L ARCHIDUCHESSE
Marie-Antoinette ! Pour aborder un tel sujet, dans une série de conférences, il faut, à première vue, ou une témérité bien grande, ou une forte dose de candeur. Or je ne suis, je crois, ni un héros, ni un aveugle. Et c'est pourquoi quand, dernièrement, on m'est venu parler de traiter ici cette histoire, les objections ont surgi, innombrables, et vous les pressentez d'avance : c'est une figure trop connue, trop fameuse, pour qu'on puisse espérer y ajouter des traits nouveaux; c'est une figure qui, malgré le recul du temps, paraît encore si proche, qu'on ne saurait la contempler sans être troublé jusqu'à l'âme. Elle est restée pour nous la Reine — la Reine tout court, comme Louis XIV était le Roi —
la dernière reine de France, l'héroïne du plus douloureux, du plus affreux drame de l'histoire. Son nom soulève en nous des passions qui •semblent toutes chaudes, provoque des discussions où frémissent et se choquent les colères, les rancunes et les haines tenaces des partis. Bref, c'est un sujet difficile et c'est un sujet périlleux. Ces considérations, et d'autres du même genre, m'auraient dû détourner de m'établir aujourd'hui à cette place, et tous les gens prudents auraient approuvé mon scrupule.
La réflexion, pourtant, m'a décidé en sens contraire- Marie- Antoinette, ai-je pensé, est certainement une ligure très connue, mais c'est aussi peut-être une figure mal connue, par la raison qu'on l'a rarement dépeinte sans prévention ni parti pris. Nul personnage, en aucun temps, ne fut représenté sous des couleurs plus disparates. Vivante, elle fut la femme la plus vilipendée, la plus injuriée de son siècle. Dans sa famille, parmi ses proches, à la Cour, chez les grands, il n'est d'accusation dont sa vie n'ait été l'objet, de moyens qu'on n'ait employés pour travestir ses actes et salir sa mémoire. Une cabale nombreuse et puissante l'a poursuivie jusqu'au seuil du tombeau avec une ardeur acharnée, et c'est du château de Versailles que sont sorties les calomnies qui se sont ensuite déversées parmi la multitude et qui l'ont livrée au bourreau.
An lendemain de sa mort, s'est formée une
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légende contraire. Ses soullrances, ses humiliations, le tragique de sa destinée, sa dignité dans la détresse, l'horreur de ses derniers moments, l'ont comme nimbée d'une auréole qui éblouit et trouble le regard. Sa mort a protégé sa vie contre le jugement de l'histoire, et la plupart des biographeS;, émus d'une respectueuse pitié, se sont comme pieusement entendus pour jeter sur son existence le voile d'une approbation perpétuelle, ont pris soin de lui composer, du berceau à la tombe, une physionomie idyllique.
Démêler la réalité entre ces légendes opposées, faire la part de la complaisance et celle de la diffamation, s'établir à mi-côte entre la constante malveillance et l'indulgence systématique, c'est une tâche malaisée sans doute, digne pourtant d'intéresser tous ceux qui aiment la vérité. Je n'ai pas, à coup sûr, la prétention d'y réussir, mais j'ai celle de m'y essayer. Je veux faire un sincère effort pour me dégager de mon mieux de mes idées héréditaires, de mes sentiments personnels, et pour ne chercher que le vrai, sans savoir à qui il profite. A suivre une telle méthode, je cours risque, je le sais bien, de m'attirer des critiques des deux parts et de ne plaire entièrement à personne. J'ai confiance, néanmoins, dans la largeur d'esprit et la tolérance éclairée d'un auditoire que je connais pour l'avoir déjà mis plus d'une fois à l'épreuve. Qu'il m'accorde son indulgence, je lui garantis ma bonne foi.
Ce que je tiens, d'ailleurs, à affirmer au début de ces conférences, c'est mon désir profond de ne blesser nulle conviction sincère, et c'est aussi l'esprit de respect et de sympathie qui dominera toute cette étude; car je ne saurais oublier que Marie- Antoinette, dans ses dernières années, porta la couronne du martyre. Si cette martyre a été également une sainte, c'est ce que nous rechercherons ensemble. En tout cas, sainte ou non, elle a été une femme, une femme à la plus haute puissance et dans toute l'acception du terme. Elle a peut-être été la femme la plus vraiment représentative de son sexe. Elle en a eu les instincts, les passions, les grâces et les faiblesses. Tour à tour — et presque en même temps — elle a donné l'exemple des plus fâcheuses inconséquences et des plus généreuses vertus. Il n'est rien de plus féminin, il n'est rien de plus attachant. Et c'est pourquoi, comme je le disais tout à l'heure, la dernière reine de France, à un siècle et demi de distance, est encore si voisine de nous, si pareille à ce que nouS sommes, une créature faite de chair et de sang, qui a lutté, aimé, ri, pleuré et souffert, et pour laquelle les juges les plus prévenus ne sauraient s'empêcher d'éprouver une secrète tendresse.
Marie-Thérèse, impératrice d'Allemagne, et son mari, François de Lorraine, eurent seize enfants, dix garçons et six filles. Dix d'entre eux survécurent. La neuvième des enfants et la sixième
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des filles fut Marie-Antoinette-Joséphine-Jeanne de Lorraine d'Autriche, la future épouse de Louis XVL
Le 5 avril 17o5, l'ambassadeur de France à Vienne annonçait à sa Cour la grossesse de l'Impératrice. Huit mois plus tard, celle-ci ressentait les premières douleurs, prélude de l'accouchement. En cet instant critique, d'après l'assertion d'un témoin, elle mandait son dentiste et se faisait extraire une dent, puis elle expédiait rapidement quelques affaires urgentes. A cinq heures de l'après-midi, elle déposait sa plume et, vers sept heures du soir, elle mettait au monde une princesse ; après quoi, sans perdre une minute, elle recommençait à signer les actes préparés. Aux observations du médecin, elle faisait, dit-on, cette réponse : « Mes sujets sont mes premiers enfants; je leur dois mes premiers soins. Les autres viendront après. y> Belle parole, mais qui, comme tant- d'autres, ne fut peut-être jamais prononcée.
La date de l'événement est le deuxième jour de novembre 1735. C'était la fête des Morts. A cette même heure, un tremblement de terre détruisait la ville de Lisbonne, ensevelissant sous les décombres plus de trente mille personnes, chassant de leur palais le roi et la reine de Portugal, parrain et marraine de l'enfant. Cette terrible coïncidence, où depuis l'on a cru reconnaître un présage, ne fut d'ailleurs relevée que
plus tard. Et il ne faut pas oublier que, dans cette même journée, naquirent beaucoup d'autres enfants dont l'existence fut douce, paisible, exempte de drame. Il est certain, toutefois, qu'on ne peut passer sous silence une circonstance si propre à frapper l'imagination. Le baptême eut lieu le lendemain, des mains de l'archevêque de Vienne. Il y eut, pour le populaire, les réjouissances accoutumées ; et la petite archiduchesse fut remise au bras d'une nourrice, Marie-Constance Hoffmann, épouse d'un magistrat.
De la première enfance il n'est que peu de choses à dire. Avec ses frères et sœurs. Madame Antoine — c'est ainsi qu'on l'appelait à Vienne — passait tous les printemps, les étés, les automnes, au château de Schœnbrûnn, cette contrefaçon de Versailles, et les hivers au Burg, qui est comme le Louvre viennois. L'existence était familiale, libre et quasi sans étiquette. Les enfants recevaient l'exemple des plus hautes vertus. L'empereur François était foncièrement débonnaire, fort dévot, médiocre d'esprit. Marie- Thérèse, épouse modèle et souveraine accomplie, montrait ces fortes qualités qui lui assignaient, peut-on dire, le rôle du mâle dans l'auguste ménage. Son génie d'homme d'État ne nuisait pourtant pas à son charme de femme. Elle savait plaire quand il le fallait et, dans le cours de sa vie agitée, son séduisant sourire l'avait parfois servie autant que son geste énergique. Mais, avec
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sa progénitare, l'autorité, le plus souvent, remplaçait la douceur, et le respect qu'elle inspirait s'appuyait surtout sur la crainte. Trop occupée, d'ailleurs, pour diriger elle-même les détails de l'éducation, elle suppléait à la surveillance par des règles et croyait assez faire en édictant des codes. Il incombait aux gouverneurs et aux gouvernantes des enfants d'en assurer l'exécution.
Madame Antoine eut deux institutrices. La première fut la comtesse de Brandeiss, une brave femme, d'esprit un peu court et de caractère un peu mou, et qui, pour cette seconde raison, gagna le cœur de son élève. Nous en avons pour gage ce bref billet, d'un tour naïf, le premier qu'on connaisse de la plume de l'archiduchesse, alors dans sa dixième année : « Ma très chère Brandeiss, je vous fais bien mon compliment. Croyez, ma chère Brandeiss, que les vœux que je forme sont dictés par le cœur le plus reconnaissant. J'espère qu'à l'avenir ma docilité vous récompensera de tous les soins que vous coûte mon éducation. Continuez-les-moi, ma chère amie, et soyez assurée de la tendresse de votre fidèle élève, Antoine. » A dire vrai, la « fidèle élève » jouait bien plus qu'elle ne travaillait. En compagnie de sa sœur Caroline, tout le jour elle courait les bois, à pied, en voiture, en traîneau, suivie de ses chiens favoris, ses petits mopses au nez pointu et à la robe couleur de feu, qui jappaient autour d'elle et déchiraient ses rol>es; et le.s timides
2:ronderies de madame de Brandeiss n'étaient qu'un faible frein pour réprimer sa turbulence.
La deuxième gouvernante qu'on lui donna, vers l'âge de quatorze ans, était d'humeur tout opposée. Ce fut madame de Lerchenfeld, que sa mauvaise santé rendait volontiers irritable, mais dont la fermeté imposait à la princesse et obtenait parfois un peu d'application d'esprit. Ce fut l'époque où Mesmer s'ingéniait à rectifier son écriture, Sainville à lui enseigner le français, Métastase l'italien, Noverre la danse, d'autres encore les éléments de la musique et du dessin. Elle avait l'intelligence prompte, elle apprenait avec facilité, mais oubliait encore plus vite ; et le moindre amusement la distrayait de ses études. Somme toute, les progrès étaient lents.
Sa première peine fut la mort de son père, frappé d'apoplexie, le 18 août 1765, pendant la noce d'un de ses fils, le grand-duc de Toscane. Lorsque l'Empereur partit pour ce voyage en Italie, dont il ne devait pas revenir, il prit la iillette dans ses bras, l'assit sur ses genoux et l'embrassa longuement en répandant des larmes. Plus tard, au temps de ses malheurs, elle évoquera ce triste adieu comme un pressentiment du sort qui l'attendait. En guise de testament, l'Empereur laissait, pour ses enfants, une longue instruction spirituelle, remplie de sages conseils, dont certains semblent prophétiques, lorsqu'on en fait l'application à la future reine de Versailles :
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« Les compagnies que l'on fréquente, y lit-on, sont une matière délicate; souvent elles nous entraînent malgré nous vers des choses dans lesquelles nous ne tomberions pas sans elles... L'amitié est une douceur de la vie; il faut seulement prendre garde en qui l'on met cette amitié et n'en pas être trop prodigue. » Notons encore des recommandations en faveur de l'économie et contre les dangers du jeu. Avec une candeur qui l'honore, il prescrivait à tous ses descendants de lire deux fois par an, pendant tout le cours de leur vie, ces exhortations paternelles. Il en fut de ce beau morceau comme de tous les écrits semblables, qu'on lit une fois et que l'on n'ouvre plus jamais.
Quelques mauvais portraits, conservés à la cour de Vienne, peuvent nous donner idée de ce qu'était, vers ce moment, l'archiduchesse Antoine : une fillette élancée, aux membres grêles, au visage allongé, aux yeux bleu clair, aux cheveux blonds coiffés sans poudre, soigneusement tirés en arrière et à demi cachés sous un étroit bonnet de satin. L'éventail à la main, elle se tient droite et comme à la parade; mais on devine qu'au sortir du salon se retrouvera l'enfant espiègle, dont la vivacité, l'étourderie et l'ardeur au plaisir font le désespoir de ses maîtres. Avec cela, une aimable douceur, un cœur sensible et prompt au repentir, une charmante spontanéité, un jugement sain lorsqu'elle est livrée à elle-même, un ins-
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linctif désir déplaire qui, au dire de sa mère, t'ait qu'elle « reçoit très joliment son monde » et trouve aisément pour chacun « quelque chose de poli et de gracieux à dire ». Telle était Marie- Antoinette, quand, dans l'année 1764, surgit, très vague encore, l'idée de son mariage avec le Dauphin de France, l'héritier du trône de Louis XV.
Que cette idée fût essentiellement politique, je n'ai pas à y insister. La nécessité de s'allier pour résister aux envahissements de la Prusse, aux jalousies de l'Angleterre et opposer une digue au développement de la Russie, devait pousser les cours de Versailles et de Vienne à sceller cette union par un lien de famille. Ghoiseul, alors premier ministre de Louis XV, suggéra, diton, cette pensée; il l'accueillit, dans tous les cas, avec une vive ardeur. Au cours des premiers pourparlers qu'il eut avec le comte de Stahrenberg, ambassadeur d'Autriche, aucune des jeunes . archiduchesses ne fut d'abord nommément désignée. Si l'on songea ensuite à Marie- Antoinette pour Louis- Auguste, duc de Berry, Dauphin par la mort de son père, ce fut à cause du rapport d'âge; il n'y avait entre eux qu'une année de distance. On ne trouve trace d'aucune négociation ofhcielle. Le projet, tacitement convenu, se forma, prit corps lentement, se développa en des conversations verbales: et, quand la chose fut déclarée, depuis longtemps déjà elle était résolue.
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L'empressement à conclure était plus marqué, semble-t-il, du côté autrichien. En février 1767, le marquis de Dur fort, nommé ambassadeur à Vienne, reçut pour instruction de n'accueillir qu'avec prudence toutes les « insinuations » qui pourraient être faites «. relativement à l'archiduchesse Antoinette ». Durfort n'en fut pas moins l'objet de toutes les attentions, convié à toutes les réunions intimes et comblé par l'Impératrice de petits présents affectueux, tels que des poires et des pêches en janvier. Lors d'une fête donnée en l'honneur de Marie- Antoinette, dont c'était le jour de naissance, on vit paraître, à la fm du feu d'artiiice, un dauphin qui jetait des flammes par les narines, et chacun y vit un symbole.
Dans le même temps, madame Antoine commence à recevoir une éducation toute française. Au mois de novembre 1768, Marie-Thérèse demande à Mercy-Argenteau de lui expédier sans délai un ecclésiastique propre à former l'âme et l'intelligence de la petite princesse. « Je suis impatiente, écrit-elle, de savoir qui sera choisi comme confesseur de ma iille; je voudrais aussi un frùeur, mais le tout du choix de Choiseul. » Je ne sais quel fut le friseur; mais, quant au confesseur, très grande fut sa notoriété : ce fut cet abbé de Vermond, dont le nom ne se sépare pas du nom de Marie- Antoinette.
Vermond avait alors environ trente-cinq ans. De modeste extraction, il avait été grand vicaire de
l'archevêque de Sens, Loménie de Brienne; il habitait maintenant Paris, comme bibliothécaire du Collège Mazarin. Il fut indiqué à Ghoiseul par l'évêque d'Orléans, recommandé par l'archevêque de Sens, et proposé enfin à Mercy-Argenteau par le duc de Ghoiseul. Il débarqua à Vienne dans le mois de décembre 1768, entra aussitôt en fonctions et acquit rapidement une certaine importance. Il s'est établi des légendes sur le compte de Vermond : on l'a représenté, sur la foi de quelques mémoires, comme un assez bas intrigant, vendu au gouvernement autrichien, au détriment de son propre pays, cherchant, sinon à trahir l'intérêt, du moins à fausser le jugement de son auguste élève et exerçant sur elle un pouvoir occulte él puissant. Un meilleur examen des faits donne de l'abbé une toute différente opinion. Dans la réalité, c'était un homme pradent, honnête, assez instruit, d'intelligence moyenne, en tout cas consciencieux et dévoué à sa tâche. Sa vie était pure et réglée; il suppléait à la finesse d'esprit par une espèce de tact mondain, fort utile dans les cours, et, s'il était bavard, il n'était jamais indiscret. Par ces diverses qualités, autant que par sa bonhomie, il sut plaire à l'archiduchesse, à laquelle il était d'ailleurs sincèrement attaché. Mais, à aucun moment, pas plus à Vienne que plus tard à Versailles, il n'exerça sur elle un sérieux ascendant. Elle l'écoutait aimablement, souriait à ses avis et n'en tenait d'ordinaire aucun compte.
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Comme il prit son emploi vers l'époque de Noël, pour entrée de jeu il dut confesser son élève, mais, de son propre aveu, il ne le fit qu'à son corps défendant, car, bien qu'il fut bon prêtre, ce confesseur détestait confesser. Pourtant la douceur, la confiance qu'il trouva chez sa pénitente rassurèrent ses scrupules et lui touchèrent le cœur. Il se prit bientôt à l'aimer. Ses lettres à Mercy nous renseignent sur la façon dont il s'acquitta de son rôle, au point de vue de l'instruction. Sous ce rapport, il avait tout à faire. A treize ans révolus, madame Antoine ne savait presque rien. La lecture l'ennuyait; elle écrivait avec une lenteur déplorable; l'orthographe était fantaisiste ; en histoire, en géographie, ses connaissances étaient à peu près nulles ; et, si elle parlait le français, comme chacun autour d'elle, c'était un français tout spécial, une sorte de jargon mélangé d'expressions tudesques.
Vermond s'y prit avec adresse. Il n'exigea d'abord qu'une seule heure de travail par jour, une heure qu'il employait à des conversations françaises. Il y ajouta graduellement des lectures, des leçons d'histoire, faisant choix des sujets les moins arides et les moins difficiles. Il parvint de la sorte à intéresser son esprit, et bientôt il passa des après-midi auprès d'elle, admis dans l'intimité familiale. Il la trouvait docile et de bonne volonté, retenant vite et s'assimilant aisément les notions qu'il lui inculquait; mais il fallait
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lutter contre cette frivolité continuelle qui, au moment oii on la croyait attentive, l'entraînait brusquement vers le moindre objet de plaisir. Un autre chagrin de l'abbé était l'invincible penchant de Marie-Antoinette à chercher les travers des gens et à les tourner en raillerie. Lui lisait-il quelque bel ouvrage de morale, oh « les mœurs, les usages, les ridicules du monde étaient peints, assut'e-t-il, d'un coloris agréable autant qu'intéressant », soudain elle interrompait la lecture par des remarques saugrenues, par des applications moqueuses aux personnes de son entourage, et l'homélie s'en allait à vau-l'eau.
Toutefois, après deux années de patience, les progrès sont sensibles, et Vermond s'applaudit du succès de son œuvre : « Elle a plus d'esprit, écrit-il, qu'on ne l'aurait cru pendant longtemps... Elle est fort capable de raisonnement et de jugement, surtout dans les choses de conduite. Elle a beaucoup gagné pour l'histoire, et la manière dont les idées se sont placées dans sa tête me persuade qu'elle n'oubliera jamais les articles essentiels... Enfin, elle parle assez passablement le français ; il ne lui reste plus que quelques mauvais tours de phrases, dont elle se corrigera promptement, lorsqu'elle n'entendra plus l'allemand et le mauvais français des personnes qui la servent. » Au fond, elle en sait à peu près autant que la plupart des princesses de son temps, peutêtre même de tous les temps. Et son charme
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physique a crû en proportion de son intelligence; voici le témoignage que Vermoncl lui rend sur ce point : « Sa physionomie acquiert tous les jours de nouveaux agréments. On peut trouver des figures plus régulièrement belles, je ne crois pas qu'on en puisse touver de plus agréable... Son maintien, sa démarche prennent un ton de noblesse et de majesté étonnant pour son âge. Si elle grandit un peu, les Français n'auront pas besoin d'autre indice pour reconnaître leur souveraine. »
Ces descriptions, rapportées à Louis XV, lui inspirèrent une vive curiosité de connaître, au moins en peinture, celle qui serait bientôt l'ornement de sa Cour. Les peintres autrichiens étant plus que médiocres, il songea d'abord à Drouais, qu'on aurait envoyé à Vienne ; le prix de 80.000 francs demandé par l'artiste fut jugé excessif: on se rabattit sur Ducreux, qui fut moins exigeant. Dans le même temps, on expédiait à la Cour impériale le portrait du Dauphin, qui fut confié au comte Esterhazy, et cette mission, pour le dire en passant, fut l'origine de la faveur dont ce dernier bénéficia plus tard auprès de Marie- Antoinette.
Bien qu'aucune parole décisive n'eût encore été prononcée, le mariage, comme on voit, devenait chaque jour plus certain. La mort presque subite de la mère du Dauphin, Marie- Josèphe de Saxe, laquelle eût voulu pour belle-fille une prin-
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cesse de son sang, avait récemment emporté le plus fort obstacle au projet. La sourde résistance de la fille aînée de Louis XV, madame Adélaïde, opposée au mariage par préjugé contre l'Autriche, ne pouvait prévaloir contre l'insistance de Ghoiseu] et le vœu déclaré du Roi. Aussi, avant toute démarche officielle, s'occupait-on, dans les deux cours, des préparatifs de la noce. On construisait, à Versailles, un théâtre pour les spectacles de gala, et l'on fabriquait, à Paris, les carrosses du cortège ; tandis que Mercy-Argenteau commandait le trousseau, pour lequel lui était allouée une somme de 400.000 livres. Et déjà cet ambassadeur, l'homme de confiance de l'Impératrice, s'affligeait en pensée des exemples fâcheux que la future Dauphine aurait sous les yeux à Versailles : la faveur de la du Barry, les intrigues de Mesdames, les divisions violentes de la famille royale ; et il étudiait les moyens de prémunir l'archiduchesse contre les pièges tendus à son inexpérience.
A partir de juillet 1769, l'activité redouble et l'on agit de façon encore plus ouverte. Marie- Thérèse se préoccupe de donner à sa fille une apparence et une tournure françaises; un coiffeur parisien accommode la princesse à la mode des bords de la Seine ; elle apprend l'usage du corset, jusqu'alors négligé. Un dentiste français, le sieur Laveran, lui redresse, en trois mois, les dents, qu'elle avait mal rangées. On lui apprend les
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révérences en usage à Versailles et les détails de l'étiquette. On ajoute aux leçons d'histoire un aperçu sur les principaux personnages de la Cour de Louis XV. On lui fait lire, « pour l'amuser », l'Etat militaire de la France, et l'abbé de Vermond déclare avec orgueil qu'elle connaîtra bientôt les noms de tous les colonels et les couleurs de tous les régiments. On lui suggère enfin les mots heureux, destinés à gagner le cœur de sa nouvelle patrie. « Sur quel peuple d'Europe aimeriez-vous mieux régner? lui demande son auguste mère. — Sur les Français, réplique-t-elle aussitôt, car c'est sur eux qu'ont régné Henri IV et Louis XIV, dontl'un donne l'idée du bon et l'autre du grand. » Sur l'heure, cette belle réponse est transmise à Mercy, pour qu'il en fasse part à Louis XV.
On rédige en même temps les termes du contrat. L'archiduchesse recevra deux cent mille florins, et des bijoux pour une valeur égale. Le roi de France assure à la future Dauphine une rente annuelle de vingt mille écus d'or pour douaire, des bijoux pour une somme de deux cent mille écus et, pour son entretien, une pension dont le chiffre n'est pas encore fixé. Le 4 avril 1770, le contrat est signé, et Marie-Antoinette reçoit, cette même journée, les compliments officiels de la Cour. Le lo avril, le marquis de Durfort, avec un cortège magnifique, fait son entrée comme envoyé extraordinaire chargé de demander la main de la princesse ; et, le jeudi 19, sur les six heures du
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soir, dans la chapelle des Augustins, a lieu, avec le nonce du pape comme officiant, le mariage par procuration ; l'archiduc Ferdinand représente le Dauphin, et la liancée, en robe de drap d'argent, est agenouillée aux côtés de sa mère. Elle avait fait, la semaine précédente, une retraite de trois jours, et, la veille, elle avait écrit, sous la dictée de l'Impératrice, sa première lettre au roi de France. A cette prose officielle, dont l'intérêt est mince, était joint un billet intime de Marie-Thérèse à Louis XV, auquel elle confiait son enfant: « Que Votre Majesté, disait-elle, veuille la diriger et lui ordonner. Elle a la meilleure volonté, mais, à son âge, j'ose La prier d'avoir de l'indulgence pour quelque étourderie... Je La lui recommande comme le gage le plus tendre de l'union qui existe si heureusement entre nos Etats et maisons. »
Le départ pour Versailles était fixé au samedi 21 avril. Dans les dernières journées, Marie-Thérèse, pour se consacrer à sa fille, avait fait trêve à ses occupations royales, poussant la sollicitude maternelle jusqu'à la faire coucher toutes les nuits dans sa chambre, afin de lui prodiguer ses avis. Un instant avant le départ, elle lui remit un règlement de vie rédigé à son intention, pour être lu par elle chaque mois ; ces sortes d'instructions écrites étaient, à la Cour impériale, une méthode de famille. Il s'y trou"^t des conseils de piété, l'exhortation à ne lire aucun livre qu'elle n'eût soumis d'abord aux lumières de son confes-
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seur, et quelques prescriptions d'un ordre plus pratique, parmi lesquelles je relèverai celle-ci : « Ne vous chargez d'aucune recommandation, n'écoutez personne, si vous voulez être tranquille. Répondez agréablement à tout le monde, avec grâce et dignité. Il faut aussi savoir refuser. » Je note encore cette injonction : (( Déchirez mes lettres ; je ferai de même avec les vôtres. » Nous savons aujourd'hui — et il ne faut pas nous en plaindre — comment ce conseil fut suivi; mais les autres eurent le même sort, ce qu'on peut juger regrettable.
A neuf heures et demie du matin, les carrosses s'avancèrent. L'Impératrice prit sa fille dans ses bras, lui adressa quelques paroles suprêmes : (( Adieu, ma chère fille. Une grande distance va nous séparer. Soyez juste, humaine, pénétrée des devoirs de votre rang... Vous avez le don de plaire, mettez-le en usage pour le bonheur de votre époux. Faites tant de bien aux Français, qu'ils puissent dire que c'est un ange que je leur ai envoyé. » Les sanglots lui brisèrent la voix ; la Dauphine perdit connaissance; on la soutint pour monter en voiture, et l'on se mit en roiïte, parmi l'émotion générale, tant à la Cour que dans le populaire. Mère et fille, comme on sait, ne devaient jamais se revoir.
Le voyage s'effectua lentement et à petites journées. Le comte de Stahrenberg, marchant en tête, dirigeait le cortège; dans le carrosse suivant
étaient la Dauphine et ses dames. La première impression passée, la gaieté du jeune âge dissipa la mélancolie et la -conversation prit un tour animé. On passa la frontière à Kehl, où le comte de Noailles, envoyé de Louis XV, attendait « la remise» de la future princesse française. La cérémonie officielle eut lieu dans une maison de bois construite sur une des îles du Rhin. Pour obéir à l'étiquette, on déshabilla la Dauphine, de la robe jusqu'à la chemise, et on la revêtit de vêtements apportés de sa nouvelle patrie. Après quoi, la suite autrichienne céda la place à la maison française, à la tête de laquelle était la comtesse de Noailles. Tout se passa avec ordre et décence. Une seule fausse note dépara cet ensemble. Pour décorer le pavillon, on avait accroché aux murs une série de belles tapisseries, représentant l'histoire de Jason et Médée. Scènes de carnage, égorgements d'enfants, déchaînement des Furies, aucun élément de terreur ne manquait aux tableaux si bizarrement choisis. Gœthe, témoin oculaire, en fut justement offusqué : « Quoi, écrit-il à l'un de ses amis, c'est au moment même où la jeune princesse va fouler le sol de son futur époux, qu'on lui montre l'image des noces les plus atroces qu'il soit permis d'imaginer ! » Mais il fallait le regard d'un poète pour discerner le lugubre présage. Aux yeux de la masse du public, à ceux de la Dauphine elle-même, celte faute de goût passa inaperçue.
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Il y eut, le même soir, une réception solennelle à Strasbourg. La magnificence fut inouïe, l'accueil incomparable. La vieille cité était en liesse ; des bœufs entiers rôtissaient sur les places ; il coulait des fontaines de vin ; le pain était jeté dans une telle profusion, que les plus indigents le foulaient aux pieds par les rues. On attribue à la Dauphine un mot heureux et qui semble authentique; comme le maire de la ville lui adressait sa harangue en allemand : « Ne parlez pas allemand, dit-elle; à dater d'aujourd'hui, je n'entends plus que le français. » Sans tenir compte des éloges ofliciels, de l'enthousiasme de commande, il paraît bien que ce premier contact de la Dauphine avec ses sujets de demain lui fut tout à fait favorable. Dans une lettre particulière, Mercy lui rend ce témoignage : « Notre archiduchesse, dans son début à Strasbourg, a surpassé toutes nos espérances, tant par son maintien que par la justesse et la grâce qu'elle a mises dans ses propos. » Ce succès se soutint pendant le reste du voyage, à Saverne, à Nancy, à Ghâlons, à Soissons enfin, où se fit la dernière couchée, avant de rencontrer la Cour.
Le 13 mai, à la nuit tombante, Louis XV et la famille royale s'étaient transportés à Gompiègne, où la Dauphine était attendue le lendemain. Le 14, à trois heures, le roi montait en carrosse, avec le Dauphin et Mesdames. On s'arrêta au pont de Berne, à la lisière de la forêt. Les princes du sang
et les grands dignitaires y étaient déjà rassemblés. Choiseul, par une faveur spéciale, était allé à quelques lieues plus loin, pour être le premier à recevoir la voyageuse. Il lui fut présenté par l'ambassadeur Stahrenberg : « Je n'oublierai jamais, monsieur, dit Marie-Antoinette, que vous avez fait mon bonheur. — Et celui de la France, » répliqua galamment Choiseul. Elle s'entretint gracieusement avec lui durant la dernière partie du trajet.
Dès qu'on aperçut le cortège, Louis XV mit pied à terre, escorté du Dauphin. La jeune princesse sauta légèrement du carrosse, courut, plus qu'elle ne marcha, vers le Roi et s'agenouilla gentiment devant lui. 11 la releva, l'embrassa, présenta le Dauphin qui, suivant l'expression reçue, « la salua à la joue ». Pendant cette petite scène, à quelques pas de là, une rangée de soldats contenait difficilement une immense multitude, ouvriers, bourgeois, villageois, dont les bruyantes acclamations traduisaient l'allégresse, ou, pour mieux parler, l'espérance. On revint ensemble au château, où eurent lieu les présentations, les congratulations d'usage. Louis XV paraissait enchanté, le Dauphin un peu froid, silencieux et embarrassé.
Arrêtons-nous quelques instants pour observer les deux fiancés, tels que les spectateurs du temps les contemplèrent lors de cette première entrevue.
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Louis-Auguste, Dauphin de France, était âgé de quinze ans et neuf mois, étant né le 23 août 1754. Après une enfance délicate et presque maladive, les soins intelligents qui lui furent prodigués, l'exercice constant, le grand air (il fut élevé au château de Bellevue), et, plus encore sans doute, le sang robuste des Bourbons, avaient fini par triompher du tempérament lymphatique qu'il tenait de sa mère. C'était maintenant un gros garçon joufflu, aux membres forts, d'aspect un peu massif, très dilîérent pourtant de ce qu'il fut plus tard, de ce « lourdaud obèse » que virent avec stupeur descendre de berline les populations de Varennes. Son léger embonpoint, le vieillissant un peu, lui conférait, quand il était assis, une certaine majesté précoce; mais, dès qu'il se tenait debout, le gauche balancement de son corps, son dandinement d'un pied sur l'autre, détruisaient cette bonne impression. Son visage plein, au nez busqué, à la carnation colorée, n'avait rien de désagréable, n'était que les dents, mal rangées, étaient de la grâce au sourire. Ses yeux voilés de myope, un peu mélancoliques, n'étaient pas sans douceur; par malheur, sa timidité, qui l'empêchait de regarder les gens en face, lui donnait une fausse apparence de sournoiserie, de dissimulation. Il avait la voix rude, inégale et inharmonieuse, passant, pour peu qu'il s'animât, du médium à l'aigu, d'une façon discordante. Sa mise, sauf aux jours de gala, était bourgeoise,
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modeste, peu soignée : un habit gris ou brun, sans broderies ni dentelles, une simple épée d'acier, les cheveux en désordre, un air de négligence qui frisait la malpropreté. Dès les premiers temps du mariage, ce défaut de tenue lui vaudra fréquemment, de la part de sa femme, des observations justifiées.
Le moral répondait à ce peu séduisant physique. Orphelin de bonne heure, il avait été, sans contrôle, livré aux mains d'un gouverneur, le duc de La Vauguyon, honnête homme, mais étroit d'esprit, sottement autoritaire et jaloux de toute influence. Pour mieux régner sur son élève, il l'avait confiné dans un isolement absolu, sans nul contact avec le monde. Pourtant, grâce à son précepteur, l'abbé de Radonvilliers, le prince avait reçu une assez solide instruction, notamment en histoire et en géographie. D'une manière -^nérale, il brillait davantage dans les matières où il pouvait exercer sa mémoire, qui était remarquable. Mais l'existence retirée qu'il menait ajoutait à sa propension vers la timidité et vers la « sauvagerie ». Quand ses devoirs d'Etat le contraignaient de paraître à la Cour, il s'y montrait dépaysé, comme étranger à tout. Ministres, courtisans, ambassadeurs et surtout le Roi son grand-père, l'effrayaient, le paralysaient, disait-il, « jusqu'à la souffrance ». 11 ne leur parlait guère et, lorsqu'on s'adressait à lui, il répondait par un gros rire, qui le faisait passer pour sot, bien qu'il ne le
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fût pas. Il avait, au contraire, de la justesse d'esprit, une certaine dose de clairvoyance, de la méthode dans les idées et de la réflexion. Après deux années de mariage, sa femme lui rendra justice sur ce point en lui reconnaissant « un penchant décidé pour la justice, pour l'ordre et pour la vérité, du bon sens et de la justesse dans sa façon d'envisager les choses ». Mais elle craint, ajoutet-elle, « les effets de la nonchalance » et un « défaut de nerf, sans lequel on ne pense ni ne sent assez vivement pour agir avec eflicacité ». C'est bien là qu'est le point sensible : l'impuissance à vouloir, ce sera, pendant toute sa vie, le vice capital de Louis XVI, la cause de toutes ses fautes, l'origine de tous ses malheurs.
Cette faiblesse naturelle s'alliait, comme il arrive, à une certaine brutalité d'allures. Sensible et bon, il blessait, sans y prendre garde, par de brusques coups de boutoir, des plaisanteries d'un goût douteux. Il était spécialement fâcheux quand il était de belle humeur. Son goût pour les farces épaisses, les jeux de mains un peu grossiers, offusquait les vieux courtisans, comme le duc de Croy, qui s'écrie avec un soupir : « J'aurais bien désiré un meilleur ton pour lui! » Corpulent et sanguin, il lui fallait, pour dépenser sa force, les plus rudes exercices. La chasse, l'équitation, ces plaisirs aristocratiques, ne lui suffisaient pas; il recherchait encore des distrations moins raffinées : scier du bois, abattre des arbres, forger du fer.
aider les ouvriers du parc et du château à gâcher du mortier et à porter des poutres. Après ces efforts violents, son appétit était extraordinaire; mais, peu délicat sur le choix, il tenait à la quantité plus qu'à la qualité des mets.
Est-il besoin de dire qu'il évitait la société des femmes, ne savait que leur dire, se sentait saisi, auprès d'elles, d'un malaise invincible, presque d'une terreur maladive. Celte frayeur, à elle seule, eût pu expliquer sa vertu, qui s'appuyait aussi sur une piété sincère et de sévères principes, et qui était facilitée par une nature tardive et lente à s'éveiller. C'était là, pour Louis XV, un sujet perpétuel d'étonnement et de quolibets. « Ce n'est pas un homme comme un autre! » disait-il avec ironie. Il est certain que l'approche du mariage paraissait causer au Dauphin plus de contrariété que d'impatience galante. Dans les fêtes qui se préparaient, il voyait surtout des contraintes, une interruption dans les chasses, une série d'ennuyeuses corvées.
Impossible d'imaginer un contraste plus grand que celui d'un tel prince avec la fine jeune fille que lui amenait la destinée. L'âge seul entre eux s'harmonisait : il n'avait pas encore seize ans, elle avait quatorze ans et demi. Deux enfants tous les deux, l'un retardé, l'autre précoce. Pour le reste, tout différait. Les portraits et les descriptions s'unissent pour proclamer le charme, dans cet âge ingrat, de Marie-Antoinette. Elle était, non maigre, mais
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svelte, la taille souple et bien prise, l'allure vive et gracieuse. De stature moyenne en ce temps, elle grandira jusqu'à sa dix-neuvième année. Elle avait une épaule légèrement plus forte que l'autre, imperfection que dissimulait aisément un savant rembourrage et que l'on ne connut que vingtdeux ans plus tard, lors du sac des Tuileries» où l'on découvrit ses corsets. Les pieds, les mains, la gorge étaient d'un galbe irréprochable. Sans avoir les traits réguliers, elle enchantait dès le premier coup d'œil. Le visage, assez allongé, était d'un ovale pur; le front élevé, un peu bombé, se couronnait d'une masse épaisse de cheveux blond cendré, à peine voilés d'un petit nuage de poudre; le nez était plus busqué qu'aquilin, légèrement effilé du bout, la bouche menue, vermeille, avec la lèvre inférieure avançante, « la lippe autrichienne », disait-on; les yeux, d'un bleu d'azur, étaient un peu saillants, très vifs, très expressifs, bien que parfois rougis par de malencontreuses fluxions. Le teint était éblouissant, d'une finesse transparente, avec des couleurs naturelles qui eussent pu suppléer au fard imposé par la mode. Elle portait haut la tête, ce qui, joint à la forme lie sa bouche, lui eût donné l'air dédaigneux, si la bonne grâce et le désir de plaire n'eussent corrigé, dès qu'elle parlait, celte expression altière. Son sourire gagnait tous les cœurs. Sa voix faisait le reste ; elle était claire, timbrée et d'une douceur prenante ; un soupçon d'accent autrichien.
qui d'ailleurs s'atténua bientôt, n'en pouvait altérer le charme. Tous ses mouvements étaient justes et harmonieux. Walpole écrira : « Lorsqu'elle se meut, c'est la grâce en personne. On dit qu'elle ne danse pas en mesure; mais alors c'est la mesure qui a tort. »
Entre elle et le Dauphin, même dissemblance pour l'humeur et le tour d'esprit. Elle n'avait pas une intelligence étendue, mais elle saisissait vite et elle s'assimilait sans peine. On ne peut dire que sa conversation fût d'une qualité supérieure; on ne cite d'elle aucun trait piquant ou profond. Par contre, elle était douée d'un tact subtil et d'un flair délicat, qui lui faisaient trouver, dans toutes les circonstances, l'expression qui convenait, le mot qu'il fallait dire, don plus précieux chez une princesse que la verve la plus brillante. Instruite, elle ne l'était, nous l'avons vu, que fort médiocrement : quelques éléments de latin, d'histoire et de géographie, avec une teinture d'italien, composaient son bagage. Elle parlait un français correct, malgré certaines expressions de terroir qui, au dire des flatteurs, donnaient à son langage « une couleur et une énergie > préférables à la syntaxe. Elle aimait la musique, sans être bonne exécutante, et elle goûtait peu la lecture, ou du moins la lecture sérieuse. Ses connaissances, ainsi qu'on peut juger, n'étaient donc que superficielles. Mais, du peu qu'elle avait appris, elle tirait parti habilement : le savoir-faire,
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chez elle, remplaçait le savoir. En cela, comme dans tout le reste, elle était essentiellement femme, femme jusqu'au bout des ongles.
Enfin, elle était bonne, droite, foncièrement honnête. <( Son premier mouvement est toujours le vrai, dira son frère Joseph... C'est une aimable femme, un peu jeune, peu réfléchie, mais qui a un fond d'honnêteté et de vertu. » A quoi il joint ce correctif : « C'est une tête à vent, qui est entraînée toute la journée à courir de dissipations en dissipations, parmi lesquelles il n'y en a que de très licites. » Il est certain que ses louables dispositions étaient trop souvent compromises par une étourderie et un appétit de plaisir qui la poussaient à sacrilier son devoir et son intérêt à la fantaisie du moment. De là, ce qu'on lui reprochera de versatilité d'humeur, d'emportement dans ses caprices ; de là, les haines et les rancunes qui s'élèveront plus tard contre elle. Mais, pour l'instant, les torts se réduisaient à de légères boutades, à la puérile manie de railler les travers des gens et leurs imperfections physiques. Elle se donnait ainsi l'air d'une enfant gâtée, un contemporain dit crûment « d'une enfant mal élevée ».
C'est sous ces traits qu'on peut se représenter les deux êtres qui, le 13 mai 1770, étaient pour la première fois réunis au château de Compiègne. La journée du lendemain fut tout entière consacrée au repos. Le 15, on se rendit processionnellement à la Muette, avec arrêt à Saint-Denis,
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pour faire visite à madame Louise, la plus jeune fille du Roi, entrée aux Carmélites. II y eut le soir grand souper. La famille royale, au complet, y aperçut avec stupeur une invitée que jusqu'alors on n'avait jamais rencontrée dans les réunions de ce genre, la comtesse du Barry. Serait-elle des fêtes du mariage? C'est une question que l'on se posait à la Cour. Jusqu'au dernier moment, ellemême n'en savait rien ; pourtant, dit le duc de Croy, à tout hasard elle s'était commandé les plus charmantes toilettes et ne se fut pas consolée si elle avait perdu ses frais. Louis XV ne lui fit pas cette peine, et Mercy-Argenteau s'en montra fort scandalisé : « Il paraît inconcevable, écrivait-il à M. de Kaunitz, que le Roi ait choisi ce moment pour accorder à sa favorite un honneur qui lui avait été refusé jusqu'alors. »
Quel fut, sur ce manque de convenance, le sentiment de Marie-Antoinette? 11 est difficile de le dire. Quelques semaines plus tard, dans une lettre à sa mère, elle traitera madame du Barry de « sotte et impertinente créature ». Mais, le jour même, à l'une des dames d'honneur qui lui demandait, par malice, son opinion sur la fameuse comtesse : « Elle est charmante, » répondit-elle doucement. D'après une anecdote qui fut répandue à la Cour, la jeune princesse, en cette première rencontre avec la favorite, s'informa candidement de « son emploi » auprès du Roi, et sur réponse que ses fonctions étaient seulement d'amuser et
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déplaire : « En ce cas, s'écria-t-elle, je veux être sa rivale! »
Le 16 mai au matin, par un soleil radieux, on partit pour Versailles. La Dauphine, à peine au château, revêtit sa toilette de noce, une robe de brocart blanc, avec de grands paniers. A une heure de l'après-midi, le Dauphin vint la prendre, fort mal à l'aise dans son somptueux habit de « réseau d'or » constellé de diamants. Puis l'on s'en fut à la chapelle, où le mariage fut célébré par l'archevêque de Reims. Au cours de la réception qui suivit, un orage effroyable éclata brusquement; il fallut renoncer aux illuminations et au feu d'artifice, et la foule des curieux dut s'enfuir en désordre. Le soir, après souper, le Roi, accompagné de la famille royale et des grands dignitaires, mena les mariés dans leur chambre ; l'archevêque procéda à la bénédiction du lit; le Roi donna la chemise au Dauphin. Tous les assistants remarquèrent l'air d'indifférence et d'ennui qui se peignait sur les traits du marié pendant ces rites traditionels. Alors seulement chacun se retira, et on les laissa seuls.
Si l'on en croit un chroniqueur, Louis XV, deux heures plus tôt, en s'asseyant à table pour souper, aurait dit à son petit-fils, avec un sourire entendu : « Ne vous chargez pas trop l'estomac pour cette nuit. » A quoi ce dernier répondit avec quelque surprise : « Et pourquoi donc? Je dors toujours mieux, quand j'ai bien soupe. » Tout
porte à croire qu'il dormit fort bien cette nuit-là. Et le lendemain, dans le journal où, depuis sa treizième année, il consignait soigneusement chaque matin les faits importants de la veille, il inscrivit ce seul mot : « Rien... »
Ce mot, pendant sept ans encore, il pourra, sans mentir, le répéter chaque jour. J'en dirai plus tard les raisons, car il me faudra revenir sur ce point délicat, d'une si capitale importance pour qui veut aborder l'étude morale de Marie-Antoinette. Contentons-nous de noter aujourd'hui le mélancolique étonnement qui s'empare de la jeune mariée devant le délaissement étrange dont elle est publiquement l'objet. C'est à peine si, de loin en loin, le prince lui adresse la parole. II entre, le matin, un instant dans sa chambre, s'informe distraitement de sa nuit et de sa santé, puis sort et ne reparaît guère que pour l'heure des repas. Encore, dès le surlendemain du mariage, dîne-t-elie toute seule, le Dauphin étant à la chasse. « C'était quitter de bonne heure ! » remarque le duc de Croy, tout habitué qu'il soit aux singularités des grands. Mercy écrit, de son côté : « M. le Dauphin ne donne pas à sa femme la plus légère marque de goût ou d'empressement. » Et l'abbé de Vermond s'apitoie, lui aussi, sur le sort de l'archiduchesse : « Pendant que j'étais ce matin auprès d'elle, M. le Dauphin est entré. Je me suis un peu éloigné. M. le Dauphin a dit : « Avez-vous dormi ? — Oui. » Et il est
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sorti. Madame la Dauphine s'amuse avec son petit chien. Il est utile comm^ifetraction d'un moment, puis on retombe en rêverie. J'en ai le cœur navré ! »
L'éblouissement des fêtes données en l'honneur du mariage ne put entièrement dissiper cette impression première. Il y eut pourtant une série d'extraordinaires journées. Malgré la misère générale et la pénurie du trésor, Louis XV avait voulu étonner ses alliés par sa magnificence. « Plus on paraissait bas en France, affirmait un contemporain, et plus il fallait faire bonne mine. » Le Roi décréta donc neuf jours de fêtes continues ; la note s'éleva à plus de neuf millions. La série terminée, le Roi eut l'imprudence de poser cette question au contrôleur général des finances : « Gomment trouvez-vous mes fêtes de Versailles ? — Sire, répondit le contrôleur, je les trouve impayables ! »
L'épilogue de ces fêtes fut la trop fameuse journée du 30 mai, organisée parla ville de Paris. Chacun connaît, et je n'y insisterai pas, la catastrophe amenée par le feu d'artifice tiré au jardin des Tuileries, la panique soudaine surgissant parmi les cent mille spectateurs entassés sur la place Louis XV, les innombrables malheureux renversés, piétines, étouffés dans l'obscurité, l'affreuse consternation qui, pendant plusieurs jours, régna dans toutes les classes du peuple parisien : six mille morts, disait la légende, et
plusieurs des gazetiers et des mémorialistes reproduisent ce chiffre effrayant. Les rapports de police remettent les choses au point : on compta cent trente-deux cadavres, on porta dans les hôpitaux huit à neuf cents blessés. La Dauphine devait, ce même soir, faire connaissance avec Paris. Elle arrivait dans le même carrosse que Mesdames, tantes du Roi, en longeant les bords de la Seine. De loin, par la portière, elle regardait monter dans le ciel les fusées. Comme on était au Gours^-la-Reine, on* rencontra de grosses bandes de fuyards, se bousculant, poussant des cris. C'est par eux qu'on apprit ce qui venait de se passer. La Dauphine rebroussa chemin et retourna, tout épouvantée, à Versailles. Ce fut son premier aperçu de la grande capitale ; elle ne la reverra que trois années plus tard.
Le cataclysme de Lisbonne à l'entrée en ce monde, et le désastre de la place Louis XV au seuil de la vie conjugale, ce sont, quoi qu'on en ait, d'étranges comcidences. On a beau être exempt de toute superstition et refuser de croire aux avertissements du destin, on ne peut s'empêcher, devant un tel prologue, de se sentir un peu troublé, lorsqu'on songe au dénouement.
S'il est un fait généralement admis, c'est que, dans le mariage, les premiers jours sont les plus doux, les plus tendres, les plus souriants. On goûte d'abord la lune de miel ; la lune rousse, si elle doit venir, ne luira que plus tard. Entre les deux enfants dont, dans la chapelle de Versailles, venait d'être scellée l'union, les choses suivirent wn cours tout opposé. Les plus fâcheuses journées furent celles de la phase du début. La faute en incombe au Dauphin. Cette petite fille qu'on a mise dans ses bras le gène, l'ennuie et l'impatiente. Il boude et ne prend guère la peine de dissimuler sa bouderie. La Cour entière en est témoin : c'est le sujet des propos de Versailles. Dix jours après la noce, Mercy écrit tristement à Kaunitz : « M. le Dauphin qui, au moment du
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mariage, paraissait sur le point de se développer, maintenant retombe dans le même état de désagrément où son naturel l'entraîne. » Chaque soir, après souper, le prince se rend dans l'appartement conjugal; il s'établit sur un sofa, s'endort presque aussitôt, se réveille vers neuf heures ; puis il s'en va coucher, sans avoir adressé la parole à sa femme. Même silence maussade le matin, lorsqu'il sort de son lit. Il ne pense qu'à la chasse qui, pour lui, comme le dit Groy, n'est pas (( un plaisir de Cour », mais une science compliquée, dont il apprend laborieusement les règles et qui lui prend toutes ses journées.
Il convient, pendant cette période, de rendre pleine justice à Marie- Antoinette. Sa patience est extrême et sa douceur inaltérable. Faut-il y voir l'effet des austères conseils de sa mère, reçus quelques jours après son départ : « La femme est soumise à son mari et ne doit avoir aucune occupation que de lui plaire et de faire ses volontés. Tout dépend de la femme, si elle est complaisante, douce et amusante. » N'est-ce pas plutôt, comme il est plus probable, le résultat de sa légèreté insouciante et d'une espèce d'innocente coquetterie? Toujours est-il que l'humeur morose du Dauphin n'excite en elle qu'un redoublement de bonne grâce, de gentillesse et d'amabilité. Elle recueille vite le bénéfice de cette sage et adroite conduite. Peu à peu, sans s'en rendre compte, au contact de cette bonne humeur, le farouche garçon
s'humanise; il s'habitue à la présence de cette enfant si jeune, si gaie et si facile. Au bout d'un mois, il fait ses confidences à l'aînée de ses tantes, madame Adélaïde, lui dit qu'il trouve « son épouse très aimable », que « sa figure et sa tournure d'esprit lui plaisent » ; bref, il s'en déclare « très content ». Mais cette satisfaction reste tout intérieure ; il n'en ose rien témoigner au' dehors, et il demeure, en apparence, aussi froid que par le passé. Il faut encore quelques semaines pour que le progrès s'accentue. Le 9 juillet, la Dauphine écrit à sa mère : « Pour mon cher mari, il est changé de beaucoup, et tout à son avantage. Il marque beaucoup d'amitié pour moi, et même il commence à me marquer de la confiance. » En effet, quelques jours plus tard, sur cette invite de la Dauphine : « Puisque nous devons vivre ensemble dans une union intime, il faut que nous parlions de tout avec confiance, » Louis, pour la première fois, se risque à causer avec elle, lui parle de la Cour, de toutes les choses que, lui dit-il, il sait et voit depuis longtemps, mais dont jamais, jusqu'à ce jour, « il n'a fait mention à personne », et il s'épanche sur la vie privée de Louis XV, sur sa liaison avec la du Barry, sur les intrigues politiques de Ghoiseul, sur les menées de M. d'Aiguillon. Marie-Antoinette lui répond, s'explique franchement sur tous les points. De ce jour, la glace est rompue, et une espèce de cordialité relative s'établit dans le jeune ménage.
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Une heure viendra où le Dauphin s'émancipera jusqu'à embrasser sa compagne. « On a raconté, écrit Marie-Antoinette à sa mère, qu'il m'a embrassée, publiquement, quoique cela ne soit pas vrai, mais ma chère maman est bien trompée en croyant qu'il ne l'a pas fait depuis mon arrivée. » Cette assurance ne suffit pas à contenter la sollicitude maternelle. L'Impératrice veut des petitsenfants, et rien jusqu'à présent ne peut en donner l'espérance. L'indifférence du premier jour a persisté à cet égard et a dégénéré en coutume établie. Après plusieurs mois de mariage, le Dauphin est pour son épouse un camarade, un bon ami, parfois même, croirait-on, un admirateur empressé, tout, en un mot, sauf un mari, sujet perpétuel d'étonnement pour ceux qui se rappellent la précocité des Bourbons, l'aventure du grand roi avec madame de Beauvais, Louis XV marié à seize ans et père, neuf mois plus tard, de deux petites jumelles. Pendant plusieurs années, les lettres de Marie-Thérèse à Mercy-Argenteau sont pleines de doléances sur « la froideur et la nonchalance » de son gendre, et la Dauphine, de son côté, n'épargne pas les confidences sur une situation dont elle est justement blessée. Même, il advient parfois qu'elle fasse appel à son courage pour aborder ouvertement ce sujet avec son époux. Mercy écrit le 14 juillet 1770 : « M. le Dauphin et madame la Dauphine eurent une explication très énergique. Je ne suis pas instruit de la façon
dont elle fut amenée, mais le résultat a été que M. le Dauphin a dit à madame l'archiduchesse que, dès le commencement, il s'était formé làdessus un plan dont il n'avait pas voulu s'écarter, que maintenant le terme était arrivé et qu'à Gompiègne il vivrait avec madame la Dauphine dans toute l'étendue de l'intimité que comporte leur union. »
Le séjour de Gompiègne n'amène pourtant aucun changement, et c'est à Fontainebleau que le Dauphin, trois mois plus tard, reporte l'échéance. Le jour est même fixé ; mais la Dauphine a l'imprudence d'en parler à ses tantes ; celles-ci complimentent leur neveu avec la plus sotte maladresse, et le Dauphin, vexé, reprend brusquement sa promesse. Ainsi, de mois en mois et d'année en année, se prolonge une situation pénible et anormale, dont la Gour fait des gorges chaudes et dont Louis XV finit par s'égayer tout haut. « Le Roi étant dans l'intérieur de sa famille, note Mercy-x\rgenteau le 16 novembre 1771, a dit en plaisantant qu'il n'espérait de succession que celle que lui donnerait M. le comte d'Artois. M. le Dauphin, se retournant vers madame Victoire, lui dit en riant : « Mon père a peu d'opinion de moi, mais il sera bientôt désabusé. » On imagine, parmi ces quolibets, l'humiliation de Marie- Antoinette. Au dépit éprouvé par la femme négligée s'ajoute l'amer regret de la maternité, dont elle redoute mainte-
nant d'être toujours sevrée, et elle laisse quelquefois éclater son chagrin. Une de ses filles d'honneur lui conseillant un jour, avec un ton plein de sous-entendus, de renoncer, par raison de prudence, au plaisir de l'équitation : « Mademoiselle, s'écrie-t-elle d'un ton irrité, au nom de Dieu, laissez-moi en paix, et sachez que je ne compromets aucun héritier ! »
Pour expliquer cette anomalie surprenante, on a cherché hien des raisons et émis bien des hypothèses. Il semble constant aujourd'hui que la vraie cause des hésitations du Dauphin est bien plus morale que physique. 'Selon l'expression de Sainte-Beuve, le prince n'était pas « muet », mais (( bègue ». Marié trop jeune, il est tout d'abord arrêté au seuil de l'alcôve conjugale par la timidité, la peur du ridicule, une sorte de crainte inavouée de cette enfant moqueuse, que, la veille du mariage, il n'avait encore jamais vue. Plus il attend, plus la difficulté s'aggrave; il tergiverse et remet d'heure en heure le moment qu'il désire et redoute à la fois. L'impatience même qu'on lui témoigne, les brocards dont il est l'objet, l'irritation, les reproches de sa femme, ne font qu'augmenter sa gaucherie, paralyser sa volonté. Il faut tenir compte de ce fait, que, du début jusqu'à la fin de son existence conjugale, Louis XVI sera toujours effarouché par Marie-Antoinette, qu'il ne sera jamais vraiment à son aise avec elle ; nous aurons plus d'une fois l'occasion de le constater.
Plus Spécialement, sur le point en litige, il règne entre eux un long malentendu, que l'opportune intervention d'un tiers pourra seule un jour dissiper. C'est ce que, longtemps à l'avance, avait prévu l'Impératrice : « Je ne compte presque plus, écrit-elle enfin à Mercy, que sur l'intervention de l'Empereur qui, à son arrivée à Versailles, trouvera peut-être le moyen d'engager cet indolent mari à s'acquitter mieux de son devoir. » L'événement, comme nous le verrons, devait justifier cet espoir.
Ce n'est pas à plaisir que j'ai cru devoir insister sur un sujet si délicat; mais c'est que l'on y trouve l'excuse, l'explication du moins, de la plupart des torts que l'on reproche, pendant cette période de sa vie, à Marie-Antoinette : sa froideur un peu dédaigneuse envers ce singulier mari, l'indifférence maussade qu'elle lui témoigne par instants, l'affectation qu'elle met à se faire une vie séparée, à établir qu'elle ne se plaît qu'en compagnie de ses amis, qu'ils comptent seuls dans son existence, enfin l'espèce de réticence que, même aux rares heures d'effusion, elle apporte dans ses paroles, en s'adressant à son époux : « M'aimez- vous bien? lui demande un jour le Dauphin avec une anxiété secrète. — Oui, répondelle, vous n'en sauriez douter, je vous aime sincèrement, et je vous estime encore davantage. » Peut-on, en bonne justice, exiger plus d'une femme quotidiennement froissée dans son orgueil
intime? Mieux que personne, d'ailleurs, le Dauphin s'en rend compte; on le devine gêné, embarrassé devant sa femme. De là viendront, plus tard, sa condescendance excessive aux fantaisies de Marie-Antoinette, ses capitulations constantes, le besoin qu'il éprouve de désarmer une irritation légitime et de se faire, par ses faiblesses, pardonner ses froideurs.
Parmi les recommandations que l'Impératrice, au départ, avait adressées à sa fille, la plus pressante était de plaire au roi Louis XV, de gagner sa tendresse, de chercher près de lui l'appui indispensable à son inexpérience. « Vous 4rouverez en lui, disait-elle, un père tendre, qui sera en même temps votre ami, si vous le méritez. Aimez-le, soyez-lui soumise, tâchez de deviner ses pensées. » La clairvoyance habituelle de Marie-Thérèse est ici en défaut. Le sceptique, égoïste et indolent Louis XV n'est certes pas l'homme qui convient pour diriger une jeune princesse et parfaire son éducation. Il ne l'avait pas fait jadis à l'égard de ses propres filles. « Jamais, dit un contemporain, il n'a donné ni avis ni réprimandes à Mesdames, même dans leur enfance. » A plus forte raison ne prend-il pas cette peine avec une étrangère, fraîchement débarquée à sa Cour. Il l'accueille avec grâce, parce qu'il est galant, naturellement aimable, et qu'il la trouve attrayante et jolie. « Il la caresse à propos, » dit Mercy. 11 est même parfois familier ; au retour de la chasse, il lui arrive
de la prendre dans son carrosse et de l'asseoir sur ses genoux. Pourtant, les manières libres et aisées de la petite archidudesse offusquent souvent le vieux Roi, car, au milieu de ses désordres, il respecte les formes et tient à l'étiquette. « Elle est un peu vive et enfant, » confie-t-il à Mercy, en ajoutant comme correctif : « Gela est bien de son âge. » Somme toute, elle ne lui déplaît pas et il la considère avec un sourire amusé.
Mais là s'arrête sa bienveillance, et il ne souffrira jamais qu'elle gêne en rien sa vie, qu'elle contrecarre ses moindres volontés, ni même qu'elle exprime un désir pour autre chose que des futilités. Dix-huit mois après le mariage, comme il s'agit de désigner une dame d'atours pour la Dauphine, celle-ci, très agitée, craignant un visage étranger, s'aventure à parler au Roi : « Papa, dit-elle d'un ton câlin, j'espère que vous me donnerez quelqu'une de mes dames? — Non, sûrement, répondit-il sèchement, et je compte que vous recevrez mon choix avec respect. » Il nomma madame de Gossé, la fille du duc de Nivernais, une femme irréprochable et d'agréable humeur, et sans doute la Dauphine n'eut pas à regretter ce choix; mais, à l'avenir, elle ne se risqua plus à solliciter son grand-père. Aussi demeure-t-elle avec lui craintive, glacée dès qu'il l'approche, ayant à peine, quand il s'adresse à elle, le courage de répondre, et s'il lui faut absolument avoir affaire au Roi, elle aime mieux écrire
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que parler. Les exhortations de sa mère, de Mercy- Argenteau, de l'abbé de Vermond, ne pourront, sur ce point, triompher de sa répugnance.
Qui donc, dans sa nouvelle famille, pourra s'intéresser à elle et diriger ses premiers pas ? Ses deux beaux-frères, les comtes de Provence et d'Artois, sont trop jeunes, trop novices euxmêmes, pour lui être d'aucun secours. L'un est un gros garçon égoïste et sournois ; l'autre un enfant turbulent et gâté, un « polisson », écrira Marie- Antoinette. Tous deux, d'ailleurs, jalousent leur frère aîné, et entre les trois princes il s'élève des querelles, qui dégénèrent souvent en bourrades et en coups de poing, au grand effroi de Marie- Antoinette, empressée à les séparer.
Il reste Mesdames tantes, les filles non mariées de Louis XV, et celles-ci, à la vérité, joueront tout d'abord un grand rôle dans la vie de leur nièce. En négligeant la plus jeune, madame Louise entrée au carmel de Saint-Denis, elles étaient trois qui vivaient à la Cour : madame Adélaïde, madame Victoire, madame Sophie, par ordre de naissance, La plus âgée n'avait pas alors quarante ans, mais les « aigreurs du célibat », suppléant aux années, leur créaient des âmes racornies, étroites et puérilement mesquines. Les deux dernières étaient, si l'on peut dire, inexistantes. Madame Victoire, jadis fort belle et encore agréable, gardait quelque douceur dans les yeux et dans le sourire, mais c'était au moral la médio-
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crité même, molle, effacée, presque végétative. Madame Sophie, d'une rare laideur, timide jusqu'à l'infirmité, l'air perpétuellement ahuri, n'osant ouvrir la bouche, n'était qu'un objet de pitié. Toutes deux subissaient docilement le joug de leur aînée, répétaient ses propos, vivaient dans son sillage.
Celle-ci, madame Adélaïde, active et ambitieuse, assez intelligente, avait eu dans sa prime jeunesse un visage régulier, qui s'était vite durci, ossifié et parcheminé. C'était maintenant une grande femme sèche, au nez coupant, au profil anguleux, au regard impérieux, à la voix dure, au parler bref et aux allures cassantes, orgueilleuse de son rang, pétrie de préjugés, implacable sur l'étiquette, tracassière et autoritaire. Au temps de l'enfance du Dauphin, elle avait naguère témoigné quelque sollicitude à ce neveu un peu abandonné. Il en gardait une certaine gratitude mêlée de respect et de crainte. Hostile par tradition à la maison d'Autriche, madame Adélaïde avait hautement désapprouvé le mariage du jeune prince, et quand M. Campan, se rendant à Strasbourg au-devant de l'archiduchesse, était venu par déférence, à la veille du départ, s'enquérir de ses ordres : « Si j'en avais, avait-elle répondu, ce ne serait pas pour envoyer chercher une Autrichienne ! »
Toute la Cour était informée de ces dispositions ; aussi la surprise fut-elle grande, lorsqu'on vit la
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vieille fille, et ses sœurs à sa suite, faire accueil à leur nouvelle nièce, la « cajoler » ouvertement, l'attirer constamment chez elles, et lui remettre enfin une clé de leur appartement, de manière que, sans témoin, ni escorte, elle pût se rendre chez Mesdames et les voir dans l'intimité. Ce revirement subit peut faire soupçonner un calcul. Sans doute, madame Adélaïde comptait-elle dominer sans peine une enfant naïve et crédule, lui souffler ses idées, ses préventions et ses rancunes, et acquérir ainsi plus tard, par le moyen de la future souveraine, l'influence, le crédit qu'elle rêvait depuis tant d'années et qui jusqu'à présent lui avaient toujours échappé.
Elle put se flatter un moment d'y avoir réussi. Dès le mois de juillet 1770, Mercy constate avec regret la familiarité croissante de la Dauphine avec ses tantes, la propension de ces dernières à la mêler dans leurs petites intrigues. Il dénoncera, bientôt après, les inconvénients qui s'ensuivent : propos libres et indiscrets sur le Roi et son entourage, qui, répétés de bouche en bouche, reviennent aux oreilles de Louis XV; tendance de la Dauphine à se créer une existence à part, à se retirer de la Cour, à faire grise mine aux gens que distingue le souverain ; parti pris, en un mot, de prendre une attitude frondeuse, de faire une muette opposition aux volontés royales. Mise au courant par son ambassadeur, l'Impératrice s'alarme et prévient sa iille du danger : « Toutes les
lettres, lui écrit-elle, disent que vous n'agissez que par vos tantes... Elles n'ont jamais su se faire estimer, ni de la famille, ni du public, et vous voulez prendre le même chemin !... Elles se sontrendues odieuses, désagréables et ennuyeuses pour elles-mêmes, et l'objet de cabales et de tracasseries. Je vous vois prendre le même train, et je vous aime trop pour me taire. »
Que ces objurgations fussent vaines, on n'en saurait douter, pour peu que l'on connaisse l'esprit de la jeunesse. Pour détacher la princesse de ses tantes et lui ouvrir les yeux, il fallut l'aide du temps et la leçon de l'expérience. Après deux ans de soumission aveugle, son bon sens naturel s'éveilla, lui montra le piège. Son orgueil surtout s'offusqua des allures despotiques que, trop sûre de son ascendant, ne dissimulait plus madame Adélaïde, du ton de supériorité qu'elle affectait avec sa nièce. L'heure vint où Marie-Antoinette fit cette déclaration à Mercy-Argenteau : « Lorsque je suis arrivée dans ce pays-ci, j'étais trop jeune et trop inconsidérée. Je me suis livrée à mes tantes, qui m'ont entraînée à bien des fausses démarches. Mais je sais maintenant à quoi m'en tenir! » Elle se libéra, en effet, d'une manière vive et nette, malheureusement trop tard pour retrouver la confiance de Louis XV et regagner tout le terrain perdu. Elle se libéra même si bien que l'indignation de Mesdames, devant une si brusque retraite, dégénéra promptement, et
presque du jour au lendemain, en antipathie violente. Nous verrons par la suite l'eflet de leur rancune, une rancune de dévotes, d'autant plus redoutable qu'elle se réclame de la morale et qu'elle agit au nom d'une irréprochable vertu.
Somme toute, du côté familial, nul appui, nul conseil utile pour Marie-Antoinette. Est-elle plus heureusement pourvue dans son entourage domestique? La dame d'honneur était la comtesse de Noailles. Louis XV, en la nommant pour cette charge importante, avait voulu donner à la Dauphine une gouvernante et une éducatrice, un mentor en jupons, et, à quelques égards, le choix était heureux. Grande dame en tout et de réputation sans tache, la vertueuse madame Honesta — comme l'appelaient les plaisants de la Cour — ne pouvait guider la princesse que dans la voie du bien et que maintenir dans sa maison la décence et la dignité dont elle-même était le modèle. Mais ses manières étaient raides et guindées, son extérieur peu agréable et son esprit étroit. La Dauphine l'estima toujours et ne l'aima jamais. Cette rigidité imposante, ce souci du détail et ces rappels constants à des formes protocolaires jugées nécessaires à Versailles pour entourer le trône d'une solide barrière de respect, tout cela provoquait souvent l'impatience d'une petite princesse habituée dès l'enfance à la simplicité et à la bonhomie. On connaît le surnom de « Madame l'Étiquette » dont la Dauphine, du premier jour, affu-
bla madame de Noailles. C'est le début d'une suite de railleries sans malice, dont les mémoires du temps rapportent bien des traits et qui, même après l'accession au trône, n'épargnent pas la dame d'honneur; témoin ce jour où, au cours d'une promenade à âne, désarçonnée de sa monture, la princesse s'écriera en riant : « Courez chercher madame de Noailles ! Elle vous dira ce qu'ordonne l'étiquette, lorsque la reine de France ne sait pas se tenir à ânel »
Rien de grave dans cette petite guerre, sinon la ruine d'une influence qui eût pu être profitable. Désolée de l'échec de ses efforts pour plaire à la Dauphine, découragée par cette constatation, la comtesse de Noailles se confine assez vite dans le strict emploi de sa charge, borne ses représentations aux formes extérieures. Même ainsi, disonsle, elle rend encore d'utiles services. On le vit bien quand elle prit sa retraite, laissant la princesse de Lamballe remplir, sous un nom différent, des fonctions analogues. Dès lors, les vieux usages, gardiens du décorum, font place à des façons nouvelles, plus libres et plus simples. Ce que la Cour y gagne en agrément, elle le perd, et bien au delà, en considération. L'édifice de la royauté ne reposait en France que sur une fiction séculaire. Le souverain, depuis Louis XIV, apparaissait comme une divinité lointaine, voilée aux regards^des mortels et inaccessible aux profanes. Lui enlever ce nuage protecteur, c'était ébranler
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son prestige. Une idole qu'on voit de trop près est bientôt une idole détruite.
La seule durable et sérieuse influence subie par Marie-Antoinette, en cette première période, est celle de Mercy-Argenteau, l'ambassadeur d'Autriche. Vers la tin de sa vie, causant avec la duchesse de Tourzel, elle évoquera ses lointains souvenirs en ces termes : « J'avais mis, en arrivant en France, ma confiance dans M, le comte de Mercy, par les conseils de ma mère : // connaît bien la Fratice, où il est ambassadeur depuis longtemps, me dit- elle. // ne peut vous donner que des conseils propres à vous faire réussir dans le pays oîi vous êtes destinée à rég?ier. Regardezles comme les miens. .J'avais quatorze ans; j'aimais et je respectais ma mère ; je mis ma confiance en M. de Mercy; je le regardais comme un père. »
Florimond-Claude de Mercy-Argenteau avait quarante-trois ans à l'époque du mariage dont il fut l'un des artisans, du mariage qui consolidait l'alliance dont il avait la garde. Diplomate de carrière, formé à l'école de Kaunitz, qui lui avait appris, avec les secrets du métier, le ton et les manières de Cour, il avait un esprit plus solide que brillant, un jugement sain, rassis, une réelle puissance de travail. Un peu gourmé et compassé, d'une courtoisie distante, de mœurs paisibles et d'humeur douce, Mercy apparaît, tout compte fait, comme un galant homme sans génie.
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Son physique s'accordait avec son caractère : grand, maigre, distingué, vêtu avec recherche, les traits fins et le regard froid, l'aspect général impassible.
Fut-il digne de la confiance qu'il inspirait à la Dauphine ? Oui, par son dévouement, par son culte enthousiaste à l'égard de llmpératrice, par la sûreté de son coup d'œil et la franchise de son langage. Mais, tout en souhaitant sincèrement le bonheur de la jeune princesse, il n'oubliera jamais — et on ne peut lui en fau'e un reproche — qu'il est ambassadeur d'Autriche et qu'il doit, avant tout, servir la cause de son pays. La surveillance constante qu'il exerce sur tous les actes et sur toutes les paroles de Marie-Antoinette a sans doute pour objet de remplir en conscience les devoirs de tutelle dont il se sait chargé, mais aussi, et surtout, de la maintenir dans le rôle qu'elle doit jouer, le rôle auquel l'a destinée sa mère en la mariant en France, le rôle de gardienne de l'alliance et de vigilante auxiliaire de la politique impériale. C'est pourquoi les avis de Mercy-Argenteau, excellents chaque fois qu'il s'agit de la conduite privée et de l'existence journalière, sont sujets à caution lorsque les affaires publiques sont en jeu. C'est pourquoi aucun homme, dans l'entourage de Marie-Antoinette, ne lui fut plus utile d'une part, plus nuisible de l'autre, ne lui rendit plus de services et ne lui causa plus de tort.
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Cette surveillance de chaque minute dont il avait reçu la charge, Mercy lui-même, dans une lettre à l'Impératrice, en dévoile tout le mécanisme : « Je me suis assuré, dit-il, de trois personnes du service en sous-ordre de madame l'archiduchesse ; c'est une de ses femmes et deux garçons de chambre, qui me rendent un compte exact de ce qui se passe dans l'intérieur. Je suis informé jour par jour des conversations de l'archiduchesse avec l'abbé de Vermond, auquel elle ne cache rien. J'apprends, par la marquise de Durfort, jusqu'au moindre propos de ce qui se dit chez Mesdames ; et j'ai plus de monde et de moyens encore à savoir ce qui se passe chez le Roi, quand madame la Dauphine s'y trouve. A cela je joins mes propres observations; de façon qu'il n'est pas d'heure dans la journée de laquelle je ne fusse en état de rendre compte sur ce que madame l'archiduchesse peut avoir dit, ou fait, ou entendu. » Cet espionnage — il n'est pas d'autre mot — s'étend aux plus infimes détails. Mercy est informé non seulement des actions, mais des gestes de la Dauphine, de tout ce qui concerne ou sa toilette ou sa santé ; il sait qu'elle a mangé trop de friandises au souper, qu'elle est rebelle aux corsets trop rigides et qu'elle néglige parfois de se laver les dents. Tout cela est dans ses dépêches, tout cela est transmis à la Cour impériale. Marie-Thérèse, au fond de son palais viennois, est plus exactement renseignée sur sa
fille que ceux qui, à Versailles, vivent auprès d'elle, dans son intimité.
Ces minutieux rapports, en apparence inoffensifs, entraînent pourtant de fâcheuses conséquences. Les choses qu'on voit de loin perdent leurs proportions réelles et les paroles écrites prennent une importance excessive. Marie- Thérèse, quotidiennement fouettée par les missives de Mercy-Argenteau, s'exagère, grossit de bonne foi les peccadilles de Marie-Antoinette, se croit tenue à s'ingérer dans tous les détails de sa vie. Ses lettres, depuis l'arrivée en France de la Dauphine, ne sont qu'un long sermon, où les leçons alternent avec les réprimandes, des réprimandes quelquefois assez dures. Les griefs de Mercy et de l'Impératrice portent essentiellement sur les points que voici : la Dauphine est frivole, paresseuse, insouciante, encline à se moquer des gens, à les blesser par ses propos ou ses chuchotements ironiques ; notamment elle est peu gracieuse pour ses compatriotes de passage à Versailles et ne se montre pas, comme écrit sa mère, « bonne Allemande ». Enfin, elle a des goûts puérils, peu dignes de son rang; Mercy rapporte avec indignation qu'elle aime à jouer avec les deux enfants d'une de ses femmes de chambre, enfants « bruyants, malpropres », qui « gâtent ses beaux habits, déchirent et cassent les meubles, et mettent le plus grand désordre dans l'arrangement des appartements ». Sur quoi l'Impératrice
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accuse rudement sa fille de « honteuses complaisances », et censure avec âpreté ses plaisirs dégradants, « ses courses sur des ânes avec des enfants et des chiens », qui la rendront à la longue, assure-t-elle, « entièrement ridicule, ni aimée, ni estimée ! »
Est-il nécessaire d'observer combien est poussé au noir ce tableau? Les lettres de Vermond, et d'autres témoignages non moins dignes de foi, remettent les choses au point. Oui, à Versailles comme à Vienne autrefois, Marie-Antoinette est futile et portée aux enfantillages ; elle secoue volontiers le joug de l'étiquette ; elle rit imprudemment des choses qui lui paraissent plaisantes et juge trop aisément les gens d'après leur extérieur. « La tournure chez les hommes, la figure chez les femmes, dit le comte de La Marck, ne lui étaient pas indifférentes ; elle riait et se moquait de tout ce qui était laid et maussade. » Et comme, pour Je malheur des princes, dès qu'on leur connaît un défaut, c'est ce défaut qu'on flatte de préférence, les amis de la jeune princesse exploiteront cette faiblesse, chercheront à la divertir aux dépens du prochain, lui attireront ainsi certaines inimitiés dangereuses. Mais ces imperfections, après tout bien légères, se rachètent par des qualités foncièrement estimables. La Dauphine est bonne et humaine, compatissante aux maux d'autrui; elle a l'àme généreuse et le cœur bien placé ; elle est franche et loyale, « ingénue »
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même, reconnaît Mercy-Argenteau. Sitôt qu'on lai fait voir ses torts, elle en convient et promet (le se corriger, « J'admire tous les jours, dit Vermond, sa douceur et, j'ose dire, sa docilité. » Cette bonne volonté, il est vrai, n'a guère d'effet durable, et elle retombe promptement, par légèreté d'humeur, dans les mêmes fautes qu'auparavant, quitte à s'en repentir encore. Enfin, on note avec raison, en cette période de sa jeunesse, ses instincts de pudeur, de décence et de modestie, qu'elle pousse jusqu'au scrupule. « Elle se baignait, rapporte une femme de son service, revêtue d'une longue robe de flanelle, boutonnée jusqu'au col, et, tandis que ses deux baigneuses l'aidaient à sortir du bain, elle exigeait que l'on tînt devant elle un drap assez élevé pour empêcher ses femmes de l'apercevoir. »
Sur une nature délicate et sensible, les reproches excessifs, souvent injustes, de l'Impératrice ne pouvaient que produire un résultat funeste. La Dauphine se persuade bientôt qu'elle n'est pas aimée de sa mère et qu'elle sera, selon son expression, « traitée comme une enfant jusqu'à trente ans et plus ». Dans les réponses qu'elle lui adresse, à travers les formules d'usage et les assurances de respect, perce l'irritation qui fermente en son âme et qui annule l'effet des conseils maternels. Tantôt elle se défend avec vivacité, tantôt, et plus souvent, elle élude les questions, elle use d'échappatoires, écrit des
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lettres tous les jours plus brèves, plus vagues, plus vides de confidences. L'Impératrice le remarque, s'offense, se plaint de cette froideur ; c'est pour elle un grief de plus. Avec son entourage, avec Vermond surtout, la Dauphine s'épanche, se regimbe avec plus de hardiesse. « Voyez, monsieur l'abbé, dit-elle en lui montrant les gronderies maternelles, si on voyait cela, cela me ferait un bel honneur ! » Elle lui lit, certain jour, une lettre où Marie-Thérèse la reprend sur le peu de goût qu'elle témoigne pour les lectures sérieuses et termine par cette phrase : « Les bonnes lectures vous sont plus nécessaires qu'à toute autre, parce que vous n'aimez ni la danse, ni la musique, ni le dessin. — Elle me ferait passer pour un animal ! » s'écrie-t-elle d'un ton courroucé. « Ma charmante princesse était piquée », contie l'abbé de Vermond à Mercy.
C'est en vain que l'abbé et le prince de Kaunitz s'efforcent à calmer le zèle vertueux de l'Impératrice, l'assurent qu'elle fait fausse route et qu'elle n'obtiendra rien par ses incessantes remontrances. « Je suis persuadé, insinue timidement Vermond, que, si Sa Majesté veut bien compatir à la faiblesse de l'âge et accoutumer sa fille à la regarder comme son amie, elle en aura toute satisfaction. » Quant à Kaunitz, en homme d'État pratique, il ne s'attarde pas longtemps à prêcher sa souveraine. Il l'engage simplement à ne plus « tant perdre ses peines à chapitrer sa fille », ce qui,
dit-il, (( ne sert à rien et pourrait la fâcher ». Qu'elle tâche seulement à « tirer parti d'elle pour le bien de l'Empire », et il la tiendra quitte du reste. Tous deux, d'ailleurs, échouent dans leurs avis. L'Impératrice continue à gronder tout haut et la Dauphine à se révolter en sourdine.
Ce qui peut sembler surprenant, c'est que l'archiduchesse ne soupçonne point la source des délations dont elle est la victime. L'Impératrice, après chaque réprimande, a grand soin d'affirmer qu'elle ne tient nullement ces délails de Mercy- Argenteau, mais qu'elle est renseignée par des voies mystérieuses. Et la Dauphine accepte cette version avec une candeur enfantine. Aussi vitelle dans une défiance constante de tout ce qui l'entoure. «Madame la Dauphine, dit Vermond, ne croit aucun papier en sûreté chez elle. Elle craint les doubles clés, elle craint qu'on ne prenne les siennes dans ses poches pendant la nuit. Cette crainte, fondée ou non, est réellement dans son âme. »
Cette existence si' surveillée, si suspectée, tant critiquée, est pourtant innocente et transparente comme une eau claire. Nous connaissons par le menu l'emploi de chaque journée; tout se passe au grand jour; si trop souvent les heures ne sont guère utilement remplies, du moins n'est-il rien à cacher dans cette vie de parade. La Dauphine se lève à neuf heures et demie, fait sa toilette, dit ses prières, prend son déjeuner du matin, et se rend
ensuite chez ses tantes, où elle rencontre ordinairement le Roi. A onze heures, elle se coiffe ; à midi, on appelle « la chambre » et, devant tout le monde, elle met son rouge et lave ses mains. Puis, les hommes sortent, les femmes restent ; la princesse s'habille devant elles. A midi, elle entend la messe côte à côte avec le Dauphin ; après quoi, vers une heure, les deux époux dînent tète à tète, en présence d'un nombreux public, qui se presse autour de la table. Le dîner dure une demi-heure à peine, car, écrit le Dauphin, « nous mangeons fort vite tous les deux ».
Après dîner, la Dauphine peut enfin rentrer dans son appartement privé. C'est l'heure des occupations plus sérieuses ; elle lit ou elle écrit ses lettres: elle travaille aussi à l'aiguille, mais mollement, comme elle en convient : « Je fais, ditelle, une veste pour le Roi, qui ne m'amuse guère ; j'espère qu'avec la grâce de Dieu, elle sera finie dans quelques années. » Sur le coup de trois heures, nouvelle visite aux tantes, ou promenade au grand air, à pied, à cheval, en voiture, et toujours en grande compagnie. A sept heures, jeu du Roi, jusqu'à neuf heures du soir; puis le souper, avec le Dauphin et les tantes. Ensuite, la jeune princesse s'étend sur un sofa et dort jusqu'à dix heures trois quarts, en attendant Louis XV, qui apparaît d'ordinaire à cette heure. Quand le Roi vient, on veille un peu; sinon, l'on s'en va coucher vers onze heures. Tel est le train journa-
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lier de Versailles, dont le plus grand défaut est d'être peu récréatif.
Pour animer cette existence plutôt végétative, reste, il est vrai, la politique, la politique qui, pour la jeune Dauphine — comme d'ailleurs plus tard pour la Reine — se réduit presque exclusivement aux questions de personnes, n'a pour mobile et pour ressort que les antipathies, les sympathies individuelles de la princesse ou de son entourage. Le rêve secret de la Cour autrichienne, de Kaunitz, de Mercy et de l'Impératrice, était que Marie-Antoinette, en attendant de monter sur le trône, s'instruisît dans- les grandes affaires et s'exerçât à « gouverner », puisque, disait Mercy, « vu le caractère de M. le Dauphin », il était (( presque infaillible » qu'elle y fût un jour destinée. En France, etpour d'autres raisons, il se trouvait des gens pour former des vœux analogues. Le grand obstacle à ce désir était le caractère de Marie-Antoinette, son peu de goût pour les tracas, pour les choses difficiles, son manque de suite dans les idées. Aussi oppose-t-elle, tout d'abord, une résistance passive aux objurgations de Mercy. « On me tourmente, on m'inquiète, » se plaint-elle, ajoutant avec un sourire : « Je finirai peut-être tout de même par entendre la politique. » Cette répugnance ne pourra tenir, en effet, contre les assauts répétés, contre les obsessions de ceux qui la voient à toute heure et lui poussent l'épée dans les reins.
Le premier choc qui secoue sa torpeur est la chute du duc de Ghoiseul. Il l'avait, dès son arrivée, conquise et gagnée à sa cause, en lui rappelant avec adresse son rôle dans la conclusion de l'alliance, en la comblant de louanges et en se mettant à ses pieds. Après un long entretien avec elle ; « Je suis, disait-il à Mercy pour qu'il le redît en haut lieu, dans l'enthousiasme de cette jeune princesse; on n'a jamais rien vu de pareil à son âge ! Quand vous en aurez l'occasion, je vous prie de lui dire que, pour la vie et la mort, je suis à ses ordres. » Une princesse de quinze ans est sensible à de tels hommages de la part d'un vieil homme d'Etat. Aussi, quand une brusque disgrâce, à quelques mois de là, chasse du pouvoir et de la Cour l'ami de sa famille, l'anteur de son mariage, le grand artisan de l'alliance, elle est frappée du coup et le ressent comme une offense. Le renvoi de Ghoiseul est, comme chacun le sait à Versailles, l'œuvre de madame du Barry et du duc d'Aiguillon; la favorite est triomphante, et d'Aiguillon, bientôt après, remplace Ghoiseul dans le Conseil du Roi. La Dauphine sera donc, presque nécessairement, embrigadée dans le parti contraire. Les amis de Ghoiseul, selon l'expression de Moreau, la considèrent dès lors comme « un chef de faction ». Mesdames, alors puissantes sur son esprit, attisent le feu et enveniment les blessures. Une lutte s'engage, une lutte de Gour, sourde, cachée, fertile en lointaines conséquences.
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Armand de Vignerot-Duplessis, duc d'Aiguillon, arrière-petit-neveu du cardinal de Richelieu, était bien loin d'être un méprisable adversaire. Kaunitz, dans une lettre à Mercy, le définit avec justesse : « Il a de l'esprit, écrit-il, un cœur haineux et méchant; il est intrigant, adroit, grand travailleur, ennemi implacable, mais aussi ami très constant de ceux auxquels il a voué ce sentiment. )) Et, pour toutes ces raisons, le vieux ministre avisait la Dauphine qu'elle eût à ménager le nouvel homme d'Etat. Mais la modération n'est pas la vertu dominante de Marie- Antoinette, et les propos de l'entourage ont plus d'effet sur elle que les conseils du ministre autrichien. Les excitations ne manquent pas : ce sont les tantes qui viennent lui rapporter que d'Aiguillon, dans une conversation publique, l'a traitée de coquette; c'est le comte de Provence qui lui remet en cachette un mémoire où le duc est dépeint sous des couleurs atroces et où l'on engage la Dauphine à se méfier « des menées de ce monstre ». Et d'Aiguillon lui-même accroît l'antipathie naissante en se plaignant à Mercy-Argenteau des froideurs qu'il subit, de la mine rechignée qui accueille ses avances, valant ainsi à la princesse des remontrances qui l'exaspèrent. Aussi, ce qui n'était d'abord qu'aversion instinctive dégénère rapidement en hostilité violente ; d'Aiguillon est bientôt, et il restera toujours, sa hête noire. (( Elle a conçu pour lui, écrit Mercy, une horreur qui
passe toute mesure! » Lorsque madame Adélaïde, effrayée du succès de ses insinuations, s'efforce de prêcher elle-même une conduite plus prudente: « Matante, lui répond-elle sèchement, je vous conseille de ne point vous mêler dans les intrigues de M. d'Aiguillon, car c'est un mauvais sujet. » Quel fut le résultat de cette inimitié, devenue réciproque, nous aurons l'occasion de le voir par la suite.
Cette colère contre d'Aiguillon rejaillit sur la femme qui a partie liée avec lui. On a cherché bien des raisons à la rigueur extrême de Marie- Antoinette envers la comtesse du Barry, à sa résistance obstinée aux instances de l'Impératrice : pudeur de vierge à l'égard de la courtisane, dépit de jolie femme qui se voit éclipsée, dans toutes les fêtes de Cour, par une rivale indigne, fierté blessée par les discours attribués à la favorite sur « la petite rousse autrichienne », orgueil de race, enfin, qui répugne à toute concession vis-à-vis d'une femme de basse classe. Et tout cela, sans aucun-doute, entre en ligne de compte. Mais ce que la Dauphine hait plus que tout en madame du Barry, c'est l'amie officielle et la protectrice déclarée du nouveau chef du ministère. Voilà le grand grief, voilà ce qu'elle ne pardonnera jamais. 11 suffit, pour n'en point douter, de rapprocher les dates. C'est à partir du renvoi de Choiseul que s'affirme chez la princesse sa volonté bien arrêtée d'afficher son hostilité contre la favo-
rite, dût-eile mécontenter Louis XV et désobéir à sa mère.
Jusqu'alors, en effet, elle s'était contentée de témoigner quelque dédain à la maîtresse de son grand-père, un dédain tempéré par une indifférence polie. « Elle s'est trouvée deux fois à côté de moi, disait-elle à l'Impératrice; je n'ai point tâché justement à lui adresser la parole, mais, quand il le fallait, je lui ai pourtant parlé. » Soudain, cette tolérance fait place à un mépris blessant; c'est un parti pris, désormais, d'ignorer jusqu'à l'existence de madame du Barry, de ne lui point ouvrir la bouche, de ne pas même l'honorer d'un regard. La favorite n'y comprend rien et se désole de voir cette nouvelle attitude. {( Bonne personne dans le fond, » comme écrit le duc de Groy, inoffensive et sans malice, mais vaniteuse et d'âme puérile, elle ne peut digérer cet affront presque quotidien, se plaint à tout le monde, à Mercy-Argenteau, à d'Aiguillon, au Roi lui-même. Que la Dauphine lui dise un mot, un seul mot en passant, le plus insignifiant du monde, elle se déclarera satisfaite. Toute une campagne s'inaugure pour obtenir de la Dauphine une si minime condescendance.
En août 1771, une curieuse petite comédie se joue au château de Compiègne. La comtesse du Barry prend à part Mercy-Argenteau, vante son respect pour la Dauphine, conjure l'ambassadeur de désarmer la rigueur dont elle est l'objet.
Louis XV entre sur l'entrefaite et plaide luimême avec chaleur la cause de sa maîtresse. Qu'on lui accorde le traitement auquel a droit, dit-il, « toute personne présentée », il n'en demande pas davantage : « On donne, ajoute le Roi, de mauvais conseils à madame la Dauphine ; il ne faut point qu'elle les suive. » Tout ému, Mercy-Argenteau rapporte l'entretien à Marie-Antoinette et la supplie d'assouplir sa raideur. Celle-ci ne prend pas d'engagement; même, le lendemain, elle dit à l'abbé de Vermond que rien ne fera changer sa conduite. « Vous êtes donc décidée, madame, à ne pas parler? — Oui, à moins que M. de Mercy ne le veuille absolument. » Sur ce, nouvelle insistance de Mercy; enfin promesse de la Dauphine qu'elle saisira la première occasion pour adresser la parole à la favorite, en présence de l'ambassadeur. Le jour est pris pour cette solennité ; on convient de la mise en scène. A l'heure dite, Mercy-Argenteau engage un entretien avec la favorite, et la Dauphine s'approche, la mine souriante... Elle n'est plus qu'à deux pas du groupe, lorsque madame Adélaïde, qui observait la scène, élève soudain la voix : « Il est temps de s'en aller, partons, » dit-elle avec autorité. La Dauphine s'arrête court, rebrousse chemin, sort sans mot dire avec sa tante. Et « tout l'arrangement fut manqué », s'écrie Mercy au désespoir. On ne saurait imaginer la colère de l'Impératrice, quand son correspondant lui transmit ces
nouvelles. Elle ne peut s'empêcher de tancer vertement sa fille : « Quoi, un mot sur un habit, sur une bagatelle, vous coûte tant de grimaces? Vous vous êtes donc laissé entraîner dans un tel esclavage, que la raison, votre devoir même, n'ont plus la force de vous persuader! » Ce sont, de ce moment, des exhortations incessantes à « respecter le choix du roi ». — « Vous êtes la première sujette de lui, vous devez l'exemple à la Cour... Si l'on exigeait de vous des bassesses, des familiarités, ni moi, ni personne ne pourrait vous le conseiller; mais une parole indifférente, de certains regards, non pour la dame, mais pour votre grand-père, votre maître, votre bienfaiteur!... » Kaunitz intervient à son tour: « Il tombe de son haut, » assure-t-il, en voyant des hésitations quand il s'agit « d'opter entre plaire à Mesdames tantes et déplaire au Roi ! » Selon sa méthode dogmatique, il dicte à la Dauphine tout un petit discours qu'elle doit adresser à Louis XV : « Mon cher papa, le duc d'Aiguillon a dit au comte de Mercy que vous observiez en moi avec déplaisir des mouvements d'une aversion trop marquée envers des gens qui forment votre société. Faites-moi la grâce de me dire tout ce que vous voulez que je fasse, et daignez y ajouter celle d'être persuadé d'avance que vous serez exactement obéi. »
Cette insistance peut sembler surprenante. Les raisons en sont, comme on pense, plus politiques
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que familiales, et il s'agit bien moins de re&pecter les faiblesses d'un vieillard que de servir la causô de la maison d'Autriche. Mercy nous livre sans ambage le fond même de son àme : « Il serait important, écrit-il à Marie-Thérèse, que madame la Dauphine voulût bien faire à madame du Barry un accueil assez favorable pour que jy me trouve en mesure de tirer parti de cette femme, du côté de son ascendant sur le Roi et sur les ministres. » Même aveu de l'Impératrice : « H faut que ma fille cultive les bonnes grâces du Roi, qu'elle traite bien la favorite, en considération du iwen qui peut en rejaillir à nous et aux deux Cours f peut-être ralliance en dépend. » Ces finasseries, la princesse n'en a cure, et elle tient tête même à sa mère,, avec une solide fermeté : « Si vous étiez, Ini dit-elle, à portée de voir comme moi tout ce qui se passe ici, vous croiriez que cette femme et sa clique ne seraient pas contentes d'une parole, et ce serait toujours à recommencer. »
Après dix-huit mois de batailles, survient une légère accalmie. Le Jour de l'an 1772, comme la famille royale reçoit les hommages de la Cour, an moment où la farorite délile à son rang devant elle, Marie- Antoinette la regarde, et sans affectation : <( Il y a bien du monde aujourd'hui à Versailles, » lui dit-elle à haute voix. La Dauphine a parlé à madame du Barry, c'est la nouvelle du jour, l'événement de Versailles ! La comtesse est ravie, d'Aiguillon plein de louanges, Louis XV
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accueille sa petite-fille avec des effusions. Seules, Mesdames boudent et déblatèrent. Quant à l'archiduchesse, elle vient trouver Mercy : « J'ai suivi vos conseils, voilà M. le Dauphin qui rendra témoignage de ma conduite. » Le Dauphin sourit, en effet, d'un air approbateur; mais Marie-Antoinette veut préciser les choses : « J'ai parlé une fois, reprend-elle, mais je suis bien décidée à en rester là, et cette femme n'entendra plus le son de ma voix. »
La guerre reprend donc de plus belle; je n'en saurais conter ici les multiples péripéties, il suffit d'observer qu'on en vint aux grands mots. « Vous pouvez bien croire, écrit avec irrévérence la Dauphine à sa mère, que je sacrifie toujours mes préjugés et mes convenances, tant qu'on ne me propose rien contre ï honneur... » L'Impératrice relève vivement la balle : « Vous m'avez fait rire, de vous imaginer que moi et mon ministre pourrions jamais vous donner des conseils contre V honneur ! Pas même contre la moindre décence... Voyez combien les mauvais conseils ont pris sur votre esprit! » En désespoir de cause, Mercy recourt aux exemples bibliques, rappelle les enfants de Noé maudits par le Seigneur pour avoir censuré leur père. Que ce souvenir enseigne à la Dauphine qu'elle doit jeter un roile sur les faiblesses du Uoi.
Tant de menaces, ces adjurations répétées finissent par troubler la princesse. Un jour, au
retour de la messe : « J'ai bien prié, con(ie-t-eIle à Mercy, j'ai dil : Mon Dieu, si vous voulez que je parle, failes-moi parler; j'agirai suivant ce que vous voudrez bien m'inspirer. » Et Mercy réplique aussitôt que l'auguste voix de sa mère est l'interprète autorisé des volontés divines. Si bien que, peu d'instants après, voyant passer la favorite en compagnie de madame d'Aiguillon, la Dauphine dit, parlant à cette dernière, mais les regards fixés sur madame du Barry, « qu'il faisait mauvais temps, qu'on ne pourrait pas se promener dans la journée ». C'est tout ce que fournit l'inspiration d'En Haut, et depuis lors, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, elle ne se manifeste plus jamais.
Somme toute, ce long débat, sur un sujet puéril, tourne à l'honneur et au profit de Marie-Antoinette. Elle s'y est révélée plus résolue et plus indépendante qu'on ne l'espérait de son âge. A la Cour, comme dans le public, où l'on suit curieusement toutes les phases de la lutte, on admire sa ténacité, son juvénile courage. Elle représente, aux regards de la foule, la protestation silencieuse de la vertu, de l'innocence, contre le vice et le scandale, et il n'en faut pas davantage pour la nimber d'une auréole. Une popularité réelle commence à s'amasser autour de son nom.
On en eut une preuve éclatante le jour où, avec le Dauphin, elle fit enfin son entrée à Paris. Trois ans avaient coulé depuis l'époque de son mariage; elle vivait à Versailles, à la Muette, à Saint-
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Gloud, aux portes de la grande cité; jamais elle n'avait encore obtenu permission d'en franchir le seuil, sauf une nuit de printemps, où, avec son mari, elle avait assisté, masquée, au bal de l'Opéra. On sait que la méfiance à l'égard de Paris était, depuis la Fronde, comme une tradition bourbonienne. Louis XV s'y rendait très rarement, et moins encore les femmes de la famille royale. « Jamais feu la Reine, feu la Dauphine, ni vos tantes n'y ont été, » écrit l'Impératrice à Marie- Antoinette. L'usage était, toutefois, que l'héritier du trône y fît, peu de temps après son mariage, en compagnie de son épouse, une entrée solennelle. Mais, vainement, jusqu'alors, la Dauphine avait-elle invoqué cette coutume, en insinuant qu'elle aurait grand plaisir à connaître la capitale ; on avait fait la sourde oreille, ce que Mercy attribuait, avec vraisemblance, à la crainte de voir le jeune couple reçu avec trop d'enthousiasme.
Enfin, le 18 mai 1773, rassemblant son courage, la princesse s'adressait directement au Roi, et Louis XV, pris au dépourvu, répondait de bonne grâce qu'elle était libre de fixer le jour de cette solennité. Sur-le-champ, on convint d'une date, et l'entrée s'effectua le 8 du mois suivant. La joie et les transports du peuple parisien dépassèrent toutes les prévisions. Acclamations, battements de mains, toute la ville dans les rues, cris répétés de : Vive notre Dauphine/ Quelle est belle et charmante! ovations d'une foule en délire, rien ne manqua à
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celle journée, vraiment inoubliable. Lorsque la jeune princesse parut au balcon des Tuileries, elle fut presque effrayée de l'immense vague humaine qui déferlait bruyamment à ses pieds : «Mon Dieu, murmura-t-elle, que de monde! » Et le duc de Brissac répliqua galamment : « Madame, n'en déplaise à M. le Dauphin, ce sont deux cent mille amoureux de votre personne. »
Le mot n'est pas exagéré; Paris, à ce moment, était vraiment épris de Marie-Antoinette. Elle le sentit et elle en fut émue : « Ge qui m'a touchée le plus, confiait-elle à sa mère, c'est la tendresse et l'empressement de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il est accablé, était transporlédejoie de nous voir... Qu'on est heureux, dans notre état, de gagner l'amitié d'un peuple à si bon marché! Il n'y a rien de si précieux. » De retour à Versailles, son tact lui suggéra le mot qu'il fallait dire pour désarmer l'ombrageuse jalousie du Roi : « Sire, s'écria-t-elle en entrant, il faut que Votre Majesté soit fort aimée des Parisiens, car ils nous ont bien fêtés! »
De fait, comme dit le libraire Hardy, la multitude, en ce jour mémorable, avait cru voir tomber toutes les barrières qui, dès longtemps, séparaient nos princes de leur peuple, les barrières de « cette sombre et triste étiquette » qui isolait le trône et faisait du souverain une divinité de l'Olympe. C'est le même sentiment qui, après une nouvelle visite à Paris, dicte ces lignes à l'un des gazetiers
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de l'époque : « Madame la Dauphine fait prendre à son époux une très bonne habitude. Un prince qui désire être le père de ses sujets ne saurait trop se montrer au milieu de sa famille. »
Pour ce peuple de France, encore si attaché à sa vieille dynastie, pour ce peuple épris de beauté, de grâce et de jeunesse, si peu gâté, depuis un siècle et plus, par des reines invisibles, par des princesses laides ou revêches, cette blonde archiduchesse, fine, élégante, souriante, radieuse de fraîcheur et d'éclat, représente le printemps, un printemps tout fleuri et plein de douces promesses. L'aurore de temps meilleurs, l'espérance d'un avenir qui fera oublier les misères passées et présentes, c'est ce que symbolise ce joli mot qui vole sur toutes les lèvres, ce mot dont les syllabes magiques font briller tous les yeux et s'épanouir tous les visages : la Dauphvie I
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Dans l'après-midi du 27 avril 1774-, Louis XV, alors à Trianon, était saisi d'un violent malaise, frisson, fièvre et douleurs de tête. Il retournait le lendemain à Versailles. Deux jours plus tard, apparaissaient les signes de la petite vérole, et les médecins, presque aussitôt, jugeaient le Roi irrémédiablement perdu. Mesdames, bravant la contagion, restèrent au chevet de leur père. Le Dauphin, l'héritier du trône, fut au contraire, par ordre exprès du Roi, relégué à l'écart du foyer d'infection. Que ferait Marie-Antoinette? Mercy-Argenteau, consulté, suggéra qu'elle offrît de se joindre à ses tantes; le Dauphin ni le Roi ne le lui permettraient sans doute; elle aurait ainsi, sans grand risque, le bénéfice de sa bonne volonté. Ainsi fut fait: tout se passa comme
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l'avait annoncé Mercy. Quand sa proposition eut été rspoussée, la Dauphine s'enferma dans ses appartements, où le Dauphin s'établit avec elle. Ils y demeurèrent conlinés tout le temps de la maladie. Les comtes de Provence et d'Artois, ainsi que leurs épouses, étaient seuls admis auprès d'eux, et l'on prenait les repas en commun. Mercy et l'abbé de Vermond reçurent également leurs entrées. Et dès cette heure, le prévoyant Mercy poussait la jeune princesse à prendre en mains le gouvernement des affaires. « Il faut écrivait- il, qu'elle commence à s'emparer de l'autorité, que M. le Dauphin n'exercera jamais que d'une façon précaire. » Il conjurait l'Impératrice d'agir dans le même sens et d'engager sa lille à diriger celui qui demain dirigerait l'État.
Toutes différentes, hàtons-nous de le dire, étaient, à ce moment, les préoccupations de Marie-Antoinette. Une grande émotion l'étreignait, horreur instinctive de la mort, qui faisait son œuvre auprès d'elle, pitié pour les souffrances, les affres du vieux Roi, frayeur aussi des responsabilités qui bientôt pèseraient sur sa tête. L'càme oppressée, elle se rapprochait du Dauphin, qui, abattu, la tête baissée, répétait constamment : « Il me semble que l'univers va tomber sur moi! » Elle s'efforçait à lui rendre quelque espérance, l'encourageait, lui témoignait une sincère amitié. « Elle a tenu la conduite d'un
ange », affirmera Mercy. La Cour et le public ratifiaient à l'envi ce jugement favorable.
Quatorze jours s'écoulèrent de la sorte. Le 10 mai, vers trois heures de l'après-midi, une bougie allumée, placée à la fenêtre d'une chambre contiguë à celle où se mourait le Roi, s'éteignit subitement, signal convenu pour annoncer la fin. Au même moment, un fracas prolongé, « semblable à celui du tonnerre », ébranla les échos du château longtemps silencieux; des pas précipités résonnèrent, un instant après, dans l'antichambre de Marie-Antoinette; c'était la foule des courtisans qui désertaient en hâte le seuil du Roi défunt pour se ruer vers le nouveau maître. Alors, d'un même mouvement, Louis XVI et Marie- Antoinette se jetèrent à genoux, bouleversés et les mains tendues vers le ciel : « Mon Dieu, guidez-nous, protégez-nous, nous régnons trop jeunes! » Aussitôt relevé, le prince prit sa femme dans ses bras : « Quel fardeau! lui dit-il, mais vous m'aiderez à le supporter. » C'est le comte de Provence, spectateur de la scène, qui nous rapporte cette parole. « Simple effusion, dit-il, de sensibilité, mais que la Dauphine entendit dans le sens le plus étendu, car l'idée d'une femme-roi n'avait rien de nouveau pour elle; elle y avait été habituée à la Cour <le sa mère. » N'en déplaise au commentateur, il est à croire que Marie-Antoinette n'en pensa pas si long; tout démontre, au contraire, qu'elle était, à cette heure, loin -de
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pareils calculs. Toute à son émotion, tremblante, le mouchoir sur les yeux, elle recevait, sans les entendre, les hommages des personnes présentes, et elle donnait libre cours à ses larmes.
Le jour même, à six heures du soir, la nouvelle Cour s'installait à Ghoisy. Le règne commençait, et avec lui la vie sérieuse, les grands devoirs, les multiples difficultés. Marie-Thérèse s'en inquiétait : « Je suis bien fâchée, écrit-elle à l'un des archiducs, que le Roi et la Reine soient si neufs. Six ans de plus leur auraient convenu. y> Elle disait de même à Mercy : « La situation du Roi, des ministres, de l'Etat même, n'a rien qui me calme. Ma fille est jeune, n'a jamais eu d'application, n'en aura jamais. Je compte ses beaux jours finis. »
Ce n'était déjà plus l'avis de Marie-Antoinette. Avec son imagination mobile, la première impression passée, elle ne voyait plus désormais que les côtés brillants de sa situation nouvelle, une indépendance plus complète, la gloire de porter une couronne. Dans une lettre écrite à sa mère quatre jours après l'avènement, elle laisse naïvement éclater son intime allégresse et son optimisme confiant : « Le nouveau Roi parait avoir le cœur de ses peuples... Une cesse de travailler et de répondre de sa main aux ministres qu'il ne peut voir. Il a le goût de l'économie et le plus grand désir de rendre ses peuples heureux. t> Et elle s'écrie dans un élan d'elTusion juvénile : « Je ne
puis m'empêcher d'admirer l'aiTangement de la Providence, qui m'a choisie, moi la dernière de vos enfants, pour le plus beau royaume de l'Europe! Je sens plus que jamais ce que je dois à la tendresse de mon auguste mère, qui s'est donné tant de soins pour me procurer ce bel établissement. »
Un court post-scriptum à celte lettre, de la main de Louis XVI, est d'un ton moins lyrique. Il aurait bien besoiii, dit-il, des conseils de l'Impératrice, mais il la remercie de lui avoir accordé sa fille, « dont je suis, assure-t-il, on ne saurait plus content ». Et la jeune Reine trouve le terme un peu froid : « Vous verrez, ma chère maman, reprend-elle par la fin de sa lettre, que, quoiqu'il ait beaucoup de tendresse pour moi, il ne me gâte pas par des fadeurs ! »
Au reste, dans les premiers temps, l'entente du ménage est parfaite. La maladie de Mesdames tantes, atteintes de la petite vérole, en les éloignant de la Cour, supprimait un ferment dangereux de zizanie. « C'est un grand bonheur que la maladie de Mesdames », déclare crûment Mercy. Toute la famille royale partage ce sentiment. A Ghoisy tout d'abord, peu après à la Muette, où s'était transportée la Cour, les jeunes souverains mènent une existence simple, tranquille, modeste, l'existence d'un couple bourgeois, amicalement uni. Chaque jour, parfois tête à tête, parfois en compagnie des princes, ils font, tous deux,
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dans le Bois de Boulogne, de longues promenades à pied, « sans fusils ni hallebardes », et presque sans escorte, au mépris de toute étiquette. Ou bien la Reine s'amuse à conduire de sa main une de ces légères voitures à deux roues, récemment inventées, que l'on appelle cabriolets. Précédée d'un seul officier, elle évolue avec adresse dans la campagne verdoyante. Parfois aussi, lorsque la journée était belle, on goûtait dans le parc, on prenait du lait et des fraises, sans table, sans fauteuils, sans chaises, installés sur un banc rustique ; et les passants s'attendrissaient à cette scène idyllique. « Rien de si ravissant, s'écrie lyriquement un gazetier, que le spectacle de cette union, préférable à tout le faste d'une pompe asiatique! » Une aimable anecdote, qui nous est rapportée par le duc de Groy, caractérise ces édifiants débuts. Certain dimanche de juin, la Reine se promenait à cheval dans le Bois de Boulogne ; il faisait beau, la foule était nombreuse, et chacun, dit Groy, admirait, à travers la verdure naissante, la jeune princesse, « remplie de grâce et jolie comme le jour ». Le hasard fit qu'elle rencontra le Roi, marchant à pied, tout seul et ayant renvoyé ses gardes. Elle s'arrête, saute légèrement à terre, court vers le Roi, qui la prend dans ses bras et lui applique un baiser sonore sur le front. Le public, enchanté, applaudit avec force; l'enthousiasme se communique, et le Bois retentit de bravos, de battements de mains, qui se pro-
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longent pendant de longues minutes. < C'était, assure le bon Groy, l'une des scènes les plus touchantes qu'on ait vues. »
Parfois la familiarité touche à la gaminerie. Vers la fin du même mois de juin, Louis XVI, à peine remis de l'inoculation ordonnée par la Faculté, travaillait dans son cabinet, quand on lui annonce une « sœur grise » qui insiste pour lui parler. Il consent avec bonhomie à la recevoir ua instant. Entre aussitôt une religieuse, voilée très bas, les yeux modestement baissés : « Sire, dit-elle timidement, je viens de la part de ma communauté féliciter Votre Majesté sur l'heureux succès de son inoculation et lui demander sa bienveillance pour notre couvent, qui est dans le plus pressant besoin. » Le prince, ému, tirait déjà sa bourse, lorsque soudain la sœur éclate de rire au nez du Roi. Etonnement général, les spectateurs murmurent, beaucoup disent : « C'est une folle! » et Louis XVI crie au capitaine des gardes : « Qu'on l'arrête, mais qu'on en ail soin! » Sur quoi, le rire redouble, une voix jeune sort du voile : « Quoi! personne ne me reconnaît? » Et l'on voit apparaître, sous le voile enlin relevé, un visage radieux, épanoui, le frais visago de Marie-Antoinette.
On colportait ces menus épisodes, et l'on citait quelques propos heureux. Telles les paroles quo la Reine adressait à M. de Pontécoulant, major général des gardes du corps, avec lequel, étant
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I>auphine, elle avait eu maille à partir pour un détail de son service. L'apercevant debout à la portière de son carrosse, elle l'abordait familièrement :. (( Nous avons eu l'un et l'autre des vivacités, disait-elle avec un sourire. Les vôtres sont oubliées; je vous prie d'oublier les miennes. » On contait également de quelle manière gentille elle avait refusé le bénélice d'un impôt assez onéreux, qu'on prélevait à chaque avènement, et que l'on appelait le droit de ceinture de la Reine : ({ Qu'en ai-je besoin? dit-elle. On ne porte plus de ceinture. » Le geste et le mot firent fortune. Chacun approuvait également une autre louable initiative, qui révolutionnait la Cour : l'institution des « petits soupers de société »y présidés par la Reine. Naguère, Louis XV avait mis à la mode les soupers d'hommes, d'où étaient exclues les princesses, et de regrettables désordres avaient suivi cette exclusion. A ce fâcheux usage Marie-Antoinette substitua des soupers familiaux, où elle était auprès du Roi et où elle invitait princes et princesses du sang, avec quelques intimes. De vieux courtisans murmurèrent, Mesdames tantes jetèrent les hauts cris; mais la Reine insista, tint bon, et l'institution prévalut, pour le plus grand profit de l'entente conjugale et de la décence de la Cour.
Tout ce début de règne est réellement irréprochable et Marie-Antoinette s'y montre sous son meilleur jour. Elle fait les plus loyaux efforts
pour vaincre ses défauts, et elle s'attache à conquérir le cœur de ses sujets. « Je ferai le moins de fautes que je pourrai », avait-elle dit àMercy- Argenteau. Elle écrivait en même temps à sa mère : « Je désire et espère me corriger peu à peu el, sans jamais me mêler d'intrigues, me mettre en état de répondre à la confiance de mon cher mari. » Fidèle à ces promesses, elle s'applique à être économe, simple dans sa toilette, à refréner sa vivacité prime-sautière, à secouer même son indolence pour se plier, de temps à autre, à quelques réflexions sur les affaires sérieuses. Elle est aussi plus attentive à plaire à son mari, plus indulgente à ses travers ; elle rend plus de justice à ses grandes qualités. Louis XVI, de son côté, touché de cette bonne volonté sincère, se montre plus galant, adoucit ses manières bourrues. En lui faisant cadeau du petit Trianon pour son usage particulier, il trouve, pour rehausser ce don, une tournure délicate : « Ce lieu, déclare-t-il à sa femme, a toujours été le séjour des favorites des rois ; ce doit donc être le vôtre. » Et Marie-Antoinette inaugure sa propriété en y offrant un élégant dîner au Roi et à toute la famille royale. C'est comme une seconde lune de miel, qui fait oublier la première. La Reine est fière de ses progrès, et elle s'en vante ingénument auprès de son mentor, l'ambassadeur d'Autriche : « Convenez, dit-elle, que je- me suis réformée sur bien des points 1 »
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Elle a gagné également au physique. La fillette un peu grêle, aux formes encore incertaines, s'est singulièrement développée depuis le temps de son mariage. Elle agrandi d'une manière appréciable ; le buste est plein et arrondi; les bras, les mains sont d'un galbe parfait. Elle marche bien, avec une souple aisance, le plus souvent d'un pas ferme et pressé, parfois aussi, dit un contemporain, (( d'une allure molle et balancée » qui charme par sa grâce, sans qu'y perde rien le respect. Cette dignité, cette noblesse de maintien, qu'elle conserve au milieu du plus familier abandon, sont un des traits qui la caractérisent. Naturellement, et par instinct, elle reste toujours reine de France, même quand elle ne prétend qu'à être une jolie femme. < On n'a jamais fait la révérence avec plus de grâce, assure un homme qui l'a connue de près, saluant dix personnes en se ployant une seule fois, et, de la tête et du regard, donnant à chacun ce qui lui revient. »
A monter sur le trône, elle a acquis plus d'assurance. Son excellente mémoire fait qu'elle retient les noms et les visages ; elle reconnaît à première vue les gens qu'on lui a présentés, don précieux pour les princes et qui les fait aimer autant que des bienfaits. Dans cette conquête des cœurs, elle est servie par sa facilité d'humeur et son désir de plaire. Elle trouve, sans les chercher, des expressions qui ne sont peut-être qu'aimables, mais qui, en passant par sa bouche,
prennent quelque chose d'enchanteur. Sans avoir un grand fonds de gaieté personnelle, elle s'amuse et elle rit franchement des plaisanteries que l'on fait autoar d'elle, des historiettes qu'on lui raconte, voire des petites médisances, pourvu q u'elles soient un peu gazées et présentées avec adresse. Aussi ses interlocuteurs s'attribuent-ils volontiers de l'esprit. Toutefois, quand la conversation prend un tour trop sérieux, son visage se glace malgré elle, et elle y fait vite diversion par quelques propos plus légers, ce que les plus rigides pardonnent encore à sa jeunesse.
Elle a, depuis son arrivée, appris à fond la langue française et elle la parle à peu près sans accent. On lui fera même un grief, dans son pays natal, d'avoir oublié son allemand. La chose est tellement vraie, qu'elle essaiera un jour, en prenant des leçons avec un professeur, de retrouver l'usage de sa langue maternelle; mais ce zèle durera peu et demeurera sans résultat.
Pour ces raisons diverses, par ses hautes qualités et même par ses menus défauts, Marie-Antoinette, au début, semblait tout réunir pour être populaire. Jeune et brillante, elle succédait à ces reines laides et délaissées qui, sous les règnes précédents, avaient, tout en bâillant leur vie, langui tristement sur le trône, et cette nouveauté ravissait l'imagination nationale. « Si l'on avait voulu, s'écriait un contemporain, faire une souveraine exprès pour les Français, on n'aurait pas pu mieux