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Marie Bashkirtseff, confessions

« Tant de choses inexactes ont été écrites et dites sur ma tante, me confiait un jour la nièce et seule héritière du peintre-écrivain que moi-même j'ai beaucoup de peine aujourd’hui à la revoir telle qu’elle fut réellement ».

Et cest vrai, la légende a complètement déformé l'image de cette enfant de génie qui fit létonnement et l'admiration des personnages les plus illustres de son temps et jusqu'à Gladsione lui-même, qui disait de Marie :

« Cette Jeune fille était un être prodigieux ».

Nous allons iâcher, aidé par divers témoignages émanant de toutes les classes de la Société, de montrer le visage véritable et jusqu'ici inconnu de Marie Bashkiriseff.

Adulée, admirée, jalousée de son vivant, Marie

Bashkiriseff ne semble avoir bénéficié de la grande notoriété qu'au lendemain de sa mort, après la publication de ce Journal sur le manuscrit duquel, chargé de le confier à un éditeur, André Theuriet écrivait le 1° juin 1885 :

« J’ai lu entièrement et avec un intérêt croissant le Journal de Marie Bashkirtseff. Ce mémorial d’une enfant de douze ans est merveilleux comme observation, chaleur d’âme et maturité de raisonnement. J'ai noté au crayon rouge les pages à supprimer. Elles seront assez nombreuses dans ce volume et :üil y en a beaucoup que je regrette de sacrifier. Mais il faut songer que nous avons encore de nombreux cahiers devant nous et qu'il est de l'intérêt de la publication qu’elle soit concentrée dans un seul volume in-0ctavo.

Mon avis est que dans ce premier cahier, il faut sacrifier tout ce qui est trop personnel ou trop enfantin et ne garder que ce qui est absolument nécessaire pour faire comprendre au public le caractère et l’intelligence remarquable de l’enfant qui doit devenir

une très grande artiste. »

Le manuscrit du Journal est prêt. Il va être livré à l'éditeur Charpentier. Mais la mère de Marie dont on connaît le culte pour son « ange » — elle n'appela Jamais autrement sa fille — hésite encore à livrer au public certaines pages.

Elle jait part de son hésitation à André Theuriet qui lui répond le 24 Juillet 1886 :

— « La Comtesse de Toulouse-Lautrec m'a apporté un nouveau paquet et en même temps elle m'a fait part de votre désir de revoir tous les paquets déjà préparés pour l'impression, c’est-à-dire une bonne moitié du Journal. Vous êtes absolument maîtresse de vous livrer à ce travail de révision, mais permettez-moi de vous dire que ce désir, outre qu’il marque peu de confiance en moi, n’est pas, si vous le mettez à exécution, de nature à accélérer la publication.

De deux choses, l’une : ou vous ne changerez rien au texte, tel que je l’ai établi, et alors ce travail long et inutile n'aura d’autre résultat que de vous faire perdre du temps ; — ou bien vous retrancherez

des pages et dans ce cas je serais obligé de tout relire

de nouveau et je ne pourrai rien livrer à l’imprimeur avant mon départ.

Or, si vous tenez à ce que le livre paraïsse le 31 Octobre (1) il faut absolument qu’on commence l'impression le 1er Août.

J'ai apporté à la préparation et au choix des extraits la plus grande impartialité et la prudence la plus éclairée.

Dans le choix et les retranchements que j'ai faits, je n'ai été guidé que par mon admiration pour Mademoiselle Marie et par mon désir de présenter un ensemble qui servit à la mémoire glorieuse de la grande artiste trop tôt disparue. |

Je vous ai envoyé les extraits non utilisés et vous avez été mise ainsi à même de juger le caractere et l'aspect qu’aura le livre imprimé.

Une nouvelle révision, de votre part, ne pourra être, je le répète, qu’inutile et même nuisible.

Si toutefois, vous insistez pour retoucher ce que j'ai fait, il ne m’appartient pas de m'y opposer |!

(1) Anniversaire de la mort de Marie, décédée le 31 Octobre

Seulement je dois vous prévenir franchement qu'à partir de ce moment, je me considérerai comme déchargé du travail que j'avais entrepris.

C’est vous qui traiterez directement avec l'éditeur, en ce qui concerne le choix et l'impression des extraits.

Je ne puis ni ne veux accepter la responsabilité d’un travail dont je n’ai plus la complète direction.

J’attendrai votre réponse pour vous renvoyer les manuscrits ou pour les remettre à Charpentier.

Quelle que soit cette réponse, vous pouvez être assurée de ma discrétion relativement au Journal.

Rien n’altérera jamais mon admiration pour Mademoiselle Marie, admiration qui m'avait seul poussé à vous offrir mes conseils pour la préparation du Journal (1). »

En dehors d'André Theuriet, un écrivain professa longtemps une très vive admiration pour Marie Bash-

kiriseff : Maurice Barrès. Celui qui devait écrire sur

(1) Me Bashkirtseff n’écouta pas les conseils de Theuriet. Elle demanda plusieurs fois des retouches au Journal qui ne parut pas sans difficultés.

l'artiste fauchée en pleine jeunesse des pages restées célèbres, adressait, quelques jours à peine après la mort de Marie, ce billet à la mère douloureuse :.

« Madame, selon le désir que vous avez bien voulu m'exprimer, J'aurai l’honneur de me rendre rue de Prony, mercredi prochain vers cinq heures. Respectueusement : Maurice Barrès, 14 Rue Chaptal ».

De retour de sa visite à l'atelier de Marie, l’auteur du Jardin de Bérénice écrit à Madame Bashkiriseff :

« Madame. Comme vous avez bien voulu m’y engager, j'ai visité l’atelier de la rue de Prony dont la vue m'a violemment impressionné, car Mlle Bashkirtseff que je n’ai pas connue a pourtant une forte influence sur mes sentiments. Je suis allé au n° 63 de la rue de Prony, du 12 de la rue Legendre où Jj'occupe précisément l'appartement de J. Bastien-Lepage.

« Maïs c’est surtout parler de celle que nous regrettons, Madame, que j'aurais voulu. Ce n’est pas tant sa peinture souvent de jeune maître, que sa merveilleuse intelligence et sa très noble simplicité

qui m'attirent. Madame la Baronne Haussmann

m'a parlé de Mlle Marie avec la plus vive amitié, et m'en a fait voir deux images que je connaissais déjà par le catalogue. J'ai vu rue de Prony une bonne photographie ; voilà ce qui m'intéresserait au-delà de tout, voilà ce que j'ose vous demander Madame, une collection des portraits de Mlle Marie que je tiens pour le seul talent littéraire réel de ce temps :

« Mais talent rend mal mon idée et même la fausse. Je veux dire « façon de sentir incomparable ».… L’article de Gladstone m’a choqué !

« Il est du moins un signe de la puissance de ce jeune génie auquel les plus adversaires doivent leur respectueuse attention. J’ai quelques projets mal définis pour moi-même, au sujet de Mlle Bashkirtseff. Mais il me répugne de parler d’elle dans des journaux. J'aimerais à ne rien faire sans votre assentiment. Le facteur est que vous ne reviendrez pas avant Juillet, me dit-on. D'ici là vous feriez un plaisir extrême avec des photographies et une page de manuscrit, à votre dévoué et respectueux serviteur. »

Maurice BARRÈS (Mai 1890).

Le projet d’une nouvelle édition du Journal de Marie

comprise sur d'autres mais plus vastes bases, illustrée de reproductions nombreuses, d'œuvres de Marie, a fort intéressé Mme Bashkiriseff. Elle a fait connaître ce sentiment à Maurice Barrès qui lui avait soumis cet intéressant projet ; de Charmes (Vosges) où 1l passait ses vacances, l'écrivain de l’Appel-au-Soldat écrit à la mère de Marie :

« Madame. Depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai beaucoup pensé à ce que nous avons dit au sujet d’une édition complète éclairée de notes, pleines en quelque sorte de piété pour la mémoire de Mademoiselle Marie Bashkirtseff et qui donnàt satisfaction aux admirations chaque jour plus nombreuses qu'elle suscite.

« Malheureusement vous n'êtes pas à Paris, et comment vous mettre en relations avec un éditeur ? Le mien, M. Perrin, fort galant homme et de relation sûre (ancienne maison Librairie Académique Didier) serait heureux de se charger de cette entreprise, quatre volumes illustrés par exemple. Mais il désirerait avoir deux ou trois renseignements au

sujet des engagements que vous avez déjà pris avec

Monsieur Charpentier. D'autre part, cette correspondance allez-vous la publier sans notes, sans aucune indication ?

« À laïsser ignorer les circonstances et les caractères des correspondants vous détruisez un peu trop de l'intérêt de ses lettres. Je voudrais qu’on fit pour Mie Bashkirtseff ce qu'on a fait excellemment pour Maurice et Eugénie de Guérin, une restitution du milieu, des habitudes. Songez-y, Madame, je vous en prie. Les publications parcellaires déroutent le public, affaiblissent l'impression en la diuant. Et ce Musée, ces manuscrits, ces portraits forment un monument incomparable. Présenter le tout d’ensemble au publie, voilà le point auquel il faut vous arrêter si vous n'êtes pas liée par des conventions. Je vous avais promis, Madame, de penser à cela, voilà l’idée à laquelle je m’arrête: une publication totale (portraits de Mlle Marie Bashkirtseff, tableaux et manuscrits). M. Perrin partage l'opinion que je lui ai donnée de cette œuvre, voulez-vous vous mettre en relations avec lui ?

« Maurice BARRES »

Ce projet ne put être réalisé. Mme Bashkirtseff avaut, en effet, pris vis-à-vis de M. Charpentier des engagements qui lui empêchaient toute autre publication du Journal.

Cependant, ce curieux document, après avoir fait la surprise et l'admiration des intellectuels les plus illustres, pénétrait déjà dans la masse profonde du grand public, ainsi que le prouve cette lettre émanant d'un potier d'Art à Mme Bashkiriseff :

« Paris, 6 septembre 18.

Madame,

« Je viens de recevoir les deux volumes que vous m'aviez promis, merci |

« Je vais enfin connaître jusqu'aux moindres impressions de Mlle Marie, quel admirable talent !

« Depuis que je suis revenu de son atelier, je suis poursuivi et obsédé par ce souvenir. Il y a dans mon esprit comme quelque chose de triste et d’inquiet. Puis ma pensée se reporte vers l’esquisse de son portrait traitée dans son effet, comme un Rembrandt (1)

(1) Collection Pierre Borel.

“et dessinée avec une grâce que je ne puis comparer à aucun maître, tant elle est elle-même !

« Et Je revois aussi cet incomparable pastel et les deux petits garçons allant à l’école, serrés et fouillés dans l'exécution comme par les maîtres du xve siècle, et cependant cette qualité toute moderne qui donne à cette œuvre une souplesse que les Primitifs ne possédaient pas. Pardonnez-moi, Madame, j'ai tant souffert dans ma vie, et vécu si pauvre et si retiré que j'ignorais qu'il existât en réalité ce que je ne voyais que dans les légendes ! Ah combien toute l'œuvre de Mlle Marie me fait regretter de n'avoir pas connu une si belle, une si habile, une si vaillante artiste, morte hélas, trop tôt! »

Le rayonnement qui filtre à travers la porte du tombeau éblouit ceux-là mêmes qui furent les conseillers de Marie.

Ecoutez Georges Roux, ce « prix de Rome » qui a peint Marie, dans une impressionnante composition toute auréolée de lumière céleste et jouant du piano, tandis que J. Bastien-Lepage l'écoute ravi.

Il a été chargé de copier le Meeting pour le musée de Nice.

Son travail est terminé.

Le 29 juillet 1886, il écrit à Me Bashkiriseff :

« Madame, je serais heureux d’avoir votre visite au Musée du Luxembourg, samedi prochain aprèsmidi. Je vous avouerai bien naïvement que tout en désirant cette visite je la redoute au Musée...

« Car, je ne puis vous montrer ma copie dans la même lumière que l'original, et elle est en plus couverte d’ombres qui défigurent tout. Il est assez difficile de juger même pour un peintre d’un tableau sans vernis et cadre ; si je prends cette petite précaution oratoire, c’est moins pour me défendre que pour vous préparer aux surprises auxquelles donne lieu un tableau à qui l’on n'a pu faire sa toilette ».

Le souvenir de Marie demeure profondément gravé dans le cœur de tous ceux qui l'ont vue.

Au lendemain de sa disparition, Paul Deschanel écrit à Me Bashkiriseff :

« Madame. Si vous ne m'avez pas vu près de vous

au moment même de cet épouvantable malheur, c'est par un sentiment que vous comprendrez, j'en suis bien sûr : il me semble en effet, que si jamais je devais subir une crise pareille j'aurais besoin d’une solitude absolue; qu’il n’est point de parole, si ‘tendre qu’elle soit, qui n’exaspère la douleur et que certaines blessures demeurent encore plus douloureuses, dès qu’on les touche, même avec la main la plus délicate et la plus légère.

« J'ai été révolté par cette grande injustice du sort qui a choisi pour frapper en même temps qu’une enfant délicieuse, une admirable intelligence, une nature généreuse, ardente, avide de grandes choses. Il n’est pas d’évènement, je puis bien le dire, qui m'ait plus profondément remué depuis la défaite de 1870 et les malheurs de mon pays, car j'avais foi dans l’étoile de ce génie naissant, je comprenais et j'aimais cette noble ambition, cette passion de l’art et je ne doutais pas de ses brillantes destinées. De tout cela que reste-t-il aujourd’hui ? Tout ce que je puis dire, Madame, c’est que je garde pieusement l'impérissable souvenir et qu’il restera toujours pour

moi dans mon cœur un profond et respectueux attachement ».

Tant d’autres voix tremblantes d'émotion s'élèvent pour dire la profonde tristesse soulevée par la dispariion prématurée de celle que Maurice Barrès appela de ce vocable symbolique et doux « Notre-Dame qui n'êtes jamais satisfaite ».

Un crüique d'art notoire écrira le 26 janvier 1885 à la mère de l'artiste disparue :

« C’est seulement aujourd’hui que j'ai pu voir au Palais de l'Industrie, l'exposition des œuvres de votre fille qui est si justement et si tendrement pleurée l…. Cette exposition fait éclater aux yeux de tous, Madame, l'étendue de votre malheur...

« J'en suis sorti le cœur serré, et je ne puis résister au désir de vous le dire.

« Je rappelais l’autre jour à propos de notre pauvre ami Bastien-Lepage le mot de Mme Staël : « Il n’y a 1ci-bas que des commencements ». Devant les tableaux de votre chère morte, ce beau mot qui donne l'espérance m'est revenu aussi. Ce qui n’est que com-

mencé 1ci-bas, va se terminer ailleurs. Vous reverrez

votre enfant sans aucun doute là où son âme vous attend ».

Eugène Carrière, qui avait été, lui aussi, fort intéressé par le talent de Marie Bashkirtseff dira, à son tour, à la mère de la jeune artiste, en date du 17 juin 1885: :

« Chère Madame, je vous suis bien reconnaissant de la sympathie si grande que vous me témoignez. Le succès est insuffisant si l’estime et l'amitié sont absents. C’est vous dire, chère Madame, combien votre lettre nous a fait plaisir. Vous voulez bien m'indiquer pour le prix Marie Bashkirtseff, Je vous en remercie de tout cœur. Certainement rien ne peut être plus honorable pour un artiste que cette distinction si touchante où revit la tendresse généreuse de votre chère enfant (1). Il faut que je vous dise aussi, chère Madame, combien je suis flatté du bon souvenir que vous avez gardé de nous.

(1) Eugéne Carrière obtint, le premier, le prix Marie Bashkirtseff (1885). Ensuite ce prix fut attribué à M. Ashil Asbron (1886) ; Girardot (1887) ; Jean Brunel (1888) ; Miie Godin

(1889) ; Paulin Bertrand (1890) ; J. B. Duffaud (1891) ; Charles Bette (1892).

« J’ignore ce que fera le Jury chargé de l’attribution du prix Marie Bashkirtseff, et il m'est bien difficile d’avoir une influence quelconque sur leur décision. Je les laisserai donc juger librement comme ils l'ont fait la première fois, tout prêt à m'incliner si leurs préférences se portent sur un autre artiste. Mais quel que soit le résultat, je vous remercie de tout cœur de votre bonne pensée. Ma femme se joint à moi pour vous exprimer mes meilleurs sentiments. Les enfants vous envoient leurs baïsers et leurs souhaïts de bonne santé.

« Croyez-moi, chère Madame, votre bien dévoué et profondément reconnaissant.

Eucène CARRIÈRE ».

Six ans plus tard, le 22 novembre 1901, le portraitisie d'Alphonse Daudet adressera à Mme Bashkiriseff cette nouvelle lettre : |

« Chère Madame. Excusez-moi, je vous prie, si je suis en retard. Nous avons été fort troublés par le départ de notre grande fille (1). Quoique cela fût

(1) Sa fille Elisa venait de se marier.

pour son bonheur, nous séparer d'elle nous a été pénible. Je vous remercie, chère Madame, des belles fleurs, du pain et du sel. J'espère que cette touchante coutume de votre pays sera un symbole de bonheur pour mon enfant. Cette offre lui vient d’une main depuis longtemps affectionnée, puisque votre nom est mêlé à notre vie d’une façon ineffaçable.

« C'est par vous et le souvenir de votre chère fille qu'elle a connu une des premières marques d’estime pour le travail de son père. Votre nom qui nous a accompagné au premier succès dans l'Art lui apparait comme un porte-bonheur au moment où elle accomplit l’acte Le plus important de sa vie et l'accompagne à son tour dans sa destinée nouvelle.

« Je souhaite ardemment qu'il lui soit un gage pareil à ce qu’il me fut et je suis reconnaissant à la Providence qui l’a permis et à vous, Chère Madame, d’avoir bien voulu nous dire encore que la mémoire qui vous est chère vous est fidèle comme nous le sommes à vous en toute et entière gratitude.

« Ma femme vous exprime les mêmes sentiments qui sont partagés par tous mes enfants. Acceptez,

chère Madame, ces gratitudes unies de cœurs qui ne vous oublieront pas.

« Croyez-moi votre respectueusement et fidèlement dévoué :

Eucène CARRIÈRE.

La renommée de Marie Bashkirtseff a passé les frontières. En Belgique, comme en Angleterre et en Allemagne où son Journal a obtenu un énorme succès, on est avide de mieux connaîüre la mentalité et l'existence de cette jeune fille morte à 23 ans et de laquelle le poète Charles Van Lerberghe, écrivait :

« Oui, elle eut des défaillances, car elle fut humaine, mais, aux hauteurs où elle s’est élevée, tout se purifie et s’éclaire. Pour elle le mal obscurcissait le bonheur, et toute faute était une tache. La beauté était heureuse et pure, et le bonheur était une beauté. »

De Belgique, c'est précisément Charles Van Lerberghe qui écrit à Mme Bashkirtseff :

« Madame. Je viens de recevoir votre si aimable lettre et le ravissant portrait où vous avez inscrit dans une pensée si délicate la plus touchante parole.

Je vous remercie. Le petit portrait de Mlle Bashkirtseff à 16 ans, m'a fait le plus grand plaisir. Je l'ai placé près de moi, sur ma table de travail. Elle se présente ainsi à mes yeux, comme elle est à ma pensée.

« Cependant, Madame, je me suis demandé, si je ne vous privais pas d’un souvenir précieux. Ce que je regretterais de faire. En ce cas je vous prierais de me le dire et je vous renverrai le portrait. Sinon, je me permettrai de le garder pour moi. Il m'est précieux et cher, non seulement, par l’admirable enfant, le génie qu’il rappelle, mais aussi et surtout même parce qu'il me vient de sa mère ».

Le 20 janvier 1895, le même écrivain envoie à la mère de Marie, cette nouvelle lettre :

« Madame. Je prépare en ce moment un article - sur Mademoiselle Marie Bashkirtseff, votre fille, dont j'ai lu avec admiration et sympathie le Journal et les Lettres. Cet article que j'aurai l'honneur de vous envoyer paraîtra en Mars dans la Revue Belge la Société Nouvelle (1).

(1) Cet article est en effet paru en avril 4895 et par la suite en brochure,

Du

« Marie Bashkirtseff est encore peu connue chez nous, J'espère que les pages que je lui consacre rendront sa mémoire chère à nos poètes et à nos artistes.

« Je prends la liberté de vous écrire, Madame, pour vous demander si ces mémoires ont été publiés, de votre plein consentement ou si votre fille les ayant envoyés à votre insu, ce serait à votre insu que la publication aurait été faite. Si peu probable que me paraisse ce dernier cas, je voudrais cependant que vous ayez la bonté de m'assurer dans mon opinion. J’attache une certaine importance au portrait physique de Marie Bashkirtseff. À cause de la conscience et de la foi qu’elle avait de sa beauté ! Serait-ce abuser de votre obligeance que de vous demander si vous n'auriez pas pour moi une photographie plus précise que celle que j'ai.

Ce serait en même temps un précieux et charmant souvenir de celle qui pendant de longs jours a occupé ma pensée et dont je garderai à jamais la radieuse mémoire.

« Enfin puis-je vous demander aussi de m'indiquer

les articles de revue consacrés à Marie Bashkirtseff.

« Je n'ai lu jusqu’à ce jour que les belles pages de M. Barrès dans ses Trois Stations de Psychothérapie ».

Beaucoup d'autres écrivains avaient cependant écrit sur la jeune artiste des pages enthousiastes et attristées.

J'ai retrouvé un manuscrit de François Coppée où ce poète disait :

« ELLE était jeune, aimée, adorée des siens, intelligente de toutes les manifestations de l’art, poète et peintre, riche et pouvant donner l'essor aux facultés les plus rares, cette Marie Bashkirtseff qui, cet hiver, par un jour glacé, faisant, devant des gamins groupés devant elle, pour un tableau intitulé la Rue une étude de « plein air » sur un banc des boulevards extérieurs, est rentrée avec un frisson dans son atelier de la rue Ampère et s’est alitée pour mourir à vingt-trois ans dans un petit lit de fer, comme une enfant ! »

Et un autre écrivain remarquait, non sans émotion :

« Il y a dans ces destinées inachevées, je ne sais quel charme poétique et profond d’une irrésistible

puissance. Voyez je me suis arrêté plus longuement

devant l’œuvre et les pensées de cette jeune fille parce qu'il y a quelque chose de la tristesse d’une fleur brisée ».

A tous ceux qui l'ont connue, durant près de quarante années la mère douloureuse, gardienne fidèle du souvenir de son enfant, Mme Bashkiritseff a parlé de « l’ange qui l'attendait au ciel ».

« Quel vide a laissé parmi nous notre grande amie. Quelle magnifique artiste elle serait devenue, celle qui est partie trop tôt » répond Marie Bonaparte à une évocation de la mémoire très'chère qui fait dire à Imbert de Saint-Amand, devant un portrait de Marie :

« Cette image ressemble à l'ange que nous pleurons. Comme elle est idéale, adorable. Cette mort m'a rendu malade de chagrin. Le temps au lieu d’adoucir ma douleur l’aggrave. Je sens que j'ai perdu ma meilleure et plus charmante amie.

« Soyez sûre que je veillerai sur sa sainte et chère mémoire. Pauvre Marie. Je l’aimais tant ! Je l’admirais, tant | ».

De sa villégiature où il est alité, Octave Lacroix écrit à Mme Bashkirtseff le 30 octobre 1889 :

« Il faut bien que je sois retenu chez moi par la maladie pour ne pas assister au service anniversaire de l’incomparable fille que vous pleurez. Vous savez mon admiration pour le talent de cette artiste illustre ! »

Même admiration de la part de Dorothy Sianley, l’amie de Gladstone. Elle dit à la mère de Marie :

« J'aurais tant voulu vous voir pour vous parler de votre admirable et très regrettée fille ! Comme tout le monde j'admire intensement Mlle Bashkirtseff. Mais j'ai en outre un intérêt particulier, car Bastien-Lepage lui aussi était un de nos grands amis. Il a travaillé souvent dans mon atelier à Londres. Et souvent, mon frère et moi nous allions avec J. Bastien-Lepage faire des croquis dans la campagne, au bord de la Tamise. J'aurais tant aimé voir l'atelier de Mile Marie pour pouvoir le décrire à M. Gladstone. Jamais livre ne l’a plus profondément intéressé que ce Journal merveilleux !

« Si vous voyez À. Theuriet, dites lui que nous l'attendons toujours à Londres ».

André Theuriet, lui, ne peut entendre le nom de celle

sur laquelle il écrivit des pages d'une si profonde émoion sans en être troublé. |

« Je la revois si jolie, si frêle…. dira-t-l. Quelle apparition de charme. Et comme je suis ému en évoquant cette vision! Comment vous remercier Madame, de votre souvenir si fidèle ! »

Et F. Coppée écrit encore :

€ Hélas ! personne ne se porte bien, rue Oudinot. Ma pauvre sœur décline toujours, et moi, après un mauvais hiver, me voilà sourd d’une oreille, pour toujours peut-être, à la suite d’un abcès. Ce qui me reste de mieux, c’est le cœur où palpite pour vous, chère Madame, et pour le souvenir de l’Ange disparu, un sentiment de respectueuse et sincère affection ».

La même angoisse s'empare de la comtesse de Lesseps

au seul souvenir évoqué de Marie :

« J'ai gardé la plus profonde impression de votre

charmante fille ! Comme vous devez souffrir !…. »

La mort est ce qui est le plus à redouter, car la cruelle nous brise le cœur en nous prenant ce que nous avons de plus cher au monde. C'est bien là-haut qu’il faut

espérer le bonheur |

Fi A

Puis la comtesse de Lesseps fait allusion à ses chagrins :

« Dieu aidant nous sortirons victorieux de cette dure épreuve, mais la méchanceté et la jalousie féroces de ces vilaines gens nous poursuivent. Pourtant la pays ne peut qu'être juste et reconnaissant visà-vis de M. de Lesseps qui n’a voulu que le bien de tous sans songer jamais à ses intérêts, ce que fort peu de gens peuvent comprendre à notre époque | » St une foule d'amis et d'admirateurs gardent un culte pieux pour le souvenir de celle qui surprit et enchanta ses contemporains, d’autres moins scrupuleux, des faiseurs de copie, en mal de chroniques, ont déformé l’image insaisissable de Marie.

On a dit tant d'erreurs sur cette jeune fille incomparable, son visage, sa mentalité ont été si souvent trahis que Mme Bashkiriseff a toujours peur d'une nouvelle légende qui détruirait un peu plus de son idole.

Un jour elle apprend qu'Edmond de Goncourt va faire jouer une pièce, et tout de suite elle tremble, d'après les détails qu'on lui a donné de cette nouvelle œuvre,

qu’elle ne porte atteinte à la mémoire de Marie.

Toute émue, elle fait part de son angoisse à l'écrivain qui le 12 février 1891, lui répond :

« Dans ma pièce, il n’est nullement question de Mile Bashkirtseff. Je n’ai donné ni un mot, ni un seul détail de son journal. Ma jeune fille est une jeune parisienne, parfaitement pure, mais dont l’indépendance des idées et le côté vingtième siècle ont amené comme comparaison le nom de votre fille, sous la plume du premier journaliste qui m'a interwievé et qui a été répété par d’autres.

« Quant à ma pièce qui, je crois, ne sera pas représentée de sitôt, elle n’est pas encore imprimée, et il m'est donc impossible de vous l’envoyer ».

Une pièce d'Henry Bataille fit naître de nouvelles craintes dans le cœur de Mme Bashkirtseff.

Elle avait bien cru reconnaître sa fille. Elle écrit une lettre affolée à l’auteur du Phalène.

Cette fois encore, l'amour maternel avait aveuglé Mme Bashkiritseff.

Henri Bataille, quelques jours avant sa mort nous a,

en effet, déclaré à ce sujet :

« On avait très mal renseigné la mère de Marie Bashkirtseff.

« L'intrigue de ma pièce et la psychologie des faits suffiraient seuls à la lecture, à éloigner toute assimilation avec Marie Bashkirtseff.

« Le modèle qui m'a servi est une jeune fille qui s’est suicidée mais avec moins de faste que Thyra.

« Thyra est une métèque multi-millionnaire qu’on doit ranger dans la catégorie des tuberculeux intellectuels. Ils ont tous des points communs.

« Quelques phrases de Marie Bashkirtseff m'ont paru typiques sur la mort et la gloire. Je les ai intercalées dans ma pièce, mais ce ne sont point là les raisons malveillantes qu’on a dû faire valoir auprès de la mère, dans l’espoir d’éveiller ses susceptibilités.

« Plus personne aujourd’hui ne se permettrait, de bonne foi, un rapprochement qui n’a existé que dans l'esprit de quelques journalistes. »

Et d'ailleurs comment aurait-on pu établir une comparaison quelconque entire cette malade cosmopolite

et cette jeune fille pure vraiment qu'était Marie et dont Gladsione disait :

« Son nom couronné de lumière ira jusqu’au bout des siècles ».

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