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réussir. » Chose étrange, le succès lui venait, à cette heure, précisément de ce qui lui vaudra, par la suite, l'animadversion delà foule. Mais, présentement, ce succès était unanime. Partout où elle paraît, dans les rues, au théâtre, à la ville et dans les campagnes, on l'applaudit et on l'acclame, avec des transports d'enthousiasme. L'Impératrice n'exagère pas, lorsqu'elle déclare dans une lettre à sa tille: « Tout est en extase, on est fou de vous autres ; on se promet le plus grand bonheur; vous faites revivre une nation aux abois. » Les moins bienveillants, à la Cour, ne trouvent guère à reprendre que cet aimable tort dont corrigent les années: « C'est le règne de la jeunesse, soupire la comtesse de Boufflers. Ils croient que l'on radote, quand on a passé trente ans ! »
L'ombre au tableau, dès lors, c'était l'entourage de famille, les beaux-frères, les belles-sœurs, les tantes et la plupart des princes et des princesses du sang. En aucun temps, dans aucune Cour, il ne se vit jamais de parents plus fâcheux. L'aîné des frères du Roi, Monsieur, comte de Provence, était, à cette époque, bien différent de l'homme que sera plus tard Louis XVIII, assagi par la vie et ennobli par le malheur. Plus jeune d'une année que Louis XVI, encore plus lourd que lui et de plus forte corpulence, mais d'une intelligence plus fine et plus déliée, il gâtait tous ses dons d'esprit par un caractère faux, sournois, dissimulé, une basse avidité, une ambition jalouse
qui, pour se satisfaire, ne reculait devant nul moyen détourné. « 11 emploie pour faire ses affaires et avoir de l'argent, dit Marie-Antoinette, de petites intrigues dont un particulier honnête rougirait. » A la mort de Louis XV, on avait découvert, parmi les papiers du feu Roi, des lettres du comte de Provence, où il parlait à son grandpère, dans le particulier, en des termes qui démentaient tout ce qu'il disait en public, et où son double jeu éclatait ainsi au grand jour. Louis XVI et Marie-Antoinette en furent profondément blessés. A quelque temps de là, certain soir que les princes, dans l'intimité la plus stricte, jouaient une scène de Tartuffe, dont Monsieur remplissait le rôle : « Gela a été rendu . à merveille, dit Louis XVI à haute voix, tous les personnages y étaient dans leur naturel! »
L'antipathie de Marie-Antoinette à l'égard du comte de Provence, plus discrète, était non moins vive. Elle marqua constamment à ce dangereux beau-frère une suspicion trop justifiée, dont ce dernier, bien des années plus tard, se plaindra en ces termes : « Longtemps assez mal avec elle, son ami dans les derniers temps, mais jamais dans la classe de ceux qui possédaient sa faveur, elle me disait beaucoup de choses, et ne me consultait jamais. » La Reine a confirmé cette appréciation dans ce billet adressé à sa mère : « Il a imaginé de chercher l'intimité et, pour s'y introduire, il m'a écrit; c'est son expédient ordinaire... Il y a
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dans cette lettre beaucoup de phrases, de bassesse et de fausseté. Malgré cela, j'ai cru devoir en paraître la dupe et croire à tout ce qu'il disait. Depuis, nous continuons à être sur le ton de l'amitié et de la cordialité. A dire vrai, je crois qu'elle n'est pas plus sincère d'un côté que de l'autre. »
Il est à regretter qu'elle n'ait pas eu les mêmes défiances à l'égard de son jeune beau-frère, le comte d'Artois. Celui-ci, il est vrai, avait une plus séduisante apparence, une tournure leste et dégagée, un visage agréable, que déparait seulement la bouche continuellement ouverte, d'où une certaine expression de niaiserie. Enjoué, galant, hardi avec les femmes, il avait eu de bonne heure des succès, dont il se vantait volontiers. Mais ces avantages extérieurs étaient tristement compensés par une âme médiocre et vulgaire, un jugement faux et un esprit brouillon, une brutalité de propos poussée jusqu'au cynisme, une profonde ignorance et une intelligence bornée, qu'aggravaient sa confiance en soi et son imperturbable aplomb. Dans la conversation, il avait le plus mauvaise ton, ne parlant que de femmes tarées et de fêtes libertines. Pour toute littérature, il savait par cœur la Pucelle, dont il récitait des morceaux. Il vivait comme il discourait, passant ses jours et ses nuits en débauches, joueur à l'excès, constamment endetté, escorté d'un ramas de libertins, de faméliques, qui le flattaient, le
grugeaient, l'exploitaient, compromettaient son nom en de louches aventures.
Avec tous ces défauts, il amusait la Reine. Du même âge qu'elle, aimant comme elle le monde et les plaisirs mondains, il savait la distraire, par ses boutades et ses folies, du souci des affaires et des ennuis de l'étiquette. On les voyait souvent se promenant tête à tête, à pied, à cheval, en voiture, riant, chuchotant, se parlant à l'oreille. Cette intimité affichée, assurément bien innocente, impatientait Mercy, faisait gronder l'Impératrice. Devant les remontrances, la princesse protestait, se défendait de tout engouement excessif, affirmait qu'elle y voyait clair. « Il est vrai, disait-elle, que le comte d'Artois est turbulent et n'a pas toujours la convenance qu'il faudrait; mais ma chère maman peut être assurée que je sais l'arrêter dès qu'il commence des polissonneries, et loin de me prêter à des familiarités, je lui ai fait plus d'une fois des leçons mortifiantes. »
Ces paroles sont sincères; elle sait, au fond, ce que vaut son beau-frère ; elle reconnaît ses défauts et ses vices; elle n'a pour lui aucune estime, pas même de réelle affection. Après un séjour en commun : « Je suis convaincue, écrit-elle, que, si j'avais à choisir un mari entre les trois frères, je préférerais encore celui que le Ciel m'a donné. » Lorsqu'en 1776 le comte d'Artois fait une grave maladie, on constate avec étonnement l'indifférence
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de Marie- Amloinetle; iateiTOgée par Mercy-Argent©au, elle lui awais en toute francliise que, « liée avee le prince par le simple aiDausement, toute amitié pour lui cesse avec ce même amusement », et qu'il n'a « aucune qualité qui puisse lui concilier son cœur ». 11 n'en est pas moins avéré qu'à l'ordinaire elle recherche sa société, le laisse organiser pour elle les parties et les fêtes, s'abandonne trop souvent, à sa suite et par ses conseils, à des inconséquences qui nurront vite à sa réputation.
Le premier prince du sang, le duc de Chartres, plus tard duc d'Orléans, plus tard encore Philippe-Égalité, avait du moins sur ses cousins l'avantage d'être pour la Reine un ennemi déclaré. Au commencement, sans doute, il avait essayé d'entrer dans ses bonnes grâces, donnant en son honneur des bals, des courses de chevaux, cherchant par ce moyen à flatter son goût du plaisir; mais rien n'avait pu triompher de la répulsion instinctive qu'elle éprouvait pour ce prince dissolu, cynique, livré aux pires intrigants du royaume. Quelques paroles piquantes, dites ou répétées par la Reine, revenues aux oreilles du prince, le refus, qu'il lui attribuait, dutitre auquel il aspirait de Grand amiral de France, les continuelles inritations de ses compagnons de débauches, tout cela le jettera bientôt dans une opposition ouverte, fera de lui le chef, tout au moins nominal, de la faction hostile à Marie-Antoinette,
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menant contre elle une guerre de calomnies, de diffamations, de libelles, dangereuse assurément, moins nuisible pourtant que les insinuations doucereuses, les machinations souterraines.
Ce dernier genre d'attaque est l'apanage des femmes de la famille. Nous avons vu quels sont les princes; du côté féminin, la Cour n'est guère mieux partagée. Les comtes de Provence et d'Artois, mariés à deux ans de distance aux deux filles du roi de Sardaigne, n'avaient, par cette alliance, fourni à la maison de France que de bien médiocres recrues. L'aînée, la comtesse de Provence, de tournure piètre, de figure maussade, ne rachetait ces désagréments par aucune qualité morale. Insociable et envieuse, cauteleuse et dissimulée, « elle n'est pas Piémontaise pour rien », écrivait l'empereur Joseph IL Quant à sa sœur d'Artois, au dire du même témoin, « elle est laide autant qu'imbécile ». Et personne ne s'inscrit en faux contre ce jugement péremptoire. Toutes les deux, comme on pense, jalousent fort Marie-Antoinette. Elles sont jalouses comme femmes et jalouses comme princesses, et elles la dénigrent sous main, à l'envi l'une de l'autre. La première, moins bornée, lance, avec une malice grossière, des accusations venimeuses, que la cadette, en son jargon mi-français, mi-italien, répète sottement et sans y rien comprendre. Parfois aussi, poussées par leurs entours, elles osent braver la Reine en face, refusent de se plier aux devoirs
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d'étiquette. A ce propos, la chronique de Versailles enregistre une scène de famille où éclatent au plein jour ces rivalités féminines. Exaspérée par quelque manque d'égard, la Reine se plaint au comte d'Artois des procédés de ses bellessœurs : « Ces dames, dit-elle, ne me rendent pas les déférences qui me sont dues. Elles devraient se souvenir que je suis reine, et, en outre, de la maison d'Autriche, qui est la première de toutes. ■» Sur quoi, le prince se met à rire et, serrant la main de la Reine : « Ma petite sœur, dit-il, la plaisanterie s'en mêlel J'en suis enchanté, cela me prouve que la rancune ne durera pas longtemps. »
Je n'insisterai pas sur Mesdames, tantes du Roi, dont j'ai parlé précédemment. Leur ancienne influence sur Marie-Antoinette, déjà bien ébranlée, s'évanouit tout à fait du jour de l'avènement, et la Reine désire qu'on le sache. « Pour mes tantes, écrit- elle fièrement, on ne peut plus dire qu'elles me conduisent. » Elle ne perd aucune occasion de réprimer, selon son expression, « leurs prétentions et leurs petites jactances >. Celles-ci renoncent vite à la lutte. Terrées au château de Bellevue, elles affectent toutes trois de se détacher de la Cour; on ne les voit presque plus à Versailles. Mais une rancune fermente en leurs âmes ulcérées. Ce sont d'abord d'aigres critiques, des sarcasmes amers sur les toilettes, les ajustements de leur nièce, l'excentricité de sa mise.
Quand la Reine inaugure la mode des pluoaes balancées en panache air-dessus de la tète, Mesdames parlent avec risée de cet « ornement de chevaux ». Des puériles médisances, elles passent aux insinuations plus dangereuses. Toute l'existence intime de Marie-Antoinette est passée au crible à Bellevue, dénaturée avec une malveillance perfide, et les historiettes scandaleuses, colportées à voix basse, se répandent de là dans Paris, « Ce que l'une avançait, dit un contemporain, l'autre le confirmait, et la troisième rendait l'anecdote incontestable. » Ainsi en viennentelles graduellement aux calomnies atroces et aux propos terribles. C'est à Bellevue que naît l'appellation qui conduira plus tard la Reine à l'échafaud, ce sont ses tantes qui, les premières, l'ont baptisée du nom de l' Autrichienne .
Quant aux deux sœurs du Roi, mesdames Clotilde et Elisabeth, elles ne tiennent aucune place et passent inaperçues. La première, bonne, épaisse et nulle de toute façon, — le Gros Madame, comme on la nommait à la Cour — se mariera un an après l'avènement de son frère et disparaîtra de Versailles pour se confiner à Turin. L'autre, madame Elisabeth, n'est encore qu'une fillette, douce, gentille, de cœur droit, d'intelligence moyenne, de santé délicate. « C'est une charmante enfant, écrivait Marie-Antoinette, qui a de l'esprit, du caractère et beaucoup de grâce- Elle a montré, au départ de sa soeur, une sensi-
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bilité au-dessus de son âge, » D'ailleurs, vu sa jeunesse, elle est pour sa belle-sœur d'une médiocre ressource, et celle-ci, présumant à tort qu'on la mariera de bonne heure, juge inutile de nouer une intimité sans avenir; du moins, justifie-t-elle ainsi son indifférence relative : « J'avoue à ma chère maman que je crains de m'y trop attacher, sentant, pour son bonheur, et par l'exemple de mes tantes, combien il est essentiel de ne pas rester vieille fille dans ce pays-ci. »
Comme on peut en juger par ce simple aperçu, la Reine compte autour d'elle sept parentes, sept princesses, dont pas une seule n'est pour elle un appui, et dont la plupart, au contraire, constituent pour elle un danger, sept princesses dont chacune possède une nambreuse suite de femmes, au total une centaine, calculait le duc de Groy. Imagine-t-on quel foyer de caquetages, d'intrigues, de manèges souterrains! Gomme l'observe le même Groy : « Ce n'étadt pas une petite affaire, dans un temps où l'on ne regardait comme grandes que les affaires de la Cour, tandis que, pour que les choses allassent bien, il aurait falin qu'on sentît que ce devaient être les moindres, et que ce n'est pas la Cour qui fait l'État, mais qui le mange. » Phrase qui, pour le dire en pas sant, va peut-être plus loin que ne l'entendait le bon duc, et où l'on sent germer toute la Révolution française.
Dans cette multitude de parents, de parentes
et de familiers, pas un ami, pas une amie pour Marie-Antoinette. Avec cela, un mari qui n'en est pas un, bon sans doute, indulgent et d'humeur débonnaire, mais persistant à fuir craintivement ses tendresses, lui refusant les douceurs de l'amour et les consolations de la maternité. En un mot, l'isolement, l'isolement d'esprit et de cœur, cet isolement douloureux entre tous, qui est l'isolement dans la foule.
En de telles conditions, on ne s'étonnera pas de l'empressement joyeux avec lequel, après dix mois de règne, elle accueille la nouvelle de la visite d'un prince de sa famille, de son jeune frère Maximilien. Cet archiduc de dix-huit ans voyageait alors en Europe avec son gouverneur, pour parfaire son éducation. La Reine lui demanda de venir la voir à Versailles ; il accepta et il débarqua à la Muette le 7 février 1775. Son séjour dura trois semaines et ne fut heureux pour personne. Ignorant et borné, d'une gaucherie qui, disait sa mère, « lui donnait l'air d'un imbécile », l'archiduc fit sur le public français la plus déplorable impression. On répétait ses balourdises, sa réponse à Buffon, qui lui offrait un exemplaire de ses œuvres complètes : « Oh! je serais bien fâché de vous en priver. » On le dénomma l'archibéte. Quelque chose de ce discrédit rejaillissait sur Marie-Antoinette et on lui reprochait d'avoir produit un parent si malencontreux.
Un incident qui fit du bruit vint confirmer
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cette appréciation. L'archiduc voyageait sous le nom de comte de Burgau. Arguant de cet incognito, les princes français, les d'Orléans, les Gondé, les Gonti, prétendirent que Maximilien leur devait la première visite. Il refusa avec hauteur, la Reine prit pour lui fait et cause. Il y eut entre elle et les princes des explications assez vives. (( Le Roi et ses frères, dit-elle au duc d'Orléans, n'y ont pas regardé de si près. Vous avez pu remarquer que le Roi l'a traité en frère et qu'il l'a fait souper en particulier dans l'intérieur de la famille royale, honneur auquel je suppose que vous n'avez jamais prétendu... Au reste, conclutelle, mon frère sera fâché de ne pas voir les princes, mais il est pour peu de temps à Paris, il a beaucoup de choses à voir; il s'en passera. » Ces propos n'étaient pas pour arranger les choses; aussi chacun resta-t-il sur ses positions, et l'archiduc ne vit que les deux frères du Roi. Quand le comte de Provence organisa une grande fête à Versailles en l'honneur de Maximilien, les d'Orléans et les Gondé affectèrent, ce même jour, de se montrer en public dans Paris. Par représailles, la comtesse de Gossé, dame d'atours de la Reine, offrant un bal à ce même personnage, se vit forcée d'aller chez les princesses, que l'étiquette l'obligeait d'inviter, et de les avertir que, si elles y venaient, la Reine n'y assisterait pas. Toute cette guerre déplut fort à Vienne comme à Paris. « La Reine, écrit Kaunitz, aurait dû laisser
tomber cette mince affaire, sans entrer dans la contestation et sans témoigner d'humeur. »
L'archiduc partit le 2 mars, laissant la famille royale divisée, le Roi mal satisfait et Marie- Antoinette assez embarrassée. « Mon frère, crut-elle devoir assurer à sa mère, s'est fait ici la réputation de bien élevé, par sa politesse, honnêteté et attention pour tout le monde; » toutefois, reconnaît-elle, « il n'a pas si bien réussi pour les choses qu'on lui a montrées, parce qu'il a toujours été fort indifférent ». Quant à ce qu'elle appelle « la tracasserie des princes », envenimée, écritelle, par les propos de « vilaines gens », elle espère qu-e bientôt on n'en parlera plus. Le Roi pourtant, à sa prière, interdit à ses cousins de paraître à la Cour d'ici quelques semaines, et cet ostracisme excessif aviva les ressentiments. Cet incident, minime en soi, marque la première réaction contre l'engouement général dont la Reine jusqu'alors avait été l'objet; c'est vers ce temps qu'on fredonna, dans certains salons de Paris, la chanson indécente dont voici le refrain :
Petite reine de vingt ans, Vous qui traiter si mal les gens.
Vous repasserez la barrière, Lonlaire, lonlaire, loalaire.
Quoi qu'il en soit, l'histoire aurait été assez vite oubliée, si d'autres maladresses plus gTaves, survenant coup sur coup, n'en avaient prolongé l'écho. J'entends par là le renvoi et l'exil du duc
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d'Aiguillon, puis certains incidents du sacre. Il faut nous arrêter sur ces différents épisodes, dont la répercussion fat grande.
Depuis qu'elle était montée sur le trône, l'ancienne antipathie de Marie-Antoinette à l'égard du duc d'Aiguillon, ministre de la Guerre et des Affaires étrangères, s'était rallumée de plus belle, s'était manifestée de façon plus ouverte. « La Reine, remarquait Mercy-Argenteau, a oublié tout ce qui avait pu lui déplaire (quand elle était Dauphine); il n'y a que le duc et la duchesse d'Aiguillon qui soient exceptés de cette règle de bonté. » Aa cours de la présentation qui suivit l'avènement, on observa que la souveraine, affable et accueillante envei"s toutes les femmes de la Cour, n'avait pas adressé un mot à madame d'Aiguillon, avait même affecté « de la regarder sous le nez d'un air très méprisant y>. La duchesse, mortifiée, était partie dès le lendemain pour sa terre de Veretz, où, annonçaient les nouvellistes, « elle allait préparer le logement de son cher époux ». La chose se compliquait de la parenté proche du duc avec le premier ministre du Roi, le vieux comte de Maurepas, dont la femme était tante de madame d'Aiguillon. Ainsi, dès ce moment, une lutte sourde, une lutte d'influence, se dessinait entre la jeune souveraine, forte de l'amitié du Roi^ de l'ascendant qu'elle exerçait, sor lui, et le Mentor, l'homme de confiance, le guide et le conseiller de Louis XVI.
La fin de mai 1774 vit s'ouvrir une ardente campagne, la Reine pressant, harcelant son mari, pour obtenir le renvoi immédiat de celui qu'elle représentait comme son ennemi et comme son offenseur, Maurepas et son épouse défendant leur neveu, s'efforçant, tout au moins, de retarder sa chute jusqu'à l'époque du remaniement général. Entre ces deux partis, le Roi flottait, indécis, mal à l'aise, ne sachant que résoudre. Le journal de Véri le met en scène avec Maurepas, écoutant d'un air dépité l'éloge que ce dernier lui fait des talents du duc d'Aiguillon, et criant brutalement, en frappant du poing sur la table : « Eh! je le sais, qu'il fait bien, et c'est ce qui me fâche! »
Ce fut le duc lui-même qui, voyant approcher l'orage, voulut, en homme d'esprit, précipiter le dénouement. Dans l'après-midi du 2 juin, il allait au Conseil du Roi et déposait son double portefeuille, sans que Louis XVI dît un mot pour le retenir. C'était la victoire de la Reine, une victoire d'ailleurs justifiée, et qu'accueillait assez généralement l'approbation publique. Jusque-là, rien à dire. La Reine fit même preuve de douceur, n'exigeant pas que l'exil suivît le renvoi, comme il était d'usage. D'Aiguillon conservait sa charge de capitaine des chevau-légers, ce qui lui permettait de paraître à la Cour, « chose rare, dit le duc de Croy, et dont on fit honneur à Marie- Antoinette ». Le malheur fut qu'en homme vindicatif, le duc ne sut aucun gré à la Reine de sa