‹ MarieChapitre 19 sur 84 · LES BATELIERES DE L'ODET · texte numérisé non relu

LES BATELIERES DE L'ODET

U>E BATELIERE

« Si VOUS voulez , jeune homme . aller a Loc-Tùdi . A oici que nous partons toutes quatre a midi : Entrez , nous ramerons , et vous tiendrez la barre Ou . si vous aimez mieux . avant que Ion démarre

Vous promener eneor sur les ponts de Keniper ,

Nous attendrons ici le reflux de la mer ,

Et le lever du vent ; puis , avec la marée ,

Ce soir dans Benn-Odet nous ferons notre entrée

UN VOYACtELR.

Jeune fille, à midi tous cinq nous partirons , Mais vous tiendrez la barre et moi les avirons. Au bourg de Loc-Tûdi je connais un saint prêtre ; Enfants , nous avons eu longtemps le même maître ; Aujourd'hui je recours à son sage entretien. Sans vous dire son nom vous le devinez bien. A vous de me guider en ce pèlerinage, Car pour vous , jeune fille , on ferait le voyage. De grâce, mettez-moi parmi vos matelots : Je n'aime plus la terre et n'aime que les flots. >

\ riieuiv de midi nous étions en rivière.

Pîarlja . la plus f^gée, assise sur l'arrière .

Tenait le souvernail : à ma sauche . Tina .

Celle qui de sa voix si douce nVentraina :

Deux autres devant nous, dont Tune, blanche et srande

Me fit d'abord songer aux filles de l'Irlande ;

Car les vierges d'Érin et les vierges d* Arvor

Sont des fruits détaches du même rameau d"or.

Donc . leur poisson vendu . les quatre batelières

En ramant tour à tour regsignaient leurs chaumières.

Reportant au losis . du prix de leur poisson .

Fil , résine et pain frais . nouvelle cargaison.

La rivière était dure , et par instants les lames

>Ialin*é nous dans nos mains faisaient tourner les rame?

0 228 B Nous louvoyons longtemps devant Loc-Maria. Cependant nous doublons Lann-éron , et déjà Saint-Cadô , des replis de sa noire vallée , Épanche devant nous sa rivière salée.

A côté de Tina quel plaisir de ramer Et de céder près d'elle aux houles de la mer !

La vieille le vit bien : « Cette fois , cria-t-elle,

Tu tiens un amoureux , Corintina , ma belle !

— Oui-dà , lui répondis-je, et mieux qu'un amoureux :

Qui serait son mari pourrait se dire heureux. »

L'aimable entant rougit (car déjà nos deux âmes

Suivaient comme nos corps le mouvement des rames),

Et ITrlandaise aussi , dans le fond du canot ,

Nous sourit doucemenl , mais sans dire un seul mot.

— Çà , repartit la vieille , écoutez ! j'ai cinq filles . Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles : Venez les voir. — rson , non , je n'en ai plus besoin Pour trouver mes amours je n'irai pas si loin. >

Or, sacbez-le, Tina , la jeune Cornouaillaise . Forte comme à vinirt ans est mince comme a treizt Et jamais je n'ai vu. d'Édern h Saint-T^rien, Dans rhabit de Kemper corps pris comme le sien.

'* Ainsi , continuai-je , en abordant à terre . Tina . je vous conduis tout droit cliez votre mère De là chez le curé. .Teune fille , irons-nous ? » Et Tina répondit . ■ Je ferai coiuiue vous. ^

Mais Barba : « Pourquoi rire avec cette promesse? Si demain à ïiidi vous entendez la messe , Vous verrez dans le chœur un officier du roi , Dont la femme a porté des coiffes comme moi.

— Mes lèvres et mon cœur ont le même langage , Brave femme, et je puis vous nommer un village Où Ton sait si mon cœur à l'orsiieil est enclin , Et si j'ai du mépris pour les coiffes de lin.

— Kh bien ! venez chez moi, vous verrez mes cinq filles, Aussi blondes que vous , toutes les cinq gentilles.

— Jésus Dieu ! soupira Tina , tout en ramant , La méchante qui veut nvenlever mon amant !

— Non , ma bonne , je veux te garder au novice ,

Ce pauvre Efflam qui meurt d'amour à ton service. •>

Duii ton moitié riant et moitié sérieux Ainsi nous conversions , et par instants mes yeux , De peur d'inquiéter Tinnocente rameuse , Suivaient dans ses détours la côte âpre etl)rumeuse : Ou , pensif J'écoutais les turbulentes voix De la mer , qui , irrondant , s'aiiitant a la fois , Semblait loin de TOdet gémir comme une amante , Et vers son tleuve aime s'avançait bouillonnante.

Vis a vis Benn-Odet nous étions arrives La nos heureux projets , en chemin soulevés . Moururent sur le bord. Dans un creux des montaunes Nous débarquons . La vieille, emmenant sescompairnes Me dit un brusque adieu ; puis , avec son panier , Te vis Tina se perdre au détour d'un sentier.

Fallait-il ni'éloisner ou fallait-il la suivre? (-oiiiment , o destinée , interpréter ton livre? Quand faut-il écouter ou combattre son cœur? A quel point la raison devient-elle une erreur?

Doutes , demi-regrets , souvenirs d'un beau rêve , Qui jusqu'à Loc-Trtdi me suivaient sur la grève ; Surtout , retours à vous , qui , là-bas, au Moustoir, Portez le nom d'un autre et n'aijnez qu'a le voir ; Et ces divers pensers de tout lieu , de tout âge , L'un par l'autre attirés , m'escortaient en voyage , Plus mouvants que le sable où s'enfonçaient mes pas Que les flots près de moi brisés avec fracas , Ou que les goélands fuyant à mon approche Va que je retrouvais toujours de roche en roche.

Comme un fruit au printempsetdans sa fleur se noue. Ainsi notre àme à l'heure où le matin s'y joue ; Les fruits sont dès avril ce qu'ils seront plus tard . Tels nous-mêmes : l'enfant renferme le vieillard ; On connaît les efforts de l'humaine culture , Et comme elle est savante à changer la nature ■ Mais nos cœurs et les fruits, pareils dans leurs destins. Dépendent bien souvent de leurs premiers matins. Du froid qui les saisit , jeunes . dans leurs racines Ou de Tair doux et tiède a l'abri des collines.

O maison du Moustoir ! combien de fois la nuit . Ou quand j'erre le jour dans la foule et le bruit . Tu m'apparais! — Je vois les toits de ton village Baignés à l'horizon dans des mers de feuillage,

Une grêle fumée au-dessus; dans un champ. Une femme de loin appelant son enfant , Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache. Qui , tandis qu'indolente elle paît à l'attache , Entonne un air breton , un air breton si doux , Qu'en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous. — Oh ! les bruits, les odeurs, les murs gris des chaumières , Le petit sentier blanc et bordé de bruyères , Tout renaît, comme au temps 011, pieds nus, sur le soir, J'escaladais la porte et courais au Moustoir ; Et dans ces souvenirs où je me sens revivre. Mon pauvre cœur troublé se délecte et s'enivre ! Aussi , sans me lasser, tous les jours je revois Le haut des toits de chaume et le bouquet de bois , Au vieux puits la servante allant emplir ses cruches , Et le court] I en fleur où bourdonnent les ruches,

Et Taire . et le lavoir . et la grange ; en un coin . Les pommes par monceaux et les meules de foin ; Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche , Et devant la maison un lit de paille fraîche. Et j'entre ; et c'est d"abord un silence profond . Une nuit calme et noire; aux poutres du plafond L^n rayon du soleil , seul , darde sa lumière. Et tout autour de lui fait danser la poussière. Chaque objet cependant s'eclaircit ; à deux pas . .Te vois le lit de chêne et son coffre , et plus bas , Vers la porte, en tournant) sur le bahut énorme , Pêle-mêle bassins , vases de toute forme . Pain de seigle, laitage, écuelles de noyer; Enfin , plus bas encor , sur le bord du foyer , Assise à son rouet près du çrrillon qui crie , Et dans l'ombre fdant je reconnais Marie ;

Kt sous sa jupe blanche arrangeant ses genoux Avec son doux parler elle me dit : « C'est vous !

HYMNE

HYMNE

Des autels renversés par la fureur civile Nous bâtirons un temple au milieu de la ville

Et , de nos pleurs purifié , Nous le consacrerons , ce temple , à la Pitié.

De toutes les vertus vous êtes la plus douce, Tendre et eiière Pitié , mais chacun vous repousse

Les hommes ferment à la fois Les yeux à vos beautés, l'oreille à votre voix.

Sur la place publique, afin qu'on le contemple. A la douce Pitié nous bâtirons un temple ;

Et , pour dire sou divin chant , Tous entreront , hormis le lâche et le méchant.

Février 1851.

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