‹ Marie BrontinChapitre 17 sur 17 · LA BLESSURE · texte numérisé non relu

LA BLESSURE

Marie n’était pas arrivée au terme de ses épreuves. Les âmes blessées ont besoin de ménagements, et Joseph ne comprit pas qu’il lui restait beaucoup à faire pour achever cette cure. L’ouvrier aimait sa femme, mais cette affection n’avait ni le caractère exclusif, ni la sensibilité exquise qui animait la tendresse de Marie. Le jour même où la pauvre ouvrière revenait à la vie par une de ces réactions que le cœur seul opère, Joseph parut beaucoup plus occupé de ses complices que de la malade, et au lieu de lui consacrer tous ses instants, il sortit pour aller suivre au dehors les événements qui se préparaient. Avec l’illu-

MAIUE BftONTIN

sion habituelle aux hommes de parti, les prévenus que la cour avait acquittés croyaient que l’exécution de Darthé et de Babeuf n’aurait pas lieu sans résistance. Ils s’imaginaient que, de tous les environs, les patriotes accourraient en force, disperseraient les troupes et arracheraient les deux victimes à l’échafaud. Il leur semblait impossible que l’ivresse dans laquelle trois mois de débats les avaient tenus, que cette exaltation fiévreuse dont ils étaient pénétrés, n’eussent pas été contagieuses et répandu au loin des ferments de révolte. Aussi quel ne fut pas leur désappointement quand ils virent que la justice suivait son cours de la manière la plus tranquille et la plus complète! C’était la dernière déception qui leur était réservée.

Joseph passa la journée entière dans des conférences avec ses complices. Loin de guérir le fanatisme sombre de l’ouvrier, la persécution y avait ajouté le désir de la vengeance ; il n’aspirait qu’à une revanche

et cherchait à y engager ses compagnons d’inforlune. Rien ne lui sembait plus facile que de tenter un coup de main ; il suffisait pour cela de quelques hommes déterminés. Mais ces projets audacieux n’eurent point d’échos; Joseph resta seul de son avis. Parmi les prévenus renvoyés de la poursuite, un désir dominait surtout, celui de ne plus s’exposer à la légère. L’ouvrier chercha vainement à leur faire partager ses passions ; ils restèrent inébranlables. Quand il vit que ses efforts étaient vains, il alla se placer devant l’échafaud, assista au supplice dans un silence morne, et suivit les corps des victimes jusqu’à la fosse qui avait été ouverte pour eux. Il ne quitta ce théâtre de deuil que lorsque la nuit fut venue le surprendre.

Pendant ce temps, Marie dévorait son amertume et souffrait des douleurs de l’attente. Languissante et affaiblie, elle aurait eu besoin de toute la joie que lui causait la présence de Joseph pour se rattacher au bonheur et à l’espoir. Pourquoi n'était-il pas là?

MARIE BR0NTIN

N’était-ce pas assez de cette longue et cruelle séparation qui, depuis onze mois, avait jeté tant d’ombres sur sa vie? Où était-il ? et qu’avait-il de plus précieux que sa femme encore alitée et souffrante? Ces idées

navraient Marie, obsédaient son chevet, la blessaient dans ses affections. Il est pour l’âme un état où la sensibilité acquiert un développement funeste; rien ne se sent alors à demi, et la moindre peine cause d’irréparables ravages. L’imagination se crée des fantômes, l’existence n’est plus qu’une longue crise et une suite d’émotions. En pleine santé, le travail et les distractions qu’il amène tempèrent ce que la tendresse a de trop exigeant et la jalousie de trop impérieux ; mais à mesure que le corps se débilite, la tête sait moins se défendre contre les terreurs et les visions qui l’assiègent. Dans ces cas-là, ou l’on fait souffrir les autres ou l’on souffre seul. La pauvre Marie ne savait que souffrir.

Joseph ne devina pas ce qui tourmentait cette âme

MARIE BKONTIN

et la vouait à un suicide lent et secret. Il ne wt làdedans qu’un mal physique dont le temps et les soins devaient triompher. Pour pénétrer dans ces abîmes du cœur il fallait plus de délicatesse que l’ouvrier n’en avait, plus de clairvoyance, peut-être plus de tendresse. Tout grossier qu’il était, le pèreBrontin ne s’y trompait point; l’amour l’éclaira; il vit pourquoi sa fille s’en allait de rechute en rechute. Il voulait parler; mais Marie l’arrêta, elle exigea le silence. A quoi une explication eût-elle servi? Élaient-ce là des blessures qui se réparent ? Dès que Joseph ne comprenait pas, c’est qu’il n’était pas digne de comprendre. Enseignet-on aux cœurs à battre à l’unisson, à se chercher, à se répondre? Marie avait deux rivales ; l’ambition et la haine ; elle était résignée à son sort; elle allait se retirer ne pouvant les vaincre.

Dans l’état où se trouvait la malade, il devenait impossible de quitter Vendôme, et cette ville était un trop petit théâtre pour un homme qui avait joué un

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rôle important dans le procès de Babeuf. Tant que les cinq conjurés que la cour avait condamnés à la déportation habitèrent la prison du lieu, ce fut pour Joseph une distraction et un but. Chaque jour il allait les voir et continuait à s’exalter avec eux. Chez ceux-là il trouvait des dispositions qui s’accordaient avec les siennes et le sentiment de révolte qui accompagne le châtiment. Quand l’ordre du transfèrement fut arrivé, Joseph reçut les dernières instructions de ses complices ; on le chargea de lettres pour les frères et amis de Paris, on lui ménagea un rôle important dans la reprise des projets de révolte. L’orgueil de l’ouvrier s’en accrut ; il prit son rôle au sérieux et se crut appelé à recueillir l’héritage du Gracque. Comme il importait de ne pas laisser refroidir le mouvement, il quitta Vendôme en cherchant un prétexte spécieux pour couvrir son absence.

Marie restait seule avec son enfant et le père Brontin. Tant de secousses avaient ébranlé sa constitution

MAMIE BBONTIN

qu’il était difficile de croire qu’elle y pût résister longtemps. Le mal avait son siège dans les sources mômes de la vie , aucune fonction ne se faisait sans trouble,

et la malade s’éteignait. Dans le cours de nuits sans

sommeil, sa pensée courait à la recherche de Joseph, et, dans les heures d’assoupissement, son nom était encore sur ses lèvres. Tous les symptômes aigus avaient d’ailleurs disparu ; une langueur générale les avait remplacés. On eût dit que la malade n’avait plus assez de force pour souffrir beaucoup, ni assez de vitalité pour essuyer une crise. C’était comme une lampe dont la clarté s’affaiblissait peu à peu, faute d’aliment.

Le père Brontin assistait à ce spectacle avec un désespoir muet. Dans le jour, il fallait se rendre au travail ; le soir venu, il s’établissait auprès de Marie, et ne la quittait pas de toute la nuit. Quand elle reposait, il s’étendait dans un coin de la chambre, et prenait un peu de repos; quand elle s’éveillait, il était sur-le-champ à ses côtés. Jamais garde-malade

ne fut plus vigilante ni plus attentive. Le moindre mouvement, la moindre plainte le trouvaient debout. Cette vie de fatigue et de douleur concentrée éprouvèrent le vaillant athlète; sa santé, inaltérable jusque-

là, en reçut quelques atteintes. Il n’en fallut pas moins battre le fer pour nourrir l’enfant et procurer quelques médicaments à la mère. Marie, à qui rien n’échappait, chercha alors à tromper le vieil ouvrier; elle fit plus d’efforts pour cacher son mal et se contint souvent la nuit de peur de réveiller son père. Mais Brontin ne se laissait pas abuser, il opposa ruse à ruse et déjoua ses attentions ingénieuses par des soins encore plus ingénieux. Entre ces deux cœurs, c’était un échange d’affection qui se révélait dans les moindres détails. Brontin, dans les premiers temps de la maladie, accusait parfois Joseph et ne lui épargnait pas les reproches. C’était pour Marie un cruel supplice et comme si on eût retourné le fer dans sa plaie. Quand Brontin se fut aperçu de cela, ilseconlintelne

parla plus de son gendre qu’avec douceur. Marie l’en remerciait par des sourires qui le comblaient de joie.

Trois semaines s’écoulèrent ainsi sans que Joseph Simard reparût. Il avait retrouvé à Paris les restes dispersés de la conspiration, et, en sa qualité d’accusé de Vendôme, il s’élait sur-le-champ créé parmi eux une influence. Bientôt il se laissa emporter dans ce tourbillon et y apporta toute la chaleur d’un cœur aigri. L’ancien parti révolutionnaire, le parti de la commune et des comités existait encore malgré des pertes successives ; Simard alla voir les chefs et reçut d’eux un accueil qui le remplit d’orgueil. On songea à reconstituer un nouveau groupe de mécontents qui ne devaient être vaincus que par le coup d’État du 22 floréal. La propagande parmi les classes ouvrières était confiée à Joseph, et personne n’avait plus que lui l’activité et la résolution nécessaires pour conduire cette entreprise délicate. Ainsi il allait de nou-

veau se lancer dans la carrière des complots, et l’ex-

périence du passé était perdue pour lui. La pauvre Marie était bien oubliée!

Cependant Simard songea à ramener sa famille à Paris. Il avait reçu quelques secours des hommes inlluents du parti, et il pouvait faire voyager commodément sa femme : il se rendit donc à Vendôme, et entra dans la chambre de Marie sans y être attendu Dès le premier coup d’œil, l’ouvrier fut frappé du changementqui s’était opéré dans l’état de la malade. L’amaigrissement était arrivé au dernier degré; la peau, d’un jaune mat, adhérait aux cartilages, les joues étaient flétries, les yeux enfoncés dans les orbites, les pommettes marquées de plaques d’un rouge terreux, les mains si décharnées qu’on eût dit celles d’un squelette. Marie se trouvait seule avec son enfant; le père Brontin travaillait à la forge voisine pour y gagner le pain de la journée. Quand la pauvre femme vit entrer Joseph, un sourire d’ange anima ses lèvres pâlies.

mahie bbontin

— Te voilà, dit-elle d’une voix faible et douce , j’avais un pressentiment que tu allais venir.

L’ouvrier la regardait avec angoisse : ce spectacle le navrait. Pour la première fois il comprit quelle était l’étendue du mal. Aussi à peine eut-il la force d’embrasser sa femme et de lui dire :

— Marie, je t’ai laissée bien longtemps seule, n’estce pas?

— Tu reviens, Joseph, cela suffit : oublions le reste. Mon père m’a soignée; si tu savais comme il est bon !

Chaque mot était un coup de poignard pour l’ouvrier : cette douceur l’accablait, il eût mieux aimé des reproches. Pour contenir ses larmes prêtes à s’échapper, il prit son jeune enfant et l’accabla de caresses. Marie le suivait de l’œil et semblait jouir de cette scène comme d’un dernier bonheur. Enfin, se recueillant dans un suprême effort, elle ajouta :

— Assieds-toi, Joseph, là, près de moi, avec l’enfant sur tes genoux. -J’ai quelque chose à te dire.

Dominé par l’accent de cette voix, l’ouvrier obéit. Marie éleva péniblement le bras jusqu’à son épaule, et, le rapprochant de son cœur, elle lui dit :

— Mon ami, je vais bientôt le quitter; il faut que j’emploie le temps et la force qui me restent.

— Quelle idée, Marie!

— Joseph, je connais mon état; je suis prêle; la mort n’a rien qui m’effraie. A quoi servent les illusions?

— Tu es si jeune, Marie ; la jeunesse a tant de ressources !

— Jeune, mon ami, l’est-on jamais quand on est malheureux? J’ai souffert comme si j’avais vécu un siècle.

— Pauvre ange !

— C’est le sort, Joseph. Dieul’a voulu ainsi; il faut s'y soumettre. J’irai prier là-haut pour toi et pour mon enfant.

Tout cela était dit avec un son de voix si pénétrant, qu’il était impossible de n’en pas être attendri. L’ouvrier n’y résista plus et répandit des larmes; l’enfant,

que cette scène avait rendu attentif, se mit aussi à pleurer, et la pauvre mère eut besoin de toute sa force pour résister à tant d’émotions.

— Joseph, mon ami, voyons, dit-elle, parlons raison ; j’ai encore une prière à te faire. C’est sérieux, entends-tu ?

— Parle, Marie.

— Promets-moi d’avance que tu ne me refuseras pas. Il s’agit du dernier vœu d’une mourante. Me le promets-tu ?

— Quoi que tu demandes, Marie, je te le promets.

— Quel bonheur t s’écria -t-elle en cherchant à l’entourer de ses deux bras amaigris ; je m’en irai donc heureuse 1 Que tu es bon, mon Joseph !

— Mais, pauvre chère âme, répondit l’ouvrier, estce que je t’ai jamais rien refusé? Pourquoi donc douter de moi ?

— C’est vrai, mon ami, c’est moi qui ait tort; j’ai eu trop de réserve avec toi : j’aurais dû parler plus tôt. Eh

bien ! écoute. Promets-moi de renoncer à la politique.

Joseph Simard ne s’attendait pas à cette demande; c’était le coup le plus direct et le plus rude qu’il pût recevoir. On le frappait dans ses illusions. Cependant, en face de ce lit de mort, il n’osa pas retirer sa parole et se contenta de répondre :

— Renoncer à la politique, mais pourquoi cela, Marie?

— La politique, mon ami, n’est pas bonne pour des gens comme nous. Les grands seuls en profitent, les petits s’y brisent. Si le deuil est entré dans notre maison, c’est à cause de la politique. N’étions-nous pas heureux? dis-le-moi. Vois où nous en sommes.

— Cela a tenu à bien peu de chose, Marie, dit l’ouvrier en s’exaltant.

— C’est bon, c’est bon, monsieur le conspirateur, répondit-elle d’une voix caressante, on vous reconnaît bien là. Toujours des illusions. Joseph, renonces-y, je t’en conjure. Moi j’étais ta femme; une

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femme prend son bonheur où est celui de son mari. J’ai souffert, parce que tu as souffert, c’était mon devoir. Mais notre enfant, mon ami, cet ange que je te laisse, veux-tu donc qu’il manque de tout, si tu vas en prison ? Mon ami, ajouta-t-elle d’une voix plus élevée et plus solennelle, jure-moi de renoncer à la politique.

En même temps Marie fixait sur l’ouvrier des regards éperdus et suppliants ; il fut vaincu et dit d’une voix ferme :

— Marie, je te le jure.

— Merci, mon Joseph, je meurs contente.

La force qui l’avait soutenue, parut s’éteindre tout à coup. Elle laissa retomber ses deux bras, et peu à peu se renversa sur les coussins. La respiration, libre jusqu’alors, devint embarrassée, et un

hoquet convulsif se fit entendre. Le père Brontin entrait dans ce moment, après l’heure de son travail. Il aida son gendre dans les derniers soins à donner à

la mourante. Tout fut inutile; après une demi-heure d’agonie, Marie alla rejoindre la famille des anges, d’où ellç était venue. Joseph demeura pendant quelques minutes plongé dans un abattement profond, puis comme si une pensée soudaine l’eût éclairé :

— C’est pourtant Griselqui me l’a tuée! s’écria-t-il. Infâme, je te rejoindrai, fût-ce au bout du monde.

— Joseph, répondit le père Brontin d’une voix grave, n’accuse personne : ce n’est pas Grisel qui a fait tout le mal.

Le vieux serrurier ne résista pas au coup qui l’avait frappé; quelques mois après il allait rejoindre sa fille dans le champ du repos.

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