; j'avais prévenu l'empereur sur la tournure de ces sortes de divertissements ; S. M. fiit peu contente du désordre et de l'espèce de familiarité qui y régnaient. Elle daigna me dire que je lui avais rendu cet objet dans son vrai état naturel. Après midi il alla voir à Paris les princesses du sang , ainsi que la duchesse de la Vallière et la maréchale de Mouchy, ci-devant dame d'honneur de la reine.

Le 27, me trouvant en état de sortir de ma chambre, j'allai à huit heures du matin dans l'appartement de l'empereur, qui daigna me donner une très-longue audience. J'exposai & S. M. dans le plus grand détail les points suivants :

P Les motifs sur lesquels se fonde l'ascendant de la reine sur son époux. Je fis voir que ce dernier se glorifie des charmes et des qua-

(1) Cette lettre ne s'est point retrouvée.

(2) On jouait Iphigénie tn Aulide de Gluck ; le chœur : « Chantons, célébrons notre relue ! » fut couvert d'applaudissements auxquels s'associa Joseph II.

lités de la reine , qu'il l'aime autant qu'il est capable d'aimer, mais qu'il la craint au moins autant qu'il l'aime, ce dont je citai des preuves ; — 2" J'analysai les vrais sentiments de la reine pour le roi ; j'observai qu'elle le négligeait trop et qu'elle l'intimidait souvent ; — 3* Je prouvai que les princes de la maison de Bourbon ne sont tenus que par l'habitude, et surtout par celle qui les accoutume & parler d'affaires ; — 4* Je parlai du danger qu'il y a pour la reine à faire sans cesse des petites demandes, qui, par la frivolité de leurs objets, deviennent des importunités et souvent des injustices ; — 5» Nécessité pour la reine de songer, avec le temps, de former un ministère qui lui soit dévoué. Pour cela il faut apprendre à connaître des sujets, combien les en tours de la reine sont peu propres à lui donner cette connaissance ; — 6* Je dépeignis tous ces entours , particulièrement la princesse de Guéménée ; — 7® J'observai le penchant de la reine à la méfiance, qui n'est souvent calmé que par l'appât des amusements ; — 8® Je parlai des fantaisies de la reine , de son goût pour les diamants, de ses dettes, de la complaisance du roi en facilitant les moyens de les payer ; — 9** Je m'étendis beaucoup sur la passion du jeu, sur ses conséquences ; — 10** Je rendis compte de mon système de conduite vis-à-vis de la reine, de ma méthode dans les représentations à lui faire, de mes moyens pour remplir son service, de la nécessité où je m'étais trouvé de m'isoler, de rompre en grande partie avec toute société. Je démontrai que, sans cette précaution, je serais devenu inutile à la reine, et me serais trouvé enveloppé dans toutes les intrigues. J'observai la ressemblance de position et de conduite entre l'abbé de Vermond et moi.

Je ne cite ici que le texte des articles que je déduisis à fond et que j'établis sur des faits notoires ; l'empereur parut satisfait de tout cet exposé.

S. M. partit à dix heures pour Versailles, où elle voulait voir comme la cour s'y tient le dimanche ; elle alla à toutes les fonctions de la journée et assista le soir au grand couvert (1).

S. M., ne recevant à Paris ni visites ni requêtes ni hommages d'ou-

(1) Voici comment Joseph n rendait compte à son frère Léopold de cette joarnée : <c Hier j*ai TU célébrer un dimanche à Versailles in publico; le lever, la messe, le grand couvert; pour moi j'étais confondu dans la foule à tout observer. J'avoue que cela était amusant, et que, jouant la comédie si souvent , je profite de la voir jouer à d'autres ». Lettre à Léopold du 29 avril 1777.

vrages de nature quelconque , on s'adressait à moi toute la journée, et elle ne me suffisait pas pour répondre à des centaines de lettres qui m'arrivaient de toute part.

Le 28 remperexu* revint le matin, et en descendant de voiture il daigna entrer dans mon appartement. S. M. m'apprit que la veille, pour céder au désir de la reine , il l'avait accompagnée dans la soirée chez la princesse de Guéménée, qu'il avait été choqué du mauvais ton de l'assemblage des gens, et de l'air de licence qui régnait chez cette dame. S. M. y avait vu jouer au pharaon ; elle avait entendu elle-même des espèces de reproches faits en présence de la reine à M"® de Guéménée sur sa façon suspecte de jouer. L'empereur était ndîgné de cette indécence ; il avait dit nettement à la reine que cette maison était un vrai tripot; la reine avait cherché à pallier cette vérité, elle était même retournée après minuit chez la dite princesse sous prétexte qu'elle le lui avait promis ; l'empereur en était mortifié et en concluait une obstination décourageante. J'observai à S. M. que, comme il s'agissait de ramener la reine de fort loin, il n'était pas possible d'effectuer ce changement tout d'im coup, qu'il fallait avec patience tâcher de gagner du terrain peu & peu. S. M. daigna écouter avec bonté quelques moyens que je proposai et qui, quelques jours après, eurent beaucoup d'effet. S. M. alla voir exercer le régiment des gardes suisses ; elle revint le soir un peu indisposée de fatigue et se coucha avant huit heures.

Le 29 l'empereur se rendit à Versailles , y passa la journée ainsi que celle du 30. Il revint le soir et daigna me confier le résultat de ce voyage. H avait eu avec son auguste sœur deux conversations fort longues et très-satisfaisantes. Dans la première, il avait été question de la nécessité de se rapprocher du roi ; la reine avait fait des réflexions sur ce point important, elle les déduisit elle-même de manière à ne laisser aucun doute qu'elle s'en était occupée. La seconde conversation avait eu le jeu pour objet ; la reine s'était défendue plus faiblement sur cet article, elle était convenue de la justesse des remarques de remperexu* sur la princesse de Guéménée et sa société. En revanche, la reine avait tâché de donner à l'empereur une bonne opinion de la comtesse de Polignac. Par un hasard, peut-être fait exprès, on avait apporté dans ce môme moment une lettre de la dite comtesse ; cette lettre, communiquée à l'empereur, était remplie des plus beaux sentiments et des marques du zèle le plus éclairé et le plus

pur. On s'attendait que cela produirait un grand eflfet sur l'esprit de l'empereur ; mais S. M., croyant apercevoir un piège dans toute cette tournure, ne s'y laissa pas prendre. Elle remarqua que, sans contester à M™* de Polignac les bonnes qualités qu'elle peut avoir, cette femme était trop jeune et avait des entours trop suspects pour qu'elle servît à la reine de conseil. L'empereur appuya cette idée sur plusieurs faits dont je lui avais rendu compte, et la reine se trouva dans rembarras de ne point trouver de réponse. Le roi était survenu, et pour la première fois la reine le laissa seul avec l'empereur. La conversation s'était d'abord établie sur un ton d'aisance et de confiance , le roi parla naturellement de sa position dans l'état de mariage, et « qu'il espérait d'avoir bientôt des enfants ». L'empereur se borna à le confirmer dans cet espoir et ne lui fit d'ailleurs aucune autre question stu* cette matière , la reine ne lui en ayant rien laissé ignorer. Le roi parla ensuite de quelques objets du gouvernement intérieur ; ces propos ne furent que vagues, et l'empereur ne voulant ni l'embarrasser, ni marquer de la curiosité, s'en tint à écouter et à ne parler que de manière à entretenir la conversation. S. M. L fut d'ailleurs assez contente du roi ; il n'en a pas été de même de Monsieur (1). Ce prince a été vis-à-vis de l'empereur dans une sorte de réserve et de décontenancement , desquels il n'est point sorti. Madame a déplu également à S. M., elle a été plus satisfaite de l'air de franchise de M. le comte d'Artois (2). Celui-ci a marqué assez d'empressement à l'empereur, qui lui a dit des vérités utiles, que le jeune prince a écoutées avec quelque apparence d'attention et de reconnaissance.

(1) Le manque de sympathie entre Joseph II et le comte de Provence fut réciproque. Ce dernier écrivait au roi de Suède, Gustave III : » L'empereur est fort cajolant, grand faileur de protestations et de serments d'amitié ; mais , à l'examiner de près , ses protestations et son air ouvert cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les vers du nez, et de dissimuler ses sentiments propres; mais il est maladroit, car avec un peu d'encens, dont il est fort friand , loin d'être pénétré par lui, on le pénètre facilement. Il pousse l'indiscrétion en ce cas jusqu'à l'excès. Ses connaissances sont très-superficieUes, etc.. » Gustave III et la cour de France par A. GefiEroy, tome II, page 890. — Joseph H, de son côté, écrivait à son frère Léopold : <i Monsieur est un être indéfinissable ; mieux que le roi, il est d'un froid morteL Madame, laide et grossière, n'est pas piémontaise pour rien, remplie d'intrigués, etc. J) Maria Therena und Jogej)h 11^ par A. d'Ameth, tome II, page 134.

(2) Dans la lettre citée dans la note qui précède, Joseph II écrivait : •> Le comte d'Artois est un petit-maître dans toutes les formes. Sa femme , qui seule fait des enfants , est imbécile absolument. »

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Mesdames de France ont été très-sensibles aux attentions que leur a marquées l'empereur. Un jour où il était chez M"® Adélaïde, sous prétexte de lui fairct voir des portraits, elle le pria de passer dans un cabinet, et y étant seule, elle embrassa remperexu*, en lui disant que cette marque d'amitié devait être permise à une vieille tante. S. M. revint de Versailles le soir.

Le V^ mai. J'avais ménagé de longue main un moyen de procurer à l'empereur des notions bien exactes et détaillées sur les finances de ce pays-ci, sur leur manutention actuelle, et leur vrai état. Je m'étais adressé à cet eflfet à l'ancien banquier de la cour, Laborde (1), lequel, ayant manié tous ces objets pendant dix à douze ans, les connaît à fond. Cet homme s'étant prêté de la meilleure grâce et avec zèle à ce que je désirais, S. M. lui donna une audience de près de trois heures. Laborde lui présenta les états les plus détaillés sur les revenus du roi, sur la dépense, sur l'organisation du trésor royal, sur les abus dans la manutention générale. Je persuadai encore Laborde délaisser prendre copie de ses niémoires, que j'ai remis ensuite à S. M. (2). Elle alla vers midi chez le sieur de Trudaine (3) pour y

(1) Jean» Joseph de Laborde , financier célèbre au XVIII* siècle par son immense fortune et le noble usage qu'il en fit Marie- Antoinette le distinguait et l'aimait ; il s'en montra digne , quand les jours malheureux arrivèrent , par son dévouement et sa fidélité envers le roi et la reine ; il resta en France dans l'espoir de leur être utile , fut emprisonné et périt sur l'échafaud révolutionnaire le 18 avril 1794. Joseph II, en quittant la France, après sa tournée dans les provinces , écrivait à Mercy : <c Vous voudrez bien témoigner à M. de Laborde de ma part combien m'ont été utiles , en me procurant de bonnes connaissances , les adresses qu'il m'avait données dans toutes les places marchandes , pour les informations relatives au commerce du lieu. Ornez cette épître, je vous prie , car cet honnête homme ne se paie que de cette monnaie. Gknève, 13 juillet ». [Correspondance inédite de Jotejjh II et Mercyj Archives de Vienne.)

(2) Les archives de Vienne possèdent un dossier considérable de communications faites à l'empereur pendant son séjour en France : mémoires sur le commerce, les manufactures , les finances , l'organisation militaire, etc.

(8) Les Trudaine furent toute une famille illustre au XVII* et XVIII* siècle. Le premier, prévôt des marchands et conseiller d'État, fut disgracié sous le Régent pour s'être opposé aux actes de dilapidation dont il était témoin dans l'administration des finances. Son fils fut intendant des finances et directeur des ponts et chaussées. Sous sa direction s'exécutèrent les grands travaux de routes et de ponts qui contribuèrent à la prospérité de la France sous I^uis XV. Enfin le troisième Trudaine , fils du précédent , lui succéda dans toutes ses charges et fut comme lui membre de l'Académie des sciences ; il mourut vers la fin de l'année 1777 quelques mois après la visite de Joseph II. H laissait deux fils distingués, amis du peintre David, qui fit pour l'un d'eux son tableau de la mort de Socrate , et du poëte André Chénier. Us partagèrent les espérances de ce dernier au commencement de la révolution , mais bientôt

examiner tout ce qui a trait aux ponts et chaussées. Tout le corps des ingénieurs de ce département présentèrent les modèles, machines et plans ; ils furent tous surpris des questions que leur fit l'empereur, et de sa pénétration à approfondir et saisir les objets. Je commençai ce jour là à me mettre à la suite de S. M. ; ce ne fut qu'avec peine que j'en obtins la permission, mais j'observai à l'empereur qu'il m'importait infinûnent d'être témoin de la façon dont on lui présentait les choses , parce qu'ayant connaissance des prestiges que l'on cherche souvent à mettre ici aux objets, je serais dans le cas de dévoiler à S. M. la vérité, et en eflfet j'ai eu lieu plus d'une fois de lui faire remarquer des nuances par lesquelles on aurait voulu lui masquer les inconvénients et les défauts qui se trouvent mêlés ici avec les choses les plus utiles. Après midi, S. M. alla voir le gardemeuble du roi (1); elle se rendit ensuite à la Comédie française où la reine était venue. Cette auguste princesse ayant appris que j'étais au théâtre, me fit dire d'aller dans sa loge; l'empereur y était, ainsi que Madame et M™'' la comtesse d'Artois. La reine daigna me marquer avec une bonté infinie qu'elle avait pris part à ma maladie, et qu'elle voyait avec plaisir que j'étais en état de suivre maintenant S. M. L

Le 2, de grand matin , l'empereur alla voir l'hôpital général nommé la Salpétrière. Il passa ensuite à la maison de force à Bicôtre. Au retour, l'abbé de Vermond m'attendait chez moi ; S. M. s'entretint quelque temps avec cet ecclésiastique. Je tournai la conversation sur les points les plus intéressants à la reine, et j'interpellai l'abbé de manière à le faire parler sur les moyens les plus propres à persuader cette princesse des vérités qui lui sont utiles. Mon objet était que

aiuri ton indignation des excès révolutionnaires. Enfermés dans la même prison, à Saint- Lazare, ils montèrent sur Téchafaud un jour après lui, le 8 thermidor.

(1) Le garde-meuble occupait l'hôtel, situé au coin de la rue Royale et de la place Louis XV (de la Concorde), qui est devenu aujourd'hui le ministère de la marine; il avait été construit pour remplacer en 1758 l'hôtel du petit Bourbon, démoli pour agrandir la place du Lou- TTe. Au garde-meuble étaient conservées de fameuses et admirables tapisseries : L'histoire de Josné , les Actes des apôtres, l'histoire de Psyché, les bataiUes de Scipion, les chasses de l'empereur Maximilien, d'après les dessins de Raphaël, Jules Romain, Albert Dtirer, et bien d'autres encore des XYI* et XVII« siècles, qu'on exposait autour des murailles du LàOOTre pour la procession delà Fête-Dieu et en d'autres occasions solennelles. On allait encore y admirer une quantité de meubles anciens et précieux : miroirs, bronzes, pièces d'orfèvrerie , étoffée ; des armes anciennes, les armures de François I**", Henri II, etc...

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l'empereur vît runiformitc de mes idées et de ma marche avec celle de Tabbé ; nous ne nous étions point concertés et nous nous trouvâmes d'accord sur tous les points. L'empereur marqua beaucoup de bonté à l'abbé de Vermond; après midi S. M. alla voir le Colisée (1), ensuite l'Opéra, après lequel elle fit une visite à la duchesse de Praslin (2), et au général baron de Koch, qui était malade.

Le 3 S. M. vit la manufacture des Gobelins, le Cabinet d'histoire naturelle du roi au Jardin des plantes. M. de Bufi'on, qui en est le directeur, se trouvant malade, S. M. l'empereur voulut le voir dans son appartement, et dit à ce vieillard célèbre des choses remplies de grâce ; après midi S. M. partit pour Versailles, d'où elle ne revint qu'à une heure après minuit.

Le 4 l'empereur, à l'heure de son lever, me dit que, la veille, il avait eu une conversation longue et vive avec la reine, qu'il avait parlé avec force sur les inconvénients de la société de la princesse de Quéménée, qu'il avait repris l'article du jeu et insisté sur les conséquences de ce dangereux amusement. Par les expressions que S. M. daigna me répéter, et par les réponses de la reine, il me parut que la conversation avait été un peu orageuse ; j'en exposai la remarque, en soumettant aux lumières de S. M. s'il n'y aurait pas quelque risque à serrer trop la mesure. Ce jour le roi invita l'empereur à venir le voir dans son particulier quand cela conviendrait à S. M. I. Dans la matinée, l'empereur alla au jardin du duc de Chartres (le jardin du Palaîs-Royal), après midi à la Comédie française, ensuite chez M. de Necker, et il passa le reste de la soirée au Palais-Royal chez la duchesse de Chartres. S. M. avait daigné me confier les papiers qu'elle avait reçus par le dernier courrier ; j'en pris occasion de lui rendre compte de plusieurs circonstances politiques relatives à ma mission, et au contenu de mes dépêches d'ofiice. Cela me conduisit à des observations sur le personnel des ministres français, et à un nombre d'objets relatifs à l'intérieur de ce royaume.

(1) Le Colisée était un yaste monument entouré de jardins , et destiné à des fêtes de tous genres : spectacles, fêtes nautiques, feux d'artifice, etc. Il avait été construit en 1776, la dépense en fut évaluée à 2,700,000 fr. Cette entreprise ne répondit point aux espérances des spéculateurs qui l'avaient faite ; le Colisée et ses fêtes furent bientôt hors de mode ; il fut démoli en 1784. n était situé entre les Champs-Elysées et le faubourg Saint-Honoré. La me actuelle du Colisée en conserve le souvenir.

(2) La duchesse de Choideul-Prasiin , dont le mari avait été ambassadeur à Vienne.

Le 5 je me rendis de grand matin à Versailles, avant l'empereur. Après avoir parlé d'affaires avec le comte de Vergennes, j'allai chez la reine, qui me confia tout l'essentiel des conversations qu'elle avait eues avec son auguste frère. Je vis avec grand plaisir que le dernier entretien n'avait point occasionné de nuages. La reine me fit lecture de la lettre qu'elle écrivait à V. M. ; elle m'ajouta des expressions très-touchantes sur le contentement où elle était de l'empereur, sur les vraies marques d'amitié qu'il lui donnait, siu* ses conseils dont elle reconnaissait toute l'utilité.

Je répondis à tout cela de la manière qui me parut la plus propre à confirmer la reine dans des dispositions aussi raisonnables ; elle me fit ensuite quelques remarques, dont la première portait sur sa surprise de ce que l'empereur était si bien instruit de tout ce qui la regardait. J'observai que l'empereur devait toutes ses notions à la justesse de son coup d'œil , et au grand intérêt qu'il mettait aux objets qui concernent la reine. Je lui démontrai ensuite que, vu l'état cil toutes choses se trouvaient ici, il était fort aisé de les remarquer; que d'ailleurs la confiance très-bien placée que la reine avait marquée dans les premiers instants à l'empereur était plus que suffisante pour l'éclairer, qu'au reste il aurait été contre tout sentiment et toute raison de chercher à se cacher vis-à-vis d'un frère que rien ne conduit dans ce pays-ci que sa tendresse pour une sœur à laquelle il désire si ardemment d'être utile. J'eus occasion de parler fort au long sur ce texte , et je tâchai de ne rien oublier de ce qu'il y avait à. dire. Je vis clairement que la reine avait l'âme émue par le langage <le l'empereur, et qu'elle était disposée à des réflexions sérieuses. S. M. I. arriva vers midi, elle dîna avec la reine ; à quatre heures je suivis l'empereur au débotté du roi, qui revenait de la chasse. Les deux monarques firent la conversation ensemble, devant les courtisans <1^ se trouvaient présents. L'empereur repassa un moment chez la reine ; il alla voir ensuite le comte de Saint-Germain et eut avec lui ime longue conversation sur les objets militaires. Le ministre parla avec assez d'ouverture ; il se plaignit de la légèreté de la nation et de la difficulté de l'assujettir à la règle. L'empereur remarqua avec P^« que M. de Saint-Germain trouverait plus de facilité que bien d'autres à remplir une tâche difficile, « parce qu'il y apportait la « constance d'im philosophe et le courage d'un soldat » . La reine envoya appeler l'empereur pour le conduire à l'opéra de Castor et

Pollux (1), qui était représenté sur le grand théâtre de Versailles. Le même jour j'eus une conversation avec les comtes de Maurepas et de Vergennes ; le premier me dit toutes les marques de bonté que lui avait données l'empereur ; ce vieillard m'en parut pénétré, et je lui fis plusieurs petits commentaires qu'il écouta avec grand plaisir. Le langage du comte de Vergennes fut à peu près de la même tournure.

Le 6 la reine conduisit l'empereur à la revue des deux régiments des gardes françaises et suisses (2). Leurs Majestés dînèrent à la Muette et retournèrent à Versailles ; l'empereur y écrivit sa lettre à V. M.; il la communiqua à la reine en lui disant que c'était à l'archiduchesse d'Autriche et non à la reine de France qu'il marquait cette confiance. La lettre traitait de la personne du roi , de son ministère et du gouvernement intérieur de ce pays-ci ; S. M. daigna me faire lecture de cette même lettre. L'empereur passa la soirée chez la reine, où se trouvèrent la comtesse de Polignac et le duc de Coigny ; la conversation fut très-vague ; l'empereur ne prit pas une grande idée de la portée de l'esprit de M"'' de Polignac, mais il la traita trèsbien.

Le 7 S. M. rçvint en ville à neuf heures du matin; elle daigna s'entretenir longtemps avec moi de tout ce qui s'était passé la veille. L'empereur témoigna douter de l'effet que ses avis pourraient produire sur la reine ; je l'assm-ai que, pourvu qu'il y mît de la patience , beaucoup d'amitié, de sensibilité et point de roideur, il obtiendrait un peu pour le présent, beaucoup plus pour l'avenir. Je dévoilai beaucoup de nuances du caractère de la reine; l'empereur avoua qu'il avait été surpris de la trouver telle qu'elle est, qu'il ne lui avait jamais supposé tant de sagacité et d'esprit. En rendant compte de mes entretiens de la veille avec les ministres, j'eus occasion de faire sur eux toutes les remarques qui se rapportent aux affaires et au système d'après lequel on les traite ici (3). Je mis sous les yeux de S. M.

(1) Opéra de Rameau , paroles de Oentil Bernard, joué pour la première fois en 1787.

(2) Cette revue, qui fut passée par le roi , eut lieu, selon l'ordinaire, dans la plaine des Sablons, attenante au bois de Boulogne.

(8) Joseph II expliquait ainsi à son frère ce qu'il croyait voir de la manière de gouverner en France : « Chaque ministre dans son département est maître absolu , mais avec la crainte continuelle d'être, non dirigé par le souverain, mais déplacé. Par là chacun ne tend qu'à se conserver, et aucun bien ne se fait s'il n'est analogue à cette vue. Le roi n'est absolu que pour passer d'un esclavage à un autre. » Lettre à Léopold du 11 mai 1777.

mes dépêches et toutes les lettres que j'écrivais par le courrier. Dans le reste de la journée, l'empereur alla voir des objets de curiosités matérielles.

Le 8 l'empereur alla voir le matin après la messe l'Imprimerie rojale (1), la manufacture de la Savonnerie (2),le cabinetde physique du roi établi à Passy (3), et le château du Luxembourg. S. M. fit faire un présent d'une boîte émaillée et d'une médaille d'or à l'abbé de l'Épée, qui instruit les sourds et muets. S. M. avait vu l'avantveille cette école ; elle avait été très-satisfaite de l'homme zélé et vertueux qui la dirige gratuitement. La marque de bonté que S. M. donna à l'ecclésiastique susdit ne fui point ignorée dans le public, et y produisit le meilleur eflfet (4). Depuis quelques jours, l'empereur m'ordonnait d'aller seul en voiture avec lui ; les Messieurs de la suite étaient dans une seconde voiture, pour que S. M. pût chemin faisant me parler sans témoin. Elle daigna me dire, entre autres, qu'elle avait été choquée du maintien trop libre de M. le comte d'Artois vis-à-vis de la reine ; je n'oubliai aucune des remarques et des conséquences qui tenaient à cet inconvénient, et je traitai fort au long le chapitre de la décence. En récapitulant ainsi chaque jour quelque nouvelle matière, V. M. daignera observer, par le contenu de ce journal, qu'il n'a été omis aucun objet qui pût intéresser la reine. Je prévins l'empereur sur les présents que je savais qui lui seraient offerts de la part du roi, savoir : trois des plus belles tentures de tapisserie des Gobelins, plusieurs tapis de la Savonnerie et un service de porcelaine de Sèvres ; tous ces objets formant à peu près une valeur de cent

(1) L'Imprimerie rojale était alors an Louvre.

(2) La SaTonnerie était une fabrique royale de tapis , fondée au Louvre par Henri IV en 1604. On chercha particulièrement à y imiter les tapis du Levant. Elle fut transportée en 1C15 «^aT^^ \ee bâtiments d'une fabrique de savon, quai de Billy. Cet établissement a été réuni en 1828 à celui des Gobelins.

(8) Le cabinet de physique de Passy fut établi près de la Muette, par Louia XV, en 1765, dans une maison particulière, acquise d'abord par M*"* de Pompadour et ensuite par le roL D fut dirigé d'abord par Dom Noël, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui eut le titre de garde et démonstrateur du cabinet de physique du roL En 1760, le cabinet fut installé dans un pavillon construit à cet effet à une extrémité du jardin de la Muette, et dès Umfit partie du département des bâtiments du roi. Bochon en fut nommé, en 1775, garde et démonstrateur pour la partie de l'optique.

(4) Cette visite eut un grand retentissement dans Paris. L'abbé de l'Épée et son école, qm n'avaient point excité grand intérêt jusque là, devinrent à la mode, tout le monde voulut les avoir vus.

cinquante à deux cent mille livi*es. S. M. aurait voulu éviter ces présents ; je lui exposai que cela serait presque impossible, s'agissant d'une galanterie personnelle du roi. Après midi l'empereur retourna à Versailles; dans ce moment la reine était chez la princesse de Guéménée ; l'empereur ne voulut point s'y rendre et préféra de passer deux heures chez M"" Adélaïde ; la reine remarqua cette leçon tacite.

Le 9 l'empereur alla à la chasse avec le roi ; ils montèrent en voiture ensemble; au retour S. M. I. détermina, avec quelque peine, la reine à aller trouver le roi dans son appartement. Elle s'y rendit cependant et le ramena peu de temps après chez elle, où on joua au billard jusqu'au moment du souper, qui eut lieu chez Madame. Dans cette journée et la précédente, l'empereur avait eu des conversations particulières avec le roi. Il en avait eu aussi avec la reine ; les avis avaient été donnés avec un peu plus de force et il en était résulté de petites altercations.

Le 10 l'empereur revint de grand matin de Versailles ; il se rendit ei droiture au dépôt des gardes françaises ; après avoir examiné cet établissement, S. M. alla voir quelques artistes, des maisons et jardins de particuliers ; après midi elle assista à une assemblée de l'Académie des sciences (1); elle alla ensuite à la Comédie française, de là chez la duchesse de Bourbon, et elle rentra, comme de coutume, à dix heures. Tous les soirs S. M. daignait faire une demi-heure de conversation avec moi sur ce qui s'était passé dans la journée. H ftit question des petits mouvements d'humeur que la reine avait marqués la veille. J'observai à l'empereur qu'il était important de ne point laisser germer cette disposition à l'aigreur, que cela gâterait tout que je croyais qu'il fallait s'assurer de quelques points essentiels, sans songer à porter trop tôt la réforme sur de moindres objets , et que surtout la voie d'ime persuasion amicale et raisonnée était la seule qui pût être employée avec succès.

Le 11 S. M. me prit en voiture avec elle, et en chemin faisant vers une église où elle voulait entendre la messe, elle me dit avoir

(1) n assista à la lecture faite par Lavoisier d'un mémoire sur les altérations qui arrivent à Vair,., et sur les moyens de le ramener à Vétat d'air respirable; diverses expériences furent faites en séance à ce sujet ; on lut ensuite un rapport sur un perfectionnement à apporter à la fabrication des poudres et on présenta à l'Académie deux fusils d'un nouveau modèle, d'os tir plus rapide et d'ime plus longue portée que ceux en usage.

beaucoup pensé à ce que je lui avais exposé la veille, et que cela la détenninait à aller tout de suite à Versailles. J'ajoutai encore quelques remarques à mes observations précédentes ; l'empereur partit à onze heures et demie pour Versailles, où il passa le reste de la journée ; il revint cependant en ville le même soir.

Le 12, en allant à l'École vétérinaire, située à une lieue de Paris (1), S. M. daigna me dire qu'elle avait eu la veille une conversation fort affectueuse et tendre avec la reine, que le ton d'amitié et de gaieté de l'empereur avait rétabli la confiance et la bonne volonté de la reine , qu'elle avait demandé d'elle-même des points par écrit pour lui servir de règles dans sa conduite à venir. Le reste de la journée fiit employé à voir des objets de curiosité ; S. M. se retira de bonne heure.

Le 13 l'empereur alla de bonne heure voir le château et les jardins de Bellevue (2) ; il se rendit ensuite à Trianon, où il dîna avec la reine. Cette auguste princesse m'avait ordonné d'y venir après midi avec les comtes de Belgiojoso, de CoUoredo et Cobenzl (3). Nous y arrivâmes à cinq heures ; on se promena dans les jardins, où il y eut différents petits spectacles amusants. Madame et M"" la comtesse d'Artois s'y trouvaient , mais avec une suite très-bornée. On passa dans les cabinets de la reine, où on attendit l'arrivée du roi, qui vint avec Monsieur et une suite assez nombreuse en hommes. M** Sophie et M"' Elisabeth arrivèrent en même temps ; on soupa à neuf heures ; on se rendit & dix heures et demie au spectacle, qui dura jusqu'à près de deux heures ; cette fête, très-bien ordonnée, devint charmante par les grâces que la reine y déploya envers un chacun. Le roi y mit de la gaieté, et, autant que le comporte sa tournure, il parut attentif envers l'empereur. Je remarquai dans cette occasion, ainsi que dans plusieurs autres, combien S. M. L, par l'aisance de son maintien, sait allier la forme de l'incognito avec une

(1 ) L*École Tétérinaire, fondée en 176G, était et est encore & Alfort, à 8 kil. de Paris.

(2} Le chÂteau de BeUevne, on le sait, appartenait à Mesdames. Voir la note de la page 17, tome I.

[3) Le comte Jean-Philippe de Cobenzl, né à Laybach en 1741, s'était distingué dans rorganisation des douanes. Au retour de son voyage à la suite de Joseph II, il fut employé dans la diplomatie; il négocia pour T Autriche la paix de Teschen en 1779. Après la paix de Lmiérille, en 1801, il vint en France comme envoyé extraordinaire. D mourut à Vienne en 1810. Son cousin, le comte Louis de Cobenzl, eut un rôle plus important encore comme diplomate et homme d'État.

contenance de supériorité, laquelle, sans rien exiger, s'attire tous les hommages. Il paraissait être le père de toute la famille royale, et il a toujours conservé cette forme depuis son début à la cotu* jusqu'au moment de son départ.

Le 14, l'empereur avait passé la niiit à Versailles ; il alla voir le matin la grande et la petite écurie, la machine de Marly et le pavillon de Louveciennes (1). La comtesse du Bany, qui a conservé cette possession, s'y trouvait alors ; l'empereur la rencontra dans les jardins et fit avec elle quelques moments la conversation ; S. M. trouva la dite comtesse telle que j'ai été dans le cas de la dépeindre. A son retour par Versailles, l'empereur eut un entretien particulier avec le roi, qui lui fit de nouvelles confidences sur son état de mariage ; mais c'est à l'empereur seul qu'il doit être réservé de rendre compte de cet objet à V. M. Dans une visite que S. M. I. fit au comte de Maurepas , ce ministre parla avec beaucoup d'ouverture et d'apparence de zèle sur ce qui regarde la reine. Encouragé -par des propos trèssages et très-habiles de l'empereur, le vieux ministre parut désirer que S. M. le protégeât auprès de la reine , et qu'il intercédât pour la grâce entière du duc d' Aiguillon, auquel il est interdit de paraître à Versailles. L'empereur, sans s'engager positivement, dit tout ce qu'il fallait pour rendre le ministre confiant et de bonne volonté ; S. M. revint le soir à Paris.

Le 15 S. M. alla entendre plaider une cause au parlement ; elle employa le reste de la matinée à voir des maisons particulières. Dans cette tournée je présentai à l'empereur quelques réflexions sur la demande que lui avait faite la reine d'un règlement par écrit. J'observai qu'en se prêtant à cette proposition, il y avait deux inconvénients à prévoir : V celui des confidences qui échapperaient un jour oul'autre à la reine ; 2** qu'ensuite du peu d'habitude de cette princesse à s'occuper de choses sérieuses , on ne pouvait se flatter qu'elle relût souvent un papier dont le contenu serait aussi détaillé que le devait être un règlement raisonné. Je pris la liberté de proposer une forme plus simple et à coup sûr plus efficace ; cette forme était qu'il plût à

(1) Le paTillon de LonTeciennes ou Lucieniies avait été construit en 1772 pour M"* da Barrj arec un luxe scandaleux. Louis XVI, après avoir fait subir à la favorite un courb exil au couvent du Pont-aux-Dames, lui avait permis de rentrer en pœi^ession de Louve' ciennes et d'y habiter.

Tempereur d'écrire très en abrégé et de sa main l'intitulé de quelques points les plus essentiels comme par exemple : Devoirs de la reine envers le roi ; Article des jeux de hasard ; Choix des entours ; Dangers à éviter à cet égard ; Application aux choses utiles et sérieuses-

Je proposai que cette espèce de bordereau fût remise par l'empereur, et qu'il demandât à la reine si elle consentait que de temps à autre il lui écrivît, et la questionnât sur ces mêmes objets. D'après la connaissance que j'ai du caractère de la reine, je suis assuré qu'ayant donné le consentement susdit, elle se croirait liée à recevoir des avis et à y répondre , ce qui deviendrait toujours pour la suite \m moyen très-utile. S. M. I. daigna goûter cette idée et me dit qu'elle la suivrait. L'empereur alla^dîner à Choisy, où toute la famille royale l'attendait ; il communiqua à la reine la lettre écrite à V. M., qui devait partir le lendemain par le courrier. La reine fut frappée d'un passage de cette lettre où l'empereur marque qu'il présume que son auguste sœur a senti la force de ses avis , qu'il croit qu'elle en profitera, mais que ce ne sera qu'après le départ de l'empereur, pour ne pas paraître avoir cédé à sa manière de voir et de penser. La reine, avec franchise, avoua à son auguste frère qu'il l'avait devinée dans ce point , et qu'elle s'était proposé de lui dire la même chose un moment avant qu'il ne partît. Il y eut spectacle & Choisy et souper ; S. M. I. en revint après minuit.

Le 16 elle monta à cheval et alla voir exercer le régiment des gardes françaises ; le reste de la matinée fut employé à voir des curiosités et à lire les dépêches arrivées par le courrier Kleiner. Après midi l'empereur se rendit à l'Académie des inscriptions et belles-lettres (1) ; il alla ensuite trouver la reine à l'Opéra, lui remit les lettres à son adresse arrivées par le courrier, et reçut celles que la reine avait écrites. Après le spectacle, l'empereur rentra pour travailler à l'expédition du courrier Zinner.

Le 17 S. M. se rendit à neuf heures & Saint-Denis pour y voir M"* Louise; l'empereur entra dans l'intérieur du couvent, et les

(1) On demanda an comte de Falckenstein de présider l'assemblée, ce qu'il refusa ; il prit eéance et assista à la lecture de fragments choisis dans cinq mémoires différents pour lui donner une idée des traraux divers dont s'occupait l'Académie ; à la fin de la séance on Ini demanda d'accepter un jeton de présence ; on en donna de même aux personnes qui l'accompagnaient. (Voir la Gazette de France du 26 mai 1777, page 871.)

68 MERCY A MARIE-THÉBÈSE.

quatre personnes de sa suite, au nombre desquelles j'étais, y furent admises. On parcourut d'abord tout le cloître ; pendant ce temps les propos eurent pour objet les détails de la vie religieuse de cette maison. M"' Louise resta seule ensuite avec remperexu*, et eut un entretien de près de trois quarts d'heure. Au sortir de ce couvent S. M. alla voir l'abbaye de Saint-Denis ; elle se promena au retour dans quelques maisons de campagne situées sur la route de Paris. Après midi elle assista à une séance de l'Académie française (1); elle passa une heure à la comédie et se rendit le «oir à Versailles.

Le 18 S. M. I. fut présente à la cérémonie de l'ordre du Saint- Esprit (2). Le duc de Choiseul était revenu de ses terres pour assister à cette fonction ; il saisit cette occasion de faire sa cour & l'empereur, n s'était présenté la veille à l'hôtel, mais ce ne fut que dans l'antichambre du roi. qu'il vit S. M. 1. ; elle traita le duc avec bonté, lui parla assez longtemps, mais d'objets indifférents, et l'empereur évita ensuite de se trouver dans les endroits où il prévoyait pouvoir rencontrer le duc, qui ne sera pas fort content d'avoir tiré si peu de parti du séjour de l'empereur en France. Ce même jour S. M. alla

(1) La Harpe, dans sa Correspondance Kttérairej tome II, page 106, raconte amsi cette séance : « Nous étions quinze lorsque l'empereur nous a fait Thonneur de venir ; il s'est isdt nommer tous les académiciens par le maréchal de Duras , l'un de nos confrères. D'Alembert a lu quelques synonymes dans le goût de l'abbé Girard ; le dernier était timpKcité et modestie ; et en définissant la simplicité dans les grands, il avait eu l'art de rassembler plusieurs traits qui regardaient l'empereur, et dont ce prince parut saisir l'application , quoique avec l'embarras de se reconnaître dans ses propres louanges. D' Alembert lut ensuite quelques anecdotes sur Fénelon à propos desquelles il sut amener, sans affectation, un morceau sur la manière de voyager convenable aux princes et qui caractérisait l'empereur. Je récitai quelques fragments d'une imitation en vers du premier chant de la Pharsale, et Mar* montel des morceaux d'une épitre sur l'histoire... L'empereur se leva après une heure et demie, et s'adressant à d' Alembert s'informa des détails relatif à l'Académie, s'exprimant de la manière la plus flatteuse. U traita d' Alembert en particulier avec toute sorte de distinctions, s'informant de sa santé , des voyages qu'il devait faire à Berlin et des raisons qui l'empêchaient. D' Alembert répondit que sa santé toujours faible ne lui permettait pas les longs voyages ; il ajouta : J'aurais voulu être à Neiss quand le roi de Prusse y reçut l'empereur, mais à présent je n'ai plus rien à regretter. — J'aurais été bien fftché, dit l'empereur, de ne pouvoir dire du plus grand capitaine de mon siècle : je l'ai vu ; c'est un disciple qui allait voir son maître. — B finit par promettre à l'Académie son portrait. »

(2) Cette cérémonie consista dans une réunion du chapitre tenue dans le cabinet du roi, qui y proclama de nouvelles nominations. Puis, revêtu du manteau et du collier de l'ordre, le roi se rendit solennellement à la chapelle du château, suivi des princes de la famille royale , et de tous les membres de Tordre ; après la messe, il fut ramené dans son appartement par le même cortège. Le soir il y eut réception et gala à la cour. Voir la Gazette de France du 28 mai 1777, page 359.

Toir la comtesse de Brionne , qui avait demandé uue audieuce à S. M. La comtesse lui parla d'abord avec une extrême chaleur sur les avantages, souvent contestés, dont jouit ici la branche de la maison de Lorraine qui s'y trouve fixée. M"" de Brionne insista de la façon la plus pressante sur son projet de mariage de son second fils avec la jeune princesse de Montmorency (1). L'empereur, avec gaieté, esprit et grâce, éluda toute proposition captieuse, et il se borna à promettre de rendre compte en son temps & V. M. de tout ce qui avait été dit dans cette conversation. L'empereur en eut une après midi avec le roi et la reine; cette conversation porta sur des objets variés, mais sérieux et intéressants. S. M. I. amena le discours sur le bonheur du roi d'avoir eu au conmiencement de son règne un ministère sage et tranquille. L'empereur ajouta que « si le duc de Clioiseul avait été en place, sa tête inquiète et turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras ». L'empereur remarqua que le roi applaudissait fort & cette observation, mais S. M. I. crut voir en même temps qu'elle déplaisait & la reine. Dans d'autres occasions j'ai exposé les idées de cette princesse sur le duc de Choiseul. La reine a toujours paru fort éloignée de le vouloir dans le ministère ; mais le parti du duc, qui environne la reine, lui représente sans cesse qu'à la mort de M. de Maurepas il n'y a que deux sujets qui puissent le remplacer, savoir : le duc de Choiseul ou le duc d'Aiguillon. Ce parallèle est un piège que l'on tend à la reine, et j'ai soumis aux lumières de Tempereur s'il ne serait pas utile qu'il détrompât son auguste sœur ; j'en ai en même temps suggéré les moyens. Le roi reprit encore l'objet de son état de mariage et fit à cet égard de nouvelles confidences à l'empereur.

Le 19 le comte de Vergennes conduisit l'empereur au dépôt des afiaires étrangères. S. M. eut avec le ministre susdit une conversation Bur les matières politiques du moment. Le comte de Vergennes se para beaucoup de son humeur pacifique ; l'empereur lui remit une lettre adressée & V. M., et dont le courrier du baron de Breteuil devait être chargé. S. M. I. revint à Paris pour le moment de la Comédie française ; au sortir du théâtre, elle alla passer le reste de la soirée chez la duchesse de Cossé.

IjC 20 l'empereur avait grand désir de connaître l'archevêque de

(1) Voir plus haut la note de la page 15.

Toulouse (1), et pour éviter tout propos et remarques, j'arrangeai cette entrevue de manière qu'elle eût lieu chez le général baron de Koch. L'archevêque parla avec beaucoup de franchise et sur les objets les plus importants du gouvernement ; il les déduisit avec une sagacité qui plut infiniment à l'empereur, et S. M. prit une trèsbonne idée du prélat. J'étais allé dans cette même matinée à Versailles, où j'eus une audience d'une heure chez la reine ; elle daigna me confier tous ses entretiens avec son auguste frère ; elle parla de lui avec une vraie tendresse, et convenant de l'utilité et de la sagesse de ses avis, elle ne se récria un peu que sur la forme, selon elle trop sévère, sous laquelle ces mêmes avis étaient donnés. Je représentai à la reine que cette franchise de l'empereur était précisément ce qui devait le plus la satisfaire et la toucher ; j'observai qu'il aurait été très-facile à ce monarque de prendre des détours pour insinuer ce qu'il trouve raisonnable , mais qu'en prenant cette méthode c'eût été faire injure au bon esprit et au sentiment de la reine. Je lui représentai avec énergie que ce n'était que le désir de son bonheur et de sa gloire qui pût dicter à l'empereur le langage qu'il lui tenait, et qu'il était impossible qu'elle méconnût cette vérité. En analysant difierents objets , je vis bien clairement que la reine était persuadée sur plusieurs points essentiels ; elle m'assura qu'elle agirait en conséquence, mais après le départ de l'empereur, « parce qu'elle ne vôu- « lait point avoir l'air d'être conduite. » Elle crut avoir été grondée par V. M. au sujet de son portrait ; je lui représentai qu'elle prenait comme réprimande ce qui n'était qu'un reproche tendre, que d'ailleurs la reine ne pouvait se dissimuler la faute de n'avoir pas mis assez d'empressement et de soin dans une chose que V. M. désire. La reine me parla ensuite de l'envie qu'elle avait que la comtesse de Polignac réussit auprès de l'empereur.

Le comte de Vergennes m'avait dit l'entretien de la veille avec S. M. L, et le comte de Maurepas, en me parlant avec joie des bontés que lui avait marquées ce monarque, ne me dissimula pas le' désir qu'il avait d'en éprouver des efiets en obtenant par l'intercession de l'empereur le retour dii duc d'Aiguillon à la cour. Je fis sur ce sujet des phrases honnêtes pour le vieux ministre, sans trop m'arrêter sur le fond de l'objet.

(1) Loménie de Brienne.

A mon retour, je rendis compte & S. M. I. de tout ce que ci-dessus, et je pris la respectueuse liberté de proposer un langage conciliant vis-èrvis de la reine, et de ne point la contrarier ouvertement sur la comtesse de Polignac, attendu que pour le présent cela serait inutile, et que d'ailleurs cet engouement de la reine, qui n'est pas le mal le plus pressant, se dissiperait peu à peu de lui-même.

L'empereur, après la Comédie française, se rendit à Versailles pour y souper dans les cabinets.

Le 21 la reine ramena son auguste frère à la Comédie française. Après le spectacle, S. M. I. alla passer une heure chez la comtesse de Bentheim ; elle rentra ensuite chez elle et daigna s'entretenir le reste de la soirée avec moi. L'empereur me dit que ses conversations avec la reine, de la veille au soir et de la matinée de ce jour, avaient été d'un ton le plus affectueux et le plus amical, que la reine avait insisté pour que l'empereur lui donnât des remarques et des conseils par écrit, qu'elle était convenue que la présence de S. M. I. lui avait été très-utile, et le serait encore bien plus dans un plus long séjour; mais que, dans ce dernier cas, elle ne dissimulait pas à l'empereur « qu'ils auraient souvent de grandes disputes ensemble ». J'osai en- <;ore rappeler mes remarques sur la forme des points à donner par écrit, et l'empereur parut disposé à agréer mon idée. S. M. avait eu aussi un entretien particulier avec le roi ; il s'était agi d'affaires politiques et nommément de celles qui regardent la Russie et la cour de Berlin. L'empereur avait tenu sur ce chapitre quelques propos intéressants et concluants ; mais le roi était resté silencieux, approuvant généralement ce que disait S. M. L, mais n'ajoutant pas une ré- |X)nse qui pût donner à connaître qu'il comprenait bien l'objet.

Le 22 S. M. passa la matinée à voir des artistes ; elle m'ordonna de remettre au comte d'Angivillers (1) une boîte garnie de diamants avec le portrait de S. M. ; 'elle fit donner cent louis aux manufactures des Gobelins et de la Savonnerie, cinquante louis à la manufacture de Sèvres, une bague d'un diamant entouré à l'inspecteur des deux premières manufactures, nommé Soufflet, et pareille bague au sieur Parent, directeur delà manufacture de Sèvres. En général, partout où S. M. a été voir simplement les objets , elle a fait donner des gratifications qui répondent à sa grandeur. Elle a aussi

(1; Directeur des bâtiments du roi.

fait beaucoup d'actes de charité dans les hôpitaux , et partout ob sa bienfaisance en trouvait l'occasion.

Après midi l'empereur alla voir la maison de plaisance du duc de Penthièvre à Sceaux; il se retira de bonne heure.

Le 23 S. M. alla le matin voir le jardin du maréchal de Biron(l). Elle partit de là pour Versailles, d'où elle ne fut de retour qu'après minuit. Dans cette journée, les entretiens de l'empereur avec le roi et la reine n'eurent rien de remarquable; l'empereur eut une longue conversation avec le sieur de Sartine, qui rendit compte à S. M. de tout ce qu'elle voulut savoir sur l'état actuel de la marine de France.

Le 24 S. M. employa cette journée & voir Chantilly et une belle maison de plaisance nommée Ermenonville (2). Cette promenade était im objet de trente lieues à aller et revenir ; S. M. ne rentra à Paris que fort tard.

Le 26 l'empereur employa toute la matinée à écrire ; il daigna me communiquer sa lettre à V. M. avant de la faire lire à la reine, à laquelle il voulait donner une leçon indirecte en même temps qu'une marque de confiance. Cette méthode ne pouvait produire qu'un très-bon effet, et S. M. récapitula encore les points essentiels sur lesquels elle se proposait de donner ses derniers avis à son auguste sœur. J'osai remarquer la nécessité d'écarter, dans ces moments si prochains d'une séparation, tout sujet de reproches , afin que la tendresse des adieux ne fût troublée par rien. S. M. I. m y parut disposée. Elle m'ordonna de remettre de sa part une boîte avec son portrait à l'abbé de Vermond ; cela fut exécuté sur Theure, cet ecclésiastique s'étant trouvé en ville. Je le vis bien pénétré d'une grâce ' si flatteuse, et propre à animer son zèle. L'empereur, après la messe, vit encore quelques objets de curiosité; après midi, il daigna honorer de sa présence l'assemblée des ambassadeurs, qui se tenait ce jour-là chez le lord Stormond. S. M. passa ensuite chez la marquise de Matignon (3) qui n'était point chez elle. S. M. voulut passer quel-

(1) Voir au tome I, la note de la page 54.

(2) Le château d'Ermenonville appartenait au comte de Girardin, qui l'avait récemment réparé et avait créé, dans le goût du temps, son magnifique parc. Il attirait dès lora la curiosité des voyageurs, avant que le séjour et la mort de Rousseau lui eussent donné une célébrité exceptionnelle.

(3) Fille du comte de Breteuil.

ques moments chez M™* Geoffrin (1); elle fit ensuite une visite à la comtesse de Brionne, où se trouvait le duc de Choiseul. La conversation roula sur des objets intéressants et relatifs au temps du ministère du duc. L'empereur se rendit ensuite à Versailles.

Le 26 la reine conduisit son auguste frère à Saint-Hubert, où il chassa avec le roi par une pluie continuelle ; après le souper la cour retourna à Versailles, où elle n'arriva qu'à une heure après minuit.

Le 27 je me rendis de grand matin à Versailles, où, après avoir parlé d'afiaires avec le comte de Vergennes , j'allai & l'hôtel garni qu'occupait l'empereur. Le premier médecin Lassone avait été pendant une heure chez S. M., et elle était alors dans son cabinet avec l'abbé de Vermond. Je passai au château et entrai chez la reine, où l'empereur arriva quelques instants après ; leurs Majestés m'ordonnèrent de rester, et je fus témoin de leur conversation, dans laquelle l'empereur récapitula d'une manière forte et pressante des points de conduite très-essentiels. La reine, interpellée sur ces mêmes objets , eut quelques moments d'embarras et un peu d'humeur ; cela finit cependant par des témoignages mutuels d'affection, de confiance et de "tendresse entre ces augustes frère et sœur. L'empereur passa encore îe reste de la journée à Versailles et n'en revint qu'après minuit.

Le 28. J'avais persuadé de longue main l'intendant de Paris <ie donner relativement & sa place, toutes les notions qui pourx^ent intéresser la curiosité de l'empereur. Le sieur Bertier (2) s'y ^taat prêté, il vint chez moi le matin, et S. M., ne voulant voir personne dans son appartement, daigna venir dans le mien, où pendant près de trois heures elle se fit rendre compte de tout ce qui concerne l'organisation des intendances en France ; cette partie intéressante de l'administration fut exposée par le sieur Bertier dans ^e plus grand détail. Après cette conférence, l'empereur daigna me &e jqu'il avait passé la veille près de deux heures seul avec le roi ; la conversation s'était portée sur le gouvernement intérieur de la France , sur le génie de la nation et la manière de la conduire. Le roi avait expliqué ses principes, plusieurs faits particuliers, beau-

(^) Voir la note de la page 378, tome II, sur la faveur dont jouissait M™* GeoiFrin près de

(-) Bertier de Saurigny, intendant de la généralité de Paris. Lui et son beau-père Foulon "^'^^ les premières rictimes de la fureur révolutionnaire de la populace en 1789.

coup de détails confidentiels , et rempereur, comme il daigna me le dire lui-même, fut dans un vrai étonnement d'entendre une suite de notions et de raisonnements qu'il avait crus fort au-dessus de la portée du roi (1). Ce prince fit, entre autres, des observations très-judicieuses sur le goût qui règne en France pour les modes et coutumes anglaises; il en discuta les inconvénients. Il parla ensuite de son grand désir d'avoir des enfants, et s'étendit sur les conséquences importantes attachées à ce bonheur. Il s'exprima sur la reine avec un épanchement de tendresse, et releva avec satisfaction toutes les qualités charmantes de cette auguste princesse. Cet entretien était si franc et si cordial, que l'empereur me dit : « Si je m'y étais prêtfe, ce le roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais voulu sa- (( voir de ses aff'aires. » Ils finirent par convenir de s'écrire de temps en temps amicalement. S. M., après m' avoir parlé de tout ce que je viens d'exposer, m'adressa personnellement des choses remplies d'une trop grande bonté et clémence pour que je puisse les répéter ici. Elle me marqua d'être particulièrement satisfaite de mon zèle pour la reine ; elle daigna me donner une boîte enrichie de diamants et où était l'ornement le plus précieux , c'est-à-dire son portrait. Je restai pénétré de cette grâce d'autant moins méritée que je dois dire, avec toute vérité, que l'empereur doit uniquement & ses propres lumières et à la perfection de sa conduite les succès extraordinaires qu'il a eus ici, sans que les petites et faibles notions que j'ai pu lui exposer y aient contribué en rien. Après midi S. M. fit une visite à la duchesse de Duras , à la comtesse de Polignac ; elle alla ensuite trouver la reine à la Comédie française, et Leurs Majestés retournèrent ensemble & Versailles.

Le 29, jour de la Fête-Dieu, l'empereur assista aux offices d'église, dîna chez la reine et employa une partie de cette journée & faire des visites à la famille royale. Vers le soir, l'empereur et le roi se promenèrent à pied dans les bosquets de Versailles ; ils étaient seuls et sans autre suite qu'un exempt des gardes qui se tenait éloigné ; j'ignore la conversation qui eut lieu pendant cette promenade. Après

(1) Voici le jugement que Joseph II, écrivant & son frère Léopold, portait sur Louis XVI : < Cet homme est un peu faible, mais point imbécile ; il a des notions, il a du jugement, maif c'est une apathie de corps comme d'esprit. Il fait des conyersations raisonnables et il n*a aucun goût de s'instruire ni curiosité, enfin \tfiat hix n'est pas encore venu, la matière est encore en globe ». Lettre du 9 juin 1777.

le souper dans les cabinets, l'empereur revint à Paris après minuit. Le 30, à sept heures du matin, S. M. me donna ime longue audience, où elle récapitula tout ce qui pouvait concerner la reine. L'empereur reçut ensuite l'abbé de Véry (1) qui resta près d'une heure auprès de S. M. Elle partit pour Versailles à onze heures, et m'ordonna d'attendre jusqu'à deux heures le courrier, qu'elle croyait qui arriverait ce jour-là. Ce courrier ne paraissant pas, je me rendis à Versailles ; l'empereur, en y arrivant, avait fait une visite au comte de Maurepas et au comte de Vergennes. J'allai voir ces deux ministres et les trouvai pénétrés des bontés que leur avait marquées Fempereur. S. M. resta avec le roi et la reine jusqu'au temps du salut ; au retour de l'église, l'empereur et la reine allèrent se promener àpied dans les jardins de Versailles. Us m'ordonnèrent de les suivre avec une seule dame de la reine et deux valets de pied ; cette promenade dura plus d'une heure. L'empereur reçut de son auguste sœur une montre jolie, mais simple, et dont le seul ornement était le portrait de la reine assez ressemblant. Un cordon formé de ses cheveux avait d'abord été destiné pour cette montre ; mais la reine crut que cette petite recherche ne plairait point à l'empereur, et ce cordon fut supprimé. De retour au château , je restai seul avec Leurs Majestés, et la conversation devint sérieuse et intéressante. L'empereur répéta brièvement, avec bonne grâce et amitié, ce qu'il y avait à dire de plus essentiel et de plus utile pour la reine ; je fus en quelque façon pris comme témoin des promesses que cette princesse fit de suivre les avis de son auguate frère. La reine me dit que le roi, en lui parlant du départ de l'empereur, avait témoigné des regrets de se séparer de lui au moment où il avait commencé à le connaître et à se lier d'amitié avec lui ; que le roi, en marquant un goût personnel pour S. M. L, s'était étendu sur les qualités essentielles et aimables de ce monarque ; qu'enfin le roi avait dit à la reine : « nous avons été plus « souvent et plus longtemps ensemble pendant le séjour que l'empe- « reur a fait ici, et c'est une grande obligation que je lui dois » . Sur cet énoncé de la reine, je me permis de faire en présence de Tempereur toutes les remarques dont une matière si importante était susceptible ; il fut question ensuite de plusieurs autres objets, nommé-

(1) L'abbé de Véry, économiste, ami de Torgot, qui eût souhaité le yoir entrer au ministère V^ Halesberbes se retira. Voir la note de la page 245 du tome II.

ment de la mesure & garder vis-à-vis des ministres, des gens de la cour et du public en général. La reine écouta bien, et convint de la solidité des raisonnements qui lui furent exposés sur ces différents articles. Leurs Majestés restèrent encore quelque temps ensemble et seules ; elles allèrent ensuite souper chez Madame, où la famille royale se rassembla. Entre onze heures et minuit, l'empereur fit ses adieux ; ils furent très-attendrissants pour la reine, qui se fit violence pour cacher une partie de son trouble. L'empereur, en embrassant le roi, lui dit avec émotion, mais d'un ton d'amitié, qu'il lui recommandait instamment une sœur qu'il aimait si tendrement « que ja- (( mais il ne serait tranquille qu'autant qu'il la saurait heureuse». Le roi répondit que c'était également le plus vif de ses désirs et Tobjet de tous ses soins. S. M. I. avait tenu pareil propos dans la matinée au comte deMaurepas. L'empereur rentra dans son hôtel garni; je le vis très-affecté et il daigna me le dire de lui-même. Après s'être entretenu une demi-heure avec moi, et m'avoir donné de nouvelles marques de grâce et de bonté, il m'ordonna de retourner à Paris. S. M. ne prit que quelques heures de repos, elle se leva à cinq heures ; l'abbé de Vermond vint encore lui faire sa cour jusqu'à l'instant de son départ, qui eut lieu avant six heures. L'empereur avait ordonné aux Messieurs de sa suite de se trouver & Saint-Germain-en- Laye, où S. M. les rejoignit de Versailles. La reine, qui avait voulu trop prendre sur elle pour tenir bonne contenance , eut le même soir des con\Tilsions de nerfs assez violentes ; mais le lendemain je retrouvai S. M. plus tranquille et en bonne santé, cependant toujours fort attristée. Elle voulut passer la journée dans la solitude et elle se fit suivre au Petit-Trianon par la princesse de Lamballe, la comtesse Jules de Polignac et une seule dame du palais. Le même jour le courrier Neumann apporta une lettre de V. M. à la reine, et le contenu de cette lettre la satisfit et la calma infiniment.

J'ai cru devoir hâter le moment de mettre sous les yeux de V. M. le présent et très-humble journal, qui aurait été rédigé avec plus d'ordre si j'avais pu employer plus de temps à l'écrire. Il était impossible d'y insérer tous les détails que comporterait la matière, et je*me suis borné à tâcher de ne rien omettre d'essentiel ; je crois en avoir assez dit pour prouver que l'empereur a mis beaucoup de suite et d'attention à examiner l'ensemble de ce pays-ci. Je n'ai pas remarqué que S. M. cherchât à voir les objets d'un œil critique. En convenant

qu*îl y a de beaux établissements en France, elle a trouvé que les shoees s'y faisaient à trop grands frais, et que, dans toutes les entreprises, Ton donnait plus au luxe qu à Futilité réelle ( 1 ), et cette observaion est fondée en partie. D'après ce que S. M. a daigné me dire souvent elle-même, la façon de vivre à Paris lui plaisait assez ; elle y royait de grandes ressources du côté de Tagrément. La légèreté dont «tte nation est accusée à juste titre n'a pas paru déplaire ni cho- [uer l'empereur autant que je l'aurais imaginé; mais S. M. a souvent aarqué d'être impatientée des démonstrations du public à son égard, !e la foule qui se portait partout sur ses pas, qui environnait son ôtel, des acclamations et battements de mains qui avaient lieu chaae fois où elle paraissait au théâtre. C'a été dans ces occasions seules ti l'empereur, prenant un visage sérieux et ennuyé, s'est départi de 3t air gracieux et affable qui lui a attiré tant d'éloges. Le public a 'A enthousiasmé de la façon simple de se montrer d'un aussi grand Lonarque ; ce même public disait hautement que l'empereur, venait dimer ici un bon exemple à la cour de France, mais qu'on ne pouût se flatter que cet exemple fût suivi.

L'empereur, par sa conduite aussi éclairée que prudente, a su se >ncilier également les suffrages à Versailles, ce qui était assez décat et difficile. Tous les ministres ont été contents, et Y. M. a tenu t milieu exact, en faisant ce qu'il fallait, sans en faire trop, sans ccasionner ni jalousies, ni soupçons, ni embarras.

Je me persuade avec certitude que l'empereur a fait des impres- Lons réelles dans l'âme de la reine sur plusieurs points qui lui sont ssentiels ; le temps était trop court pour remarquer l'effet de ces imiressions, mais j'ose espérer que l'avenir en fera voir le fruit.

On ne saurait présumer dans le roi un caractère assez formé et

décidé pour le croire capable de concevoir une profonde estime ni une

sxnitié forte ; ces sentiments exigent plus de nerf, de combinaison

et de réflexion qu'on ne peut en attribuer au roi ; mais à en juger

pw bien des indices, il a senti pour l'empereur toute la propension

4out il est capable, et on ne pouvait s'en promettre davantage.

(0 * n y a des objets à roir très-intéressants, écrivait Joseph II, des établissements ^^ ^'tppareil et Tapparence sont superbes; l'on bâtit avec une recherche et un luxe ^'l'^'^^ enfin Ton met tonte Tapparence ; mais, quand on va plus loin et qu'on recherche ^^«nt l'utile, on est détrompé. » Lettre à Léopold du 11 mai 1777.

78 MERCY A IdARIE-THÉRÈSE.

Pour résumer en dernière analyse le contenu de ce journal, il sem prouver évidemment que le séjour de l'empereur, soit ici, soit & V sailles, a eu le plus grand succès ; que S. M. s'y est fait connaître manière & s'attirer des hommages vrais et réels d'admiration gé raie, suivie et exempte de toute critique, qu'elle s'y est conci] l'affection du public, et qu'elle a opéré utilement pour la reine qu'il était possible d'espérer, eu égard au peu de temps et à l'ensem des conjonctures telles qu'elles se trouvent à cette cour.

Paris j 15Juin. — Sacrée Majesté, Il me reste quelques observati( à exposer à V. M. seule, et je vais les déduire en citant à la mai le jour de mon grand journal auquel elles se rapportent.

Le 19. S. M. avait des doutes sur le degré de bonté et de confiai que la reine m'accorde. Je soupçonne que ces doutes avaient été ii pires par le prince de Bohan, dans une conversation qu'il avait i en route avec S. M.

L'empereur sonda la reine sur mon compte ; c'était dans le n ment où j'étais malade, et où cette auguste princesse daigni s'occuper de moi bien plus que je ne puis le mériter. Elle parli l'empereur sur mon sujet d'une manière si favorable qu'il en i un peu surpris ; c'est de la reine même que je tiens cette par cularité.

Le 21. L'empereur a aperçu dans le roi tous les défauts de s* éducation ; mais je crois qu'il l'a jugé un peu trop sévèrement côté de ses qualités morales et de son aptitude. Il m'a paru q l'empereur le tient pour être plus borné qu'il ne l'est en effet. S. MC a mieux jugé Monsieur et Madame ; son opinion de M. le coix d'Artois m'a paru plus favorable que ne le mérite ce prince, d^ crains que la reine n'en soit que plus affermie dans ses liaisons av< lui. J'ai pris la liberté d'exposer cette remarque à S. M. I., elJe daigné l'écouter avec bonté ; elle a été favorablement prévenue pou M"' Adélaïde, à laquelle elle a trouvé de l'esprit.

Le 4 mai. C'est par l'insinuation de la reine que le roi proposa l'empereur d'aller le voir dans son particulier quand cela lui con viendrait. Le grand usage du monde que possède l'empereur, g; manière d'être décidée et active, jointe à sa grande supériorité d'es

prit, semblaient avoir un peu subjugué le roi , sans cependant l'intimider. J'ai vu par plusieurs traits qu'il prenait confiance dans Tempereur. S. M. ne s'en est prévalue qu'avec beaucoup de modération et de réserve. Pour le peu de temps qu'elle avait à rester ici , cette méthode était la plus prudente.

Le 6, le prince de Bohan écrivit à l'empereur pour lui demander une audience, dans laquelle il avait, disait-il, des choses essentielles à communiquer. S. M. n'a ni répondu à la lettre^ ni accordé d'audience ; elle s'est constamment expliquée d'une manière peu favorable au coadjuteur, et, quelque mouvement que se soit donné ce dernier, il n'a pu réussir & obtenir un traitement distingué par S. M., à laquelle je n'ai rien dissimulé de ce que je savais sur la tournure dangereuse dudit prélat.

Le 9. Jusqu'alors l'empereur avait tenu à la reine un langage trèscordial et mesuré ; ce jour il changea de ton et en prit un qui aurait pu les brouiller sérieusement. H fut question du projet d'engager le rc»i à faire quelques voyages dans son royaume, et nommément d'aller à Brest ; cette idée avait d'abord été suggérée par l'empereur, la reine l'avait adoptée et suivie auprès du roi. L'empereur trouva après coup que , dans le cas de pareils voyages, la reine ne devrait pas accompagner le roi , a parce qu'elle ne lui était bonne à rien » . Cette expression fut suivie de quelques reproches sur « un air trop leste que la reine prenait vis-à-vis de son époux », sur « son langage trop peu respectueux » et sur « le manque de soumission » . Ces termes avaient fort eflfarouché la reine ; elle ne l'était pas moins de ce que l'empereur, en présence du duc de Coigny et de la comtesse de Polignac, l'avait forcée d'une manière sèche & aller trouver le roi dans son appartement. 11 se joignait à cela qu'après le souper chez Madame , la reine avait proposé d'aller prendre l'air sur une terrasse, le roi et Monsieur s'y étaient prêtés, sur quoi l'empereur les avait plaisantes sur leur complaisance, en ajoutant que, pour lui, il ne sortirait pas. Tous ces petits griefs réunis avaient établi de l'humeur. Au retour de Versailles , l'empereur ne m'avait rien dit de ces circonstances; mais, dès le lendemain, la reine m'en avait fait instruire par l'abbé de Vermond, et l'empereur fut bien surpris quand, dans la soirée, je lui répétai mot à mot ses dernières conversations avec la reine. Il me dit en riant que j'étais bien informé , qu'il en avait agi ainsi pour sonder l'âme de la reine, et voir si, par

la force, il n'y aurait pas moyen d'obtenir plus que par la douceu Je démontrai à S. M., avec la franchise la plus respectueuse, mais '. plus complète, tout le danger de pareils essais, qui très-certain ment ne réussiraient pas , et j'en exposai tant de raisons palpabL que l'empereur en parut frappé. Ce fut ce qui détermina inmiédiat ment son voyage à Versailles, où, reprenant sa première métho( de douceur, il apaisa ce commencement de brouillerie.

Le 14. L'empereur, avant de revenir ce jour-là à Paris, eut der conversations très-intéressantes à Versailles, l'une avec le roi, qi de lui-même confia à S. M. I. son chagrin de ne point avoir d'ei fants ; il entra dans les détails les plus circonstanciés sur son éti physique , et il demanda des conseils à l'empereur. Ce n'est que pi le récit verbal de ce monarque que V. M. pourra bien juger de < point si important. La seule remarque qui me reste à faire ici, c'e que le roi , malgré sa tacitumité naturelle et son caractère timid a eu vis-à-vis de son auguste beau-frère plus d'épanchement qi l'on n'aurait pu en présumer. H en est arrivé de même de la part d comte de Maurepas, et c'est de bonne foi que ce vieux ministre a ci pouvoir compter sur les intentions favorables de l'empereur à se égard. Cette persuasion a produit un excellent effet, et elle me foui nit des moyens dont je pourrai me prévaloir dans la suite pour ] service de V. M.

Le 19. La reine a fait quelques reproches à l'empereur de < qu'en présence du roi il avait parlé si peu favorablement du duc c Choiseul. La reine a voulu soutenir qu'en effet, si le comte de Mai repas venait à manquer, il n'y avait que le duc de Choiseul ou ! duc d'Aiguillon qui eussent les talents nécessaires à le remplace; Cette idée de la reine est neuve , et lui aura été suggérée par le di de Coigny et le comte Esterhazy. Je ne prévois pas que la reine pei siste dans cette opinion, qui n'a jamais été la sienne propre ; ce! exige cependant de l'attention, et je ne perdrai pas de vue la suit de cette manœuvre.

Le 23 il y eut encore des vivacités entre l'empereur et la reine ils étaient allés ensemble à la Comédie de la ville à Versailles. A retour, la reine parla d'aller le lendemain à la Comédie italienne Paris. L'empereur observa que c'était un jour déjeune, que le r ne dînait pas , et qu'il serait mal de lui faire attendre trop tard se souper. L'empereur ajouta à cela quelques raisons qui déplurent

la reîne, parce qu'elles étaient dites en présence de deux dames du palais. De retour au château , la reine querella l'empereur en présence de la comtesse de Polignac; mais S. M. I. y mit de la douceur et cette petite altercation s'apaisa. Dans cette même occasion , l'empereur voulut faire parler la comtesse de Polignac sur les objets intéressants pour la reine ; ladite comtesse s'en tira fort mal, et l'empereur en porta le jugement qu'elle mérite.

Le 27 il y eut encore, moi présent, une petite dispute dans laquelle l'empereur mit beaucoup de rigidité. Il s'agissait d'une bagatelle que la reine désirait et qui lui était contestée par son auguste frère. Cette bagatelle entraîna une autre proposition de la part de l'empereur; ce fut de dire que, s'il avait été le mari de la reine, il aurait su diriger ses volontés et les faire naître dans la forme où il les aurait voulues. Le vrai sens de ce propos ne fut pas compris par la reine ; elle n'y vit que le projet de la dominer, et cela la mortifia. Je me i)ermis de tourner la conversation en gaieté, en faisant observer combien on s'était écarté du premier objet. Je restai ensuite un moment seul avec la reine, et je lui exposai, sur tout ce qui avait, été dit, des remarques qui la calmèrent. S. M. l'empereur m'ayant reparlé le lendemain de cette môme conversation, je n'hésitai pas à lui représenter, très-humblement, qu'à la longue, s'il voulait gagner des choses essentielles sur l'esprit de la reine, il faudrait nécessairement qu'il cédât quelquefois sur des objets indifférents ou de pure complaisance. J'avançai avec assurance que personne ne connaît mieux que moi toutes les nuances du caractère de la reine, puisque depuis sept ans j'en ai fait presque mon unique étude, et qu'il m'était démontré que jamais on ne parviendrait à persuader cette princesse par des moyens sévères, fussent-ils d'ailleurs les plus raisonnables, parce qu'elle les regarde toujours comme un projet de la gouverner. Je n'ajoutai pas une autre remarque, qui est que la reine a toujours été en défiance de l'idée que, pour peu qu'elle cédât à l'empereur, il s'en formerait un titre pour la maîtriser. Cette défiance, au contraire, n'a jamais existé ^ l'égard de V. M. ; la reine peut quelquefois éluder l'autorité maternelle, mais elle en reconnaît la légitimité et la respecte au fond de son cœur, d'oCi il résulte qu'il n'y a que V. M. seule qui, dans les occasions , puisse prendre avec succès un ton ferme vis-à-vis de la reine; et j'en ai la certitude par l'aveu de cette princesse, qui me ^^^1 dans une circonstance oti elle prévoyait de recevoir quelques

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