‹ Marie BrontinChapitre 2 sur 17 · LA SECTE DES ÉGAUX · texte numérisé non relu

LA SECTE DES ÉGAUX

Pour l’intelligence de ce qui précède et de ce qui va suivre, il est essentiel d'expliquer ce qu’éîait alors la secte des égaux et du bonheur commun.

La journée du 9 thermidor, en faisant disparaître, par une espèce de surprise, les chefs qui s’étaient investis de la dictature révolutionnaire, n’avait abattu que la tête du parti; le reste était encore debout, moins intimidé qu’hésitant. Pour en finir avec le régime de la terreur, il fallut pousser la réaction jus-

qu’aux dernières limites, s’en prendre aux institutions d’abord, puis aux hommes. C’est ainsi que la dissolution de la Commune et des Comités délivra le gouvernement des dernières créatures de Robespierre, tandis que la clôture du club des Jacobins supprimait un foyer permanent d’agitations et de révoltes. C’est ainsi que la mort de Carrier et de Fouquier-Tinville donna à la société outragée le spectacle d’une expiation nécessaire. Malheureusement la réaction ne s’arrêta pas là : les temps agités se défendent mal contre les mesures extrêmes et ne semblent avoir que le choix des excès. Des terroristes les plus odieux, la persécution s’étendit jusqu’aux républicains sincères, et au 4* r prairial, Goujon, Romme et leurs amis payèrent de leurs têtes quelques paroles imprudentes. Le soupçon s’attacha même à Robert Lindet qui avait sauvé Paris de la famine, et à Carnot si longtemps proclamé comme l’organisateur de la victoire. Cette journée, qui avait teint de sang les dalles mêmes de la

Convention, amena des arrestations nombreuses, et les prisons de Paris furent bientôt encombrées de révolutionnaires ardents et de conspirateurs passionnés.

C’est de ce moment que date la secte des Égaux et la conjuration de Babeuf; les prisons du Plessis et des Quatre-Nations en furent les principaux foyers. Là se rencontrèrent des hommes d’une exaltation maladive : Babeuf, Buonarotti, Germain, Jullien (de la Drôme), Bertrand, ex-maire de Lyon, Antonelle, Simon Duplay, l’hôle et l’ami de Robespierre, quelques membres de la commission populaire d’Orange , des tribunaux et comités révolutionnaires d’Arras, de Cambrai, d’Angers, de Rennes, de Brest, de Nantes, de Nevers et deMoulins, esprits fougueux que la persécution achevait d’aigrir, et qui puisaient, dans leur réunion môme, le germe d’une exaspération plus grande. Chaque soir, la prison retentissait de chants qui amassaient la foule autour des portes, et entretenaient au dehors une fermentation toujours croissante. Si la

Convention, à la veille de se dissoudre, ne comprima pas avec plus de vigueur ces derniers élans de l’esprit de 93, c’est qu’elle en avait encore besoin pour se défendre contre un autre ennemi. Le parti royaliste avait reparu, et il parlait en maître; il était rentré dans la Convention à la suite des derniers Girondins, réhabilités et triomphants ; il s’était glissé dans plusieurs sections parisiennes qui n’attendaient qu’un signal pour aborer le drapeau d’une restauration. Un réseau de conjurations couvrait le territoire; l’instinct national luttait mal contre les inspirations du dehors : on semblait chercher le salut du pays hors du pays môme. A ces symptômes menaçants s’ajoutaient les exploits de la jeunesse dorée, les assassinats impunis des compagnies de Jésus, l’attitude d’une partie delà presse, et par-dessus tout une disette terrible, qui semblait autoriser tous les soulèvements et justifier toutes les colères.

Le parti royaliste n’attendait donc qu’une occasion

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pour une prise d’armes; il la trouva dans sa haine contre la constitution de l’an III qui venait d’être proclamée. Les sectionss’insurgèrentetla fusillade s’engagea sur les marches deSaint-Roch. Pour sauver le régime républicain, il fallut alors rendre la bride à l’enthousiasme révolutionnaire, et le 1 3 vendémiaire effaça les torts du 1 er prairial. Les prisons s’ouvrirent ; les énergumènes furent lityes : c’était le prix du service qu’ils venaient de rendre.

Au dehors pourtant, l’œuvre insurrectionnelle fut continuée. Les mécontents s’étaient assigné des rendez-vous sur divers points de Paris, dans les cafés, dans les jardins publics, sur les boulevards; ils s’y rencontrèrent et arrêtèrent leurs plans. Pour avoir une existence sérieuse, il fallait rallier à soi les débris de l’ancienne Montagne. Des pourparlers eurent lieu, des conférences s’ouvrirent. Les Montagnards n’étaient plus alors que l’ombre d’eux-mêmes : la proscription ou l’échafaud avaient fait dans leurs rangs des vides

qu’il était difficile de combler ; ils étaient sans chefs et presque sans influence. Cela explique comment plusieurs d’entre eux se laissèrent, en désespoir de cause, entratner dans une affiliation qui n’évitait l’odieux que pour tomber dans le ridicule.

Cependant, dès les premières réunions, il fut facile de voir qu’une scission profonde séparait les conjurés et en faisait deux catégories essentiellement distinctes. Les conventionnels et leurs amis n’avaient en vue que la réforme du gouvernement, et renfermaient leur action dans les sphères politiques. Un retourà la constitution de 93, une épuration dans le personnel des fonctionnaires de l’ordre supérieur, la réorganisation du terrible Comité de salut public et de la Commune de Paris, armée de pouvoirs discrétionnaires, leur semblaient des conquêtes satisfaisantes et des garanties dont il fallait se contenter. Ces mesures accordaient à l’influence révolutionnaire une part suffisante, et devaient être d’autant plus efficaces, que les meneurs se

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proposaient d’en diriger eux-mêmes l’application.

Ainsi calculaient les Montagnards ; mais Babeuf et ses amis avaient des prétentions tout autres. Le moindre mal, suivant eux, était dans le système de gouvernement; le plus grand, dans la' constitution de la société : aussi demandaient-ils non-seulement un pouvoir, mais un ordre social nouveau. Leurs projets d’innovations ne s’arrêtaient pas aux institutions publiques; ils s’attaquaient à la vie civile, à la propriété, aux coutumes, aux mœurs, à Tordre entier des relations humaines. C’était un véritable délire.

Du reste, avec l’audace des politiques à courte vue, ces gens-là marchaient vers les obstacles sans les apercevoir, et décrétaient imperturbablement l’impossible. Ils n’admettaient en aucune façon que le genre humain pût-être heureux par un autre procédé que le leur ; et, pour le conduire vers le bonheur, ils ne reculaient pas devant l’emploi de la violence. #

Deux camps se formèrent donc ; d’un côté celui des

patriotes ; de l’autre, celui des égaux : tels furent les noms qu’ils se donnèrent. Au premier rang des patriotes figuraient les conventionnels mécontents. Les uns, comme Amar, Vadier et Choudieu, étaient placés sousle coup d’une dénonciation imminente ; lés autres, commeHuguet, Javogues, Laignelotet Ricord, avaient été compris, au 1 er prairial, dans la proscription qui frappa Romme, Goujon et Soubrany; d’autres enfin, moins engagés, comme Lindet, semblaient se ménager cette dernière ressource contre la réaction royaliste. On croit que Barrère, alors atteint par un décret qui le condamnait à la déportation, 'ne déguisa pas ses sympathies pour une révolte dont l’issue pouvait changer sa situation et intervertir les rôles. De son côté, Drouet, qui venait d’être tiré des prisons de l’Autriche, à la suite d’un cartel d’échange, et à qui le Conseil des Cinq-Cents ouvrait alors ses portes d’une manière aussi honorable qu’exceptionnelle, se laissa entraîner, par faiblesse, par vanité, dans une entreprise sans

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issue pour lui, et y apporta un nom populaire dans les faubourgs-, depuis la fuite de Varennes. Jullien (de la Drôme), membre de l’Assemblée législative, Félix

Lepelletier, fils d’un président au parlement de Paris, et frère de Lepelletier Saint- Fargeau, Toulotte et plusieurs autres se rallièrent successivement au complot, qui comptait aussi un certain nombre de noms politiques. En fait de chefs militaires, on avait d’anciens généraux, comme Rossignol et Fyoa ; des officiers, comme Massart et Germain, et des ramifications nombreuses dans divers corps de troupe, parmi les canonniers, la légion de police, les invalides, et même les grenadiers du Corps législatif.

Telle était la partie politique de la conjuration. Passons maintenant aux cerveaux malades. En première ligne venait Babeuf, idole et âme de son parti. Fils d'un brave officier et élevé dans des principes austères, cet homme eût suivi modestement la carrière des fonctions publiques, si l’époque agitée dans laquelle il vivait

n’eût excité outre mesure un orgueil incurable et ne l’eût jeté dans un rôle au-dessus de ses forces. Les vertiges de la vanité conduisent fort loin ceux qui s’y abandonnent. Babeuf, nourri de réminiscences grecques et romaines, commença par trouver que ses prénoms- de François-Noël n’indiquaient pas suffisamment son caractère de tribun; il demanda un parrain à l’antiquité et se fit nommer Caïus-Gracehus. Plus tard, il quitta les filiations profanes pour les analogies sacrées, et se compara naïvement à Jésus-Christ, immolé comme lui à trente-trois ans, comme lui, apportant un Évangile au monde. Ces traits suffisent, pour peindre un homme : on peut y deviner un cerveau étroit et opiniâtre, un esprit déclamatoire, des prétentions immenses à côté de facultés médiocres. En temps ordinaire, de pareils monomanes sont contenus par les résistances de l’opinion et la pression des réalités ; mais dans une époque effervescente et au sein d’une société livrée aux expériences, il n’est point de

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folie qui ne trouve sur-le-champ des adhérents nombreux, convaincus ou non. L’ambition et la présomption se payent des moindres prétextes; une idée est toujours assez bonne, pourvu qu’elle serve de marchepied et conduise aux honneurs et à la célébrité.

A côté de Babeuf et comme contraste, figurait, parmi les Égaux, une des organisations les plus originales de cette époque : c’était le marquis d'Antonelle, homme de grande noblesse et riche propriétaire de la Provence. Depuis longtemps d'Antonelle avait fait aux idées philosophiques du xvin e siècle le sacrifice de ses préjugés du rang : disciple du philosophe de Genève, il salua avec enthousiasme la révolution française et en adopta tout, môme les excès. Tète ardente et vive, il faut croire que la passion chez lui obscurcissait parfois les lumières de la raison et troublait les inspirations du cœur. Son titre de marquis le rendait suspect aux Jacobins, qui l’expulsèrent brutalement de leur club : loin de se regarder comme honoré d’une

expulsion pareille, d’Antonelle chercha à donner de nouveaux gages à la révolution et fit partie du jury qui condamna la reine Marie-Antoinette. C’était, de la part d’un gentilhomme, pousser un peu loin l’oubli d’anciens devoirs. Du reste, en d’autres occasions, d’Antonelle fournit la preuve d’un état mental tout à fait exceptionnel. Au 13 vendémiaire, on l’avait vu se promener au milieu du feu, un livre à la main et le feuilletant avec une certaine affectation, tandis quelles balles sifflaient à ses oreilles. L’ex-marquis apportait donc au complot de Babeuf une organisation accessible à toutes les chimères et ouverte à toutes les témérités, une exaltation méridionale, qui ne tenait pas compte des obstacles.

Sous des dehors plus froids, Michel Buonarolli cachait un caractère non moins ardent et plus fortement trempé. Issu d’une famille patricienne de Florence et descendant de Michel- Ange, il aimait la liberté comme un homme qui a souffert pour elle la

proscription de l’exil. Son dévouement à cette cause puisait dans ces sacrifices mêmes une énergie nouvelle et donnait à ses convictions quelque chose d’implacable et de sombre. C’était la personnification du fatalisme révolutionnaire dans toute sa rigueur, et, il faut l’ajouter, dans toute sa sincérité. Alexandre Darthé, l’un des bras de la conspiration, y apportait les mêmes dispositions et surtout le désir de venger Joseph Lebon, dont il avait été l’instrument et le complice.

Parmi ces hommes, il pouvait y avoir'quelques dissidences quant au but, mais sur les moyens à employer ils tombaient d’accord. S’emparer violemment de la société pour la façonner à leur guise, voilà leur programme. A ce point de vue, ils appartenaient à l’école deà révolutionnaires expéditifs, qui croient que la science politique se compose d’épurations successives, et que le meilleur gouvernement est celui qui s’arrange de manière à n’avoir pas de contradicteurs.

Quant au régime futur, il n’était encore ni bien arrêté,

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ni bien mûri. Babeuf, au sortir de prison et dans les premiers numéros de son Tribun du peuple, l’avait nommé le Régime de s égaux, et ce nom avait prévalu. Pour ce qui est de la chose elle-même, elle n’existe qu'à l’état de pressentiment. Chaque jour, le Gracque effleurait, dans sa feuille et avec le style déclamatoire qui lui était propre, les questions délicates de propriété et de distribution agraire; il rappelait les utopies de Platon et de Thomas Morus et désertait peu à peu le terrain politique pour agiter les problèmes de spoliation et de partage brutal ou amiable, à l’usage des rêveurs et des poètes de tous les temps.

On pourrait s’étonner que le Directoire laissai impunément débattre de pareilles thèses. Cette tolérance s’explique par la situation que les divers partis lui avaient faite. A la suite de vicissitudes déplorables, le pouvoir n’avait encore repris aucune stabilité. Le vieux parti révolutionnaire s’amoindrissait chaque jour,

mais il suppléait au nombre par son énergie, et cette énergie seule intimidait le mouvement royaliste et girondin. Placé entre deux extrêmes, le gouvernement avait un rôle tout tracé : il devait contenir l’un des partis au moyen de l’autre : tantôt opposer les sections au mouvement populaire, comme au 4 * r prairial; tantôt les mouvements populaires aux efforts des sections, comme au 43 vendémiaire, jusqu’à ce qu’il pût, à l’aide de l’armée, frapper sur les deux opinions, comme au 48 fructidor et au 22 floréal. Ce système de bascule résultait de la situation, et l’esprit de tolérance était d’ailleurs sans danger. Les faubourgs avaient décidément abdiqué : il ne restait plus rien de cette agitation fiévreuse qui poussait naguère le pays vers un but fixe et chaque jour plus violent. Les alternatives récentes indiquaient le dégoût de toutes les luttes, la lassitude de toutes les opinions.

Ainsi les rêveries de Babeuf et des siens n’avaient pas, pour le moment, de danger réel; elles mouraient

sans échos et n’exerçaient aucune influence contagieuse. Pour vaincre les circonstances, pour réveiller le vieil esprit de 93, il fallait plus de puissance que n’en avait ce petit noyau d’esprits malades, plus d’empire sur les masses, plus d’ascendant, plus de hardiesse. Le Directoire laissait donc agir les Égaux en les surveillant; c’était pour lui un moyen d’action et une digue contre les royalistes. Cette tolérance avait couvert la publication du Tribun du peuple, tant que le ton de cette feuille s’était maintenu dans des termes décents. Toute discussion de principes était sans danger dans une époque qui avait assisté à des luttes si ardentes et à de si nombreux changements de régime. Le public éprouvait, pour cette polémique, une répulsion telle, que l’effet en était plus utile que nuisible. Les excès de la plume portent toujours avec eux ce correctif, et la passion aliène plus d’esprits qu’elle n’en rallie.

Si Babeuf s’était borné à agiter, dans son idiome

virulent et emphatique, des problèmes de gouvernement et des réformes sociales, il est à croire que la persécution ne se serait pas de nouveau attachée à lui, et qu’on l’eût laissé poursuivre ses récriminations et épuiser ses colères. Mais il arriva à cet écrivaia ce qui arrive aux hommes qui ne savent ni contenir ni mesurer leur effort; il s’irrita de la tolérance dont il était l’objet, il y vit une preuve de dédain et s’exaspéra à cette idée. Dès lors, d’une discussion générale il passa à la polémique personnelle, attaqua nominativement les directeurs les plus vulnérables, flétrit leurs mœurs et leur vie privée, les accabla d’invectives et de défis. Le Tribun du peuple devint ainsi un pamphlet écrit avec du fiel, et il était difficile de supporter paisiblement ce débordement d’injures. Les directeurs avaient pardonné l’outrage, tant qu’il ne s’adressait qu’à cette abstraction que l’on nomme le gouvernement; ils ne le pardonnèrent pas dès que le Gracque s’en prit à leur personne. Babeuf fut décrété d’arrestation.

Le chef des Égaux triomphait; il avait contraint ses ennemis à sévir. Cet homme était si singulièrement organisé, que le calme lui était antipathique, et qu’il appelait la persécution comme son élément. Des agents de police étaient à ses trousses, et c’était pour lui un grand bonheur que de déjouer leurs poursuites et d’échapper à leurs stratagèmes. Arrêté deux fois en pleine rue, il avait été délivré par les passants, qu’attirait un appel énergique.

D’autres natures révolutionnaires avaienteu lemême goût pour cette vie nomade et agitée. Longtemps Marat avait erré dans Paris d’asile en asile, écrivant ses pamphlets tantôt dans les caves du boucher Legendre, tantôt dans les catacombes du couvent des Cordeliers. Babeuf, quatre fois emprisonné, relâché quatre fois, allait parodier Marat. Traqué dans tout Paris, il venait de trouver enfin une retraite sûre; le Tribun du peuple prenait domicile dans les caveaux du couvent de l’Assomption. C’est de là qu’il devait désormais

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répandre, sur une société ingrate, les bienfaits du bonheur commun et la doctrine 4e l’égalité sans limites.

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