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LE BRAS D’UN PÈRE

Le père Brontin avait pris une résolution décisive. La vie de sa fille était pour ainsi dire suspendue à

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l’issue de ce fatal procès, et Grisel pouvait, en perdant Joseph, frapper Marie du même coup. Habitué à voir son enfant tous les jours, le vieux serrurier n’avait pas remarqué d’abord l’état de dépérissement vers lequel marchait celte pauvre victime. La crise survenue en pleine audience l'éclaira; sa tendresse en prit l’alarme. En examinant mieux sa fille, il vit s’allumer sur ses joues ces couleurs âcres qui trahissent la présence de la fièvre, et que l’on prend si aisément pour des indices de santé. Le père Brontin n’était ni un physionomiste ni un docteur, mais l’amour a tant de prévoyance! Il comprit qu’il, fallait sauver son gendre sous peine de se préparer un deuil éternel.

Venu à Vendôme aux frais du gouvernement, Grisel s’était logé dans la plus belle hôtellerie de la ville, et y menait une vie presque seigneuriale. Il occupait, avec sa concubine, le premier étage de la maison, affectait un grand luxe et se livrait aux raffi-

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nements de la bonne chère. Rien n’était assez bon, assez délicat pour lui. Comme les hommes mal élevés, il fatiguait par ses exigences les gens de service, battait sa maîtresse à tout propos, s’enivrait jusqu’à l'hébétement. Peut-être cherchait-il dans ces tristes habitudes une diversion à ses remords. Le stigmate du délateur faisait de lui un objet de répugnance universelle ; on le fuyait, on évitait sa présence. Vainement avait-il voulu se rapprocher des hommes qui, par conviction ou par devoir, appuyaient le régime dictatorial; personne ne s’exposait volontiers à son contact. On se servait de lui en le méprisant; on payait largement sa honte, mais on le tenait à l’écart. Euphémie seule lui restait comme distraction et comme compagnie.

Lorsqu’à la suite de l’incident qui avait troublé l’audience l’officier eut regagné son hôtel, il songea à clore dignement sa journée, et se fit servir un repas plus copieux et plus recherché que d’habitude. Il

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célébrait ainsi sa première campagne judiciaire. Le gibier, le poisson, la venaison figuraient sur sa table; des vins choisis arrosèrent le dîner, et, au dessert, le champagne coula.

— Phémie, disait-il à sa complice, comme lui en proie aux ravages de l’Aï, n’est-ce pas, Phémie, que j’ai été sublime ! Comme je les ai itulés, aplatis, ces Égaux ! parole d’honneur, il y avait de quoi rire.

— Pour ça, c’est sûr et certain, mon chat. Le bourreau et toi vous faites proprement la besogne. Quand vous y passez, il n’y a plus à y revenir. Vrai ! je ne te

connaissais pas ce petit talent. Tu exécutes le discours que c’est un charme, mon bichon.

— As-tu remarqué la mine de Babeuf, Çhémie?

— Pauvre cher homme; tu lui as fait du tort. Tu as parlé trois heures de suite : autant de moins pour lui.

— Et le marquis donc? et Darthé, et Germain, et cet Italien qui a un si drôle de baragouin ? Uh verre de liquide à leur santé, Phémie !

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— Ça n’est pas de refus, Georges! Et fais mousser! J’adore la mousse. Un soir, après le Jugement de Pâris, le grand Vestris m’en versa du champagne. Dieu ! quel être enchanteur!

— Encore le Jugement de Pdris ! Tu veux donc que ça se gâte, Phémie ?

— C’est plus tort que moi, mon chat. Dame ! un Vestris; on peut l’avouer. Et quel connaisseur ! Il n*y avait pas à tricher avec lui.

— As-tu bientôt ûni, péronnelle? Il s’agit des Égaux et non de l’Opéra. Modère tes propos, ou tu recevras une danse qui vaudra bien celle du grand Vestris.

— Possible, mon chat, mais ce n’en était pas moins un mortel délirant. Eh bien, je l’ai retourné à première vue. Tu ne m’ôteras pas cet honneur.

— Encore !

— Suffit, je me tais; je sais jouir intérieurement de mes triomphes. Ça te tanne; soit, n’en parlons plus :

c’est fini, mon chat. N'empêche que c’était un gaillard joliment bâti !

Le couple en était encore aux premières fumées de l’ivresse ; mais les bouteilles se succédaient et les têtes commençaient à s’alourdir. Grisel avait le vin taciturne : Euphémie au contraire l’avait très-babillard. Elle cherchait à alimenter la conversation et n’obtenait souvent pour toute réponse que ce grognement sourd à l’usage des ivrognes. L’œil de Grisel clignotait déjà et prenait une expression hagarde ; la bouche s’empâtait, le geste indiquait cette prostration qu’engendrent les excès de boisson. Euphémie ne savait plus comment réveiller cette nature affaissée, quand le nom de Joseph Simard arriva sur ses lèvres.

— Joseph Simard ! s’écria Grisel, se redressant tout à coup. Simard ! en voilà un que j’habillerai demain. Il aura le vêtement complet; je m’en charge.

Euphémie n’aimait pas les Égaux et n’avait jamais pris parti pour aucun d’eux, si ce n’est pour Joseph.

Elle Vintéressait au jeune ouvrier, et plus d’une fois

elle avait payé de sa personne pour le défendre contre son délateur. Comme toutes les créatures de celte trempe, elle s’était peu à peu attachée à cette cause en raison môme de ce qu’elle avait eu à endurer en la soutenant. Aussi engagea-t-elle résolûment le combat.

— Tu es donc toujours un monstre, Georges, que ^tu veux perdreun honnête garçon, un pauvre diable d’ouvrier?

— Monstre ou non, il y passera, Phémie. Quand *on a des épouses vertueuses, on le paye. C’est bien le moins.

— Comment; mais rien ne le touche! Tu as un caillou en place de cœur. Pauvre petite mère ! comme elle a souffert à toutes ces audiences ! Elle était sur l’arbre de la croix !

— Ah bien! elle en aura d’autres. Ça lui apprendra à faire la bégueule.

— Voyons, Georges, un peu de pitié; aie au moins

un bon mouvement. Je ne suis qu’une traînée, mais

j’ai des retours, vois-tu. Fais-le pour moi, mon chat ; je te revaudrai ça ; laisse cet ouvrier tranquille. Au

fond, que t’a-t-il fait? Rien. Eh bienl sauve-Ie.

Les bonnes actions comptent double là-haut. Al-

Ions, voyons, soyez aimable pour votre Phémie, monsieur. ,

En même temps elle s’était levée et s’approchait de lui pour user vis-à-vis de son sultan de tous les genres de séduction. Grisel s’était de nouveau assoupi, et loin de se montrer flatté des avances de sa maîtresse, il la repoussa d’une manière brutale.

— Allons, voyons, laisse-moi, ajouta-t-il, tu vois

bien que tu m’ennuies. Je n’ai pas le coeur aux bêtises. Un peu de paix, et va te coucher.

C’était là le seul affront auquel cette malheureuse créature fût encore sensible. Aussi se releva-t-elle animée d’une véritable colère et montrant le poing à son maître:

— Tu n’es qu’un lâche et un scélérat ! s’écria-t-elle. Tu n’as de courage que contre les femmes !

— Ah ! très-bien ! répliqua l’officier en sortant tout à coup de sa léthargie, je comprends; le temps est à l’orage. Il faut que nous passions à la danse qui

n’est pas celle du citoyen Vestris.

— Misérable, continua la courtisane qui affrontait cette fois la tempête sans s’émouvoir; c’est toujours là ton cheval de bataille. C’est bon, quelque jour je me vengerai. Je te ferai avaler de l’arsenic comme à un vieux rat. Va ton chemin.

— De l’arsenic, pristi 1 Ça se gâte plus que jamais.

En avant le grand remède.

Il se leva en chancelant et chercha à saisir sa victime ; mais celle-ci avait conservé plus de sang-froid que lui et se dérobait à sa poursuite. Celle scène dura quelques instants, et, pour la terminer, Euphêmie gagna la porte qui était restée entr’ouverte et

s’échappa de l’appartement. Grisel voulut courir sur

ses traces, mais au moment où il atteignait l’escalier, il se sentit retenu par deux mains puissantes qui le ramenèrent avec une force irrésistible dans la chambre qu’il venait de quitter. Chacun de ses bras était enchaîné comme dans un étau et, à chaque mouvement qu’il faisait, il sentait une pression qui lui broyait les membres. L’obscurité du palier ne lui permit pas d’abord de reconnaître à qui appartenaient ces deux vigoureux instruments, mais quand il eut gagné à reculons la pièce éclairée, il vit qu’il avait affaire au père Brontin.

— Tiens, c’est encore toi, vieux Cyclope ; lâchemoi donc ; tu me détériores.

— Pas encore, répliqua le serrurier en poussant la porte avec son pied, j’ai à causer un brin avec

toi.

— Mais, saprebleu ! c’est que tu me démolis avec tes pinces ! Nom de nom, quels outils !

— Fais pas attention 1 C’est le petit jeu. Tout à

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l’heure, nous visserons ça un peu plus serré. Écoulemoi, citoyen Grisel.

— Du tout, je vais crier au secours si tu ne me lâches pas : c’est un guet-apens abominable !

— Alors, mon officier, tu m’obligeras à t’assommer d’un coup de poing, là, sur place, comme un bœuf. Voyons, soyons raisonnable, ou je fais jouer le grand ressort.

— Aie ! aie ! Cyclope, pas de mauvaise plaisanterie, tu me piles les os. Lâche-moi, que diable !

— Quand je me serai expliqué, citoyen Grisel, pas plus tôt.

Il n’est rien qui se fasse obéir plus promptement que la force musculaire. Grisel comprit qu’il était à la discrétion de l’athlète et que toute résistance pourrait compromettre l’intégrité de ses membres ; il se résigna donc par prudence et dit avec une soumission apparente :

— Eh bien ! qu’y a-t-il pour ton service, vieux ?

Tu sais bien que les anciens peuvent compter sur moi !

— II y a, mon officier, que tu es un infâme. De-

puis le commencement de ce procès tu t’acharnes après ma famille. La femme te résiste, et c’est le mari qui en porte la peine ; tu te parjures alln de te venger, et tu crois que le père Brontin laissera passer tout cela sans dire mot !

— Nom de nom! ne serre pas tant, citoyen ; tu abuses de ta poigne.

— Nous ne sommes pas au bout, Grisel. Le passé est passé, n’en parlons plus. J’ai eu tort de ne pas m’en mêler plus tôt, voilà ce que je regrette. J’aurais mieux fait de l’achever quand je te suipris dans la maison et de te tuer comme un chien. C’était autant de bâclé; il n’y aurait plus à y revenir. Malheureusement, on ne s’avise pas de tout.

— Merci du regret; il est flatteur.

— Je croyais la leçon suffisante : c’était mal te ju-

îe*

ger. Avec des êtres comme toi, quand on veut qu’il n’y ait plus de poison, on doit se délivrer de la bête.

Tu étais trop enragé pour gpérir, il fallait t’abattre ;

je ne l’ai pas fait. C’est un tort, crédié !

— Attention, Cyclope, tu me fracasses le poignet !

— Enfin c’est comme ça ; passons à autre chose. Comment penses-tu le prendre à l’audience de demain, au vis-à-vis de mon gendre? Voyons, parle!

— Mais, père Bronlin, il me semble que tu n’es pas le jury pour que je te réponde !

— Jury, ou non, parle; c’est sérieux, vois-tu, ajouta le vieil ouvrier d’urt air solennel.

— Sans doute, c’est sérieux, répliqua Grisel intimidé malgré lui; mais tu comprends bien, père Brontin, que je ne puis pas déposer à l’audience autrement que dans l’instruction. A quoi cela ressemblerait-il?

— C’est ton dernier mot, Grisel? Tâche d’y réfléchir, ça peut nous mener loin.

— Sapristi ! ne serre donc pas tant ! quels gueux d’étaux ! Parole d’honneur, tu m’endommages.

— Eh bien I alors, explique-toi vite.

— Que veux-tu que je le dise ? père Brontin : l’affaire aura son cours. Je ne peux pas déposer aujourd’hui noir, demain blanc. J’ai un rôle dans le procès, il faut que je le soutienne. Si je me rétracte pour un, je suis coulé.

— Ah I c’est comme ça, s’écria le père Bronlin en secouant son interlocuteur et faisant craquer ses membres entre ses doigts. Ah ! c’est comme ça , ajouta-t-il sans tenir compte des jurons et des cris désespérés du patient. Eh bien ! écoule. Tu vois devant toi un homme qui est décidé à tout, qui ira aux galères, à l’échafaud, pour te donner une leçon. Souviens-toi bien, Grisel, de ce que je vais te dire : Si Joseph Simard est condamné, le jour même de la condamnation , je t’assomme. Oui , je t’assomme , poursuivit-il en élevant la voix, foi de père Brontin !

Maintenant, conduis-toi comme tu l’entendras, je ne t’aurai pas pris en traître.

En même temps il fit pirouetter l’officier sur luimême et lui secoua les bras à les désarticuler. C’était une manière familière de prendre congé et de terminer l’entrevue. Cependant, avant de quitter la chambre, le serrurier se tourna encore du côté du militaire et ‘ajouta :

— A demain, Grisel, je serai à l’audience.

Le soudard demeura un moment comme anéanti par cette scène. Ses membres brisés attestaient la puissance musculaire de l’homme qui le plaçait sous le coup d’une rétractation ou d’un châtiment. Il n’y avait pas à se faire illusion, le père Brontin ne s’était pas avancé ainsi pour reculer. Comme tous les fanfarons d’honneur, Grisel se comportait bravement dans une rencontre; sa supériorité dans le tir et dans l’escrime le rassurait et lui donnait de la confiance. Mais ici ces avantages étaient nuis, et la nature avait si

richement doté son antagoniste, que l’issue d’un pugilat ne pouvait être douteuse. Grisel avait toujours professé un grand respect pour les athlètes, et la manière dont le père Brontin s'était expliqué laissa de profondes traces dans son esprit. Euphémie, qui venait de rentrer, éprouva les premiers effets de cette disposition*: le brutal se vengea sur elle de l’assaut qu’il avait essuyé.

Quand Grisel parut le surlendemain à l’audience, il avait rabattu quelque chose de son aplomb. Le président le pressa un peu vivement au sujet de Joseph Simard, sur lequel l’instruction faisait peser d’assez lourdes charges. Or, jusque-là, aucun témoin n’avait parlé de l’ouvrier, et les prévenus, dans leurs interrogatoires, s’étaient fait un devoir de rétablir les choses sous leur véritable jour. Les réponses de Grisel étaient donc décisives quant à cet accusé. Comme il l’avait dit la veille, le père Brontin était là, près de Marie, pâle et mourante. Le regard du vieil ouvrier

n’exprimait pas le défi, mais une résolution calme qui en imposait encore plus; il y avait dans son attitude de la tristesse et une certaine solennité ; il soutenait sa fille qui n’avait pu trouver de siège, et laissait de temps en temps tomber sa tête sur la poitrine de son père, Grisel comprit quelles passions se cachaient sous cette apparence calme, et que le dévouement de cet homme pour son enfant irait au besoin jusqu’à la venger au prix de sa tête. Cette pensée le rendit circonspect; il éluda avec habileté tout ce qui pouvait compromettre sérieusement Simard, et? sans se rétracter, il parvint à rendre sa situation meilleure. Mais, comme s’il eût voulu faire expier à d’autres la violence qu’on lui faisait, il se montra impitoyable pour les chefs du complot, et revint avec acharnement sur les moindres circonstances de l’accusation. Un nouvel orage éclata alors parmi les prévenus, et il fallut faire .retirer l’officier en butte à des apostrophes violentes. Il obtint de ne plus pa-

rattre aux débats, et, le soir môme, il se remit en route pour Paris avec sa concubine.

Le procès se prolongea encore pendant six semaines au milieu d’interminables plaidoiries. Darthé conservait son calme habituel, Babeuf continuait à offrir sa tôle dans une suite de péroraisons. Chaque jour il parlait et prodiguait les images. « Génie de la » liberté, disait-il, que de grâces j’ai à le rendre- de

* m’avoir mis dans une situation où je suis plus libre » que les autres hommes, par cela môme que je suis » chargé de fers. Qu’elle est belle ma place! Qu’elle » est belle ma cause! » D’autres fois revenaient, sous une nouvelle forme , la pensée du sacrifice et un appel à la postérité. « Cependant, s’écriait-il, si notre » mort est résolue, si la cloche fatale a sonné pour » moi, il y a longtemps que je suis résigné. Con- » stamment victime dans cette révolution, je suis fa-

* miliarisé avec les supplices. La roche Turpéienne est » toujours présente à mes yeux, et Grâcchus Babeuf

» est trop heureux de mourir pour son pays. Eh » bien ! tout considéré, que manque-t-il à ma conso-

* lation? Puis-je attendre de finir ma carrière dans

* un plus beau moment de gloire? Nous vîmes la » vérité jaillir de tous les pinceaux pour buriner, dès » notre vivant, les faits qui nous honorent et feront

* éternellement la honte de nos persécuteurs. »

Les plaidoiries terminées, l’accusateur public prit ses conclusions; il appelait sur trente prévenus et entre autres sur Simard la peine capitale. Marie ne put pas supporter jusqu’au bout les émotions de l’audience; die y , succombait, il fallut l’emmener. Pendant les deux jours cm Je* jurés délibérèrent, soit sur les questions incidentes, soit sur la question principale, une fièvre ardente la retint dans son lit.

Enfin, dans la nuit du .6 au 7 prairial an V ($7 mai 17%) le yerdiet fut rendu. L’aspect de la salle avait quelque chose de sombre et de sévère ; les tambours battaient, l'artillerie roulait dans les rues,

et un corps de troupes imposant gardait les avenues de la maison de justice. Quand les prévenus furent tous placés sur leurs bancs et qu’un silence profond se fut établi dans l’assemblée, le jury entra. On lui avait posé deux questions : l’une sur le fait du complot; l’autre au sujet de provocations verbales ou écrites au rétablissement de la constitution de 93. Ce dernier grief, d’après une loi récente, emportait également la peine de mort. Sur seize jurés, quatre voix eussent suffi pour l’acquittement; il n’y en eut que trois : mais treize voix déclarèrent les accusés non coupables sur le premier chef; treize voix reconnurent neuf d’entre eux coupables sur le second chef. C’étaient Babeuf, Darthé, Buonarotti, Germain, Cazin, Blondeau, Macoy, Menessier et Bouin; deux étaient contumaces, les sept autres présents. La cour rendit sur-le-champ un arrêt qui condamnait Babeuf et Darthé à la peine de mort, et leurs complices à la déportation. Joseph Simard était acquitté.

A peine le président avait-il prononcé la sentence, qu’un tumulte violent éclata sur le banc des prévenus. Darthé et Babeuf venaient de se frapper; on les vit s’affaisser sur eux-mêmes et tomber ensanglantés. Cependant ni l’un ni l’autre ne succom-

bèrent; on les ramena en prison, où ils attendirent, le fer dans la plaie et au milieu de vives douleurs, l'heure du supplice. Babeuf mourut en recommandant sa famille à la foule assemblée. La fatalité qui s’attachait au nom du Gracque n’épargna pas ses enfants. Deux d’entre eux furent enlevés dans les tourmentes de 1814 et 1815 : l’un disparut sans qu’on ait pu savoir ce qu’il devint; l’autre se précipita du haut de la colonne Vendôme, lors de la seconde entrée des alliés.

Le jour où l’arrêt fut rendu, Marie était en proie à un délire du plus mauvais caractère. Des rêves affreux l’obsédaient, des paroles incohérentes s’échappaient de sa bouche. La pensée de l’échafaud sem-

blait la dominer, et, frappée de terreur, l’œil hagard, les traits bouleversés, elle s’élançait de temps en temps hors de son lit, en criant : Arrêtez ! arrêtez 1 Le père Brontin, redoutant quelque accident fâcheux, n’avait pas quitté sa fille. Cependant le roulement des tambours, les bruits de la rue, le déploiement des troupes, lui indiquaient que le moment décisif était proche, et que le sort de son gendre allait être fixé. Que faire? Marie ne se calmait pas, et la moindre imprudence pouvait lui être fatale. D’un autre côté, que devenait Joseph? Enfin, cédant à son impatience, le vieux serrurier allait s’éloigner pendant quelques instants, lorsque la porte s’ouvrit et donna passage à un homme. C’était son gendre; il était acquitté, il était libre! Malgré le mal qui la terrassait, la pauvre femme le reconnut, et, d’un bond, se précipita vers lui. On eut beau vouloir l’arracher des bras de Joseph, elle l’étreignait avec une force fébrile.

— Laissez-moi, laissez-moi, disait-elle; on veut me le prendre pour le guillotiner.

Enfin l’abattement succéda à cette crise ; elle s’endormit d’un sommeil plus calme, en tenant la main de Joseph dans les siennes. Au réveil, l’œil était naturel, le pouls régulier, la respiration tranquille. Elle se tourna vers son mari, et l’enlaçant de ses

bras :

— Te voilà donc, enfin ! dit-elle. Rassure-toi, je vais mieux. Tu es sauvé, n’est-ce pas? Eh bien! moi aussi.

— Ne babillons pas trop, fillette; le médecin le défend, dit le serrurier en rajustant les couvertures du lit.

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