LE SEMEUR
Ma vie est ailleurs et mon àme aussi.
Aux premiers brouillards s'enfuit riiiroîiclelle, ]Mais juin la retrouve à sou toit fidèle : Pourquoi, bourgs d'EUé, in'appeler ainsi ?
Dieu plaça mon nid sous la fleur des landes, Près d'une rivière au fond de granit, le vole aujourd'hui bien loin de mon nid. Mais j'y reviendrai les ailes plus grandes.
Pour vous, o Bretons, voyez mon amour!
Comme en tous pays et de plage eu plage Je m'en vais semant la plante sauvage, Qui devant vos pas doit lleurir un jour.
Déjà dans Paris a germé la graine ; Si vous y venez le cœur oppressé,
Vous dites : <* Ici le Ijarde a passé ! Voici la fleur d'or, sœur de la verveine.»
Qu'elle croisse aussi sous les myrtes verts, Où tous les chanteurs, délices du monde, Viennent saluer la lumière blonde ; Où pour vous, Bretons, je sème des vers.
Mais, vous, protégez mes courses lointaines, Car les énervés de cœur et d'esprit Et tous ces gloutons que rien n'assouvit S'en vont par troupeaux boire à nos fontaines.
Fiesole.
LE LIVRE DES CO\SEiLS.
Des ennuis maladifs qui troublent ton printemps Oui, je veux te guérir, toi, dont tous les instants L'un à l'autre ajoutés ne feraient pas vingt ans!
Mais cette âpre jeuiiesse et jamais assouvie, Si le miel ne sature à grands flots son envie, Blasphème le bonheur et doute de la vie.
Et cependant ta mère en t'offrantau saint lieu, Sur ton front vit tracer ce nom vivant de Dieu, Oui jus(]u\au dernier soir brille en lettres de feu.
Il faut un frein d'acier au coursier qui s'effare,
Des signaux au navire, aux limiers la fanfare,
Dieu pour nous est le frein, la trompette et le piiare
Voyageur éclaire par le sisiie cliretieu.
Va donc sans trop attendre et sans demander rien.
Retenu dans le mal. excite dans le bien.
Déjà t'appelle au loin quelque rêve d'épouse. Un enfant, sai chevreau, courant sur la pelouse. Et la patrie aussi, cette mère jalouse.
Oui. si j'avais unlils, cher et pieux trésor. Je l'instruirais ainsi, lorsque ses cheveux d'or Coumraient ce front jeune et virginal encor.
Nul n'a versé sur moi les fruits de la sagesse,
^loi-uK'me j'amassai ma tardive richesse :
Ce peu que j'ai du moius, j'en veux faire largesse.
Je ne compterai plus meseimuiset mes pleurs,
Si |)arfois ma pensée a féconde les cœurs,
Si ceux qui m'ont connu sont devenus meilleurs.
Ainsi, continuant sur ce nombre ternaire, Ivhythme baidique vclos au fond du s; n:*Uiaire, J'in^ruiiai jusqu'au bout ce fds imaginaire.
Quel est donc le partum de ces brises d'avril,
Qu'en idée aspirant les lilas du courtil,
A peine de la pluie un jour nous souvient-il ?
Toute heure en ce lointain rit et nous semble aisée . ?sotre jeune saison pourtant niai exposée Reçut la brume froide et la froide rosée.
O jeiniesse jetée au coin d"ini carrefour,
Pour trouver ton e-hemin. errant tout n Tenlour,
Et souvent par ton ciioix {.erdue, et sans retour î
Mille sentiers Jiiauvais pour une bonne voie !
Et nul pour avertir celui qui se fourvoie,
En disant : c'est par là que le Seigneur t'envoie.
Pour lors, « Fais ce que dois, advienne que pourra ! Et va par le sentier que ton cœur te montra : Du plus fort bien souvent tout le savoir est là.
IXon, non, je ne peux pas troubler tes jours de fête, Blancliir avant le temps l'or d'une jeune tête, Mais je dis : Sois prudent et préviens la tempête!
Une force sacrée est déposée en toi,
>'e jette pas au vent ce qu'envirait un roi ;
Aucrmente ton dépôt tel cju"uu chrétien sa foi,
Joyeux comme ton âge, et gai connue tes fi'ères, Suis d"un pas mesuré leurs courses téméraires, A de libres élans joins des pensers austères.
Tout aux instincts naïfs, ne crains pas de savoir L'impassible science est pourTliomme un devoir. En face du danger il faut périr ou voir.
La mer sous un vaisseau boulait épouvantable, Et le patron disait, mettant la main au cà])le : « Je ne pourrai jamais doubler ce banc de sable!
O caps dont nous éloigne un génie irrité ! Où riiomme par trois fois dans sa vie est jeté, Le plus noir d'entre vous a nom virilité !
IMoins sauvage en Bretagne est l'exécrable baie, La Baie-des-Trépassés blancbe comme la craie, Où sur des ossements, la nuit, burle l'oi-fraie.
<; 245 vS
Sut vous se sont brisés Byron et Raphaël,
-Alozart qui chantait mieux que les chanteurs du ciel
Pascal, et tout saniilant l'audacieux Carrel.
Èquinoxe de mort pour le corps et pour Tàme! Mais riieureux passager, sorti sauf de la lame, Voit le midi briller, et se sèche à sa flamme.
Il entre dans le poit, plus triste, mais vainqueur ; ^'ainql!eu^ de la Syrène aucliant doux et moqueur, Connaissant tous les bruits des orages du cœur.
Fraîches illusions, adieu ! La raison pâle, Désormais conduira cet esprit ferme et maie, Sillonné par la bise et Î3riilépar le iiàle.
Illusions, adieu! mais, sauvao;e âpreté, Réactions d'un cœur trop longtemps agité, JN'étouffez pas en lui l'heureuse auiénité.
Aux autres il faut croire, il faut croire a soi-même ;
Pour qu'on nous aime, aimer; aimer sans quon nous aime:
Amoureux par nature, amoureux par système.
S'épanouir aux vents d'amour et de])eauté. C'est recueillir en soi Tair frais de la saute ]\Ialheur à qui se dot dans sa félicité !
Sur la roche escarpée ou ta fleur est eclose, Homme heureux, ne sois pas tel que l'aloès rose, Fleur amère oii jamais Taheille ne se pose.
Eniin a notre faite, et si près de vieillir,
]\ 'allons pas nous corrompre ou nous enorgueillir :
Chair, tu n"as qu'un moment ; esprit, tu peux faillir !
Ah ! que fais-je ? Lassé d'une si longue route, Celui que j 'instruisais, à peine, hélas! m'écoute ; Avant d'aller plus loin, moi-même ici je doute.
Pourtant si le passé révélait l'avenir.
Un jour cueillant le fruit de chaque souvenir.
Je dirais sur mon seuil à Theure de finir :
Aux jeunes je fais place et je sors sans envie. De loin je me complais au tableau de la vie. Puissent-ils suivre mieux la voie où Ton dévie !
Je n'ai plus d'espérance, et j'ai quelques res^rets En repassant mes jours trop souvent incompk-ts... Mais les sentiers soni pleins d'aclioppeinents secrets !
Dans tes prompts jugements, ô jeunesse farouche, Rigoriste jeimesse 1 — A ce terme où je touche, Le grand mot d'indulgence est toujours a la bouche.
L'absolu n'est qu'au ciel. Dans notre monde obscur, Tout en cherchant le beau, n'espérons rien de pur. Anges, Dieu vous carda pour ses palais d'azur!
Indulgence et pitié pour toutes les misères, Dévouement entouré de l)ornes nécessaires ; I.a science nous dit d'allier les contraires.
Le mal rôde, Neillez; oui, veillez bien sur vous. Craignez les médisants, les envieux, les fous, HalHers où nous perdons quelque chose de nous.
Mais que votre abord franc exhale un air de fête Pareil aux anciens dieux dont parle le poète, Laissez chacun rempli d'une force secrète.
Équilibre partout, car la vie est un art.
A mon aire, ou le sait, mais on le sait trop tard.
Laisserez-vous tomber ce dire d'un vieillard ?
-Mon plus grand mal m'attend : alors, ange docile, O résignation, ouvre-moi ton asile ! Avant tout, évitez le desespoir stérile.
Ce monde a ses grandeurs; l'autre, plus vaste encor, A l'esprit du mourant montre ses sphères d'or, Et vers l'Immensité décide son essor.