‹ Marie-AntoinetteChapitre 7 sur 8 · AQ MAIIIE-ANT.Q1NETTE · texte numérisé non relu

AQ MAIIIE-ANT.Q1NETTE

contrer chez elle une bonne volonté un peu mollft. A.U cours de la maladie de Vergennes, n'avait-elle pas osé déclarer à' Mercy « qu'il n'était pas très ju&te, à son sens, que la Cour de Vienno nommât les ministres à la Cour de Versailles »? Mercy ea est scandalisé : « Scrupule étrange! » dil-il, et dont il ne peut revenir. A quelques jours delà, la. Reine lui adresse ce billet : « M. de Vergennes mourra cette nuit, et ce sera vraisemblablement le. très petit Montmorinqui le remplacera. » Montmorin, l'ami de Vergennes et le candidat de; Louis XVI! Mercy, tout suffoq.ué, se précipite chez Marie-Antoinette, la. prêche, l'excite si bien^, q-u'elie se résigne enfin, « plus par contrainte que, par persuasion », écrit-il, à aller trouver son mari peur lui recommander Saint-Priesl. Mais la démarche est vaine ; le portefeuille échoit à Montmorin, et Mercy se montre indigné.

Kaunitz prit ce mécompte avec plus de philosophie, (c Si Marie-Antoinette, dit-il, était reine ailleurs qu'en France, on ne lui permettrait aucune ing.érance dans les affaires, ni pour le dehors, ni pour le dedans, comme on fait en tout, autre liau^ et dans toute autre espèce de gouvernement. » Cecii dit-,, il conclut qu'il faut « avaler » M'ontmorin en aeffiorçant au moins d'expliquer « à cet animal » toute la valeur de l'alliance: autrichienne. Et quant à Marie-Antoinette, « ou tirera ce que l'on pourra de ce mauvais pat/eur ». L'événement démontra lajustesse:du calcul. Mx)ntmorin, bien intentionné»

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n'avait ni la valeur ni l'autorité de Vergennes, et il fut plus aisé, selon l'expression de Mercy, de « le faire marcher droit », La Reine, de son côtéy gagnait de jour en jour une plus grande inftaence. Les mois qui suivirent la mort de Vergennes la virent à l'apogée de son omnipotence. Mercy, dans la coulisse, no fut jamais aussi puissant que durant cette période. Lorsque, trois ans plus tard, il dut quitter la France, il désigna comme conseiller à Marie- Antoinette, pour le remplacer auprès d'elle, La Marck et ce même Montmorin, doat il s'était méfié naguère. Tous deutx- restèrent en rapporta suivis avec lui. Ainsi se forma; la légende de ce fameux « Comité autrichien », vendant la France à l'étranger, la légende assassine qui s'attachera injustement au nom de Marie-Antoinetî^e et la poussera vers l'échafaud.

Nous venons de déterminer quelle fut, d'une manière générale, l'attitude de la Reine en face de la politique étrangère. Entrons maintenant dans le détail et regardons comment elle se comporte dans les deux circonstances où son action se fait/ plus particulièrement sentir : dans l'affaire de Bavière, en 1778, dans l'affaire de Hollande,, en 1784.

Le 30 décembre 1777, MaximilienrJoseph, élee leur de Bavière, décédait sans enfants, sans autre héritier qu'un cousin, Charles-Théodore, électeur palatin. Cette mort enflammait aussitôt les perpétuelles convoidsesderAntriche.. « Quel coup pour

arrondir l'Empire! » s'écriait Joseph II, et, sans perdre une minute, il concluait avec le palatin une convention qui, en échange de quelques territoires dans les Pays-Bas autrichiens, mettait sous la domination de la dynastie des Habsbourg une bonne moitié de la Bavière. Il restait à réaliser la conquête inscrite sur papier, et c'était le plus difficile. La Prusse semblait peu disposée à tolérer cet agrandissement d'une rivale; la France ne se fiait pas assez à l'éternité des alliances pour voir avec satisfaction son ancienne adversaire s'étendre et progresser vers les frontières du Rhin. La communauté d'intérêts rapprocha Berlin et Versailles; les deux Cours résolurent de s'opposer par tous moyens à l'annexion projetée. Louis XVI, Maurepas, Vergennes, tous se trouvèrent d'accord pour soutenir cette sage politique. Il ne fallait pas moins que cette parfaite union pour parer aux difficultés qu'entraînerait vraisemblablement la présence sur le trône français d'une princesse autrichienne. On se prépara donc à de redoutables assauts.

Marie -Antoinette, au début, avait pourtant blâmé, avec son bon sens naturel, l'initiative audacieuse de Joseph; elle mandait à sa confidente, madame de Polignac, qu'elle « craignait bien que, dans l'occasion présente, son frère ne fît des siennes y>. Le propos, répété, avait fait du bruit à Versailles et causé du scandale à Vienne. Mercy, accouru au château, avait fait une scène

assez vive à sa royale pupille, et « l'auguste famille », écrit l'ambassadeur, avait fait chorus avec lui. Toute une campagne s'engagea pour pousser la jeune Reine à intervenir dans la cause et à employer son crédit au bénéfice des siens. Joseph, Kaunitz, Mercy, l'Impératrice donnèrent avec ardeur, et Marie-x\nloinette se vit, un mois durant, en butte à une obsession véritable. Elle finit par céder. L'Autriche n'y gagna rien ; la Reine allait beaucoup y perdre.

La bataille débuta par une conversation qu'elle eut avec Louis XVL Celui-ci fit tète vaillamment : « C'est l'ambition de vos parents qui va tout bouleverser, répliqua-t-il aux objurgations conjugales. Ils ont commencé parla Pologne; maintenant la Bavière fait le second tome; j'en suis fâché par rapport à vous ! » La Reine se retira sans avoir obtenu le plus mince avantage, mortifiée et découragée, résolue, dit-elle à Mercy, à ne plus se mêler de rien. Les prières, les reproches, les aigres doléances de l'Empereur, de l'Impératrice et de l'ambassadeur ne purent, pendant longtemps, secouer son inertie. Pour l'enhardir à de nouvelles démarches, il fallut l'événement qui allait donner tant de force à son ascendant sur le Roi, l'annonce de sa grossesse, l'espérance d'un Dauphin. Vienne y vit un encouragement; les supplications redoublèrent. « Je compte, écrit l'Impératrice, lui envoyer des estafettes tous les huit jours, pour marquer l'attention qu'elle mérite

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à-, cette heure de toutes façons. » Ainsi Iriomphat-on enfin de son indolence naturelle et de ses scrupules justifiés. A toute heure, désormais, la Reine mande Maurepai* ou Vergennes, ou quelquefois les deux ensemble, afin de les échaufîer pour l'Autriche, d'obtenir pour son frère le concours de l'armée du Roi. Peine perdue; tous les deux tiennent bon, Louis XVI demeure inébranlable. Frédéric aura carte blanche pour empêcher « l'usurpation » de Joseph, et la France n'interviendra pas.

Alors, devant l'imminence du péril, la Cour de Vienne recourt aux grands mots et aux grands moyens. Marie-Thérèse représente à sa fille, en termes émouvants — et qu'à certains égards on pourrait même dire prophétiques — les dangers qu'une Prusse trop puissante fera courir tôt ou tard à l'Europe. « C'est lui (Frédéric) qui veut s'ériger en dictateur et protecteur de toute- l'Allemagne!... Depuis dix-sept ans, il fait le malheur de l'Europe par son despotisme et ses violences... C'est la cause de tous les princes. Si on lui laisse gagner du terrain, quelle perspective pour ceux qui nous remplaceront! » Quant à; Joseph, il fait appel à la sensibilité de la femme! et tente de l'émouvoir en plaçant sous ses yeux la vision des batailles prochaines :. « Puisque: vous ne voulez pas empêcher la guerre, nous nous battrons en braves gens. Dans toutes Les circonstances, ma chère sœur, vous n'aurez pas

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à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime. »

Ces paroles-, ces menaces, ces accents solennels troublent profondément la Reine. Agitée, angoissée, elle ne sait que résoudre. Unjour enfin, conjurée par Mercy, elle prend envers lui l'engagement de; tenter un. suprême effort. « C'est mon cœur seul qui agit », dit-elle ingénument. La tête montée, elle va trouver Louis XVÏ, lui fait d'amers rieproches, plaide en faveur de sa famille, puis, à bout d'arguments, se met elle-même en cause : « Je n'ai pu cacher au Roi la peine que me faisait son silence. Je lui ai môme dit que je serais honteuse d'avouer à ma chère maman la manière dont il. me traitait, dans une affaire si intéressante pour moi'! » Dans cette conjoncture difficile pour un homme amoureux, devant ces plaintes mêlées de larmes,, la simple bonhomie du Roi lui inspira la seule réponse à faire : « J'ai été désarmée, confesse Marie-Antoinette, par le ton qu'il a pris. IL m'a dit: Vous voyez, que j' ai tous les torts,, et je 91^ ai pas un. mata vous répondre. » Ceci dit, il ne plia pas, n'apporta nul changement à la ligne adoptée. Aucune raison de sentiment ne prévalut c.'ontreles résolutions prises et les nécessités publiques. Si: Louis XVI eût montré, dans la. politique iûtérieure, cette même. clairvoyante énergie, cette même ténacité courtoise à maintenir ses propres idées contre celles de sa femme, quelles fautes il n'aurait pas commises, que de maux il eût évités!

L'indignation fut véhémente à Vienne, lorsqu'on apprit l'échec de Marie-Antoinette. On y traita les ministres français de fous et à! imbéciles. La Reine ne fut guère mieux jugée; on fulmina contre sa mollesse insouciante. Rien pourtant n'était plus injuste. A l'arrivée, coup sur coup, de courriers, annonçant la retraite de l'armée autrichienne, la reculade humiliante de l'Empereur, en entendant les plates excuses et les lamentations qui succédaient aux rodomontades de la veille, la Reine fut prise du plus amer chagrin. « Elle a perdu sa gaieté ordinaire, lit-on dans une correspondance du temps, elle est rêveuse, soupire, cherche la solitude. » Le Roi la trouve un jour « en larmes » dans sa chambre; fort affecté à ce spectacle, il lui exprime sa sympathie, son regret de ne rien pouvoir pour tirer ses parents du mauvais pas où ils se sont si témérairement fourvoyés. Mais elle refuse de l'écouter, accuse le cabinet français de faiblesse, de mauvais vouloir; et, peu après, elle s'en prend à Maurepas, l'attaque violemment en face, et, comme il s'embarrasse en paroles évasives, elle dresse la tète, enfle la voix : « Voici, monsieur, la quatrième ou cinquième fois que je vous parle des affaires; vous ne m'avez jamais fait d'autre réponse. Jusqu'à présent, j'ai pris patience ; mais les choses deviennent trop sérieuses, et je ne veux plus supporter de pareilles défaites ! » Il fallut que Mercy lui-même vînt prêcher la modération, suppliât la souveraine de ne pas aggraver

par des algarades inutiles les difficultés de l'Autriche.

Tout ce que put, et non sans peine, obtenir Marie-Antoinette fut que la France se proposât à titre de médiatrice, prît l'initiative d'un congrès où, au bout de longs pourparlers, on remit toutes choses comme devant, sans autre conséquence, après ce grand orage, que de laisser la France plus méliante que la veille, l'Autriche plus excitée, et l'alliance moins solide.

A l'intérieur, le conflit avorté laissait aussi des traces. Dans le public, nul n'avait ignoré l'intervention de Marie- Antoinette, ses instances auprès de Louis XVI, et les scènes avec les ministres. Des couloirs de Versailles, les détails vrais ou faux étaient vite descendus aux faubourgs de Paris. La Reine avait voulu, murmurait-on avec colère, « sacrifier la France à l'Autriche », en cherchant à nous engager, en pleine guerre d'Amérique, dans une affaire avec la Prusse, d'oii aurait pu sortir une guerre européenne; et le sentiment national en était amèrement froissé. Si l'espoir d'un Dauphin suspendait pour un temps les manifestations de la rancune publique, cette rancune demeurait enfouie dans les âmes populaires, comme ces épaves perdues dans les profondeurs de la mer, dont rien ne révèle la présence, jusqu'à l'instant où une tempête les ramène brusquement à la surface des eaux.

Quelques années plus tard, une seconde aven-

lure, due, comme la précédente, à la brouillonne ambition de Joseph, allait raviver ces souvenirs et susciter de nouveaux griefs du même ordre. 'La garde des bO'Uches de l'Escaul était, d'après d'anciens traités, confiée à la Hollande, d'où résultait quelque gène pour l'Empire, qui comprenait alors une grande partie des Pays-iBas. Un jour, à l'improvisle, en 1784, un navire de guerre autrichien tentait de forcer le passage ; .mais il se faisait canonner et prendre par les Hollandais. Grande fureur de Joseph, qui prétend y voir une insulte et, pour réparation, exige la cession de Maëslricht et du territoire contigu. Une autre pré-tenli0:n, gretîée sur la première, visait l'échange des Pays-Bas contre l'électorat de Bavière. C'était tout remettre en question, en bravant fort insoiemment la France, protectrice attitrée, par ancienne tradition, de la république hollandaise. Toutelois, Joseph semblait ne pas douter de la complaisance de Louis XVI, et c'est sur sa soeur qu'il comptait pour faire digérer le morceau.

Depuis un temps déjà — par précaution peutêtre — il se plaignait à elle que l'on prît, à Yers'aillles, « le haut ton avec lui », q'ae ralliance fût réduite <.( à des paroles et à ^es compliments » ; et il priait la Reine de lui dire bien franchement, «en bonne citoyenne et en amie », si les -seatiments de Loiïis XVI étaient d'accord avec «©ux de Vergennes. Le ton embaTrassé de Marie- Antoinette aurait dû. lui ouvrir ies yeux. Elle

s'excusait vis-à-vis de son frère de la « malhonnêteté du style » employé envers lui; mais le Roi, disait-elle, « laissait -passer, par faibles&e, des réponses qu'il ne ferait pas de lui-m-ème ». L'entreprise une fois résolue, Joseph n'en écrivit pas moins à Marie-Antoinette qu'il envoyait des troupes contre les Hollandais, « pour tirer raison de la République », et qu'il attendait de pied ferme « le ton » qu'on prendrait à Versailles en' c&tte occasion décisive. « Enfin, ma^bère sœur, disait-il d'un air dégagé, voilà le moment venu où, sans cesser d'être bon roi de France, le Roi peut me témoigner d'être aussi mon allié, mon ami et mon frère. »

Cette fois encore, le premier mouvement de la Reine est d accord avec le bon sens, avec son intérêt Téel, avcc-celui -de sa nouvelle pairie. Elle élude l'engagement qu'on lui veut arracher, allègue son impuissance, les cachotteries du Roi, le mauvais vouloir des ministres, fait de son mieux pour concilier son sincère -désir d'abstention avec la déférence -qu'elle croit -devoir à sa famille. Mais, mise au pied du mai', elle finit, comme toujours, par céder aux instances., a«x obsessions continuelles de son frère, à celles de Mercy-Argenteau, et la voilà lancée dans une nouvelle campagne, où sa véhémence naturelle, la frayeur qu'elio ressent de voir la rupture de i'alliunce et d'assister à une « guerre fratricide » ©ntre ses deux patries, l'entraînent peu à peu bien

plus loin qu'elle n'avait d'abord résolu. Lasse de lutter contre Vergennes sans rien gagner sur lui, elle s'en prend à Louis XVL Plus d'une fois, à l'entendre, elle l'aurait « ébranlé », décidé même à appuyer les réclamations de l'Autriche ; mais, dit-elle, au dernier moment, les ministres toujours ont détruit son ouvrage et reconquis la volonté du Roi. « Je rougis de vous l'avouer, écrit-elle à Joseph, après qu'il a vu son ministre, son ton n'est plus le même. » — « Il faudrait le connaître à fond, dit- elle encore avec dépit, pour juger du peu de ressources et de moyens que me fournissent son caractère et ses préjugés! »

Vers la fin de l'année 1784, les choses se gâtent, la crise tourne à l'aigu. A la suite d'un ultimatum adressé par Joseph auk Etats de Hollande, deux corps d'armée français se réunissent sur les frontières de Flandre et sur les bords du Rhin. Une note « très raide » en informait l'Empereur, rejetant sur lui tous les torts, laissant prévoir des résolutions graves. La Reine en est comme affolée. On ne saurait lui reprocher cette peine. Sa faute est de désapprouver tout haut la politique française, d'avertir la Cour impériale de ce qui se prépare et d'arrêter le courrier porteur de la note, pour laisser à Joseph le temps de modifier les termes de l'ultimatum: « Vous avez du, lui écritelle, être étrangement surpris de cette odieuse dépêche... J'ai suspendu le départ du courrier pendant sept jours ; c'est tout ce que j'ai pu obte-

ilir... Gomme le moment me paraît essentiel, je tâcherai de voir M. de Vergennes avec le Koi et, là, de les engager si bien tous deux, que ce ministre, si incompréhensible qu'il soit, se trouvera fort embarrassé! »

L'entrevue annoncée eut lieu, et elle fut des plus animées ; Mercy en a noté les péripéties orageuses. Après avoir essayé sans succès d'arracher une promesse en faveur de l'Autriche, Marie- Antoinette, soudainement, est prise d'un mouvement de colère; elle apostrophe Vergennes, se livre contre lui à une si « terrible sortie », une sortie si directe, que le ministre, étonné, interdit, demeure un instant sans parole, puis s'adressant au Koi : « Devant les suspicions dont il était l'objet, il n'avait plus, dit-il, qu'à quitter sur-lechamp la place », et il fit mine de se retirer en effet. Il fallut pour le retenir l'insistance affectueuse du Roi, à laquelle, effrayée, ou peut-être prise de remords, se joignit Marie-Antoinette. Un raccommodement intervint, parmi les larmes de la Reine, et celle-ci, revenue au calme, comprit sans doute qu'elle avait été un peu loin, car, dans un entretien qu'elle eut à ce propos avec l'ambassadeur de Suède : « Au reste, lui déclarat-elle, vous pouvez être persuadé que je ne me mêlerai de rien quand on aura pris un parti, et que, dans tous les cas, je n'oublierai jamais, malgré mon amitié pour l'Empereur, que je suis reine de France et mère du Dauphin. » On

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retrouve ces mêmes expressions dans un billet de la même date au vieux maréchal de Ségur, ministre de la Guerre, et partisan d'une action énergique.

Ces protestations sont sincères ; mais, parmi le gros du public, qui juge, non les intentions, mais les actes, on imagine l'impression désastreuse et le soulèvement indigné. Un mince détail, insignifiant en soi, acheva de monter les esprits. Quand, après dix-huit mois de discussions stériles, l'affaire se termina de la part de l'Autriche par un désistement et un fiasco complet, la France mé-^ diatrice obtint des Etats de Hollande, à titre de consolation pour notre déplorable alliée, une maigre indemnité de deux millions tournois, dont le trésor royal, pour obliger la République, promit de faire l'avance. La somme fut versée à l'Autriche par acomptes successifs, comme il était convenu. On en conclut, dans les masses populaires, que tout l'or de la France payait les sottises de l'Autriche. « La Reine pille de tous côtés pour envoyer, dit-on, à son frère l'Empereur » , écrira, peu après, un curé de campagne sur son registre paroissial. On décupla, on centupla le montant de l'argent fourni, et il circula dans Paris une lettre de Joseph au baron de Breteuil, grossièrement apocryphe, mais qui, malgré l'invraisemblance, rencontra beaucoup de crédules : « Il faut, y lisait-on, que vous me fassiez remettre cinquante millions, dont j'ai encore besoin... Il vous sera facile de

faire placer cette somme dans le déficit courant des finances de votre bon Roi et de faire créer un nouvel impôt... Si vous ne pouvez absolument vous faire payer, vous ferez banqueroute. La Reine chantera, Monsieur gémira, le comte d'Artois rira ; le bon Roi pleurera, mais néanmoins il fera tout ce que vous voudrez. Quant à moi, peu m'importe, pourvu que j'aie l'argent des Français. ))

Une anecdote bien caractéristique, qui a trait à cet incident, montre le résultat de ces excitations. Une fille galante, nommée Marie Millot, rencontre le duc de Goigny, l'un des familiers de la Reine : a Est-il vrai, demande-t-elle, que la Reine fasse passer de grosses sommes à son frère, des sommes qui, assure-t-on, dépassent deux cents millions de francs? — Tu ne te trompes pas, répond gravement Goigny. Oui, il en coûte déjà plus de deux cents millions, et nous ne sommes pas au bout! » Cette réponse ironique, sottement prise au sérieux, reste incrustée dans cette faible cervelle. On la retrouve cinq ans plus tard, lors du procès de Marie- Antoinette, sous forme de déposition devant le sanglant tribunal qui envoya la Reine au couperet de la guillotine.

Dans les milieux politiques et diplomatiques, où de telles bourdes n'étaient point admises, on n'en exagérait pas moins les tendances autrichiennes et les complaisances familiales de Marie- Antoinette. Les agents de toutes les puissances

se prétendaient entravés et contrecarrés, clans toutes leurs entreprises, par la surveillance de la Reine. Nulle négociation n'échouait qu'on ne l'en rendît responsable . Les cabinets européens , témoigne Soulavie, « comprimés par la crainte de la puissance de Marie-Antoinette, voyaient avec délices tout ce qui contribuait à la déprécier, à la dépouiller de son influence, et l'on saura un jour tout ce que firent leurs agents secrets pour la perdre ».

Ainsi, dans l'opinion, tant au dedans qu'en dehors des frontières, la reine de France prend peu à peu une ligure d'étrangère, une étrangère qui usurpe le trône, qui accapare l'autorité, gouverne contre la nation et sacrilie à ses sympathies personnelles l'héritage des aïeux, les traditions sacrées.

Nul doute que, quelques mois plus tard, lors de la fameuse affaire du Collier, ces souvenirs encore frais n'aient gravement influé sur les dispositions publiques, n'aient contribué à exciter la malveillance du peuple, l'hostilité du parlement, et que l'acquittement scandaleux de l'offenseur de Marie-Antoinette n'ait été un soufflet, qui, appliqué sur la joue de la Reine, était aussi destiné à son frère, à l'empereur Joseph II. Je n'insisterai pas sur un épisode si connu et si bien raconté par un excellent historien, et je me contenterai d'en tirer la morale, en m'appropriant les paroles, riches de sens politique, du judicieux comte de Pro-

vence : « Quand l'affaire du Collier, dit-il, vint à la connaissance de la Reine, cette princesse, qui n'était pas instruite de tous les détails, mais qui savait combien les sentiments du public étaient changés à son égard, voulut qu'un jugement éclatant fit paraître la vérité. Elle eut tort, parce que, dans les affaires de ce genre, il vaut toujours mieux assoupir que divulguer. Mais elle n'écouta que sa délicatesse offensée ».

La juste indignation qu'éprouva Marie-Antoinette, non seulement du jugement lui-même, mais des manifestations populaires qui, le soir et les jours suivants, en accentuèrent l'insulte — acclamations et cris de Vive le cardinal, illuminations dans Paris, députations et harangues triomphales sous les fenêtres de l'hôtel de Rohan — toute la rancune amassée dans son âme devant l'abominable outrage eut pour effet de la dégoûter à jamais, sinon de la vie politique, du moins de la vie officielle, de tout ce qui met une souveraine en contact avec le public. C'est à partir de ce moment qu'elle se réfugie davantage, autant que le permet son rang, dans l'existence privée, qu'elle se montre de plus en plus une mère tendre pour ses enfants, pour ses amis une gracieuse et simple compagne. Au sortir des cabales, des intrigues, des manœuvres intéressées dont nous venons de la voir assiégée, sans qu'elle ait eu toujours l'habileté -d'éviter les pièges et le courage de se garer des mauvais conseillers, c'est un

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spectacle reposant et rafraîchissant pour les yeux que de considérer la Reine dans son rôle naturel, sous l'aspect qui lui sied si bien, jeune femme penchée sur un berceau, éducatrice dans une chambre d'études, châtelaine tantôt à Trianon et tantôt à Saint-Gloud.

Mère, Marie-Antoinette le fut passionnément et dans toute l'étendue du terme. Elle rompit sur ce point avec les vieilles traditions de Versailles, avec les habitudes de ses devancières sur le trône. On est loin, avec elle, d'une Marie Lecszinska, mettant, dès leur troisième année, ses filles dans un couvent lointain, où pas une fois elle ne leur rend visite, apprenant par hasard, de la bouche d'un frotteur, la mort d'un de ses fils, et n'interrompant qu'un instant, pour les obsèques de ses enfants, sa partie de trie-trac ou son éternel cavagnole. De tous temps, Marie-Antoinette avait adoré les enfants ; elle aimait à en voir autour d'elle et à se mêler à leurs jeux; c'était, on s'en souvient peut-être, quand elle était Dauphine, un des griefs de Mercy-Argenteau. Ni les années, ni la couronne n'avaient affaibli ce penchant. Rencontrant un jour au château Elzéar de Sabran, à peine hors des lisières, elle l'élevait dans ses bras et l'embrassait sur les deux joues, puis, le lendemain, elle disait à madame de Sabran : « Savez-vous que j'ai embrassé hier un monsieur? — Madame, je le sais, car il s'en est vanté », répondait lafjeune mère. On citerait vingt traits du même genre.

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A sa première grossesse, après huit ans d'attente, sa joie est véritablement touchante. Ses lettres à sa mère sont pleines de jolies confidences : (( Je grossis beaucoup; j'ai eu l'enfance de me mesurer; j'ai déjà augmenté de quatre pouces et demi! » Et ce sont des enquêtes sur .les meilleures méthodes à appliquer aux nourrissons : le maillot, craint-elle, est gênant; mieux vaut ne pas emprisonner leurs membres, les tenir beaucoup sur les bras, ou bien couchés dans une (( barcelonnelte », surtout « les mettre à l'air » autant qu'il est possible, afin de les bien fortifier. Après la naissance de sa fille, son orgueil maternel s'épanche en mille menus détails, en détails bourgeois peut-on dire, sur sa croissance rapide, sur ses mérites précoces et sur ses progrès surprenants : (( On va bientôt la sevrer, elle est grande et forte, on la prendrait pour un enfantdedeux ans... Depuis quelques jours, elle dit papa. Ses dents n'ont pas percé encore, mais on les sent toutes... » Un peu plus tard : « Elle marche toute seule, se baisse et se relève sans qu'on la tienne. J'ose confier à ma chère maman un bonheur que j'ai eu il y a quatre jours ; étant plusieurs personnes dans la chambre de ma fille, je lui ai fait demander par quelqu'un où était sa mère; cette pauvre petite, sans que personne lui dise mot, m'a souri et est venue me tendre les bras. C'est la première fois qu'elle a marqué me reconnaître. Je crois que je l'aime bien mieux depuis ce temps ».

La Reine eut quatre enfants. Moins de trois ans après la naissance de sa tille, le 22 octobre 1781, elle mettait au monde un Dauphin, on devine au milieu de quelle générale allégresse. Telles étaient, avant l'événement, l'émotion, l'anxiété de Marie-Antoinette, que son médecin avait exigé de Louis XVI la promesse qu'elle ne fût instruite du sexe de l'enfant que deux jours après l'accouchement. La joyeuse impatience du Roi ne put attendre ce délai : « M. le Dauphin demande d'entrer », cria-t-il à sa femme au bout de quelques heures. A ces mots, la Reine se soulève, elle tend les bras à son mari, et tous deux se confondent dans un si long et heureux embrassemenl, que l'enfant était déjà là depuis quelques instants lorsqu'ils aperçurent sa présence. Trois ans et demi plus tard, le 27 mars 1783, arrivait un deuxième garçon, qui fut appelé le duc de Normandie, et qui devint l'infortuné Louis XVIL Enfin, le 9 juillet 1786, c'était une frêle princesse, madame Sophie, qui mourut à l'âge de onze mois, le 19 juin de l'année suivante.

Toute cette petite famille constitue désormais le fond même de la vie de Marie-Antoinette, le sujet de ses plus pures joies et de ses plus cuisants soucis. Elle loge ses enfants tout près d'elle, dans des appartements qui communiquent avec le sien par des escaliers dérobés et par des portes intérieures. A toute heure, elle les voit, elle les surveille, elle assiste à leurs jeux, à leurs repas,

à leurs premières leçons, les soigne de ses mains dans leurs maladies enfantines, s'inquiète, ce qui est mieux encore, de démêler leur vraie nature et les nuances de leurs caractères, afin de diriger leurs âmes et de corriger leurs défauts. Elle s'y adonne avec tant de passion, avec une assiduité si complète, que Mercy s'en offense et déplore amèrement ce qu'il taxe de légèreté : « Depuis qu'elle s'occupe de l'éducation de son auguste fille, écritil à Kaunitz, et qu'elle la tient continuellement dans ses cabinets, il n'y a presque plus moyen d'y traiter aucun objet important ou sérieux, sans qu'on soit à tout moment dérangé par les petits incidents de jeux de l'enfant royale... Elle écoute à peine ce qu'on lui dit, et corriprend encore moins », Heureuse inattention, qu'on aurait voulue plus fréquente!

On ne peut contester à Marie-Antoinette un vrai instinct d'éducatrice, une remarquable intelligence des principes nécessaires pour former les enfants. 11 en subsiste un précieux témoignage : c'est l'instruction écrite qu'elle adressait à madame de Tourzel, quand celle-ci remplaça, comme gouvernante des enfants de France, madame de Polignac, partie pour l'étranger. « Je donne en dépôt à la Vertu ce que j'avais confié à l'Amitié », lui disait-elle, en l'établissant dans ce poste. Elle lui envoyait peu après une longue note, où la mère indiquait à l'institutrice ses idées personnelles sur la manière de remplir cette mission et

analysait spécialement, avec une tine sagacité, les dispositions du Dauphin, de l'héritier du trône : « Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très léger et violent dans ses colères ; mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte pas. Il a un amour-propre démesuré, qui, en le conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage... Il répète aisément ce qu'il a entendu dire, et souvent, sans vouloir mentir, il ajoute ce que son imagination lui a fait voir. C'est son plus grand défaut, et sur lequel il faut bien le corriger. » Elle recommande d'ailleurs de le prendre par la douceur, plus que par la sévérité. « Dès sa petite enfance, ajoutet-elle, le moi pardon l'a toujours choqué; il dira et fera tout ce que l'on voudra, dès qu'il a tort; mais le moi pardon, il ne le prononce qu'avec des larmes et des peines infinies... Il n'a aucune idée de hauteur dans la tête, et je désire fort que cela continue. Nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu'ils sont ! »

Chemin faisant, elle explique à la gouvernante le système général qu'elle s'est tracé à l'égard de tous ses enfants, système qui est le fondement même de l'autorité maternelle exercée avec clairvoyance : (( Je les ai toujours accoutumés à avoir grande confiance en moi et, quand ils ont eu des torts, à me les dire eux-mêmes. Cela fait qu'en grondant, j'ai l'air plus pcinée et affligée de ce qu'ils ont fait que fâchée. .Je les ai tous accoutu-

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mes à ce que oui ou 7io7i, prononcé par moi, est irrévocable ; mais je leur donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne puissent pas croire que c'est pas humeur de ma part. »

La mort de la princesse Sophie, survenue, comme nous l'avons vu, en 1787, fut un profond chagrin pour Marie-Antoinette, le premiea', dira-telle plus tard, de tous ceux qui bientôt se succéderont sans trêve. « Venez, écrivait-elle à sa belle-sœur, madame Elisabeth, venez, nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite ange. J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le mien ! » Aux amis trop zélés, qui, pour adoucir sa douleur, représentaient le bas âge de la petite morte : (( Oubliez-vous que c'eût été une amie? » répondait-elle avec des larmes. La sanlé de son tils aîné lui causait aussi, dès cette heure, de cruelles inquiétudes. « Sa taille s'est dérangée, confiaitelle à son frère Joseph, et pour une hanche qui est plus haute que l'autre, et pour le dos, dont les vertèbres sont un peu déplacées et en saillie : depuis quelque temps, il a tous les jours la fièvre et est fort maigri et affaibli. » Toutefois, on voulait espérer, contre toute apparence, qu'il s'agissait d'une simple crise de croissance ou de dentition. Le Roi, si robuste aujourd'hui, n'avait-il pas été, assurait Marie- Antoinette, « très faible et maladif » dans sa première enfance? L'existence au grand air l'avait promptement remis ; pour-

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quoi n'en serait-il pas de même de son fils? Précoce, au reste, et atîectueux, comme la plupart des enfants souffreteux, le petit rachitique témoignait à sa mère une tendre adoration, qui redoublait sa peine. « L'autre jour, rapporte un témoin, il la supplia de dîner dans sa chambre. Hélas, elle avalait plus de larmes que de pain ! »

Le cadet, au contraire, le duc de Normandie, paraissait avoir en vigueur tout ce qui manquait à son frère. « C'est un vrai enfant de paysan, écrit la Reine avec fierté, grand, frais et gros. » Le chou d'amour, comme elle l'appelait, faisait les délices de sa mère, i II est charmant, et je l'aime à la folie ! Il m'aime aussi beaucoup, à sa manière, ne se gênant pas. Il devient fort, il n'est plus colère. » Quand commenceront les mauvais jours, ses occupations maternelles deviendront, comme elle le proclame, la seule distraction de sa vie et son unique bonheur. « Nous logeons tous les trois dans le même appartement. Mes enfants sont presque toujours avec moi et font ma consolation. » Ailleurs encore : « Quand je suis bien triste, je prends mon petit garçon dans mes bras, je l'embrasse de tout mon cœur, et cela me console dans le moment. » C'est à Fersen qu'elle adresse ces lignes touchantes, que nul ne comprendra et ne sentira mieux que lui.

Il sied de rattacher à ce besoin de Marie-Antoinette d'avoir toujours ses enfants auprès d'elle l'un des actes privés qui fut — et bien injuste-

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ment — le plus critiqué du public, l'achat du château de Saint-Gloud. Trianon ni la Muette n'étaient plus assez vastes — étant donné le personnel qu'exigeait l'étiquette — pour qu'elle y pût loger avec toute sa famille. 11 lui vint à l'idée de demander au Roi le château de Saint-Gloud, apanage du duc d'Orléans. Un autre motif l'y poussait : c'était uue^opinion admise que l'air de cet endroit était vif et sain entre tous; on se souvenait du bien qu'avait fait jadis à Louis XVI le séjour de Meudon; Marie-Antoinette espérait, à cause de la proximité du lieu, que Saint-Gloud aurait même vertu pour sa progéniture. Le Roi y consentit sans peine, mais il y eut de longs et de laborieux pourparlers. Le duc d'Orléans abusa du désir de la Reine pour lui faire payer six millions ce qui, dit-on, n'en valait guère que trois ; il y eut aussi des abus dans le coût des réparations et aménagements nécessaires; si bien qu'on cria à la ruine et qu'on traita cette acquisition de folie; de même qu'on voulut voir un empiétement sur le pouvoir du Roi dans ces seuls mots : de par la Reine, dont le concierge du château lit précéder un règlement afiiché à la grille.

En vain, l'existence à Saint-Gloud est-elle des plus modestes. En vain, la Reine, pour plaire aux Parisiens, se mêle-t-elle à la foule les jours de fêtes locales, tenant le Dauphin par la main, et confondue parmi le populaire qui regarde les joutes sur l'eau ou les courses de bateliers. Rien

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ne désarme les rancunes et les préventions du public, et elle surprend parfois les paroles mal veillantes que l'on chuchote sur son passage : « Nous allons à Saint-GIoud, voir les grandes eaux et l' Autrichienne. »

Cette simplicité de Saint-Gloud, à l'heure présente on la retrouve aussi dans les séjours à Trianon. Finies, les réceptions fastueuses, les fêtes où l'on dansait du soir jusqu'à l'aube du matin. Finies, les comédies de société, oii, entourée d'une troupe d'amateurs du haut rang, la Reine jouait et chantait, « royalement mal » d'ailleurs, disait un spectateur. La représentation du Barbier de Séville, en 178o, avait vu pour la dernière fois se lever le rideau du théâtre de Trianon. Finies aussi, les élégances, les robes endiamantées, les toilettes excentriques, les jupes à paniers monstrueux, les plumes s'érigeant en panaches. On ne voit plus que du linon, de la percale, des fichus à la paysanne, des chapeaux de paille dans la journée, le soir des fleurs dans la coiffure. Trianon n'est plus désormais qu'une maison de campagne oi^i l'on vit en famille, avec quelques amis de choix, où régnent l'abandon, la familiarité, où sont établis les usages de la vie de château chez les particuliers. Lorsque la Reine entre dans son salon, les dames n'abandonnent pas leur tapisserie ou leur piano-forte, les hommes continuent leur billard, leur piquet, leur tric-trac. Le nombre des gens de service est limité au né-

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cessaire, et, sauf les rares jours de gala, les dignitaires, les (( grandes charges » de Cour, ne brillent guère que par leur absence.

Comme plaisirs, la promenade, la musique, des goûters en plein air au milieu des enfants. Quelquefois, le dimanche, on danse, pendant l'après-midi, sur les vertes pelouses, au son de rustiques instruments ; et, ces jours-là, les grilles du château sont ouvertes, entre qui veut, sous la seule condition d'être « honnêtement vêtu ». La Reine, alors, parcourt les groupes de ces invités inconnus, elle embrasse les enfants, cause avec les parents, cherche par ces moyens à se procurer l'illusion d'une popularité factice. De cette époque aussi datent les amusem.ents du Hameau, mais non avec les mascarades, les ridicules travestissements vulgarisés par les légendes, où l'on voit la Reine en fermière, son époux en meunier, le comte d'Artois en garde-chasse, et ce beau monde jouant sérieusement à la vie pastorale. Dans la réalité, tout se réduit à quelques après-dînées de loisir, pendant lesquelles Marie-Antoinette se plaît à regarder ses gens soigner le bétail, traire les vaches, fabriquer le beurre, et s'essaie parfois un instant à ces occupations champêtres.

Tout cela, semble-t-il, aurait dû plaire à une nation éprise d'égalité, à des âmes ramenées par Jean-Jacques au goût de la nature et au culte de l'innocence, à d'austères citoyens qui n'avaient à la bouche que les mots de simplicité, d'économie et de

vie familiale. Mais il élail trop tard, l'opinion était faite, et rien ne pouvait l'ébranler. Depuis de trop nombreuses années, à la Cour tout d'abord, puis dans le parlement et dans la bourgeoisie, on avait désigné la Reine comme le scandale, le fléau de son siècle ; un flot bourbeux de chansons, de libelles, dont les titres mêmes, bien souvent, ne peuvent être cités sans blesser la décence, l'avaient flétrie, souillée dans l'imagination du peuple, avaient gravé son nom parmi les Messaline, les Frédégonde, toutes celles à qui soit leurs cruautés, soit leurs vices, ont fait une célébrité infamante. Il était établi, parmi les masses crédules, qu'elle dilapidait le Trésor, trahissait le pays, empêchait les réformes, perpétuait les abus, que le désordre de sa vie privée s'ajoutait aux forfaits de son existence de souveraine.

Aussi un cruel scepticisme accueillait-il le revirement dans sa manière de vivre, et les sérieux progrès amenés par l'âge et l'expérience se heurtaient à des partis pris qui n'y voulaient voir que fausseté, calcul, hypocrisie. Dans les rues de la capitale, à l'Opéra, dans tous les lieux publics, des murmures, des cris quelquefois, s'élevaient à son apparition. On brûlait sur la place Dauphine un mannequin qui représentait les traits de Marie- Antoinette. A Versailles même, siv les murs du château, on collait une afiiche où se lisaient ces vers :

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Louis seize interdit, Antoinette au couvent, D'Artois à Saint-Lazare, et Provence régent.

Une aussi flagrante injustice ulcérait l'âme fière de la Reine. Ses lettres, ses propos révèlent, en cette période, une révolte, une rancune profonde, qui s'étendent à toute la nation, qui incriminent cette race française à laquelle, lors de l'avènement, elle rendait sincèrement le plus-admiratif et le plus sympathique hommage. Quant à Louis XVI, plus flegmatique, il se désintéresse de tout, se réfugie de plus en plus dans la vie matérielle. Il avait renoncé à ses habitudes de travail, semblait avoir perdu, devant l'inutilité des efforts, tout ressort et toute volonté, et jusqu'au désir du succès. « Son corps s'épaissit, dit Mercy-Argenteau dans une lettre à Joseph. Les retours de chasse sont suivis de repas trop abondants, aux digestions lourdes. Son caractère devient brutal. »

Un peuple hostile et frémissant, un roi découragé, une reine exaspérée : après quatorze années de règne, c'était dans cet état d'esprit qu'allait s'ouvrir la formidable crise d'où sortirait la perte ou le salut de la vieille monarchie française.

Le 27 décembre 1788, Louis XVI, sur l'avis de Necker, ramené depuis quatre mois au pouvoir par Marie-Antoinette, décidait la convocation des Etats-Généraux. La Reine, qui, pour la première fois depuis le nouveau ministère, assistait au Conseil, y avait soutenu ce projet, auquel était hostile la grande majorité du clergé et de la noblesse. De même, elle avait appuyé le doublement du Tiers-Etat, qui semblait impliquer le vote par tête, et non par Ordre, et qui donnait, par suite, une arme redoutable aux partisans de la Révolution. Les États-Généraux devaient s'assembler le 5 mai. La veille, selon l'usage, une procession pompeuse parcourut les rues de Versailles. Les trois Ordres y assistaient, avec le Roi, la Reine et tous les princes du sang. La Reine était en grand costume, étincelante de pierreries, fort

belle et majestueuse. Louis XVI fut assez acclamé; un silence glacial, au contraire, accueillit Marie-Antoinette; à peine, de loin en loin, de faibles cris de Vive la Reine, aussitôt réprimés par les Fi donc/ par les Chut! de la multitude. Certains, plus malveillants encore, poussèrent sur son passage des cris en l'honneur du duc d'Orléans, qui s'était séparé des princes, pour défiler parmi le Tiers-Etat. La Reine ressentit cet affront; elle faillit s'évanouir, mais elle se ressaisit, se composa un maintien dédaigneux, jetant, dit un témoin, sur ceux qui l'offensaient des regards où l'on croyait lire : « Pour le moment, je me soumets, mais j'aurai mon tour! » Elle eut, dans la cathédrale de Versailles, une altercation assez vive avec la duchesse d'Orléans, où celle-ci se montra d'une singulière impertinence. Madame Adélaïde, assure Gouverneur Morris, crut devoir ajouter aux outrages de la foule la goutte de fiel de ses rancunes; comme, au sortir de cette cruelle journée, la Reine, hors d'elle, traduisait sa révolte par cette exclamation : « Ces indignes Français ! — Dites indignés, Bîadame », répliqua durement la vieille fille.

La séance d'ouverture des Etats-Généraux, qui eut lieu le lendemain dans la salle des Menus- Plaisirs (le nom sonne d'une manière étrange), adoucit un peu ces blessures. La Reine, arrivée en retard, s assit à droite du Roi, à deux degrés plus bas, et écouta les discours en silence. Elle

était pùle, sérieuse et d'une sobre élégance : « un habit violet », une jupe blanche « en pailleté d'argent », et sur le front un bandeau de diamants, surmonté d'une plume de héron. Dans ces dernières années, elle avait pris quelque embonpoint, qui ajoutait à sa dignité naturelle; son teint restait plein de fraîcheur, et son abondante chevelure blonde gardait tout son éclat. Les députés, dont la plupart ne l'avaient jamais vue, la regardaient avec curiosité, et beaucoup subissaient son charme, la comparant à son époux, lourd, épais et vulgaire, évoquant, a-t-on dit, « un César de la décadence, l'obésité de Vitellius, avec la douceur d'Antonin ».

La Reine, de son côté, contemplait l'Assemblée, surtout les innombrables bancs où s'entassait le Tiers-Etat. Elle paraissait, dit une spectatrice de cette scène, chercher à lire sur ces figures, scruter la physionomie de ces hommes, parmi lesquels, déjà, elle se connaissait tant d'ennemis. Pendant le petit discours de Louis XV^I, elle se leva avec respect^ puis se rassit pour le reste de la séance, sans que rien témoignât de ce qu'elle éprouvait. Pourtant, à certains passages des harangues qui se succédaient sans relâche, <( un mouvement presque convulsif » de l'éventail qu'elle tenait à la main décelait son émotion intime. Somme toute, son attitude plut aux membres de l'Assemblée. Après le discours de Necker, quand elle se leva pour partir, des cris nourris de Vive la Reine/

éclatèrent dans la salle. Surprise, charmée, elle salua en souriant; les acclamations redoublèrent, et elle y répondit par une révérence si gracieuse, que son succès s'accrut encore. Elle rentra au château un peu rassérénée.

Mais un entraînement passager, dû à une séduction physique, ne pouvait prévaloir contre les préventions semées avec un art perfide, enracinées de date ancienne, et qu'avaient fortifiées trop de folles imprudences. Les députés du Tiers, du fond de leurs provinces, arrivaient imbus de l'idée que les maux du pays avaient la Reine pour principal auteur. La noblesse, pour d'autres raisons, que nous avons relevées au passage, ne la considérait et ne l'aimait guère davantage. C'était un tollé général, dit Mercy-Argenteau, un « déchaînement », renchérit Frénilly. Et ce mouvement avait un chef, occulte encore et d'autant plus dangereux, qui était le duc d'Orléans. A son inimitié d'antan s'ajoutait un nouveau grief, le refus opposé par Marie-Antoinette au mariage de son fils aîné avec Madame Royale. Ulcéré, le prince, depuis lors, avait accentué ses attaques, fomenté les pamphlets, les caricatures injurieuses. Marie-Antoinette, elle non plus, ne ménageait guère son cousin, le traitait presque ouvertement de « factieux » et d' « ennemi du trône ». Ces procédés, d'une part, et ces propos, de l'autre, avaient changé la vieille antipathie en haine ardente et en guerre implacable.

Dès ces premières journées, marquées par tant d'épisodes dramatiques, où l'absolutisme expirant se débattait encore contre l'assaut furieux de la démocratie, ce fut une opinion admise que Marie- Antoinette représentait, dans l'entourage royal, le grand élément de résistance aux prétentions du parti constitutionnel, que « l'aristocratie », pour parier le langage du temps, trouvait en elle son plus solide et son dernier rempart. Le journal du libraire Hardy, écho de la bourgeoisie parisienne, la peint prenant le Dauphin dans ses bras et le montrant à Louis XVI, en disant : « Voilà le rejeton de la France, qui doit vous succéder, si vous soutenez votre autorité royale. Sinon, la couronne va perdre tous ses droits. » On dénonçait hautement, dans tous les milieux politiques, dans les couloirs de l'Assemblée, dans les réunions populaires, la prétendue alliance de la Reine et du comte d'Artois, unis dans une lutte obstinée contre les grandes réformes, travaillant de concert à maintenir la France en lisières et à faire avorter l'émancipation nationale.

Il semble aujourd'hui démontré qu'il y eut là une erreur et une injustice. Bien des témoignages en font foi. Le comte Louis-Philippe de Ségur, partisan des idées nouvelles, s'entretenant alors avec elle de la situation, la trouve, dit-il, triste, mais résignée, sans aigreur et sans parti pris. Comme il prend congé d'elle, elle s'adresse à lui en ces termes : « Je vois que, d'après ce qu'on

VOUS a dit, vous me croyez fort éloignée de votre opinion. Mais, demain, vous aurez de mes nouvelles, et vous verrez que je ne suis pas aussi déraisonnable qu'on le suppose. » Le lendemain, en effet, l'ancien ambassadeur recevait de madame Campan, envoyée par la Reine, un écrit de Mounier, le chef des modérés, qui exposait le programme constitutionnel, auquel la Reine paraissait se rallier. D'autres récits établissent sa défiance envers le comte d'Artois. Augeard lui apportant, en mai 1789, certain mémoire confidentiel sur l'état des finances : « Je suis fâchée, dit-elle, que vous l'ayez montré à mon frère d'Artois. — Et pourquoi donc. Madame? Dans les familles particulières, lorsqu'il arrive de grands malheurs, on se rassemble tous, quand même il y aurait quelques petits chiffonnages parmi les parents. — Ce n'est pas, ripostait la Reine, que mon frère d'Artois ne nous aime pas, mais il est poussé par une faction infernale, qui nous perdra tous. )) La marquise de Làage de Volude rapporte des propos qui confirment ce désaccord, que nous verrons s'aggraver par degrés, jusqu'à l'hostilité complète.

Mais, conciliante sur les idées, la Reine montrait trop facilement de l'humeur contre les personnes, et c'est quelquefois plus dangereux. Recevant, certain jour de fête, une députation envoyée par la Ville de Paris, elle s'offensait de voir Bailly ne faire qu'une simple révérence, au

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lieu de mettre le genou en terre, selon l'usage traditionnel. Rouge de dépit, elle répondait aux compliments par un signe de tête fort sec et congédiait sans leur adresser la parole les officiers de la garde nationale et les échevins municipaux. Ceux-ci s'en allaient mortifiés et répandaient le soir leur mécontentement dans Paris. Même accueil aux poissardes, qui, mal reçues, murmurent, dit un témoin, et jurent de se venger. « Cette malheureuse princesse, écrit à ce propos la marquise de la Tour du Pin, ne connaissait pas les ménagements, ou ne voulait pas les employer. Elle témoignait ouvertement de l'humeur à ceux dont la présence lui déplaisait. En se laissant aller ainsi à des mouvements dont elle ne calculait pas les conséquences, elle nuisait aux intérêts du Roi. »

Ce qu'on peut aussi regretter, c'est sa mobilité, cette vivacité d'impression qui fait qu'elle passe, selon l'impulsion du moment, d'un avis à l'avis contraire, tantôt poussant aux concessions, et tantôt à la résistance. Au fond, son tempérament la portait vers l'énergie et vers la fermeté, et c'est ce qu'elle cherchait vainement à infuser au Roi. Mais, faute de suite dans les idées, et plus préoccupée, comme disait La Fayette, « d'être belle dans le danger que de le détourner », les actes de vigueur qu'elle conseillait à son époux, n'ayant pas de lendemain, semblaient des actes de révolte, et elle y dépensait sans fruit son incon-

'testable vaillance. On ne saurait d'ailleurs lui en faire un reproche, si l'on pense avec Lamartine que, « des vertus du trône, les femmes n'ont guère que le courage ; elles sont souvent des héros, rarement des hommes d'Etat ».

A vrai dire, pendant cette période, elle ne joue dans la poliLique qu'un rôle secondaire, effacé, ^'ecker eût malaisément supporté qu'il en fût autrement, et, d'autre part, des soucis plus poignants assaillaient son Cœur maternel. Le Dauphin se mourait. Vainement, depuis trois mois, l'avait-on établi au château de Meudon; l'air vif, qui l'avait d'abord ranimé, n'avait pu arrêter les progrès effrayants du mal. A présent, l'échiné se voûtait, les jambes étaient molles et sans force, au point que, pour le faire marcher, il fallait le soutenir « comme un vieillard caduc ». Le visage allongé, maigri, portait la trace de ses souffrances. La maladie avait aussi altéré son humeur ; difficile avec tout le monde, il ne supportait que sa mère. Le 2 juin, au reçu de nouvelles alarmantes, Louis XVI vint, de Versailles, voir son fils à Meudon, Il y trouva la Reine qui, en l'apercevant, se jeta dans ses bras, sanglotante, éperdue, le conjurant de ne pas entrer dans la chambre, pour s'épargner le spectacle de l'agonie. L'enfant mourut à une heure du matin. Le Roi et la Reine, accablés, s'enfermèrent au château, dans un isolement absolu. Pourtant, le surlendemain, avant les funérailles, les députés du Tiers forcèrent la

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porte du souverain, pour l'entretenir de leurs vues politiques. Il ajoutèrent seulement au discours préparé quelques expressions de regret sur le coup qui l'avait frappé. « Il n'y a donc pas de pères dans l'Assemblée? » murmura tristement Louis XVI.

Quelques semaines plus tard, le 11 juillet, une grave nouvelle éclatait brusquement. Le Roi venait de renvoyer Necker, suspect de trop de complaisance envers l'Assemblée nationale. Le maréchal de Broglie était mis à la Guerre, Foulon au Contrôle général ; le chef du ministère était le baron de Breteuil. Doit on voir dans ce coup de force la main de Marie-Antoinette? Il n'en existe aucune preuve décisive; toutefois Necker le crut, à ce qu'assure son gendre, et Weber l'insinue, dans un passage de ses Mémoires. Ce qui vient à l'appui, c'est le choix de Breteuil, l'ami particulier de Marie-Antoinette, choix médiocre du reste, car cet homme à vues courtes, incapable de regarder plus haut que les murailles d'une Cour, n'avait rien de ce qu'il fallait pour parer aux dangers d'une situation si terrible. Sa grosse voix et son pas sonore, frappant le sol avec un bruii qui semblait, dit madame de Staël, « faire sortir de terre une armée », lui donnaient, il est vrai, l'apparence de la force, mais l'apparence seulement.

Les décisions du Roi furent connues le soir à Paris. L'effet fut foudroyant; on y vit le prélude d'une ère de réaction, de mesures violentes : dis-

solution de l'Assemblée, déclaration de faillite de l'État. L'émeute gronda presque aussitôt dans les rues de la capitale. Deux jours après, c'était la prise de la Bastille, le massacre des défenseurs de l'antique citadelle, l'assassinat de Launay, de Flesselles, leurs têtes promenées au bout des piques, la populace maîtresse absolue de la ville, l'acte premier du plus sanglant des drames. La colère des vainqueurs s'en prenait spécialement à Marie-Antoiaette ; toutes les vieilles calomnies ressuscitaient du coup : la France livrée à l'étranger, les centaines de millions envoyés à l'empereur d'Allemagne. Mercy, écrivant à Joseph, constate avec effroi ce qu'il appelle « une frénésie d'esprits » contre la reine de France. « La rage est telle, mande-t-il le même jour à Kaunitz, qu'au jardin du Palais Royal on a mis publiquement à prix sa tête et celle du comte d'Artois. » Les familiers de Marie-Antoinette, les Polignac tout les premiers, étaient aussi l'objet de menaces effrayantes ; des placards sanguinaires les désignaient à la vengeance du peuple; on pendit un mannequin qui représentait la duchesse.

Le soir du 16 juillet, la Reine fit venir son amie, lui peignit les périls suspendus sur sa tète : « Je crains tout, dit-elle en pleurant. Au nom de notre amitié, partez, il est encore temps de vous soustraire à la fureur de mes ennemis » . Louis XVI entra et joignit ses instances à celles de Marie- Antoinette. La duchesse résista d'abord, puis elle

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céda, peut-être un peu trop aisément. Dans la nuit même, une berline l'emporta, sous les habits d'une femme de chambre, ainsi que son mari, sa fille et sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac. Au moment du départ, on lui remit ce billet de la Reine : « Adieu, la plus tendre des amies. Ce mot est affreux, mais il le faut... Je n'ai que la force de vous embrasser ».

Ce fut, dans le monde de la Cour, comme le signal de la panique. On apprit, coup sur coup, le départ des Gondé, du comte d'Artois, de plusieurs ministres, de maints autres grands personnages. En deux journées, la municipalité de Paris dut délivrer deux cents passeports. Cette fuite faisait le vide autour de Marie-Antoinette. Disparaissaient successivement sa dame d'honneur, sa dame d'atours, la plupart des dames du palais, les principaux ofticiers de sa maison, intendant, chancelier, jusqu'au « chauffe-cire », le sieur Lemaire. Et l'abbé de Vermond abandonnait, lui aussi, « son élève ». Elle ne gardait qu'un unique aumônier, M. de Cambis, qui, d'ailleurs, s'en ira bientôt. C'est presque l'isolement, et Marie-Antoinette traverse dans ces premiers jours une crise de dépression, de mélancolique abattement. « Je ne rencontre plus de cœurs qui m'entendent », disait-elle avec un soupir. Ce même accent plaintif perce dans les billets qu'elle adresse alors à l'absente, madame de Polignac : « Nous ne sommes entourés que de peines, de malheurs et

de malheureux. Tout le monde fuit, et je suis encore trop heureuse de penser que tous ceux qui m'intéressent sont éloignés de moi. Aussi je ne vois personne, et je suis toute la journée seule chez moi. Mes enfants font mon unique ressource ».

L'abandon où tous ces départs ont laissé la Cour de Versailles à des répercussions fâcheuses. Leâ places vacantes sont occupées par des serviteurs de hasard, dont beaucoup sont gagnés par les ennemis de Marie-Antoinette, par ce qu'on nomme alors « la faction d'Orléans ». La Reine se sent environnée d'espions, surveillée et trahie. Elle n'en fait pas mystère à la duchesse de Polignac : «c Ne me répondez pas, à moins d'avoir une occasion sûre, lui dit-elle; et encore, n'écrivez que des choses qu'on puisse lire, car on fouille tout le monde, et rien n'est sûr. Je n'écris, ni ne veux que personne m'écrive, par la poste, quoique je sache bien que ni moi, ni mes amis, ne demanderons jamais rien de mal. Mais je ne veux pas qu'on puisse dire que je reçois des lettres et qu'après cela on en compose ».

Il y eut cependant, au sortir de cette crise, un moment de détente, et Marie-Antoinette aperçut une lueur d'espoir. « Depuis quelques jours, mandait-elle à la duchesse de Polignac, les affaires paraissent prendre une meilleure tournure... Le nombre des mauvais esprits est diminué, ou, au moins, tous les bons se réunissent

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ensemble, de toutes les classes et de tous les Ordres. C'est ce qui peut arriver de plus heureux. » Louis XVI, cédant aux instances de Bailly, avait passé une journée dans la capitale; il y avait été reçu avec des transports d'enthousiasme. Le rappel de Necker, ministre pour la troisième fois, la nuit du 4 août, oii la noblesse avait voté l'abolition des privilèges, l'exemple de la Reine, « provoquant, dit Mercy, de son propre mouvement, les réformes économiques les plus étendues dans sa Maison », enfin l'envoi à la Monnaie de la vaisselle royale, tout cela contribuait à calmer les têtes échauffées.

L'illusion de la Reine fut de croire cette sagesse plus générale et plus durable qu'elle ne l'était dans la réalité. Quelques visites d'amis anciens tenus trop longtemps à l'écart, le revirement de certains personnages ramenés par l'indignation ou la crainte, avaient mis du baume sur ses plaies. « C'est dans des moments comme ceux-ci que l'on apprend, écrivait-elle, à connaître les hommes et à voir ceux qui sont véritablement attachés ; je fais tous les jours des expériences sur cela... Je retrouve tout plein de personnes vraiment et sincèrement attachées, auxquelles je ne pensais seulement pas. » Ces cas particuliers lui donnaient l'espérance d'une réaction sérieuse. Elle entendait répéter autour d'elle que le peuple criait contre l'avortement des prétendues réformes, que l'on redoutait la famine, et que, par

suite, un courant d'opinion se formait, grossissait chaque jour contre l'Assemblée nationale. Au reste, il est certain que la Reine, à cette heure, ne réalisait pas encore la force et la profondeur du mouvement. Comme bien des gens alors, elle croyait plus à une série d'émeutes, à une vaste Fronde populaire, qu'à une transformation politique et sociale. Elle songeait à certaines mesures dont elle espérait le salut, la dissolution de l'Assemblée, l'établissement du Roi dans une ville de province, — Rouen ou Metz, par exemple — pour restaurer de là, moyennant quelques concessions, le pouvoir monarchique. Rien de précis, d'ailleurs, de vagues velléités, mais qui transpirèrent au dehors, alarmèrent l'Assemblée, firent craindre une contre-révolution imminente.

Un fâcheux incident acheva l'exaspération des esprits. Un régiment fidèle au trône, le régiment de Flandre, venait d'arriver à Versailles, et les gardes du corps, fêtant sa bienvenue, lui offrirent un banquet, qui eut lieu, le l""" octobre, dans la salle de spectacle, au château de Versailles. Le Roi, la Reine et le Dauphin parurent à la hn du repas et firent le tour des tables. On porta leurs santés, on les acclama bruyamment, on conspua un peu l'Assemblée ; quelques soldats, dit-on, arrachèrent leurs cocardes aux nouvelles couleurs nationales. 11 est faux que, comme on l'a dit, la Reine et les princesses aient distribué des co-

cardes blanches à la ronde. Les jours suivants, d'autres réunions du même genre occasionnèrent des manifestations pareilles. Ce fut un beau tapage dans les milieux démagogiques. Il ne fut guère difficile aux meneurs d'exploiter, de dénaturer les scènes, somme toute, inotîensives, d'en faire une sorte d'attentat contre les volontés du peuple. La misère réelle des faubourgs fournit le personnel voulu pour une journée d'émeute, mais on n'enrôla que des femmes. On les savait plus enragées, et qui oserait tirer sur elles?

Le 5 octobre, dans l'après-midi, Louis XVI était à la chasse à Meudon, la Reine était à Trianon, quand survint la nouvelle qu'une bande de sept à huit mille femmes — parmi lesquelles des hommes affublés de jupons — étaient en marche sur Versailles, hurlant des cris de mort. On apprit peu après que la garde nationale arrivait également, conduite par La Fayette qui, toi^it d'abord récalcitrant et vite débordé par ses hommes, marchait piteusement à leur tète. A la même heure, l'Assemblée nationale, sur l'annonce du veto opposé par Louis XVI à la « Déclaration des Droits », tenait une séance tumultueuse, où Mirabeau tonnait contre la Cour et dénonçait clairement l'inlluence de la Reine. Avant la nuit tombante, toute la famille royale était réunie au château; les ministres délibéraient, l'agitation était extrême et le désordre indescriptible. Pendant qu'on discutait, que Saint-Priest conseillait de

partir pour Compiègne — ce qui était encore possible, et ce qui fut un moment résolu, — le Hot parisien déferlait et battait les grilles du château. Les femmes criaient : « Nous couperons la tète à la Reine ! » Comme on pressait le Roi d'agir : « Doucement, doucement » , répondit-il, en ajoutant « qu'on ne tirait pas sur les femmes ». Il capitulait peu après devant l'Assemblée nationale, sanctionnait la Déclaration et, La Fayette s'étant présenté au château, il permettait que les gardes du corps fussent remplacés presque partout, aux portes du palais, par les gardes françaises. Sur quoi, La Fayette affirmait qu'il répondait de tout et, s'étendant, se laissait aller au sommeil. « Il dormait contre son Roi! » écrit tragiquement Rivarol. Le mot est excessif, mais Marie-Antoinette le crut, et elle ne l'oublia jamais. Parmi les nombreux récits de ces scènes, il est un point sur quoi tous les témoins s'accordent, c'est le sang-froid, l'intrépidité de la Reine. C'est elle surtout que visaient les factieux ; elle avait entendu les clameurs de la populace. « Je sais, ditelle à ceux qui l'entouraient, que l'on vient de Paris pour demander ma tête; mais j'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort. » Elle refusa de fuir seule avec ses enfants, comme on vint le lui proposer, et publia sa volonté de demeurer auprès du Roi. Le duc de ÎNormandie, devenu le Dauphin par la mort de son frère, se trouvait dans sa chambre avec sa sœur, Madame Royale; elle

les fit mener chez Louis XVI, où ils seraient moins exposés. Quelques amis dévoués passèrent la soirée auprès d'elle. Fersen était du nombre; il demeura toute la nuit au château, prêt à courir vers elle au premier indice de danger. 11 ne sortit que le lendemain, après le départ de la Reine, et sous un déguisement, car on connaissait sa présence et on voulait le massacrer. Vers deux heures du matin, tout paraissait paisible ; Marie-Antoinette, rassurée, se retira dans son appartement privé. Elle y goûta un moment de repos, qu'allait suivre un affreux réveil.

A six heures, en effet, comme le jour se levait, un groupe d'émeutiers qui rôdaient virent une grille du château ouverte ; ils s'y ruèrent, montèrent l'escalier, armés de fusils et de haches. Quelques gardes du corps, restés à l'intérieur, essayèrent de les arrêter et furent égorgés sans merci. « Allons chez la Reine », dirent les femmes, et la bande se précipita. Il y eut, là encore, une courte lutte, qui donna à la Reine le temps de fuir, à peine vêtue, et de se réfugier dans la chambre du Roi. Les furieux trouvèrent le lit vide, et se vengèrent en bouleversant tout autour d'eux. Enlin, arriva La Fayette, qui déblaya la place avec ses grenadiers. Quelques heures passèrent. Une multitude immense assiégeait les murs du château, vociférant, poussant des cris divers, parmi lesquels dominait celui-ci : « Le Roi à Paris I Le Roi à Paris ! » Louis XVI se

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montra au balcon-^ on l'applaudit un peu, mais aussitôt on réclama la Reine. Elle vint à la fenêtre, tenant ses enfants par la main. « Pas d'enfants ! » hurla-t-on. Elle voyait les fusils braqués, les gestes menaçants; cependant, elle n'hésita pas et elle monta sur le balcon, seule, pâle, les cheveux en désordre, les bras croisés sur la poitrine, la physionomie dédaigneuse. Un homme la mit en joue, mais il ne tira pas; et la foule, un moment domptée, battit des mains, applaudit celle dont, la minute d'avant, elle demandait la tête.

En rentrant dans la pièce, la Reine s'approcha de madame Necker et, d'une voix étouffée : « Ils vont nous forcer, lui dit-elle, à nous rendre à Paris, avec les tètes de nos gardes du corps portées devant nous sur leurs piques! » Cette prévision devait se réaliser à la lettre. Louis XVI, poussé par La Fayette, avait une seconde fois cédé ; il s'était engagé à partir pour la capitale et à s'installer aux Tuileries. Saint-Priest assistait à cette scène; il peint Louis XVI comme hébété, ne répondant même pas aux questions qu'on lui adressait. « Ah ! monsieur de Saint-Priest, me dit Marie-Antoinette, pourquoi ne sommes-nous pas partis hier au soir? Je ne pus m'empècher de lui répondre : Ce n'est pas ma faute. — Je le sais bien, répliqua-t-elle. » Ce fut alors seulement que le Roi déclara qu'il irait à Paris. Cette promesse arrachée, La Fayette questionna la Reine ; a Et vous, Madame, quelle est votre intention? — Je

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sais le sort qui m'attend, lui dit-elle, mais mon devoir est de mourir aux pieds du Roi et dans les bras de mes enfants ».

Sur l'heure, on attelle les voitures. Dans une immense gondole s'entassent la Reine, le Roi, les deux enfants, madame Elisabeth, la duchesse de Tourzel. La Reine, en manlelet noir et en coiffe du matin, garda, presque tout le temps du trajet, le Dauphin sur ses genoux. En avant marchait un ramas de gardes nationaux, traînant quelques gardes du corps, et précédés des assassins, qui brandissaient, comme des trophées, les têtes sanglantes el livides des victimes. Chemin faisant, le comédien Beaulieu grimpa, à côté du cocher, sur la voiture royale, insultant à la Reine par d'ignobles grimaces et amusant la foule avec des pitreries grossières. Derrière les carrosses de la Cour venait une longue file de charrettes, pleines de sacs de farine et parées de branchages. La populace suivait, en grand désordre, quelques femmes à cheval, d'autres juchées sur des canons.

L'étrange cortège se mit en route à une heure et demie de l'après-midi. Mais l'encombrement était tel qu'on mit plus de sept heures à faire ces quelques lieues. Tous les yeux, au passage, étaient braqués sur Marie-Antoinette qui, tantôt, la tête droite, l'œil sec, le regard hxe, semblait perdue dans ses pensées, et tantôt se penchait dehors pour adresser quelques mots à la foule : « Le Roi n'a jamais voulu, disait-elle, que le

bonheur du peuple. On vous a dit bien du mal de nous ; ce sont ceux qui voulaient nous nuire. Nous aimons tous les Français. » Quelques-uns paraissaient touchés; la plupart ne répondaient rien. A un moment, le Dauphin dit : « J'ai faim. » On n'avait rien à lui donner. La Reine le consola, lui prêcha la patience. A cette minute seulement, elle versa, quelques larmes.

En traversant Passy, l'on aperçut au balcon d'une maison le duc d'Orléans, ses enfants et madame de Genlis. Ils regardaient la scène avec curiosité, semblables à des spectateurs dans une loge de théâtre. La Reine eut un frisson d'horreur, car elle croyait, à tort ou à raison, voir dans ces événements la main de son cousin. Elle dit le lendemain à Augeard : « M. le duc d'Orléans a voulu nous faire assassiner. » C'est d'ailleurs la seule fois où elle récrimina. Lorsque, plus tard, une députation du Ghâtelet l'interrogea sur cette journée : « J'ai tout su, tout vu, tout oublié », répondit Marie-x\ntoinette.

Neuf heures du soir sonnaient, lorsque l'on entra dans Paris. 11 fallut, avant tout, se rendre à l'Hôtel de Ville, avec soixante députés pour escorte, et y subir la harangue de Bailly. Quand celui-ci eut terminé, il s'adressa à l'assistance : (( Le Roi, déclara-t-il, m'a dit qu'il venait au milieu de vous avec plaisir et avec bonté. » La Reine reprit : a Dites donc avec confiance », et Louis XVI, sanglotant, ajouta ces paroles : « Dites-

leur aussi avec amour pour mon peuple, mais que je ne puis parler... )) On dut ensuite se montrer aux fenêtres, sous lesquelles se tenait la toule. On entendit quelques battements de mains, quelques vivats pour le Roi et la Reine. De là, on s'en fut aux Tuileries.

Par cette nuit noire et froide, l'arrivée fut lugubre. Depuis l'an 1665, nul n'avait habité cette demeure royale, et les vastes appartements étaient vides et glacés. On eut grand'peine à trouver quelques lits, où l'on s'installa vaille que vaille. Les personnes de la suite passèrent la nuit sur des tables et des banquettes. On improvisa un souper. Le Roi mangea d'une manière prodigieuse; il paraissait radieux. La Reine était, au contraire, abattue; sa fierté succombait devant sa lassitude.

Il fallut plusieurs jours pour rendre le palais à peu près habitable. La Reine et ses enfants couchèrent d'abord dans la même chambre, ces derniers sur des lits de camp. Cette même pièce servait de salon à Marie-Antoinette; c'est là qu'elle reçut, le lendemain, la visite de madame de Staël, de qui nous tenons ces détails : « Elle nous en fit ses excuses, ajoute madame de Staël, en disant : Vous savez- que Je ne m'attendais pas à venir ici. Sa physionomie était belle et irritée. On ne peut l'oublier quand on l'a vue ».

Les deux journées des 5 et 6 octobre virent le premier contact de Marie-Antoinette avec la bête populaire déchaînée. Elle en connut plus tard

d'autres, non moins terribles, mais celles-ci lui laissèrent une spéciale impression d'horreur. Tous ceux qui s'y trouvèrent mêlés, comme auteurs ou complices — parmi ces derniers La Fayette — lui inspirèrent toujours une insurmontable aversion. Et cependant, au sortir de ces scènes, il y eut une période de trêve, comme il s'en rencontre souvent pendant les deux premières années de la Révolution. Si fort était encore enraciné le vieux sentiment monarchique, que la majorité du peuple, en dépit des excitations, manifestait un réel contentement à voir ses maîtres, après un siècle et demi d'absence, réintégrer leur « bonne ville » de Paris. Quand, le 7 au matin, la Reine se réveilla au chàtea'i des Tuileries, elle eut une impression d'effroi en apercevant une grande foule massée sous ses fenêtres et l'appelant avec insistance, mais elle se rassura promptement en constatant la disposition des esprits. C'était une joie un peu bruyante, familière, indiscrète, mais dépourvue d'hostilité. Dans le jardin, on chantait, on dansait, et les gardes du corps embrassaient les poissardes. On ne ménageait guère les gazons, les parterres de fleurs, mais, d'une voix amicale, on demandait la Reine et le Dauphin et, dès qu'ils se montraient, on applaudissait avec force. Euxmêmes parlaient avec bonté, et l'on acclamait leurs paroles.

La Reine ne s'y attendait pas; on sent de l'étonnement dans le récit que, le soir même, elle adres-

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sait à Mercy-Argenteau : « Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment nous y sommes arrivés, nous devons être contents du peuple, surtout ce matin... Je parle au peuple. Milices, poissardes, tous me tendent la main, et je la leur donne... Je leur ai dit, de la part du Roi, qui était à côté de moi, qu'il dépendait d'eux que nous restions, que nous ne demandions pas mieux, que toute haine devait cesser, que le moindre sang répandu nous ferait fuir avec horreur. Les plus près m'ont juré que tout était fini. J'ai dit aux poissardes d'aller répéter tout ce que nous venions de leur dire. » Trois jours après, elle écrit à nouveau : « Malgré toutes les méchancetés qu'on ne cesse de me faire, j'espère ramener la partie saine de la bourgeoisie et du peuple... Avec de la douceur et de la patience, il faut espérer qu'au moins nous parviendrons à détruire l'horrible méfiance qui existait dans toutes les têtes et quia toujours entraîné dans les abîmes oh nous sommes. » Mercy constate, de son côté, dans une lettre à Joseph, le retour populaire vers Marie-Antoinette : « Il suffira, dit-il, pour accélérer ce mouvement, qu'on la voie séparée de ses alentours et n'agissant que par ses sentiments propres. » Malgré tout, l'espoir de la Reine ne comportait guère d'illusion, et elle sentait combien précaire était ce revirement heureux. Après une visite de Louis XVÎ au faubourg Saint-Antoine, où il av.iil eu grau<! succès, Bailly, en le

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racontant à la Reine, ajoutait ces mots maladroits : (( Votre Majesté doit bien jouir de la joie de ce bon peuple. — Oui, lui répliqua-t-elle, le peuple est bon, quand ses maîtres viennent le visiter, mais il est bien barbare, quand il vient visiter ses maîtres I »

Aux Tuileries, cependant, la vie s'organisait. Le Roi s'installa au premier, la Reine au rez-dechaussée, dans les appartements donnant sur le jardin, le Dauphin au pavillon de Flore. Un peu plus tard, Louis XVI prit ses deux enfants avec lui; on construisit de petits escaliers qui conduisaient au logement de la Reine. Dans la seconde quinzaine d'octobre, on vit débarquer au château kl princesse de Lamballe. Elle savait les dangers que courait son amie, elle désirait les partager. Elle fut bien accueillie, et elle reprit ses fonctions de surintendante, avec un logement aux Tuileries. Tout le personnel de la Cour s'établit dans les dépendances. Bien que considérablement réduits, ces fonctionnaires formaient encore une véritable armée. En ce mois d'octobre, aux Tuileries, la liste en est longue et baroque : on y relève un « garçon des dames de Madame », un « employé de la bouche de la Reine servant au réchauffoir de Madame », les services de « l'échansonnerie », de la « rôtisserie », du « gobelet », de la « glacière », de la « crémerie », six médecins, chirurgiens et apothicaires pour le Roi, autant pour Marie-Antoinette, autant pour les enfants royaux et

pour madame Elisabeth, un nombre égal en « survivance ». Et ce n'était pas le dixième de ce qui demeurait autrefois à Versailles.

Au milieu des débris de ce faste traditionnel, l'existence de la Reine est triste et monotone. Elle déjeune seule tous les matins, puis reçoit la visite de Louis XVI et de ses enfants ; ensuite la messe, suivie de longues heures d'isolement pour lire et travailler. A une heure, le diner, qui réunit toute la famille royale ; au sortir du repas, billard avec le Roi, afin que celui-ci prenne un peu d'exercice. Le reste de l'après-midi était de nouveau solitaire ; on soupait à huit heures et demie, on se couchait à onze. Quand le temps était beau, Marie-Antoinette se promenait dans le jardin contigu au château. Le jeudi et le dimanche, elle (( tenait Cour » l'après-midi, elle assistait le soir au jeu du Roi. Après quelques semaines, La Fayette demanda que la Reine et le Roi sortissent quelquefois dans Paris, afin de témoigner qu'ils n'étaient pas prisonniers aux Tuileries.

Il l'étaient cependant, ou du moins peu s'en faut. Leurs sorties, leurs allées et venues, leurs fréquentations, leurs propos, plus encore leur correspondance, tout était guetté, surveillé, contrôlé par une nuée d'espions. Pour causer un instant avec son secrétaire des commandements, Augeard, Marie-Antoinette est forcée de le recevoir chez sa fille; encore lui faut-il s'assurer que l'on n'écoute pas à la porte. Au reste, elle s'ac-

commode de cet état de choses, et prétend même y découvrir un certain avantage : « Je défie l'univers de me trouver un tort réel, écrit-elle à sa sœur, l'archiduchesse Marie-Christine. Je ne peux même que gagner à être gardée et suivie aussi exactement, car toutes mes paroles, tous mes désirs et toutes mes actions ne tendent qu'au bonheur du Roi d'abord, pour lequel je donnerais mon sang, mais aussi, en vérité, au bonheur de tous. »

Les leçons du malheur n'ont pas été perdues. Les principes qu'elle professe sont ceux qui, appliqués à temps, auraient peut-être tout sauvé. (( Mon rôle à présent est de me renfermer absolument dans mon intérieur et de tâcher, par une inaction totale, à faire oublier toute impression sur moi, en ne leur laissant que celle de mon courage. Je ne dois donc avoir aucune influence marquée, ni dans le choix des personnes, ni dans les affaires... Il est impossible qu'on ne revienne pas à nous, quand on verra et connaîtra notre véritable manière de penser ». Cette « manière de penser », elle la formule en pJusieurs passages de ses lettres, et l'on ne peut qu'en admirer la modération, la sagesse. « Il s'agit, écrit-elle, d'épier le moment où les têtes seront assez revenues pour les faire jouir enfin d'une bonne et sage liberté, telle que le Roi l'a toujours désirée lui-même, mais loin de la licence et de l'anarchie qui précipiteraient le plus beau

royaume dans tous les maux possibles. » Et encore : « Je ne désire qu'un ordre de choses qui ramène le calme et la tranquillité dans ce malheureux pays et prépare à mon pauvre entant un avenir plus heureux que le nôtre ; car, pour nous, nous avons vu trop d'horreurs et de sang pour être jamais véritablement heureux ».

Parfois, des symptômes favorables donnaient le fugitif espoir que ces appels à la raison finiraient par être entendus, que la nation se laisserait persuader par cette bonne volonté sincère. En février 1790, Louis XVI se rend à l'Assemblée et prononce un petit discours très chaleureusement applaudi. La séance terminée, la Reine et ses enfants vont au-devant de lui, et la rencontre a lieu au jardin des Tuileries, où se trouvent également de nombreux députés. La Reine prend alors la parole : « Je partage, messieurs, leur dit-elle, tous les sentiments du Roi, et je m'unis de cœur et d'esprit à la démarche que son amour pour son peuple vient de lui dicter. Voici mon fils, je l'entretiendrai sans cesse des vertus du meilleur des pères, et je lui apprendrai de bonne heure à respecter les libertés publiques et à maintenir les lois, dont j'espère qu'il sera le plus ferme soutien. » Là-dessus, vives acclamations, battements de mains, émotion générale.

Même manifestation, cinq mois plus tard, lors de la fête de la Fédération. L'innombrable assem-

blée des représentants des provinces crièrent avec un réel enthousiasme Vive la Reine! et Vive le Dauphin! La Reine alors prend son fils dans ses bras et l'élève, tout souriant, pour le montrer au peuple. Un peu après, comme le temps se gâtait, elle l'enveloppe dans son châle, et l'assistance applaudit furieusement ce geste maternel. Il y eut là quelques minutes où l'on put croire l'union refaite entre le trône et le pays.

Il subsistait pourtant bien des causes d'inquiétude dont l'attitude des émigrés et de leur chef, le comte d'Artois, n'était pas la moins douloureuse. Ce dernier, depuis son départ, brûlait déjouer un rôle, de mater la Révolution. Dans le drame qui se jouait, il prétendait personnifier l'honneur, et il avait fait choix de l'emploi de héros, héros prudent, d'ailleurs, qui n'exposait guère que les autres. Joseph II, dès les premiers temps, avait percé à jour les prétentions du comte d'Artois, blâmé hautement son attitude et, s'adressant à lui, il l'avait conjuré de désavouer « cette espèce de parti que l'on appelle aristocrate », et qui n'a, disait-il, « de consistance que pour le mal, car de là sont venus tous les désordres du royaume ». Il le priait, au nom de son affection pour les siens, de revenir en France, de dissiper ainsi la crainte d'une faction opposée aux réformes indispensables, ce qui irritait le pays et nuisait fort à la famille royale. La Reine, assure Mercy, avait complètement approuvé cette lettre de FEmpe-

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reur, qui n'avait, au siu'plus, produit aucun effet.

Les lettres de Vaudreuil, intime ami du prince, mais plus intelligent que lui, jettent une triste lumière sur les vrais sentiments qui animaient le comte d'Artois ; on y lit des phrases comme celles-ci : « Ne vous livrez pas avec cette facilité à vos préventions contre la Reine... Songez que l'opinion est revenue en faveur de celle dont vous vous défiez et que son courage lui a ramené bien du monde... Oh! monseigneur, soyez bien en garde contre les pièges que les gens qui haïssent la Reine cherchent à vous tendre ! » Ailleurs encore : « Vous me paraissez très effrayé de ce que l'on vous mande que le Roi et la Reine veulent vous faire jouer un rôle secondaire.. Ah! monseigneur, est-ce que l'ambition vous aurait gagné? Veut-on vous persuader qu'il faut que vous fassiez tout, ou que rien ne se fasse? )) Vaudreuil, d'ailleurs, prêchait dans le désert.

Auprès du comte d'Artois, son cousin, le prince de Gondé, plus brave, mais presque aussi léger, poussait de même aux violences et brûlait de tirer l'épée pour restaurer l'ancien état de choses. Tous deux envisageaient sans crainte une alliance avec l'étranger, une prise d'armes simultanée, une invasion en forces. Il ne reculaient pas, Louis XVI étant déclaré prisonnier, devant la proclamation d'une régence, qui serait confiée

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à Monsieur. En attendant ils s'étaient façonné une sorte de premier ministre, lequel était Galonné, devenu, depuis son renvoi, l'ennemi fougueux et personnel de Marie-Antoinette.

Tels étaient les projets qui, connus aux Tuileries, y suscitaient une frayeur légitime. Rien, en effet, ne faisait mieux le jeu des révolutionnaires, et l'on imagine le parti qu'ils en tiraient contre la royauté. En vain la Reine dénonçaitelle hautement (( l'extravagance » des prétendus sauveurs qui risquaient de tout perdre ; en vain écrivait-elle lettre sur lettre à Joseph II pour le prier de refréner leur zèle. Elle perdait son temps et sa peine. Louis XVI était dans les mêmes sentiments et n'avait pas plus de succès. On peut lire, dans ses lettres à la duchesse de Polignac, les tourments du malheureux Roi ; « Il faut, écrivait-il, être autant en garde contre les conseils et les volontés des soi-disant amis que contre les menées des ennemis... 11 est bien difticilede se défendre d'une misanthropie outrée. Les amis sont fous ou imbéciles et font toutes sortes de sottises, et les ennemis sont toujours de plus en plus méchants!... Comment, ajoutait-il avec une mélancolie bien touchante, peut-on avoir de ces derniers, quand on n'a jamais cherché que le bien de tous? »

L'anarchie, en effet, croissait dans l'Assemblée, à Paris et dans les provinces. L'inondation des pamphlets, des placards et des caricatures im-

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mondes reprenait de plus belle. Des émeutes incessantes parvenaient jusqu'aux murs de la demeure royale. On découvrait à chaque instant quelque complot contre la Reine. Sa vie ellemême fut plus d'une fois menacée par des scélérats. Chose plus intolérable, la méfiance jacobine resserrait davantage les liens de sa captivité. Il est vrai que, pendant l'été de 1790, il lui fut permis de goûter, avec sa famille, quelques semaines de tranquillité à Saint-Cloud ; mais nulle sortie du parc ne se faisait sans l'escorte obligée des gardes nationaux chargés de la garder à vue. Madame de Boigne, encore enfant, la rencontra dans cet équipage, à Bellevue ; de cette rencontre elle a laissé une émouvante esquisse : « La Reine, dit-elle, était vêtue d'une robe Pierrot, de linon blanc )), elle portait « un fichu boufïant, un grand chapeau de paille, dont les larges rubans se rattachaient par un gros nœud au croisement du fichu ». Dans ce costume si simple, elle restait imposante et belle. En la voyant ainsi, à demi prisonnière, poursuit la narratrice, « mon petit cœur se gonfla et je me mis à sangloter. La Reine s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et nous voila toutes deux de mes longs cheveux blonds en me sollicitant de cacher mes larmes. J'entends encore son : Paix, paix, mon Adèle ! Elle resta longtemps dans cette attitude ». Cette brève villégiature fut d'ailleurs la dernière. L'année suivante, à Pâques, quand les

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souverains voulurent retourner à Saint-CIoud, la populace assiégea les Tuileries avec des clameurs insultantes, les gardes nationaux croisèrent la baïonnette devant le poitrail des chevaux ; il fallut rebrousser chemin, renoncer au voyage. La Reine, pâle de colère, s'en prit à La Fayette, qui, accouru au bruit, parlementait avec les insurgés : (( Au moins, monsieur, lui cria-t-elle, avouerez-vous maintenant que nous ne sommes pas libres? »

Deux hommes, pendant cette phase troublée, se proposèrent à Marie-Antoinette pour tenter d'enrayer le mal, de rétablir, dans la mesure possible, l'autorité royale, deux hommes qui, réunis, eussent peut-être réussi, car l'un avait la popularité et l'autre le talent. Le premier était La Fayette, le second Mirabeau. La Reine, longtemps, les redouta, les détesta à l'égal l'un de l'autre.

Entre elle et La Fayette, la mésintelligence remontait à bien des années. Dans sa première jeunesse, il avait fréquenté la Cour, où son long corps dégingandé, ses cheveux roux, sa gaucherie à la danse, avaient provoqué le sourire de Marie-Antoinette. Elle l'avait affublé du nom de Monsieur Blondinet. Il le sut, fut blessé et en garda rancune. Pourtant, quand il revint en France, au retour d'Amérique, il fut choyé, caressé à Versailles, et la Reine combla d'attentions « le héros des deux mondes ». Mais l'anti-

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pathie persista. Elle ne pouvait prendre au sérieux ses visées politiques et ses prétentions d'homme d'Etat. Elle sentait trop ce que sa suflisance cachait d'indéniable niaiserie, une niaiserie généreuse sans doute, mais foncière, incurable, et qui fut cause de tous ses torts, de ses déboires et de ses défaillances. En cela, elle le jugeait bien. C'est cette naïveté présomptueuse qui lit de La Fayette le serviteur et l'instrument de ceux-là qu'il croyait conduire, paradant en tête de l'émeute en brillant uniforme et s'imaginant de bonne foi qu'il avait sauvé les victimes, quand il avait pleuré sur elles. t^

Le rôle de La Fayette dans les journées d'octobre changea en vif ressentiment la répugnance de Marie-Antoinette. Elle le crut capable de tout, même de jeter la royauté à bas pour prendre le pouvoir suprême. Gomme il lui demandait un jour si le duc d'Orléans n'aspirait pas au trône : « Monsieur, dit-elle en le regardant fixement, est-il nécessaire d'être prince pour prétendre à la couronne? » Ces sentiments à son égard se manifestent de toutes les manières. La nuit du départ pour Varennes, elle passera, place du Carrousel, près du carrosse du général, qu'elle regardait comme son geôlier, et, dans cette heure tragique, ne pourra s'empêcher de rire : « Je pense, dira-t-elle à madame de Tourzel, à la tigure que fera demain M. Blondinet quand nous serons loin d'ici » ; et, ce disant, elle cinglait les

roues du carrosse d'un coup de sa badine. <( Mieux vaut périr, déclara-t-elle plus tard, que devoir son salut à l'homme qui nous a fait le plus de mal! » Et elle écrira à Fersen à propos du même personnage : « Il ne me fallait pas la lettre de Sans-torts pour l'avoir en horreur. On peut vous avoir dit combien j'ai le droit de le détester. C'est le plus dangereux et, peut-être, le seul vraiment à craindre ».

En ces dispositions, on imagine comment elle accueillit les ouvertures réitérées que fit faire La Fayette pour travailler, si l'on acceptait ses services, à la restauration du trône qu'il avait ébranlé. Il se vit poliment, mais nettement éconduit. Le dépit qu'il en eut se peint, en même temps que sa suffisance, dans ces paroles qu'il adressait au marquis de Bouille : « Le Roi est un bon homme, qui n'a nul courage, ni caractère, et dont je ferais ce que je voudrais, sans la Reine, qui me gêne beaucoup. Elle me marque souvent de la confiance, mais elle ne se livre point assez à mes avis, qui assureraient sa popularité. Elle a ce qu'il faut pour s'attacher le cœur des Parisiens, mais une ancienne morgue et une humeur qu'elle ne sait point assez cacher les lui aliènent le plus souvent. Je voudrais qu'elle y mît plus de bonne foi. » Les choses en restèrent là et La Fayette en fut pour ses avances.

Il n'en fut pas ainsi du second personnage, dont l'envergure était tout autre et l'appui beau-

coup plus précieux. Dès le mois de septembre 1789, Mirabeau, effrayé de l'anarchie croissante, craignant la ruine complète du trône, cherchait à se rapprocher de la Cour. « A quoi pensent donc ces gens-là? disait-il brutalement. Le Roi et la Reine périront, et la populace battra leurs cadavres!... Il faudrait cependant leur faire connaître le danger de leur position. » Et il se désignait lui-même comme la seule digue possible au torrent révolutionnaire. Une amie de la Reine, madame d'Ossun, liée avec le comte de La Marck, ami de Mirabeau, suggéra cette idée à Marie-Antoinette, qui la rejeta de piano. « Vous ne pourrez jamais rien sur lui, dit la Reine à La Marck, et quant à ce que vous jugez nécessaire de la part des ministres du Roi, je ne suis pas de votre avis. Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible nécessité de recourir à Mirabeau. »

Ce propos enflamma le tribun de colère. Il s'emporta contre la Reine en ''des menaces de mort, puis, se reprenant soudainement : « Non, non, dit-il, qu'elle vive ! Une reine humiliée peut être utile, mais une reine égorgée n'est bonne qu'à composer une mauvaise tragédie. » Son discours aux journées d'octobre se ressentit de cette rancune. Par représailles, le mois suivant, la droite de l'Assemblée fit voter une motion interdisant aux députés de faire partie du cabinet. Mirabeau fut exaspéré ; « Que l'on vote simple-

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ment, dit-il, que M. de Mirabeau sera exclu du ministère. »

Une affaire ainsi engagée semblait vouée à l'échec. Pourtant, à quelque temps de là, devant l'imminence du péril, les pourparlers recommencèrent. Il y eut un premier essai, conduit par le duc de Lévis, qui demeura sans résultat. Un peu plus tard, en mars 1790, Mercy reprenait le projet. Il s'était assuré un puissant auxiliaire, qui n'était autre que Fersen. Demeuré à Paris après le drame d'octobre, ce dernier était devenu l'un des familiers des Tuileries, y pénétrant en cachette à toute heure, admis dans l'intimité des souverains, chiffrant et déchiffrant les plus secrètes dépêches, possédant la confiance entière du Roi et de la Reine, confiance, mandait-il à sa sœur, « concentrée entre trois ou quatre personnes, dont je suis la plus jeune ». Modéré par tempérament et sage par réflexion, il pressa Marie-Antoinette de ne pas repousser sans sérieux examen le secours qui s'offrait et de ne pas se faire ainsi, d'un adversaire tout prêt à désarmer, un ennemi irréconciliable.

Que ces conseils aient été entendus, la preuve en est cette lettre de la Reine à l'un des amis de Fersen, le baron de Flachsland : « Je crois comme vous, écrivait-elle, qu'il est essentiel de tirer du personnage un parti quelconque. La difficulté est de savoir par qui lui faire parler... Je me déciderai à voir qui l'on voudra, pourvu que ce ne soit pas Mirabeau lui-même. Ce n'est

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pas que je ne croie que mon caractère de femme me donnerait plus d'adresse et de force que tout autre pour lui répondre; mais l'horreur que son immoralité m'inspire, avec les raisons personnelles que j'ai, de tous^les temps, pour le haïr, et la prudence que je veux mettre dans ma conduite, tout m'empêche de le voir... Voyez donc si vous pouvez trouver quelqu'un dont nous puissions nous servir pour capter ou détruire le monstre, passez-moi le mot ».

Gepend-ant, une arrière-pensée hantait l'esprit de Marie-Antoinette, retenait son désir de traiter avec Mirabeau. Avait-il, comme elle le croyait, trempé dans l'attentat d'octobre ? Était-il parmi les fauteurs de l'horrible complot? Elle lit venir La Marck, lui posa nettement la question. Il nia tout, et prouva son dire. La Reine s'en montra soulagée, car autrement, dit-elle, une invincible horreur eût empêché tout entretien. La Marck fit part à son ami des soupçons de la Reine : à ces mots, écrit-il, « Mirabeau changea de visage, devint jaune, vert, hideux », resta « comme atterré ». Il se remit enfin, et quand il sut l'acceptation de Marie- Antoinette, il manifesta une grande joie, parut frappé, écrit La Marck, « de cette sorte de magie » qu'exerce « sur les esprits les plus fiers la bienveillance des personnes royales ». Il y eut néanmoins quelques hésitations. « La négociation va son .train, écrit Marie- Antoinette à Mercy, mais, autant le premier jour

elle m'a plu, autant en avançant j'y vois des inconvénients. » De son côté, Mirabeau se plaignait qu'on se méfiât de lui, qu'on lui cachât les intentions secrètes et les pensées profondes. En traitant avec les Tuileries, il se sentait, disait-il à Bouille, comme « dans les cuisines des grandes maisons, où il y a toujours quelque pot-au-feu caché ».

Ce fut encore La Marck qui dénoua la situation. Il eut avec la Reine une conversation décisive, où tous deux s'expliquèrent franchement. Il se porta garant des dispositions du tribun, de sa volonté arrêtée, non de revenir en arrière, mais de ne pas aller plus loin, et d'enrayer, sans réagir. La Reine, de son côté, promit que ni elle ni le Roi ne songeaient au rétablissement du pouvoir absolu, qu'ils acceptaient dans leur ensemble les nouvelles conditions faites à la royauté. Mirabeau confirma par une note de sa main les engagements pris par La Marck : « Je promets au Roi loyauté, zèle, activité, énergie, et un courage dont, peut-être, on est loin d'avoir une idée. Je lui promets tout enfin, hormis le succès, qui ne dépend jamais d'un seul, et qu'une présomption très téméraire pourrait seule garantir, dans la terrible maladie qui mine l'État et menace son chef. Ce serait un homme bien étrange que celui qui serait indifférent ou infidèle à la gloire de sauver l'un et l'autre, et je ne suis pas cet homme-là ! »

C'est sur ces bases que fut signée la fameuse

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convention qui, en échange des services du tribun, lui assurait de grands avantages pécuniaires, le paiement de ses dettes, six mille livres par mois, un million à la fin de la législature. En consentant à ce salaire, Mirabeau, disons-le, ne trahissait pas son parti et n'abdiquait pas ses idées. Selon l'expression de La Marck, « il se faisait payer pour être de son avis ». Ainsi en témoigne cette note où il précise sa ligne politique : « Je déclare que je crois une contre-révolution aussi dangereuse que criminelle, que je trouve chimérique, en France, l'espoir ou le projet d'un gouvernement quelconque sans un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer toute la force publique à l'exécution des lois... Je suis aussi profondément éloigné d'une contrerévolution que des excès auxquels la Révolution, remise aux mains de gens malhabiles et pervers, a conduit le peuple ». Il n'en est pas moins vrai que, dans le domaine des idées, tout trafic pécuniaire a quelque chose de répulsif, inconciliable avec l'estime. La Reine garda pour Mirabeau, du fait de ce marché, un fond de mépris instinctif, qui éloigna toute vraie confiance. Il ne faut pas chercher ailleurs l'origine de cette suspicion qui l'empêcha toujours de se livrer sans réticence à celui qu'elle tenait à gages.

Mirabeau, au contraire, professe bientôt pour Marie-Antoinette une sorte de culte enthousiaste. C'est à elle qu'il s'adresse, c'est pour elle seule

qu'il parle, il le proclame à mainte reprise. « Le Roi, écrira-t-il bientôt, n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans la couronne ; mais ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie, si elle ne conserve pas sa couronne. Le moment viendra bientôt où il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à cheval ; c'est pour elle une méthode de famille. »

Par cette admiration s'explique son véhément désir d'une entrevue, d'un tête-à-tête. II ne connaissait pas la Reine ; écrire ne lui suffisait plus ; il prétendait lavoir, l'entendre et causer avec elle. Ce ne fut pas sans peine qu'on emporta l'assentiment de Marie-Antoinette. Elle se résigna cependant, et l'on convint d'un rendez-vous, que devait entourer le plus profond mystère. L'instant fixé fut le samedi 3 juillet, à huit heures et demie du matin, le lieu un petit pavillon — une « espèce de grotte », au dire d'Esterliazy — dans un coin du pai'c de Saint-Cloud. La veille au soir, Mirabeau s'en fut à Auteuil, chez sa nièce, madame d'Aragon, où il passa la nuit ; le lendemain, de bonne heure, il en partit dans un cabriolet conduit par son neveu, le jeune comte du Saillant, déguisé en courrier. Il descendit à la petite porte du parc, frappa, fut introduit, et se trouva en face de Marie-Antoinette.

La Reine, en voyant l'iiomme qui lui avait fait tant de mal, ressentit un choc intérieur, eut un sursaut d'efîroi, si violent qu'elle en fut souffrante le lendemain. Mais elle se domina et elle prit la parole avec une grâce parfaite. Mirabeau, lui aussi, était ému, et comme intimidé. La mauvaise compagnie où, depuis sa jeunesse, il avait constamment vécu lui avait fait perdre, en effet, le ton et l'habitude du monde, et l'homme qui entraînait les foules était, dans un salon, emprunté, gauche et mal à l'aise. Malgré tout, la conversation s'anima, s'échauffa bientôt. On aborda les grands sujets, et l'on s'entendit à merveille. La parole éloquente, la voix caressante du tribun séduisirent Marie-Antoinette, et elle le conquit à son tour par sa noble simplicité, par sa dignité fière. Quand il prit congé de la Reine, après trois quarts d'heure d'entretien, il demanda la permission de lui baiser la main ; elle la lui tendit en souriant, et il la porta à ses lèvres : « Madame, murmura-t-il d'un accent pénétré, la monarchie est sauvée ». Elle sortit sur ce mot; il écouta, haletant, le bruit de ses pas surlô*§able, puis il rejoignit son neveu : « Elle est bien grande, bien noble et bien malheureuse, lui ditil, mais je la sauverai! »

Cette entrevue confirma Mirabeau dans la pensée que la Reine seule avait la volonté, l'énergie suffisantes pour seconder ses vues et provoquer les grandes décisions nécessaires. « Il

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faut que la Reine, disait-il, se détermine à toujours donner l'impulsion au Roi. » Mais, si Marie- Antoinette avait souvent la clairvoyance, et toujours le courage, il lui manquait la suite et la persévérance ; il lui manquait surtout la foi dans l'allié qu'elle s'était choisi. L'impression favorable causée par la scène de Saint-Gloud s'était rapidement dissipée. Les souvenirs du passé, certains écarts de plume, certaines violences de langage à la tribune de l'Assemblée, ranimaient les anciens soupçons. Mirabeau écrivait tristement à La Marck : « Je suis très peu utile. On m'écoute avec plus de bonté que de conliance, on met plus d'intérêt à connaître mes conseils qu'à les suivre ». Et, dans une lettre intime, il s'exprimait de façon plus brutale : « C'est pitoyable... On dirait que la maison où ils dorment peut être réduite en cendres, sans qu'ils en soient atteints, ou seulement réveillés ! »

Le plan de Mirabeau, il l'indiquait dans les notes abondantes qu'il envoyait secrètement à la Cour, pour guider ses clients royaux dans leur chemin semé d'écueils. On peut résumer ainsi ses conseils : se montrer fréquemment au peuple, reconquérir par tous les moyens la popularité perdue, constituer un noyau de régiments lidèles, qu'on ferait commander par un chef éprouvé ; puis, un beau jour, sous la protection de ces forces, se transporter dans quelque ville voisine, à Compiègne ou à Fontainebleau, d'où

l'on traiterait avec l'Assemblée nationale, pour dicter le rétablissement de l'autorité monarchique. Point de guerre étrangère, qui augmenterait l'effervescence, mais au besoin la guerre civile, dont le nom né l'effrayait pas. « Il faut prendre un parti, concluait-il le 13 août dans une note énergique. Je veux dire qu'il faut se préparer aux événements en les dirigeant. En deux mots, la guerre civile est certaine, et peut-être nécessaire. » Pour se mieux expliquer, il réclamait de Marie-Antoinette un nouvel entretien, où il espérait la convaincre. « Hors de là, disait-il, il n'y a pas de salut », et il montrait, dans sa péroraison, la société française touchant à l'heure du sauve qui peut...

Le fond, la forme de cette note, tout froissa, tout effaroucha la délicatesse de la Reine. En la transmettant à Mercy : « Le papier que je vous envoie, lui dit-elle, me paraît d'un genre et d'un style si extraordinaires, que j'ai cru essentiel que vous le connaissiez avant qu'on vous en parle... A vous parler franchement, il me paraît fou d'un bout à l'autre... Gomment Mirabeau peut-il croire que jamais, mais surtout dans cet instant, le moment soit venu pour que, nous, nous provoquions la guerre civile!... Voilà mon premier aperçu sur un papier dont la fin me paraît des plus déplacées. » Du reste, ajoutait-elle, « il est absolument impossible de voir Mirabeau, il ne faut pas qu'il y compte ». Ce refus plongea

Mirabeau dans un découragement amer : « Roi bon, mais faible, Reine infortunée, s'écrie-t-il, voilà l'abîme où le flottement entre une confiance trop aveugle et une méfiance trop exagérée vous a conduits!... Si j'échappe moi-même au naufrage public, je dirai toujours avec fierté dans ma retraite : je m'exposai à me perdre pour les sauver tous, ils ne le voulurent pas. » Ainsi, de mois en mois, continua-t-on à discuter, sans agir et sans rien résoudre, jusqu'à cette date fatale du 2 avril 1791, où le tribun, miné, épuisé avant l'âge, succombait brusquement, emportant dans sa tombe la dernière chance de saint pour le trône.

Un mois après la mort de Mirabeau, la situation des souverains semblait presque désespérée ; rien n'est chargé dans le tableau que la Reine en trace à Mercy : « Notre position est affreuse, et telle que ceux qui ne sont pas à portée de la voir ne peuvent s'en faire d'idée. Il n'y a plus qu'une atternative ici pour nous : ou faire aveuglément tout ce que les factieux exigent, ou périr par le glaive qui est sans cesse suspendu sur nos têtes. Croyez que je n'exagère pas les dangers. Vous savez que mon opinion a été, autant que je l'ai pu, la douceur, le temps et l'opinion publique; mais aujourd'hui, tout est changé : ou il faut périr, ou prendre un parti, qui seul nous reste. Nous sommes bien loin de nous aveugler au point de croire que ce parti même n'a pas ses

dangers; mais, s'il faut périr, ce sera au moins avec gloire, et en ayant tout fait pour nos devoirs, notre honneur et la religion ».

Ce parti, ce moyen suprême, c'était l'appel à l'étranger, mais sous une forme toute spéciale, une forme romanesque, imaginée par Marie- Antoinette. Recourir aux puissances voisines et se faire, au besoin, appuyer par la force, cette idée n'avait pas alors le sens odieux qu'elle aurait de nos jours. Les précédents étaient nombreux : les huguenots avec Goligny, les catholiques avec la Ligue, et le grand Gondé sous la Fronde, avaient donné l'exemple. Pourtant, et malgré le pressant péril, la Reine éprouvait des scrupules. Elle ne voulait à aucun prix d'une invasion armée, d'une contre-révolution imposée à la France par les baïonnettes étrangères. « Nous ne demanderons à aucune puissance, écrit-elle, de faire entrer de leurs troupes dans ce pays-ci. » Ce qu'elle rêvait, c'était une manifestation armée à proximité des frontières, une démonstration menaçante. Sur quoi, le Roi se serait mis à la tète de l'armée française ; l'Empereur — car c'était lui auquel était réservé ce beau rôle — se serait retiré devant la ferme attitude de Louis XVI ; et ce dernier rentrerait dans Paris à la tête de ses troupes, en vainqueur, en sauveur, parmi l'allégresse générale et l'enthousiasme populaire.

Pure chimère, à coup sûr, et projet irréalisable, d'autant mieux que l'Empire n'avait plus pour

chef Joseph II. Ce dernier, malgré ses rudesses, conservait à sa sœur cadette quelque tendresse, quelque dévouement fraternel. Mais Joseph était mort, et son frère Léopold, qui lui succédait sur le trône, se trouvait presque un étranger pour Marie-Antoinette. Elle n'avait que dix ans, lorsqu'il avait quitté la cour de Vienne pour s'en aller vivre en Toscane ; elle ne l'avait jamais revu, et le lien fraternel s'était étrangement relâché. A toutes les ouvertures l'Empereur ne répondait que par des paroles évasives. « 11 ne faut pas se dissimuler, écrivait Mercy-Argenteau, que les grandes puissances ne font rien pour rien. Cette vérité, quoique humiliante, n'en est pas moins réelle. » A Bouille, qui l'interrogeait, il répliquait froidement : (( Vous connaissez le proverbe : aide-toi, et /'o/i' t'aidera » . Ce que l'Autriche entendait par s'aider, c'était sortir de France pour s'établir sur la frontière, et là, grouper autour de soi un corps de troupes fidèles, assez nombreux pour constituer une force respectable. On s'entendrait alors sur les moyens d'agir.

S'échapper des Tuileries, c'est-à-dire quitter sa prison et retrouver la liberté perdue, c'était, nous le savons, l'article primordial du plan de Mirabeau ; mais il voulait que cet exode se fit ouvertement et eût pour but une ville prochaine de la capitale. La fuite conseillée par l'Empereur avait un autre caractère ; il s'agissait, en quelque sorte, d'un exil volontaire, d'un refuge passager

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dans quelque ville-frontière, et l'on songeait à Montmédy. L'imminence du péril dissipa les hésitations et lit taire les scrupules. Au mois jde mai 1791, la résolution était prise. Ainsi se décida la célèbre évasion, si tristement terminée à Varennes.

Deux hommes en furent les artisans, Fersen et le marquis de Bouille ; le premier se chargea des préparatifs du voyage, le second devait assurer l'organisation militaire. Bouille voulait, pour augmenter les chances — et sans doute n'avait-il pas tort — séparer la famille royale : Louis XVI fuirait de son côté, la Reine de l'autre, en emmenant ses enfants. Marie-Antoinette refusa. « Elle me lit faire, écrit Bouille, cette réponse remarquable : si nous voulions les sauver, il fallait que ce fût tous ensemble, ou point du tout. » Le même auteur, dans ses Mémoires, insinue assez méchamment que, si la Reine rejeta sa proposition, c'est que, « connaissant la haine que le peuple lui portait, elle craignait d'en être victime, si elle était arrêtée sans le Roi ». Le caractère de Marie-Antoinette proteste contre ce calcul. Il est plus simple de l'en croire, lorsqu'elle affîTme avec noblesse qu'elle veut « partager constamment les dangers et le sort du Roi ».

Je ne referai pas le récit du « drame de Varennes » ; le beau livre oii il est conté est présent à toutes les mémoires. Le 21 juin, à Bondy, une

fois franchies les barrières de la capitale, Fersen, déguisé en cocher, prenait congé, à peu près rassuré, des deux augustes voyageurs. « En me quittant, lit-on dans son journal, le Roi me dit : Monsieur de Fersen, quoi qu'il puisse m arriver, je n oublierai pas tout ce que vous faites pour moi. La Reine pleura beaucoup. » Le 23 juin, de Mons, le même Fersen écrivait à son père : « Tout est perdu, et je suis au désespoir. Le Roi a été arrêté à Varennes, à seize lieues de la frontière. Jugez de ma douleur et plaignez-moi! »

Qu'aurait-il dit, s'il eût alors connu l'agonie du retour, les insultes, les cris de mort, les souffrances de la faim, de la soif, de la chaleur brûlante, les larmes du Dauphin, s'il eût vu Marie- Antoinette courbée, comme écrasée, la tète (( presque sur les genoux », ayant pris, soudainement, disent les gens qui la virent passer, l'allure, «le visage d'une vieille femme ». Et elle n'avait pas trente-six ans ! Sa femme de chambre, en lui enlevant, le lendemain matin, son bonnet, constatait avec étonnement qu'elle avait les cheveux tout gris. Elle ne retrouva sa hauteur que pour recevoir La Fayette : en rentrant aux Tuileries, elle lui tendit, comme elle eût fait à un geôlier, les clés de ses cassettes, restées dans la voiture ; comme il les refusait, elle les jeta dans son chapeau, d'un geste de mépris.

De l'évasion du Roi, la Reine, dans toutes les feuilles du jour, fut rendue responsable. Fréron,

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dans son journal, imprima ces lignes atroces : « Elle est partie, cette Reine scélérate, qui réunit la lubricité de Messaline à la soif de sang qui consumait Médicis ! Femme exécrable, furie de la France, c'est toi qui étais l'âme du complot! » A dater de ce jour, on parla publiquement, dans les gazettes, dans les réunions populaires, de faire le procès de la Reine, de la traîner à l'échafaud. Contre ce déchaînement affreux, nul réconfort parmi son entourage. Louis XVI était comme hébété. Il demeura, dit-on, dix jours sans prononcer une seule parole ; pour l'arracher à ce mutisme, il fallut les adjurations, les larmes de sa femme le suppliant au nom de ses enfants.

Marie- Antoinette, au contraire, la première dépression passée, allait se retrouver plus forte, plus active et plus intrépide que jamais. Elle venait d'acquérir un auxiliaire inattendu, qui se nommait Barnave. C'est avec ce nouvel allié que, plusieurs mois durant, elle allait engager une lutte vaillante, habile, intelligente, dont on put un moment espérer le succès. La phase qui va s'ouvrir est, non certes la plus brillante, mais sans doute la plus vraiment belle, la plus vraiment glorieuse de l'existence de Marie-Antoinette.

Cinq jours après le retour de Varennes, le 29 juin 1791, la lieine écrivait à Fersen : « J'existe! Ne m'écrivez pas, ce serait nous exposer, et surtout ne revenez sous aucun prétexte... Nous sommes gardes à vue jour et nuit ; cela m'est égal. Soyez tranquille, il ne m'arrivera rien. L'Assemblée veut nous traiter avec douceur. Adieu. Je ne pourrai plus vous écrire. » Ce billet hâtif, décousu, résume assez exactement la position des fugitifs. Tous, ils ont la vie sauve; mais, hors ce point, aucune épreuve, aucune humiliation ne leur est épargnée. Toute feinte a désormais cessé, le château des Tuileries est bel et bien devenu une prison : toutes les portes fermées à clé, des gardes à toutes les issues, des sentinelles bloquant les appartements de la Reine,

un aide de camp de La Fayette passant la nuit dans sa chambre à coucher, derrière un paravent, avec le droit de se rendre compte, à toute heure, que le lit est bien occupé. Telles étaient néanmoins, malgré ces précautions, les inquiétudes de La Fayette, qu'il envoya des ramoneurs pour visiter la cheminée et s'assurer que Marie-Antoinette ne pourrait s'enfuir par le toit. Quand la Reine se rendait chez Louis XVI ou chez ses enfants, un officier l'accompagnait, ouvrait et refermait les portes, sans la perdre un instant de vue. Les lettres étaient décachetées. Les visites du dehors, très rares, étaient soumises à des formalités, compliquées jusqu'au ridicule. L'une des dames de la Reine, la princesse de Tarente, ayant demandé à la voir, dut subir tant d'arrêts, tant d'inspections, tant d'interrogatoires, qu'il fallut plusieurs heures avant qu'elle pût être introduite. Un peu plus tard, ces chinoiseries furent remplacées par des laissez-passer signés de La Fayette et distribués avec parcimonie.

Malgré sa résignation apparente, Marie-Antoinette s'indignait de cette perpétuelle oppression, et elle s'appliquait à montrer qu'elle se regardait comme captive. Lorsque, le 26 juin, des députés vinrent l'interroger sur Varennes, muette et glaciale, elle leur fit donner un fauteuil, en affectant elle-même de s'asseoir sur une simple chaise. Pour ne pas s'exposer aux regards du public, elle refusait de quitter son logement, restant en-

fermée tout le jour, ne descendant même plus au petit jardin du Dauphin. Mais la plus cruelle privation était celle des amis qui, autrefois, consolaient sa détresse. « Mon cœur est navré de douleur, mandait-elle à Esterhazy. Je n'ai pas un ami à qui confier mes peines, et encore dois-je être heureuse de les savoir loin... Je n'ai aucune nouvelle, je ne sais ce qui se passe que par les nouvelles publiques ou par les têtes échauffées qui content chacune leurs histoires. Cet état de choses n'est pas supportable ! »

D'autre part, au dehors, la dissension avec le parti émigré s'accentuait tous les jours. Le fiasco de Varennes avait produit l'effet ordinaire du malheur, il avait aigri, irrité le mécontentement réciproque. Galonné, agent du comte d'Artois, incriminait Breteuil, agent de Marie-Antoinette, et tout Coblentz accusait ce dernier d'avoir fait manquer l'occasion. Les lettres de Vaudreuil abondent en invectives contre ce serviteur du trône, « un homme, écrivait-il, qui a trompé, insolente le comte d'Artois, un homme mal famé parmi toute la noblesse réunie sous la bannière des princes! » Se montant par degrés, il en viendra bientôt à des phrases de ce genre : « Si cet insolent et ce traître ne meurt par la main du bourreau, il faut qu'il meure sous le bâton ! »

L'arrivée du comte de Provence, qui, plus heureux que sa famille, avait pu s'échapper et passer la frontière, donnait au parti de Coblentz un chef

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et un drapeau. Plus que jamais, la pensée d'une régence hantait ces cervelles exaltées. A l'avantage d'avoir un régent de leur choix s'ajoutait, pour beaucoup, la satisfaction de faire pièce à Marie- Antoinette. Ce sentiment datait de loin : dès 1787, chez madame de Balbi, favorite du comte de Provence, quelqu'un ayant émis l'idée qu'au cas de la mort de Louis XVI, sa femme assumerait le pouvoir : « Si cela arrive, dit La Châtre, premier gentilhomme de Monsieur, je me charge de ramener l' Autrichienne chez elle, avec cinquante dragons de mon régiment. — Et moi, La Châtre, répliquait Lameth, je connais un homme qui pourra bien t'en empêcher, avec cinquante cavaliers du sien ! » A l'heure présente, le même débat ressuscitait, avec une âpreté plus grande, et les échos en venaient aux Tuileries, retentissant douloureusement dans le cœur des captifs.

La Reine, surtout, s'en montrait offensée. Elle ne tarissait pas, dans son intérieur domestique, de plaintes et de reproches contre les émigrés, leurs prétentions et leurs jactances. « Ils se croient des héros, disait-elle avec ironie. De beaux héros I Que feront ces héros, même avec leur roi de Suède? » Un autre jour : « Si mes beaux-frères, écrivait-elle, parvenaient à nous rendre quelques services, la reconnaissance en serait bien pesante, et nous aurions ces maîtres-là de plus, qui seraient les plus gênants et les plus impérieux ! » Dans une lettre à Mercy : « Vous

LA LUTTE 3â7

connaissez par vous-même, lui mande-t-elie, les mauvais propos et les mauvaises intentions des émigrés. Les lâches, après nous avoir abandonnés, veulent exiger que seuls nous nous exposions et seuls nous servions leurs intérêts ! » Ce conflit se répercutait au sein de la famille royale ; la jeune sœur de Louis XVI, madame Elisabeth, comme lui prisonnière aux Tuileries, y subissait de loin l'influence de Goblentz. Il s'ensuivait d'aigres propos, de continuelles disputes, dont Marie-Antoinette se plaignait à Fersen : « C'est un enfer que notre intérieur ! s'écriet-elle. Il n'y a pas moyen d'y rien dire, avec les meilleures intentions du monde. Ma sœur est tellement indiscrète, entourée d'intrigants, et surtout dominée par ses frères du dehors, qu'il n'y a pas moyen de se parler, ou il faudrait quereller tout le jour! »

Il est utile de noter cet état d'esprit, pour s'expliquer parmi quelles difficultés innombrables s'engagera et se poursuivra la lutte suprême entreprise par la Reine en vue de sauver la couronne et, du même coup, comme l'avait prédit Mirabeau, sa vie et celle des siens.

Peu de semaines après Varennes, madame Campan, débarquant à Paris, se rendait aux Tuileries, dûment autorisée, pour y reprendre son service : « La Reine me lit entrer dans son cabinet, écrit-elle, pour me dire qu'elle avait grand besoin de moi, pour des relations qu'elle avait

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établies avec MM. Barnave, Daport et Alexandre Lameth... Barnave, ajouta-t-elle, était un homme digne d'inspirer de V estime... Je tus étonnée d'entendre prononcer ce nom avec tant de bienveillance. Quand j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec horreur. Je lui fis cette remarque ; elle ne s'en étonna point, mais elle me dit qu'il était bien changé!... Si jamais la puissance revient dans nos mains, dit encore Marie-Antoinette, le pardon de Barnave est d' avance écrit dans nos cœurs... La Reine, continue madame Gampan, m'étonnait de plus en plus par la chaleur avec laquelle elle justitiait l'opinion favorable qu'elle avait conçue de Barnave ».

Les rapports suivis de la Reine avec le fougueux coryphée de la Révolution n'ont été longtemps établis que par cet unique témoignage. Une précieuse découverte a jeté récemment une vive lumière sur cet épisode capital de l'existence de Marie-Antoinette ; les lettres de la Reine, les réponses de Barnave, ont été mises au jour avec une authenticité certaine. En tête, on lit cette note, de la main même de Marie-Antoinette, où elle expose la cause et l'origine de cette correspondance : « Ayant bien réfléchi, depuis mon retour, sur la force, les moyens et l'esprit de celui avec lequel j'avais beaucoup causé, j'ai senti qu'il n'y avait qu'à gagner à établir une sorte de correspondance avec lui, en me réservant cependant,

comme première condition, que je dirai toujours franchement ma manière de penser, que je louerai ce que je trouverai bien et blâmerai de même ce que je trouverai mal. Cette condition posée, notre correspondance commence ci-après ». Vient, en effet, une suite de lettres, dont nous allons connaître la teneur. Nous pourrons donc juger sur pièces l'action politique de la Reine, pendant cette phase suprême où se débat la monarchie française. Il s'y révèle une femme nouvelle, à l'esprit ferme, au jugement net, rompant courageusement avec les préjugés, sacrifiant sans détour aux nécessités du moment ses préférences intimes, ayant l'instinct profond de ce qui — peutêtre — aurait pu sauver la vieille dynastie du naufrage. Si la tentative a échoué, si la fureur de la tempête a triomphé de l'effort du pilote, le fait d'avoir combattu jusqu'au bout reste du moins l'honneur de Marie-Antoinette.

Entre Barnave et cette dernière, la sympathie naquit dans une de ces circonstances dramatiques où se livre le fond des âmes, trop fortement secouées pour conserver leur décor de parade. Avec Pétion et le jeune Latour-Maubourg, Barnave était l'un des trois commissaires chargés par l'Assemblée de ramener à Paris les fugitifs arrêtés à Varennes. La rencontre se fit dans Ja ville d'Épernay. Latour-Maubourg se jucha sur le siège ; les deux autres prirent place dans l'intérieur de la lourde voiture où, par une chaleur

étouffante, s'entassèrent ainsi huit personnes. Installé clans le fond, entre Louis XVI et Marie- Antoinette, Pétion se montra familier, bavard et mal élevé»; Barnave, assis en face, fut, au contraire, réservé, silencieux, au point d'impatienter la Reine : « Dites donc à votre ami, dit-elle en souriant à Pétion, qu'il ne regarde pas tant par la portière, quand je lui pose une question ».

Peu à peu, la glace se fondit. Barnave leva les yeux, considéra la Reine. Elle tenait son fils dans ses bras ; les soins et les consolations qu'elle lui prodiguait tendrement touchèrent l'âme du tribun; il s'enhardit jusqu'à caresser de la main lés longues boucles blondes du Dauphin. Ce qui ne fut d'abord que pitié pour la mère se changea vite en admiration pour la femme. Ses yeux traduisirent ses pensées ; les regards échangés conclurent les préliminaires du traité ; les paroles firent le reste. A chaque relais, dans les auberges oh l'on s'arrêtait un moment, la conversation s'engageait; la Reine disait ses impressions, Barnave exposait ses idées ; de chaque côté, Jes préventions tombaient et faisaient place à la conliance. Quelle trace profonde ces deux journées laissèrent dans le cœur de Barnave, on le sent dans ces lignes où il évoquera, par la suite, ébe grand événement de sa vie : « Epoque à jamais fixée dans ma mémoire, qui a fourni à l'infâme calomnie tant de prétextes, mais qui, en gravant dans mon imagination ce mémorable exemple de

l'infortune, m'a sans doute servi à supporter plus facilement la mienne ! »

Né à Grenoble, en 1761, d'une famille protestante — son père était un avocat célèbre, et sa mère, née de Presles, était une femme d'un esprit distingué — Antoine Barnave avait alors trente ans. De taille m.oyenne, bien fait, le visage allongé, la bouche grande, les lèvres charnues, sa physionomie était douce et sa voix légèrement voilée. Sous une apparence froide, il cachait une âme passionnée, « il brûlait en dedans », dit un contemporain. Il possédait une mémoire surprenante, où tout se classait avec ordre. Improvisateur merveilleux, il ne visait pas à l'effet : il cherchait moins à briller qu'à convaincre ; il y réussissait, parce qu'il était convaincu. Dans les luttes oratoires qu'il soutint contre Mirabeau, il l'emporta presque toujours, grâce à cette force persuasive. D'opinions tempérées, répugnant à tous les excèS;, il s'était laissé entraîner, au commencement de la Révolution, par la fougue de son âme et le tragique des circonstances. Un jour, après la prise de la Bastille et les assassinats de Foulon et Berthier, sa parole avait dépassé et trahi sa pensée : « Le sang qui a coulé est-il donc si pur ?» s'était-il écrié à la tribune de l'Assemblée. Ce mot l'avait classé dans les rangs des factieux, jeté dans un parti qui n'était pas le sien. Ce mot, après un siècle et plus, pèse encore sur son nom.

Pourtant, en dépit des motions hardies que défendait son éloquence, il gardait « des mœurs douces » , il demeurait un galant homme, ami de la bonne compagnie, courtois avec ses adversaires. Après un duel retentissant avec son collègue Cazalès, le fougueux royaliste, les combattants, réconciliés, s'étaient unis d'une étroite amitié. Il fréquentait dans les salons des grandes dames de ce temps ralliées aux idées libérales, chez la duchesse d'Enville, chez madame de Tessé, qui le surnommait Néronet, chez la princesse de Broglie et madame de La Châtre, qui l'appelaient « leur petit sauvage ». Il eut, dit-on, une liaison amoureuse avec la comtesse de Beaumont, Pauline de Montmorin, la Pauline de Chateaubriand. Quand Mirabeau se rapprocha de la Cour, il désigna Barnave comme l'un des hommes que l'on pouvait, que l'on devait gagner aux idées modérées. Barnave, d'ailleurs, dès cette époque, se dégoûtait des violences, des extravagances jacobines. Un peu avant Varennes, causant avec Malouet : « J'ai beaucoup vieilli depuis quelques mois », disait-il. La grâce de Marie-Antoinette acheva la conversion latente. Au bout du douloureux voyage, lorsqu'on arriva dans Paris, la Reine avait conquis Barnave, comme elle avait conquis autrefois' Mirabeau ; seulement, observe Lamartine, (( Mirabeau se vendit, et Barnave se donna».

Ce fut la Reine, nous l'avons vu, qui prit l'initiative de la correspondance. Pour cette première

démarche, elle fit choix d'un intermédiaire, lequel paraît avoir été le chevalier de Jarjayes, l'un de ses plus fidèles et ardents serviteurs, auquel elle adressa cette lettre, remarquable à bien des égards, et dont voici les passages essentiels : « Je désire que vous cherchiez à voir M. Barnave et que vous lui disiez que, frappée du caractère et de la franchise que je lui ai reconnus dans les deux jours que nous avons passés ensemble, je désire fort savoir par lui ce que nous avons à faire dans la position actuelle. Vous lui montrerez l'extrême difficulté qu'il y a pour moi de communiquer avec qui que ce soit... Il peut autant compter sur ma discrétion que sur mon caractère, qui, pour le bien général, saura toujours se plier à ce qui sera nécessaire... » Elle entre ensuite dans le vif du sujet : (( On ne peut pas rester comme l'on est, il faut faire quelque chose ; mais quoi? Je l'ignore. C'est à lui que je m'adresse pour le savoir. Il doit avoir va, par nos discussions mêmes, combien j'étais de bonne foi. Je le serai toujours ; c'est le seul bien qui nous reste et que jamais on ne pourra m'ôter. Je lui crois le désir du bien ; nous l'avons aussi et, quoi qu'on en dise, nous l'avons toujours eu. Qu'il nous mette donc à même de l'exécuter tous ensemble ; qu'il trouve un moyen de me communiquer ses idées ; j'y répondrai avec franchise sur tout ce que je pourrai faire. Rien ne me coûtera, quand j'y verrai réellement le bien général. » La lettre se termine

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par ces nobles paroles : « Je compte entièrement sur le zèle, la force et l'esprit de M. Barnave, non pas pour nos personnes, mais pour l'État et la chose publique, qui sont tellement identifiés avec la personne du Roi et de son fils, qu'ils ne peuvent faire qu'un. C'est donc à l'homme qui aime le plus le peuple et sa patrie, et à qui je crois le plus de moyens, que je m'adresse pour sauver l'un et l'autre ; car, encore une fois, ils ne peuvent être séparés » .

Une seconde note de Marie-Antoinette indique l'accueil que fit Barnave à cette proposition. Il accepta sans hésiter le rôle qui lui était offert; il demanda seulement à s'adjoindre deux conseillers, qui rédigeraient avec lui les avis qu'on ferait passer à la Reine. Ce furent Alexandre Lameth et Duport de Dutertre, deux anciens jacobins qui venaient de quitter le club, chefs aujourd'hui, dans l'Assemblée, de la gauche constitutionnelle. Ils revenaient tous deux d'aussi loin que Barnave, Duport surtout qui, l'année précédente, garde des sceaux dans le cabinet Montmorin, disait froidement à ce dernier qu'il ne se prêterait pas à l'assassinat de la Reine, mais « ne ferait pas d'objection, s'il s'agissait de lui faire son procès ». L'un et l'autre, à présent assagis et désabusés, consentirent à aider Barnave, à s'associer à sa généreuse entreprise. Les longues notes politiques envoyées à la Reine sont donc, pour la plupart, l'œuvre de ce triumvirat.

Mais Barnave est bien Tàme de rassocialion ; c'est lui qui donne l'élan, c'est lui qui tient la plume ; c'est à lui que la Reine s'adresse dans les heures difficiles ; c'est lui, en cas de désaccord — et le cas est fréquent — qui reprendra les pourparlers, raccommodera le pacte à demi déchiré ; c'est lui, enfin, qui paiera de sa tête le crime d'avoir répondu à l'appel de Marie-Antoinette ; entre la Reine et son allié, le lien qui s'est formé sera cimenté par le sang.

Une question se pose, néanmoins, qu'on ne peut aborder sans trouble : jusqu'à quel point, dans cette lutte en commun, la Reine a-t-elle été sincère? Le doute vient de certains passages de ses lettres intimes, où on relève d'étranges contradictions. Elle rend hommage à la bonne foi de ceux qu'elle nomme « ses nouvelles connaissances ». En confiant la chose àFersen : « Je vous garde, ajoute-t-elle, pour le temps heureux oh nous nous reverrons, un volume de correspondances très curieuses, et d'autant plus curieuses qu'il faut rendre justice à ceux qui y ont pris part. Personne au monde ne s'en doute, ou, si l'on en a parlé, c'est si vaguement que cela rentre dans les mille et une bêtises que l'on dit chaque jour. » Elle écrit de même à Mercy : « J'ai lieu d'être assez contente de ce côté-là, c'est-à-dire des Duport, Lameth et Barnave. J'ai, dans ce moment-ci, avec les deux derniers, une correspondance que personne au monde ne sait, même

leurs amis. Il faut leur rendre justice. Quoiqu'ils tiennent toujours à leurs opinions, je n'ai jamais vu en eux qu'une grande franchise, de la force, et une véritable envie de remettre de l'ordre, et, par conséquent, l'autorité royale ».

Qu'elle s'impatiente parfois des concessions qu'on lui impose et des exigences qu'on formule, cela s'explique et s'excuse aisément. On ne pourrait lui en vouloir, lorsqu'elle s'écrie avec chagrin : « Vous ne sauriez croire combien tout ce que je fais en ce moment me coûte! » Ni même quand elle dit à Mercy : « Quelque bonnes intentions qu'ils montrent, leurs idées sont exagérées et ne peuvent jamais nous convenir ». Mais, dans ses lettres à Fersen, Marie-Antoinette va plus loin ; elle laisse entendre à cet ami qu'en recourant aux personnages que Fersen nomme les enragés, elle ne veut que les endormir, se servir d'eux sans se livrer, qu'elle joue enfin une comédie dont elle est quelquefois bien lasse. « Comprenez-vous ma position, lui écrit-elle un jour, et le rôle que je suis obligée de jouer toute la journée? Quelquefois, je ne m'entends pas moi-même, et je suis obligée de réfléchir pour voir si c'est bien moi qui parle... Mais que voulezvous? Tout cela est nécessaire, et croyez que nous serions bien plus bas, si je n'avais pas pris ce parti tout de suite. Au moins, gagneronsnous du temps par là, et c'est tout ce qu'il faut. » Elle termine par cette phrase assez pénible à lire :

« Quel bonheur si je puis un jour redevenir assez puissante pour prouver à tous ces gueux que je n'étais pas leur dupe! »

Cette apparence de double jeu trouve son explication dans les lettres de ceux auxquels elle tient un tel langage. Ses amis du dehors, notamment Mercy et Fersen, surpris et indignés de voir la Reine, selon leur expression, « entrer dans la Révolution », pactiser avec ses ennemis, l'accablent de reproches, de plaintes et de sarcasmes. Pour eux, Rarnave et sa séquelle sont restés des « factieux », de « dangereux scélérats » et de (( rusés coquins » — je reproduis leurs épithètes — qui ne cherchent qu'à la duper, à s'emparer de sa confiance pour la perdre plus aisément. (( Jamais, assure Fersen, vous ne gagnerez les factieux ! Ils sentent trop leurs torts pour ne pas craindre la vengeance. Ils accoutument le peuple à ne plus vous respecter. La noblesse, abandonnée par vous, ne croira plus rien vous devoir. Vous serez avilie aux yeux des puissances de l'Europe, qui vous accuseront de lâcheté... Que votre cœur ne se laisse pas aller aux enragés. Ce sont des scélérats, qui ne feront jamais rien pour vous ! » Mercy, bien que moins violent, adresse des adjurations du même genre.

Troublée par les avertissements de ses plus chers amis, la Reine hésite parfois, redoute de tomber dans un piège, se demande qui la trompe, de ses anciens ou de ses nouveaux guides. Quand

elle lit les notes de Barnave, surtout quand elle cause avec lui, elle se laisse aller à l'espoir d'être aidée, secondée, sauvée par son appui. Lorsque Mercy lui prêche la suspicion, elle est reprise de doute et, pour calmer les craintes de son vieux conseiller, assure qu'elle ne se livre pas, qu'elle emploie les gens sans s'y fier. Avec Fersen, c'est quelque chose de plus. Dans la colère de celui-ci, dans l'outrance de ses expressions chaque fois qu'il nomme Barnave, on distingue aisément un autre sentiment qu'un éloignement politique : une hostilité personnelle, pour tout dire un ferment d'amoureuse jalousie à l'égard d'un homme jeune, distingué, séduisant, dont l'influence sur la Reine l'exaspère. Si ardente est sa haine envers ce rival supposé, qu'il va jusqu'à souhaiter sa mort. Lorsque, l'année suivante, il apprend son arrestation : « J'espère bien, écrit-il, qu'il sera exécuté ; personne ne l'aura plus mérité I » Le flair subtil de Marie-Antoinette a vite perçu cette nuance. De là la peine qu'elle prend pour dissiper les injustes soupçons. Ce qui semble duplicité ii'est que le tendre soin d'une âme aimante et douce pour rassurer l'ami lointain à qui seul appartient son cœur.

Dans la réalité, elle ne trahit personne ; il suffit, pour en être sûr, de lire ses lettres à Barnave, de voir comment elle discute avec lui, soulève des objections, refuse quelquefois de se rendfe, et comment, une fois persuadéOj elle tient

loyalement ses promesses et met scrupuleusement d'accord ses actes avec ses paroles. Si les circonstances l'eussent permis, si le succès eût couronné un si vaillant effort, tout prouve que, sans arrière-pensée, la Reine, de concert avec ses alliés, eût instauré en France un régime libéral et doté le pays de cette monarchie tempérée qui eût assuré son repos.

Les questions débattues, au cours de cette correspondance, sont trop complexes, trop nombreuses, pour que j'en puisse donner une exacte analyse. Il faut en lire l'intéressant détail dans l'ouvrage publié par M. de Heidenstam. Je me contenterai donc d'indiquer ces trois points, qui sont les principaux : l'attitude de l'Autriche, l'affaire des émigrés, enfin — et surtout — l'acceptation de l'acte constitutionnel.

Rapprocher l'Autriche de la France, obtenir de l'Empereur la confirmation de l'alliance, l'empêcher du moins de s'unir aux émigrés d'une part, d'autre part aux puissances qui, comme la Suède, la Prusse et la Russie, semblaient vouloir intervenir dans les affaires intérieures du royaume, tel était le premier objet proposé à l'action de Marie- Antoinette. Elle ne déclina pas cette tâche, mais elle laissa peu d'espoir de succès. « Pour ce qui regarde l'Empereur, écrit-elle à ses conseillers, voici ma position avec lui : il y a vingtsix ans que nous sommes séparés ; depuis ce temps, il n'y eut jamais entre nous qu'une corres-

pondance de politesse. Depuis quinze mois, il me montre plus d'amitié, mais, par les circonstances mêmes, nous n'avons pas une correspondance très suivie; mon influence sur lui pour les affaires est donc nulle... Je ne refuse cependant pas d'écrire, si l'on croit que cette démarche peut être utile. » Elle écrivit, en effet, à l'Empereur, en des termes dictés par le triumvirat. A cette lettre, aujourd'hui perdue, Léopold fît, au bout d'un mois, une réponse ambiguë, entortillée, remplie de réticences, préface de la déclaration qui fut, quelques semaines plus tard, rédigée à Pillnitz et qui souleva en France l'indignation publique. Cette déclaration, cependant, était en elle-même anodine, mais la petite cour de Goblentz, par un violent manifeste, lui donna un sens menaçant. En lisant au bas de cette pièce les signatures des comtes de Provence et d'Artois, la Reine dit ce seul mot : Caïn !

La négociation avec les émigrés ne fut pas plus heureuse. C'est un sujet sur lequel revenaient sans cesse Barnave et ses amis. A leurs yeux, l'absence prolongée des frères du Roi, des amis de la Heine, d'une bonne partie de la noblesse française, était une des grandes causes de l'irritation populaire, entretenait la méfiance à l'égard des souverains. Si la Reine parvenait à faire rentrer, sinon tous les exilés volontaires, du moins les princes du sang, elle rendrait à la monarchie un signalé service. La Reine en tombe

d'accord, et nous savons qu'elle est sincère. « Le retour de Monsieur, écrit-elle à Barnave, est aussi nécessaire pour notre sûreté personnelle que pour la sauvegarde de la monarchie. » En vingt autres passages, elle insiste sur le grand tort que font à la couronne ceux qui portent à l'étranger leurs préjugés, leurs rancunes, leurs complots et leur soif de vengeance. Ce qu'elle dit à Barnave, elle le dit aussi à Fersen : « Je sais parfaitement, lui mande-t-elle, qu'une fois sortis, et de cette manière, il est impossible qu'ils reviennent ; mais c'est un grand malheur, et encore plus grand pour le reste de la France que pour Paris, car les provinces restent livrées absolument à elles seules, ou à une horde de scélérats ou de furieux ». Mais elle n'a aucune illusion sur son influence personnelle auprès des princes et de leurs partisans. Elle connaît trop les préventions des comtes de Provence et d'Artois, et elle sait trop que, venant d'elle, toute démarche serait plus nuisible qu'utile. « Il faut donc, conclut-elle, qu'on trouve un moyen d'agir sans que nous paraissions en rien. »

Toutefois, devant l'insistance du trio, elle risque plusieurs tentatives. Elle écrit de sa main une lettre pressante à Monsieur. Elle fait écrire également par Louis XVL Elle expédie un mandataire spécial, le baron de Goguelat, porteur d'injonctions péremptoires. Rien n'y fait, tout échoue. A Louis XVI, qui les suppliait d'obéir à ses

ordres, ses deux frères firent cette réponse insolente : « Si l'on nous parle de la part de ces gens-là (les constitutionnels), nous n'écouterons rien ; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais nous irons notre chemin. » Devant celte attitude, la Reine écrit avec tristesse : « J'ai prédit à M. Barnave que les princes et les émigrants n'obéiraient pas. Cela devait être. Quant à moi, je ne puis me faire aucun reproche, ayant employé tous les moyens que j'ai crus possibles pour opérer le bien ». L'intervention de Marie- Antoinette n'aboutit, en effet, qu'à exaspérer davantage le parti de Coblentz. On y professa désormais que le salut de la Reine et du Roi importait moins que celui de la royauté, et par ce mot de royauté on entendait le retour des formes anciennes et des privilèges abolis. Gustave III, roi de Suède, s'approprie cette doctrine, lorsqu'il écrit à son ambassadeur : « Il peut être indifférent si c'est Louis XVI, ou Louis XVIII, ou Charles X, qui est assis sur le trône, pourvu que ce trône soit restauré, pourvu que le monstre soit écrasé ».

Avec une égale injustice, les nouveaux conseillers de Marie-Antoinette s'en prennent à elle de cet échec, l'accusent, à mots couverts, sinon de pactiser avec ses adversaires, du moins d'agir avec une mollesse calculée ; ils parlent même de renoncer à leurs relations avec elle. La réponse de la Reine est émouvante autant qu'habile : « Quand j'ai commencé ma correspondance avec

ces messieurs, j'y ai mis toute la franchise. Je la mettrai en tout, parce que tel est mon caractère. J'ai cru, en me rapprochant des trois hommes qui ont montré le même caractère, que nous pourrions encore faire le hien. J'ai, dans cette intention, sacrifié tous mes préjugés, et cela dans un seul but, le bonheur du Roi et de son peuple. Aucun regret, aucune arrière-pensée, n'accompagnaient mes démarches ; j'y voyais un devoir et cette idée me suffisait. » — « Je n'ai jamais refusé ou craint d'entendre la vérité, reprend-elle quelques jours après. J'ai toujours su gré, au contraire, à ceux qui cherchaient à me la faire connaître. Mais lorsque, après un plan adopté d'un commun accord, une marche suivie avec constance de ma part pendant quatre mois, ces messieurs viennent me dire, sans le moindre motif apparent, sans que je me sois une seule fois refusée à suivre leurs avis, qu'ils préfèrent s'éloigner de moi et de nos affaires, qu'ils me parlent de l'inutilité pour eux de continuer cette correspondance, j'avoue franchement que je ne puis trouver, dans cette démarche de leur part, ni le caractère de générosité que je me plaisais à leur reconnaître, ni ce désir de servir le bien pu^ blic que je croyais trouver en eux. » Ce fier et beau langage produisit son effet. Barnave pacifia les esprits ; le traité subsista.

Le seul résultat effocftif — et il est important — de l'effort commun de la Reine et du triumvirat.

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fut racceptation par Louis XVI de la constitution. Dans sa séance du 3 septembre 1791, l'Assemblée avait adopté l'ensemble du projet, et l'on n'attendait plus que la sanction royale. C'était, certes, une œuvre imparfaite, une œuvre de colère, construite en hâte, au milieu des luttes des partis et dans le fracas des émeutes ; on en apercevait les vices avant même qu'elle ne fût achevée. Telle quelle, pourtant, calquée, en bien des points, sur la constitution anglaise, elle laissait du moins à Louis XVI l'apparence de l'autorité, elle le remettait sur le trône. Appliquée avec habileté, avec vigueur surtout, peut-être aurait-elle pu lui conférer la force suffisante pour tenir tète à la démagogie. C'est ce dont le triumvirat cherchait à persuader la Reine. « Cette constitution est très monarchique, disaient-ils. Les quelques détails qui manquent au gouvernement peuvent être ajoutés par les législatures; la constitution le prévoit... De cet ensemble, il résulte qu'aucun prince de l'Europe n'est aussi solidement assis sur son trône que le roi de France, quand l'opinion fera pour lui autant que la constitution. » Partant de là, ils annonçaient, après l'acceptation, une ère réparatrice, une ère de calme, de prospérité, de réconciliation nationale.

La Reine avait moins de con (lance : « Ces messieurs disent, répliquait-elle, que la constitution est très monarchique . J'avoue que j'ai besoin d'être éclairée sur ce point, je veux savoir en quoi

ils la jugent telle. » Une question aussi l'inquiétait : ce qu'avait fait, toute seule, l'Assemblée constituante, l'Assemblée qui lui succéderait ne pourrait-elle pas le défaire? Qui en pouvait garantir la durée? « Certainement, écrivait la Reine, il y a des avantages à tirer pour le Roi et la monarchie de la constitution, telle qu'elle est présentée par ces messieurs... Mais qui répondra de la prochaine législature? Malgré les décrets, les serments, qui répondra qu'elle ne voudra pas, à son tour, tout changer? » En dépit de ces objections, dont on ne peut nier la valeur, elle consentait à procurer l'acceptation du Roi. Aux amis du dehors, à Mercy, à Fersen, qui prêchaient le refus et la résistance obstinée, elle répondait sagement : « On nous dit, et les frères du Roi nous mandent chaque jour, qu'il faut tout refuser et que nous serons soutenus. Par qui?... Il est impossible, vu la position ici, que le Roi refuse son acceptation. Croyez que la chose doit être bien vraie, puisque je le dis. Vous connaissez assez mon caractère, pour croire qu'il se porterait plutôt à une chose noble et pleine de courage ; mais il n'en existe point à courir un danger plus que certain. » Elle repoussait, au reste, avec hauteur toute ingérence à ce propos d'une puissance étrangère. « Pour ce qui regarde les lois intérieures d'un pays, écrit-elle, chacun est maître d'adopter dans le sien ce qui lui convient. » Elle montre une même sagacité lorsqu'il s'agit

des questions accessoires, des formes de l'accep-' talion. Les conseillers lui avaient envoyé un projet de discours à proposer au Roi, quand il irait à l'Assemblée, discours emphatique et verbeux, qui déplut à la Reine. « Je crois, dit-elle, que le discours du Roi doit être bref et digne. 11 me semble qu'il vaudrait mieux parler le moins longuement possible. » Le trio demandait aussi qu'elle écrivît elle-même à l'Assemblée, pour affirmer son adhésion à l'acte constitutionnel. Ici, la Reine refuse nettement, et pour des raisons excellentes : « Pourquoi devrais-je écrire, moi, à l'Assemblée? J'ai donné assez de preuves, dans toutes les occasions, que l'opinion, les décisions du Roi étaient communes à nous deux. Je n'ai pas besoin de l'assurer. Il me semble de plus (et je suis loin de m'en plaindre) que l'Assemblée m'a toujours mise hors de tout; il y aurait un contre-sens et une maladresse de ma part à me mettre en avant... .Je n'écrirai donc point; mais, toutes les fois qu'on me mettra à même de montrer le parfait accord de mes sentiments avec ceux du Roi, je le ferai avec empressement. Tout mon intérêt, tous mes sentiments sont concentrés en lui et en son fils. Je ferai toujours tout pour eux et par eux, et avec eux. Je m'efface complètement en dehors de cela ».

Au début, l'événement parut donner raison à l'optimisme du triumvirat. Le petit discours de Louis XVI fut accueilli par l'Assemblée avec des

démonstrations d'enthousiasme, et la proclamation publique de la constitution souleva, au Champ de Mars, des acclamations si ardentes que la Reine, en rentrant le soir aux Tuileries, dit au Roi avec étonnement : « Ce n'est plus le même peuple ! )) Même accueil du public au Théâtre Italien, où Marie-Antoinette se rendit avec ses enfants. Le trône semblait avoir repris une ombre de prestige, les souverains quelque indépendance. « Nous jouissons, écrivait la Reine, d'une espèce de liberté. Cela veut dire que les portes de nos chambres ne sont plus ouvertes et que tout le monde peut entrer dans le château et le jardin. » Indépendance bien relative et sécurité bien précaire. La Reine ne le sentait que trop, car la même lettre où elle constatait ce progrès contenait cette phrase mélancolique : « Nous sommes de trop forts otages pour qu'il y ait à craindre pour nos personnes... »

Cependant, à Coblentz, le déchaînement était affreux contre ce qu'on appelait « la lâcheté de la Reine », et l'on y flétrissait « l'ignominie de sa conduite », le mot est du roi de Suède. On la traitait de démocrate, Louis XVI de soliveau. La lecture des journaux rapportant le discours du Roi et la séance de l'Assemblée provoqua des cris de fureur. Comme on pariait, devant le comte d'Artois, de la soirée au Théâtre Italien, où Marie-Antoinette avait été applaudie par la salle, il dit tout haut avec une amère ironie : « Elle

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