‹ Marie-AntoinetteChapitre 8 sur 8 · MA R I E- A X T O I N E T T E · texte numérisé non relu

MA R I E- A X T O I N E T T E

aura été enchantée de cette occasion de faire les beaux bras! » Une émigrée, la comtesse de Bombelles, écrit dans ce même temps : « Gomment la Reine se fierait-elle à M. le comte d'Artois, elle qui sait les propos infâmes que tous ses entours ont tenus sur elle et sur le Roi? » Marie-Antoinette, en effet, était instruite de ce qu'on disait d'elle, et son indignation éclate dans ces lignes adressées à Esterhazy : « J'espère que, malgré tout ce qu'on dit de moi, vous me connaissez assez pour croire à la noblesse de mon caractère et à mon courage, qui ne se démentira jamais. C'est le sentiment et l'opinion que mes amis gardent de moi qui sont nécessaires à mon cœur ; car, pour le reste des hommes, je les méprise trop pour m'en occuper. »

Ce courage dont parlait la Reine, l'heure était proche où elle en devrait faire l'emploi. L'Assemblée Constituante avait terminé sa carrière, et l'Assemblée Législative, qui venait de la remplacer, méritait le jugement sévère que portait Marie- Antoinette. — « Il n'y a aucun parti à tirer de cette assemblée, mandait-elle à Fersen. C'est un amas de scélérats, de fous et de bêtes. Le peu de gens qui y veulent l'ordre et un peu moins de mal que les autres n'y sont pas écoutés, et n'osent pas parler. » Barnave et ses amis n'en faisaient point partie. Mais ils continuaient leurs conseils et les lettres allaient leur train.

Même, c'est à cette époque que s'établirent de

secrètes entrevues entre Barnave et Marie- Antoinette. Presque dès le début de la correspondance, la Reine avait exprimé le désir de traiter oralement avec ses conseillers. — « Mille choses peuvent se dire, observait-elle, mille détails peuvent s'expliquer, qui ne peuvent s'écrire... Je crois pouvoir être utile en discutant des choses que, non pas mes connaissances — je suis loin d'en avoir, — mais mon expérience, en suivant les affaires de loin et en silence depuis dix-sept ans, peut me faire apprécier. » Tant qu'elle fut prisonnière, ce vœu fut irréalisable ; dès que, la constitution acceptée, elle retrouva un peu d'indépendance, le projet fut repris. Barnave, une première fois, se rendit aux Tuileries; mais, au moment de pénétrer par une petite porte entr'ouverte, où l'attendait madame Gampan, il se vit observé par une figure suspecte, et il continua son chemin. Il fut plus heureux par la suite, et à plusieurs reprises il rencontra la Reine, eut avec elle de confidentiels entretiens, auxquels font allusion certains passages de la correspondance. Ce commerce prit fin dans les derniers jours de l'année. A la date du 28 décembre 1791, la Reine écrit ces lignes : « Je sais que M. Barnave part ces jours-ci, et je connais les puissants motifs qui l'ont déterminé. Je compte qu'il n'oubliera pas la fin de notre conversation ».

Ces motifs, nous les connaissons, et ils sont d'ordre politique. La nouvelle assemblée tenait

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déjà tout ce qu'elle promettait. Des décrets, hâtivement volés, frappaient de mort les émigrés non rentrés au 1" janvier, punissaient cruellement les prêtres réfractaires à la Constitution civile. A ces décrets, le Roi opposait son veto; la lutte s'annonçait violente. D'autre part, les puissances, l'Autriche en tête, menaçaient d'une guerre extérieure. De toutes parts les têtes s'échauffaient, la pacification rêvée s'en allait en fumée. Suspect aux Jacobins, détesté par les émigrés, Barnave sentait son impuissance. Une seule chance lui restait : se retremper dans sa province natale, y retrouver la popularité, se faire élire à l'assemblée prochaine, où son talent lui rendrait l'influence. Il alla donc s'établir à Grenoble.

31adame Gampan raconte ses adieux à la Reine : « Je suis sûr, dit-il, de payer de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main. » La Reine lui accorda cette grâce, « les yeux baignés de pleurs ». Ils ne devaient plus se revoir.

Fidèle à ses promesses, la Reine mit hors d'atteinte, en confiant le dépôt à Fersen, toutes les lettres, tous les papiers qui eussent compromis son ami; mais Louis XVI oublia dans un de ses tiroirs une note qui révélait le périlleux mystère. Trouvée après le 10 août, cette note amena l'arrestation de Barnave, à Grenoble. II languit dix

mois en prison, fut conduit ensuite à Paris, dans une misérable charrette, suivi à pied par sa mère et sa sœur. Il comparut le 28 novembre 1793 devant le tribunal, et sa tête tomba le lendemain. La veille du jour fatal, dans une lettre à sa sœur, il s'exprimait ainsi : « Doué d'une imagination vive, j'ai cru longtemps aux chimères. Je m'en suis désabusé, et au moment de quitter la vie, les seuls biens que je regrette sont ceux de l'amitié. » Peut-être, à l'heure où il traçait ces lignes, sa pensée allait-elle vers la touchante et noble sympathie née dans le carrosse de Varennes, vers cette latte soutenue en commun, dont le souvenir honore son nom et protège sa mémoire.

Quelques semaines après le départ de Barnave, en février 1792, Fersen, arrivant de Bruxelles, débarquait à Paris, la nuit, sous un faux nom, avec un faux passe-port, déguisé sous une grosse perruque ; et le 13, à la nuit tombante, il s'intro • duisait aux Tuileries, y voyait un moment la Reine. Le lendemain, vers le soir, il était reçu de nouveau, cette fois en présence de Louis XVL Enfin, le 21, il retournait pour la troisième fois au château, prenait le thé, puis soupait avec les souverains. A minuit, il se retirait, montait dans sa voiture et regagnait Bruxelles, muni de secrètes instructions. C'est sa dernière visite à Marie-Antoinette.

En se rendant en France, le projet de Fersen, son plus ardent désir, était de préparer une éva-

sion nouvelle. Il se heurta à un refus formel. « V^u le Roi à six heures du soir, note-t-il dans son journal. Il ne veut pas partir, et il ne peut pas, à cause de l'extrême surveillance. Mais, dans le vrai, il s'en fait un scrupule, ayant si souvent promis de rester, car c'est un honnête homme. »

Ses entrevues avec la Reine la lui avaient montrée lasse, déprimée et révoltée parfois. Elle lui confia qu'elle continuait à voir les amis de Barnave, Lameth et Duport de Dutertre, qu'ils lui disaient sans cesse « qu'il n'y avait plus de remède que des troupes étrangères, que sans cela tout était perdu », que la plupart des ministres du Roi le trahissaient sous main. Elle avait perdu tout espoir de parvenir à rien par la conciliation. « Elle semble, écrit Fersen, résolue à supporter tout, plutôt que l'état où elle est. » Elle lui répéta les paroles qu'elle avait dites à Simolin, ancien ministre de Russie, chargé pour elle d'un message de l'Empereur : « Dites à l'Empereur que la nation a trop besoin du Roi et de son fils pour qu'ils aient rien à craindre. Quant à moi..., j'aime mieux courir tous les dangers possibles que de vivre plus longtemps dans l'état d'avilissement et de malheur où je suis ! »

Ces dispositions de la Reine sont confirmées par ses lettres de cette période. Elle se sent accablée par l'écrasante besogne accumulée sur ses épaules : « Je n'ai pas un moment à moi, écritelle, entre les personnes qu'il faut voir, les écri-

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tiires, et le temps que je suis avec mes enfants. » Avec cela, peu d'aide, et des difficultés partout : « Même dans notre intérieur, nous avons de grands obstacles, et de grands combats à livrer... Je ne vois que malheur dans le peu d'énergie des uns et dans la mauvaise volonté des autres. » Par instants, sa fierté blessée éclate en cris d'indignation : <( Mon Dieu, est-il possible que, née avec du caractère, et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, je sois destinée à passer ma vie dans un tel siècle et avec de tels hommes ! Mais ne croyez pas pour cela que mon courage m'abandonne. Non pour moi, mais pour mon enfant, je me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma longue et pénible carrière. » Tandis que sa main trace ces lignes, les larmes l'aveuglent soudain, et elle s'interrompt brusquement : « Je ne vois plus ce que j'écris. Adieu... »

Fersen, en s'en allant, emportait de vives inquiétudes pour la vie des souverains. « Les factieux ne cachent plus leurs projets, écrit-il à sa sœur, et à tout moment le château est menacé. Leurs Majestés ne peuvent plus sortir, ni même dormir en même temps ; elles se reposent alternativement, de façon qu'il y en ait toujours un des deux qui veille, dans l'attente de voir leurs appartements forcés par ces cannibales. » 11 dit vrai. Chaque journée, maintenant, voyait éclore les plus affreuses menaces. On fabriquait des piques, dont à l'avance on proclamait l'usage.

Sous les fenêtres des Tuileries, on agitait des bonnets rouges. Gondorcet, à souper, proposait d'enfermer Marie-Antoinette au convient et de lui enlever le Dauphin, dont il se chargeait, disait-il, de faire l'éducation. Vergniaud, à la tribune de l'Assemblée, déclarait que le Roi, mais le Roi seul, était inviolable, et qu'aucune autre tête, si haute qu'elle fût, n'échapperait au glaive de justice.

Ce fut alors, sous ces menaces directes et devant le danger de mort, que Marie-Antoinette s'avisa tout de bon*de réclamer le secours du dehors. Gomme on l'a dit, ce n'était pas « la Reine qui conspirait; c'était la mère, l'épouse, qui cherchait le salut des siens ». Jusqu'à cette heure, nous le savons, elle avait vivement combattu la politique des émigrés, l'invasion étrangère. « La Reine de France, disait amèrement Gustave III, écrit lettre sur lettre à l'Empereur pour l'empêcher d'agir... Elle préfère la sujétion et les dangers oii elle vit à la dépendance des princes ses frères, qu'elle paraît redouter. » Tout ce qu'elle demandait alors, c'est ce qu'elle désignait sous le nom de « congrès armé », une réunion d'ambassadeurs aux frontières du royaume, par exemple à Aix-la- Ghapelle, soutenue d'un corps de troupes capable de donner du poids aux délibérations. Le congrès déclarerait ne vouloir s'immiscer en rien dans le gouvernement intérieur de la France, mais il revendiquerait la liberté du Roi. Alors

celui-ci, délivré, se poserait en médiateur entre son peuple et l'étranger et, d'accord avec l'Assemblée, instituerait un régime tempéré et des lois sagement libérales.

A présent, sous le fouet de la nécessité, les scrupules s'atténuent. La Reine en vient à désirer une action plus directe, une intervention plus pressante. Telle était la mission qu'elle avait confiée à Fersen, et dont celui-ci s'acquittait, quand deux catastrophes imprévues, survenant coup sur coup, rompirent les négociations en cours. A quinze jours de distance, Léopold II succombait subitement et Gustave III était assassiné. Dans ce même temps, une rage patriotique s'emparait de toute la nation, exaspérée par les menaces des émigrés et des puissances coalisées. L'Assemblée, presque à brûle-pourpoint, déclarait la guerre à l'Autriche. « Tant mieux! » se serait écriée la Reine, à cette nouvelle. Du moins est-ce le mot qu'on lui prête. Cependant, le prince de Gondé, écrivant à son fils, émet une appréciation contraire : « La Reine est plus furieuse contre nous que jamais. Elle dit que notre politique l'a emporté sur la sienne auprès des puissances étrangères et que c'est nous qui avons fait la guerre. Il y a bien quelque chose de vrai à cela, qu'elle ne nous pardonnera pas ».

Ce qui est vrai, dans tous les cas, c'est que l'effort de Marie-Antoinette tendait à empêcher l'armée des princes de prendre une part effective

à la lutte. Elle redoutait avec raison de voir une guerre entre puissances revêtir par ce fait l'aspect d'une guerre civile, prendre le caractère d'une entreprise contre la Révolution accomplie. Mallet du Pan fut donc expédié à Goblentz pour porter les défenses du Roi. On n'en tint aucun compte, et Gondé entra en campagne. De ce jour, la partie parut irrémédiablement perdue. Les fauteurs de désordre, les professionnels de l'émeute, tenaient désormais leur prétexte, et ils allaient en user sans scrupule. Les troupes françaises, alléguaient-ils, se battent contre le neveu de la Reine, et les plus proches parents du Roi sont dans les rangs ennemis. Comment douter de la trahison de la Cour? Qui ne comprend que Marie- Antoinette aspire à « se baigner dans le sang des bons patriotes? » Les premiers échecs de nos armes vinrent encore augmenter la surexcitation. C'est la Reine, assurent les gazettes, qui a préparé la déroute et organisé la panique. « Ne vous étonnez pas, écrit à ce moment le grec Coray à un ami de Smyrne, si je vous écris quelque jour pour vous apprendre l'assassinat du malheureux Roi et de sa femme. »

Ces événements mirent fin à l'action politique de Marie-Antoinette. Elle n'avait plus dans sa main aucune arme. Nous n'assisterons donc plus au spectacle émouvant d'une femme combattant, presque seule, contre toute une nation soulevée, en vue de conserver la couronne à son his. La

lutte tragique est terminée ; il reste la poursuite, la chasse et l'hallali, prélude de la curée prochaine. Cette dernière phase est marquée par deux épisodes, par deux journées, comme on disait, la journée du 20 juin et celle du 10 août. Nous avons vu la Reine menant vaillamment la bataille ; regardons-la, maintenant, tenant la tête à la meute hurlante.

La première de ces deux journées eut pour motif, pour prétexte plutôt, le refus qu'opposait Louis XVI aux décrets violents rendus par l'Assemblée, l'un condamnant à la déportation tout prêtre insermenté, l'autre ordonnant la formation, sous les murs de Paris, d'un camp de vingt mille hommes, délégués des provinces, c'est-à-dire, en réalité, de vingt mille recrues pour l'émeute. Du jour de ce veto, les incidents se multiplient, les symptômes inquiétants s'aggravent. Même, certain jour, au jardin des Tuileries, la Reine est assaillie, poursuivie par la foule ; il faut faire appel à la garde pour protéger sa fuite. Elle ne sortit plus depuis lors. D'ailleurs, elle s'attendait à tout, préparait tout en conséquence, triant et brûlant ses papiers pour ne compromettre personne. La princesse de Lamballe, qui annonçait son arrivée, reçut d'elle ce billet : « Ne revenez pas, revenez le plus tard possible. Votre cœur serait trop navré... Cette race de tigres qui inonde le royaume jouirait bien cruellement, si elle savait ce que nous souffrons I » La princesse

revint néanmoins, mais, avant de partir, elle fit son testament.

La date du soulèvement fut fixée au 20 juin, date anniversaire de la fuite de Varennes. Tous les mouvements furent combinés avec une précision savante. Vers trois heures de l'aprèsmidi, Louis XVI, sa femme et ses enfants étaient dans la chambre du Roi, quand on apprit qu'une forte colonne d'émeutiers avait forcé les portes du château. Ils réclamaient le Roi. Louis XVI, pour leur parler, gagna la salle de l'Œil-de-bœuf, défendant aux siens de le suivre. La Reine refusa d'obéir : « Qu'on me laisse aller, criait-elle, ma place est auprès du Roi!... Qu'ai-je à craindre? dit-elle encore. D'être tuée? Autant aujourd'hui que demain. Que peuvent-ils faire de plus? » Il fallut l'entraîner de force dans l'appartement du Dauphin, d'où on la ht bientôt passer dans la salle du Conseil. On la poussa dans le fond de la pièce, derrière la table des ministres, qui servit de rempart contre la populace. En avant se massèrent les gardes nationaux fidèles. La Reine s'assit, ayant le Dauphin à sa droite et Madame Royale à sa gauche. La princesse de Lam balle se tint debout contre le dossi^er du fauteuil, sur lequel elle posait la main. Alentour, se groupèrent quelques amis dévoués. On attendit ainsi l'arrivée des factieux.

Ils entrèrent, conduits par Santerre. « Faites place, dit ce dernier aux gardes nationaux, pour

que le peuple voie la Reine. » Ce fut un affreux défilé : des milliers d'hommes, de femmes, déguenillés, les yeux fous, brandissant des piques ou des haches, invectivant contre la Reine et la menaçant de leurs armes. On agite devant elle des verges, avec cette inscription : Pour Marie- Antoinette. On lui montre une petite potence où est accroché ce placard : Marie-Antoinette à la lanterne. Silencieuse, immobile, la Reine dévorait les outrages, agitée quelquefois d'un frisson. Une seule fois elle se retourna, disant à ceux qui l'entouraient : (( C'est trop fort aussi! Cela va au delà de toute patience humaine 1 » Santerre, debout près d'elle, faisait les honneurs du spectacle : (( Regardez, disait-il, voilà la Reine, voilà le prince royal. » Parfois il donnait des leçons : « On vous égare. Madame, on vous trompe. Le peuple vous aime mieux que vous ne le pensez. » Une jeune fille, en passant, insulta l' Autrichienne : (( Pourquoi me haïssez-vous? dit la Reine. Vous ai-je fait quelque mal? — A moi, non. Mais vous faites le malheur de la nation. — Pauvre enfant, répliqua la Reine, on vous l'a dit, on vous a trompée. Quel intérêt aurais-je à faire le malheur du peuple? Jamais je ne reverrai mon pays. Je ne puis être heureuse ou malheureuse qu'en France. J'étais heureuse, quand vous m'aimiez. » A ces mots, la jeune lille pleura : « Pardonnezmoi, dit-elle. C'est que je ne vous connaissais pas ; mais je vois que vous êtes bien bonne. »

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Santerre la chassa brutalement, criant : « Celte femme est saoule ! »

Une autre femme tendit un bonnet de laine rouge. La Reine le prit, chercha à s'en coiffer. « Mets-le, lui cria-t-on, sur la tête de ton fils. » Elle obéit, craignant pour le Dauphin. Un grenadier éleva l'enfant, le montra affublé de ce inême bonnet rouge que son père, à la même minute, dans une autre salle du château, posait sur sa perruque. Sous la lourde calotte de laine, le Dauphin semblait écrasé; Santerre lui-même en eut pitié : « Enlevez ce bonnet à l'enfant, ditil à Marie-Antoinette, vous voyez bien qu'il étouffe ! » Gomme elle le remerciait, il s'approcha, dit-on, et mystérieusement, à voix basse : « Vous avez des amis bien maladroits. Madame... J'en connais qui vous serviraient mieux. » La Reine se tut, mais enregistra cette parole, qui ne fut pas sans influence sur ce qu'elle essaiera bientôt.

Vers sept heures, le supplice cessa. Le château redevint désert ; la Reine fut retrouver Louis XVL Elle éclata alors en sanglots, en cris convulsifs. « Ah ! Madame, s'écria le Roi, pourquoi faut-il que je vous aie arrachée à votre patrie pour vous associer à l'ignominie d'un tel jour ! » Elle se calma bientôt, passa dans son appartement, où la joignit la princesse de Tarente, qui fut surprise de sa sérénité : « Je n'ai jamais, écrit-elle, remarqué plus de tranquillité, plus de liberté d'esprit, un courage si froid ».

Cette même soirée, Pétion, maire de Paris, célébrait en termes pompeux le « grand avertissement » donné par le peuple à ses maîtres ; cependant que, dans son salon, devant un groupe d'admirateurs, madame Roland, commentant la (( juste leçon » infligée à la Reine, s'écriait cruellement : « Que j'aurais voulu voir sa longue humiliation ! Et combien son orgueil a dû souffrir! »

Ce n'était qu'un début. Le mois de juillet fut affreux. La populace ne quittait pas le jardin des Tuileries, insultant les souverains et chantant d'ignobles refrains contre Madame Veto. A toute heure, Marie- Antoinette s'attendait à être égorgée. Elle faisait coucher dans sa chambre un petit chien qui, pensait-elle, l'éveillerait par ses aboiements si l'on s'introduisait la nuit. Elle fit porter au Roi et revêtit elle-même une espèce de cuirasse de soie qui les protégerait du couteau. Fersen la suppliait de se cacher, en cas d'alerte, dans un caveau secret, dont il connaissait l'existence dans les sous-sols du Louvre. « Chaque jour produit une scène nouvelle, écrivait Marie-Antoinette, mais tendant toujours à la destruction du Roi et de sa famille. r>es pétitionnaires ont dit, à la barre de l'Assemblée, que, si l'on ne destituait pas le Roi, ils le massacreraient ; ils ont eu les honneurs de la séance. » Dans une lettre du l'^aoùt, tracée à l'encre sympathique : « L'arrivée d'environ six cents Marseillais augmente bien nos inquiétudes, mandait-elle à Fersen. Les assassins

rôdent continuellement autour du château. Les factieux ne prennent plus la peine de cacher le projet d'anéantir la famille royale. Dans les deux dernières assemblées nocturnes, on ne différait que sur les moyens à employer. Si on n'arrive pas, il n'y a que la Providence qui puisse sauver le Roi et sa famille ! »

Arriver, les puissances y semblaient maintenant résolues. Dans les derniers jours de juillet, leurs troupes se mettaient en mouvement. Cette entrée en campagne devait coïncider avec une proclamation collective, où l'on rendrait l'Assemblée responsable de toute violence exercée sur Louis XVI et les siens. Un manifeste, d'un ton ferme mais modéré, avait été proposé par Mallet du Pan, agent accrédité du Roi, et accepté par le duc de Brunswick, généralissime des alliés. îtiais, au dernier moment, un émigré, M. de Limon, parvint à y faire substituer un texte d'allure provocante, qui menaçait Paris d'une destruction totale, la France d'une exécution militaire, si le peuple ne se jetait, repentant, aux pieds de son roi. Le zèle affolé de Fersen obtint cette substitution déplorable, qui précipita le désastre. A cette furibonde sommation, une partie du pays ne répondit que par l'indifférence, l'autre partie par des clameurs de rage.

C'est à cette heure critique qu'il faut placer une suprême tentative de Marie-Antoinette, qu'on soupçonnait à peine jusqu'à ces derniers temps,

et qui reste encore mystérieuse, bien que des documents récents y aient jeté quelque lumière. Je veux parler de son commerce clandestin avec certains des chefs de la démagogie, Robespierre, Santerre et Danton, par l'entremise de madame de Lamballe. Le médecin de celle-ci, Saiffert, qui fut mêlé à cette histoire, a laissé le récit, malheureusement obscur et incomplet, de secrètesentrevues, où la Reine aurait essayé, avec de grosses promesses, de gagner l'appui de ces hommes et aurait un moment espéré réussir. Théodore de Lameth, dans ses mémoires dernièrement publiés, conlirme cette version et y ajoute une étrange anecdote. D'Abancourt, raconte-t-il, alors ministre de la Guerre, avait proposé à Louis XVI, en présence de la Reine, dans un conseil tenu les premiers jours d'août, de faire arrêter publiquement, au chib des Jacobins, Danton, Santerre, et leurs amis; il justifiait d'avoir les moyens de ce coup de force. L'offre fut acceptée et d'Abancourt prépara tout pour cette opération hardie. Mais Danton, ni Santerre, ne parurent au club ces jours-là, et le coup fut ainsi manqué. Incarcéré plus tard dans la prison des Carmes, Santerre confia à madame d'Aiguillon, qui le répéta à Lameth, que Marie-Antoinette, ellemême, les avait fait prévenir de ne pas se montrer au club, parce qu'ils seraient arrêtés. La Fayette rapporte également que la Reine fit interdire une revue ordonnée par lui, où il comptait

haranguer les soldats et les entraîner à l'assaut contre les Jacobins. Pétion, averti par la Reine, décommanda au dernier moment la revue. Quoi qu'il en soit, le fait certain est que Danton partit brusquement de Paris dans la première semaine d'août, pour n'y revenir que le 9. Jugeant alors la partie perdue pour le trône, il se rangea du •côté des plus forts. C'est le même homme qui dira peu après : « Je sauverai la vie au Hoi, ou je le tuerai ».

Si la Reine eut des illusions, elles tombèrent cruellement dans cette soirée du 9 août, qui entendit le glas de la monarchie séculaire. Et pourtant, ce soir-là, au marquis de Glermont-Gallerande, qui lui faisait part de ses craintes, elle répondait encore : « Est-ce que vous pouvez croire qu'ils osent venir attaquer le château? Quelle folie 1 c'est impossible. » Une heure plus tard, les écailles tombaient de ses yeux. Pendant la nuit tragique, tandis que sonnait le tocsin, que dans toutes les sections s'organisait l'assaut, et qu'aux Tuileries les derniers défenseurs se préparaient pour la lutte décisive, la Reine se montra telle qu'on la vit constamment dans les grandes circonstances, trouvant l'attitude qui convenait et les paroles qu'il fallait dire. Si elle errait souvent dans le conseil, toujours elle se relevait dans l'action. Elle adressa aux gardes nationaux des mots qui fortitièrent leurs âmes : « Messieurs, tout ce que vous avez de plus cher, vos femmes.

VOS enfants, tout dépend aujourd'hui de notre existence; notre intérêt est commun. » Puis, leur montrant le groupe de gentilshommes accourus en armes au château : « Ils sont, ditelle, nos amis les plus fidèles, lis vous obéiront. Mettez-les à l'embouchure du canon, ils vous feront voir comment on meurt pour son Roi! »

Vers six heures du matin, elle accompagna son époux dans l'espèce de revue qu'il passa de ses troupes. Elle paraissait souffrir des phrases incohérentes qu'il balbutiait d'une voix troublée. Pâle, la tête redressée, la lèvre frémissante, elle relevait, par son aspect, les fidélités défaillantes. Malheureusement, Louis XVI, craignant les manifestations hostiles, ne tarda pas à la faire remonter.

Un peu plus tard, lorsque Rœderer, dont le rôle ce jour-là fut trouble et difficilement explicable, vint engager Louis XVI à quitter les Tuileries et à chercher asile, ainsi que sa famille, au sein de l'Assemblée, il rencontra chez Marie- Antoinette une longue et farouche résistance. Elle refusa nettement de quitter le château. Elle fit appeler Glermont-Gallerande et le baron de Viomesnil : « Vous êtes deux honnêtes gens, ditelle. Donnez-moi votre parole d'honneur de me clouer aux murs de cette maison, plutôt que de souffrir que j'en sorte! » Le péril augmentant, Rœderer insista fortement : « Si vous vous opposez à cette mesure, vous répondez, Madame,

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de la vie du lioi et de celle de vos enfants. » Louis XVI prit alors la parole : « Allons, dit-il, donnons, puisqu'il le faut, cette dernière marque de notre dévouement. » La Reine, assure Lameth, ne se rendit pas à cet ordre. Elle se jeta devant la porte et, à genoux, conjura son^ mari jje prolonger la lutte et de renoncer à une fuite qui briserait la défense et livrerait les défenseurs. Son émotion à ce moment était si violente que, dit un témoin de la scène, son visage et son cou se strièrent instantanément de vergetures livides. Elle dut céder enfin. Alors, s'adressant à Rœderer: « Au moins, monsieur, reprit la Reine, vous répondez de la personne du Roi et de celle de mon fils ? — Madame, répliqua-t-il, nous répondons de mourir à vos côtés, voilà tout ce que nous pouvons garantir ».

Le déplorable exode se fit à huit heures et demie du matin. Le Roi marchait seul en avant, sa femme suivait, tenant le Dauphin par la main ; Madame Royale, madame Elisabeth, la plupart des ministres et quelques courageux amis fermaient le douloureux cortège. « Je reviendrai vous joindre », dit la Reine, en partant, à ceux qu'elle laissait au château. Louis XVI, traînant les pieds dans les allées du jardin des Tuileries, remarqua mélancoliquement : « Gomme les feuilles tombent vite cette année! » La foule était houleuse; par instants, éclataient des huées. En traversant la terrasse des Feuillants, un

homme d'une stature athlétique, en costume de sapeur, vociférait contre la Reine. « Soyez bon citoyen, criait-il à Louis XVI, chassez vos prêtres et votre femme ! » Ce même homme, un moment après, voyant le Dauphin bousculé, séparé de sa mère, et celle-ci éperdue d'angoisse, prit le jeune prince sur son épaule, fraya le chemin à la Reine et ne déposa son fardeau qu'au seuil de l'Assemblée.

La salle des délibérations était flanquée d'une sorte de réduit, étroit, grillé, destiné d'ordinaire aux scribes qui analysaient les débats ; c'était ce qu'on appelait la loge du logographe. Ce fut le séjour assigné de la famille royale. Tandis que retentissaient alentour le canon, les mousquets, les clameurs de la lutte, qu'on massacrait les troupes fidèles, que les vainqueurs ensanglantés apportaient à la barre les dépouilles des Tuileries, Louis XVI, calme, impassible, promenait une .grosse lorgnette sur les orateurs successifs. La Reine, les mains sur les genoux, paraissait étrangère à ce qui se passait. Depuis la veille au soir, ni le Roi, ni les siens, n'avaient pris autre chose que de l'eau de groseille. On leur apporta un poulet, que Louis XVI dévora; la Reine trempa seulement ses lèvres dans de l'eau glacée. Le soir venu, on les conduisit aux Feuillants, dans le logement de l'architecte. Pour lits, quelques matelas jetés sur le carreau; pour coiffure de nuit, des serviettes. On n'avait emporté ni vête-

ments, ni linge, ni argent. Un dévoué serviteur, Auguié, glissa un rouleau de louis à la Reine, puis, de crainte de refus, s'éloigna brusquement, mais la Reine le rappela : « Monsieur Auguié, lui dit-elle avec grâce, est-ce qu'on refuse à des amis? » Elle fit, un peu plus tard, parvenir ce billet à l'une des dames du palais, la princesse de Tarente : « Envoyez-moi, je vous prie, une chemise. Je ne me suis pas déshabillée depuis deux jours. Je vous embrasse de tout mon cœur )).

Les journées du 11 et du 12 se passèrent de la même façon, l'après-midi dans la petite tribune, et la nuit aux Feuillants. Ce fut en présence des souverains que fut votée la loi de déchéance. A cette minute, Louis XVI eut, assure-t-on, la mine soulagée, satisfaite, d'un homme délivré d'un grand poids ; la Reine ferma les yeux, comme sous un lourd coup de massue, puis les rouvrit et releva la tête, d'un air d'indomptable fierté. Enfin, le 13, sur les six heures du soir, d'après l'ordre de l'Assemblée, un carrosse emporta toute la famille au Temple, dans une des tours transformée en prison. Le trajet se fit à pas lents, parmi les quartiers populeux, et il dura deux heures et demie, au milieu des bravos, des trépignements de la foule. On n'arriva qu'à la nuit close. Tout, au Temple, était éclairé, comme pour un soir de fête ; cette illumination semblait une nouvelle insulte au malheur. Le souper, pré-

paré d'avance, abondant, presque délicat, fut servi pour la dernière fois conformément à l'étiquette. Le procureur de la Commune, Manuel, qui tout à l'heure à la tribune venait d'invectiver contre le Roi, se tint tout le long du repas debout derrière sa chaise, le chapeau sur la tête, mais d'un air respectueux. Pendant ce temps, les Marseillais placés en sentinelles chantaient le refrain populaire :

Madame à sa tour monte, Ne sait quand descendra...

L'entrée de Marie-Antoinette au Temple inaugure, à nos yeux, une ère de transfiguration, qui nous la rend sacrée. Nous ne sommes plus devant une reine, dont on peut discuter et critiquer les actes, mais devant une femme désarmée, devant une mère et une épouse, torturée par une bande de bourreaux en délire. En présence de son long supplice, de la manière dont elle le subira, il n'y a de place désormais que pour deux sentiments : l'admiration et la pitié.

L'enclos du Temple, outre le vaste hôtel autrefois habité par les Vendôme, par les Conti, et enfin par le comte d'Artois, comprenait une grosse tour carrée, à quatre étages, flanquée d'une autre, plus petite, qui servait jadis de logement au conservateur des Archives. C'est dans cette seconde tour que fut, provisoirement, enfermée la famille royale, tandis qu'on travaillait à aménager la plus grande. La Reine et le Dauphin occupèrent le deuxième étage, dans deux chambres assez spacieuses, séparées par un cabinet. Le Roi fut placé au-dessus, avec un corps de garde en face. Louis XVI, en entrant dans sa chambre, vit accrochées au mur des gravures libertines, provenant du temps du comte d'Artois, et il les retourna vivement, pour ne point en salir

les yeux de ses enfants. Madame Elisabeth couchait dans une cuisine ; les personnes de la suite — mesdames de Lamballe, de Tourzel et une dizaine de serviteurs — s'empilèrent comme elles purent dans des campements improvisés. Toutes les issues étaient barrées par des municipaux ou des volontaires marseillais, la surveillance étant confiée, aux termes du décret, « à la garde et aux vertus des citoyens de Paris ».

Au lendemain même de cette installation, le procureur de la Commune, Manuel, pérorant à l'Hôtel de Ville, s'exprimait en ces termes : « Il faut convenir qu'il n'y a rien de si embarrassant dans le monde qu'une famille royale et son attirail. Il est temps enfin de balayer ce cortège, d'arracher à la Reine toutes ces femmes qui l'entourent, et de les mettre en sûreté, pour les empêcher de nous nuire à l'avenir. » Encouragé par les bravos : « J'ai dit à la femme du Roi, poursuivait l'orateur, que je voulais lui donner pour son service des femmes de ma connaissance. Elle m'a répondu qu'elle n'en avait pas besoin, qu'elle et la sœur du Roi sauraient se servir réciproquement. J'ai répondu : Fort bien. Madame ; puisque vous ne voulez pas accepter de ma main des femmes pour votre service, vous n'avez quà vous servir vous-même ; vous ne serez pas embarrassée pour le choix. » Et l'auditoire de rire et d'applaudir à ces délicates facéties.

Manuel lit comme il l'avait dit. Six jours plus

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tard, le 20 août, l'ordre arriva de faire partir du Temple « toutes les personnes qui n'étaient pas de la famille Gapet ». Ce fut un nouveau sujet de tristesse. Quand le groupe des vieux serviteurs prirent congé de leurs maîtres, la Reine leur fit embrasser ses enfants et, d'une voix pleine de larmes : (( Ce n'est que de ce moment, messieurs, déclara-t-elle, que nous commençons à sentir l'horreur de notre situation. Vous l'avez adoucie par vos soins et votre dévouement. » Ils s'éloignèrent, la tête basse et le cœur serré. Plus dure encore fut la séparation d'avec la princesse de Lamballe et madame de Tourzel, que l'on conduisait à La Force. La Reine, en leur disant adieu, prit à part madame de Tourzel, lui recommanda son amie, dont elle connaissait la faiblesse et la simplicité d'esprit : « Soignez bien Lamballe, lui dit-elle. Dans toutes les occasions essentielles, prenez la parole à sa place, et évitez-lui, autant que possible, d'avoir à répondre à des questions embarrassantes. » De l'ancien personnel, il ne resta d'abord que Hue, le valet de chambre du Roi, auquel on adjoignit Gléry, valet de chambre du Dauphin. Gomme, pour le gros ouvrage, besoin était d'un homme de peine, la Gommune fit choix de Tison, ancien employé aux barrières, qui s'établit au Temple avec sa femme, tous deux, d'ailleurs, espions bien plus que domestiques.

La chambre de la Reine étant la plus spacieuse,

c'est là qu'on se tenait une bonne partie de la journée ; c'est là aussi que travaillaient le Dauphin et Madame Royale. Louis XVI enseignait au premier quelques éléments de latin, un peu d'histoire, un peu d'arithmétique, et Marie-Antoinette apprenait à sa fille la musique, le dessin, la broderie, la couture. Ces innocentes leçons rencontraient pourtant des obstacles : le Roi ayant composé pour son fils une table de Pythagore, le municipal de service comprit qu'il s'agissait de correspondre au moyen d'un système chiffré et confisqua la table ; la Reine ayant fait copier à sa fille des modèles au crayon de têtes d'après l'antique, Romulus, Tarquin et Caton, le gardien vit dans ces portraits casqués les effigies des empereurs et des rois coalisés contre la France et exigea la suppression des séditieux emblèmes. On prenait les repas dans une petite salle à manger sise au premier étage. Louis XVI y apportait son extraordinaire appétit, la Reine mangeait peu, mais lentement, pour lui laisser le temps de satisfaire sa faim, un peu gênée de cette voracité devant les yeux moqueurs d'une galerie malveillante. On descendait, vers les cinq heures du soir, dans le jardin du Temple, la Reine gardant toujours le Dauphin auprès d'elle, obsédée par la crainte qu'on ne vînt l'enlever par surprise.

Partout, et à toute heure, un commissaire de la Commune se tenait auprès des captifs, sur-

veillant leurs mouvements, leurs gestes, leurs paroles. Au début, certains de ces hommes croyaient devoir afficher leur civisme en montrant de la malveillance. La Reine demandant à l'un d'eux : « Quel quartier habitez-vous? — La patrie ! » lui répondit-il avec une emphase imbécile. Mais ce ton dura peu. Il se produisit, en effet, un phénomène que, le premier je crois, M, Le Nôtre a signalé et établi par des preuves convaincantes : les envoyés de la Commune, pour la plupart bornés, rudes, pleins de préjugés, se réjouissant d'avance à l'idée des humiliations de Capet et de l'Autrichienne, sont vite saisis, à l'aspect des détenus, d'abord d'un respect instinctif, puis d'une involontaire pitié, de confusion et de malaise devant le rôle qu'on leur fait jouer, et peu à peu ils se dérobent, ils regimbent devant la corvée, laissant la place à quelques-uns d'entre eux, presque toujours les mêmes, qui deviennent pour les prisonniers de dévoués serviteurs, certains même des amis. Ceux-là, nous les retrouverons tout à l'heure.

Par une évolution pareille, le Roi, la Reine, surtout, tout d'abord en défiance, muets, glacés devant leurs gardiens, se détendent graduellement, leur adressent la parole, en viennent enfin à une bienveillance familière, dont on cite des traits pittoresques. La Reine, un jour, descendue au jardin, s'assoit, au pied d'un arbre, près du municipal Goret, et la conversation

s'engage. Il lui raconte à sa manière une excursion qu'il fit jadis à Goucy-le-Ghàteau, les impressions qu'il en a rapportées, et la Reine, égayée de ce récit naïf, appelle Louis XVI qui, quelques pas plus loin, jouait au ballon avec son fils. On cause longtemps, et de bonne amitié, géographie, archéologie et voyages.

Une autre fois, elle montre à son geôlier quelques « papillotes de cheveux » qu'elle a coupées sur ses enfants à leurs différents âges, donne des détails sur ces menus souvenirs ; l'homme admire la finesse, la blondeur de ces boucles. Après l'exhibition, la Reine range son petit trésor, rentre en frottant ses mains d'une essence parfumée qu'elle gardait dans sa chambre et les passe en souriant devant le visage du brave homme, pour lui en faire apprécier l'odeur suave. Si ces scènes sont exceptionnelles, la détente est chose générale. Devant la bonhomie, la douceur des souverains, les plus hostiles de leurs gardiens n'osent aller au delà de la froideur, de l'indifférence silencieuse.

Cette tranquillité relative est, au reste, souvent troublée par de dramatiques épisodes. Le sort de madame de Lamballe, enfermée à La Force, préoccupait vivement la Reine. Elle la savait dénuée de tout, elle s'ingéniait à lui faire parvenir quelques vêtements, quelques objets utiles, chemises, corsets, jupons, bas de soie, « un caraco de nuit », quelques couverts d'argent, des

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tasses de porcelaine. Le 3 septembre, dans l'après-midi, on entendit un vacarme effrayant sous les murailles du Temple ; une foule hurlante battait le seuil, voulait pénétrer dans l'enclos. Un ruban tricolore, sottement tendu au travers de la porte, fut un faible rempart contre cette populace. Un groupe se rue bientôt dans la cour intérieure, sous les fenêtres de la Reine, qui faisait avec son époux une partie de tric-trac, et l'on appelle Marie-Antoinette à grands cris. Cléry se penche à la croisée, recule vivement avec horreur : il vient de voir, au bout d'une pique, une tête livide, sanglante, frisée, poudrée, parée comme pour une fête... La Reine se lève, demande ce qui se passe ; on ne lui répond pas, mais un homme entre dans la chambre : « C'est, lui dit-ii, la tête de madame de Lamballe que l'on veut vous montrer. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le peuple monte ici. » A ces mots, la Reine s'évanouit, on la porta sur un fauteuil. Elle resta longtemps insensible et ne rouvrit les yeux que pour éclater en sanglots. Onze mois plus tard, à la Conciergerie, quand on la dépouillera de ses pauvres reliques, on lui arrachera le portrait de madame de Lamballe que, depuis lors, elle portait constamment sur elle.

La Reine se remettait à peine de l'horrible secousse, qu'un nouvel émoi survenait. Le 21 septembre, la Convention, remplaçant la

Législative, abolissait la royauté. Huit jours après, le 29, un arrêté de la Commune faisait enlever à la famille royale couteaux, canifs, ciseaux, plumes, crayons et papier -, cette vexation n'était que le prélude d'une mesure plus cruelle, qui fut signifiée le même jour par la bouche du sinistre Hébert : le transfert de Louis XVI dans la grosse tour du Temple et sa séparation des siens. L'ordre s'exécuta sur l'heure et, le lendemain matin, défense fut faite au Roi d'aller, à l'heure du repas, chez sa femme. La scène fut déchirante ; la Reine et ses enfants pleurèrent, gémirent, refusèrent de manger ; l'explosion fut si violente que les municipaux faiblirent et leur permirent, jusqu'à nouvel avis, d'aller dîner dans la chambre du Roi. Sur quoi, la joie fut telle et exprimée d'une manière si touchante qu'un des spectateurs de cette scène, Simon, le trop fameux savetier, l'une des figures les plus atroces de la Révolution, en fut presque attendri : « Je crois, dit-il en grommelant, que ces femmes me feraient pleurer ! » Mais il se reprit aussitôt et, s'adressant à Marie-Antoinette : « Vous ne pleuriez point, lui dit-il, au 10 août, quand vous assassiniez le peuple? — Le peuple est bien trompé sur mes sentiments, » répliqua simplement la Reine.

La tendresse conjugale dénotée par cet épisode est l'effet du malheur supporté en commun. Il avait fallu cette épreuve pour rapprocher deux

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ùmes qu'avaient si longtemps dissociées les différences de goûts et les contrastes de natures. La souffrance, dure éducatrice, avait fait son œuvre ordinaire, adoucissant les angles, atténuant les aspérités. Elle les avait améliorés tous deux. La brusquerie, la rudesse de Louis XVI se tempéraient de mélancolie, de tristesse; son indolence s'ennoblissait de dignité sereine, et sa passivité se pafait de résignation. La Reine, de son côté, dépouillée de sa légèreté et de sa hautaine insouciance, se révélait remplie de vaillance et de force, prête à faire face au tragique de sa destinée. Elle reconnaissait aujourd'hui les qualités de ce mari, trop méconnu par elle au temps de la prospérité ; maintes de ses lettres en font foi. De même que l'affection du Roi et son indulgente bonhomie se traduiront bientôt par cette phrase de son testament, si simplement touchante : « Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi et les chagrins que je peux lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher ».

Les derniers jours d'octobre virent la famille royale tout entière réunie dans la grosse tour du Temple, et quelques semaines s'écoulèrent dans une attente anxieuse. Le 11 décembre, brusquement, le Dauphin, en train de prendre une leçon de son père, fut arraché des mains du

Roi, emmené par deux municipaux et conduit à la Reine. Celle-ci, d'abord surprise, apprit bientôt le motif de cet enlèvement. Le procès du Roi commençait; il comparaissait, ce jour même, devant la Convention. Le soir, comme elle se disposait à lui rendre visite, on lui opposa un refus. Pendant tout le cours du procès, Louis XVI ne devrait pas voir sa famille. On pourrait toutefois, lui dit-on, lui amener ses enfants ; mais ceux-ci, dans ce cas, seraient séparés de leur mère. Le Roi repoussa, comme on pense, cette condition barbare. L'isolement dura six semaines, pendant lesquelles la Reine ne reçut ni journaux, ni nouvelles du procès. Les seules informations qu'elle eut lui furent données par des serviteurs ingénieux qui cachaient de petits billets dans des pelotons de laine, jetés, comme par négligence, sous son lit. Le 20 janvier, de bon matin, des crieurs de journaux passèrent sous sa fenêtre; proclamant h haute voix la condamnation de Louis XVI, le refus de sursis, l'exécution pour le lendemain. Ce fut ainsi qu'elle apprit son prochain veuvage. ■ Le même soir, vers huit heures et demie, on vint lui annoncer qu'un ordre de la Convention l'autorisait, ainsi que sa famille, à passer un moment auprès du condamné. Elle courut chez le Roi, entra, tenant le Dauphin par la main, dans la petite salle à manger où il attendait sa venue ; Madame Royale, madame Elisabeth se précipitèrent sur ses pas. La pièce était obscure et nue.

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Pour mobilier, une table et quelques chaises de paille ; comme éclairage, un modeste quinquet ; sur la table était un verre d'eau, préparé par Louis XVI dans la crainte que la Reine ne fût prise d'une syncope. A travers la porte vitrée, on voyait des municipaux, qui, groupés sur le seuil, assistaient à la scène. Louis XVI était vêtu de brun, avec une culotte grise, les cheveux légèrement poudrés et noués en catogan ; la Reine était en mousseline blanche, avec un fichu de linon et un bonnet de même étofTe, laissant passer quelques mèches blanches. Il y eut tout d'abord un long et étroit embrassement, dans un silence coupé par le bruit des sanglots. Puis on s'assit, le Roi entre sa jeune sœur et sa femme, qui entouraient ses épaules de leurs bras. Madame Royale en face de lui, et le Dauphin sur ses genoux. Ce fut alors un bruit confus de plaintes et de lamentations, un long murmure de voix étouffées par les larmes, suivi d'une causerie en sourdine. Rien de cet entretien n'est venu jusqu'à nous.

Au bout d'une heure et demie, le Roi se leva de sa chaise. La Reine, à ce moment, conjura son mari de lui permettre, ainsi qu'aux deux enfants, de rester avec lui pendant cette nuit suprême. Il refusa, disant qu'il devait avoir tout son calme, afin de se préparer à la mort. Au fond, il redoutait de mettre à une trop rude épreuve la sensibilité des siens. Au moins, insista Marie-Antoinette, il

verrait sa famille dans la matinée du lendemain, avant de marcher au supplice? « Oui, promit Louis XVI, à huit heures. — Pourquoi pas à sept heures? — Eh bien! oui, à sept heures. Adieu. » Sur ce mot, il les embrassa, les serra sur son cœur avec une tendresse déchirante, puis, s'arrachant de cette étreinte, il sortit, rentra dans sa chambre, où l'attendait son confesseur. La Reine remonta chez elle, défaillante, murmurant : « Les bourreaux! » Elle déshabilla le Dauphin, le coucha, se jeta toute vêtue sur son lit, où, dit Madame Royale, « nous l'entendîmes toute la nuit trembler de froid et de douleur ». Dès six heures, elle était sur pied, attendant qu'on la vînt chercher pour la mener auprès du Roi. Mais son attente fut vaine. Pour épargner aux êtres chers une nouvelle agonie, Louis XVI avait interdit que l'on avertît sa famille, et il chargea Gléry d'expliquer cette défense : « Dites-leur combien il m'en coûte de partir sans recevoir leur dernier embrassement. Je vous charge de leur faire mes adieux. » Il lui remit en même temps pour la Reine quelques souvenirs intimes, son anneau de mariage, un cachet, une enveloppe contenant des boucles de cheveux. Il se livra, peu d'instants après, à Santerre.

Etendue sur son Ht, en proie à des évanouissements fréquents, la Reine passa cette matinée dans une indescriptible angoisse, prêtant l'oreille au moindre bruit, tantôt complètement abattue,

tantôt se raccrochant à je ne sais quel vague espoir. Tout à coup, vers midi, elle entendit le roulement des canons rentrant dans les casernes, des cris de Vive la République et des clameurs de joie ; et elle comprit alors que tout était fini. Elle implora de ses gardiens quelques détails sur les derniers instants ; elle demanda à voir Gléry, qui avait assisté son maître. Les deux requêtes furent repoussées. Elle fut réduite à questionner le municipal de service, le sieur Goret, brave homme assez sensible, qui rapporte ainsi l'entretien : « La veuve me fit inviter à m'approcher, ce que je fis aussitôt. Elle était avec madame Elisabeth et les enfants autour d'un guéridon, tous fondant en larmes : Madame, lui dis-je d'une voix tremblante, vous avez à vous conserver pour votre famille. C'est tout ce que je pus lui dire. Elle n'interrompit ses sanglots que pour m'adresser ces paroles : Nous savo7is le malheur qui nous est arrivé ; nous en avons entendu ce matin tous les apprêts, le mouvement des hommes et des chevaux. Notre malheur est certain, et nous désirons avoir des habits de deuil. » Le municipal, tout troublé, ne répondait que par ces mots : « Hélas 1 Madame 1 Hélas ! Madame ! » Il promit cependant qu'il s'occuperait d'avoir des vêtements noirs : « Les plus simples », ajouta la Reine. Après deux jours de réflexion, cette grâce fut accordée.

De ce moment, pour éviter la vue de la chambre du Roi, devant laquelle il lui fallait passer, Marie-

Antoinette refusa de descendre au jardin du Temple. Elle se confina dans sa chambre. Quelques semaines plus tard, dans le courant de février, elle consentit à prendre l'air sur la terrasse de la grosse tour.

A sa détresse un seul adoucissement restait, le touchant dévouement de quelques hommes obscurs, attendris par cette infortune. Ils avaient nom Turgy, Toulan, Lepitre, auxquels plus tard s'adjoignit Michonis.

Turgy, autrefois employé aux cuisines de Versailles, avait pu se faire attacher au service des captifs du Temple. Il fut surtout l'agent de leurs correspondances, l'intermédiaire intelligent avec les amis du dehors. C'est lui qui introduisait les billets dans des pelotons de laine, ouïes roulait en forme de bouchons pour les carafes qu'il plaçait sur la table. 11 employait aussi un système de signaux, convenus avec les prisonniers, et il leur apprenait ainsi, sous l'œil soupçonneux des geôliers, ce qui se passait dans Paris et chez les puissances étrangères. Madame Elisabeth en avait rédigé le code : « La main au sommet de la tête, si la Convention se retirait; le pouce droit sur l'œil droit, pour indiquer un débarquement des Anglais, )) etc., etc.. Quatorze mois durant, on put poursuivre ce manège ; quatorze mois, presque quotidiennement, les détenus envoyèrent et reçurent des billets, sans être jamais découverts. Il y eut parfois des alertes, com^e ce jour où

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Tison, prenant le bouchon de papier qui coiffait la carafe, le mit en poche et l'emporta pour l'examiner à loisir ; l'anxiété fut terrible, on croyait déjà tout perdu ; mais le billet était écrit à l'encre sympathique, et Tison ne put rien surprendre.

Le rôle joué par Toulan est plus considérable. Né à Toulouse en 1761, fixé depuis son mariage à Paris, employé à titres divers dans les bureaux de la Commune, membre de la « Société des hommes révolutionnaires », il avait, comme on le voit, donné des gages éclatants de civisme. Quand, pour la première fois, le 19 septembre 1792, il fut mis de service au Temple comme commissaire de la Commune, il n'éprouvait que haine et répulsion pour Marie-Antoinette. Deux jours après, il était entièrement conquis, et sa fidélité, qui lui coûtera la vie, ne se démentira jamais. Ce Gascon Imaginatif se mit dans la cervelle qu'il devait, à tout prix, sauver les jours de la famille royale. Ce fut lui qui conçut le premier projet d'évasion et qui fut l'àme de la plupart des autres. Il s'était, pour cette tâche, associé un de ses collègues, un autre commissaire au Temple, qui lui avait été indiqué par la Reine et qui s'appelait Lepitre. Celui-ci, jadis professeur au collège de Lisieux, puis directeur d'une petite pension rue Saint-Jacques, était un garçon de trente ans, petit, gros et ventru, pédant et beau parleur, d'urne timorée et se ménageant volontiers une porte de retraite. Il était

pourtant, lui aussi, très sincèrement acquis à Marie-Antoinette et composait sur ses malheurs des romances débordantes de sensibilité. Par un stratagème ingénieux, ces deux hommes s'entendaient souvent pour être de service ensemble. Ils combinèrent de compagnie, pour sauver la Reine et les siens, un plan compliqué, romanesque, qui faillit réussir, et Toulan vint un jour le proposer à Marie-Antoinette.

Les deux conspirateurs apporteraient dans la prison les travestissements nécessaires pour déguiser toute la famille : des vêtements d'hommes avec des ceintures tricolores, pour la Reine et pour sa belle-sœur ; un costume de petit garçon destiné à Madame Royale, que l'on ferait passer pour le fils du lampiste. Quant au Dauphin, on le cacherait dans une corbeille d'osier, sous une pile de serviettes. On endormirait les Tison avec un narcotique, dont on additionnerait leur tabac à priser. Par tous ces moyens réunis, sans doute déjouerait-on la vigilance des sentinelles. La Reine, en écoutant Toulan, eut-elle grand espoir de succès ? C'était, dans tous les cas, sa seule chance de salut. Elle avait cessé de compter sur l'appui du dehors ; même victorieuse, la coalition des puissances n'aurait fait que hâter sa perte. Fersen écrivait à Mercy : « On ne peut actuellement servir la Reine quen ne faisant rien pour elle ». Elle accepta donc le projet; mais elle y mit une condition, c'est qu'on obtiendrait le

concours d'un troisième personnage, qu'elle estimait avec raison plus rassis et plus éclairé ; c'était le clievalier de Jarjayes.

Mari d'une des femmes de la Reine — et l'une des plus dévouées — Jarjayes, officier j,énéral distingué, avait, depuis le début de la crise, manifesté un zèle ardent pour la famille royale et accompli déjà plus d'une mission dangereuse. Anéanti par la mort de Louis XVI, il paraissait avoir renoncé à la lutte, quand, le 2 février, un inconnu lui apporta ces lignes, oii il reconnut, l'écriture de Marie-Antoinette : « Vous pouvez prendre conliance en l'homme qui vous parlera de ma part en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus ; depuis cinq mois, il n'a pas varié... )) Cet homme était Toulan, qui lui proposa son idée. A quelques jours de là, un second billet de la Reine introduisait Lepitre, en termes d'ailleurs moins llatteurs : « Vous verrez le nouveau personnage. Son extérieur ne prévient pas ; mais il est absolument nécessaire, et il faut l'avoir ». Jarjayes, par précaution, demanda à Toulan de l'introduire au Temple, sous quelque déguisement, afin de recueillir l'assentiment verbal de Marie-Antoinette. Ainsi fut fait. Sous les sordides vêtements de l'homme préposé aux quinquets, il entra, aperçut la Reine, échangea à voix basse quelques mots avec elle, et partit convaincu.

Dès lors, il prit la direction de l'extraordinaire

entreprise. 11 retoucha ce que le plan avait de défectueux. Ce fut lui qui fournit l'argent, qui organisa les détails de la sortie du Temple, qui prépara les relais jusqu'au Havre, qui fréta le bateau qui emmènerait les fugitifs sur le sol britannique. Tout était prêt, convenu; il ne manquait que les passeports, que Lepitre, attaché au bureau où on les délivrait, s'était chargé de procurer. C'est là ce qui fit tout échouer. Lepitre, inquiet et tremblant pour lui-même, hésitait, remettait toujours, perdait un temps précieux. Enfin, il apporta les papiers le 2 mars, et l'évasion fut résolue pour le 8 du même mois. La veille du jour fixé, sur la nouvelle d'un revers de nos armes, un mouvement révolutionnaire éclatait dans Paris, on déclarait la patrie en danger. Tous les passeports pour l'étranger furent suspendus du coup; quitter le territoire devint à peu près impossible. Peut-être — ici l'on n'a que de faibles indices — des rapports du ménage Tison, mis en éveil par quelques allées et venues, contribuèrent-ils à ces ' nouvelles rigueurs. Quoi qu'il en soit, l'occasion fut perdue. Néanmoins, Jarjayes ni Toukn ne voulaient pas désespérer. Si la fuite de quatre personnes devenait irréalisable, on pourrait en sauver une seule, de beaucoup la plus exposée ; on pourrait opérer l'évasion de la -Reine. On se passerait, celle fois, du concours de Lepitre; Toulan se chargerait de la sortie du Temple, Jarjayes de la

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sortie de France. Ils répondaient à peu près de la réussite. Tout ne dépendait donc que de l'assentiment de Marie-Antoinette. Fuir seule, abandonner ses enfants, sa belle-sœur? Elle résista longtemps, lutta contre ses deux amis. A la fin, cependant, l'insistance deToulan, celle de Madame Elisabeth, l'assurance que ceux qu'elle laisserait n'auraient point leur vie menacée, purent triompher de ses scrupules. On prit jour, on prépara tout.

La veille au soir, la Reine parut dans une agitation extrême; elle marcha dans sa chambre une partie de la nuit. Lorsque Toulan se montra le lendemain matin, la Reine alla vers lui : « Vous allez m'en vouloir, dit-elle, mais j'ai réfléchi. Mieux vaut mort que remords. » Et elle lui remit pour Jarjayes un billet, dont voici le texte : « Nous avons fa'it un beau rêve, voilà tout. Mais nous y avons beaucoup gagné, en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous trouverez toujours en moi du caractère et du courage, mais l'intérêt de mon fils est le seul qui me guide, et, quelque bonheur que j'eusse éprouvé à être hors d'ici, je ne peux consentir à me séparer de lui. Je ne jouirais de rien en laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse même pas de regrets ».

Il y eut encore, malgré tout, pendant la détention au Temple, d'autres projets de fuite, plus ou moins vagues, et sur lesquels on manque de

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données bien précises. Le plus sérieux semble celui dont M. de Batz fut l'auteur, avec deux municipaux pour complices, Gortey etMichonis. Un billet anonyme adressé à Simon fit avorter toute la combinaison : « Michonis trahira cette nuit. Veillez ». Affolement de Simon, alerte, perquisitions et enquête. On ne découvrit rien; le coup n'en fut pas moins manqué.

Dans la matinée du 30 juin, un tragique incident ébranla les nerfs de la Reine. Depuis un jour ou deux, la femme Tison manifestait une agitation violente ; elle était haletante, égarée. Ce matin-là, elle entra chez la Reine et, dès le seuil, fit un grand cri, se prosterna, les mains tendues, rampant presque sur les genoux : « Madame, Madame, criait-elle, je demande pardon à Votre Majesté !... Madame, je suis une malheureuse !... » Sur quelques bonnes paroles de Marie-Antoinette, elle redoubla de cris : « Madame, je suis la cause de votre mort et de celle de Madame Elisabeth 1 » Elle se traînait de l'une à l'autre, hurlante et terrifiante. Les municipaux, consternés, n'osaient intervenir. Enfin on l'emporta, en proie à d'affreuses convulsions. Huit hommes la maintenaient à grand'peine. Il fallut la tirer du Temple, la transférer à l'Hôtel-Dieu, où elle fut longue à se remettre. Dans un billet de la Reine à Toulan, on lit ces mots compatissants : « La femme Tison est-elle aussi folle qu'on le dit? Est-elle bien soignée? »

La Reine savait pourtant, quand elle traçait ces lignes, la cause de cette crise effrayante. Le lendemain du même jour, le Comité de Salut public, à la suite de rapports secrets, de dénonciations dont les Tison avaient leur part, ordonnait que l'enfant royal — Louis Capet, portait l'arrêté — serait séparé de sa mère, placé dans un local à part, où il serait pourvu à son éducation. La Convention ratifiait l'arrêté et le rendait exécutoire. Le 3 juillet, sur les neuf heures du soir, quelques municipaux se transportèrent au Temple. Le Dauphin était endormi; la Reine, assise près de son lit avec Madame Elisabeth, réparait ses vêtements troués; Madame Royale, tenant un livre de prières, leur faisait la lecture. Aux premiers mots du commissaire, la Reine se leva, frémissante. Lui enlever son enfant ! Il faudrait la tuer, cria-t-elle. Elle se plaça devant le lit, interdisant l'approche. Les municipaux s'avancèrent, déclarant qu'il fallait que force restât à la loi. La Reine n'écoutait rien ; tantôt pleurante, et tantôt indignée, passant des prières aiix menaces, elle défendait son fils et lui faisait un rempart de son corps. L'enfant, réveillé, sanglotait, ainsi que sa sœur et sa tante. La chambre s'emplissait de gémissements, de cris.

Cette lutte- affreuse se poursuivit une heure. Enfin, épuisée et mourante, terrorisée aussi, diton, par l'assurance que, si elle résistait davantage, sa rébellion coûterait la vie à ses enfants,

elle s'affaissa au pied du lit, laissant le champ libre aux geôliers. Elle s'efforça même, peu après, d'habiller l'enfant de ses mains, et elle lui adressa quelques paroles d'adieu. On entraîna le Dauphin terrifié. Jamais, depuis ce jour, elle ne revit son fils, sauf quelquefois, de loin, lorsqu'il allait respirer l'air sur la plate-forme de la tour. L'œil collé à la fente des planches qui bouchaient les créneaux, elle demeurait des heures entières à guetter son passage ; elle l'apercevait un instant, pâle, souffreteux, vêtu d'une carmagnole, coiffé d'un bonnet rouge... Cette vue lui révélait trop bien tout ce qu'il avait à subir.

On rapporte que le Dauphin resta deux jours couché sur le plancher, sans vouloir aucune nourriture. Le savetier Simon et sa femme, qui près de lui succédaient à sa mère, n'étaient peutêtre pas — du moins dans l'intention — aussi barbares qu'on les a présentés parfois; mais à cet enfant de neuf ans, aimé, choyé, constamment entouré, jusque dans sa prison, de soins douillets, d'attentions tendres, ces deux êtres obtus, rudes, malpropres, grossiers, n'ayant à la bouche que jurons, gros mots, obscénités, durent sembler des brutes effrayantes, « deux fauves », a dit M. Le Nôtre, et le terme n'est pas trop fort. Au physique, au moral, on sait trop ce qu'ils firent de lui!...

Du long calvaire de Marie- Antoinette, cette station-là fut sans doute la plus douloureuse.

Lorsque, le mois suivant, on vint lui signifier sa translation à la Conciergerie, pour y attendre son procès, ce prélude de la mort certaine parut, en comparaison, peu de chose.

Ce fut le 2 août, à une heure et quart du matin, que des hommes de police pénétrèrent dans la chambre où reposait la Reine, pour lui apprendre le transfert ordonné par la Convention. L'ordre devait être exécuté sur-le-champ. Depuis l'heure de midi, Hanriot, le commandant de l'armée parisienne, avait massé autour du Temple des forces imposantes ; vingt gendarmes d'escorte attendaient dans la cour. La Reine s'habilla rapidement, embrassa sa fille, sa belle-sœur, mit quelques hardes en paquet et suivit ses gardiens. En sortant de la tour, elle se heurta rudement le front contre une porte basse : « Vous êtesvous fait mal? lui dit-on. — Oh! non, rien à présent ne peut plus me faire mal ! » Le cortège arriva à la Conciergerie vers trois heures du matin. On écroua la Reine dans le cachot qu'on avait préparé. Il était occupé par le général de Gustine, qu'on délogea pour Marie-Antoinette. C'était une pièce de rez-de-chaussée, basse de plafond, humide, froide, pauvrement meublée, située à l'extrémité d'un couloir. On l'appelait la Salle du Co?îseil; c'est celle qui sert aujourd'hui de cantine à la prison de la Conciergerie. La Reine demeurait calme ; on l'eût pu croire indifférente ; pourtant une sueur d'angoisse inondait

son visage. Elle contemplait silencieusement tantôt la nudité des murs, tantôt ses deux gardiens — deux gendarmes du nom de Gilbert et Dufresne — tantôt enfin les deux femmes mises à son service, la mère du porte-clés, une octogénaire, et une jeune fille, native de Picardie, nommée Rosalie Lamorlière. Cette dernière, naïve, illettrée, se montra douce et de cœur pitoyable. L'octogénaire fut bientôt remplacée par une autre servante, la femme Harel, une poissarde grossière dont la Reine se méfia toujours.

L'existence nouvelle commença. La matinée se passait en soins de toilette, dont la Reine ne se départit jamais. Après sa mort, on trouva dans sa chambre une petite boîte de pommade en ferblanc, une boîte à poudre, une houppette de cygne. On lui avait refusé un miroir; Rosalie Lamorlière lui prêtait le sien, chaque matin. Sa coiffure était simple : les cheveux divisés en bandeaux sur le front, avec un léger nuage de poudre, noués par derrière au moyen d'un ruban et relevés en forme de chignon. La garde-robe n'était pas aussi dégarnie que l'ont dit certains historiens. On avait pu lui envoyer du Temple une sorte de petit trousseau : une quinzaine de chemises en toile fine garnie de dentelles, vingthuit mouchoirs, deux déshabillés du matin, cinq corsets, des jupons, des bas, des souliers, et autres vêtements nécessaires. La nourriture était

décente. La concierge, madame Richard, avait des talents culinaires et soignait les menus. « Tout ce que vous me donnez à manger est excellent », lui répétait souvent la Reine. D'ailleurs, les marchandes du quartier, sachant à qui étaient destinées les victuailles, fournissaient des morceaux de choix, parfois sans rémunération, a C'est pour notre Reine », disaient-elles.

L'après-midi se passait en lectures — les Voyages du capitaine Cook, les Révolutions cl Angleterre et le Voyage du jeune Anacharsis — ou bien la Reine regardait les gendarmes faire inlassablement leur partie de piquet. On lui avait retiré ses aiguilles ; elle imagina de tresser, eja se servant d'épingles, des fils arrachés à la toile qui tapissait les murs de son cachot; plus tai'd, au moyen d'un cure-dents, elle confectionnera des jarretières à l'intention de ses enfants. Telles étaient les occupations, les distractions de celle qui avait régné sur la France. Elle n'avait ni lampe, ni flambeau ; les soirées s'écoulaient dans une obscurité presque complète. Elle se déshabillait à la faible clarté d'un réverbère allumé dans la cour des femmes.

Mais le pire des supplices était l'espionnage continuel dont elle était l'objet, la vie commune avec les deux gendarmes, qui ne la perdaient pas de vue, qui assistaient à tous les détails de sa vie et qui surveillaient tous ses gestes. Ceux-ci toutefois, avec le temps, s'humanisèrent un peu, se

privant de fumer la nuit, lui apportant même quelques fleurs. Chose plus précieuse, plus périlleuse aussi, ils fermaient volontiers les yeux sur la présence de certains visiteurs qui, sous prétexte d6 curiosité, s'introduisaient dans la Conciergerie, habillés de vêtements d'emprunt. Ainsi s'explique le curieux épisode, dont l'aulhenLicité, plusieurs fois contestée, paraît désormais établie, l'entrée dans le cachot de Marie- Antoinette d'un prêtre réfractaire, disant la messe, do-nnant la communion à la Reine et à ses gendarmes.

Ce prêtre fut l'abbé Magnin, un apôtre fervent qui, vêtu en marchand d'habits et sous le nom de Monsieur Charles, vaqua régulièrement, pendant toute la Terreur, à ses fonctions sacerdotales, courant les rues, visitant les prisons, et qui mourut sous la Restauration, curé de la paroisse Saint- Germain-l'Auxerrois. Une pieuse fille, mademoiselle Fouché, liée avec les époux Richard, portiers de la Conciergerie, servit d'intermédiaire ; grâce aux susdits Richard, le prêtre, déguisé, vit la Reine à plusieurs reprises, reçut sa confession, lui apporta l'Eucharistie. Par la suite, le sieur Rault, qui remplaça Richard dans ses fonctions près de la prisonnière, eut les mêmes complaisances, consentit même, une certaine nuit, à ce que l'on célébrât la messe sur un autel improvisé, fournit les chandeliers nécessaires pour l'office. La Reine assista donc, au fond de sa prison, à une messe orthodoxe et communia

396 MARIE-AMOKNETTE

cnlre les deux gendarmes de service ce jour-là, les nommés Lamarche et Pradhomme, lesquels furent guillotinés par la suite, après l'insurrection de Prairial. Ces faits, pour le moins singuliers, sont attestés par Je récit de mademoiselle Fouché, par celui de l'abbé Magnin, qui, une trentaine d'années plus tard, en chaire, devant ses paroissiens, a proclamé solennellement la vérité de cette histoire, dont les recherches de M. Le Nôtre ont confirmé les détails.

On est moins renseigné sur l'entreprise fameuse qui se place à la même époque et qu'on appelle la Conspiration de l Œillet. La difficulté vient du nombre et de la variété des versions en présence. Je n'en dirai que ce qui paraît démontré. Le héros est connu ; c'est le chevalier de Rougeville, espèce d'aventurier, turbulent, casse-cou, sans scrupule, mais d'une bravoure à toute épreuve et dévoué jusqu'au fanatisme à la famille royale. Deux fois emprisonné pour son attitude combative, il s'était deux fois évadé. 11 n'avait maintenant qu'une pensée, sauver la tète de Marie-Antoinette, fût-ce au prix de la sienne. 11 s'aboucha avec le nommé Michonis, administrateur de police, acquis à la Reine de longue date, et il semble avéré qu'il gagna les époux Richard. Toujours est-il que, le 28 août 1793, Rougeville et Michonis entrèrent de compagnie dans la chambre où, avec la Reine, se tenaient deux gendarmes et la servante, madame Harel. Tandis

que Michonis causait avec la prisonnière, Rougeville laissa tomber près du poêle deux œillets, et, la Reine n'en ayant rien vu, il lui fit signe de les ramasser, ce qu'elle fit sans affectation.

Quelques instants après, le chevalier, Michonis et la Reine purent se retirer à l'écart derrière un paravent. Ils échangèrent quelques paroles, sur lesquelles les récits diffèrent ; voici le texte que Fersen inscrit dans son journal : « La Reine dit à Rougeville qu'il s'exposait trop. Il lui dit de prendre courage, qu'il apporterait de l'argent pour gagner les gendarmes. Elle lui dit : Je suis faible et abattue, et, mettant la main sur son cœur : Ceci ne ï est ■pas ». Ils revinrent ensuite dans la chambre, sans que cette scène rapide eût éveillé l'attention des gardiens. Les visiteurs partis, la Reine lut les billets dissimulés sous les pétales des œillets. On n'en connaît pas la teneur; ils indiquaient sans doute le détail du plan d'évasion. La Reine y voulut faire réponse, et, n'ayant ni plume ni crayon, elle se servit d'une pointe d'épingle, dont elle piqua un petit morceau de papier. En l'an 1876 un patient érudit s'est appliqué à déchiffrer ces lignes, et voici ce qu'il a pu lire : « Je suis gardée à vue. Je ne parle à personne. Je me fie à vous. Je viendrai ».

La suite est vague et embrouillée. La Reine, comme on l'a dit, se confia-t-elle au gendarme Gilbert? Ou celui-ci fut-il instruit par quelque autre moyen? Rougeville, ainsi qu'il est probable,

revint-il peu après, et y eut-il un nouvel entretien, où l'on convint des préparatifs de la fuite? Sur ces différents points plane un certain mystère. Ce qui n'est pas douteux, c'est que Gilbert rapporta l'histoire à ses chefs, que Michonis fut arrêté et guillotiné par la suite, tandis que Rougeville s'échappait, et que, dans les premiers jours de septembre, des membres de la Convention firent une enquête, interrogèrent la Reine. Elle répondit avec sang-froid, avouant seulement ce qn'elle ne pouvait nier, évitant adroitement ce qui eût compromis les gens qui s'étaient dévoués pour sa cause. L'enquête n'aboutit donc à rien de positif. Elle entraîna pourtant un redoublement de rigueurs. On enleva à. la prisonnière sa montre, ses cachets, ses bagues, tous ses bijoux. Par bonheur, on n'aperçut point un médaillon, caché dans son corset et enveloppé dans un petit gant du Dauphin, qui renfermait un portrait de son fils et une boucle de ses cheveux. On changea ses gardiens. Elle fut mise au secret, et nulle visite ne fut plus tolérée. Enfin, le 11 septembre, on la fit sortir de sa chambre et on la transporta dans un autre local, qui fut jugé plus sûr.

On montre de nos jours ce second cachot de la Reine, et il -est peu de Parisiens qui n'aient fait ce pieux pèlerinage. Mais si, selon toute apparence, la pièce que l'on visite ainsi est véritablement située sur l'emplacement ancien, l'aspect

des lieux est différent. Ce sont bien les mêmes murs, l'aménagement est autre. La chambre où fut placée la Reine servait jadis de pharmacie. Assez vaste, carrée, elle avait deux croisées, l'une donnant sur la cour des femmes et l'autre sur l'infirmerie. On grilla la première de fils de fer serrés et résistants; l'autre, qui fut alors murée, a été remplacée depuis par la porte massive et garnie d'énormes serrures qui clôt maintenant la pièce. C'est dans cette partie du cachot que se tenaient les deux gendarmes, derrière un simple paravent, qui leur permettait de tout voir. Dans ce misérable réduit, la Reine passa trente-cinq journées, les dernières de sa vie.

Un autre résultat du complot de l'Œillet fut de hâter le procès de la Reine et sa comparution devant le tribunal. Pendant assez longtemps, et même après sa translation à la Conciergerie, les chefs de la Révolution n'étaient pas bien fixés sur le sort réservé à Marie-Antoinette, et il semble que peu d'entre eux envisageassent alors la pensée de la faire mourir. Danton, entre autres, avait juré qu'il lui sauverait la vie. Naguère, pour tenir ce serment, il avait prononcé contre elle, aux Cordeliers, des discours véhéments, en réclamant, pour conclusion, qu'elle fût répudiée par le Roi et renvoyée à Vienne. Après le meurtre de Louis XVI, il se prêta, dit-on, pour la faire évader, à certaine mystérieuse intrigue ; et ce fut là, sans doute, à l'heure de son procès.

la « pièce secrète » que Robespierre fit passer aux jurés et qui détermina la condamnation du tribun. Beaucoup des membres de la Convention répugnaient également à répandre ce sang de femme. Ils n'avaient voté le procès que pour peser sur les décisions de l'Autriche et la con traindre h proposer la paix. La Reine elle-même, au fond du cœur, gardait cette espérance. « Elle ne s'attend pas à être jugée, confiait un jour la femme Richard à Rosalie Lamorlière. Elle conserve l'espoir que ses parents vont la réclamer, elle me l'a dit avec une franchise tout à fait charmante. Si elle nous quitte, Rosalie, vous serez sa femme de chambre, elle vous emmènera. » Plus tard, questionnée sur ce point, Rosalie répondra que, lorsqu'on parlait à la Reine de la mort de Louis XVI, « elle disait qu'il était bien heureux », mais qu'elle croyait bien, pour sa part, « être renvoyée en Autriche, ainsi que ses enfants ».

La découverte du complot fut le prétexte exploité par les forcenés pour entraîner leurs collègues plus timides. Le 2 septembre, à onze heures du soir, le Comité de Salut public s'assemblait secrètement chez Pache, maire de Paris. La séance dura toute la nuit. Un secrétaire du Comité, acheté par l'Angleterre, en a transmis le compte rendu au gouvernement britannique, et c'est par là que l'on en connaît les détails. Hébert, Barrère, Jean-Bon Saint-André, et quelques

autres du même bord, se prononcèrent pour l'exécution de la Reine, par raison politique. « La mort de Gapet, disaient-ils, était plus spécialement le fait de la Convention ; celle de la Reine serait le fait de Paris, du tribunal et de l'armée révolutionnaire. » 11 leur fallait ce sang pour cimenter l'accord. A quelques objections qu'on fit, Hébert répliqua d'une manière sauvage. « J'ai promis la tête d'Antoinette, cria-t-il ; j'irai la couper moi-même, si on tarde à me la donner! Je l'ai promise de votre part aux sansculottes qui la demandent, et sans qui vous cessez d'être. L'instinct de la République les pousse à s'unir à nous par ce sacrifice expiatoire, et vous hésitez!... » 11 sortit sur ces mots, laissant ses collègues interdits. On envoya chercher l'accusateur public, et on l'interrogea ; il se chargea d'obtenir la condamnation, si l'on éliminait quelques jurés trembleurs. Sur cette promesse, le Comité résolut la mort de la Reine.

Quatre semaines durant, on s'épuisa en vains efforts pour édifier l'acte d'accusation. On compulsa le dossier de Louis XVI, on tortura d'odieuses questions Madame Royale, madame Elisabeth, tous les témoins qu'on put trouver de l'existence de Marie-Antoinette ; on n'en put tirer rien qui vaille. Seul, le Dauphin, un enfant de neuf ans, brutalisé, terrorisé, se laissa arracher une réponse calomnieuse sur un sujet qu'il ne comprenait pas. Le 12 octobre, Herman, le président du tribunal,

fit subir à la Heine un long et cruel interrogatoire : toutes les légendes revinrent sur l'eau, les centaines de millions envoyés à l'Autriche, la connivence avec les émigrés, la trahison du soidisant Comité autrichien, les complots fomentés pour massacrer le peuple. Elle répondit à tout avec calme, avec dignité, sans laisser échapper uq mot nuisible à ses amis et à ses serviteurs. « Vous n'avez jamais cessé un moment de vouloir détruire la liberté, disait obstinément Herman, vous vouliez régner à quelque prix que ce fût, et remonter au trône sur les cadavres des patriotes. — Nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône, puisque nous y étions, répliquait-elle avec tranquillité. Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France. » Las de son insuccès, Herman se tut enfin, nomma deux défenseurs d'oftice, Ghauveau-Lagarde et Tronson-Ducoudray. L'ouverture des débats fut fixée au lundi 14, à huit heures du matin.

Le procureur de la Commune, l'extravagant Chaumette, avait eu un moment l'idée d'amener devant le tribunal, en même temps que la Reine, une fille publique, du nom d'Eglé, emprisonnée pour « propos aristocratiques ». Cette association plaisait à son esprit. Les Comités s'y opposèrent, et il fallut y renoncer. A quelques jours de là, Beugnot demandait à ladite Eglé, sa compagne de détention, ce qu'elle eû.t fait si on l'eût mise ainsi, dans la fatale charrette, de pair avec

la reine de France : « J'aurais bien attrapé mes coquins, lui dit-elle. — Et comment cela? — Gomment? Au beau milieu de la route, je me serais jetée à ses pieds, et ni le bourreau, ni le diable ne m'en auraient fait relever ! »

Je ne rappellerai pas les détails connus de l'audience, qui dura sans interruption de huit heures du matin à quatre heures de l'après-midi, puis de cinq heures à onze heures de la nuit, puis enfin le lendemain matin, de neuf heures à trois heures. Au cours de ces vingt mortelles heures, la Reine, vêtue de deuil, portant, sur ses cheveux arrangés avec soin, un bonnet de linon rehaussé d'un crêpe noir, fière, majestueuse, assise face à Fouquier-Tin ville, les mains appuyées sur la barre, où ses doigts errant fiévreusement dénotaient seuls son agitation intérieure, soutint sans défaillance les outrages de l'accusateur, les sottes ou injurieuses questions du président et des jurés, parfois les murmures menaçants de la horde des tricoteuses, groupées ensemble dans un coin. Elle entendit l'acte d'accusation, lui reprochant la dilapidation, au profit de son frère, du trésor national, l'excitation à la guerre étrangère, le déchaînement de la guerre civile et la provocation au meurtre des bons patriotes. Elle entendit les dépositions des témoins, dont les uns remplaçaient les faits par des diatribes, et dont les autres balbutiaient de vagues insinuations sans preuves. Elle entendit enfin les monstrueuses imputations

404 MAUIE-ANTOINETTE

mises par le misérable Hébert dans la bouche du Dauphin, et son appel « à toutes les mères », qui fit passer un frisson dans la salle, marqua comme d'un fer rouge la face, l'ignoble face du calomniateur. C'est la seule fois où elle se départit un moment de son calme.

L'après-midi du second jour, quand les débats furent clos, on n'avait pu établir aucune charge, l'accusation s'écroulait pièce à pièce. Il se tenait dans le public des propos favorables. Un ouvrier disait tout haut : c Elle s'en tirera. Elle a répondu comme un ange. On ne fera que la déporter ». La Reine elle-même gardait une lueur d'espoir. Pendant l'audience, après une belle réplique, elle se pencha vers l'oreille de Ghauveau-Lagarde : « N'ai-je pas mis, lui demanda-t-elle, trop de dignité dans ma réponse? » Et comme l'avocat s'étonnait : (( C'est, reprit-elle, que j'ai entendu une femme du peuple dire à sa voisine : Vois-tu comme elle est fière! » Sans doute, craignait-elle que les juges n'eussent la même impression.

Mais ce qui dominait chez elle, c'était la fatigue physique, l'épuisement. Souffrante depuis plusieurs semaines et affaiblie par de douloureux accidents, la Reine n'avait presque rien pris au cours des dernières vingt-quatre heures : un potage, un verre d'eau, tout juste de quoi se soutenir. En descendant, après l'audience, un escalie'r glissant, il lui fallut réclamer l'aide du sieur de Busne, officier de gendarmerie, chargé de

l'escorter : « Je vois à peine à me conduire, » lui dit-elle. L'officier lui offrit le bras, en ôtant son chapeau. Ce simple geste lui valut d'être incarcéré le lendemain.

Le réquisitoire de Fouquier, les plaidoiries des défenseurs occupèrent la soirée et une bonne partie de la nuit. On ne suspendit la séance qu'à quatre heures du matin, pour la réunion des jurés et la rédaction du verdict. Le froid était piquant; une multitude nombreuse, comme oppressée par une involontaire angoisse, attendait les nouvelles ; on parlait bas, à cause des espions partout répandus. Une fenêtre s'ouvrit, une voix jeta ces mots : (( Les jurés délibèrent ». Un frisson parcourut la foule. L'attente, d'ailleurs, ne fut pas longue. Les jurés opinaient tout haut ; chacun d'eux était informé que tout vote de clémence serait la guillotine pour qui l'eût prononcé. Ils décrétèrent la mort à l'unanimité. Ainsi s'acheva la parodie; à présent, le rideau allait se lever pour le drame.

Les jurés revinrent dans la salle, et on introduisit la Reine. Elle écouta la lecture de l'arrêt, sans un mot, sans un geste, les yeux secs, la face contractée, parmi les féroces battements de mains d'une poignée de mégères. Elle semblait, dit Ghauveau-Lagarde, « anéantie par la surprise » plutôt qu'épouvantée. Lorsqu'on lui demanda si elle avait à faire des observations sur l'arrêt, elle secoua simplement la tête, ouvrit elle-même la

iOG MAHIE-ANTOINETTE

balustrade et sortit en silence. Mais, devant la foule des curieux qui guetlaient son passage, elle releva le front avec un air de suprême majesté.

Il était près de cinq heures du matin, lorsque la Reine rentra dans la Conciergerie, où elle fut enfermée, d'après les plus sflrs témoignages, dans la cellule des condamnés à mort. Elle réclama sur l'heure de l'encre et du papier et obtint ceUe faveur jusqu'à ce moment refusée. Ce fut alors qu'elle écrivit, sans trembler, d'une main ferme, de sa (ine et nette écriture, cette lettre à sa, belle-sœur, dont on peut voir aux Archives nationales l'original, encore taché do larmes, et que bien peu de gens peuvent considérer les yeux secs. La lettre est longue; j'en lirai seulement des fragments.

« Ce IG octobre, à quatre heures et demie du malin. — C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois. Je viens d'être condamnée, non pas à une mort honteuse — elle ne l'est que pour les criminels — mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j'espère montrer la môme fermeté que lui dans ses derniers moments. Je suis calme, comme on l'est quand la conscience ne reproche rien. J'ai un profond regret d'abandonner mes enfanls ; vous savez que je n'existais que pour eux... » Viennent alors pour ceux-ci des recommandations, dont je détache ces lignes : « Que mon iils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : quil

ne cherche Jamais à venger notre mort ». Vers la fin de sa lettre, on lit ces mots qui semblent une pensée suprême adressée à celui dont l'affection fut la grande douceur de sa vie, et dont elle devinait, à travers la distance, le cœur déchiré d'inquiétudes : « J'avais des amis. L'idée d'en être séparée pour jamais, et leur peine, sont un des plus grands regrets que j'emporte en mourant. Qu'ils sachent du moins que, jusqu'à mes derniers moments, j'ai pensé à eux » . Elle revient enfin à ses proches : « Adieu, ma bonne et tendre ami^e, puisse cette lettre vous arriver î Pensez toujours à moi. Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour toujours !... »

Cette lettre, comme le redoutait la Reine, n'arriva pas à son adresse. Fouquier-Tinville l'intercepta, y apposa sa signature et la remit à Robespierre, dans les papiers duquel elle fut trouvée, lors du 9 Thermidor, par le conventionnel Courtois. Ce dernier se l'appropria. Sous la Restauration seulement, et sur l'aveu du détenteur, elle fut saisie chez lui par le gouvernement royal, avec plusieurs autres reliques.

Cette lettre écrite, la Reine se jeta sur son lit. Elle y resta quelque temps étendue, la face tournée vers la fenêtre, la joue appuyée sur sa main. Rosalie Lamoriière la trouva dans cette attitude, le visage inondé de larmes. Elle lui pro-

408 MARIE-ANTOIXETTE

posa un bouillon. « Ma fille, répondit Marie-Antoinette, je n'ai plus besoin de rien. Tout est fini pour moi. » Sur l'insistance de la servante, elle consentit pourtant à en prendre quelques cuillerées. Vers cette même heure, un homme pénétra dans la chambre ; c'était le sieur Girard, ancien curé de Saint-Landry, maintenant vicaire général de Gobel, l'évêque constitutionnel de Paris. Il lui offrit les services de son ministère; elle déclina nettement celte offre. « Mais, Madame, reprit-il, que dira-t-on, lorsqu'on saura que vous avez refusé les secours de la religion dans ces suprêmes moments? — Vous direz, riposta la Reine, aux personnes qui vous en parleront, que la miséricorde de Dieu y a pourvu. » Evidente allusion aux visites de l'abbé Magnin.

V'^ers les huit heures, la Reine voulut faire sa toilette, changer de linge et de vêtements. Si l'on en croit Rosalie Lamorlière, l'officier qui la surveillait refusa, malgré ses prières, de détourner un moment ses regards, pour ménager la pudeur d'une mourante. Elle dut subir cet inutile affront. Elle revêtit un jupon noir, qu'elle recouvrit d'un jupon blanc, puis une camisole blanche, avec un ruban au poignet, et un fichu de mousseline blanche unie. Ainsi, pour marcher à la mort, quittait-elle le deuil de celui qu'elle allait rejoindre au tombeau. Elle n'avait pas de bonnet propre; une des femmes de service lui apporta le sien, simple bonnet de fil, sans barbe et tout uni,

qu'elle lui posa sur les cheveux. Les préparatifs terminés, le porte-clés entra dans la cellule. La Reine, qui se tenait à genoux près de son lit, se leva à sa vue : « Larivière, lui dit-elle, vous savez qu'on va me faire mourir! » Au même instant, elle aperçut quatre membres du tribunal, le chapeau à la main ; ils venaient, pour la seconde fois, lui lire l'arrêt de mort ; elle écouta cette lecture sans mot dire.

Comme le greffier achevait les derniers mots, l'exécuteur, Henri Sanson, un homme jeune, de taille gigantesque, s'introduisit à son tour dans la pièce. « Présentez vos mains », lui dit-il. La Reine, troublée, fit un pas en arrière : « Est-ce qu'on va me lier les mains? On ne les a point liées à Louis XVL — Fais ton devoir, dirent les magistrats à Sanson. — Oh! mon Dieul » murmura la Reine. L'homme lui saisit brutalement les poignets, les attacha derrière le dos, plus fort qu'il n'était nécessaire. Elle soupirait, les yeux au ciel, et refoulait héroïquement ses larmes. Ensuite, l'homme lui ôta sa coiffe, empoigna les cheveux et les trancha au ras du cou. La Reine, à ce contact, crut qu'on allait la tuer sur place; elle se retourna brusquement, et vit l'exécuteur qui tenait sa chevelure coupée et qui la mettait dans sa poche. Cette tresse, demeurée blonde, fut brûlée dans le vestibule, après l'exécution.

Il était onze heures du matin, lorsque les grilles de la prison s'ouvrirent pour laisser passer

la victime. Dès l'aube, dans les sections, on avait battu le rappel, la force armée était sur pied, des canons garnissaient les places et les carrefours, des patrouilles parcouraient les rues; trente mille hommes étaient en mouvement pour assurer la mort d'une femme. Une charrette stationnait en face de la Conciergerie, misérable charrette, sordide, les roues boueuses, traînée par un vieux cheval blanc, que conduisait un homme en vêtements d'ouvrier. A l'intérieur, une banquette de bois sans dossier. Une échelle de quelques degrés facilitait l'accès. La Reine monta, s'assit à reculons, le prêtre Girard auprès d'elle, prodiguant des exhortations auxquelles elle ne répondait pas. Elle était pâle, les yeux rougis; aux tfimpes, quelques mèches blanches, échappées du bonnet, fouettaient ses maigres joues. Entourée de gendarmes, la charrette s'ébranla, et le trajet se fît lentement, parmi une haie de curieux, qui la plupart regardaient en silence. Toutefois, par intervalles, s'élevaient quelques injures, quelques lazzis grossiers ; le comédien Grammont, juché sur un cheval, caracolait autour de la voiture, encourageant les insulteurs. La Reine demeurait impassible, la tête droite, les lèvres serrées, telle que la reproduit le sinistre croquis pris par David au passage du cortège. On remarqua que, devant les Tuileries, elle tressaillit et pâlit davantage.

On atteignit enfin la place de la Révolution; il était environ midi. La charrette s'arrêta au pied

LE CALVAIRE 4li

de l'échafaud, dressé non loin du Pont Tournant, et, par une dérision amère, tout contre l'énorme statue qui figurait la Liberté. La Reine se leva de son banc, Sanson tenant, lâche et flottante, la corde attachée aux poignets. Elle descendit du char d'un pas léger et vif, refusant, malgré ses mains liées, l'appui que lui offrait Sanson, et elle gravit de même les degrés qui menaient à la plate-forme de la guillotine. On dit que, dans cette escalade, elle marcha, par mégarde, sur le pied de l'exécuteur et qu'à l'exclamation poussée par ce dernier, elle se tourna vers lui, disant : « Monsieur, je vous demande pardon. )) Sanson lui arracha sa coiffe; l'instant d'après, la tète roulait sous le couperet, et le bourreau la montrait à la foule, qui ripostait par un grand cri de Vive la République! L'exécution, en tout, avait duré quatre minutes ; midi un quart sonnait quand ce fut terminé.

« La mort du Koi, écrivait quelques jours après la princesse de Tarente, fut douce en comparaison de celle-ci. Elle a été tourmentée par l'horreur de la prison, par la maladie, par la longueur des interrogatoires, et elle n'a pas eu la consolation de voir ses enfants, ni les paroles de Malesherbes, ni les secours de la religion, ni même cette affluence imposante qui soutient le courage d'un grand caractère. »

L'inhumation n'eut lieu que deux semaines plus tard. Le jour même de l'exécution, le corps

m utile de la Reine fut apporté dans le petit cimetière de la Madeleine, où était enterré Louis XVI, près de la rue d'Anjou-Saint-Honoré; et là, selon les uns, il fut jeté et oublié sur l'herbe, selon d'autres, placé sur un lit de chaux vive. Quoi qu'il en soit, le 1" novembre suivant, le fossoyeur Joly creusa un trou près de la tombe du Roi, y déposa les restes delà suppliciée, et envoya aux autorités de la ville sa note ainsi conçue :

« La veuve Gapet, pour la bière, 6 livres; pour la fosse et les fossoyeurs, 15 livres, 35.»

C'est le seul document qu'on ait sur les funérailles de la Reine.

A vingt-deux ans de là, le 18 janvier 1815, on exhuma quelques débris, présumés la dépouille mortelle de Marie-Antoinette, et l'on éleva sur l'emplacement le petit monument qui fut appelé Chapelle Expiatoire. L'année d'après, le 21 janvier, les corps du Roi et de la Reine furent transportés en pompe dans la cathédrale de Saint- Denis, où ils reposent encore.

En arrivant au terme de ces conférences, je ne risquerai pas une appréciation d'ensemble sur celle qui en fut l'héroïne. Au cours de ce récit, j'ai noté en passant, avec le plus sincère souci d'observer la justice et de chercher la vérité, ce qui m'a paru mériter la louange ou la critique. La dernière partie de cette vie ne peut être jugée ;

il faut regarder et se taire. Quand les faits sont si éloquents, toutes les paroles sont vaines.

Ce que je confesserai seulement — et je voudrais que cette impression fût la vôtre — c'est à quel point, en me penchant de près sur la dernière des reines de France, j'ai senti croître en moi l'instinctive sympathie qu'elle m'avait toujours inspirée. Je crois que ce sera le cas de tous ceux qui, dans tous les temps, entreprendront avec bonne foi l'étude de Marie- Antoinette. Ingénument frivole dans la prospérité, courageuse dans la lutte, touchante dans le martyre, son histoire réunit tous les éléments d'intérêt qui doivent agir sur l'àme française, sa figure présente tous les traits qui peuvent plaire, charmer, émouvoir, et son nom séduira les générations à venir, tant qu'il y aura parmi nous des sourires indulgents pour les imprudences de jeunesse, des regards attendris pour la grâce et pour la beauté, et des larmes pour l'infortune.

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