Marie Brontin
Vers la fin du dernier siècle, les atyirds du jardin des Tuileries du côté de la rue de Rivoli n’étaient pa? ce qu’on les voit aujourd’hui. La longue rue à arcades, bordée de maisons élégantes et uniformes, la grille qui clôt les Tuileries, la belle avenue de la rue Castiglione, rien de cela n’existait. Des ruelles étroites sillonnaient seules ce quartier qui n’était alors
ni bourgeois, ni marchand. Sur l’emplacement où
s’élèvent tant d’habitations, où règne une activité si bruyante, on ne voyait guère alors que des couvents, des hôtels solitaires et ce que l’on nommait des petites maisons, c’est-à-dire des réduits ouverts à une débauche mystérieuse. Quand la révolution eut supprimé brusquement les nonnes et les grands seigneurs, cette zone souffrit plus qu’aucune autre de cette dou* ble réforme. Les cellules et les boudoirs virent disparaître leur population ascétique ou mondaine : il se fit comme un désert dans ce coin de Paris, et le voisinage de l’échafaud empêcha longtemps la bourgeoisie de combler ces vides.
Parmi les bâtiments qui occupaient ce vaste terrain, l’ancien couvent de l’Assomption était l’un des plus considérables. Il se composait d’un corps de logis avec des ailes en saillie sur un petit carrefour et une infinité de fenêtres irrégulièrement disposées. Une cour précédait les constructions, et un jardin ombragé par de grands arbres s’étendait sur les der-
rières. Quelques années auparavant, quand les premières proscriptions révolutionnaires eurent dispersé le troupeau qui s’abritait dans ce pieux asile, la république, devenue propriétaire du local, en avait pour ainsi dire abandonné la jouissance à quelques familles d’ouvriers qui s’y ôtaient installées. Une redevance modique et fort irrégulièrement perçue constatait seule le droit de l’État. Dix ou douze ménages pauvres avaient fait élection de domicile dans l’ancien cloître, et semblaient comme perdus au milieu de ces corridors sombres et de ces innombrables cellules.
Quel que fût l’attrait d’un logement à peu près gratuit, une certaine crainte éloignait beaucoup d’ouvriers d’un endroit aussi écarté et d’une hospitalité à laquelle se rattachaient des souvenirs superstitieux. Les femmes surtout n’aiTroniaient pas sans terreur l’aspect de ces voûtes d'où tombait un froid glacial, de ces galeries solitaires, et de ces mille portes qui
ressemblaient à des pierres de tombeaux. Pour vaincre cette répugnance, il fallait ou un grand besoin ou un courage au-dessus des préjugés. Aussi le vieux couvent n’avait-il reçu qu’un petit nombre d’hôtes, isolés les- uns des autres, et se connaissant à peine.
Le plus heureux d’entre ces ménages, celui où se révélait le plus d’aisance, occupait l’extrémité de l’aile qui regardait la rue. Au moyen de quelques travaux d’appropriation, cinq ou six cellules avaient été converties en un seul appartement composé de trois pièces fort convenables. Partout les boiseries avaient été repeintes, les murs couverts d’un papier simple mais propre, les plafonds lambrissés. Point de meubles de luxe, mais un bon lit en noyer, avec les accessoires, la courtine et le baldaquin, les matelas élevés, ce luxe du pauvre, lacourle-pointeet les draps d’une finesse et d’une blancheur rares chez les ouvriers. Près du lit, un berceau pour l’enfant; plus loin, une armoire au linge; dans l’autre pièce, une table à
manger et un buffet, et tout autour, suspendus au mur ou reposant sur des étagères, des ustensiles de cuisine du poli le plus brillant et nets à s’y mirer; enfin, çà et là, de fortes et solides chaises en merisier, garnies d’un siège de paille jaspée. En pénétrant dans cet appartement, il était aisé de voir qu’une femme y avait seule apporté le soin et l’ordre qui y régnaient; les rideaux, le brillant du meuble, la netteté du plancher, tout trahissait une main vigilante et attentive, et ces instincts d’élégance qui se retrouvent dans toutes les classes et dans toutes les conditions.
Au moment où commence celte histoire, la maîtresse du logis était assise devant l’âtre de la cuisine, avec un enfant au sein, et surveillant les apprêts d’un souper frugal. Il était neuf heures du soir, et une pluie d’hiver battait les vitres des croisées. De temps en temps, le vent qui s’engouffrait dans la cheminée soulevait des tourbillons de fumée et de cendres, et
il fallait lutter contre les dégâts occasionnés par l’intempérie extérieure. La jeune femme y apportait une résignation angélique, songeant à tout, à son enfant, à sa besogne de ménagère, aux divers bruits qui, par intervalles, ébranlaient les murs du vieux cloître. Elle cherchait, parmi les sons qui arrivaient à son oreille, à reconnaître celui de pas qui lui étaient familiers. Point de gestes d’impatience, d’ailleurs; seulement une vague et douce inquiétude, le sentiment de l’attente dans ce qu’il a de charmant et de bon. Son cœur allait au-devant de l’absent, mais sans humeur et sans bouderie. A suivre l’expression de ce visage, il était facile de deviner quelle excellente nature se cachait là-dessous, quels trésors de dévouement et de tendresse couvrait ce calme passionné.
Marie, on la nommait ainsi, était une fille du peuple ; mais elle avait dans ses traits une empreinte de distinction, un caractère de beauté qui y sont moins rares qu’on ne se l’imagine, et qui n’ont pas besoin de
parure pour ressortir. De ses yeux bleus s’échappaient des éclairs qui trahissaient une résolution contenue et l’instinct du courage dans la ligne du devoir. L’ovale du visage était d’une grâce parfaite, les formes avaient de la délicatesse; l’ensemble rappelait une de ces madones que les grands artistes italiens ont immortalisées à l’aide du pinceau. Dans ce moment, avec un nourrisson sur les bras, l’analogie devenait plus frappante : c’était la Vierge et l’enfant.
A côté de la jeune mère était assis un homme déjà sur le retour, vêtu d’une veste de bure et appuyant sur les chenets de l’âtre ses pieds garnis d’une paire de sabots. Un bonnet de laine cachait à demi sa chevelure grisonnante, et retombait sur une forêt de favoris des plus épais et des plus rudes. La figure de cet homme, ses mains, la carrure de ses épaules témoignaient des rudes travaux auxquels il était livré. Chaque ride de la peau formait comme une ligne noire, et le visage en était pour ainsi dire zébré. Ce
tatouage naturel, blason du travailleur, offre une indication certaine : on peut dire qu’il y a là-dessous un forgeron ou un serrurier. Le père Brontin était serrurier. Depuis quarante ans, il aspirait le fer et le charbon par tous les pores, et ces deux minéraux s’étaient si bien identifiés avec l’honnête ouvrier, que désormais ni eau ni savon ne pouvaient les déloger des positions qu’ils avaient prises. Du reste, le père Brontin s’accommodait parfaitement de la figure que le travail lui avait faite et des lignes géographiques qui la sillonnaient. A qui pouvait-il désirer de plaire? Sa pauvre femme était morte depuis dix ans, et sa fille Marie n’avait jamais paru s'effarouchera son aspect. Il faut dire que le visage du brave homme exprimait tant de bonté, que le charbon même, en s’y incrustant, n’avait pu parvenir à le rendre farouche. A le voir au coin de ce feu, se balançant sur sa chaise et ramenant ses mains noires sur un ventre déjà trèsaccusé, on comprenait quelle avait dû être cette exis-
tence pleine de fatigues. La journée finie, le père Brontin se reposait avec la conscience d’un homme qui a rempli son devoir et qui a droit au repos. C’est dans cet état d’esprit qu’il se trouvait, quand un éclair, suivi d’un éclat de tonnerre, vint le réveiller de son demi-sommeil.
— Jésus, Dieu! quel temps! s’écria Marie. Qui sait où est Joseph ?
— Pas difficile de le deviner, répliqua le père Brontin. Au club du Panthéon ; ça ne manque pas un soir.
— Allons, petit père, ne soyons pas injuste pour mon mari! C’est l’imprimerie qui le retient, le patron aura eu de la besogne pressée.
— Jolie, la besogne! Un tas de babillards qui renversent le Directoire entre six chandelles ! Ah ben ! faut le voir pour y croire. Et dire que c’est des farceurs de ce genrer-qui vont nous faire souper une
heure plus tard! .
— Petit père,: allons, ne n<?us fâchons pas; je vais
te tremper une petite soupe, et tu attendras Joseph les pieds sous la table.
— Mais non, Marie, mais non! Ça n’est pas pour la raison de la chose, ce que j’en ai dit. On n’est point autant sur sa bouche, que diable! l’estomac est bon, ajouta-t-il en se frappant sur cet organe, il peut attendre, fillette 1 Mais ce qui me mécanise, vois-tu, c’est que Joseph donne à plein collier dans ces bêtises des... comment qu’ils disent ça... des égal ?
— Des égaux, petit père!
— Des égaux, des égal, ça me l’est parfaitement! Mais le potage à heure fixe l’est encore plus, ma petite Marie. Qu’est-ce que ce genre de faire attendre sa femme et son beau-père? Pour des égal encore ! Un beau venez-y-voir !
— C’est la politique à la mode, petit père.
— Bon pour des gringalets, Marie; passe-moi le mot ! On sait ce que c’est que d’être révolutionnaire, que diable I Fallait voir le père Brontin devant la Bas-
tille quand le gouverneur de la chose faisait le renchéri. Qui est-ce qui a coupé les chaînes du pontlevis sous la volée des canons? Le père Brontin. A preuve qu’après la démolition on m’envoya dix moellons d’honneur comme à un vainqueur, certifié conforme et véritable. J’ai encore le brevet de Lafayette.
— On sait ça, petit père.
— Et au 40 août, fillette, quand il s’est agi d’enclouer les canons et d'enfoncer les grilles, qui s’est montré bon là? Père Brontin. Tellement que Danton, qui traversait le Carrousel, vint à moi pour me dire : « Brontin, je suis content de toi l » Et il s’y connaissait, Danton, tout laid qu’il était. Voilà ce que j’appelle des purs et vrais révolutionnaires! Mais tes égal, Marie, ça ne leur va pas à la cheville.
— De3 égaux, petit père.
— Eh bien, des égaux, soit 1 Quoi qu’ils veulent, ces égaux? Voyons, qu’ils parlent, qu’ils s’expliquent!
MARIE BR0NTIN
A celle fin qu’on puisse savoir ce qu’ils ont dans le veDtre, ces gaillards-là.
— Je ne sais, petit père, je ne fais pas de la politique, moi! Joseph parle du bonheur commun; et quand mon Joseph dit quelque chose, c’est parole d’Évangile, vois-tu. Dame! un mari, c’est sacré!
— Oh ! très-bien ! tu parles comme ta pauvre mère ! Les principes, ça passe dans le sang I Viens m’embrasser, ma petite Marie ! Mais ça n’empéche que c’est une calamité de voir le potage se mijoter indéfiniment. De quoi donc qu’on le nourrit au club
du Panthéon, ce pauvre Joseph?
— Dame ! qui sait?... Mais, dites-donc, petit père, n’entendez-vous pas de bruit dans la rue? ajouta Marie en prêtant l’oreille.
— Quelque tonnerre qui mène son bonhomme de train. Est-ce que tu aurais peurdu tonnerre à présent?
Mais non, vous dis-je, c’est autre chose : écoutez doné.
— Ah bien ! un abat-jour qu’est en train de se disloquer, voilà 1 Tant mieux, pristi, tant mieux ! Des ferrures à raccommoder, ça va au serrurier. L’orage travaille pour nous, fillette.
— Mais non, mais non, encore une fois, il y a autre chose : il se passe quelque événement. Un peu de silence, petit père.
En effet, une rumeur, d’abord sourde, puis de plus en plus rapprochée, sembla s’élever de la rue. Cela ressemblait à un bruit d’émeute, et le père Brontin, qui connaissait par expérience les manifestations populaires, bondit bientôt sur son siège, comme s’il eût retrouvé une impression d’autrefois.
— Pristi, s’écria-t-il, c’est plus sérieux que je ne croyais.*
Il se leva et alla ouvrir la fenêtre. La nuit était noire et la pluie tombait toujours par ondées; on n’apercevait rien; le bruit devenait de plus en plus distinct. Marie, tremblante malgré elle, avait déposé
dans son berceau son fils endormi et était venu se mettre aux aguets auprès de son père. Elle ne craignait que pour Joseph ; mais son absence, à cette heure et par un tel temps, lui causait une inquiétude qu’elle avait toutes les peines du monde à contenir. Pour ne pas ajouter à l’impatience du père Brontin, elle n’osait ouvrir la bouche et se contentait de prêter une attention profonde à ce qui se passait :
— Arrêtez I arrêtez ! criait-on dans la rue.
— C’est un voleur qui se sauve, dit alors le père Brontin : ce diable de quartier n’est pas sûr. Nous sommes en pays perdu.
Il voulut refermer la croisée; Marie l’en empêcha.
— Père, dit-elle, écoutez donc; les voix se rapprochent. Voyez, voyez, on frappe à la porte 1 C'est donc ici qu’on en veut! Dieu! si c’était Joseph.
— C’tte bêtise! répliqua le père Brontin! Qu’est-ce que lu veux qu’on fasse d’un égal, Marie? Un égal, c’est candide, mais ça n’est pas dangereux. Le Direc-
toire s’en bat l’œil d'un égal. Je voudrais bien souper, fillette! l’estomac commence à battre la chamade.
— Tenez, tenez, voici qu’on entre chez nous, répliqua Marie, sans faire attention à ce que lui disait son père. Des hommes avec des torches ! Des soldats de police! Dieu ! et Joseph?
En effet, on pénétrait dans la maison, et le bruit paraissait gagner les escaliers. Marie n’y put pas tenir. Elle s’élança vers la porte de son logement, résolue à aller voir de quoi il s’agissait. Le père Brontin, plus philosophe, avait fini par prendre également un parti décisif. Il venait de se couper une énorme tranche de pain et un morceau de fromage proportionné. C’était une manière de s’exhorter à la patience. Mais un incident imprévu vint déranger les calculs de la fille et du père. Au moment où Marie ouvrit sa porte, un homme se précipita par cette issue d’une manière si brusque et si soudaine, que la jeune femme faillit en être renversée.
— Sauvez-moi ! s’écria le fuyard , sauvez-moi ! on me poursuit.
A celte apparition imprévue, le père Brontin crut avoir affaire à un voleur, et il se préparait à le prendre au collet pour le livrer à la police; mais un coup d’œil qu’il jeta sur cet homme suffit pour changer complètement l’opinion qu’il s’en était faite.
— Dieu! dit-il, c’est Gracchus ! Vite, Marie, cachele quelque part. Je vais dépister les mouchards.
En effet, le père Brontin sortit pendant que sa fille introduisait le fugitif dans une pièce retirée où il était difficile de pénétrer. Les alguazils arrivèrent; mais le serrurier, en homme qui a traversé la terreur et la loi des suspects, sut leur donner le change et diriger leurs recherches vers un autre point du cloître. Après un quart d’heure de perquisitions infructueuses, la police se retira en se contentant de laisser à la porte un détachement de quatre hommes, qui furent relevés pendant toute la nuit. Cette précaution
MARIE BR0NTIN . 17
indiqua de quel intérêt était la capture du proscrit.
Il s’agissait, en effet, d’une arrestation politique, et cet homme était Gracchus Babeuf, que poursuivait la justice du Directoire.