‹ Marie Bashkirtseff, confessionsChapitre 5 sur 8 · C. à 37 ans aujourd'hui · texte numérisé non relu

C. à 37 ans aujourd'hui

Madame de Brimont m’adore et me comble de gentillesses et m'embrasse comme si j'étais sa fille. Je craignais pour son fard, mais il tient admirablement.

Elle nous invite à venir ce soir, 1l n’y aura presque personne mais Je suis un peu lasse.

« Il faut que je vous fasse rencontrer un soir avec mon vieil Emile de Girardin ».

Enfin, c’est à ravir. Sans compter que je pense à Hubertine pour laquelle je suis Pauline Orelle. La citoyenne Pauline Orelle, cela fait fort bien, j'aurai naturellement une sorte de double existence de cette manière. Je compte même adopter une perruque noire et me noircir les sourcils très fort en ajoutant

un pince-nez. Nous verrons. Peut-être lui avouerai-je tout, en le priant de ne pas faire vérifier mon identité, car si ma famille découvrait la chose, je ne pourrais les aider pécuniairement ce que je compte faire d’une façon sensible au point de les mettre à même d’avoir un journal. Mais nous aurons de la peine tout de même... Pensez donc, sur les quinze femmes de chez Julian, il n’y en a pas une qui ne rierait, ou se signerait à l’idée de l'émancipation de la femme. Les unes par ignorance, les autres parce que ce n’est pas comme il faut.

J’ai été sur le point de me dire qu’il faut envoyer au diable ces viles créatures qui ne veulent pas être traitées en créatures raisonnables. Elles vous disent, la femme a la beauté, etc... etc. ou bien : Et qui élèvera les enfants si la femme fait de la politique ? Pour les hommes, passent-ils leur vie à faire de la politique ? On ne force pas la femme à aller pérorer dans les cafés, mais nous voulons qu’elle soit libre de s’adonner à la carrière qui lui convient le mieux. « Laissons la femme à sa place » disent-elles. Et où est sa place je vous prie ? Qu’est-ce que ça signifie ?

La féodalité, les castes alors ? le guerrier, le laboureur, le marchand ? J'en rage de découragement quand je me vois en face de créatures aussi ineptes ?

Il faut prêcher et persuader et non pas enrager, Jusqu'à présent, il n’y a que des femmes sans aveu ou à peu près, ou des républicaines de basse classe. Les mères ont peur de leur mari, les jeunes filles ont

peur de ne pas se marier.

Dimanche 5 décembre

Je n’ai pas travaillé, je ne suis pas sortie, Mme de Brimon! est venue tous les soirs ; j'ai été chez les Gavini et hier, samedi, nous avons été ensemble à la première de Jean Baudry au Français.

Dans l’avant-scène B. M. Trebinsky que j'appelle « très bien » était avec nous. C’est un grand noir, timide et assez gauche.

Le public ordinaire des premières, le gouvernement, la mère Adam, etc. A côté de nous la Ratazzi avec son troisième mari, le sieur de Ruté. On comprend qu’on ait pu se donner pour cette femme.

pe.

Des yeux voilés à se mettre à genoux devant, quant au sourire, à l’expression du visage, je n’ai jamais rien vu de pareil. Cette expression est la conséquence de l’ascendant qu’elle savait exercer.

Aujourd’hui, je fais toilette, jupe de peluche, grenat foncé, tablier de satin merveilleux, froncé sur le ventre ; habit Robespierre en drap du même ton avec revers de peluche et de satin, col blanc et cravate à jabot. Chapeau de peluche. Des pieds. Mes pieds me rappellent toujours Randouin et Laryle se mettant à genoux et faisant semblant de ne pas les trouver, tellement ils sont petits.

Nous avons fait quelques visites.

Saint-Amand vient de s’en aller et nous sommes convenus, lui de me marier à Léon, moi de le nommer

ministre des affaires étrangères.

Mardi 7 décembre

La Reine m'a invitée dix fois à venir avec ma tante en l’absence de maman ! je n'’irai pas.

Jeudi 9 décembre

Amélie a dit en causant que jusqu’à présent Tony et Julian m'ont ménagée ; là-dessus, je suis partie | Une discussion amicalement orageuse, mais j'étais si montée que je pleurais presque. Aussi quand on travaille depuis trois ans et qu’on vient vous dire que les encouragements reçus n’ont été que des ménagements. Enfin, heureusement je sais ce que

Tony dit, c’est assez.

Lundi 13 décembre

Celle-là est trop forte. Nous finissons de diner lorsqu'on me donne la carte de la princesse Karageorgevitch qui demande si on peut la recevoir. Bojidar attend la réponse dans l’antichambre. Excessivement étonnée je vais dire que oui, mais c’est ma tante qui les reçoit au salon bleu.

Je n’entrais qu'après m'être assurée qu'ils causaient tranquillement comme si de rien n’était.

— Eh ! bien, princesse, dis-je en entrant.

— Vous êtes étonnée de me voir ?

— Mais oui. pourquoi donc revenez-vous ?

— Monsieur Soutzo est parti, alors nous revenons,

— Quel rapport ?

— C'était un cochon, un misérable, et vous l’aviez admis dans l'intimité par-dessus la tête de mes enfants.

— Ah ! Sapristi, vous m'étonne.

— Si vous saviez les horreurs qu’il a dit de vous et maintenant, il est parti couvert de honte, il a volé des papiers, des bijoux à ses sœurs, c’est un sale monsieur, il est obligé de se cacher. Et il disait de vous, Marie, des choses horribles.

— Tiens, il m'a dit que c’est vous qui disiez de nous des choses atroces.

— Ah! le misérable ! comment ! il n’y avait pas huit jours qu’il vous était présenté que vous répétiez ensemble cette comédie et qu’il a osé, le cochon, dire à Bojidar : « Tu sais, Bojidar, je puis te faire donner un rôle de domestique si tu veux ».

— Ah ! il a dit des horreurs de nous, ça m'étonne et ne m'étonne pas. Vous savez, nous accueillons

tout le monde d: 13 même manière.

— C’est justement ce que je vous reproche ! Soutzo était bon pour votre antichambre |

Et là-dessus des broderies sans fin. Je lui ai dit tout franchement ce que je pense d'elle et de tous.

— Une autre à ma place, Madame, ne voudrait plus vous voir, mais moi, ah | si vous saviez comme je méprise toutes ces misères et puis, voyez-vous, il m'est impossible d'en vouloir à des indifiérents. Si je tenais à vous, votre conduite si impolie me fâcherait.. mais, je ne tiens pas à vous. Vous veniez tous les jours, c'était bien; vous avez cessé de venir, cela était aussi bien; maintenant vous revenez, c'est toujours indifférent.

— Oh ! si cela vous est désagréable je m'en vais, dit la bonne femme en se levant et en riant.

— Mais non, repris-je, en la retenant par ses jupes, je n’ai pas dit désagréable, j’ai dit indifférent, restez donc.

Vous êtes folle et vos fils sont fous. Quand on me demandait pourquoi nous étions brouillés, j'ai toujours répondu que je vous croyais malade de folie.

LS Bodijar c'était par jalousie qu'il était furieux, s’écria la princesse.

— J'étais indignée, dit ma tante, de rencontrer Bojidar qui ne me saluait pas et faisait la grimace.

— C'était quand vous étiez avec Soutzo, avec cet être ignoble !

— Pour Bojidar, c'était bien la moindre des choses, s’il faisait des cancans, il n’y avait qu’à l’attraper et lui tirer les oreilles comme à un gamin.

— Si vous saviez ce qu'il disait de vous, poursuivit Bojidar.

— Mais vous aussi, mon pauvre Bojidar, vous étiez cochon de ne pas nous prévenir qu'un Mon- Sieur admis chez nous disait ce qu’il disait. En résumé, mes bons amis, vous êtes tous les mêmes, Berthe me dit que vous nous calomniez, vous me dites que Berthe médit de nous.

Soutzo prétend que vos fils, Madame, sont d’af- freux garnements et que notre rupture était retombée sur notre dos et que vous me noircissez affreusement. Vous à votre tour, vous m'affirmez que

Soutzo est un atroce coquin.

Je riais à moitié en débitant ma tirade de tout le temps de la visite de ces fous, je ne pouvais que leur répéter en riant : Ah ! vous m'amusez, tout cela est bien bon et vous êtes de bien bons fous.

Que vous dirai-je ? et d’abord, que je suis contente derenouer avec ces gens, les garçons mesont une ressource. Quant aux médisances, je les méprise ne les méritant pas, Mais la princesse a raison. On a été imprudent avec Soutzo, du reste, Soutzo est tout ce qu'il y a de plus insinuant, vous avez vu comme 1l s’est imposé.

S'il a dit du mal de moi, je ne m’en étonne pas, il en a dit de tout le monde. Les Karageorgevitch ne valent peut-être pas mieux, sauf Alexis qui est un très bon enfant. |

Je méprise les médisances. Parce que je n’y puis rien et que par ce semblant de mépris je me mets l'esprit en repos, et aussi parce que trop de gens médisent, j'ai fini par m'y habituer.

Vous savez ma vie, jugez-moi. Je ne le dis pas pour que vous exaltiez mes vertus, car mes impru-

dences et mes folies suffisent pour me noircir pas

mal, mais en somme ce n’est que ça. Au reste, jugez vous-même. Quant aux inconséquences comme avec Soutzo, je n’y suis presque pour rien. Maman et ma tante surtout l’ont encouragé, elles m'ont fait presque des histoires quand je voulais l’éloigner. Elles y tenaient par vanité comme à une conquête à moi, et ne se doutaient pas que cela pourrait nuire. Enfin, c’est fait, passons. J’en accepte tout de même la responsabilité, mais accordez-moi les circonstances atténuantes. Pourtant j'aurais pu leur opposer plus de résistance à mes « Mères », mais comme tout cela avait un but gracieux, j'ai laissé faire. Je ne le ferai plus.

Je ne doutais pas que le Bojidar était furieusement jaloux de l’autre non pas d’amour, mais de n'importe quoi. En somme, c’est l’histoire de notre comédie,

et puis, cette princesse est s1 folle.

Mardi 14 décembre

Bojidar n’a rien eu de plus pressé que de dire à Marie, la bonne de l'atelier qu'il avait fait la paix

oo

avec nous. Alexis a déposé sa carte dans l'après-midi et s’est présenté lui-même un peu plus tard.

— Bonjour, espèce d’imbécile, lui dis-je comme entrée en matière.

Jeudi 16 décembre

Hier, deuxième séance du Droit des femmes. Je n'entendais pas du tout et j'ai paru sotte.…. C’est horrible. Nous allons chez Karageorgevitch ; Bojidar est tout à fait abonné chez Julian; aussi sa chambre a-t-elle un cachet artistique ; mais dans ce que j'ai vu de lui je n’ai pu découvrir des dispositions… Peut-être à force de travail.

Je fais le portrait de Mme Nachet, une camarade. Une petite femme brune de 36 ans qui paraît plus jeune et qui est encore jolie. Une pose archi-simple et d’une grande élégence un peu comme un buste, les épaules émergeant d’un manteau de fourrure, de la zibeline magnifique très foncée (à moi) ; et un fond de peluche amarante très riche de ton.

La Princesse ne veut plus agir avec Bojidar que

d'après mon avis, il a envie d’un atelier à part et c’est moi qui dois décider s’il le lui faut donner.

Saint-Amand était chez nous quand... ma tante vient de me faire une bonne surprise. Consilium Charcot et Potain qui déclarent nettement qu'il me faut partir pour le Midi.

Depuis quinze jours je vais mieux. C’est parce qu’il fait doux.

Pardieu, je sais qu’à Nice ou à Alger, je serai bien portante mais revenue à Paris, mais l'automne prochain ? « Vous serez guérie ».

Je n’en crois rien, l’automne prochain 1l me faudra m'exiler encore. Eh bien voilà de beaux savants qui ne trouvent que les pays chauds ! Si vous ne partez pas la « bronchite localisée » qui est maintenant longue comme cela, sera longue comme ceci. Eb bien, il sera toujours temps de partir quand cela sera.

Quant à l'oreille, j'ai eu beau expliquer, ils n’en prennent nul souci! Tas de bêtes ! Enfin, il paraît que l’un vient de l’autre. Cette visite des médecins

ne m'a pas été désagréable au contraire, j'espère

toujours qu’ils guériront mes oreilles et voilà pourquoi je m'embellis la figure à pleurer, devant aller ce soir chez Mme de Brimont. Tous les jeudis elle reçoit beaucoup d’hommes politiques et d’autres très distingués.

Enfin que voulez-vous.

Nous y avons été. Il me semble que j'ai été dans un cercle. Tout à l'Orient du Mauresque, des découpures, des étoffes turques, des cassolettes, un éclairage fantastique et mystérieux. On fume dans tous les salons. Mme de Brimont décolletée en damas blanc m'amène tout de suite Emile de Girardin et alors la peur de ne pas entendre... Ajoutez à l’émotion de voir enfin de près un de ces hommes qui tiennent le haut du pavé de la politique ou du journalisme |...

Ah ! quelle peur, mais il ne parle pas trop bas, pourtant c’est bien gênant et je me suis souvent embrouillée dans les mots d’illustre, homme supérieur, bonheur d'approcher, enfin et je ne sais quelles sottises.

Il ne me conseille pas de peindre Hubertine « elle

est laide » et puis il a bien écrit sa brochure, commeil dit que l'opinion n’est pas encore pour cela, on n’est pas prêt. Tous ses portraits le vieillissent, de près il n’a pas ces rides grimaçantes, dont on orne ses bustes et ses portraits.

Il est resté longtemps près de moi, et s’est retiré selon son invariable habitude à dix heures.

Mais nous avons trouvé des connaissances, Ver- | nette, Vte d’Alzac, de Mofras qui me demande toujours de lui montrer de mes articles. Il faudra que j'écrive, que je finisse d'écrire un de mes brouillons de nouvelles, etc... (1)

Nous sommes arrivées juste comme partait Joseph Reinach, un des secrétaires de Gambetta et celui dont les journaux parlent tant à propos de la lettre de Rochefort. Consultez les journaux que je vous garde.

On crie que Gambetta a bien fait quand même il n'aurait réellement pas reçu la lettre écrite. On dit que Rochefort est un méchant dans toute l’accep-

(1) Marie Bashkirtseff a écrit deux plans de romans.

tion du mot. Et il n’a que ce qu'il mérite. Qu’un homme qui dit avoir désavoué les excès de la Commune et qui revient se mettre à la tête de ses revendications, qui se fait l’apôtre d’assassins, qui calomnie, insulte, bafoue, injurie sans preuves, enfin un vilain, un méchant homme ! Tout le monde après lui ! Un contre tous !

Certes, il est vraisemblable qu'ayant écrit cette lettre sous la dictée de son avocat et sous le coup de la menace d’une condamnation à mort, il l'ait trouvée humiliante après l'avoir écrite et n’ait pas voulu l'envoyer ; mais pourquoi la laisser à l’avocat alors et pourquoi, la revoyant trois semaines après dans la serviette de ce même avocat (c’est lui Rochefort qui le dit) ne pas l’anéantir ?

Gambetta dit qu’Albert Joly lui a remis la lettre; Rochefort crie que c’est un mensonge ou un abus de confiance. Oh ! s’il est sincère, sa situation doit être atroce. On le dit voisin de la folie. Je comprends cela. Mais aussi quelque méchant qu'il soit, il est trop malheureux à présent et je le plains. je suis

devenue si sensible.

| Quelque méchant qu'il soit il est si malheureux, si malheureux |

Vendredi 17 décembre

Je n'ai pas travaillé et j'ai envie de pleurer tout le temps. Je le tournais en plaisanterie disant que je puis pleurer quand je veux et nous en rions à l’atelier Je m'’attendris sur les amours d'Amélie, elle me parle de son culte pour Julian. Heureuse femme!

Quand même on est seul à aimer : c’est tout de même ça. Je suis trop exigeante peut-être, mais. Je ne parle même pas de ceux avant C. ceux-là me font horreur, mais C. lui-même...

Enfin tout cela n’est rien.

La peinture ! Il faut déjà commencer mon salon, je n’ai rien ou des sujets qu'un homme seul peut signer. Quant aux portraits, Julian connaît quelqu'un parmi les hommes célèbres mais ce n’est pas

sûr. Ah ! quel ennui ! j'en ai la fièvre.

Mme Gavini et Mme de Brimont avant le diner.

Samedi 18 décembre

Vodzinski a été congédié par Mme Kanche, il le prend en homme d'esprit et raconte sa mésaventure, 1l regrette la jeune fille, mais déplore de ne pouvoir plus en penser beaucoup de bien après sa trahison,

Nous sommes allées à la noce d'Amélie, c’est-à: dire c’est sa sœur qui se marie.

J'avais emmené Bojidar et nous sommes revenus avec MH de Villevieille, Julian, Tony et plusieurs notabilités de notre illustre boutique. Léon Say, témoin de la mariée ; en somme, ils sont très con:

tents, tant mieux.

Dimanche 19 décembre

Je passe toute la matinée chez les Gavini et le soir, nous avons la baronne Colucci et sa fille et la princesse Karageorgevitch avec Bojidar, nous gardons ces deux derniers à dîner et la princesse marque sa visitepar une petite tirade envers son propre père

qui, paraît-il, les a collés ou je ne sais quoi. Elle m’en dit: tant.2

… Enfin n’en parlons plus. Ah ! qu’on est médisant, nous n’en savons jamais rien ; il paraît que Berthe est à l'index et qu’elle s’est affichée à Dieppe avec

Blanc.

Lundi 20 décembre

Cette Schaeppi (1) est folle, elle me demande la permission de faire ma tête sur un plat de Delf, j'ai refusé aussi gentiment que possible.

Ce soir conférence à la salle Pétrelle (faubourg Poissonnière) 150 personnes au plus, moi, j'étais sur l’estrade à côté du Président ; je me suis amusée.

Le programme portait quatre orateurs, la citoyenne Jeanne avec un accent atroce a dit des choses si sensées qu'on a fort applaudi.

« Vous ne voulez pas nous instruire et nous éman- ciper parce que vous croyez que nous déserterons

le foyer conjugal, que nous ne raccommoderons plus

-((4) Elève du cours Julian.

vos chaussettes ! Rassurez-vous, nous ferons la soupe et raccommoderons vos chaussettes, mais en rentrant chez lui, l’homme trouvera une femme capable de le comprendre ! »

J'y ai été et je n’ai pas perdu un mot, on n’a dit que des choses raisonnables et presque réactionnaires. Eh ! bien, quand les journaux rendent compte de ces conférences ils parlent : « d’élucubration », de folie radicale ! O bonne foi! Ô que Romulus avait raison d'élever un temple à la bonne foi! à parti-

pris ! Ô routine ! ô blague sournoiïise et bête !

Depuis deux jours j'ai un retour de tendresse pour C. et je ne me l'explique guère car les opinions de cet homme, je ne les partage pas et je ne le crois pas sincère, ce qui est plus grave.

Si son bigotisme est vrai, je ne pourrais pas le supporter, si nous vivions ensemble. Sa ligne de conduite en politique me paraît tellement absurde, que je ne pourrais pas m'empêcher de le lui répéter toute la journée ; mon sincère républicanisme se révolte de ce rôle de monarchiste et de « conserva-

teur », qualificatif absurde employé tous les jours.

De même pour celui de « révolutionnaire » appliqué aux républicains et quand on ne peut les appeler ainsi en conscience on les appelle repus, engraissés, aspirants à la tyrannie. O bonne foi! O bon sens |

Donc comme citoyen, je ne peux pas souffrir C. comme homme politique, il est mon ennemi, je le trouve absurde et sans issue. Et je ne sais si j'aimerais mieux croire qu’il est convaincu que de croire qu’il joue un rôle.

Non, j'aimerais mieux qu'il me dise qu’engagé dans cette voie il est forcé de marche, mais qu’il ne croit pas que c’est arrivé ; il n’est pas assez bête pour être sincère. Je m'étonne de préférer quelqu'un avec qui je ne suis pas tout à fait d'accord ou plutôt cela me met mal à mon aise et m'empêche de l'aimer. Non, je n'aime personne, seulement de temps en temps celui-ci revient et il me sembl: qu'il est le seul être poss ble, pourtant, je l'ai peu vu et ce que j'in ai pensé et écrit est monstrueusement

disproportionné avec ce que nous avons été l’un pour l’autre : deux étrangers.

Mais moi, dans ma solitude, j'ai travaillé tout cela, j'ai tiré dessus tant et tant que c’est devenu un tissu assez grand pour m'envelopper toute entière.

C. et moi, n'avons jamais échangé une parole sensée, une conviction intime, une idée sérieuse. Il parlait bien quelquefois, mais en orateur ; nous n'avons causé qu'une fois au n° 71 des Champs-Elysées, quand ilest venu diner, et encore j'avais si peur que je riais tout le temps, avais les doigts glacés et le visage en feu, la voix étranglée par je ne sais au juste quoi. Me forcant à répondre hardiment, je suis restée souvent sotte, surtout à ses déclarations d'amitié et a son serment de ne Jamais me regarder que comme une sœur.

Nous n’avons donc causé que cette fois et encore |! Aussi, c'est effrayant de voir les proportions que prennent les choses quand on a toutes ses journées pour y penser et que pendant des mois aucune im-

pression nouvelle ne vient contrarier l’ancienne.

Dimanche 26 décembre

Le matin je suis allée au Louvre, puis j'ai cloué des toiles et arrangé divers machins au 37, Bojidar m'aidait, tout en me racontant qu'il est allé l’autre lundi salle Pétrelle, il me donnait les détails de la soirée tout à l'envers du vrai.

Moi-même, je lui avais envoyé l'invitation et il m'a raconté en avoir reçu une de Louise Michel qui a présidé la réunion.

Puis une chanteuse, au piano J’ai moi-même organisé cette petite scène de mensonge et j'en suis dégoûtée. Je le savais menteur ; mais à ce point! Il y en a joliment qui mentent comme cela. Soutzo æour le moins aussi menteur que Bojidar. Tout ça

est vilain, mais ne m'étonne pas.

JLundi 27 décembre

Amélie se décide à faire l’atelier du 53. Mais ce Julian est insupportable. Il croit forcer au travail

en persiflant. Moi cela m’enrage. Vous comprenez

avec toutes ses élèves qui vont et viennent, il faut que je sache à quelle place je puis... du reste voilà, je prie Amélie de siffler Julian, il répond qu'il n’a rien de plus à m'expliquer et que les gens qui veulent travailler en trouvent les moyens.

Du moins c’est Amélie qui l’oreille au tuyau me le dit, alors je me récrie qu'il faut pourtant que je sache si on peut pratiquer dans la cloison une ouverture dont on a parlé et cette fille qui dit au tuyau que je demande si je puis compter qu'on abattra la cloison.

Naturellement, il répond que non et je n'avais plus rien à faire dire par cette complaisante Amélie, Aussi non! c’est révoltant ! Voilà bientôt un an, sans compter auparavant, que je fais tout au monde pour me la bien disposer, petites attentions, gâteries, je la fais déjeuner tous les jours avec moi ; enfin je suis tout ce qu’il y a de gentil pour elle et cette nature basse ne peut vaincre sa bête envie et son hostilité envers moi. Au diable tout cela! Ah! comme je serais méchante, envieuse et perfide avec

volupté si j’en avais les moyens !

Donc j'écris ceci à Julian et Le lui mets moi-même sur son bureau devant lequel 1l était assis. Mais cet homme le racontera bien à la bonne ou à Amélie. Ah! pouah!

Monsieur,

« Vous ne voulez me donner aucune indication. Je ne puis pourtant pas composer mon esquisse sans savoir où je dois me mettre et de quelle place je puis disposer. Cela est pourtant essentiel.

L’esquisse sera tout autre selon que je me placerai à l’un ou l’autre bout de l'atelier. Vous le comprenez très bien. Je n’ai jamais demandé qu’on démolisse la maison, mais il faudrait m’assigner un certain espace.

Avec le plus furieux désir de travail on ne peut rien sans cela. Mais si en réfléchissant vous pensez que je ne puis faire ce tableau dites-le moi franchement, c’est plus gentil que de m’amener à y renoncer de moi-même en me persiflant, ce qui me décourage tout à fait, etc... »

C’est vrai aussi, mais je suis bien folle de croire

qu'il peut m'arriver du bien. Le portrait Nachet va

mal, m'obsède, m'embête. Et j'ai un diable dans les doigts, je ne sais plus comment je m’y prenais avant, il semble que je suis une autre.

Mais mon enfant, direz-vous, vous êtes malade.

Je crois bien que s’il m'arrivait ou une bonne chose pour le Salon ou quelque autre joie, 1l n’y aurait plus de maladie.

Collignon (1) me disait toujours de soigner mon écriture, 1l semble disait-elle que vous n’osez pas faire vos lettres élancées, elles paraissent retenues, comme si quelque chose pesait sur elles, un effort et puis un aplatissement.…

C’est toute ma vie.

Regardez bien mon écriture, ne trouvez-vous pas quelque chose de violent, de réprimé, de trapu ? Je sens cela comme dans un cauchemar, on ne peut pas crier, on étoufte.

Je crois bien qu'Amélie a fait contre moi quelque travail souterrain ou qu'elle a la certitude que je

ne puis avoir assez de place pour ma grande toile ;

(1) Sa première institutrice.

elle était trop contente et riait d'un air méchant. J'ai le malheur de m'impressionner très fort, la méchanceté me glace, me décourage, je sens la mal-

veillance dans l’air pour ainsi dire et suis paralysée.

Mardi 28 décembre

Julian est monté et m'a donné toutes les explications, 1l consent à ouvrir la cloison... à mes frais. Bojidar et Alexis viennent m'aider à clouer des

toiles et des draperies au 37. Alexis dine avec nous.

Mercredi 29 décembre

Julian et l'architecte Dubel sont montés, cela me coûtera 150 ou 200 francs ; panneau mobile, etc. l’embellissement est donc pour Julian, en plus 1l aura mon tableau.

Mais moi, voilà que je préférerais le lot d'Amélie. le sujet grandeur nature sera d’un sec, des robes modernes et simples. Ce qui fait l’amusant c’est

la diversité des poses d’accoutrements, les choses

drôles que nous mettons parfois, de grands chapeaux pour se garantir du jour, quelquefois des machines faites de journaux, de bouts de dessins, de visières extraordinaires, sans compter les châles, les tabliers des anglaises, mon manteau de Capucin, que sais-je ?

C'est elle qui le fait et ma fantaisie me propose cinquante choses amusantes pour le tableau. Enfin, on préfère toujours ce qu’on n’a pas. J'étais fière de faire grandeur nature. Amélie pleurait de rage. Maintenant j'aimerais changer avec elle ce que voyant elle ne consentira jamais. Je ne proposerai rien du reste. la cloison va être ouverte. je me rétracterai s’il faut.

Et dire que l’autre soir, devant Villevieille, Julian me disait :

« Prouvez à celles qui pleurent que le sujet est excellent et faites ce qu’elles déclarent impossible et difficile ».

Je n’avais qu’à choisir. Mais bast. C’est fait. Julian dit que plusieurs personnes, entre autres celles qui pleurent, ont souvent dit qu’il exagérait ce que

je pouvais faire, et qu’il me donnait ce tableau pour

prouver qu’il a raison et que je puis ce que je puis.

« Médiocrement exécuté même, dit-il, ce tableau sera un grand succès, mais très grand ! Et bien exécuté, ce dont je ne doute pas qu'il soit, vous verrez... Mais un grand succès, tout le monde ira voir ça et puis... enfin un succès, mention, médaille, que sais-je ? —» (1).

Comment se refuser à telles raisons.

Mais à présent que tout cela est lancé, il me laisse en responsabilité de tout, même de la cloison et du sujet. |

Enfin c’est sa manière : on est du Vaucluse ou on n'en est pas. Seulement cela me détraque, en me

faisant douter de tout.

Vendredi 31 décembre

J’ai la fièvre toute la journée.

1) Le tableau de Marie représentant l'Atelier Julian.

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