Marie!
J*ai mal agi, mais je croyais qu'oa pouvait épouser une femme sans vendre son âme, comme on noue un paisible lien d'amitié. Je n'avais pas songé un instant à Tamour, et je décoavre, à ma grande consternation, que ma femme m'aime. C'est à en devenir fou I Norai m'aimerl Si j'avais su cela, je ne l'aurais jamais épousée I Je suis donc un menteur et un parjure I Je me hais, je me mépri^.e, je Youdrais. me tuer i Elle m'aime, grand Dieul £lle s'était éprise de mes œuvres musicales^ avant de m'a«
3 liABIÊ I
voir jamais tu, et & présent, ses grands yeux
semblent me réclamer mon amour, cet aoiour qui n*exi8te pas, qui n'existera jamais I Ma mère est tout heureuse d'avoir enûn mis son fils en cage. Si elle savait ce qu'elle a fait ! • Jusqu'à la musique, tout est mort en moi l
13 mars.
Je passe ma luae de miel dans un vrai petit paradis. Le maliieur veut que ce ne soit ni ma première lune de miel ni mon premier paradis. Nora persiste à s'attachera mes pas, à s'asseoir avec moi sur ces gazons semés de violettes, à m'accompagner en barque. Jamais je ne puis être seul !
Elle parle sans cesse et ses yeux m'interro^
geut pour s'assurer que j'écoute. Je finirai par me tuer. Chaque baiser brûle mes lèvres ; mon cœur se dessèche à chaque parole. De ma vie, je n'ai ainsi menti 5 car s'il m'est arrivé autrefois d'aimer, puis d'oubUer, sur le moment, j'étais sincère et ne croyais pas mon amour
uJOOÂl 8
chose périssable; je ne mentais donc pas. Main»'
tenant, je mens sans cesse.
A la première grande marée, j'irai me baigner et je ne reviendrai pas.
La mer n'a pas voulu de moi« Me voici
eiicore^I Comment ai-je été sauvé ? Quelque hasard m'a ramené à terre. Nora m'accable de tendresses, depuis qu'elle a failli me perdre. Elle était si épouvantée, pauvre petite ! en me voyant emporté au milieu de ces vagues furieuses. J'ai entendu son cri, à travers le bruit du vent et des flots } je l'ai vue tendre les bras vers moi. Chose terrible i Je vis encore I Sa volonté me force à vivre l.Depuis que j'ai découvert cela, j'en deviendrai fou. Elle ne me lais-» serapas mourir. Son amour lui donne tout pour voir sur moi ; je le sens ot ne puis m en défendre. Je subis la magie de ses yeux« EUe ne me demande jamais. — « M aimes-tu ? » Sans quoi
je répondiuis brataiemeat : — Noai — Pourquoi ne m'interroge-t-elle pas ?
Elle n'est même pas jalouse, dans sa persuasion d'être mon dernier amour, et elle veut toujours se le faire redire. Parfois, il semble que, pour expier son bonheur, elle cherche à s'infliger à elle-même de petites blessures ; elle me demande des histoires de mon passé.
Au début, j'hésitais, je ne racontais qu'avec de prudentes réticences. Maintenant, jedeviens impitoyable ; je la blesse tant que je puis et comme je puis, pour me venger, diiait-ou, de ce qu'elle me tient en sa puissance* Elle ne se révolte pas, ne boude pas, subit ma flagellation morale avec une tranquillité parfaite et un sourire victorieux, car elle me tient enchaîné. Si seulement elle pouvait douter de moi, ce serait un soulagement ! Mais non ! Je suis sa chose. Elle m'appelle: ce Mon maître ji, me baise la main, n'a point de volonté en apparence, et derrière tout cela, se dresse une volonté de fer qui m'asservit à tel point que je me débats à ses pieds. Si seulement nous étions de retour che2 moi, je pourrais m'enfermer dans mon cabinet de
Uigiiized by Goo^^
travail et échapper & sa domination. Là, jo
pourrais me tuer; je m'étendrais sur le divan» j'y rêverais encore une lois tous les rêves de ma
vie, et puis une balle me traverserait le cer*
veau, et me plongerait dans la nuit, avant q^ue
la torture ne recommence.
J'ai parlé aujourd'hui de départ. £lle s'est serrée contre moi et m'a dit : — « Comme tu voudras, mais j'ai peur I Je te perdrai un peu, quana nous serons dans ta famille. Ici, tu es à
moi toute seule 1 La mer n'a pu te ravir à moi ;
je ne la crains pas. Mais Tinfluence de ton
pays natal est plus puissante que moi. Restons
encore quelques jours.
Naturellement, nous sommes restés.
— ce Ne veux-tu plus rien composer 7 m*a-t«
elle demandé. Voici un crayon» du papier ; j'ai
fait venir un piano, pour que tu puisses me
chanter immédiatement tes œuvres nouvelles.
J'ai senti en ce momeut-Ià qi^'glie avait aus^I
s VARIÉ I
t|ié en moi ilQspiraUou. Slla croit qa'on com*« pose & yolontél La mélodie doit d'elle-même ^bant^r ea aous ^ elle oa chante paei il n'y a j-jçu i iaii'a. J'éclatai de rire, *^ € Je n'ai plua besoin de ta mnsiqne.
— € Mais moi, j'ea ai besoin» ou j'ignorerai bI tu es heureux.
— c Folle I qnand j'ai composé mes mélodies»
j'étais triste, triste à mourir.
— < Tn avais Fair fort triste anjonrd*hni, de dijL beujres h midi ; j'ai cru que tu composas. T'aurais-je contrarié ou oUeubé ?
firand Dieu i Elle a regardé la pendule pour constater la durée de ma mauvaise humeur t AiitiBi quand d'autres femmes pleureraient ou tempêteraient, elle Tiendra m'apporter un crayon, du papier, et me dira ; « Compose!
J'en rirais tout haut. Elle ne pouvait mieux faire pour étouûer et anéantir en moi la faculté créatrice. Elle a violé mon dernier refuge. Nulle partie ne puis plus être seul, même avec ma plume. Hier, elle a feuilleté mes cahiers ; elle a voulu y chercher en détail rhistoire de mon âme. Je lui ai débité
UÂBIÈ l 7
mille folies ; elle attachait ses grands yeux sur moi.
— c Pourquoi ne pas me dire la vérité ? Je la
supporterai très bien. As-tu peur que je n'aime plus ta musique ?
« Je ne sais plas à quoi je pensais en écri* vaut ces mélodies. Elles me venaient toutes seules, comme aux oiseaux.
Elle me regardait, curieuse.
— « Elles vers, vienuent-iis aussi tout seuls?
— « Naturellement*
— « Je n'ai jamais pu trouver une rime.
Elle va commencer à me disséquer vivant l
Toutes ses interprétations de mes paroles sont
tellement littérales ! Elle prétend étudier et analyser l'inspiration ; c'est comme si on vou-*
lait comprendre le vent qui souffle, le flux et le
reflux*
— « Pourquoi? > Tous ceux qui sont incapables de réprouver demandent sang cesse: — Pourquoi ?
MARIÉ t
SO mars.
Le temps devient toi^oura plus beau. Notre
maison est ensevelie sous les roses et tout embaumée. Cette nnit, je me suis relevé sans bruit» j*ai été me jeter dans l'herbe : une de mes nuits de Sorrente m'est revenue en mémoire, et mes larmes ont coulé. Comme elle était belle, Lavinia^ ma déesse superbe, mou étoile !
Pourrais-je me rassasier de la décrire, ou en parler assez pour satisfaire mou cœur 1 Dans quelles couleurs tremper mon pinceau pour Té* voguer avec son éclat et sa flamme ? Née dans le sud de la France, elle avait du sang arabe, des cheveux splendides d'un bleu noir, des lé* vres de corail, des dents merveilleuses, un nez classique, aux narines transparentes, de grands yeux sombres, un teint de pêche dorée Qu'est-ce que la description auprès de la réalité ? Je voudrais eâ'acer les mots écrits, dé* chirer la feuille. Il me semble que je la vois
MABIË ! 9
venir au-devaat de moi, avec sa souple élégance et sa dignité calme, que j'entends* le son de sa voix grave et tendre, que je murmure sans cesse comme autrefois 1 <i Lavinia ! >>
Ma mère s'est opposée à ce que je la prisse pour femme, ma belle méridionale. Avec elle, je n'aurais jamais été aussi malheureux que je le suis aujourd'hui. Je l'aurais emmenée et enfermée dans mon château; je n'aurais pas laissé un homme approcher d'elle ; je l'aurais torturée 'è, mort, à force de jalousie et de défiance, mais elle eût été mienne, je l'aurais protégée contre la honte et la misère, je Taurais aimée à en mourir...
2i mars.
— c Viens, Ev^ald ! allons jusqu^à Shenklin voir la cascade. »
Gomme une brise d'est, la voix de ma jeune femme a soufflé sur la flamme de mon cœur.
J'ai brusquement caché ces pages. Mais ses regards pénétrants les avaient déjà aperçues,
10 * UAmtl
&a physionomie « pris quelque chose d'iiiqui.
— € Tu écris donc? Pourquoi ne rien me montrer. »
— « Je ue puis jamais rien montrer d'inachevé; c*est comme si on m'ccoi chait vif.
~ < Moi qui m'étais réjouie de partager tes travaux, de te servir de secrétaire 1
— € Je suis aussi timide qu'une pensionnaire, aussi nerveux qu'un violoniste, s'il s'agit de mes œuvres.
< Je t'en désliabitaerai. Tu n'avais jusqu'ici per^nne à qui tu pusses donner ta confiance.
tremblais de colère et d'impatience ; je dis très doucement : c Oui» cliérie » — et je pris mon cliapeau.
C'est iont & fait cliarmant de lui entendre dire — « Ewald — avec son accent anglais, mais cela m'irrite. J'évoque l'accent mélodieux et tendre dont Lavinia disait, m'enivrant de son regard, — <l Jaunino ! — car elle né pouvait prononcer mon nom.
Ali i! Lavinia, t'ai-je assez follement aimée I Jamaiis ta n'aurais été coupable, si j'étais resté
MABIÉl 11
près de toi ! Toa sang était si noble, mais si tu* multii^ax, 80U8 ee calme apparent, cette barmo* nie tons les gestes, ces paupières lentement soulevées à l'ombre de tes orgueilleux sourcils.
Je wem toat iMonter avec calme, comme s'il s'agissait d'un autre, au lieu de fouiller à deux mains dans ma vieille blessure.
Lavinia était une orpiieiiue, élevée dans an cloître d'Italie. Cette édacation aurait pu lui faire un mal infini» ai une fomme rare ne s'était trouvée à la tète du couvent. Cette fomuio mériterait toat un livre. Je ne ferai qu'indiquer ici ce que Lavinia m'a x^aconté.
Encore jeune, elle cachait, sous le voile, des cheveux blancs de neige, car, en une nuit et uu jour, elle avait vu mourir dans une épidémie, son mari, son père et ses cinq enfants. Chose plus affreuse, elle restait torturée du repentir de ne les avoir pas assez aimés, son cœur ayant été quelque temps entraîné d'un autre côté. £lle crut ne pouvoir que dans le cloître écarter d'elle ses intolérables souffrances et expier ses torts.
Cette femme était faite pour comprendre une
12 H ARIÊ !
nature telle que Lavinia. La jeuue fille voulut prendre le voile, mais l'abbesse pénétra cet enthousiasme de jeunesse qui cachait de tout autres orages, et elle s y opposa avec une gra* yité douce. Elle savait, peut-6tre par elle-même, combien il est difficile de renoncer à la vie et à soi-même. Elle avait traversé toutes les tourmentes sans s'y briser, toutes les morts» sans que son cœur en fût pétrifié : aussi connaissaitelle merveilleusement les ftmes humaines.
La jeune fille, avec des larmes brûlantes»
s'arracha de ses bras pour suivre à Sorrente sa sœur et son beau-frère. J'y avais accompagné ma mère et ma sœur malade ; c*est là que je la connus. Dès la première rencontre, je subis son empire y il n'en fut point ainsi de ma mère.
Un soir embaumé» au coucher du soleil, Lavinia apparut près de nous sur le balcon ; elle regarda la mer, et ses yeux semblèrent absorber les derniers rayons. Sa beauté me saisit le cœur ; j'aurais voulu me précipiter vers elle» et je n'osais respirer, de peur qu'elle ne fit un mouvement* Ma sœur toussa» elle
tourna son regard vers nous, avec une expression de sympathie, qui la rendit encore plus belle. Après, ma sœur parla de Télégance de sa toilette. J'ignore comment elle était vêtue ; je sais seulement la puissance qui émanait d'elle ; je sens encore le chaud regard de ces grands yeux en amande. Je dus la contempler très ûxement, car elle rougit soudain et disparut du balcon.
Nous ne pouvions tarder à faire connaissance.
Sa sœur était petite^ ronde, vive, occupée de son enfant, tandis que le beau-frère semblait surtout occupé de Lavinia. J'allais souvent les voir à leur villa, dont je devins l'hôte toujours bien accueilli. Ma mère en était mécontente. La jeune fille lui paraissait coquette et portée à se laisser faire la cour par son beau-*frère ; elle ne voulait à aucun prix la recevoir ni nouer de rapports avec ces gens-là.
Un jour, j'arrivai à cheval à la villa, et je la trouvai déserte. L'effroi arrêta les battements de mon cœur. Je- courus dans toutes les pièces. Partout le silence, les traces d'un départ précipité, et d'un certain désordre que je n*y avais
u XAIUË
Jamais va. J'ouvris les portes Vnne après Tantre,
tout était vide. J'allais m'approcher d'ane table à écrire, pour m^assarer s'il n'y avait pas un mot laissé pour moi, lorsqu'un pas léger et lent se fil entendre sur Tescalier et dans la salle. Elle parut, pâle comme un ange irrité, les jenx sans rayon, les lèvres serrées. Elle ne releva point les yeux, mais, silencieuse, elle les attacha sur moi.
— « Lavinia ! chère Lavinia I £lle recula d'un pas.
— c Savez-vous ce qui est arrivé, ou vene^vous ici, ne le sachant pas 7
— € Au nom de Dieu, quel maliieur a irappé votre maison ?
— « Vous ne savez pas ? J'aurais dû le peu-* ser ; sans cela, vous ne seriez pas venu.
— € Mais qu'est-il arrivé ?
— .€ Ma sœur est brusquement partie avec son enfant, dit la jeune fille d'une voix profonde et monotone, parce qu'elle croyait que son mari et moi...
Elle ne put achever et se couvrit le visage de ses mainsé -
MARIfi ! 15
^ c Et elle Tons a livrée en proie aux calom-
nies, paavre eufant I Quelle cruauté 1
— « Mon beau-frère est immédiatement parti la retrouver. Moi, je reste» ût-elle, laissant re** tomber sa tète et ses bras, comme un accusé qni ne rent pas se défendre contre les apparences.
— € Vous ne croyez pas que je vais ajouter foi à ces misérables histoires, Lavinia; que je vous estimerai moins, parce que vous êtes seule et abandonnée ? Vous avez donc bien triste opinion de moi ?
Sa belle tète demenrait inclinée ; des rayons venant du jardin se jouaient soi* ses cheveu:^ brillants.
— « AUez-vons en ! Il faut qne je sache por-*
ter seule ma destinée.
Un flot de larmes lui échappa ; elle se laissa tomber sur un canapé. On devine aisément tout ce que je lyws lui dire ; je n'essaierai pas de le répéter. Je lui parlai de mon amour Je lui affir^ mai qu'elle m'était sacrée dans son abandon, qu'il ne fallait pas avoir peur de moi... bref, tout ce qu'un homme d'honneur peut dire en
16 Sf ARIÊ I
pareil cas. Cette heure avait une douceur merveilleuse ; cette noble iiiie qui s'était crue perdue, s'appuyait sur ma tendresse, pour se relever.
Tous les domestiques l'avaient quittée, sauf sa vieille négresse qui, malgré tout, lui restait fidèle. Il me fallut plaider longtemps pour qu'elle consentit & me croire et à se fier à moi. A tout moment, elle était ressaisie par la ter'* reur, l'angoisse, le sentiment écrasant d'être pour toujours marquée d'infamie. Je ne pouvais supporter de voir ma glorieuse idole ainsi humiliée. Une fois, il m'arriva de poser fraternellement la main sur son front ; elle se mit à trembler si fort que je la retirai, ému moi-même de crainte et de respect, comme un lévite qui etileure les vases sacrés.
Dès lors, je revins chaque jour, et je la trouvai courageuse et forte dans sa solitude. Elle n'avait même pas peur des brigands, quoi(ju'ellô n'eût d'autres protecteurs que sa négresse, un petit jardinier, et pour se défendre que deux pistolets.
Ma mère fut longtemps sans se douter de
MABIÊ ! 17
rien, car ma sœur allait de plus eu plus mal. Lorsqu'elle apprit tout ce qui s'était passé, ce fut terrible I Elle me déclara que si je voulais la faire mourir de cliagrin, je n'avais qu'a épouser cette créature ; qu'elle aimerait certes mieux me voir choisir une servante, honnête fille, plutôt qu'une femme montrée au doigt par tout le monde. Peu de jours après^ elle m'annonça que l'état de ma sœur s'aggravait, que les médecins ne trouvaient plus Ôorreute assez chaud ; ils conseillaient l'E{^yjjtc. Je ne la crus pas. Hors de moi, je m'imaginai qu'elle s'était entendue avec les médecins pour m'éloiguer de Lavinia.
Ma dernière visite à celle-ci fut uoe heure d'agonie. Je n'osais lui dire: ^ Sois ma femme! — Il me fallait la laisser seule paiini des gens qui l'avaient repoussée et condamnée & l'isolement, comme si elle était atteinte de la lépi^e.
Lavinia me régarda longuement» lorsque je lui disque nous allions partir.
— « C'est ta mère, n'est-ce pas, Jauuiuo ? Ta môre à entendu parler de moi. Tu as été fort imprudent} ta réputation en pourrait soullrir.
UiQiiizea by LiOOgle
Quelle amertume dans sou accent I Je lui
réx^étai mille assurances de mou immense, inaltérable amour, mais comment ponvaitrelle me croire, lorsque j'évitais tous les mots qui lient ? Mon cœur était dans ma poitrine comme un charbon ardent
94 mars.
^ c Lavinia ? Qui donc est-elle ? interrompit ma femme, penchée sur mon épaule, ,1c gardai le siience un instant, incapable de répondre, et tournant rapidement les feuillets de mon journal.
— € Lavinia? Une jolie fille que j'ai connue jadis et que je veux utiliser daas mon prochain roman. J'écris quelques notes à son sujet, de peui* de r oublier.
Je n'avais jamais parlé de Laviniar jusqu'à* lors.
— « Pourquoi ne pas me raconter tout cela?
Ma mémoire est comme un livre ; je n'oublie rien. Ce que tu me diras sera divisé en autant
tie petits tiroirs, oti ta pourras pniser à loisir. Mon cerveau ressemble à un meuble à cent
cases ; tout y est bien ordonné.
Je pensai au mot de Schumann : — « La femme est le chaos, d'où jaillit le monde*
Que voulez-vous faire d'un meuble où tout a sa case numérotée ? Je finis par avoir horreur d'un pareil amour de Tordre. Nora a certainement disséqué déj& mon caractère ; ses yeux froids m'ont examiné, pour s'assurer q^u'elle n*oubliait aucun détail.
Elle a, outre cela, un certain goût artistique et, sous ce rapport, des connaissances étendues.
Nous étions à Londres chez un marchand
d'antiquités. Avec une assurance parfaite, elle distinguait le vrai du faux, et marchandai si longtemps que je commençai à lui dire tout bas. — c Mais, Nora, cela ne se fait pas ! » — Comme elle se contentait de rire, je sortis du magasin, et je me promenai devant la porte, Jusqu'à ce qu'elle fût revenue prendre mon bras, enchantée d'elle-même.
— « Tu n'es pas cent eut? me dit-eile.
~ « Puis*je l'être ? Ma fortune suffit large*
î 20 ûàmt I
r ment à satisfaire tes caprices, quand tu you-
l cirais acheter tout ce magasin ! Ce marchandage
|. m'exaspère.
] . —€ li. faudra, je vois» que je devienne ton
homme d'affaires, — fit-elle en riant.
Elle tient parole. Elle a pris possession de ma caisse et compte fort exactement. Un de ces jours, elle me refusera de l'argent, si je lui en demande*
Après le brouillard d'hier, nous avons au-
py jourd'hui une pluie froide. Nora ne s'en plaint
pas. Elle s'est mise à son interminable correspondance ^ mais d'abord, elle a rangé systématiquement toutes mes aquarelles et mes dessins.
Beaucoup d'études faites à Sorr ente, que je croyais avoir brûlées, ont ainsi revu le jour, et même quelques esquisse$ exécutées par Lavinia sous ma direction. Je croyais lui rendre la vie supportable en me faisant son professeur. Cependant, elle préférait travailler seule. Quand j'arrivais, elle m'entraînait dans le jardin ombreux, yen une grotte silencieuse et profonde ; et souvent, appuyant sa belle tète sur la pierre liuuiide, les yeux clos, les lèvres entr'ouveries
MARIÉ l 21
et souriantes, elle bavait mes paroles d'amour* Brusquement, elle jetait les bras autour de mon COQ, m'embrassait, et s'enfayait au m6me iustant. Si elle n'avait été isolée, sans protecteur, je ne Taurais pas laissée fuir ainsL.*.
Quand il fallut nous séparer, elle s'abandonna sur ma poitrine, comme une fleur brisée.
— « Puisque tu me quittes, toi aussi, peu m'importe ce que je ferai de moi, Jannino I
— « Je reviendrai»
£Ue se redressa, me regarda dans les yeux et secouala tète.
~ « Tu reviendras?
— € Je te le jure.
Un cri de joie lui monta & la gorge et s'éteignit dans uu sanglot.
— « Si je pouvais, pour la dernière fois de ma vie, Ventendre chanter i...
La nuit était avancée, nous étions restés fort tard dans le jardin, sous le ciel étoilé. Le dernier instant arriva. Pourquoi le décrire 2 On vit ces choses là, on ne les raconte pas. Gomme un dormeur qui rêve, comme un infortuné qui a dit f OUI' toujourâ adieu à son bonheur, je
93 IfARlÊl
m'en allai par cette nuitmerreillenae. Ma mère m'avait attendu.
— € Es-tu encore à moi, ou t'ai -je perdu?
me demaQda*t-elle;
— c Je suis encore à toi, mais tu m'as perdu, — lui dis-je d'an ton dur, et je m'enfermai dans ma chambre jusqu'au matin.
Pourc^uoi racouter ces longs mois sur ie Nil, les dernières lueurs yadUantes de la vie de ma sœur qui s'éteignait lentement» le dévouement, la patience infinie de ma mère, dont je ne pouvais alléger la souffrance? Elle ne se plaignait jamais. J'en venais par moment à la détester^ et dans mon amertume, je lui disais des paroles dures. Une fois, je m'écriai :
— «r Parce que tu m'as donné la vie, croisla avoir le droit de me rendre malheureux?
Et ma mère ne répondit pas.
Ma sœnr me parlait avec une douceur surhu<* maine, pendant que le bateau nous entraînait lentement le long du Nil, tous deux, la main dans la main. Elle voulait toujours aller plus loin. J'attribuais cela à une agitation maladive, mais je découvris plus tard que c^était pour moi.
pour me distraire; que le mal du pays la consumait, qu elle eût tout donné pour mourir sous le toit natal.
— c Aucun de nous» murmurait - elle, n'a réussi jusqu'à présent à rendre notre mère heureuse. C'est à toi que cette tàehe est résertée«
A moi 1
Quand elle fut morte, nous reprîmes en deuil
le chemin de la patrie, le cœur très lourd.
' J'essayai sincèrement de vivre chez moi ; mais rhiver venu, une attraction irrésistible me poussa vers Sorrente.
— c Mère, laiase«*moi partir pour le Midi.
Je ne puis vivre dans nos climats du Nord.
— € Très bien, mon fils, je pars avec toi. Je veux revoir les villes où j'ai conduit ma pauvre enfant. Je te serai à charge, je le sais, mais tu seras patient pour ma tristesse.
Los femmes qui m'étaient chères auront été la malédiction de ma vie I
j87 mars*
J'achevais ces dernières lignes, quand Nora entra et me somma de revoir le compte de la cuisinière, car il était inouï 1 II faut dire que j'ai horreur de manger, de voir manger, même d'entendre dire qu'on mange. Je n'ai aucun goût pour la bonne chère et me sens quotidiennement soulagé lorsqu'on s'est acquitté de l'ennuyeuse ohligatioa de se mettre à table. J'espère bien qu'entr autres grandes déco«vertes^ notre siècle fera celle de préparer la nourriture indispensable sous forme de pilules. Et ma femme trouve que c'est un défaut d'éducation. Il faut que je révise les notes de sa cuisinière ! C'est tous les jours laî même chose : soupe, viande, poisson, ainsi de suite, que j'avale à contre cœur, qui m'ennuient, me deviennent odieux dès que j'en entends parler. Si je vois une femme manger, elle perd tout attrait & mes yeux. Les femmes devraient vivre de parfums.
VARIÉ f 25
Je me demande si Nora a bien une âme, ou si elle ne possède que da goût et de la mémoire. C'est un dictionnaire vivant ; elle me fait sans cesse rougir de ma passive ignorance. Car je lis fort peu, plutôt des partitions que des livres, et je préfère Fétade de la physionomie liumaine à celle des biographies.
Ma femme a une grande écriture ferme et décidée. Lorsqu'elle a tracé au bas d'une feuille sa signature : — Honoria Ewald, — ne fût-ce que sur une carte d'invitation, on dirait un tesLte de loi. En elle, rien de fugitif ni de faible, aucune défaillance. Elle n'a pas besoin d'appui, elle est toujours forte, toujours debout. C'est un grand bonheur pour elle i Mais j'aime mieux une faiblesse plus féminine, quelque cbose de plus doux, même l'imperfection» plutôt que cette fermeté immuable, j ai toujours eu de l'attrait pour les Madeleine ; le malheur et mon destin Tont voulu.
Nous réprimes donc, ma mère et moi,
la route de Sorrente. Elle n& consentit pas à me laisser un instant seul ; il fallait que je revisse avec elle tous les lieux qui lui rappelaient
23 MABl&i
ma sœur. Enfin, je me trouvai libre pour nu
jour. Je courus à la villa. Il n'y avait plus que le }ietit jardinier.
— € Où est ta maîtresse ?
€ Je ne sais pas.
< Et la négresse ? ' ;
— « Morte.
— < Morte 1 La négresse I
— « Les brigands l'ont tuée.
— € Et ta maîtresse?
— € Elle a tué les brigands*
— « Après?
— « Après^ elle est allée vers la mer.
— € Et après ?
Orand Dieu! j'aurais voulu le secouer, le faire sortir de son flegme et de sa nonchalance. Mais
j'eus peur, en étant trop violent, de ie rendie tout à fait muet.
— « N'est-il venu personne ici, durant tout ce temps-là?
— c Si bien, il est venu un monsieur. « Le maiiie ?
— c Non, un autre.
— < Souvent?
DigitizédTJ^'^O'
— « Oui, souvent*
— € Qui est-ce î
— ce Je ne sais pas.
— « Kt il a emmeué ta maîtresse î
— € Non, il n'est pas reyena.
— c U n'est pas revenu î jPourquoi î Qui était-ce?
— € Je ne sais pas*
— € Etait-il dïci?
— < Il parlait italien.
— < Et qu'a-t-elle fait, après son départ, ta
maîtresse ?
— c Elle allait toujours an bord de la mer. •
Le coquin, malgré ses soties réponses, avait rair rusé. Je l'aurais volontiers étranglé.
— c Est-elle partie en bateau ?
— € Non, je ne crois pas, je n'en sais rien.
— f Mais, misérable, ne t'a-t-elle donné aucun ordre? Ne t'a-t-elle rien dit ?
— < Rien. Elle est partie.
— « Ne Tas- tu donc pas cherchée? — i Il hésita cette fois.
— € Je te demande si tu Tas cherchée ?
— € Non, je l'avais vue partir.
— > « Misérable l où estrelle?
« Dans un endroit où on ne la trouvera pas,
J*6us froid et chaad.
— € Elle ne s'est pas jetée à la mer?
^ € Non, ce n'est pas cela.
<^ « Ta u'as pas besoin de parler ; montremoi du doigt de quel côté elle est allée ?
Il désigna nn monastère d'hommes bftti an sommet d'un rocher qui dominait la côte.
— «i Mais elle n'a pas pu entrer dans le couvent I
— € Je ne sais pas.
J'ignore encore comment, dans ma rage, j'ai fait pour ne pas Tétrangler. Désespéré, ne pouvant rien tirer de cet enfant et le cœur gonflé d'amères pensées, je tournai mon cheval dans la direction du monastère. Je comptais cette fois être plus habile dans mes questions; je laissai mon cheval gravir lentement la côte escarpée, pendant que je méditais mon entrée en matière.
Je priai le frèi e portier de me montrer Téglise et la bibliothèque ; je cherchai à le faire bavarder, mais il ne trahit rien. Enfin, je demandai à voir rhôtellerie*
~ c Elle est occupée, on ne peut la visiter, c Occupée ! Avez-Yous donc de nobles
visiter?
— € Oh f tout le contrjaire, Monsieur, une
bien pauvre visite.
— «Un pauvre à rhfttellerie ?
— « Pauvre d'argent, non, peut-être, mais
bieu à plaindre, bien à plaindre î C'est une
femme.
Mon cœur fit un grand bond ; je faillis étouffer.
— « Je viens cherciier ma sœur ici ; de grâce, conduisez-moi vers elle.
» « Je vais d*abord le lui annoncer ; on ne peut savoir comment elle vous accueillera.
Me précédant, il suivit à pas traînants le corridor, et entr'ouvrit avec précaution, la porte d'une salle glaciale, avec une rangée de fenêtres sans rideaux. Je l'entendis annoncer un aignor qui demande à voir sa sorella, et une voix que je connaissais bien répondit: « qu'elle n'avait pas de frère ». Lorsque le portier voulut sortir, je m'avançai brusquement. Avec un cri aigu : < Jannino I » elle se dressa de son
fauteuil, s'avança chancelante jQ8qa'& moi et
roula évanouie à mes pieds.
Le frère portier me regardait, indigné.
— ' < Comment a-t-on le cœur d'ellrayer ainsi une pauvre femme, dans son état ?
— c Quel état?
Lavinia rouvrait les yeux et me repoussait dea deux mains t
— « Va-t'en, Jannino t Pars tout de suite l Tu ne dois pas me revoir ! Je ne suis plus digne de toi ! Va-t'en I J'étais si seulOi si abandonnée ; je ne valais plus rien à mes propres yeux, depuis que tu étais parti. Âh t mon Dieu, que je souffre I
Qui décrira les heures suivantes ! Je les passai près de sa couche, en proie à d'insupportables tortures morales. Mon cœur était bourrelé de haine contre le misérable qui avait profané et souillé cet être sacré.
Au point du jour, tout devint très calme dans la salle déserte* Un enfant mort était né, et Lavinia semblait morte elle-même. Sans aide aucune, nous avions veillé cette terrible veille, carie moindre appel aurait trabi celle qui vou-
Digrtized by Googl(
lait demeurer ignorée. Quand je me fus assuré qu'elle vivrait, je sellai mon cheval et je partis eu promettant de revenir le soir, pour passer la nuit près d'elle.
La mer battait les rochers, avec son éternel murmure, et se colorait de rose sous le soleil levant. Des larmes brûlaient mes yeux ; j avais été cette nuit-là confesseur et médecin et je ne me sentais fait ni pour Tun ni pour l'autre rôle. Mon ftme était déchirée d*une telle souffrance, que j'aurais volontiers enfoncé les éperons dans le flanc de mon cheval, pour le faire sauter da haut du rocher dans la mer.
Quelqu'un était venu la chercher dans sa solitude ; quelqu'un s'était approché d'elle, loi avait promis de l'épouser et Tavait ensuite brutalement abandonnée, très vieille et très simple histoire 1 Mais ma déesse, ma noble Lavinia n'aurait pas dù en être la triste héroïne ; elle n'aurait pas dû se laisser ainsi profaner, celle qui m'q^v^t été sacrée comme une ûeur sans tache. Sa confession de cette nuit, entrecoupée de sanglots, avait passé par des lèvres d'agonisante. Elle me suppliait de partir et se cram-
^ >f ARIÊ I
ponnait à moi comme le noyé à son sauveur. Il me semblait que je la haïssais, qu*elle m'était odieuse, et la compassion me déchirait le cœur. Epuisé, je tombai touthabillé sur mon Ut et j'y dormis une couple d'heures.
Ma mère s'était tranquillisée. En questionnant, elle avait appris que la villa était déserta que la jeune fille avait quitté le pays* Le nuage soucieux qui assombrissait sou liont s'était dissipé ; mais elle me trouva p&Ie et amaigri.
Le soir, je reparus au couvent pour soigner < ma sœur ». Elle me baisa les mains quand j'entrai, et se montra docile comme un enfant. Seulement parfois, elle ensevelissait, en pleurant, sa tête dans les oreillers. .
— « Jannino, tu es un saint et je te vénère ; mais devant toi, j'ai honte à en mourir!
Je revins chaque nuit, quand je fus certain ie ne pas la tialiir ; je revins, au clair de lune ou par la profonde obscurité, tout le long de la route escarpée et dangereuse, et je restais avec elle jusqu'au matin. Je me faisais à moi-même l'effet d'un vieillard qui cherche à ramener doucement uu pauvre enfant égaré. Il me sem-
MAKIÉ I 33
blait que le sang de mon cœur coulait à terre goutte à goutte : je ne pouTais supporter cette bumilitéi qui touchait à l'abjection. Par moments, je la haïssais. Puis elle redevenait l'eufaut confiante» qui se confessait à son frère et réclamait de lui, au milieu d'indicibles remords, le salut et la consolation ; alors ma compassion devenait si grande que j'oubliais avoir éprouvé jamais un autre sentiment pour elle.
Le matin venu, je repartais. Il m'arrivait de sourire de ma servitude volontaire ^ j'avais appris à me contenter de deux heures de sommeiii et si j'étais un^ peu taciturne, ma mère l'attribuait aux souvenirs d'un passé dont je ne pouvais guérir. Elle me proposa de quitter Sorrente, car elle voyait bien, dit-elle» que ces vieilles histoires me tourmentaient ; je n'avais qu*à me regarder au miroir pour juger de ma maigreur et de mes yeux creux j son fils semblerait bientôt trois fois plus vieux qu'il n'était.
Tout cela dura cinq semaines. Je menais la même existence; Lavinia se remettait lentement et difficilement. Mes soins avaient sans doute été maladroits et imparfaits ; les bons moines
ne connaissaient guère que les herbes médicinales qai croissaient à leur porte. Tous restaient convaincus que j'étais le frère de la ma*
lade. Us m'accueiUaient avec bonté, m'apportaient du vin pour ma veillée et me témoignaient du respect pour le courage avec lequel je supportais mon malheur. La patience et le dévouement étaient bien loin de moi^ pourtant I Que de fois j'ai maudit le paibible murmure de
la mer ! Mais une nuit, il y eut un violent orage ; je ne pus gagner le monastère qu'au péril de ma vie ; et cette nuit, Lavinia semblait près de mourir. Si elle était morte 1
Elle guérit pourtant, et plus la santé lui revenait, plus mon cœur se refroidissait pour elle ; je l'effrayais souvent par ma sévérité et ma dureté. Je ne la blâmais pas, je ne la punissais pas, mais je lui parlais sur un ton bref et grave. Il n'y avait plus une ombre de tendresse entre nous. Quand elle pleurait, je faisais comme si je ne le voyais pas.
Elle était craintive avec moi, elle tremblait lorsque j'entrais et lui tendais la main. Un soir, je lui dis :
MARIÉ t 85
— « Demain matia, tout sera prêt. J'ai retenu ta place sur le navire ; tu iras retrouver ta tante à Marseille. Je t*ai annoncée; j ai envoyé une dépêche signée de ton nom.
Lavinia tomba à genoux, et se releva prèsqu'aussitôt.
— « Oh 1 non, de grâce ! Pas chez ma tante !
Je n'y pourrai rester ; elle me fera mourir I
— « Crois-tu que je vais te laisser ici dans la rue ? Tu iras te mettre sous la seule protection que t'aient laissée le ciel et ta folie.
Elle s'accouda, en pleurant amèrement, à l'appui de la fenêtre. Les bras croisés, je la regardai pleurer et j'attendis qu'elle fixât sur moi ses grands yeux, effarés comme ceux d*un animal qui a peur de son maître.
Elle s'efforça par tous les moyens possibles de m'attendrir ; je restai inébranlable. La lutte dura i)lusieurs heures. Enfin, la tête baissée, les bras inertes, elle dit :
— « Comme tu voudi-as l
Je la vis partir sans souffrance ; mon cœur était mort, incapable d'aimer désormais ; elle l'avait brisé/
36 MARIÉ l
— « Partons, dis-je alors à ma mère; retournons chez nous !
— « Chez nous ! Mais tu n'es pas remis ; regarde-toi dans une glace, mon pauvre enfant.
Tu as les yeux creux à faire peur ! Que veuxtu faire là-bas?
— « J*y guérirai mieux, mère!
Une fois chez moi, je n'y pus rester. Je déclarai à ma mère que j'allais partir pour TAmérique, dans le but de me distraire.
— « Mais tu sais à peine l'anglais ! Je vais me procurer quelqu'un, qui me servira de dame de compagnie, et te donnera des leçons d'anglais.
Elle invita Nora. L'intelligence et le tact de cette dernière nous charmèrent également.
Ses leçons étaient une causerie pleine d'intérêt; sa lecture à voix haute, une exquise jouissance pour l'auditoire. Mon frère se mit de suite à lui faire la cour. Au bout de quelques semaines, neuf en tout, ma mère me dit :
— Quel dommage qu'elle ne soit pas de famille noble î C'est la belle-fllle que je rêverais.
J'allai tout droit trouver Nora, je m'assis près de sa table à écrire et je lui demandai si
elle voulait devenir ma femme. Et c*est ainsi que nous nous sommes mariés t Mamère^ naturellement, n'en fut (iu'à demi satisfaite; elle ne me croyait pas en disposition de faire une folie, rien que pour me débarrasser de cette indifférence de mort, de ce vide de Tâme qui pesaient sur moi comme du plomb. Mais le remède échoua. Noia me devint d'autant plus iadifférente que je m'efforçais de me rapprocher d'elle davantage. Je sentais avec effroi que j'étais lié, lié pour toujours ; lorsque je fis la découverte de son amour pour moi, ma consternation fut indescriptible.
A mon repas de noces, je devins tout d'un coup si pâle, que ma voisine, craignant de me voir m'évanouir, m'engagea à sortir pour respirer un peu. Je sortis, j'aurais voulu ne plus revenir. Pour la première fois, je fus pris du désir de me tuer. J'errai à travers le parc, jusqu*à ce que j'eusse senti qu'il fallait vivre, que si Ton trouvait mon cadavre, je couvrirais de honte une créature innocente^ qui n'avait rien à se reprocher.
Quand je reparus, les yeux gris de Nora sem*
blèrent fouiller au fond de mon âme ; on eût dit qu'elle lisait en moi et savait tout ce que j'avais pensé durant mon absence. Ses lèvres se serrèrent; puis elle adressa une parole spirituelle à l'un de nos convives. Elle n'était nullement intimidée ; on eût dit à son assurance qu'elle avait été toute sa vie Madame la Com^ tesse, » De mon côté Je me mis à causer et à plaisanter. Enfin, on annonça la voiture qui devait nous emporter vers la première étape de notre lune de miel.
Zurich i 20 avril.
J'ai revu Lavinia ; mon cœur a failli se briser. Elle ne m'a point vu.
J'étais assis devant le Lion de Lucerne. Lassés de l'île de Wight, nous sommes venus en Suisse et nous paicourons ce pays de long en large, car Nora ne le connaît point. Je déteste la Suisse : c'est peut-être de fort mauvais goût; mais j'ai beaucoup de raisons pour cela. J'étais donc allé seul contempler le Lion ; assis derrière d'épais buissons Je m'irritais contre ces petites
iiARiÊ ! 89
maisons, ces petits allées, ces petites portes avec leurs nains, toate cette mise en scène mesquine qui gâte un grandiose clief-d'œuvre du génie humain, et cette œuvre grandiose de la nature, le Ciiaudron de giace* J'éntendis une voix aigre dire tout à coup :
^ € Quand je t'aurai répété que je ne veux pas, auras-tu ia bonté de m'obéir, Lavinia?
Mon cœur cessa de battre ; j'attendis la ré-* ponse, mais il. n'y en eût point d'autre qu'une faible toux.
— a C'est à demandér sans cesse qui t'a élevée l
Se promener sur le lac avec un inconnu ! N'astu pas honte, Lavinia 9 Toujours pas de réponse.
— « J'arriverai bien à savoir ce que tu as fait dans ta viila de Sorrente, et si c'est quelque chose de honteux, ce sera fini à jamais entre nous. Ta sœur jure qu'elle a des raisons d'être jalouse ; je ne puis l'en blâmer, depuis que je te connais, toi ei tes façons d'agir. Ta coquetterie est scandaleuse. Crois-tu que je sois aveugle ? Tu fais ia coquette, même avec ta maladie ; tu ne craches le sang que s'il y a là quel-
qu'un, pour s'en effrayer et s'attendrir sur celte pauvre belle Lavinia, qui se meurt de langueur, en compagnie de son vieux dragon de tante.
Un éclat de rire, cet éclat de rire bref qui m'était si familier, terminé pur une autre quinte de toux...
— € Ris donc ! Tu n'as pas plus de cœur qu'une sirène. T'imagines-tu que j'en crois tes yeux lamentables ? Fais-les aux hommes, pour leur persuader que tu meurs d'un cœur brisé !
Quand il n'y a personne, tu manges de bon appétit ! Tu nous conduiras au tombeau, moi et ton oncle, qui t'a ramassée dans la rue^ alors que personne ne voulait plus te regarder. Si nous t'avions fermé notre porte, que serais-tu devenue ?
Les deux dames s'avancèrent jusqu'au bord du bassin. Oui, c'était bien Lavinia, sa belle taille élancée, un peu amaigrie. Elle détourna la tète, toussa et je vis son mouchoir se tacher de rouge. Son pur profil se dessinait sur le rocher grisâtre. J'éprouvai un tel vertige, une telle douleur à lapoitrine, que je f ailiiscommettre une
folie. Le seatimeatde la position impossible où j'allais nous placer tous, me cloua sur mon banc. Ce fut un vrai martyre. Si Lavinia avait dit un seul mot ! Mais rien. Pareille à une apparition» elle glissa devant moi. Je Taperçus encore sur le sentier qui menait au Chaudron ; puis elle disparut. Je savais qu'elle reviendrait par le même chemin ; la lutte fut violente, je voulais Tattendre, Taborder comme une simple connaissance. Mais une voix intérieure me dit : — Ta femme ! Ne te donne pas de torts envers elle.
Je me levai et m'en allai lentement, très lentement. Le liasard permettrait peut-être qu'elle me rejoignit. Sorti du jardin, je marchai vite, je courus presque. J'expliquai à Nora que cela ne pouvait continuer ainsi, que tous ces imbéciles qui contemplaient la nature bouches ouvertes, m*étaient odieux, que je voulais rentrer chez moi. Nous fîmes nos malles, et nous voilà ici. Je ne pourrai jamais en repartir assez vite. Comme si quelque chose me pourchassait, il faut que j'aille plus loin, toujours plus loin.
43 MAl^Êl
Fribourg en Brisgau^ 6 mai.
J'ai vu la cathédrale, le Sclilossberg et le reste. J'ai erré dans la campagne. Nora est fatiguée et veut s'acquitter de ses vingt lettres habituelles.
J'ai eu une nouvelle frayeur, très vive cette fois* Je ne sais ce qui m'a pris, à Zurich, de me mettre au piano j nous en avions un dans notre salon. L'envie me vint de jouer et de chanter comme jadis. Nora s'était placée à la fenêtre, pour regarder, disait-elle, les montagnes de Tautre rive du lac. En réalité, elle regardait les gens qui passaient dans le jardin, et faisait sur leur compte des remarques malignes, mlnterrompant sans pitié, car elle n'est pas musicienne, malgré tout I
— « Ce vieux là-bas, quelle caricature I II fait la cour à toutes les jeunes filles, et elles se moquent, de lui. £t ce trio, le mari, la femme, et l'ami de la maison, qui se promènent d'un bon accord! Voici une jeune femme qui se faitcha* peronner par son petit garçon ; Tofficier que tu
MAIUÊ l 43
vois est avec elle toute la journée» mais cela n'a
riea dlncorrect» grâce à Tenfant,
— c Nora, sois assez bonne pour m*épargner tes médisances. Tous ces genâ-là. ne m'intéressent pas; je les voudrais au diable !
— « Quelle vilaine expression, Ewald l
— « A toi de refaire mon éducation I En attendant, reste un peu tranquille, et garde tes réflexions pour toi«
Je jouaib comme un forcené; j'étais fort nerveux.
Le pauvre piano craquait sous mes doigts.
Quand j'eus un peu déchargé ma fureur, je commençai & chanter d'anciennes mélodies, écrites pour Laviiiia durant mon premier séjour à Sorrente.
Lorsque je cessai, ma femme regardait ton* jours par la fenêtre avec le même intérêt. Je supposai jçiue quelques auditeurs avaient pu se grouper devant la maison, et la chose m'étant indifférente, je me gardai de me montrer. Je
] ris mon chapeau» je sortis par une porte de derrière et m^en allai me. promener sur les bords du lac.
Cil rentrant, je trouvai les malles faites, et ma femme décidée à partir : la ville lui déplaisait ; elle voulait aller plus loin. Depuis la rencontre de Lucernei tout m'était devenu égal ; — advienne que pourra, me disai&-je.
A Schallouse, in-çs du Rhin, eL comme je trouvais la célèbre cascade très surfaite, ma femme interrompit mes reflexions.
— «A propos, il est survenu à Zurich un intermède fort intéressant. Pendant que tu chantais, une femme d*une rare beauté s'est approchée rapidement de Thôtel : une méridionnale aux grands yeux noirs, aux cheveux noirs ondulés, avec un grain de beauté sur la joue gauche. Pâle, les lèvres entr'ouvertes, elle s'est appuyée aux poteaux de la balançoire, la figure inondée de larmes. Elle tendait l'oreille pour mieux entendre, au milieu du bruit de conversations autour d^elle; mais bientôt, le silence se fit. Tu as eu des auditeurs enthousiastes, Kwald, et tu leur as offert un charmant concert improvisé. La jeune femme levales yeux vers notre fenêtre, m'aperçut et son expression se transforma en une véritable fureur. Elle pressa sa poitrine à
Digjt'iLUO bjf Olfigita
deux mains, me dévorant des yeux, comme si elle voulait me tuer. Je lui répondis i>ar uii coup d'œil glacial : que m'importe sa haine? Je suis ta femme et sous ta protection! Tout d'un coup, elle cria un mot que je ne pus entendre nettement, parce que tu faisais trop de bruit, quelque chose comme Jauni ou Nino . Elle voulut le répéter; un flot de sang jaillit de sa bouche et elle tomba évanouie. Une vieille dame s'approcha, grondant, hochant la tète, la releva et la fit immédiatement emporter. Quelques secondes après, je me retournai ; tu avais disparu. L*as-ta rencontrée, cette belle inconnue?
Taudis cj^u elle parlait, il me semblait qu'au dedans de moi se soulevaient les flots d'une mer tumultueuse. Sa voix est toujours si nette et si distincte qu'aucun mot ne m'avait échappé, maL gré le mugissement de la cascade. Ses yeux ne me quittaieut pas, comme le chat guette le trou d'où va sortir la souris qu'il se prépare à étrangler,
— « Pourquoi me raconter ceci à présent ?
d^mandsû-je enfia«
— < Ta m'avais priée d'ua ton assez nerveux
de t'épargoer mes réflexions; c'est pourquoi j'ai gardé le silence.
Je ne pouvais prononcer un mot. je sentais que si ma femme ajoutait une syllabe, je la précipiterais dans l'abime, que je m'y jetterais moi-même et me briserais au milieu de ce tonrbillon d'écume. Elle essaya de dire quelque chose; je ne l'entendis pas et ne cherchai point à l'entendre. Elle voulut ni enimeuer. Je restai immuable comme une colonne. Je mesurais, & cette heure, la souffrance dans laquelle je m'étais volontairement précipité. Je reconnaissais dans ma femme un dangereux adversaire, qui voudrait défendre ses droits et me courber sous les verges du devoir. Mon amour mort se réveillait avec toute sa puissance d'autrefois, comme si nul obstacle déshonorant ne s'était jamais placé entre Lavinia et moi, comme si je ne savais pas qu'elle s'était perdue ! Ma poitrine gonflée semblait près d'éclater.
— i Ce ne peut être, cependant, une de tes connaissances, me criait Nora dans l'oreille, car ce nom qu'elle a prononcé ne ressemblait
nnUement au tien. Qui sait ce que lui rappelait ta musique, pauvre créature ?
Je me tus encore, je serrai les dents, aiusi que pendant une opération, pour ne pas crier de douleur. Je doute que j'aie pu dissimuler les éclairs qui passaient sur mon yisage. Le regard de ma femme me perçait de part en part comme une lame d'acier. Enfin, je trouvai la force de dire :
— « Comment peux- tu t'intéresser à des gens que tu ne connais pas?
— € Ce coup d*œil plein de haiue m'a intéressée. Jamais personne ne m*a encore fait des yeux pr relis! J'ai cru voir un serpent s'élance.* sur moi en sifflant... derrière les. vitrines d'une ménagerie, où je puis le contempler sans danger et m*amuser de sa rage impuissante. Quand j*ai vu le sang, j'ai eu pitié de cette infortunée, mais, ne pouvant lui rendre aucun service, je me suis tenue tranquille.
Nous nous regardions dans les yeux : on eût dit que chacun voulait mesurer la force de dis* simulation de l'autre. Ce n'était plus d'amour dont il s'agissait, mais d'un jeu dangereux avec
Uigiiizea by CjOOgle
des armes tranehantes. Ma seule impression nette était de ne pas me soumettre cette fois, si
je ne voulais q^u'elle me retînt esclave de sa puissance.
€ As-tu assez vu toute cette eau? Nous pourrions renti er dîner j j'ai uu appétit terrible.
Elle parut déçue, et la pensée de lui échapper me donna presque de l'outrecuidance ; je raillai d'une façon peut-être trop mordante tous ses petits défauts. Loin de se f&cher, elle riposta gentiment, aussi ravie que si je lui disais mille tendresses. Le repas fut plus difficile ; malgré mes efforts, je ne parvins pas à avaler une bouchée, même en m'aidant de beaucoup de vin. J'en accusai la mauvaise cuisine del hôtelje dis que j'avais mal à la tète, et que je voulais dormir.
Pour la première fois, je fermai ma porte & clef ; j'avais besoin d'être seul à tout prix. Je le sais, j'ai eule délire • uioa cerveau bouillonnait; tous mes nerfs vibraient. Comme un maliieureux enfermé dans une maison de ious, je m'emportais contre moi-même, contre le destin, contre ma faiblesse et ma folie ! Je haïssais ma femme, je maudissais ma mère !
Èt qu'a-t-elle fait, après tout, ma femme?
Rien que je puisse lui reprocher. Elle s'est conduite avec tact et intelligence. C'est justement ce qui me met en fureur.
Francto^% i5 mai.
Ma femme se plaît ici| moi, c*est le contraire. Elle me traîne dans tous les magasins en renom où figurent les < dernières créations de la mode » , anti-artistiques à faire grincer les dents. Toutes ces bagatelles, qui dans un an seront dé* modées, la ravissent. Mais ce Francfort I On éprouve ici la sensation de tels amoncellements d'or qu'il devrait en pousser sur les arbres, en guise de feuilles. Demain, nous partons pour Cassel, et de là pour ma propriété d'Haxtroden. J'étouffe et j'ai peur en y pensant. Quel accueil fera la maison de mes pères à cette nouvelle maîtresse? Un autre serait trop heureux avec une telle femme I J ai déjà songé à prendre l'habitude de fumer Topium pour m'en-
dormir daus un rêve de boiiheur où je ne sentirais plus rien.
J/aimerais mieux que ma femme fût sotte* Son intelligence m'asservit i lus sûrement que tous les charmes possibles. ËUe ne me donne jamais prise, ne fournit jamais à mon irritabilité roccasion de s'épancher ; elle est toajours aimable et se domine parfaitement. C'est comme si je voulais rayer un miroir avec mes ongles. La surface demeure intacte et polie, ne réfléchissant que ma figure contractée, dont je me détourne, malgré moi, avec confusion.
Près d'elle, je me sens ridiculement jeune j je veux faire le maître, elle me laisse amicale** ment me démener, et s'amuse de mes elforts
Parfois ses grands yeux s'arrêtent sur moi avec Texpression qu'ils avaient le soir de notre mariage ; c'est comme si j'étais de verre, comme si elle lisait à travers mon front des pensées qu'elle ne devrait pas soupçonner. Ni l'un ni l'auti'e de nous ua jamais iail allusion à l'histoire de Zurich, mais, à coup sûr, elle nous est sans cesse présente. Nora voudrait savoir le nom de cette femme. Elle garde la
sensation très nette d'avoir vu ce jour-là sa plus dangereuse rivale. Nous jonons à noas cacher Tua de Tautre, elle et moi ; nous sommes l'accusé et le juge qui veut lui arracher son secret.
Haœtroden^ 2â maU
Un air glacé souffle sur moi. Ma mère s'est
donné beaucoup de peine pour accueillir cor^ dialement ma jeune femme ; elle m'a dit toute sa joie de Tattente prochaine d'un héritier \ mais elle m a regardé avec une mine soucieuse, me déclarant que j'étais devenu d'une effrayante maigreur* Grand Dieu I encore une paire d'yeux qui ne vont plus cesser de m'épier et de m'in* terroger 1 Que c'est terrible, Taliection, quelquefois I
Nora témoigne propos de tout une joie d'enfant. Elle associe des souvenirs à la cheminée, près de laquelle, le soir, elle nous lisait tout haut^ à la table où j'ai pour la première fois admiré son écriture, au parc et à la
52 MARIÉ l
forêt qu'elle n'avait jamais vus dans leur parure d'été. Elle parcourt le château, déballe ses emplettes et décore son appartement. Elle n'ose rien apporter dans mon atelier, où elle n^entre guère. Elle a été désappointée ; elle croyait passer la journée près de moi avec ses livres, et je lui demande de me laisser seul.
La première fois que je suis rentré dans mon atelier, j'aurais voulu, au lieu d'en faire les honneurs à une femme curieuse, pouvoir me jeter à terre sur le tapis. Kora ouvrit le piano : — € Joue-moi quelque chose ». Je m'assis et je laissai mes doigts courir sur les touches, pendant qu'elle furetait dans tous les coins. Soudain, elle poussa un petit cri ; je levai les yeux, je vis qu'elle avait retourné une toile appuyée au mur, et qu'elle la contemplait avidement.
Un courant de feu circula dans tout mon corps, jusqu'au bout de mes doigts. C'était « son Y portrait que ma femme avait trouvé, un portrait peint presque de souvenir. Je continuai de jouer, pour me dispenser de parler. Elle regarda longuement^très longuement, cette
MARIÉ t 58
figure, et finit, avec un profond soupir, par remettre la toile à sa place. Pais elle tourna vers moi des yeux craintifs ; les miens s'étaient rapidement baissés vers les touches» comme si je n'avais rien remarqué. Je vis qu'elle était extrêmement pâle ; elle passa à uu autre objet, souleva une tenture mauresque pour voir le squelette caché sous ses plis ; et promena ses regards du tableau au squelette, comme si elle pensait : — « Toi, au fond, tu u'es que cela, et tu le seras bientôt tout à fait >. Elle laissa retomber la tenture. Cette dernière est fort . belle, d'un jaune éblouissant qui, dans ce coin sombre, fait TeSet d'un rayon de soleil. Mais Nora ne parut pas y faire attention, pas plus qu'aux riches broderies rouge, rose» vert et lilas qui s'harmonisent si bien avec le fond jaune et produisent sur le regard une sensation doucement réchauffante. Ma femme parle savamment d'art et d'écoles, mais elle n'a pas le sens de la couleur. Lavinia se serait drapée dans cette tenture, et se. serait regardée dans la glace, sûre que sa beauté rayonnante défierait le voisinage de ces couleurs vives. Elle se serait
54 IfABIÊt
étendue, comme un chat, 8ar le tapis de foar«rure noire» devant le loyer.
Par les carreaux supérieurs des fenêtres, une ombre légère semblait descendre ; les armes luisaient^les tableaux inachevés blanchissaient et revêtaient des aspects fantastiques. Nora achevait sa revue, prenant tous les objets dans ses mains, pour mieux les voir. Mes plus beaux débris de vieilles étoffes furent repoussés dédaigneusement du pied, ou eiie les prit du bout des doigts pour les jeter de côté et s'épousseter ensuite soigneusement avec son mouchoir. D'un tour de main, Lavinia eût donné à tous ces chiffons les plis les plus artistiques. Je souffrais des tortures d'enfer, que j*accroissais encore, avec une sorte de volupté farouche. Aucun mouvement de N ora ne m'écliappait. Elle ne me regardait plus, car elle s'était rapprochée de la table à écrire et examinait la toile suspendue au-dessus, une étude de Gréco, dont j'aime particulièrement les œuvres à cause de leur fin coloris. Elle rit ; je crus l'entendre murmurer: — Quel mauvais dessia!
Puis elle commença à fouiller parmi les
papiers accumulés sur la table & écrire. J'y ai entassé des poésies commencées, des aphorismes, un quatuor à moitié achevé, mais pas un papier d'affaires. Ces choses-là ne sont faites ni pour ma table ni pour mon atelier • j'ai mon cabinet de travail. Je jouais toujours, quoique je l'entendisse remuer les papiers et que mes nerfs vibrassent ; je déteste qu'on touche à ma iable à écrire.
Enfin, fatiguée, elle tomba sur un siège, devant mon clie valet, et regarda le tableau cornmencé : un gamin de Sorrente, couché sur le ventre et torturant un crabe* Pour fond, la mer et le soleil couchant.
Je jouais sans m'arrèter. Je Tentendis bailler deux fois, puis se lever.
— € Sais-tu, Ewald, il y a ici beaucoup de désordre et de poussière. Demain, je ferai tout nettoyer.
— Si tu veux avoir la bonté ae ne toucher à rien dans cette pièce, je t'en serai très reconnaissant. Rien ici n'a été fait qu'à dessein, et je serais furieux, si on dérangeait un seul pli des tentures. Je te prierai aussi de me laisser habi-
tuellement seul quand Je travaille. Ta peux entrer tant que tu voudras dans mon cabiuet.
Mais ici, je ne supporte pas d'être dérangé, si rinspiration me vient*
Elle se tut. Les ombres du soir s' épaississalent. Rien ne reflétait plus la lumière, que la tenture mauresque devant le squelette, et le ciel du liibleau coiuiiiencé. Ma petite pundule de voyage sonna quelques coups, vibrants et doux comme une lointaine cloche d'église.
J'entendis deux ou trois sanglots convulsifs. Nora se taisait. Ma grande frayeur était de la voir pleurer. La portière qui nous isolait des bruits extérieurs s'agita — toutes mes portes sont faites pour qu'on ne les entende pas s'ouvrir — et un large rayon venu du cabinet de travail, déjà éclairé, s'épandit sur le tapis. Un domestique vint poser une lampe voilée sur la table à écrire, une autre sur une liseuse près du divan, dans le coin le plus sombre de l'atelier. Cette dernière lampe fit sortir de l'ombre^ une draperie que m'avait donnée Laviaia, un jour que je lui décrivais minutieusement mon séjour favori. Il y a en outre une suspension ; mais au
Oigitized by
MAIUÊ I 57
lieu de l'accrocher au milieu de la pièce, je Tai fait mettre au-dessus du piano ; des lumières quelconques posées sur rinstrument me gênent et m'empcclient de composer. Quand je peins le matin, et que je compose le soir, mon temps se trouve bien partagé pour proliter du jour. Je devrais dire : — si je peignais, si je comjjosais j — je ne fais plus rien.
Au moment où tout Fatelier s'éclairait, reprenant son charme familier, le premier coup du dîner sonna. Nora se leva. Elle était d'une pâleur effrayante.
— « Quelle robe mettrai -je?
— « Du blanc ; cela te va bien , et c'est le goût de mamère. N'as-tu pas quelque fin lainage ivoire quelque tissu transparent, aux plis souples ?
— € Non, je n'ai que ma toilette de mariée, en satin et dentelles.
— « Mets-la; tu ressembles à un Vau Dyck, avec cette robe de satin blanc.
Elle rougit : — a Pourvu qu'elle soit assez . large l *
Je i entourai de mes bras et l'attirai vers moi ; mais elle se dégagea, et sortit vivement
58 MABIË I
sans se retourner. J'étais demeuré immobile»
Des larmes étincelaient sur le revers de mon habit; je n'osai pas les essuyer ; je les regardai jusqu'à, ce que Tétoffe les eut absorbées len-* tement, et je fis un serment sacré : ce serait les dernières que Nora verserait par ma faute. Il suffisait qu'elle eût senti ce soir les limites de sa puissance. J'éprouvais une sorte d'apaisement à lui avoir montré, avec force et netteté» qu'il y avait un terrain sur lequel nous ne marcherions jamais ensemble, un lieu où cesserait son empire sur moi. Je sentais que je lui avais fait beaucoup de mal, qu'elle devait à présent dévorer son amertume, et je m'elioi\ai pendant la soirée de lui être agréable et de lui rendre sa sérénité» Je la priai de nous lire tout haut> comme jadis; je lui dis qu'elle était fort belle aux lumières, et que les dentelles dissimulaient les défauts de la robe, qui n'était plus à sa taille. Elle sourit de plaisir, et rougit très fort Ma mère nous regardait avec ces yeux scrutateurs qui me mettent mai à l'aise et me ravissent le repos«
MABIÊ !
Haxtrodenj S iuin .
Quand notre enfant sera venu, beaucoup de choses changeront ; un sentiment plus vif naîtra, j'espère, entre nous. Je m'efforce d'être doux envers Nora et de la distraire, car j'éprouve le besoin de réparer le tort que je lui ai fait, en la choisissant pour femme, sans raimer ; je ne me pardonnerai jamais cela ; c'est un crime. Mais, du moins, elle me devra . d'être mère.
9 Juin, '
Je rii-ais, volontiers, amèrement de ma dernière phrase. Nora m'a confessé, qu'elle accepte sa maternité à contre-cœur, qu'elle s'en effraie, qu'elle n'a jamais vu de près un tout jeune enfant et se l'imagine affreux.
Pourquoi m'a*t-eUe dit tout cela? Voniaiteliô S9 venger de mo^î Ne peut-elle m& par^ •
donner mou silence ni le portrait de Lavinia ? Elle Ta cherché souvent depais» sans le trouver. Une fois môme, elle m'a dit :
— «Où donc mets-tu toutes tes études? Je croyais qu'il y en avait davantage.
— € J eu ai mis au grenier beaucoup que je ne pouvais plus souffrir.
Et elle est montée au grenier.
Queli^ues jouib plus tard, elle m'a (questionné sur mes modèles. D'un air indifférent, je lui ai décrit ces pauvres créatures. Puis elle a commencé à me parler de mon séjour en Italie. J 'ai raconté la maladie de ma sœur, et je suis passé le plus rapidement possible à notre voyage d'Egypte.
— c C'était donc là ce cliagrin, dont ta mère m^avait priée de te distraire ?
— € Ma mère était trop bonne 1 — répliquaije un peu nerveux. — Il me semble que j'avais encore assez d'énergie pour prendre soin de moi-iiiême.
Souvent je la promène dans une voiture que je conduis à quatre ; c'est son grand plaisir. Elle voudrait prendre les rôaes dans ses peti-
tes mains vigoureuses ; mais c'est impossible i
ma mère nous le défend.
— « Tu es heareux? me demandait hier ma
mère.
— c Gomment ne le serais-je pas? J'ai une femme parfaite.
— « Te sciis-ta lout à fait bien portant ?
^ « Oh I oui I Je n'ai qu'un peu de paresse ; je ne fais plus rien.
— € J'ai peur que tu ne sois malade ; tu maigris tellement.*
— « Ce n'est jamais désagréable, mère.
Elle parla de mes frères qui nous donnent
tous deux de grands soucis. J'ai déjà payé plusieurs fois leurs dettes. Ma femme en a été fort mécontente ; elle trouve qu'ils ne méritent aucun secours, qu'elle saurait bien, s'il s'agissait d'elle seulOt se débarrasser d'eux.
— « Mais il y a un petit énfant, Nora I
— € Il vaudrait mieux que cet enfant ne fût jamais né.
C'est une chose incontestable.
Eawtroden^ 10 juillet.
Ce que j'ai aujourd'hui à confier à ces feuilles est un poids écrasant de remords et d*an goisses. La voiture que je conduisais a versé. C'est la première fois de ma vie qne cela m'arrive. Je veux faire une belle entrée dans la cour du château; je tourne un peu court , les roues passent sur une pierre, et nous sommes lancés du siège. Nora est tombée assise à terre Avec son sang-froid ordinaire, elle s'est mise & rire, soutenant ne s*ètre point fait de mal ; mais elle a été incapable de se relever. Depuis, elle ne sent plus son enfant.
Je Tai suppliée de se coucher et je veille près d'elle. Je ne puis me contenir, je lui demande incessamment si elle ne sent plus rien. Ses grands yeux graves se lèvent sur moi, et elle répond :
— « Non, rien l
A quoi me sert-il de me précipiter dans mon atelier, en m'arrachant les cheveux? Je ne puis
uiyiiized by Goosle
MARIÉ t 63
dire que ce n'est pas ma faute. Ma mère s'efforce de me consoler ; mais quelle consolation peut-elle m'oflfrir î
Le seul espoir qui me rendait la vie supportable est anéanti. Une certitude sombre et glaciale se glisse dans mon àmo : — « L'enfant est mort. > — Et mon cœur se met à battre avec une telle violence que je ne connais plus ni repos ni sommeil. Nora est tranquille et patiente, mais elle se sent fort mal et se plaint d'un froid continuel. Quand elle dit cela, je m'enfuis de la chambre, car j'éclaterais en sanglots. Je voudrais me tuer.
2 août.
Trois jours effrayants... et ma petite fille morte est là dans Tatelier» couchée au milieu des ûeurs. J'ai été tellement abattu par ces trois journées terribles, durant lesquelles ma pauvre femme a soufiert en héroïne et montré une incroyable force de caractère, que d'abord je ne voulais pas voir Tenfant
Lorsqu'enûn j eu ai eu le courage, elle m'est apparue d'une beauté si merveilleuse que je l'ai emportée ici. La voilà près de moi, inerte et blanche comme un flocon de neige; j'ai fermé toutes les portes et je pleure.
Nora est entre la vie et la mort ; elle n'a plus sa connaissance; elle a commencé à délirer avant qu'on ait pu lui enlever Tenfant et ne cesse de répéter : — « Si elle n'était pas si « belle 1 Mais elle est si belle que je ne suis
< rien auprès d'elle ! Elle ressemble à une c reine ! Gomment gagner son cœur tant qu'il « ne l'aura pas oubliée ? Le portrait.... donnez* € moi le portraill II est dans ralciicr, dans le
< coin 1 Vous savez bien, ce beau portrait ! Et € elle m'a jeté uu regard sauvage, comme si € elle me défiait à un combat mortel t Moi, € j'ai triomphé, j ai cru qu'elle allait mou- € rir, mais elle m'a tuée d'un seul regard.
€ Pourquoi no l'a-t-il pas épousée, puisqu'il l'ai- € mait ? Et son sang a coulé, et je l'ai vu, tout « rouge ! Qu'a-t-elle crié ! Nino ? J'ai été dure, € cruelle et jalouse : mais donnez-moi le por- ^( trait. L'a-t-il caché ? Me craignait-il tant que
MAHIÉ ! 65
f cela ? Il me faut le portrait ! Il n'a pas trem- « blé quand je Tai moitellement blessé, & la € chute du Bhin I J'ai mal agi. J'ai voulu voir « sou cœur à nu ; j'ai voulu q^u'il se tordît sous t la blessure ; je le voulais» ce cceur, car il est € à moi. Mais il a fièrement caché sa souf- € france. Et moi qui Taimais si follement I c Cette eau, je Tentends bruire, bruire sans « cesse... J'avais envie de tomber à genoux et c de lui demander pardon. Mais nous sommes € tous deux trop fiers I Nino ? Oui, elle a crié c Nino ; il ne Ta pas entendue, il était aveugle € et sourd l Quand je lui ai raconté cela, ses € lèvres ont blanchi, mais il n'a pas tremblé, c J'ai cru le faire crier de douleur ; il a pris € Tarme de ma main et l'a enfoncée dans ma € poitrine. C'est pour cela que mon. enfant est € mort, de sa douleur et de la mienne. Je veuz c son cœur 1 Bendez-moi donc le cœur de mon € mari 1 Vous ne pouvez pas? Il ne m'aimera « jamais? »
Ma mère me regardait stupéfaite, pendant que ma pauvre femme délirait ainsi. J'ai chargé le pistolet pour me tuer. Mais le petit enfant
66 MAruÊ f
mort a été plus éloquent que le désespoir de ma femme : il ne m'a pas permis de mourir.
Aujourd'hui, elle a dit, en riant:
— <c II croit que je ne le comprends pas. Je lis en lui comme dans un livre ouvert. Je le vois pleurer. Il pleure bien amèrement, mais ce n'est pas sur moi ] c'est sur l'enfant et sur elle l Il a pris ses pistolets ; mon cœur en a battu d'angoisse ; j'aurais crié, mais je ne voulais pas que l^s autres sussent rien. Je n'ai pas bougé ; j'ai pensé seulement c — Tu ne dois pas mourir l Je te le défends! — Il a posé le piistolet et il est tombé à genoux devant Fenfant mort. Otez-lui son arme ou il recommencera... Non, je ne veux pas crier, les autres sauraient! Mais ne lui laissez passes armes ; car s'il les reprend, je deviendi ai folle* Et comme il embrasse l'enfant I Jamais il ne m'a embrassée ainsi I Personne ne peut donc rien pour nous ? Il croit que je ne sais rien d'elle. U y a longtemps que je sais qu'elle s'appelle Lavinia et j'ai adroitement interrogé sa mère* Elle ignore presque tout. 11 s'est passé beaucoup plus de choses entr'eux qu'il ne lui en a
dites ; mais quoi donc, puisqu'il l'aime encore si follement ?
Quelle torture ! Quand elle parle ainsi devant ma mère, devant le médecin ou devant ses gardes, il me semble qu'on m'étend sur le chevalet. Je ne regarde personne ; personne ne me regarde ; mais elle ne m'a jamais fait volontairement souffrir, comme elle le fait aujourd'hui sans le vouloir. Elle ne cesse de parler ; on dirait qu'elle veut rejeter loin d'elle le poids de ses souffrances.
io août.
Mon enfant repose dans sa tombe et Nora se liate de l'y rejoindre. Ses pensées tournent toujours dans le même cercle. Jusque dans ses gémissements indistincts, elle répète : — « Lavinia ! »
Ma mère n'a jusqu'ici osé me questionner que du regard. Je détourne le mien. J'éprouve contre ma mère une invincible rancune. Elle a forgé la chaîne que je devrai traîner jusqu'à la mort.
iô août,
Les médecins désespèrent de la guérir. Ils ont télégraphié à d'autres sommités médicales ; tous 66 consnltent et secouent la tète. A chaque nouvel arrivant, il faut recommencer le fatal récit, dire que je suis cause du malheur : c'est intolérable. J'ai vendu les chevaux ; je ne pouvais plus les voir. Les pauvres animaux no sont cependant pas coupables I
Aujourd iiui, j'étais dans mon atelier. Les portes du cabinet de travail étaient ouvertes. J'entendis ma mère causer avec les médecins, d'abord de Nora, que ces derniers condamnaient presque» puis de moi. Ma mère se tourmeute de ma santé.
— € Sa maigreur est effrayante^ disait^ellè.
Ses épaules se voûtent et ses cheveux, grisonnent sur les tempes.
— € C'est trop naturel. Sans maladie, de
pareilles épreuves suliisent pour consumer les forces.
— « Oui, d'autant plus qu'il renferme tout en lui-même et ne parle à personne des reproches qu'il se fait.
Ah l si mes forces étaient entièrement consumées I
i" septembre.
Elle vit. C'est tout ce qu'on peut dire. Depuis plusieurs jours, personne ne s'est couché. Nous l'avons disputée à la mort. Quand enfin ses yeux m'ont reconnu, un sourire a passé sur son visage, un sourire tellement heureux que je me suis caché derrière les rideaux. C'était comme si une morte souriait. Elle n'est plus reconnaissable. Ses beaux cheveux sont tombés, ses joues sont creuses. On dirait une vieille femme. Aujourd'hui, elle a caressé mon visage de sa main transparente, qui repose sur la couverture blanche comme un pétale de lis. Ses yeux sont trop grands pour son visage, mais ils n'ont rien perdu de leur clairvoyance pénétrante ; ils sont seulement voilés de tristesse. Si elle savait tout
Digitizcd by GooqI
70 M^BIÉl
ce qu'elle a dit pendant ces longues semaines ! Si. elle savait qu'elle m'a livré en proie à la curio* si té générale, que, grâce à elle, j'ai été publiquement disséqué, elle en serait fort malheureuse... Ce soir, elle me regardait avec des lar- ' mes dans les yeux, mais sans rien dire. Pour que le cœur déborde & raise, il faut que Tesprit ne soit plus mattre de lui. Maintenant, le silence s'interpose de nouveau entre nous. Nous ne guérirons jamais ainsi. Pour moi» son regard est un muet et perpétuel reproche, depuis que je sais que jamais plus elle n'aura d'enfant. •
C'est fini à tout jamais. Aucun châtiment ne pouvait être plus dur pour moi, car je me consolais de toutes mes peines par la pensée d'une maison remplie d'enfants. Mon château demeurera vide, jusqu'à ce que mon frère m'y succède. Il aura besoin de mon héritage, car il n'a rien, moins que rien. Il ne m'avoue même plus ses dettes; la honte l'en empêche. Il s'est informé près des médecins de la situation de Nora» et depuis lors, on ci*oirait à ses airs, que non seulement Haxtroden» mais la moitié du monde lui appartient déjà. Il est d'ailleurs le
HABIÉ ! 71
favori de uotre mère» £lle a toujours eu depuis sou enfance une incroyable faiblesse pour lui. C'est sans remède.
Aujourd'hui» ma mère voulait entrer chez Nora. La garde a dit qu'elle dormait ; pourtant je l'avais entendue parler* Ce fut pour moi un trait de lumière. Elle n'aime pas ma mère ; elle la supporte parce qu'il le faut. Je voulus néanmoins m'en assurer.
— Ha mère est trop vive et trop bruyante près d'une malade ? — demandai-je plus tard.
— « Oui, elle parle trop, elle questionne trop ; je ne conçois pas où elle peut avoir appris toutes les choses sur lesquelles elle me questionne.
Un regard méfiant h mon adresse accompagna ces paroles de Nora.
— « Dans le délire, on dit bien des choses.
Les autres veulent ensuite savoir ce qu'il y a de vrai au fond.
Nora bondit dans son lit.
— c J'ai parlé t Qu'ai-je dit ? Par pitié» qu'aijedit?
— c Bien que ce qui peut sortir d'une âme
profondément pure et tendre.
Toujours préoccupée, elle regardait vaguement devant elle, puis ramenait ses veux sur moi avec uue question muette. En cet instant» elle semblait vieille, d*uiae vieillesse presque fantastique.
— € Tamére veut toujours parler de Tenfant... Je ne puis pas ! ditr-elle enfin, la voix tremblante.
— « N'est-ce pas? Il vaut mieux ne pas parler de ses chagrins ; on les porte plus patiemment.
— c Je ne sais ; peut-être gaériraient41s plus vite, comme une blessure sous llnfluence de la pierre infernale. Mais on u'a pas toujours le courage de cautériser à vif.
— « 11 y a des blessures qui veulent rester inguérissables; on aurait peur de se trouver trop insensible et trop mort, si la souffrance qu'elles causent ne nous rappelait que nous sommes en vie.
Elle me regarda encore, un regard aigu, perçant, comme si elle jetait en moi la sonde. Mais je le soutins avec calme.
kASxAt 78
6 septembre.
Mon frère est installé ici avec femme et enfant; il tue mes cerfs ; j'ai invité mon ami Hermann pour mettre an peu de gaieté dans cette longue et difficile convalescence. Il s'assied avec moi près de la chaise-longue, sur laquelle Nora est condamnée à rester étendue, et il. nous raconte des histoires amusantes. Mon frère ne tient pas à partager ses chasses avec lui, et Hermann n'a aucun goût particulier pour ma belle-sœur qui est un peu vulgaire et fait de son enfant une idole et un tyran.
C'est une singulière indélicatesse de nous avoir, dans les circonstances actuelles^ imposé la vue de cet enfant. Je ne lui permets plus de rapporter à ma femme. La première fois, elle le lui a brusquement posé sur les genoux. Nora a joué avec lui quelques instants ; puis elle est tombée évanouie, et, en revenant à elle, a été prise d une attaque de nerfs. Je me suis mis dans une violente colère contre mon frère. Autant se fâcher contre un jet d'eau; il garde sa
74 Uà.kaÈ l
bonne hameur étincelante et son insensibilitéi comme si tout cela ne le concernait pas. Her* mann a paxtagé mon indignation, ce qui m'a soulagé.
Mon autre frère veut venir aussi, à cause de
la chasse, le misérable I Après les querelles que nous avons eues, je m'étonne qu'il ose se présenter ici.
16 septembre.
Les journées se traînent ianguissamment.
Nora ne reprend pa^ seb forces. On la dirait écrasée sous un fardeau qu'aucune puissance humaine ne peut lui enlever. J'ai pris ma mère à part et je Ta! interrogée, car j'avais trouvé ma femme agitée, aôaiblie et tout en laimes^ après sa visite.
EUe a longtemps refusé de me répondre ;
mais je l'ai tourmentée, jusqu'à ce que je l'aie contrainte à m'avouer qu'elle a tiré ses conclusions des phrases échappées à. Nora dans son
délire, et qu'elle a voulu tout apprendre. J'ai
peur de uem'ètre pas conduit comme un fils doit le faire envers sa mère. Elle a tremblé et pleuré sous mon déluge de reproches. Elle m'a demandé si je ne pouvais lui pardoiuier les sollicitudes de son cœur materneL J'ai répondu : — Non. — Je lui ai dit qu'elle n'avait pas le , droit d'user des aveux inconscients de ma pauvre femme, qu'elle aurait dû les oublier et avant tout ne jamais lui en reparler.
— « Je ne te comprends pas, m'écriai-je. Tu m'as enseigné le tact et la discrétion, et tu agis ainsi I Gomment as-tu pu me faire cette injure?
— € Tu veux me ravir le droit de veiller sur toi ? N'es-tu pas mou iils?
— « Je voudrais ne pas l'être. Je voudrais n être jamais né ! Tu m^as fait un triste présent^ en me donnant la vie !
Elle pleurait; je demeurai dur et infiexible. Ma colère était si forte qu'elle m'emportait comme un ouragan. Maintenant je suis brisé, je suis aussi mort que les scories dont le fer s'est écoulé en flots de feu. J'éprouve la misérable sensation d'avoir vu trembler une femme devant moi, et cette femme est ma mère ! Mais
76 ICABlfi I
pourquoi art-oUe agi ainsi? Elle ne le devait pasi Nora aurait toujours ignoré qu'elle avait parlé dans son délire ; maintenant, elle ne cessera de se torturer l'esprit, et nos rapports n'en seront pas amélioréis. i:-ile est si pleine de tact, ma femme, si maltresse de ses paroles et de ses regards l Elle doit se sentir profondément humiliée d'avoir jeté notre secret douloureux à tous les vents i Ses yeux inquiets vont de ma mère à moi ; elle a vu que nous ne nous parlions plus, et elle est devenue aussi pâle que si elle allait perdre connaissance. Mais aucune question n est soriie de ses lèvres. Seulement les douleurs et les faiblesses sont revenues. Je Tai portée dans son lit, j'ai baisé son front et ses yeux; elle a attiré mes mains vers ses lèvres et s'est mise à pleurer amèrement.
— <L Cela ne fait rien, niûn enfant! lui ai-je dit. Sois donc calme 1 cela ne fait rien 1 Tu es un ange, tu ne peux rien faire de mal !
Elle ne cessait de me baiser les mains ; ses larmes rebelles coulaient toujours, malgré ses efforts pour les refouler. Tous deux, nous sommes très malheureux, mais nos souffrances sont
MARIÉ î 77
si différentes que nous ne pouvons les partager ; aussi nous nous taisons.
— € Quels époux modèles! a dit aujourd'hui ma belle-sœur, lorsqu'après le diner nous nous sommes réuais autour de la chaise longue de Nora. Vous ne vous êtes pas encore querellés?
— (L Non, pas encore, et cela ne nous arrivera jamais.
— € Oui, c'est curieux, une telle harmonie.
On pourrait vous demander des leçons. Quand je songe à mes querelles avec Édouard 1 II dit que j e Texaspère ; je réponds qull me tyrannise, et nous nous fâchons à mort, puis nous avons des réconciliations touchantes. Mais, chez vous, c'est le paradis I
— € N'est-ce pas?
Ma mère baissait les yeux ; les doigts blancs et tremblants de Nora nouaient et dénouaient son mouchoir. Mon frère Max sifâait doucement en nous regardant tour à tour; Edouard éclata de rire.
— € Oui, nous nous jetons presque la vaisselle à la tête ; nous avons déjà épuisé tout le dictionnaire des injures ; la première fois, il
faudra en venir aux mains; ce sera drôle; (jui sait lequel battra Tautre?
— c C'est honteux, Edouard I fit ma mère.
Il Tint derrière son fauteuil et Tentoura de
son bras.
— « Nous serons très sages — > dit-ii, do ce ton câlin, avec lequel il lui a toujours fait faire ce qu'il a voulu. Ma belle-sœur rit à son tour.
— € Oui, il se donne des airs doux comme un agneau ; personne ne peut se fâcher contre lui. Mais il ne mérite pas ton pardon, uaère ; c'est un grand hypocrite, un vaurien, un insouciant!
Tout en disant cela, avec quelle tendresse elle le contemplait I Mon bel écervelé de frère pre^ nait envers elle des airs conquérants, quoiquïi m'eût dit le matin même que si je ne Faidais pas, il se logerait une balle dans la tète, n'ayant plus d* autre ressource.
— € Ëmmène-moi d'ici, me dit tout bas Nora, le soir.
t Oui, je te le promets. Tu n'y tiens plus, • pauvre petite 1 Où irons'^nous?
— « N'importe uù, pourvu qu'il lasse ciiaud et qu'il n*y ait personne*
Ses lèvres tremblèrent Cette vaillante créature est devenue aussi faible qu'un enfant. Tout est tranquille autour de moi. Je ne dormirai pas cette nuit. Ce n*est pas la première que je passe étendu sur ma peau d'ours, devant la cheminée où j'entretiens un petit feu. On est très bien couché à terre» si on ne laisse pas robscurité vous gagner ; la nuit et le lit sont les ennemis des malheureux. Je suis mieux dans mon atelier, eniourù des témoignages de mon ancienne activité et de ma sereine faculté créatrice.
Quoique celle-ci soit paralysée et presque éteinte, je ne voudrais pas oublier qu'elle a existé; mon journal est une sorte de consolation. Ma plume marche du moins, si elle ne seconde plus un travail de l'esprit. Je me promène d'une pièce à l'autre; sur l'épais tapis, le bruit de mes pas même ne peut me troubler. Je martyrise mon cerveau pour trouver le moyen d'établir entre nous ce qu'on appelle le bonheur conjugal. Il faudrait savoir en quoi cela consiste. G est l'énigme du sphinx que nul ne peut résoudre et dont tous meurent.
Ma fille est morte avant que la terrible ques*
80 MABIÉ I
tion ne se soit posée devant elle ; tant mieux 1 Moi, je veux me tuer parce qu'elle est morte?
Je l'aurais protégée, défendue contre tout mal, de toute la force de mon affection paternelle. Oui, comme ma mère dont la tendresse a troublé ma vie et qui n'intervient à présent que pour me rendre plus malheureux l
Je commence à trouver certaines douceurs à mes nuits solitaires. C'est un repos après l'intolérable tension de la journée, et même si je
ne dois pas dormir, cela me soulage relativement.
Nora vient d'avoir une petite rechute. Au milieu de ses souffrances, elle m'a supplié de ne pas garder rangune à ma mère.
— < Songe qu'elle pourrait mourir demain et que tu ne serais pas réconcilié avec elle. £t puis, nous partirons, n'est-ce pas ?
Quand ma mère entra, j'allai vers elle, je lui
dis bonjour et lui baisai la maiii. Mais elle
n'eut pas un regard de tendresse pour moi; elle les réserve pour mon frère. Avec Nora, elle a été aussi glaciale que si sa rechute était une mauvaise action, une petite comédie pour accroître mou ressentiment contre elle-même • Nous sommes tous deux eu disgrâce.
— € Je viens, seulement parce que c'est mon devoir, et à cause des gens^ a-t-elle dit froidement.
Il vaudrait mieux qu'elle négligeât ce devoir ;
sa présence agite toujours Nora.
octobre.
Dans le silence de la nuit, je suis allé cher* cher le portrait de Lavinia, comme un voleur qui veut revoir un peu ses trésors. Ce n'est pas un crime ! Je posai la toile à terre pour que la flamme du foyer l'éclairàt, je m'étendis devant elle et la contemplai durant des heures. Est-elle morte? Je l'espère. Elle est morte ou elle mourra bientôt, avec de pareils
crachemeutâ de sang. Je puis donc regarder soa portrait sans crime. C'est comme un souffle de paradis qui me fait croire au boulieur, à mon talent, à mon avenir»
S octobre.
J eu frissonne encore.
Le portrait posé devant moi, j'étais absorbé dans cette contemplation. Soudain, j'entends un léger bnîît, je lève les yeux : Nora, dans sa longue robe de nuit, glisse devant moi jusqu'à la portière, la soulève doucement et disparaît. Son moucboir était tombé près de moi sur le tapis.
Donc, elle est restée plusieurs minutes derrière moi ; elle a regardé le portrietit avec mol et je n'en ai rien vu, car je pleurais, la tête appuyée sur mes deux bras. J'ai relevé et mU sous clef le petit mouchoir humide de ses larmes. Elle ignorera toujours que je l'ai vue. Je ne sortirai plus ce portrait du lieu où je l'ai caché, hormis les portes bien fermées. Mais si
j6 prends l'habitude de les fermer, elle se dou<*
tera (^ue je Tai vuel Mon cœur bat si fort que j*eii entends les coups, et j'ai des bruissements dans les oreilles 1 Et Ton parle de f autômes 1 J*aimerais mieux voir tout Tenfer s'agiter autour de moi que de savoir ce que je sais et ce que je ne puis oublier. Elle était pieds nus; ses petits pieds passaient un peu sous sa longue robe blanche qu'elle relevait légèrement pour ne pas embarrasser sa marche. Elle mourra peut-être des suites de son imprudence. Gom* bien de temps est-elie restée là? Elle pleurait si bas I Et dès mon premier mouvement, elle s'est enfuie 1 Je ne sais plus le nombre d'heures que j'ai passées ainsi. Il est trois iieures du matin. En tous cas, il y a longtemps que j'y suis. Je veux contempler un autre portrait, celui de ma petite fille, que j'ai peinte au milieu de ses fleurs, dans sa singulière beauté d'enfant. Cette image respire la paix, mais je suis si étranger à toute paix que je me détournerais des portes du paradis, poursuivi par la malédiction du Juif-Errant.
J'ai fait de Nora une épouse et une mère ;
84 MABIÉ I
tout lui a été ravi par ma fante^ et elle est maintenant aussi malheureuse que possible.
Aujourd'hui, elle n'est, elle ne sera plus jamais épouse ni mère, et j'en suis la cause. Que Dieu me le pardoiuie ! Le cantique d'expiation de Beethoven semble résonner & mes oreilles avec la grandiose promesse qui le termine. Y a-t-il vraiment une miséricorde divine ? Je ne le crois pas ; je ne crois qu'à la douleur.
Mon ami Hermann voit que je souffre ; il voudrait me faire du bien. Il m'emmène souvent dans la forêt; là, nous parlons de nos folies d'étudiants, de tous les tours que nous avons joués ensemble. Sa tendresse et sa bonté parviennent & me faire supporter la vie entre ma mère, ma belle-sœur et mes frèreSi quoique ce ne soit pas facile.
Par moments, je me sens porté à tout lui confier; mais je n'en ai plus le droit,je suis mariél C'est pour me consoler qu'elle était venue, et elle m'a trouvé devant le portrait de Lavinia, ma pauvre femme ! Je sais qu'elle ne reviendra plus. Je pourrais sortir ce portrait chaque soir; elle ne reviendra plus j mais je m'en sens inca-
UARIÊ 85
pable. D'ailleurs sa vue n'est plus pour moi
uae consolatioQi elle ne fait à présent que me rappeler la cuisante douleur de ma femme*
6 octobre.
Oe matin, je suis entré chez Nora, le cœur serré d'appréhension. £lie m'a reçu avec une sérénité et une douceur parfaites ; elle m'a dit qu'elle avait bien dormi, et qu'elle avait déjà fait un plan de voyage, qu'un esprit aussi inquiet que le mien s'ennuierait vite, si chaque jour ne lui apportait un changement nécessaire. Sans le mouclioir que j'ai dans ma table à écrirOi je croirais avoir eu une vision illusoire* Tout ce qu'il y avait en elle de faiblesse et de douceur a disparu ; elle est redevenue mattresse d'elle-même, comme aux premiers jours de notre mariage j elle parle des livres que nous lirons ensemble, des musées que nous visiterons ; elle plaisante avec ma mère, prétendant ne pouvoir marcher, taquine mes frères, et demande à ma belle-sœur de lui apporter son
enfant. J'aimerais mieux, je crois» la voir abtmée
dans les larmes. £ile m'a fermé les portes de son cœur : qui sait si elle les rouvrira jamais? Celui qui ignore de quelle force d'âme une femme est capable, rapprendrait eu la voyant.
— € Mais qui Vempèche de marcher aujourd'hui? — demanda ma mère. — Voici plusieurs jours que tu circules.
J'attendais la réponse avec angoisse.
— « J'ai essayé de me lever de bonne heure, me sentant toute reposée, après une excellente nuit, et je suis tombée. Est-ce ridicule d'être si faible?
En disant cela, elle était toute pâle, avec de grands yeux dilatés, mais la bouche souriante.
Nora est une liéroïne devant laquelle je reste confondu. Je viens d'ouvrir mou tiroir et de toucher le petit mouchoir, pour m*assurer que je n*avais pas eu une hallucination. Je puis à peine supporter ce souvenir. Il m'est devenu impossible de m'étendre à lamème place devant la cheminée. J'ai sommeillé quelques minutes sur le divan, grâce à un livre ennuyeux : j*espérais que c'étaient des heures, quand je me
ifARiÉ t 87
suis réveillé. Je me sens pareil à ced insectes qui tournent autour de ma lampe ; à tout instant, iis tombent sur le tapis, leurs ailes transparentes se contractent; Us souffrent évidemment; mais ils recommencent, jusqu'à ce que a flamme les ait saisis et qu'ils se débattent dans de telles douleurs, que, pris de pitié, j'y mets fin eu les écrasant. C'est bien facile : en nne seconde, ils ne sont pins que ponssièrei moins que poussière, et la torture est finie. Mais moi, c'est autre chose, j*étais maître de ma vie et je l'ai dépensée, donnée à la légère. Je n'ai plus le droit de mourir, avant d*avoir payé ma dette jusqu*aa bout. Mes ailes sont brûlées ; je ne puis plus voler ; si mes pieds voulaient seulement marcher 1 C'est tout ce qu'on peut exiger de moi.
8 octobre*
Nora est descendue au salon pour la première fois. Ses cheveux repoussent en petites boudes sur ses tempes, mais ce n'est pas avec la sève
88 If AHIÉ I
abondante de la convalescence ; ses yeux sont battusy quoiqu'elle soutienne toujours avoir bien dormi. Je ne pourrais violer aussi ouvertement la vérité. J'avoue que je ne dors plus.
Quand je m'effraie de voir Nora si vieillie, j*éprouve de nauveaux remords. Je l'ai achevée ! Je me demande parfois ce qui serait arrivé si je m*étais précipité après elle, et si nous nous étions enfin franchement expliqués. Mais je ne puis lui parler j c'est uue faiblesse iuipardonnablOi — je ne puis pas..»
Ecrire des nuits entières est la seule chose qui me repose un peu.
Quand je mourrai, le douaire que je lui ai assuré lui donnera rindépendance, presque la richesse ; elle pourra voyager, acheter des livres j elle ne sera pas malheureuse. Je jouis voluptueusement de mes nuits dans mon atelier, depuis que le départ approche et que nous nous préparons à commencer cette détestable vie d'hôtel. Mais Nora veut partir, veut voyager. C'est par ma faute que la vie lui est devenue insupportable ici ; je lui dois de l'emmener au bout du monde, si telle est sa volonté*
L'idée seule dépasser des mois dans le bruit» l'agitation, Tabsence de confortable, de consulter divers médecins qui ne sauront que dire, parce qu'aucun n'ira au fond du mal qui ronge ma pauvre Nora; tout cela m'est odieux. J'en ai horreur par avance, surtout si ces insomnies continuelles persistent, car elles ne sont possibles à endurer que dans la tranquillité de mon atelier.
Bade^ 28 octobre.
Nous sommes par venus jusqu'ici, et il semble que nous n'irons pas plus loin, du moins avant quelque temps. Nora est très souffrante. Nous avons dû faire la route en plusieurs étapes.
Elle veut se créer des relations et réunir tout un cercle autour de sa ciiaise-longue. Elle croit ainsi nous distraire. La société qu'on rencon*tre ici est absolublement cosmopolite ; peutêtre sera-ce pour elle un amusement? Je croyais qu'elle voudrait retourner en Angleterre ; mais elle y a des parents qu'elle préfère oablier.
Digitizca by Gi^j^.' viv.
8 novembre.
J*erre comme ane âme en peine qui ne peut
trouver de repos. J'aspire à rentrer chez moi. Nora a déjà attiré auprès d'elle un nombre suf- ' fisant de personnes pour me permettre de par«courir les bois peadaut des heures, sous les sapins géants, dans une atmosphère tiède qui donne la sensation de l été. Grâce à cela, je puis dormir un peu.
On trouve ma femme remarquablement spi* rituelle ; on nie ïéiicito de mon bonheur, tout en la plaignant de sa santé délicate.
iS^novembre,
Le temps reste merveilleux. Je vais surtout au vieux ch&teau, et je me couche dans un coin des ruines. J'éprouvo une telle satiété de cœur
que je cesserais volontiers de penser eli de sentir. Je voudrais être un animal sans raison.
25 noveïiibi e,
£Ue est ici, et je ne dois pas me laisser do iner par ma folie ! Je ne puis fuir avec elle à travers le monde. Le remords me suivrait à la
trace et me ramènerait, plus misérable qu'avant I
Hier, il faisait un brouillard épais, qui suspendait aux sapins des draperies fantastiques. Toutes leurs aiguilles pleuraient^ et un ruissellement léger traversait la forêt. Je remontai lentement le sentier, que j'abandonnai bientôt pour m'en aller au hasard, en plein bois. J'aperçus à terre un album, et auprès, un pliant. Qui donc pouvait s'être arrêté là pour dessiner, et où était le propriétaire de Talbum ? Je fis quelques pas et j'attendis pour voir qui allait venir. J'entendis un pas élastique et un frôlement de vètemeuts ; une forme surgit