MARIE
Vendredi 12 novembre
Avec Mie de Villevieille nous sommes allées chez les Dominicains du Faubourg Saint-Honoré, mais l'entrée est ordinaire et ne va pas au tableau.
Hier j'ai eu pendant plus d’une heure des papillons blancs devant les yeux, tellement j'avais regardé le modèle.
Après j'ai emmené Amélie chez moi écouter les chansons espagnoles de ma négresse.
J'ai parlé à Julian du tableau et du salon, et nous avons arrêté un bon programme bien sage.
Samedi 13 novembre
Madame de Brimont est une charmante femme, elle a été chez nous et je trouve qu’elle devrait m'inviter à ses Jeudis où il n’y a que des hommes politiques.
Un dîner de quatre femmes, nous avons les Juvisy, la petite à 19 ans, un vrai Watteau. Elles veulent me faire dîner avec Emile de Girardin. Il paraît que je dois lui plaire mais je crains de rester sotte.
Dimanche 14 novembre
Je devais aller à Versailles pour voir si le Couvent des Capucins de là me convient car c’est là qu’on a le plus résisté.
Un élégant Monsieur nous a offert un parapluie que nous avons refusé et sommes rentrées avec notre
boîte vierge en faisant d’horribles suppositions.
Mardi 16 novembre
Non, voyez-vous C. et moi, nous n’en parlerons
pas, je lui abandonne ces moines et ces prêtres puisqu'il éparpille sur eux le sentiment qu'on doit à Dieu, mais la politique, non. En somme, ne vous moquez pas de mes élucubrations, je m’explique mal, ce ne sont du reste que des tâtonnements.
Mercredi 17 novembre
Aujourd'hui Roland Bonaparte, fils du Prince Pierre, épouse Mlle Marie Blanc, fille de l’entrepreneur de la roulette de Monaco.
Il faut lire les tartines de tous les journaux. Quel écœurement |
Le Père Gavini me charge de faire une peinture d’après la photographie d’un ancien, portrait d’un Monseigneur Evêque, son oncle, à la bonne heure! S'il s'agissait de me faire avoir une célébrité à faire pour le salon, ce serait différent. Quel écœurement |
Paul de Cassagnac fait l’apologie de l’assassin de Victor Noir, salue Me Blanc du nom de « vaillante
femme » et assiste au mariage au premier rang. Lui
qui a épousé la fille de la Comtesse Acard, c’est tout simple, mais quel écœurement !..
Depuis que je suis bien avec Amélie et consorts, nous causons et rions pendant le repos du modèle. Eh! bien, aujourd'hui me jugeant suffisamment intime et pour mieux rire, elles ont dit des horreurs. Je ne suis pas prude, vous le savez, mais sapristi quel écœurement |
Maman m'écrit qu’elle part pour Pétersbourg afin d’arranger les affaires et pour venir. La lettre de maman où elle ne se plaint pas et où elle ne dit que quelques mots me fait pleurer parce qu’elle a l'air désolée. L'écriture est comme quand elle a du chagrin et pleure, je vois à peine pour écrire à travers les larmes. Son écriture commence à ressembler à celle de grand'maman. C’est horrible de la savoir malheureuse, 1l me vient des exagérations folles. Et dire que devant tout le monde, à commencer par ma femme de chambre, je suis gaie comme une folle... ce n'est pas un masque, c’est une habitude à pré-
sent.
Dimanche 21 novembre
Hier, la journée s’est passée à courir avec Madeleine Del Sarte les quartiers les pius excentriques à la recherche d’un modèle pour le concours. Nous avons déjeuné de gâteaux en voiture. Ce soir petite soirée chez les Russes. J'y vais pour qu’on ne me dise pas malade. Nous faisons connaissance de plusieurs dames russes, mais n’invitons personne sauf Thomas de Barbara qui est arrivé très tard.
On a causé puis pris du thé.
Saint-Amand est venu faire ses cabrioles ici vers une heure, puis Berthe et la dame russe où nous étions qui est venue me remercier d’être venue, moi qui ne vais nulle part et qui aiété tout ce qu’il y a au monde de plus aimable en faisant une exception en sa faveur. Puis le Père et la Mère Denis, puis nous allons chez le Docteur Potain, Berthe nous accompagne jusque-là. Elle se plaint des persécutions de sa vieille fille de sœur et sa mère qui met son bonheur à la brouiller avec son mari. Sa petite a des larmes dans la voix. Mon Dieu, c’est très possible qu’on la
persécute, dans les familles ça arrive, mais ça n’empêche pas que tout Paris ne dise qu’elle est la maitresse du petit Blanc. Mais bast !
Il s’agit de moi. Je lis la brochure d'Emile de Girardin « L’égale de l’homme ».
C’est filandreux, malgré une certaine brusquerie et d’une logique qui n’est pas logique du tout... mais malgré tout c’est bon puisque c’est en faveur de l'égalité.
Il faut que mes dimanches soient employés à me préparer à passer des examens, il faut que je sois au moins, au moins bâchelier es-lettres quand la femme sortira de son humiliation.
Mercredi 24 novembre
Voilà des dépêches et des lettres. Nadine femme d'Alexandre m'’écrit que maman sanglote à chacune de mes lettres.
Alexandre écrit qu’il est nécessaire que maman reste encore pour finir les affaires. Moi, je ne dis plus
rien.
Jeudi 25 novembre
Nous allons à la Chambre, maïs à trois heures et demie obligée de m'en aller; j'allais m'’évanouir
comme l’autre dimanche à Pasdeloup.
Samedi 27 novembre
Je vais chez Mme Gavini à déjeuner. Il y a deux messieurs, on parle un peu de tout et surtout du procès Rochefort.
Fini le concours. Je voulais pouvoir me prononcer d'avance ici, mais je ne puis vraiment. Je n’aime pas ce que j’ai fait, j’ai du sable aux yeux et il a fait noir, les jours où j'ai peint mes plus grands morceaux, je n’ai été en train qu'aujourd'hui, aussi ai-je repeint toute la tête qui s’en trouve mieux.
Celle d'Amélie a beaucoup d’aspect n'ayant qu’un profil et le modèle ayant un énorme chapeau directoire avec des brides de tulle, elle a eu le temps de peindre chapeau, habits, fond et tout. Moi qui ai une
face presque pleine, j'ai préparé tout et ne peins que
la figure. Donc Amélie a de l’aspect, mais c’est de chic et mal dessiné et pas ressemblant, mais ça ne fait rien au concours. Madeleine a lâché, son dessin était fort mauvais. Il y a Villevieille qui n’est pas trop mal et une Suédoise qui n’est pas trop mal non plus et trois horreurs. Quant à l'atelier du 51 rue Vivienne, ce sera un monceau de saletés, sauf surprises. Amélie aura peut-être la médaille, mais sapristi, je ne la lui donnerais pas, elle a pris un profil ne pouvant jamais mettre deux yeux d'accord et ce profil même est d’un lâché comme dessin !
Mais d’un peu loin cela a de l’aspect.
Pourtant ces bons académiciens ne devraient pas se laisser vaincre par cela ; moi, je ne suis pas sûre du tout d’avoir dessiné aussi bien que je peux et puis, bien que je me juge toujours à peu près justement, on a des surprises quelquefois ; quand j'ai eu la médaille, je pensais avoir fait une horreur... mais il ne faut pas se fier à cela. En somme je voudrais bien l’avoir, ça me remonterait le moral. Et puis en somme cela prouverait que j'ai peint une tête trouvée bonne par Tony, Bouguereau et Bou-
langer. Vous savez, on ne donne la médaille que quand on la mérite, s’il n’y a rien qui la mérite on classe les dessins et puis, voilà tout.
Mardi 30 novembre
Paul (1) est marié. Et il l’a fait si crânement que je leur ferai un cadeau commémoratif. Le Père, la jeune fille en question sortent se promener dans leur parc, ils n’ont pas fait dix pas que cinquante hommes se précipitent, enlèvent l’infante et se jettent dans une voiture qui part au galop. Le père et la sœur baillonnés et portés comme des paquets dans leur noble demeure. Cinq voitures, attelées de six chevaux chacune étaient espacées sur la route de sorte que la brigade de soldats et les officiers envoyés à la poursuite des fugitifs n’arrivèrent qu'une demi-heure après la célébration de la cérémonie. C’est Paul qui m'écrit ces rapides détails.
Julian m'a parlé d’Antonin Proust à faire pour le salon, peut-être, en tout cas, il s’occupera de m'avoir quelqu'un, ça me console un peu.
(1) Son frère.
Je sors de chez Mme de Brimont.
Toutes les deux nous avons été confites d’amabilités. Elle m’a embrassée quatre fois, je suis une
perle et pas du tout une femme ! Voilà.
Jeudi 2 décembre