‹ Marie Bashkirtseff, confessionsChapitre 2 sur 8 · PIERRE BOREL · texte numérisé non relu

PIERRE BOREL

Jeudi 1°’ juillet 1880

Mie Marie Del Sarte, celle qui m'a donné les premières leçons de sculpture, et sa sœur ont dîné ce soir avec nous. En payant pour les leçons, j'ai donné uae petite bague à la demoiselle, je lui devais bien cela, elle a compté 20 francs pour 4 leçons. J'avais honte de lui donner une somme si minime. Ce sont deux adorables filles, je crois qu’elles vont dans le monde bien, leur Père a été une célébrité, le professeur de chant Del Sarte.

L’aînée a 32 ans, très grande, assez forte, brune, aux yeux admirables et au teint éclatant, mais un air de modestie et de dévotion lui enlève le brillant que sa beauté devrait avoir. Madeleine a 27 ans, on lui en donnerait 22, adorablement blonde, avec des cheveux qui tombent jusqu'aux genoux. Des yeux noirs, un front pur, un teint délicieux, frais et adouci

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par des tons gris. Un nez altier et ses cheveux d’un blond cendré tout à fait remarquable. Toutes les deux bien élevées, charmantes, bonnes filles. J’ai passé une bonne soirée. Quelles ravissantes natures honnêtes |

Elles m’ont raconté de Julian des traits de bonté et de générosité qui ne devraient pas surprendre chez un homme aussi fin et ayant un esprit aussi délicat. C’est égal c’est une bonne note pour le R. P. Julian.

Je leur ai donné des billets pour la Chambre, hier.

Vendredi 2 juillet

Que j'aime ou non C. ce que je sais c’est que lorsque je me figure que je dis : « Je t'aime » il n’y a qu’à lui que je pourrais le dire et il n’y a que lui que je ne serais pas humiliée de traiter en égal en amour.

Me de Quincey et Gaïllsrd dînent chez nous. Ils s'aiment ces braves gens. Le soir l’heureux futur nous fait des improvisations, une lecture et enfin chante dans l’exubérance de sa joie. La belle Louise si fanée était au piano. Elle a un beau corps mais le visage est un peu passé.

Mais 1l est si heureux qu’il veut apprendre à chanter, à jouer de la guitare, que sais-je !

Samedi 3 juillet

Hier nous sommes allées au Sénat mais ce n’était que la préparation de la grande séance d’aujourd’hui: PAmnistie. C’est Turquan ? Deux qui nous a fait entrer hier et aujourd’hui, nous sommes dans la tribune diplomatique.

La selle est bondée et un instant j'ai peur de m’évanouir de chaleur combinée avec cette odeur affreuse de la chair humaine. Mme de Renneville est dans la même tribune que nous et à côté Mme Arnaud très belle mais mise comm: une... entre une sorcière et une concierge. Le jeune Arnaud se démenait moins que d'habitude en bas, dans la masse, secrétaires, rédacteurs, etc... venus là.

Jules Simon parle, c’est la première fois que je l’entends et 1l parle bien mais la cause n’est ni large, ni entière après le sens que Gambetta a donné à l'amnistie. On avait tout le temps envie de lui répéter certains passages du discours de Léon.

Je vous garderai les journaux mais mon impression à moi est qu’on a fait une bêtise et que le Ministère a été sot et maladroit et nul. Cela a duré jusqu’à plus de 7 heures. Je suis contente d’avoir assisté à une séance « historique » quoique n'ayant pour résultat que de n'avoir rien changé à la situation. :

Dimanche 4 juillet

J'ai envoyé hier à Soutzo la dissertation copiée par un écrivain public. Mais je puis bien le dire c’est uniquement par moi, il ne comprendra pas et je ne jouirai que du plaisir d’avoir fait un chef-d'œuvre. En voilà un être nul et qui n’a pas plus laissé dé trace que je ne sais quoi. Pourtant je suis mécontente d’avoir été maternelle et d’avoir permis qu’en proie à tous ces sots désespoirs il m’ait baïisé les mains.

Je fais un petit portrait de W. C’est un brave garçon, il est amoureux de Mlle K. qui est en Russie depuis quelques jours avec toute la famille. Mais il paraît que les parents ne veulent pas, pourtant je

crois que les jeunes gens sont d'accord et je lui prédis

que cela se fera. Il faut voir alors l’air heureux, le rire faussé, la rougeur.. pourtant, il n’est ni enfant, ni bête: On admire beaucoup sa beauté, il est beau en effet. Il est toujours fourré chez les Kanchine aussi on le plaisante beaucoup sur cet amour, mais cela ne serait encore rien, car on voit qu’il est amoureux, c’est dans tout ce qu'il dit, quand même il parle d'autre chose. Et puis ce plaisir enfantin et irrésis-

tible qu'on a à parler de l’objet ou de ce qui le touche.

Lundi 5 juillet

C'est moi qui suis surprise de trouver Soutzo en rentrant. Une surprise particulière, j'avais écrit à un homme qui était loin et le voilà qui arrive me demander un entretien.

Je l’ai reçu froidement, maïs le soir comme il insistait pour me faire une confidence et que nous en rüons tous les trois, ma tante est sortie de la chambre et ça a commencé.

Moi moqueuse malgré moi et ne sortant pas des phrases de la lettre et lui exaspéré de perdre tous les discours préparés ; enfin au bout de trente-six

tiraillements il se trouve qu’il ne peut rien dire et évidemment il est venu pour dire quelque chose. Il a pleuré. Moi, je me fais bonne personne, je lui dis de se calmer et recommence mes histoires de dot, de dépenses, de caractère. Je me noireis à plaisir mais il crie que je ne me connais pas, que je serai la femme idéale. Il recommence à s'offrir de se ruiner en deux ans et de divorcer ensuite.

— « Vous n’auriez pas cette générosité, Monsieur ».

En somme il trouve que je suis affreuse de raisonner à chaque mot.

Mais pensez donc, ce pauvre diable revient de Compiègne où il a dévoré des journaux, se croit au courant de la politique et commet trois pataquès en cinq phrases. Il se plaint que je pose toujours :

€— Cabotine de naissance, mon Cher, que voulezvous. Est-ce que vous croyez que je prendrais la peine de causer avec vous si jene m'imaginais que 5.000 personnes m’écoutent. Et c’est moi cela ».

À mes belles phrases il répond que je pose à la femme de génie.

« — Donc,vous ne pensez pas que je le suis. Vous

ne m’aimez pas. Et écoutez-moi bien une fois pour toutes. Ne vous permettez jamais ni blâme, ni critique ou bien allez-vous en. Je veux qu’on soit à plat-ventre devant moi ou qu’on ne soit pas. Votre seule excuse serait d’être à plat-ventre dans la poussière. St non prenez la porte ».

Mais vous ne pouvez vous rendre compte de ces paroles inouïes que si je vous dis que je les ai prononcées avec un sérieux absolu.

« — En somme que voulez-vous ? Je suis odieuse ? Si vous m’aimez, vous ne le croyez pas. |

« Ayez 200.000 francs de rente ce soir, et demain je suis votre femme : je vous prendrai même sans trop de répugnance. Vous n'avez rien. Que m'’offrezvous ? Je ne vous aime pas. Faites fortune, tripotez | Est-ce que je sais, eh bien arrangez-vous et si vous faites fortune, revenez ».

Et sur ce ton, je m’amusais à me comparer à ces femmes odieuses des romans.

« — Vous vous faites noire à plaisir.

« — Si vous êtes convaincu de ce que vous dites,

vous n'êtes pas aussi bête que ce que je pensais ».

À la fin il demande pardon, se rallie à tous les commandements de ma sainte écriture et s’en va en se promettant de gagner de l'argent dans les affaires.

Je me suis laissée baiser les mains et je n’en suis pas contente. S'il m'aime, je ne l’aime pas.

«— Si vous m’aimez vous devez être désespéré de ma manière d’être, pourquoi ne vous tuez-vous pas ? À Dieu ne plaise que je sois cause d’un suicide, mais, à votre place moi je rentrerais chez moi et je me

casserais la tête.

Mardi 6 juillet

Le nouveau portrait que j'ai ébauché a eu tant de succès auprès de Rodolphe (1) qu'il l’a descendu chez les hommes pour prouver que les femmes sont fortes.

On s’attendait à une belle séance avec l’Amnistie à la Chambre et l’assistance était brillante, le high life républicain, les ambassadeurs. etc. et même Hecht, il était aussi au Sénat. Il fait très chaud ;

je suis très chic en blanc.

(1) Julian.

Léon (1) me lorgne et les autres aussi beaucoup ; | mais surtout le juif, oh celui-là il me lorgnaït de derrière une colonne : presque tout le temps. Il était avec Mme Arnaud, Floquet, Hébrard et Joseph avec lequel il est sorti/deux fois. Nous étions très bien dans la loge du Président de la République.

Il n’y à rien eu, c’est remis à demaïn. Mais j'ai regardé C... én me cachant de temps en temps au dernier rang (il n’y avait que nous).

Je ne sais s’il est laid ou vilain 6u charmant, ou commun, mais 1l est cher, il est bien-aimé. C’est peutêtre exagéré, mais jusqu à présent il n’y a que lui.

Est-ce que j'ai été méchante hier ? Non on ne l’est jamais, et quand on dit qu’on l’est c’est qu’on se vante de faire des malheureux.

Je crois pourtant que ce pauvre Casimir m'aime.

« — Vous êtes venu à cause de. cet écrit ? lui | demandai-je.

« Je suis venu pour vous voir.

Et c'était dit avec l'effort que l’on fait pour parler

(1) Gambetta.

sans pleurer. Il y en a parmi vous, à chers lecteurs qui me lirez, des gens vulgaires, eh bien ceux-là penseront que CC... m’empêche d’avoir du cœur.

Ce n’est toujours pas pour un misten-flûte comme Casimir qu’il va parler mon cœur.

On dit que la fille Acard est très riche et que le chevaleresque P. S. a dissimulé cette dot énorme et maintenant il a inventé ce M. Julien qui est censé le faire son héritier, etc... etc.

Est-ce que, vue de côté ou de loin, moi aussi j'aurais un caractère malpropre ?

Car enfin moi j'épouserai n'importe qui pour de l'argent et une grande situation. Est-ce bien strictement ? Moi je ne refuse pas net à Casimir « mais je trouverais un homme très riche que je ne m'inquiéterais pas de vous et prendrais cet homme ».

Je lui ai dit hier. Est-ce loyal ? Bien que je l’avoue ce n'est pas très pur. Et enfin un homme dont la fortune serait mal acquise s’offrirait que je le préférerais à un honnête sans hésiter. Pourvu naturelle-

ment que sa filouterie n’aille pas jusqu’à le faire

mettre à l’index ; dans ce cas la richesse ne servirait à rien.

Ainsi, entendons-nous, quand je dis que je prendrais un scélérat pour son sac, 1l est entendu que ce sera un scélérat accepté. Il y en a beaucoup. Eh bien ! suis-je mieux que Paul ? Il a plus d'avantage et plus de facilité d'accepter n’importe quoi puisque c'est l’homme qui couvre le tout avec son nom.

Pourtant il me semble qu’il y en a moi quelque chose de parfaitement honnête. Ayant pris un mari, je ne le tromperais jamais, d’abord pour ne pas me salir et puis parce que j'ai horreur de tromper. Enfin, moi, je me permets ces calculs qui s’imposent, vous connaissez ma vie, mais je ne voudrais voir dans le bien-aimé que pureté et gloire. Cela revient à dire

qu'il n'y a pas de bien-aimé pour l'heure.

Ce pauvre Casimir !

« — Vous trouvez mes doctrines détestables, elles sont, dites-vous, puisées dans mes livres. Je suis moqueuse et raisonneuse et je pose toujours, je ne dis

jamais un mot de ce que je pense, dites-vous.

Alors, qu'aimez-vous donc en moi ? Ma peau ?

Mais c’est une horreur ! »

Il n'avait rien à répondre que de temps en temps de s’écrier qu'il n’était pas aussi bête que je pensais et que j'avais beau l’abrutir qu’il comprenait tout de même. Il ne comprenait rien. Pourtant on dit que les amoureux ont l'air bête. Non, vraiment il l'est. Il me demande dans quel but ; pourquoi faire son éducation. Et puis ajoute avec un air désenchanté qu'elle n’est que prophète. Il se gobe positivement, ce ver de terre. Il écoute mes duretés et cela ne l’empêche pas de revenir à la charge et de se permettre des critiques et des réflexions avec cette suffisance et cet entêtement ordinaires |

Je rage quand je pense que cet être se permet de critiquer ou éplucher quoi que se soit en moi. Ignoble argile, comment ose-t-il ne pas être le front dans la poussière ? La révolte d’un semblable parait naturelle, et vous le fait respecter, celle d’un supérieur vous jette à ses pieds et souvent un semblable révolté devient un supérieur. Mais un infé-

rieur comme ce roumain, ce sous-officier de l’intelli-

MARIE BASHKIRTSEFF 47 gence, sa révolte choque, indigne, blesse et embête. Vous imaginez-vous Soutzo qui dit :

« — Vous toutes, les jeunes filles, vous êtes ainsi, mais absolument toutes ».

Il est si sot quand il relève la tête.

Mercredi 7 juillet

Wodzinski pose, puis à la Chambre avec la mère Gavini et ma tante. Même loge qu’hier, même monde partout. |

La discussion est venue, mais personne n’a brillé. On a voté le contre-projet Labiche qui est l’amnistie déguisée. Cassagnac a parlé, il a été assez terne, puis Robert Mitchell et d’autres blagueurs sont venus expliquer pourquoi ils voteraient l’amnistie. Fi ! de tout cela. Gambetta a fait presque un discours sur le règlement. Mais du reste je vous garderai les journaux. Je suis en robe grise, très bien, Madame B. dine avec nous. j'ai l'imagination pleine de... Je vais même m'endormir tout à l’heure en pensant à lui.

Gaillard m'a dit une chose qui m'a frappée l’autre jour. Il dit que ce qui fait.la force de Gambetta c’est

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qu'il n’y a personne de plus fort que lui pour le moment, et lorsqu'il fait des bêtises, il n’y a personne

qui en tire parti.

Samedi 10 juillet

Avant-hier ma tante a été au Français avec les Gavini et Gabriel est venu dans la loge. Il n’a pas quitté Paris. Je ne comprendrai jamais pourquoi il ne vient plus à la maison.

Quelques personnes, Wodzinski a posé ce matin. Il m'a confié qu’il a fait sa demande et la famille étant partie n’a pas de réponse, mais n’est pas positivement repoussé puisqu'ils sont en affaire avec le Père. Et Armand arrive pendant le déjeuner, il viendra peutêtre au Mont-Dore.

Wodzinski me fait cadeau d’un stik avec mon chiffre en argent et la couronne. Il va à la Bourboule ainsi

que Rosita et Maraës, c’est tout près du Mont-Dore.

Dimanche 11 juillet

Je reviens de me promener au Bois avec ma tante et les Gavini. Cette pauvre Elsnitz me fait de la peine,

ma tante nel’emmène pas au Mont-Dore, elle restera seule ici. Elle ne parle jamais, du reste depuis que Maman et Dina sont parties, personne ne se parle.

Moi, je ne dis jamais rien, sinon pour demander de l’eau ou n'importe quoi à table. Ma tante ne dit presque rien. Elsnitz ne dit presque rien. Je passe la plupart du temps chez moi,et à table, je lis les journaux.

On ne l’emmène jamais, ni au spectacle, ni au Bois, la petite Elsnitz ; elle n’a que vingt ans. Je suis vraiment charmante de me plaindre et je ne vois pas cette enfant à côté de moi. Aussi voilà longtemps que c’est un remords pour moi; dès demain je l’'emmènerai

au Bois et puis je la sortirai aussi souvent que possible.

Lundi 12 juillet

Ce matin j'ai justement monté à Julian ma réponse à Soutzo et le soir, en rentrant de la promenade avec ma tante et Elsnitz nous trouvons ledit Soutzo qui vient de Lalle. | Comme il a l’air content et se permet de nouveau de parler politique et de faire comme les grandes k

personnes, je me montre mécontente et lui fais un petit discours sur la nécessité de l’humilité quand on est médiocre et même bête. Il n’y a rien à en faire, ce sera toujours un bonhomme qui se gobera et qui ne fera rien de bon. Et puis des sentiments de plaisanteries s1 bas, si ordinaires |

Je m'étais étendue sur la peau d'ours derrière le : bureau, voilà qu'il arrive s’asseoir en face, et comme je ferme les yeux, il me chatouille le nez avec un papier.

C'est d’un goût pitoyable, c’est bête à faire pleurer et c’est une preuve même qu’il ne m'aime pas. Du reste... ces gens-là n'aiment pas comme les autres ; nous autres, nous sommes plus délicats que ça, et nous regarderions comme un crime un acte vulgaire vis-à-vis de l’objet. Mais ces sales bêtes ! Bast.

Enfin, je n’a pas voulu lui tendre la main, et il joue au piquet avec ma tante.

Et puis, il raconte des enfantillages.

Un soir qu’il dansait avec moi chez les Lesseps,

il m'a volé un mouchoir.

Mardi 13 juillet

Les Tchoumakoff à diner et puis Soutzo, je le fais danser avec Léonie. Mais je ne l’aime jamais tant que quand nous parlons de Cassagnac. Je dis qu’il m’a fait la cour, mais que j'en étais écœurée, le jour où on me l’a offert pour 30.000 francs de rente.

Je me fais faire des robes en masse et je veux faire une saison à Biarritz et ne pas avoir de rivales parmi les jeunes filles. Toutes mes robes, j'en emporte 15 ou 20 (toutes blanches) sont en laine ou en mousseline ou en batiste blanche, les corsages sont faits de même, ni rubans, ni falbalas. Il faut que j'aie l’air à peu près toujours d’avoir la même robe. Ainsi, j'en ai trois en serge qui sont presque pareilles. Une à carreaux sur jupe de foulard blanc. Une en foulard blanc, deux en mousseline de laine, une idem à pois, une en batiste garnie de broderie, une en crêpe merveilleuse, une en linon avec col et manches en guipure et le reste nu comme du linge, une en canevas, une en mousseline, à pois, une en mousseline de soie, une

en étoffe orientale rayée. Puis une verte, une noire,

une grise, une marron. Un chapeau de païllasson avec mousseline et plumes, un en paille avec mousseline et plumes ; un en manille à plumes, un vert à plumes, un marron, un en paille à voile blanc, un en paille de riz avec nœuds de satin, un en paille à dessous couvert de roses, un en paille idem avec fichu, un avec gaze et violettes. Un paletot marron, une jaquette noire, un waterproof marron, un cache-poussière gris, un paletot blanc, un paletot gris, un pardessus blanc. Des fichus, des pélerines, etc... Des chaussures une douzaine, je crois, des mules en cuir de Russie, des bottines assorties aux costumes sombres, des bas aussi, des gants de Suède. Cela paraît énorme et cela n’est pas. Mettons 20 robes à 300 francs (il y en a de plus chères et de moins chères) 6.000 frs. puis 15 chapeaux à 100 francs (il y en a de plus et de moins) 1500 francs. Pour 1000 francs de chaussures et de gants, total avec ombrelles, paletots, 9000 franes ou 9500 francs.

Mais cela représente des vêtements pour un espace de six mois. Et puis, je n’ai pas compté les robes longues,

celles que j’ai emmenées sont toutes courtes, pour les

eaux, l'été. En fait de longues j’en ai beaucoup moins. Les petites Audiffret sont à Biarritz, elles sont élégantes, de vraies petites cocodettes. Leur présence me pousse à avoir des coffres bien garnis. Elles ont toutes trois, la mère et les deux filles, 1500 francs de rente ; avec cela, elles reçoivent souvent à diner quoique dans un appartement fort petit, et sont élégantes ; la mère a des toilettes fort chères. Aussi dit-on qu’elle se vend. Avec cela une fausse particule, un mari dont on est séparé. Nous savons qui sont les Audiffret, le grand-père était maçon, l'oncle vend du drap à l’heure actuelle. Et elles sont reçues partout...

Je crois qu’à cette heure-c1, 1l n’y a pas eu beaucoup plus d’une voiture dans les rues. Notre fiacre me faisait songer à celui de Mme Bovary (de Flaubert). Enfin nous sommes arrêtées par des sergents qui, après des pourparlers nombreux, nous forcent à descendre et enfin nous parcourons Belleville à pied, après avoir retourné vers la Villette pour retourner à Paris par le chemin de fer et dix autres choses ; un joli trajet | Mme de Quincey avec de hauts talons s’est fatiguée

au bout de vingt minutes, moi je n’en n’ai pas senti plus

de fatigue que si j'étais chez moi. Nous causions avec Julian d'Amélie et de Cassagnac. Ce qui frappe c’est le calme qui règne partout, on dirait de la tristesse. Pas un pochard bruyant et une bienséance et une politesse ! Nous venions voir des sauvages et nous trouvons des bergers qui dansent au son des chalumeaux.

Au quai ae Valmy il faut entrer dans un café à cause de Mme de Quincey, même station place de la République et enfin dans un café du boulevard. Gaillard et Julian séduisent une voiture de maïtre et par une pluie battante nous rentrons, laissant Mme de Quincey qui pleure de fatigue chez elle à 4 h. 4 /2.

Julian nous ramène chez nous.

Samedi 17 Juillet

Fanny m'a dit que si je fais plusieurs études poussées comme celle-là, cela me fera beaucoup de bien, que c'est ressemblant, très bien dessiné. C’est sérieusement fait cela, c'est étudié ; malheureusement le ton général manque de solidité. Les yeux bien, le

nez très bien, etc... etc... En somme je me rengorge,

. Je suis le chef de la boutique de plus en plus. Quant à Amélie, je lui parle de Julian, sans le nommer, des sous-entendus, des sourires, des riens ; elle comprend toujours et nous sommes au mieux.

Je ne vous raconterai pas mes courses folles aux magasins et à l'atelier où il me restait un œil à faire. Ah ! bien oui |

C’est Doucet l'élève favori de Julian qui a le prix de Rome. Mie de Villevieille offre un punch en haut, chez nous. Julian en paie un en bas et court chez Lefèvre et Doucet. Nous crions « À bas Julian » et « Vive la Commune » !

J'ai été chez la mère Gavini à l'heure et lui ai donné rendez-vous chez moi à 5 h. Rendez-vous que je manque grâce à ma couturière. Saint Amand qui a été ce soir, vient dire adieu à 6 heures. Et à 7 h. arrive Gabriel. Il a perdu cette fleur de jeunesse qu'il avait et il lui reste fort peu de cheveux. À cet âge !

Enfin nous ne partons que demain soir.

Pavard habille les Audiffret. Voilà des petites qui me donnent terriblement sur les nerfs. Elles mènent

la vie élégante la plus lancée et on les trouve partout.

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